CHAPITRE VI
Pendant plusieurs jours il ne fut bruit à Rome que de la rupture définitive du pape avec dona Olimpia. Si la cause de cet événement fut diversement interprétée , la satisfaction que l'on en ressentit était à peu près unanime ; et ceux qui l'avaient préparée, Pancirole et Astalli, eurent la joie de se sentir soutenus par l'opinion générale. En effet, Pancirole avait obtenu tout ce qu'il était raisonnable d'espérer. Dona Olimpia ne pouvait plus prendre ostensiblement part aux affaires d'état; point capital pour le ministre, qui voulait sauver les apparences, n'ignorant pas qu'aucun etTort humain ne pourrait empêcher Iimocent de voir et de consulter sa belle-sœur en particulier.
Pour Astalli, conseillé et soutenu par Pancirole, et servi surtout par les inclinations du pape , qui ne pouvait vivre sans favori, il devint le lieutenant, le vicaire visible et nécessaire du pontife, et acquit en peu de temps une importance et un pouvoir extraordinaires à la cour, par le nombre des grâces et des faveurs dont on lui permit de disposer. Outre cette faculté, que les postulants de toute espèce étaient enchantés de trouver chez lui, parce qu'il en usait généreusement, les ambassadeurs, les envoyés des nations étrangères, s'applaudissaient d'avoir à traiter avec un cardinal jeune, aimable, aimé du pape, et qui les affranchissait du joug humiliant que leur imposait depuis si longtemps une femme dont ils avaient sans cesse à redouter l'orgueil et la cupidité. Par la volonté de Pancirole, et grâce à l'engouement du pape, la faveur d'Astalli alla donc toujours croissant.
Si le succès aussi inexplicable quinattcndu de ce jeune
nONA OLIMPIA. 247
homme donnait de l'inquiétude à dona Olimpia, il ne la drcouragca point. KUc attendit, pour essayer de rétablir quelques relations avec le pape, un accident qui ne pouvait manquer d'arriver prochainement. En effet, elle ne tarda pas à être instruite que le pontife éprouvait une de ses indispositions accoutumées. Elle écrivit d'abord billet sur billet à Innocent pour s'informer de sa santé ; et quand elle supposa que les soins qu'elle lui avait toujours prodigués en pareille occasion étaient devenus indispensables , elle se rendit de nuit au palais pontifical, dont elle connaissait si bien les détours, et où elle trouva en effet moyen de pénétrer.
Le cœur du pontife tressaillit en la voyant entrer. « C'est vous? demanda-t-il d'une voix émue. — C'est votre sœur qui vient voir et assister son frère, » répondit Olimpia. Et sans autre préambule elle s'empressa de mettre ses oreillers, ses couvertures en ordre et dans la disposition que le malade préférait. Le pape voulut parler ; mais elle l'engagea à garder le silence. « Ne vous fatiguez pas, frère, tenez-vous en repos, dit-elle. Je vais voir si vos boissons ont été convenablement préparées, pour vous les faire prendre quand il en sera temps. Tâchez de reposer, et ne dites mot. » Elle l'enveloppa avec sollicitude, s'assit à quelque distance du lit sans proférer une parole, ne se montrant occupée que de prévenir par ses soins, les volontés et même les fantaisies du malade.
La nuit se passa ainsi silencieusement par la volonté de dona Olimpia, qui ne laissa dire au pape et ne proféra ellemême que le peu de paroles qu'il fut indispensable d'échanger pour l'administration des médicaments. Un peu avant le jour, la belle-sœur d'Innocent prit congé de lui, après avoir demandé si sa présence serait nécessaire la nuit prochaine, précaution dont on lui sut gré. Elle revint le soir suivant, puis la nuit d'après , accordant à chaque fois au malade la faculté de parler un peu plus longuement. Au fond, l'indisposition du pape, cette fois, avait été si légère, que le public de Rome en avait à peine eu connaissance. Innocent pouvait recevoir pendant la partie de la journée consacrée aux affaires, et sa maladie ne revenait que le soir vers minuit, préci-
M'6 IiÙNA IILIMPIA.
scmeul à l'heure où il s'attendait a lecevoii' les soins de dona Olinipia ; évidemment il faisait le malade. « Mon frère, Ini dit enfui Olimpia après Favoir assisté cinq ou six fois, vous voilà complètement rétabli , je suspendrai mes visites. Je craindrais, en les prolongeant, qu'on ne leur donnât une interprétation fâcheuse. J'ai rempli auprès de vous les devoirs que m'imposaient la parenté et notre ancienne amitié ; maintenant que mes soins ne vous sont plus indispensables, je dois me conformer à l'exil nécessaire que vous a\ cz prononcé. — Sœur, ne me dites donc pas des choses semblables ; vous savez que vous me fiappez au co'ur. — Soyez courageux, Pampliile, et ne craignez pas de faiblesse de ma part. Je suis résolue à tout souffrir, même à m'absteuir de vous entourer de mes soins, puisque vous pensez, ainsi que vos conseillers , que cet éloignenient doit tourner à votre gloire personnelle et h l'avantage du saint-siége. Ahl frère, depuis tant d'années que nos méditations se sont confondues pour maintenir le gouvernement de vos états, vous m'avez toujours vue prête à sacrifier a votre repos ainsi qu'à votre majesté ce que j'ai de plus précieux au monde. Dernièrement je vous en ai fourni le témoignage qui m'a sans doute le plus coûté, puisque c'est sur un ordre sorti de votre bouche que j'ai été... chassée d'auprès de vous. Mais en cette occasion vous avez pu juger de l'attachement profond que j'éprouve pour votre sainteté : aucune plainte n'est sortie de ma bouche ; et aujourd'liui que la réflexion a pu mettre un frein à ma douleur, je me félicite d'avoir agi ainsi , puisque je me suis conformée a ce qu'a décidé votre infaillible prudence... — Mais je ne me suis point engagé, interrompit le pape, à rompre toute société avec vous... — Pardon , saintpère, c'est l'engagement que vous avez pris avec vos ministres, et je vous conseille de le tenir, l'eut-ôtre qu'avec un peu plus de maturité dans vos réflexions vous eussiez balancé à prendre ce parti extrême; mais enfin une succession d'événements aussi malheureux qu'imprévus vous a jeté dans cette voie, il faut la suivre; car, nous l'avons reconnu fréquemment, rien n'est plus dangereux dans le gouvernement des états qu'une volonté cluuicelantc. l'anciroleest un
IioNA OLI.MI'I,*. 2/|î)
lioimne dont les luinièn-s cl l'aclivilé sonl mcoiUeslablus ; votre nouveau l'ani[)hile vous plaît et vous épargne bien des peines. Ces deux hommes sont aimés des étrangers, avec lesquels leurs fonctions les mettent habituellement en rapport; enfin ils paraissent faire marcher plus facilement Tenscmble des aflaires. Ecoutez donc leurs conseils, livrez-vous à leurs inspirations, profitez, en un mot, des avantages qu'ils paraissent apporter... Quant à ce qui me touche, saint-père, ajouta dona Olimpia en se rapprochant du pape, je ne l'envisage pas avec moins d'impartialité. Je conçois et m'explique sans peine par quelle fatalité celle qui n'a d'autre pensée, diuilre but que de vous servir et de concourir à votre élévaiion , est devenue au contraire un sujet de scandale au inonde, un obstacle h votre gloire. Tant de gens éloignés de Rome n'asseyent leurs jugements que sur des rapports infidèles ou dénaturés par la distance des lieux ; tant d'esprits faussés par l'hérésie reportent sur ce qu'ils jugent l'erreur et la malignité dont ils sont pleins, qu'il serait étonnant que ce qui nous cause tant de peines n'arrivât pas. Aussi, saintpère, tout en gémissant au fond de lame de ce que je suis devenue l'objet d'infâmes satires, n'en ai-je pas moins reconnu que vous avez agi sagement en éloignant de vous celle qui servait de prétexte à toutes ces injures, en détruisant une apparence qui avait pour vous tous les inconvénients de la réalité. »
Le pape, ému, porta Tune de ses mains dans celles de dona Olimpia , q^ui , la serrant avec affection , ajouta : « Le conseil qu'on vous a donné, ou la résolution que vous avez prise, il n'importe, ne sont pas mauvais; je vous engage à les suivre... » Le pape tourna ses yeux du côté de dona Olimpia, dans l'intention sans doute de s'assurer de la sincérité de cet avis; et lorsqu'il eut témoigné son admiration eu voyant sa belle-sœur confirmer gravement par un signe ce qu'elle venait de dire, il continua d'écouter celle qui commençait à reprendre son empire sur lui. « Suivez la voie où l'on vous a engagé, répéta-t-elle ; je n'ose affirmer qu'elle soit aussi sûre qu'on le prétend; mais, quoi qu'il arrive, la personne qui consent de si bon cœur à s'effacer de la scène
politique, dans Tcspoir que les intérêts du saint-siége en deviendront plus prospères et A'otre majesté plus éclatante ; cette femme qui est devenue l'objet de la haine et de la méchanceté des hérétiques ; cette Olimpia enfin qui ne cessera jamais d'avoir pour vous une tendresse de sœur, elle se tient là à l'écart, mais près de vous comme une humble servante, veillant à tout ce qui vous est cher, et disposée, si le hasard voulait que ses conseils devinssent encore utiles , à se trouver fière de vous les offrir. »
Après avoir dit, dona Olimpia parut disposée à se retirer ; mais le pontife la retint, l'assurant qu'il avait besoin de lui exprimer toute la reconnaissance que lui inspiraient ses sentiments généreux. « Eh mais , bonne et aimable sœur, ajouta-t-il, en accomplissant un acte purement politique, est-ce une raison de croire que j'aie prétendu rompre les doux Hens de la parenté ? Et si je suis forcé, par les injurieuses criailleries de gens dont au fond je ne m'inquiète guère, d'écarter votre personne de nos conseils et de nos palais, est-ce une raison pour vous fermer l'entrée de ma maison? Est-ce que l'on prétend ôter à un souverain les consolations exclusivement réservées pour le foyer domestique? Ahl chère sœur, c'est une idée affreuse pour moi. Accablé par l'âge et les infirmités, ne pourrai-je plus trouver une voix et une main secourables qui fortifient mon âme, qui soulagent mon corps? Non, non, dona Olimpia, je n'ai point entendu que les choses allassent ainsi. Vous avez si noblement renoncé au rôle apparent qui vous était échu, qu'il serait injuste de vous interdire les devoirs que vous remplissiez si bien dans l'ombre de la famille. — Prenez garde, Pamphile, de ne pas rester d'accord avec vous-même, et d'encourir le blâme de ceux... — Eh! qui donc oserait me blâmer? interrompit le pape aA^ec fierté. D'ailleurs je ne change rien à ce qui a été établi. Aucune des personnes des cours étrangères n'a plus à se plaindre, tous vont s'adresser au cardinal Pamphile ; et quant aux résolutions que je prends, que l'idée m'en soit fournie par vous, par Pancirole, par mon neveu ou par tout autre , que leur importe , et qu'ont-ils h dire? je suis le maître. — Nul doute, saint-pèro ;
niais noubliez pas ce que vous avez annoncé publiquement. Quant à moi, je continuerai à mettre toute la discrétion possible dans les visites que je pourrai vous faire; et à moins d'une indisposition nouvelle, ce dont Dieu puisse vous garder, ou d'un mot de votre main, je ne vous fatiguerai pas de ma présence.
— Non, non, dona Olimpia, s'écria le pape avec une impatience mêlée de chagrin, venez me voir... venez quelquefois... Ecrivez-moi deux lignes, et je vous répondrai quand et comment je vous recevrai... Tenez, Olimpia, je ne saurais me passer de vous voir, de vous entendre... .Mes idées restent toujours imparfaites quand je ne les ai pas mêlées avec les vôtres.. . Je ne puis penser, je ne puis résoudre seul.
— Mais songez, Pamphile, que vous avez en Pancirole et en votre neveu deux conseillers infiniment supérieurs à moi.
— Eh bien ! non, vous vous trompez, chère sœur; le charme de votre conversation épure et miirit tout ce qui vient dans mon esprit. Je 1" avoue, et c'est sans doute une habitude que le temps a produite ; mais je dois vous le dire, Olimpia, chaque année, chaque jour, maintenant que je touche à la fin de ma carrière , la rend plus nécessaire , plus impérieuse pour mon a me. Et puis, réfléchissez donc, valétudinaire que je suis, puis-je me passer de soins? Quels sont ceux qui pourraient me faire oublier les vôtres? Votre présence seule adoucit mes maux, calme mon âme et me rappelle à la vie... ^'ous seule avez le don de me faire supporter les ennuis profonds et si fréquents que cause la souveraineté. Il n'y a qu'avec vous que je puis redescendre dignement et avec douceur au rôle d'un particulier. Près de vous, je sens que mon cœur de souverain rentre dans la vie privée. Je me sens frère, je me retrouve ami, parent ; je me dispute, on me résiste ; je doute, je laisse aller mes idées à l'aventure ; enfin je dépouille le souverain et suis moi, Pamphile, le frère de dona Olimpia.
Entraîné par son émotion , le vieillard fit un retour vers des temps bien éloignes. Tantôt il rappelait son séjour à Naples, lorsque, nonce en cette ville, il était entouré de la famille de son frère ; puis il revenait avec plaisir a l'époque
252 IlMNA OLIMPIA.
OÙ, chargé d'une légation en Espagne, sa belle-sœuv et lui entretenaient une correspondance par lettres qui les tenait au courant des intérêts qui les occupaient alors.
Dona Olinipia ne prenait pas part à de tels souvenirs sans quelque émotion ; mais accoutumée h résister h ces faiblesses, elle engagea son beau-frère à se calmer, lui laissant entendre qu'elle n'aurait pas un grand efTort à faire [tour reprendre auprès de lui le rôle de confidente et d'aniie.
Lorsque dona Olimpia se disposa h sortir, ils se dirent ndieu en souriant. Tous deux étaient contents l'un de l'autre. Innocent prévoyait qu'il retrouverait bientôt la causerie intime, la dorloterie journalière sans laquelle il ne pouvait pas vivre; et dona Olimpia était certaine de ressaisir le pouvoir, objet constant de ses désirs.
11 ne s'écoula pas deux jours sans qu'elle ne fît l'essai de sa faveur renaissante. Un billet écrit au pape pour lui demander une audience nocturne ne resta pas longtemps sans léponse ; et nos deux inséparables se retrouvèrent bientôt ensemble dans les appartements du Quirinal. L'heure mystérieuse à laquelle ces entrevues avaient lieu, ainsi que les apparences de précautions prises pour dissimuler la pi'ésenc<' de dona Olinipia au palais pontifical, donnaient du piquant à ces causeries , dont Pancirole et Astalli étaient instruits d'ailleurs, mais sur lesquelles ils fermaient les yeux volontairement, tandis que le pape se croyait obligé d'avoir l'air de considérer ses ministres comme des argus incommodes. Ce fut h Tabri de ces artifices, dont personne n'était la dupe, et d'une petite guerre d'observation continuelle, que dona Ohmpia, obéissant ponctuellement à l'ordre qu'elle avait reçu de ne pas paraître publiquement chez le pape, et de ne prendre aucune part ostensible aux aflaires, conserva cependant son empire sur l'esprit d'Innocent, et ne resta même pas étrangère aux décisions les plus importantes prises à la cour.
A peine eut-elle reçu une réponse favorable a son billet, qu'elle se rendit chez son beau-frère. Déjà elle avait repris dans la maison du pape tous ses anciens privilèges, et l'inspection du linge, des vêtements et de tout ce qui touchait
nONA OLIMPIA. 253
k la nourriture particulière du pontife lui avait été rendu.
Quoique dona Olimpia mît fort peu d'art à jouer cette scène, Innocent se sentait toujours pénétré de tendresse et de reconnaissance envers sa belle-sœur lorsqu'il entendait de loin le son de sa voix.
Plus sûre d'elle déjà, Olirnpia négligea cette fois les précautions oratoires, et fît entendre au pape, dès les premières paroles, que l'objet de sa visite n'était pas sans importance. « Si j'ai renoncé, dit-elle, avec une résignation qui n'a pas été sans charme pour moi, saint-père, puisqu'elle a contribué à votre repos, à paraître dans vos conseils, h mêler ma voix à celles de vos ministres, je pense que vous ne trouverez pas mauvais, quand le ciel m'inspire quelque idée dont votre sagesse pourrait profiter, de vous la soumettre. — Que dites-vous donc, su'ur? loin de là, je vous ordonnerais de le faire si vous n'en aviez pas la pensée. J'ai même recommandé expressément à Pancirole et à mon neveu Pamphile de ne rien faire sans prendre votre avis. — J'ai déjà eu l'occasion, saint-père , de m'apercevoir de cette attention de votre part, car vos ministres se sont souvent entretenus avec moi. — Mais voyons, dit le pape avec vivacité, de quoi s'agil-d ? — D'une opération de la plus haute importance, puisqu'elle rétablirait infaillildement dans le clergé la discipline dont l'inobservation sert de prétexte en Europe aux hérétiques pour décrier le gouvernement du saint-siége. Ce qui s'est passé depuis quelque temps jusque près de votre trône, saint-père; l'impudence avec laquelle l'hérésie est venue distiller son venin jusque sur vous, démontrent qu'il est temps d'étouffer ses clameurs par une grande mesure qui tranche le mal dans sa racine. Un honnne que vous connaissez et dont l'expérience est consommée , le prélat Fagnani, a, si je ne me trompe, mis le doigt sur la plaie, l'a sondée, et il offre le moyen de la guérir. 11 m'a fait part de son projet, et, ajouta dona Olimpia en tirant un papier de dessous sa mantille, il me l'a même donné par écrit, afin que je pusse en prendre une connaissance approfondie. Je l'ai lu, et, à vous dire la vérité, j'en ai été satisfaite. Mais, peu confiante eu mes lumières, j'ai pensé que vous désireriez
254 DON A nUMPIA.
jeter d'avance un coup d'œil sur un projet qui doit vous être présenté dans les conseils. Vous voyez, ajouta dona Olimpia en souriant, que je n'agis ici qu'en qualité de simple particulière qvd vous présenterait un placet, ou vous soumettrait humblement Tune de ses idées. Aucun témoin , pas même Pancirole, ne donne d'importance à ma démarche, et personne ne saura rien si vous le désirez. C'est une affaire entre nous deux. ))
Dona Olimpia lut alors an pape le projet de Fagnani, où étaient exposés les moyens d'exécution et les avantages qu'en pourraient tirer l'Eglise et le gouvernement pontifical. Or, voici de quoi il s'agissait : Depuis le quatorzième siècle, les ordres religieux, en attirant à eux une foule de gens incapables de se créer une existence dans le monde, avaient fait multiplier les couvents à l'infini. Bientôt les défauts et les vices résultant de l'aisance et de l'oisiveté s'y étaient introduits et s'étaient accrus à tel point, qu'à l'époque d'Innocent X, non-seulement la discipline ecclésiastique y était foi't mal observée, quand on en conservait le simulacre, mais que le dérèglement des mœurs y était parfois porté à son comble. Ce genre de scandale, qui excitait les plus pressantes réclamations en Europe depuis les désordres de la cour d'Alexandre VI, était devenu sous Léon X, lors de l'apparition de Luther, le thème favori de ceux qui s'étaient rangés sous la bannière de cet hérésiarque. Ce genre de satire, loin de s'épuiser, avait pris toujours plus d'accroissement, ainsi que les désordres qui y donnaient lieu. Plus d'une fois, mais toujours en vain, la voix pieuse de catholiques sincères essaya de s'élever contre les scandales sans cesse renaissants. Un instinct secret avertissait ceux qui désiraient cette importante amélioration qu'elle ne pouvait s'opérer dans un but salutaire, que si le haut clergé et les princes de l'Eglise eux-mêmes donnaient une impulsion nouvelle aux esprits et aux habitudes par l'exemple d'une conduite irréprochable. Ce retour au bien, de la part de ceux qui concouraient au gouvernement de l'Eglise, était-il possible alors? c'est ce qu'il est difficile de décider ; mais ce qui est certain, c'est qu'h de rares exceptions près, ils ne l'essayèrent même
DUNA OLIMPIA. 2oO
pas. La puissance temporelle des pontifes, riniportance des cardinaux, dont le rang égalait presque celui des princes dans les monarchies, T influence et les richesses énormes du haut clergé dans toute l'Europe, rendh-ent cette réforme impossible. C'est alors que, reconnaissant Timpuissance des eflbrts que l'on tenterait pour purifier le clergé,^ commençant par la tète, on pensa à faire des expériences curatives in anima vili, c'est-à-dire sur les moines.
Cette invention sortit du cerveau de Fagnani, parvenu depuis quelque temps à la prélature, impatient de se donner Tair d'être utile, et lun des hommes de son temps qui avait le moins de droit, sans aucun doute, a s'offenser de la conduite des autres. Quoi qu'il en soit, voici quel était l'ensemble de son projet : Après avoir fait observer, ce qui était vrai, que non-seulement dans les villes, mais dans les moindres villages d'Italie, il s'était élevé une foule innombrable de petits couvents dont les revenus ne suffisaient pas à nourrir les religieux qui s'y tenaient; après avoir fait sentir que cette pauvreté inévitable contraignait ces religieux à vivre des aumônes et des secours de leurs voisins, et que de cette truanderie habituelle résultait' l'impossibilité absolue d'observer la discipline religieuse; enfin après avoir démontré par une foule de tristes expériences, que du vagabondage et de l'inobser- Aance de la discipline chez ces religieux, il résultait les scandales de tous genres les plus révoltants; monseigneur Fagnani proposait de supprimer et de séculariser - tous les petits couvents, à quelque ordre qu'ils appartinssent, dès l'instant qu'il serait constaté que leur revenu ne s'élèverait pas assez pour entretenir au moins huit ou dix religieux. Puis dans le tableau approximatif des résultats, annexé au factum, l'auteur du projet avait présenté avec beaucoup de talent , outre les avantages que le gouvernement du saint-siége pourrait retirer d'une mesure propre à faire tomber tout à coup les clameurs et les critiques dirigées contre le clergé italien, les sommes immenses que cette opération importante ferait rentrer dans les coffres de l'état.
Cette dernière circonstance était si claire, et ses résultats si séduisants, qu'il était inutile d'en parler longuement au
pape ; aussi sa belle-sœur, qui avait surtout intérêt à pi'ésenter le projet de Fagnani comme principalement utile aux intérêts spirituels du saint-siége, s'eflorca-t-elle de le faire valoir à Innocent comme un moyen infaillible de rétablir la discipline ecclésiastique et de mettre un frein à la médisance. Après la^cture du mémoire et quelques réflexions aux- (piellos il donna lieu, le pape montra une satisfaction inaccoutumée. « En vérité, sœur, dit-il à dona Olimpia, vous êtes une personne incomparable ! 11 n'y a que vous au monde pour trouver des ressources inattendues ! Je vais faire honte, ajouta-l-il dans sa joie, à Pancirole et à Pamphile, en leur disant de qui je tiens ce projet ! — Gardez-vous-en bien', saint-père, dit aussitôt Olimpia; j'exige même au contraire que vous en gardiez le secret. Quand j'ai pris une résolution, je la tiens, et en me faisant reprendre un rôle qui m'a été enlevé, mais auquel j'ai renoncé, vous me désobligeriez beaucoup. Ne parlez pas de moi, pas même du projet dont nous venons de nous occuper; feignez au contraire, lorsqu'il vous sera présenté, de ne le pas connaître. Puisque vous avez jugé prudent que ma personne n'intervînt plus, persistez dans votre résolution. Je suis trop heureuse de pouvoir vous servir, pour rechercher d'autres suffrages que le vôtre. Conservez seulement toujours pour moi cette confiance privée à laquelle j'attache tant de prix, frère; c'est là ma récompense... Ce projet est bon, h ce que je crois... La lecture que j'en viens de faire avec vous me l'a fait apprécier davantage, et vous vous en trouverez bien!... Fugnani, vous le savez, est un homme habile... Je pense qu'il ne tardera pas à vous soumettre son mémoire... Mais surtout ne parlez pas de moi !... Puis ménagez Pancirole et Pamphile ; vous avez besoin d'eux. D'ailleurs, entre nous soit dit, je sais que quand il est question de votre belle- sœur , ces deux hommes prennent facilement de l'ombrage ; ainsi, laissez-les livrés à eux-mêmes quand Fagnani s'expliquera ; ce projet leur plaira ou je serais bien trompée... tandis que s'ils soupçonnaient que je l'approuve, peut-être s'en défieraient-ils... Vous le savez, frère, les hommes sont ainsi faits! — Vous êtes vraiment une fennnc admirabli', dil le i»auc m serraiil les nuiius
liONV OMMHIV. 257
df^ sa belle-sœur. — Kl vous, vous êtes tiop inéchaiil ou trop hon ; mais je vous aime comme vous êtes. »
Plusieurs entretiens sur ce sujet, entre Innocent <'t sa belle-sœur, eurent encore lieu avant que le prélat Fagnani se décidât il aller soumettre son projet au pape et à ses deux conseils favoris. Assuré par dona Olimpia de la faveur avec laquelle ses idées seraient sans doute accueillies, Fagnani ne voulut cependant les faire connaître quaprès avoir étudié d'avance le moyen de les mettre h exécution, afin que l'idée vînt aussitôt au pape et h ses ministres de Yen cbarger. Aidé dans ses reclierches par Kasponi et le sous-dataire Mascanil)runo, avec lesquels l'ensemble de ce projet avait été combiné, ces trois importants fonctionnaires ne tardèrent pas a se procurer les états circonstanciés du personnel et des revenus de tous les couvents d'Italie. Ce cadastre dressé, Fagnani, avec l'agrément de dona Olimpia, qui dirigeait toute l'atlaire l't devait en profiter, exposa son projet au pape en présence de l'ancirole, du cardinal neveu, de Mascambruno et de Uasponi, par lesquels il fut unaniment approuvé.
La confiance aveugle du pape pour le sous-dataire, ainsi que pour Rasponi et Fagnani, ne laissa pas un instant de doute sur le choix que l'on fit d'eux pour suivre cette importante opération. A peine le pape eut-il lancé la bulle qui frappait les petits couvents, que Rasponi écrivit de la part du pontife dans tous les diocèses, pour donner des instructions aux différents chefs d'oidres, afin d'obéir promplement; et aux termes de la bulle, il était enjoint aux moines, sous peine d'excommunication, d'abandonner tous les couvents trop pauvres pour entretenir douze religieux ; en outre les évêques étaient chargés non-seulement de faire part de cet ordre aux supérieurs des communautés, mais d'en surveiller rigoureusement l'exécution.
Ce que Rasponi avait prévu arriva. La suppression de plus de deux mille couvents, au nombre desquels les adroits spéculateurs n'avaient pas manqué de comprendre plus des deux tiers de ceux suffisamment riches pour entretenir vingt et même trente moines; cette suppression, qui frappait comme de la foudre plus de quarante mille religieiix, fit
258 IK)NA OLl.MI'l.V.
naître une foule de réclamations auxquelles, selon l'usage à Rome en ce temps, on ne se proposait de répondre favorablement qu'en raison de l'importance des sacrifices pécuniaires que les demandeurs seraient en état ou en humeur de faire.
D'abord quelques cardinaux, les uns révoltés de l'injustice frauduleuse avec laquelle la désignation des couvents avait été faite, les autres en qualité de protecteurs de certains ordres, portèrent des plaintes, présentèrent même des requêtes jusqu'en plein consistoire, en faveur des monastères supprimés par surprise; mais leurs efforts furent vains. Le pape, aveuglé par les hommes auxquels il accordait malheureusement sa confiance, resta sourd à ces demandes, répétant avec vivacité et humeur que ces détails étaient du ressort de Rasponi, de Fagnani et de Mascambruno, et que cela ne le regardait pas.
Quant a ceux-ci, dès qu'on leur adressait quelques réclamations de ce genre, ils en prenaient fidèlement des notes qu'ils remettaient à mesure h dona Oliinpia, vers laquelle des agents subalternes avaient l'art de diriger les solliciteurs.
Au moyen de cette espèce de pressoir administratif, qui commençait dans l'antichambre de dona Olimpia et finissait aux bureaux de la daterie, dirigés par Mascambruno, les coffres de la belle-sœur d'Innocent et ceux du fisc furent comblés d'or, sans préjudice des sommes qui revinrent au sous-dalaire, à ses deux acolytes et à leurs nombreux agents.
Le gouvernement pontifical entra en possession de plus de quinze cents couvents, dont on fit la vente à son profit, et dona Olimpia retira près de deux mille écus romains (un million de francs) de cinq cents monastères frauduleusement compris dans la proscription légale, mais qui obtinrent d'elle la faveur de se racheter avec l'argent que l'Espagne fournit en cette occasion aux moines d'Italie.
Ces prodigieuses exactions, qui dispensent de faire connaître en détail la quantité de celles moins importantes qui se commettaient journellement, devinrent l'objet constant des méditations et des travaux de dona ( »limpia . I)e[)uis qu'elles ne pouvait plu? prendre une part ostensible aux affaires
IIONA OIJMPIA. 259
d'état, tous les elloris de son esprit tendaient à augmenter ses richesses, déjà immenses, pour se tenir prête à ressaisir le pouvoir à temps opportun, donner du poids et de l'importance h sa famille, et se ménager les moyens de conserver l'influence qu'elle avait sous le pontificat de son beaufrère, lorsque arriverait son successeur.
Cette dernière pensée la dominait sans cesse. Malgré la vitalité extraordinaire d'Innocent, le grand nombre de ses années ( il avait quatre-vingts ans) et la nature de son infirmité, la pierre, rendaient sa fin un événement nuquel on s'attendait de jour en jour. Au moindre malaise qu'éprouvait le pape, les ambitions, les espérances et les craintes étaient mises en jeu, et dona Olimpia, qui éprouvait ces diverses passions à la fois, faisait usage de toutes les ressources de son esprit pour conjurer la tempête qui s'élèverait probablement contre elle à la mort de son beau- frère.
Peu confiante dans l'appui de plusieurs membres du sacré collège dont l'influence n'était pas très-active, elle conçut l'idée de se joindre aux Barberins, qu'elle avait précédemment persécutés. Les cardinaux Antoine et François Barberin étaient successivement rentrés dans une partie de leurs biens; ils avaient repris une foule de bénéfices qui leur avaient été ravis, et s'étaient enfin rendus utiles au gouvernement pontifical par la longue expérience qu'ils en avaient faite sous leur oncle Urbain VIII. Dona Olimpia, loin de s'opposer à leur rentrée aux affaires, les avait favorisés dans leurs projets, tant en traitant souvent avec eux, qu'en faisant valoir leurs talents et leurs services auprès du pape. Cette politique avait le double objet de contre-balancer l'importance que Pancirole et le cardinal neveu avaient prise à la cour, mais surtout de se préparer dans le sacré collège des partisans prêts à élire un pontife, sinon favorable, au moins indulgent pour dona Olimpia, en cas de vacance du saint-siège.
Cette femme avait présents à la pensée les traitements qu'elle avait fait éprouver aux Barberins; mieux que personne elle savait avec quelle rigueur on avait séquestré leurs biens, exigé les comptes de (ouïes le? immenses richesses