‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 15 sur 29 · DU-NV OIJ.MI'IA · texte numérisé non relu

DU-NV OIJ.MI'IA

qu'ils avaicnl injiislcmcut amassées , comiiU'Hl (ui avait môme menacé lem' vie; aussi redoutait-elle un pareil sort. Mais tandis que le génie infatigable de cette femme s'évertuait ainsi pour reconstituer son pouvoir en en rassemblant avec une admiralîle industrie les éléments dispersés, un accident sinistre faUlit ruiner ses projets.

Un soir que, enfermée dans la partie la plus secrète de son palais, dona Ulimpia repassait le compte des sommes reçues de ceux qui avaient obtenu des grâces d'elle, la voix de Flaminia se fit tout à coup entendre : <( Princesse, dit-elle en parlant à travers la porte, monseigneur Azzolini demande instamment la faveur de vous entretenir; c'est, dit-il, pour une afïaire d'importance. — Faites entrer dans ma chambre, répondit aussitôt dona Olimpia, je vais l'y joindre. » En disant ces mots, elle se leva brusquement, et éprouva un battement de coeur qu'elle ne vainquit pas aisément. « Azzolini à cette heure ! pour une affaire importante ! se redisait-elle intérieurement en fermant en toute hâte ses coffres; que peut-il être arrivé ? »

En effet, la présence si inattendue et a une heure déjà avancée de monseigneur Azzolini, chargé de tenir dona Olimpia au courant de toutes les choses secrètes dont il était nécessaire qu'elle fût informée d'avance, devait exciter son inquiétude.

Après avoir rajusté ses vêtements , elle entra dans sa chambre, oii elle trouva le prélat tout aussi ému qu'elle. « Eh bien! dit-elle, qu'est-il arrivé? Le pape est-il malade? — Non, grâce au ciel, madame... Mais... — Eh bien, qu'est-ce? — Selon toute apparence, monseigneur Mascambruno est menacé des plus grands malheurs. — Comment ! que dites-vous, Azzohni? Mascambruno? — Oui, madame. — Et de quels malheurs? — Heureusement qu'il est encore protégé par la confiance sans bornes que sa sainteté met en lui ; mais si le hasard voulait que ce qui se répète déjà dans Rome sur le compte du sous-dataire vînt à prendre de la consistance, et à parvenir jusqu'aux oreilles de sa samteté, Mascambruno est un homme perdu ! — Juste ciel ! que dites- vous? — Ce que tout le monde répèle, madame. »

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Ulimpia passa ses mains sur son front eu rasseniblaut ses idées, et répéta : «Mascambruno!... Mais voyons, voyons, ajouta-t-elle avec vivacité et inquiétude, dites-moi de quoi il s'agit... )) Elle se leva, alla de côté et d'autre, puis dit tout h coup : Je vais trouver le pape, c'est ce qu'il y a de plus pressé. — N'allez pas en ce moment chez le saint-père, madame : outre la fatigue que cette affaire lui a déjà causée, que pourriez-vous lui dire ? vous ignorez ce dont il est question.— Vous avez raison, Azzolini; vous avez raison, dit Olimpia avec agitation... Mettez-moi au courant... Qu'a fait Mascambruno? de quoi Taccuse-t-on ? Allons, parlez, mon ami. parlez... » Et son regard impatient restait attentivement lixé sur celui du prélat.

« L'affaire est des plus graves, excellence, et demande a être traitée prudemment. La crainte que le bruit n'en parvînt que confusément à vos oreilles m'a fait voler auprès de vous, afin que vous connaissiez bien les faits avant d'en parler au pape. — Avant tout, de quoi Mascambruno est-il accusé? — l)o choses terribles, madame! — Enfin? — De crimes... — Crimes! répéta doua Olimpia avec effroi, en se levant de son siège, sur lequel elle retomba presque aussitôt. Mais ce sont des impostures, Azzolini! Comment a-t-on pu vous persuader de telles choses? On a abusé de votre crédulité, ajouta bientôt dona Olimpia avec l'accent de l'inquiétude et du désespoir. — Permettez, excellence, que je vous mette au fait de ce que j'ai appris. C'est précisément cette chaleur de votre part que je craignais, dans une circonstance où vous ne sauriez agir avec trop de circonspection. Etes-vous parfaitement sure de Mascambruno, madame? Et si par hasard il avait abusé de la confiance extrême que le pape et vous-même lui avez accordée, serait-il à propos et convenable que vous allassiez le défendre sans savoir seulement de quoi on l'accuse?— Vous penseriez donc que cette incroyable accusation porte sur quelques fondements solides? — Je ne suis heureusement pas le juge de Mascambruno, excellence, et ne décide rien; mais j'ai appris des choses qu'il est indispensable que vous sachiez. — Dites-les-moi donc bien vite. — Il y a dcjii longtemps que le bruit court à Home qu'il se com-

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met des fraudes à la daterie, vous le savez?. .. Dernièrement il s'est passé dans les bureaux de cet office des désordres qui ont éveillé les soupçons du cardinal Cecchini, le dataire. On dit, car je ne puis rien affirmer, on dit que le sous-dataire Mascambruno, .qui, vous ne l'ignorez pas, remplissait entièrement, avec l'agrément du pape, les fonctions de son chef, avait formé un bureau d'expéditionnaires composé d'hommes à lui dévoués, qui trafiquaient sur les suppliques, ainsi que sur les taxes auxquelles elles sont imposées, en en falsifiant les écritures... — De telles choses sont^elles croyables? s'écria Olimpia. — Je rapporte ce que l'on dit, madame, poursuivit Azzolini ; les noms de ces cinq expéditionnaires sont Monacci, Gracco, Brignardel, un Brabançon nommé Degoux, et Bonozzi.

» Déjà on avait remarqué que des suppliques, auxquelles le pape opposait toujours son refus positif, avaient cependant été obtenues en vertu de bulles signées du pape, et contre-signéesdu sous-dataire. Mais bien que ces choses étranges se fussent renouvelées, la haute confiance dont sa sainteté environne Mascambruno a fait rejeter jusqu'à l'ombre même d'un soupçon. Cependant le dataire, monseigneur Cecchini, se mettait sur ses gardes, en tenant tout fort secret. — Oh ! je m'y attendais bien, interrompit dona Olimpia; c'est Cecchini qui a ourdi toute cette trame ! — Ecoutez attentivement, excellence, reprit Azzolini; le bruit des faux qui se commettaient à la daterie se répandit plus que jamais dans Rome ; et enfin un événement, dont le secret ne sortit cependant point encore de l'enceinte de cet office, éveilla l'attention du dataire et de quelques-uns des réviseurs employés sous ses ordres. Depuis longtemps Mascambruno ne donnait plus à signer au pape aucune grâce un pou importante qu'elle n'eût passé par les mains d'un de ses cinq expéditionnaires dévoués, dont je vous ai fait connaître les noms, llarriva qu'un autre expéditionnaire, un nommé Boulboul, Liégeois, qui ne s'entendait pas avec les cinq privilégiés, ayant présenté au sous-dataire une grâce à faire signer, fut refusé net par Mascambruno, qui lui dit que le pape ne voulait pas signer cette supplique. Boulboul, qui, bien qu'étranger au travail

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(les expéditionnaires du sous-dataire, savait cependant le moyen de se les rendre favorables, s'adressa successivement à Gracco, h Brignardfl et h Degoux, pour expédier son affaire, leur promettant que celui qui la ferait réussir aurait, outre^es frais d'expédition, huit ou dix pistoles de récompense. Degoux, qui faisait l'office de substitut auprès du sous-dataire, se chargea de tout, et satisfit Boulboul. — Jusqu'ici, interrompit dona Olimpia, je ne vois qu'un troupeau de fripons, dont Mascambruno a eu la maladresse de s'entourer. — Boulboul, reprit Azzolini, ayant son afTaire et le compte de son expédition, voulut, en homme du métier, s'assurer qu'il y avait effectivement quatre cent six ducats de droits à payer, comme Degoux les lui avait demandés. Il alla donc à l'office des componendes, où il apprit que le droit ne se montait qu'à quatre cents. Fort de ce renseignement, Boulboul voulut faire rendre à Degoux les six ducats que ce dernier refusa ; ce qui fut cause que dans le dessein de se venger, Boulboul publia Taffaire dans toute la daterie, où l'on apprit de plus que les quatre cents ducats n'avaient pas même été versés. Brandano, le préfet des componendes, continua Azzolini, lorsqu'il vit que dona Olimpia n'avait rien à dire, apprit, à qui voulut l'entendre, un vol fait aussi ouvertement au pape, et à la suite des recherches qu'il fît dans le premier moment, il s'assura que depuis fort peu de temps on a\ait fraudé pour plus de quarante mille ducats à l'office des componendes,

)) Toutes ces choses cependant s'étaient passées dans la daterie, et l'on se proposait, tout en redoublant de surveillance, d'assoupir cette afTaire. Ce fut alors que Degoux et Gracco, craignant d'être recherchés pour leurs fraudes, s'enfuh'ent h Livourne. — Vous voyez bien, dit Olimpia, que ce sont ces fripons qui ont fait tout le mal. — Je ne les défends pas. Mais reprenons la suite de cette malheureuse affaire. On assure que c'est Mascambruno qui leur a donné l'ordre de partir de Rome. — Rien n'était plus sage ! — On ajoute que pour combler le déficit de la caisse des componendes, AFascarabruno a restitué les quatre cents ducats volés par Degoux. — Cela est fort noble. — Aussitôt Mascambruno

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alla (louver le pape, lui fit ouvertement part de ce qui était arrivé, en en rejetant la faute sur les deux employés, Degoux et Gracco, qui avaient pris la fuite, et sur quelques négligences introduites dans les bureaux, mais auxquelles on avait déjà mis ordre. L'extrême confiance que le pape me* en la personne de Mascambruno fit plus que toutes les explications qu'il donna en qualité de sous-dataire, et le calme se rétablit encore dans la daterie... mais pour peu de temps, madame... »

Olimpia, sans dire un mot, parut redoubler d'attention.

(( Tout à coup, continua Azzolini, on eut connaissance qu'il existait une bulle fausse. Cette bulle contenait l'évocation d'une afîaire criminelle dont l'inquisition de Portugal avait pris connaissance, et que l'on renvoyait, contre l'avis du pape et par cette fausse bulle, a des juges séculiers.

— Quelle est donc cette affaire dont je n'ai pas eu connaissance? — Il s'agit, madame, de plusieurs seigneurs portugais qui se sont rendus coupables d'un crime honteux, dont la sainte inquisition du pays a pris connaissance. Sur l'ordre de ce tribunal, les accusés ont été mis en prison pour être jugés avec la dernière rigueur et privés sans doute de leurs biens. Du fond de leur prison, ces coupables ont trouvé moyen de solliciter auprès du pape une évocation pour être renvoyés à des juges séculiers sur l'indulgence desquels ils se flattent de pouvoir compter. Cette supplique, adressée au saint-père, a été appuyée par tout ce qu'il y a de plus considérable à Rome, et l'ambassadeur de Portugal, ainsi que ceux de la plupart des autres royaumes de l'Europe, ont sollicité la bulle d'évocation avec une ardeur qui a toujours semblé augmenter la répugnance du pape à accorder cette grâce. Le saint-père, tant à cause de l'indignité du crime que dans l'intention de laisser les privilèges du tribunal de l'inquisition intacts, resta inébranlable dans son refus, et cependant la bulle fut délivrée. — Eh! comment? demanda Olimpia. — 11 paraît que les intéressés s'adressèrent à Brignardel, l'un des expéditionnaires affidés de Mascambruno, qui entreprit cette atïaire, sous promesse d'une récompense énorme si elle réussissait. — Mais, iriterrompit dona Olimpia

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avec vivaciié, loiis ces lapporlssoiil-ils vrai< ? Comment ^aiton ces détails? — Je vous rapporte, madame, ce qui a été dit, sans pouvoir vous en fournir de preuves. — Mais ouest la vraisemblance au moins? — C'est que le jour même que la fausseté de la. bulle a été reconnue, Brignardel s'est évadé furtivement de Rome et a trouvé àCivita-Vcccliia un vaisseau qui l'a conduit à Gènes. — Cela est certain? — Très-certain, excellence, et Ton ajoute, mais je ne puis vous Taffirmer, que monseigneur Mascambruno tenant toujours le vaisseau prêt pour l'occasion, fit partir Brignardel h lïnstant même, -r— Et le pape, qu'a-t-il dit? qu"a-t-il fait dans cette circonstance? Pancii'ole, le cardinal neveu, paraissent-ils prendre part à cette affaire ? enfin le dataire Cecchini quelle conduite tient-il eu cette occasion ? — 11 est fort difficile de répondre à toutes ces questions, madame, parce qu'au point oii en est cette affaire, c'est-à-dire maintenant que tout le monde en sait beaucoup plus, à ce qu'il paraît, qu'on n'ose en dire, rien n'est moins aisé que de démêler le faux du vrai. Toutefois je puis vous assurer que le pape accorde une confiance plus grande que jamais à Mascambruno; à ce point, qu'en parlant des faux qui ont été faits à la daterie, il a vanté l'intégrité du sous-dataire, et a même laissé échapper quelques paroles propres à faire penser qu'à la première promotion il le fera cardinal. Quant à Pancirole et au neveu, on ne doute pas qu'ils ne connaissent à fond tout ce qui concerne Mascambruno; mais ou ajoute que ces deux hommes, retenus par la faveur toujours croissante du sous-dataire, n'osent rien dire et se renferment dans un sUence a])solu. — Mais Cecchini? Cecchini? demanda dona Olinipia, quelle attitude a-t-il prise? — Sitôt qu'il eut connaissance de la fausse bulle en faveur des accusés portugais, il s'est écrié : « Ah ! malheureux que nous sommes ! que va dire le pape qui a tant de fois refusé cette grâce? » Puis il a envoyé chercher tout aussitôt ^lascambruno, à qui il a ordonné de se procurer cette bulle à tout prix pour la montrer au pape et lui faire voir qu'il n'y avait pas de leur faute. — Qu'a dit Mascambruno au dataire? — Il a montré un étonnement extrême de ce qu'une erreur de cette importance avait pu se

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comiiietlro dans lesbureaux de la daterie, h propos surlout d'une grâcequele pape avait toujours obstinément refusée ; il a répété que la bulle devait être fausse, qu'il ne fallaitpas perdre un seul moment pour s'en assurer, et qu'il allait à l'instant même prendre toutes les informations imaginables à ce sujet. Il alla donc aussitôt chez Brignardel, que monseigneur Cecchini lui avait désigné comme le coupable, et ayant pris l'expéditionnaire avec lui dans son carrosse, il le mena chez don Diego de Sonza, détenteur de la bulle, à qui il la redemandad'autorité, en menaçant ce seigneur de toute la colère du pape. — Cette action est toute en faveur de Mascambruno. — Hélas! madame, il y a une circonstance qui en fait juger bien autrement. S'il eût fait arrêter aussitôt Brignardel, rien de mieux; mais c'est précisément quand il a eu la bulle entre les mains, qu'il a favorisé l'évasion de cet homme. — Mais enfin qu'a-t-il fait de la bulle? car c'est Ih le point important. — Le lendemain il est allé avec monseigneur Cecchini la présenter au pape, et dans le rapport qu'il lit à sa sainteté, il s'appliqua à démontrer que la bulle avait non-seulement été expédiée sur une supplique fausse, mais que la signature du pape avait été contrefaite ainsi que la sienne. — Et qu' est-il résulté de là? — Que sa sainteté, indignée de ce qu'un tel forfait a pu être commis dans les bureaux de la daterie, a ordonné l'arrestation et la mise en jugement des principaux chefs de cette administration : Lorenzi, quia enregistré la supplique; Buoncompagni, qui l'a auscultée; celui qui a écrit la bulle, Corrozzino, scripteur apostolique, et Gofredi, officier des contradettes. Monseigneur Bruningo le réviseur est aussi en prison, ainsi que don Diego de Sonza, solliciteur et agent principal en celte affaire. Enfin, on prétend môme que l'assistant jésuite du Portugal a été arrêté, et qu'on lui a donné l'église du Jésus pour prison. Toutes ces dispositions ont été prises sur les avis de Mascambruno, qui, après avoir répété plusieurs fois et avec une vivacité extraordinaire qu'il ne prendrait pas de repos que les coupables d'un pareil crime ne fussent punis, a proposé de les faire examiner par son ami le juge Rugolo. Voilh, nuulame, où les choses en étaient ce soir. .Tamais af-

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faire n'a été environnée d'un mystère plus grand, et j'ai eu mille difficultés à surmonter pour vous la faire connaître. Mais j'ose vous affirmer que les renseignements que je viens de vous transmettre sont vrais dans leur ensemble et suffisants pour vous éclairer sur la conduite que vous aurez h tenir envers Mascambruno, si, comme je le crains, des personnes dont il ne croit pas avoir à se défier ne s'apprêtent pas en secret à lui susciter de nouveaux embarras. — Vous avez donc quelques soupçons à ce sujet ? — On a parlé d'une démarche du père Lolli, confesseur du pape, auprès de sa sainteté, qui pourrait avoir des conséquences graves; mais tout cela est encore un mystère impénétrable. Au résultat, Mascambruno en est arrivé, pour prouver son innocence, ii poursuivre la punition de ceux qu'il donne comme coupables. Tel est le point où en est celte affaire, madame, et je termir nerai en vous disant que Mascambruno et Cecchini doivent avoir demain une conférence à ce sujet avec le pape. Pancirolc et le neveu y seront sans doute; je vous laisse à juger maintenant de ce que vous avez a faire. Croyez-vous devoir y assister? ou pensez-vous qu'il vaille mieux que je m'informe de tout ce qui aura été dit pour vous en instruire? Décidez; je suivrai vos ordres.

— Si vous êtes certain, dit Olimpia d'un air soucieux, de vous tenir au fait de tout... — Soyez tranquille, excellence, interrompit Azzolini. — Eh bien, je préfère n'être pas présente a celte conférence. Je verrai le pape après... le soir... Je vous remercie, Azzolini, ajouta dona Olimpia, dont la voix était sensiblement altérée; je ne vous oublierai pas dans l'occasion. » Le prélat se retira en faisant une profonde révérence, et la belle-sœur d'Innocent aha se jeter sur sou lit, l'esprit plein d'inquiétudes et de présages sinistres.

La conférence annoncée par Azzolini eut en effet lieu chez le pape. Mascambruno, en présence du dataire, de Pancirole et du cardinal neveu, employa toutes les ressources imaginables pour prouver que la signature du pape et la sienne avaient été contrefaites, non-seulement sur la bulle accordée aux Portugais, mais sur une foule de suppliques dont la fausseté avait également été reconnue. Non content

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do faire venir quelques expéditionnaires qui affirmèrent co fait, il produisit deux copistes habiles, experts en écriture, qui tinrent le même langage. Avec une audace qui ne peut s'expliquer que par l'aveuglement du pape à son égard, ]Mascambruno fit ressortir avec orgueil sa prétendue innocence devant Cecchini, Pancirole et le cardinal Pamphile, qui, tous trois convaincus de la mauvaise foi du sous-dataire, mais retenus par la crainte de déplaire au pontife, gardèrent un silence d'autant plus coupable que Mascambruno s'en autorisa pour animer le pape contre tous les pauvres officiers de la datorie, déjà emprisonnés, et qu'il avait hâte de faire perdre promptement par un jugement capital. En effet, la conférence n'était pas terminée que l'on vit arriver le juge Rugolo, qui avait déjà instruit le procès. Il donna un nouvel éclat à l'innocence de .Mascambruno enénumérant avec une férocité minutieuse, devant le pape, tous les griefs qu'il avait déjà trouvés au prisonnier.

On a toujours peine à comprendre la faveur dont jouissent cerlaines gens qiuind ou non connaît pas l'origine ; aussi, pour s'expliquer celle de Ahtscambruno auprès d'Innocent X, est-il nécessaire d'apprendre comment le sous-dataire avait conniiencé à se mettre dans les bonnes grâces du pontife. Son véritable nom était Francesco de Canonicis ; natif de la Marche d'Ancône, la légitimité de sa naissance était plus ([u'incertaine, et après avoir fait d'assez bonnes études dans les humanités et dans les lois, il était entré chez un avocat célèbre nommé Mascambruno, qu'il aida merveilleusement par la tenue des écritures, en les faisant si lâches sur chaque page, que le profit qu'on en retirait était plus que triplé. Les grosses de Mascambruno étaient passées en proverbe à Rome.

L'avocat Mascambruno ayant reconnu le mérite de de Canonicis, se l'attacha, le mit à la tète de ses affaires, et soit par pure reconnaissance, ou par un instinct vague de paternité, il lui légua en mourant son nom, ses armes, sa bibliothèque, ses écritures et sa clientèle.

Le nouveau Mascambruno était donc avocat réputé habile, lorsque innocent X, qui alors n'élait (jue le cardinal l'am-

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pliile, sollicitait à la Kote un procès fort important qu avait le marquis Jiisliniaiii, tout nouvellemonl niarit; h sa nièce, lalille (le dona ()lini[)ia. Cette affaire prenait un mauvais biais au tribunal, et déjà on avait lancé deux décisions contre Justiniani, lorsque .Mascambruno, lié avec l'auditeur du cardinal, eut connaissance du procès; il demanda les pièces, les compulsa, en tira si bien parti qu'il présenta la question sous un nouveau jour, et parvint à faire donner gain de cause au marquis Justiniani.

Le cardinal Pamphile fut tellement surpris de la promptitude et de la netteté avec lesquelles Mascambruno avait débrouillé cette question, que de ce moment il ne cessa de lui accorder sa confiance pour la gestion des intérêts si compliqués de la maison Pamphile : dès lors Mascambruno ne cessa plus en effet de les surveiller jusqu'à sa mort. Lorsque Pamphile fut nommé pape, à la première vacance il nomma Mascambruno sous-dataire, lui laissa même bientôt usurper les droits et les fondions de Cecchini, son supérieur, et telle était l'élévation de la faveur à laciuelle cet homme était parvenu, lorsque l'on fit la découverte de la fausse bulle, qu'Innocent X, comme on Va déjà fait entendre, n'attendait que la première promotion pour le faire cardinal.

Mais l'imprudent pontife ne se doutait guère de quelle pourpre la tète do Mascambruno allait être rougie !

Un jour, pendant que Rugolo instruisait le procès des officiers de la daterie, le cardinal neveu et Pancirole, à qui cette infâme intrigue faisait horreur depuis longtemps, voulurent la faire finir. Ce dont avait parlé Azzolini à dona Olimpia n'était pas sans fondement. Le père Tomazo LoUi avait en effet mis sous les yeux du pape quatre suppliques fausses, qui lui avaient été confiées par le premier réviseur de la daterie, un certain Joachim Vaullrin, natif de la Lorraine. Mais ces pièces, évidemment fausses, avaient été négligemment observées par Innocent, qui, dans son inconcevable prévention pour Mascambruno, les lui avait précisément remises comme simple affaire de daterie, et qui le concernait. On comprend du reste l'usage que fit de ces pièces importantes celui qui avait tant d'intérêt à les cacher, et

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il n'en fui plus question. Mais riionnète Vaultrin ne se tint pas pour battu. Son Ame sindigna à Vidée que ses confrères, les officiers de la daterie, victimes des affreuses calomnies de Mascambruno, allaient racheter, peut-être de leur sang innocent, la tête coupable de ce faussaire. Enhardi par l'amour de la vérité, et sans ignorer à quel danger il s'exposait, il se confia au cardinal neveu et h Pancirole, et leur démontra clairement toutes les fraudes que Mascambruno avait fait commettre depuis qu'il était sous-dataire. Il faut bien l'avouer : malgi'é l'évidence du crime, l'énergique probité du Lorrain ^'aultrin suffit h peine pour faire entrer les deux ministres d'Innocent dans ses intentions et ses projets. « Je prends tout sur moi, éminences, leur répétait-il; je sais quelle est la prévention de sa sainteté pour monseigneur Mascambruno ; mais je me fais fort de détromper notre saintpère; et outre les pièces que je vous ai montrées, j'en conserve d'autres qui amèneront le triomphe complet de la vérité. Non, non, éminences, ajouta-t-illes larmes aux yeux, vous ne permettrez pas que l'innocence soit sacrifiée à un t(^l coupable ! Vous ne l'ignorez pas : tous les ofticiers de la daterie sont les victimes du plus infernal mensonge. Monseigneur ^lascambruuo prétend que la signature du pape et la sienne ont été contrefaites; c'est faux. Il tient ce langage pour rejeter le crime sur ses inférieurs. Je vous le dis, et je le soutiendrai jusqu'à mon dernier soupir, ce sont les signatures véritables d'Innocent et de Mascambruno qui se lisent sur la bulle et les suppliques fausses; mais c'est le corps de la pièce qui a été falsifié, substitué ou surpris. C'est ce que je puis et veux démontrer au saint-père, pour lui épargner l'horreur de faire couler le sang innocent. »

Rien n'est si embarrassant pour des gens de cour habitués à éviter les frottements et les angles que de se trouver en contact avec ceux qui n'ont pour tout mérite et pour toute puissance qu'une inexorable probité. Les deux cardinaux se trouvèrent pris comme dans un piège, entre l'autorité du sous-dataire Mascambruno, qui pouvait, s'il se relevait du coup, les abattre tous deux, el finflexible sincérité du f.orlain, qui no manquerail pas do les traîner dans la boue s'il

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parvenait , comme il y était bien résolu, ii faire connaître la vérité sans leur assistance.

Quoique Pancirole et le jeune Astalli ne fussent pas des vertus inébranlables, le bon dominait chez eux , et malgré toutes les inquiétudes que leur donna le hardi projet de Vaultrin, ils consentirent enfin à parler de lui au pape et à lui ménager même une audience.

Le jour qu'elle eut heu, le jjIus cahne des quatre fut Joachim Vaultrin. Ce brave homme, qui n'avait jamais approché des appartements du pape, était si préoccupée de son idée, si sur de faire triompher la vérité , qu'il s'avança avec une assurance candide dont le pape et les cardinaux ne purent s'empêcher d'être frappés. Vaultrin posa une énorme liasse à terre, s'agenouilla trois fois devant le pontife, et reprenant son poste auprès de ses papiers, attendit en silence qu'on l'interrogeât, a Qu'avez-vous à nous dire, Vaultrin? lui demanda le pontife avec gravite. — Des choses importantes pour vous, saint-père, et qui ne le sont pas moins pour des hommes injustement accusés. — Avez-vous bien réfléchi à l'importance de votre démarche '? et savez-vous que si vous vous trompiez, il y va de la vie pour vous'? — Je le sais, saint-père, répondit respectueusement Vaultrin en mettant un genou en terre ; puis se relevant, il regarda Pancirole, anquel il sembla demander s'il était temps qu'il se mît en devoir de donner les renseignements que l'on attendait de lui. Sur un signe du minisire, Joachim Vaultrin déha ses papiers et les disposa à terre dans un certain ordre qui lui permît de trouver à l'instant ceux dont il aurait besoin. Puis, s'adressant au pape : « Je prierai humblement sa sainteté, dit-il, de me permettre de rappeler sommairement avant tout les formalités que Ton observe h la daterie, au sujet des suppliques en grâce que votre main sacrée doit signer. Les suppliques et les grâces se font sur une demi-feuille de papier, sur laquelle, après l'objet et les détails de la demande et le nom du requérant, on laisse un vide de trois doigts pour la signature du pape. Tout au bas de la feuille, le sous-dataire ou ses expéditionnaires de confiance mettent le sommaire de * la grâce en une Jigne ou deux, pour épargner au pape la

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peine de lire en entier la supplique, dont il a, dû conférer d'avance avec le dataire et le sous-dataire.

» La supplique étant signée par le pape, le sous-dataire renvoie au premier réviseur, qui s'assure si le sommaire est d'accord avec la teneur de la demande. Cette première formalité remplie, le premier réviseur envoie la supplique aux dates, pour prendre date en efïet, afin que le suppliant puisse faire valoir son droit selon son ordre, quand il se présente quelque vacance de bénéfices.

» La supplique datée est envoyée au second réviseur, qui contrôle ce qu'a fait le premier; puis lorsque les suppliques ont un droit, une componende à payer, comme cela arrive ordinairement, à moins que la bienfaisance de sa sainteté n'en veuille faire la remise au solliciteur, la pièce est envoyée à l'office des componendes. A ce sujet, je prendrai la liberté de faire observer à sa sainteté qu'en beaucoup d'occasions, quand il s'agit, par exemple, de demandes de prieurés titulaires, d'abbayes, de coadjutoreries ou d'induits, les droits à payer ne sont pas tellement fixes qu'il ne puisse se commettre des exactions, dans le cas où les ofticiers des componendes et le sous-dataire ne seraient pas scrupuleusement lidèles. En leur qualité de grands fonctionnaires, et lorsqu'ils se sentent forts de la haute confiance que le pape leur accorde, se donnant alors pour les organes suprêmes des intentions et des volontés du pontife, ils prennent tout sur eux et font exécuter leurs ordres aux officiers subalternes, delà posé, j'achèverai d'exposer les formalités, très-saintpère, » continua Joachim Vaultrin, qui par ses dernières paroles avait singulièrement inquiété le pape. « Des componendes la supplique retourne au sous-dataire pour y mettre la grande date, après avoir vérifié les approbations des divers officiers entre les mains desquels sa demande a passé et a été contrôlée. La grande date apposée, la supplique est enregistrée et sort de la daterie. »

Vaultrin cessa de parler et alla prendre à terre plusieurs papiers qu'il plaça sur la table près de laquelle le pape était assis. « Saint-père, lui dit-il, votre sainteté sera-t-clle assez bonne [)our iircndri' leelurc (b' ces ((ualro suppliques que je

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