CHAPITRE YÏI
On comptait tant de gens à Rome, depuis les employés subalternes jusqu'aux premiers fonctionnaires, auxquels il n'avait manqué que le pouvoir ou les occasions pour se rendre aussi criminels que Mascambruno, que l'on plaignit presque le sous-dataire de ce qu'il avait payé pour tous. 11 est certain que malgré son supplice, la simonie, les exactions et la dilapidation des fonds de l'état n'en suivirent pas moins leur cours ordinaire. A peine le souvenir du supplicié exposé au pont Saint-Ange fut-il affaibli, ce qui eut lieu au bout de huit jours, que le désordre dans les finances se rétablit autrement, mais tout aussi excessif qu'avant le procès de Mascambruno.
Cet événement eut même cela d'avantageux pour quelques fripons fameux , tels que Fagnani et Rasponi , qu'il leur fit sentir la nécessité de mettre plus d'adresse dans leurs fraudes, en ne s'exposant plus à multiplier grossièrement des faux qui risquaient de les faire pendre. Favorisés , aidés même par dona Olimpia, qui ne pouvait se passer de leurs services, et mêlés d'ailleurs aux intrigues que recommençaient h ourdir les Rarberins, rentrés en pleine faveur à la cour apostolique, Fagnani et Rasponi, ayant hérité de la confiance aveugle qu'Innocent X avait accordée au dernier sous-dataire, ménagèrent tous les moyens, se serviront de toutes les in-
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iTiicncos pour donner h leurs rapines les apparences d'opérations régulières et utiles. Leur succès fut complet; car le faible Innocent ne cessa pas de leur donner sa confiance, ce qui prépara l'un d'eux à recevoir la pourpre sous le règne suivant. Le désordre était porté à son comble.
Ces maux avaient plus dune cause : le pontife vieillissait, et le décroissement rapide de sa santé ne lui permettait plus de smveiller aucune affaire. La fm imminente d'un règne oii l'intérêt de l'état avait toujours été sacrifié aux passions et h l'avarice des grands, ôtait d'ailleurs toute idée de réformer des abus dont cha^cun , petit ou grand , avait pris l'habitude de profiter. Pour surcroît de malheur , Fancirole , riiomrae d'état à cette époque qui avait le plus de probité et de talent , outre les douleurs q.ue lui causait depuis longtemps la goutte , avait le corps ruiné par les veilles continuelles que le pape lui faisait supporter , et par l'habitude qu'il lui avait fallu prendre de ne jamais traiter des affaires du gouvernement que durant la nuit. Pancirole , épuisé de fatigues , gardait fréquemment la chambre et même le lit , laissant souvent tout le poids du gouvernement au jeune Aslalli , dont, malgré tous ses soins, il n'avait pu parvenir à faire un cardinal neveu décidément habile.
En face de ces trois hommes , ne retenant plus qu'avec peine les rênes de l'état , veillait dona Olimpia , plus vivace que jamais , et calculant avec une infatigable perspicacité la chute des deux ministres et les chances de la vie et de la mort du pontife.
Mais Pancirole était l'objet principal de ses inquiétudes et de ses méditations. Cet homme avait acquis une autorité immense sur le sacré collège, et tout portait à croire qu'en cas de vacance du saint-siége, ce serait lui qui succéderait à Innocent X. Cette opinion était si généralement établie, que dona Olimpia, malgré la répugnance naturelle que lui avait toujours inspirée le cardinal , avait senti la nécessité de familiariser de bonne heure son esprit avec l'idée de le voir monter sur le trône pontifical. Il était donc devenu pour elle une de ces difficultés fatales, inévitables, auxquelles on s'impose la loi de s'accoutumer, afiri de n'être ni surpris ni dé-
courage quand vient le moment où il faut les allronlcr et les vaincre.
Mais, comme il arrive assez ordinairement, ce ne fut pas Tobstacle si redouté par dona Olimpia qui mit le plus d'embarras dans le reste de sa carrière , car cette femme eut la satisfaction d'assister à la mort presque subite de celui qu'elle craignait tant de voir succéder à son beau-frère. «Pancirolc est mort, s'écria-t-elle loulc joyeuse lorsqu'on lui apprit que ce cardinal avait été subitement étoufle par la goutte, et je vis ! »
Ce peu de paroles exprimait l'aise où la niellait la dispal'ilion d'un rival dangereux auprès de son beau-frère, et en outre d'un accusateur qui serait devenu terrible pour elle s'il eût été couronné.
La mort de Pancirole fut en elTet un événement très-favorable à dona Olimpia , qui, débarrassée ainsi d'un pontife futur dont elle avait tout à craindre, redoubla aussitôt de soins et d'inlrigues pour augmenter le nombre de ses créaliues dans le sacré collège, et se préparer les moyens de faire nonmier jiour successeur à Innocent X un houmie eu qui elle put meltre quelque espérance, ou au moins qui ne lui fut pas hostile.
Malgré tout le dépit secret qu'elle éprouvait de ne plus jouir d'une faveur ouverte à la cour, dona Olimpia était trop habile pour ne le point cacher. Elle le couvrait même sous le voile d'une résignation dont elle espérait tirer plus tard avantage. Parmi les personnes qui depuis sa demi-disgracc paraissaient être entrées le plus avant dans la confiance du pape , la jeune et belle princesse de Rossano était celle qui lui portait le plus d'ombrage. Sa faveur était grande en effet. C'était a elle que l'on s'adressait pour solliciter les grâces du pontife, et il était rare qu'elle n'oblîntpas ce qu'elle demandait. 11 est vrai que pour une personne de ce temps, et qui faisait partie de la cour de Rome , la princesse de Rossano avait des qualités et des vertus qui lui permettaient d'user de sa faveur, sans que les ambitieux, les intriganis et les fripons en prissent de l'ombrage. Elle ne prenait ordinairement part aux demandes que quand elles étaient raisonnables et
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justes , et lorsque les pétitionnaires se recommandaient jmr leurs vertus et leurs talents , ce qui limitait singulièrement le nombre de ses recommandations. Généreuse et riche, exemple du mal d'avarice, la peste de ce siècle, cette jeune femme, loin de rançonner ceux qu'elle obligeait, ajoutait souvent un don h la faveur qu'elle avait obtenue pour eux. Au milieu d'un monde aussi corrompu que celui dans lequel elle vivait, cette conduite donnait plus d'inquiétude que d'espoir à la foule rapace des postulants, qui, n'ayant pas droit à ce qu'on leur fît justice, prétendaient par cela même acheter les faveurs.
Ces vertus enfantines de la princesse, comme les qualifiait dona Olimpia, avaient tout aussitôt donné h cette femme si profondément versée dans l'intrigue, la mesure des talents de sa jeune rivale , capable de faire un coup de tête brillant sans doute , mais inhabile à la connaissance des hommes et des choses de son temps.
Si la princesse eût été un homme, dona Olimpia lauiait méprisé tout simplement. Mais la nièce d'Innocent était femme, jeune, belle, séduisante et pleine de ressources dans la conversation; aussi habituellement dona (tlimpia ne pouvaitelle dissimuler la jalousie féminine que ces avantages lui inspiraient. Plus d'une fois même, oubliant les égards qu'elle devait à la femme de son fils , dona Olimpia, en parlant de dom Camille et de la princesse de Rossano, se laissa aller à répandre des calomnies que leur invraisemblance rendit cependant toujours vaines. Des bruits étranges avaient été répandus sur l'incapacité conjugale de dom Camille à l'époque oii il quitta le chapeau pour se marier, et bien que plusieurs enfants eussent été le fruit de l'union qu'il contracta , les mauvaises plaisanteries n'en continuèrent pas moins de poursuivre le jeune Pamphile.
Depuis le départ brusque de la princesse de Rossano, lorsqu'elle quitta Frascati pour faire son entrée folle à Rome, dora Camille avait conservé du dépit contre elle, à cause de sa désobéissance. Ce petit ressentiment, irrité fréquemment par les plaisanteries qui couraient dans la ville , s'aigrit peu à peu dans le conir du jeune époux, lievcnu moins sensible
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d'ailleurs aux agréments de sa femme, comme cela n arrive que trop souvent aux maris heureux , il forma des liaisons qui donnèrent lieu à des reproches de la part de la princesse, et finirent par jeter du froid dans l'union des deux époux. Les temps de l'exil, pendant lesquels une tendresse mutuelle leur avait fait couler de si heureux jours, étaient passés; et tous deux ramenés au milieu du tourbillon des intrigues de la cour, cherchaient à remphr par les préoccupations continuelles de l'esprit le vide qui régnait dans leur cœur.
Dom Camille était successivement rentré dans les bonnes grâces d'Innocent, et quoique sa capacité ne permît pas qu'on lui confiât la direction d'affaires importantes, le pape lui avait donné le titre honorifique de généralissime de ses troupes ; il le voyait avec plaisir, et se servait volontiers de lui pour connnuniquer avec les ambassadeurs, tout en comptant beaucoup plus en ces occasions sur les effets de la bonne grâce et de la politesse de son neveu, que sur son habileté en diplomatie. C'était un beau mannequin de cour, inférieur à Astalli , qui lui-même ne parut valoir quelque chose que tant (ju'il resta un souffle à Pancirole pour lui dicter ce qu'il devait faire.
Cette faveur, du reste, dom Camille la devait sans aucun doute à sa femme, pour laquelle Innocent avait un goût trèsprononcé. Ce vieillard, tout pape qu'il fût, avait contracté l'habitude, et c'était un grand tort, sans doute, d'être entouré de soins féminins. Ses infirmités, qui avaient commencé di^ bonne heure, et s'étaient toujours accrues avecTâge, avaient rendu mille petites précautions journalières indispensables pour lui ; et les constantes attentions de dona Ulimpia , depuis un grand nombre d'années , étaient devenues cause du besoin impérieux qu'Innocent ressentait d'être assisté, consolé , servi même par une femme de sa famille. Depuis que sa belle-sœur avait été obligée de se retirer de la cour, la jeune nièce, devenue héritière d'une partie de ses fonctions domestiques, adoucissait les fréquentes souffrances de son oncle par le charme d'une conversation naturellement brillante, et à laquelle les nombreuses relations que la princesse entretenait dans Rome donnaient souvent un intérêt vif ou
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une iniporlaiicc gia\ o. Depuis la relraile de dona Olimpia , les neveux et nièces d'Innocent étaient logés au Vatican. Doni (latiiille, les princes de Pioinbino et Jiistiniani, avec leurs fcmines, occupaient divers appartements de ce palais, en sorte que le pontife, grâce h ce voisinage et aux soins que prenait la princesse de Hossano d'entourer Innocent de sa famille, lui faisait goûter sur son foyer privé un repos d'autant plus doux qu'il était nouveau pour lui.
Cette jeune femme avait le don de plaire à tous ceux qui l'approchaient. Sa vertu, qui fut toujours inébranlable, les chagrins que lui causaient la conduite légère de son mari , et le soin qu'elle mettait à entretenir l'union dans sa famille, lui attiraient tous les coeurs. Quant à son ambition , car a répoque de sa fameuse entrée à Rome tout le monde, et ellemême, avait cru quelle était dévorée de cette passion, elle se bornait au désir de jouir des privilèges qui appartenaient à son rang et à user de la faveur et du pouvoir qu'on lui accorderait pour rendre des services aux gens qu'elle estimait, pour aider les personnes de mérite qui se trouveraient sans appui , et user de ses grands biens pour répandre des largesses et des bienfaits. Complètement étrangère d'ailleurs, par la tournure et les habitudes de son esprit , à tout ce qui ressemblait à une intrigue politique, la princesse de Rossano n'était en réalité qu'une ambitieuse romanesque qui rêvait le bien et ne se doutait pas même du mal.
Quoiqu'elle jouît alors d'ime grande faveur auprès du pape, et que par cette position elle eût acquis de l'importance et une certaine autorité h Home, dona Olimpia ne la redoutait pas comme rivale en pouvoir. Une longue expérience avait fait étal>]ir en principe par la belle-sœur d'Innocent, qu'en faisant justice et en récompensant les vertus et le mérite, on excite , il est vrai , la bienveillance et parfois l'admiration ; mais que ces avantages sont stériles dans la pratique des affaires, et que les créatures que l'on a su se faire par des faveurs souvent monstrueuses, sont celles sur l'énergie et la fidélité desquelles on peut vraiment compter dans les occasions importantes. La discrétion de .Mascambruno jusqui; sous la hache du bourreau avait persuadé a cette ieninie
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que des complices sont toujours plus suis que des amis.
Elle attachait donc peu d'importance à Tinfluence passagère que la princesse exerçait en ce moment dans le monde politique ; et quoique son cœur de femme ne supportât pas aussi patiemment les prévenances et la faveur dont le pontife entourait journellement sa jeune et l)elle rivale, cependant, toujours dominée par son insatiable amour du pouvoir, seule dans son palais, et réprimant par la réiîoxion les élans de ses transports jaloux, dona Olimpia amenait peu à peu son esprit à soumettre son cœur, dans le dessein de faire tourner bientôt au protit de son ambition ce qui lui causait de si vifs chagrins en ce moment.
Aussi tandis qu'au Vatican le pontife, par les soins de la princesse de Rossano , goûtait toutes les douceurs de la vie de famille, dona Olimpia , dans sa solitude, jetait sur cette base, frêle en apparence, le fondement des projets au moyen desquels elle espérait conserver et augmenter, s'U était possible , la grandeur et rimportance delà maison Pamphile, dont elle se regardait avec raison comme le plus ferme appui. Se dégageant avec une rare force d'àme des atfections personnelles qui auraient pu la faire dévier du but qu'elle se proposait d'atteindre, elle donnait toujours^pour pâture à son esprit ce qu'elle redoutait le plus, mais ce qui était inévitable, la mort d'Innocent X.
La était pour elle toute la question de son existence et de celle de sa famille. Entre la mort de son beau-frère et l'élévation de son successeur s'ouvrait un abîme où il fallait être englouti si l'on ne trouvait pas le moyen de le franchir, et c'est ce dernier effort qu'elle voulait tenter.
Depuis longtemps elle s'aftligeait intérieurement des dissensions qui avaient désunis tous les membres de sa famille, et se sentant peu propre à prendre les soins minutieux qu'aurait exigés la conciliation d'esprits si différents et dont le plus grand nombre manquait de netteté et de grandeur, malgré la jalousie naturelle qu'elle portait à la princesse de Rossano, dona Olimpia pardonna h sa belle-fdle l'usurpation de sa place auprès du pape , en faveur des heuieuses tentatives qu'elle avait faites pour ramener la paix entre les siens ; car cet le
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union t'iaii nidisiiensable à raffennissenicni cl ;i la réussite de ses projets ultérieurs.
Le pape vivait ; sa santé, quoique fréquemment interrompue par des accidents très-fàcheux , était forte encore; mais cnlln il atteignait sa quatre-vingtième année, et dona Olinijiia, qui n'avait pas pour habitude de se laisser aller aux illusions, s'en faisait moins que jamais dans ces circonstances. Il sagissait pour elle d'abord d'accroître autant qu'il lui serait possible ses immenses richesses pendant le reste de jours que le ciel accorderait à son beau-frère; puis d'augmenter le nombre de ses créatures dans le sacré collège et parmi les grands dont Tinfluence pourrait lui être favorable au prochain conclave, par le choix dun nouveau pontife intéressé à se montrer indulgent pour elle. Enlin elle voulait assurer la destinée de la maison Pamphile , en l'associant à celle d'une famille riche, illustre et appelée à voir l'un de ses membres élevé au trône pontifical, ou au moins assez puissante pour protéger dans leurs biens et leurs personnes, conlie le pape futur, les héritiers d'Innocent X. Tel était le problème ([ue cette femme s'était donne à résoudre, et qu(^ la |irincesse de Rossano, bien à son insu sans doute, commençait à débrouiller en entourant Innocent X de ses neveux , de ses nièces , et de toutes les douceurs de la vie de famille.
En effet, les princes de Piombino et Justiniani, sans être devenus précisément amis, n'avaient plus de répugnance à se trouver ensemble, depuis que le lieu de rencontre pour eux était le palais du pape, oîi la princesse de Rossano les attirait en leur faisant obtenir des grâces de leur oncle. Les deux jeunes femmes, les filles de dona Olimpia, les princesses Clémence et Constance, étaient devenues beaucoup plus aimables, et se sentaient même mieux disposées pour leur mère depuis que, n'habitant plus avec elle le palais Pamphile, elles jouissaient au Vatican d'une liberté pleine et entière dans la société journalière du pontife, leur oncle, ou dans celle de leur belle-sœur, la princesse de Rossano.
Dona Olimpia était ponctuellement instruite de tous ces détails par son fidèle prélat Azzolini, auquel, depuis sa re-
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traite de la cour, elle avait recommandé de redoubler de surveillance. Secrétaire des brefs, Azzolini , fort au courant des affaires par la nature même de ses fonctions, y portait une attention d'autant plus grande en ce moment, qu'ainsi que tout le monde, il s'attendait toujours à la mort prochaine d'Innocent X, avant laquelle il voulait profiter des bonnes dispositions de dona Olimpia à son égard , pour obtenir la pourpre. Sous des dehors gracieux et sémillants, le secrétaire des brefs, recherché dans les salons de Rome, tant à cause de ses connaissances dans l'antiquité que pour le talent facile avec lequel il tournait des vers, profitait habilement de l'importance que lui donnait sa charge et le plaisir que l'on prenait à l'entendre, pour ne se donner qu'un air de poète et de savant, selon l'occasion, et éloigner toute défiance de ceux dont il avait intérêt de surprendre les intrigues ou les secrets. Il était dans les bonnes grâces de monseigneur Chigi, le successeur de Pancirole à la secrétairerie d'état ; Chigi, réputé diplomate habile depuis le congrès de Munster, homme sévère de mœurs, mesurant toutes ses paroles, mais dont la prudence avait cependant été mise en défaut par les dehors séduisants du confident dévoué de dona Olimpia. Le palais du bailli de Valencey , alors ambassadeur de France, ceux des ambassadeurs d'Espagne et de Venise, étaient les lieux de Rome où Azzolini avait le plus à apprendre, et où, par cette raison, il mettait le plus de légèreté apparente dans ses manières et sa conversation. Mais il s'attachait particulièrement à suivre et à connaître toutes les démarches du cardinal neveu Astalli, qui, par sa position, était au courant de tout, et dont on pouvait facilement tirer bien des choses en faisant appel à sa confiance et en flattant sa vanité. Dona OUmpia voulait la ruine d'AstalU, dont la politique n'était que la continuation affaiblie de celle de Pancirole, qui pendant tout le temps de son ministère avait constamment travaillé en secret à dégoûter Innocent de sa belle-sœur. Dans l'ordre secondaire des ambitieux où se trouvait compris monseigneur Azzolini , il pouvait passer pour un sujet d'élite. Ne se faisant illusion ni sur son défaut de dignité, ni sur le point d'élévation auquel il lui était donné d'atteindre.
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mais se renformaiil avec rosignalion ontn^ rimniililô dn «on point de dépari et la hauteur relative à laquelle il pouvait arriver, il avait résolu d'acheter de dona Olinipia le chapeau de cardinal à tout prix, et n'ignorait pas qu'en provoquant la ruine du cardinal postiche Astalli, la récompense qu'il désirait lui était assurée ; aussi toutes ses pensées, toutes ses démarches se rattachaient-elles à ce but.
Le gouvernement occulte de dona Olimpia était donc déjh fort : Gualtieri, cardinal de sa façon, était devenu sous-dataire après la mort de Mascambruno; Fagnani, ainsi que Rasponi, qui devait recevoir un jour le chapeau, maniaient avec le sous-dataire toutes les opérations financières qui résultaient de la vente des bénéfices et des abbayes ; et Azzolini, maître du bureau des brefs, et exerçant par ses propres yeux et par ceux de ses agents subalternes, une infatigable investigation sur les moindres mouvements qui agitaient le monde politique et de la cour, concourait avec les autres à favoriser les projets de dona Olimpia, dont tous ces agents dévoués espéraient des récompenses.
Mais malgré l'activité et les talents de ces ministres cachés, dona Olimpia sentait que pour donner de l'unité et du nerf à leurs efforts, il fallait les diriger vers un but fixe, et que quelqu'un plus puissant queux par sa position et son intelligence donnât limpulsion à tout ce qu'ils entreprendraient. Malgré la supériorité de ses talents, ou plutôt à cause de cette supériorité même , dona Olimpia , loin de se laisser aller aux séductions de la vanité personnelle, s'avouait franchement ce que sa position avait de faux et de faible. Elle n'ignorait pas que si, comme femme, elle avait osé et fait beaucoup, son sexe était cependant un obstacle insurmontable à l'accomplissement de l'ensemble de ses vastes projets. Sa retraite de la cour du pape, provoquée par les rumeurs de toute TEurope, avait été un avertissement grave pour elle, et elle s'était avoué qu'il y a un point au delà duquel il n'est pas donné à la femme d'aller sans se perdre. Son orgueil avait été profondément humilié, les affections de son cœur avaient éprouvé des déchirements, et elle avait eu même beaucoup h souffrir pour substituer brusquement de
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nouvelles liabiliulcsà celles (jue de longues années lui avaient rendues indispensables, et par cela même chères. Mais avec celte force indomptable de volonté qui lui était particulière, elle avait refoulé, comme contraire à son idée capitale d'élever, d'illustrer sa famille, tous ces dépits, toutes ces passions auxquels les âmes faibles cèdent si facilement.
Elle se l'était avoué; il lui fallait un appui, un aide, un homme enfin qui comprît, qui épousât ses intérêts, et en eut un grand lui-même à faire valoir les avantages de son saxe en faveur des projets de dona Olimpia. Depuis longtemps son choix était fixé ; elle avait même déjà fait beaucoup pour ramener dans le cercle de ses idées un homme qu'autrefois elle avait cruellement maltraité, et il ne lui restait plus qu'à s'assurer s'il était possible de le décider à faire cause commune avec elle. Cet homme était le cardinal Antoine Barberin .
Depuis qu'Antoine était rentré en grâce auprès d'Innocent, comme cet important service lui avait été rendu par la princesse de Saint-Martin, la reconnaissance lui eût fait une loi de ne pas l'abandonner dans son exil de la cour, quand bien même un courant d'affaires financières communes entrée eux n'eût pas rendu leurs entrevues indispensables. Mais pendant assez longtemps, malgré la franchise de leurs confidences réciproques, il se présentait une question sur kquelle chacun d'eux pensait bien que lautre voulait parler sans qu'ils pussent se décider h rompre le silence.
Enfin, dona Olimpia, qui savait que dans les afi'aircs il y a un point où il ne faut pas demeurer dans l'indécision, résolut de s'éclairer sur les dispositions du cardinal.
Un soir qu'elle avait été prévenue de sa visite, tout en méditant dans son esprit les moyens qu'elle pourrait employer pour toucher la corde sensible qu'elle voulait agiter, poussée par l'instinct naturel à son sexe, dona Olimpia, après avoir fait mettre ordre à sa toilette par Elaminia, demanda à cette fennne l'un de ses écrins. N'en ayant désigné aucun, sa camériste lui donna celui qui lui tomba sous la main. Le hasard voulut qu'il contînt la bague que Barberin avait donnée à Olimpia , lorsque, après l'exaltation d'Innocent au trône, le cardinal s'était vu sur le point d'être proscrit et dépouillé
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de ses biens. A la vue de ce bijou, dona Olimpia crut entendre les paroles qui lui avaient été dites lorsqu'elle le reçut; et en retombant dans cette même rêverie mêlée d'inquiétude qu'elle avait éprouvée quelques années avant, elle mit machinalement la l)ague à l'un de ses doigts.
« Désirez-vous quelque autre bijou, jjrincesse? dit Flaminia. — Non, celui-là me suffit, répondit dona Olimpia eu souriant. — 0 madame ! ajouta la camériste, que Fair satisfait de sa maîtresse engagea de parler, j'ai de bien bonnes nouvelles k vous apprendre du Vatican! — Lesquelles? — La santé de notre saint-père se soutient parfaitement depuis quelques jours. L'un de ses pages, le jeune Quirino, qui ne manque pas d'entrer dans le palais chaque fois qu'il passe par ce quartier, m'en a encore donné l'assurance ce soir. Sa samteté, m'a-t-il dit, repose beaucoup mieux la nuit, depuis que madame la princesse deRossano l'empêche de prolonger ses veilles. — Merci de voire attention, Flaminia, dit Olimpia, que l'idée des soins donnés au pontife par sa belle-lille fit cependant retomber dans ses pensées sérieuses; merci; vous pouvez vous retirer maintenant, Flaminia. »
Restée seule, elle s'assit sur un grand fauteuil et attendit l'aiTivée de Barberin, en tenant ses yeux et son esprit fixés sur cette bague de laquelle il semblait quelle dût apprendre ce qu'elle avait a dire à son ancien possesseur.
On ne tarda pas d'annoncer le cardinal Barberin . Après les politesses d'usage et la conversation préliminaire sur les nouvelles du jour, soit par hasard, soit à dessein, la main de dona Olimpia se trouva placée sur Tappui de son fauteuil, de manière qu'elle fixa presque aussitôt l'attention du cardinal. C'était une indication si précise du tour que la conversation devait prendre, qu'il aurait fallu une intention formelle de la part de Barberin pow ne pas répondre à cette question muette, mais si expressive. Ayant donc recours h sa politesse naturelle, perfectionnée encore par celle de la cour de France, qu'il avait longtemps fréquentée : « J'observe j princesse, dit le cardinal, que, malgré les justes prétentions de la reine régente, à Paris, d"avoir la main admirablement belle, elle pourrait cependant éprouver quelque jalousie en voyant la
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vôtre auprès do la sienne. — A mon âge, répondit Olimpia en se tournant gracieusement vers Antoine, on peut se laisser faire des compliments; aussi suis-je charmée que la vue de cette main, et elle souleva légèrement celle qui portait la bague, ne vous soit pas désagréable... Je sais que vous m'avez comprise, ajouta-t-ellc, et vous devez être persuadé que les paroles qui m'ont été dites quand je reçus ce bijou sont restées profondément gravées dans ma mémoire... »
Dona Olimpia en conservant tout son calme , dirigea ses yeux sur le cardinal pour juger d'avance par l'expression de ses traits jusqu'à quel point il était disposé à tenir alors les promesses qu'il avait faites il y avait neuf ans.
«Aujoiu'd'hui, comme lorsque vous voulûtes bien accepter ce témoignage de mon respect, madame, dit tout aussitôt le cardinal, celui que vous avez pu regarder comme votre ennemi serait heureux de pouvoir vous servir. «
Dona Olimpia tendit la main, que le cardinal saisit avec empressement. « Antoine, lui dit-elle, vous voulez me servir? et moi j'ai la confiance que je pourrai vous être utile. Depuis longtemps je pense qu'en unissant nos efforts nous pourrons donner un plus grand lustre h chacune de nos familles; car je n'ignore pas que ce but ait été et est pour vous, comme pour moi, celui de tous les travaux de notre vie.
» .T'ai été rigoureuse, cruelle envers vous; mais la haute intelligence avec laquelle vous avez gouverné les affaires sous le règne de feu votre oncle me dispense de faire l'apologie des actes que j'ai cru devoir provoquer. Le propre des âmes fortes, des esprits supérieurs, est de pouvoir juger avec calme et équité des choses qui blessent le plus vivement leurs intérêts privés. Innocent X h son exaltation n'avait d'autre moyen de gagner la faveur des gens de cour et du peuple qu'en obéissant a la clameur unanime qui s'élevait contre les actes de l'administration précédente. C'est moi-même, vous le savez, qui ai conseillé, provoqué les rigueurs que l'on a exercées contre votre famille, contre votre personne même ; mais ce que vous n'ignorez pas non plus, je le suppose au moins, c'est que dès que les circonstances devinrent opportunes, je plaidai votre cause, j'obtins
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voire rappel de Toxil et la restitution (.runo bonne partie de vos biens. Je ne sais si je m'abuse; mais j'ose croire que si l'on vous avait confié les intérêts d'Innocent pendant les premiers temps de son règne , les conseils que vous auriez donnés se seraient rapportés avec les décisions qui furent prises alors...
— Je m'en rapporte tout à fait à vos lumières et à votre expérience sur ce sujet, madame, dit le cardinal.
— Quoi qu'il en soit, ajouta dona Olimpia, j'ai mis tout en œuvre pour réparer le plus promptement possible les maux particuliers que l'on avait été obligé de faire pour le bien du gouvernement pontifical. Ce n'est donc ni par haine ni par colère, comme on Ta prétendu, que j'ai agi, mais par raison d'état; et c'est parce que je sais que vous prenez à cœur de voir prospérer le gouvernement du saint-siége, que je ne fais pas difficulté d'avouer ouvertement la conduite que j'ai tenue momentanément envers vous.
» Depuis votre rappel de France, bon nombre de vos biens et de vos bénéfices vous ont été rendus... — Et par vos soins, madame, je ne l'oublierai jamais. — Le pape n'a pas tardé à vous revoir avec plaisir, à vous consulter avec empressement. — Grâce à vous encore, madame. — Il \o\is a chargé du soin de terminer plusieurs affaires délicates ; bref, vous êtes par le fait aujourd'hui l'Ame de son conseil, bien qu'il paraisse donner toute sa confiance à son neveu postiche et à monseigneur Fabio Chigi, son nouveau secrétaire d'état.
» Entre nous, le pape a du faible pour vous. La roideur de Chigi lui déplaît; Astalli est un bellâtre dont la nullité lui a sauté aux yeux depuis que Pancirole est passé dans une meilleure vie; et la petite princesse de Rossano, si aimable qu'elle puisse lui paraître, n'a pas le caractère et le jugement assez solides pour gouverner son humeur inégale et sa volonté sans cesse vacillante. En un mot, c'est vous qui lui convenez, c'est vous qui, tout en rendant service au saint-siége, pourrez devenir encore le guide, le soutien de la vieillesse d'Innocent et le protecteur de la famille Paniphile. — Eh quoi! raadcune, vous penseriez que je... — Je vous parle avec une entière franchise, mon cher cardinal ;
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j'ai, coinmo vous le «avez, consacré ma vie entière à Innoccnl; dans rintention de lui être utile, de concourir îi sa prospérité et à sa gloire, j'ai bravé longtemps le mépris, l'insulte des calomniateurs; mais leur malignité a trompé tous mes efforts sans cependant lasser mon courage, et j'ai recours à vous pour achever ce que j'ai entrepris. — De quoi s'agit-il précisément, madame, et que puis-je poiuvous? » Dona Olimpia , la tête appuyée sur sa main , resta pensive quelques minutes. « Vous savez, dit-elle enfin, dans quel état est la santé du pape? D'un jour à l'autre il faut s'attendre a le voir succomber à ses infirmités; et politiquement... vous entendez? politiquement, c'est un homme mort. C'est au moins le point de vue d'oii vous ainsi que moi devons envisager l'état présent des choses, si nous voulons, vous et moi, préparer un avenir sûr à nos familles. Un tiers de vos biens, éminence, est encore sous le séquestre, et si Innocent venait à mourir, il est probable qu'on aurait de la peine aies en dégager, parce que les clameurs contre le népotisme ne manqueront pas d'éclater de nouveau à l'entrée du règne qui va s'ouvrir. Sur ce point, il ne serait pas plus raisonnable à voub de se faire des illusions qu'a moimême ; car il est certain que le successeur d'Innocent, quel qu'il soit, se trouvera forcé' par l'opinion publique de demander des comptes et peut-être d'enlever les biens à la maison des Pamphiles, ainsi qu'à celle des Barberins. Nos dangers sont les mêmes, nos intérêts sont communs, vous le voyez; pourquoi ne nous unirions-nous pas pour prévenir les uns et défendre les autres? — Si je vous comprends bien, madame, nous serions menacés d'une confiscation très-prochaine? — La vie du pape peut durer encore assez longtemps; mais enfin sa maladie présente des chances de mort subite, instantanée, et c'est la le seul cas qui doive fixer notre attention. Parlons sans détour, Antoine; une partie du sacré collège se rattache a vous par d'anciennes amitiés, par des intérêts puissants, par de vives espérances ; de mon côté, je compte parmi les cardinaux des hommes qui me doivent tout, et qui mo resteront attachés parce que leur àgo pou avancé, ainsi que leur caraiMère, n<! leur pennetlent pas
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de prétendre ;ui trùiic. En coiifoiidaiU nos intcrôts, en rcuiiissuntlesetlbils do lous ceux qui peuvent nuus servir, nous quadruplerons leur inlluence pendant le conclave, en nous préparant des défenseurs zélés pour le cas oii le pontife élu chercherait à nous devenir contraire. Unissons-nous, serrons nos familles et nos amis, Antoine, pour résister au choc de ceux qui veulent notre perte, car on l'a jurée. »
.Malgré Texpérience et l'habileté d'Antoine Barberin dans les affaires, cet homme avait été si longlem])s gâté par la fortune, et un fond de légèreté naturelle à son caractère le rendait si facilement dupe de ses illusions, qu'il reçut avec quelque étonnement l'avertissement d'un danger qu'il avait bien prévu, mais qu'il ne supposait ni aussi prochain ni aussi menaçant. Ce qu'il venait d'entendre lui apprenait que la restitution du dernier tiers de ses biens par Innocent X dépendait de la volonté de dona Olimpia, qui n'y souscrirait que s'il s'engageait à faire avec elle le pacte qu elle lui proposait. Quelles pouvaient en être les conditions? C'est ce qu'il importait de savoir ; et pour l'apprendre le cardinal usa de toute sa prudence. « Je reconnais, dit-il, toute la justesse de Aos prévisions, madame, et suis disposé à joindre, comme vous le désirez , mes efforts aux vôtres pour éviter ou combattre au besoin le danger commun qui nous menace; ma conduite, depuis que j'fii regagné les bonnes gi'âces du pontife par votre généreuse entremise, doit vous donner d'avance la persuasion que je n'agirai que selon vos intérêts ; et s'il était nécessaire de donner plus de consistance à la certitude que vous désirez en avoir, je vous en ferais la promesse solennelle ici; je vous la fais même. — Je n'attendais pas mouis de vous, mon cher Antoine, et quant à ce qui me regarde personnellement, votre parole me suffit... mais... » A cette réticence, Barberin ne put se défendre de montrer de l'étonnement et quelque peu de fierté. « Ne vous fâchez pas, reprit dona OUmpia en faisant paraître un sourire gracieux sur ses lèvres; il ne s'agit précisément ici ni de vous ni de moi. Je considère les choses de plus haut. Ni vous ni moi ne sommes jeunes, et comme tous, nous sommes sujets à la mort. Représentants, vous de la famille Barbeiine, moi de celle des
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Pamphiles, quand il nous est possible par notre expérience et notre position de régler d'avance la conduite que nos neveux, nos enfants et leurs descendants pourront tenir, devons-nous les laisser en proie aux passions égoïstes de chacun d'eux, et souffrir qu'ils se divisent, se ruinent et se détruisent? Ce n'est donc pas entre vous et moi qu'il est nécessaire d'établir des liens que la raison, jointe à la communauté d'intérêts, rend tout naturels ; mais entre vos neveux et leurs enfants, mais entre tous les membres de ma famille, qu'un malin génie semble se plaire à désunir. 11 faut donc un lieu indissoluble, un lien de famille entre nos deux maisons.»
A ces derniers mots Antoine Barberin redoubla d'attention.
« Maintenant, continua la princesse, que je crois vous avoir exposé ce qu'il y a de plus important et de plus délicat dans la combinaison intime de cette affaire, je vous ferai brièvement mes propositions, vous engageant h me répondre de la même manière. Votre frère, qui est mort en France, don Taddeo, a laissé deux fils. La princesse Justiniani, ma fille, a elle-même une fille âgée de douze ans et nubile. Voulez-vous consentir au mariage de l'aîné de vos neveux avec la jeune Olimpia Justiniani? — Quelle sera sa dot? — La restitution complète de vos biens. »
Barberin avait prévu cette réponse. Un assez long silence succéda à cette partie de l'entretien. Sa gravité avait ramené l'esprit du cardinal à ses habitudes de profonde réflexion, et le cas était tel qu'il méritait d'être médité. Rompant enfin le silence : « Une réponse brève, dit-il, et qui sera décisive, ne peut vous être donnée sur-le-champ, princesse. 11 faut que je consulte le cardinal François, mon frère ; les convenances exigent que je parle à mes neveux, et moi-même j'ai besoin de quelques instants de calme pour me décider. Accordez-moi quelques jours. — Très-volontiers, » dit dona Olimpia en recevant les révérences du cardinal, qui se retira.
Mais la décision de cette affaire ne fut pas aussi prompte que dona Olimpia l'aurait désiré. En sortant du palais Paniphile, Antoine, revenu du premier étonnement causé par la (iroposition qui lui avait été faite, s'était bientôt aperçu que dona Olimpia, effrayée du défaut d'appui où elle et sa ftimillc
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lisquaienl do se iroiiver h la mort d'Innocent, nieltait loutos ses espérances de salut en lui.
Antoine Barberin était loin de la perfection morale, mais il avait de la générosité dans le caractère. Il n'eut donc point l'idée d'abuser de l'avantage de sa position envers une femme qui n'avait été rien moins qu'indulgente pour lui quelques années avant ; mais en homme habile et qui sait qu'il ne faut jamais se laisser prendre pour dupe, même par plus habile que soi, il voulut, tout en aidant dona Olimpia, profiter complètement des ouvertures qu'elle lui avait faites.
Le lendemain de la conférence, il s'excusa par un billet par lequel il avertit la princesse de Saint-Martin que son frère, François Barberin, et ses neveux, étant absents de Rome pour quelques jours, il fallait suspendre la décision. Puis il lit valoir les observations de ses parents, qu'il no pouvait amener tout à coup à lïdée d'un projet auquel ils étaient loin de s'opposer, mais dont Texécutiou semblait entraîner quelques difficultés. En somme, Tadroit cardinal, convaincu du besoin et du désir qu'avait dona Olimpia de terminer cette affaire, fit malicieusement attendre , autant qu'il put, sa réponse, pour attiser tout à la fois l'impatience de la princesse, en se donnant le temps de bâtir et de combiner sur cette union des deux familles Pamphile et Barberine, les plus vastes projets d'ambition et de grandeurs futures.
Tandis que cette négociation restait pendante, il s'en enlama d'autres au palais Pamphile et au Vatican. Depuis que, menacée dans son avenir, dona Olimpia s'occupait avec ardeur à remettre l'union entre tous les membres de sa famille, elle n'avait point négligé la vieille sœur du pape, dona Agathe, à laquelle, depuis quelque temps, elle envoyait de petits présents que monseigneur Azzolini était chargé de lui remettre. Cette bonne religieuse, quoique fort avide de tout ce qui pouvait relever le lustre de son couvent, n'en était pas moins dominée impérieusement par l'esprit et l'ambition de famille. Malgré la répugnance assez forte qu'elle avait pour la personne de dona Olimpia, depuis que l'expérience lui avait démontré que cotte femme prenait un intérêt plus actuel et plus profitable à sa famille quo le pape, dont lin-
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soiiciancc el la iiiobilitc de caractère rotulaiont loiUes les bonnes disposiliotis slcrilcs, sœur Agathe s'était décidée h aller voir doua Olimpia uon-seiilement pour se rapprocher personnellement d'elle, mais encore dans l'intention de la remettre en autorité auprès de ses parents et de faire cesser cette espèce d'exil qui, en l'éloignant du pape, pouvait devenir fatal aux intérêts de la famille Pamphile.
La bonne vieille arriva donc un malin au palais de la place Navone, au moment où dona Olimpia sortait du lit : « M'en voudrez-vous de ce que j'arrive de si bonne heure, princesse? dit-elle en entrant avec Flaminia, qui n'eut pas le temps de l'annoncer. — Point du tout, chère sœur Agathe, répondit dona Olimpia, dont la physionomie gracieuse fit voir à la vieille qu'elle était en effet la bienvenue; et si j'eusse pensé, ajouta la princesse, que vous aviez le désir de me voir, je vous aurais prévenue en allant a votre couvent. — Allons ! je vois que je ne me suis pas trompée ; vous êtes une bonne et aimable personne... sans ressentiment... sans rancune... C'est bien cela, ma fille! — Chère sœur, dit Olinjpia en tendant la main a la religieuse, je suis prête ii avouer tous mes défauts, et j'en ai sans doute un grand nombre ; mais il est quelquefois bien difficile de ne pas les laisser éclater, au milieu d'une vie difficile comme celle que je mène. Vous inc rendrez cependant cette justice, j'en suis certaine, que je n'ai jamais négligé les intérêts de votre famille et de la niienne, qui, vous le savez, n'en font plus qu'une pour moi. — Oh! pour cela, c'est vrai, princesse, et c'est parce que je vous ai reconnu ce mérite que j'ai passé l'éponge sur tout le reste. »
Dona Ohmpia eut de la peine à contenir l'envie de rire que lui donna cette extrême franchise ; mais, maîtresse de son expression, elle fit comprendre à dona Agathe qu'elle était disposée à l'écouter dans le cas oii elle aurait quelque chose d'important à lui dire. En .effet, la vieille ne tarda pas à entrer en matière : « Savez-vous, lui dit-elle, que je ne suis pas très-satisfaite de ce qui se passe au Vatican depuis qu'on vous en a fait sortir?. On s'est mépris à ce sujet, et moi toute la première, Croyant opérer un chef-d'œuvre, j'ai fait h\u'
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sollisc. Croiiioz-vous que sa sainteté no m'a [tas fait venir une seule fois chez elle, depuis ce moment-là? N'est-ce pas mal à mon frère? Je ne connais plus personne auprès de lui. Depuis qu'il s'est embaiTassé d'Astalli, ce petit fat de neveu postiche, et qull a près de lui monseigneur Fabio Cliigi, sérieux comme une porte de prison, je ne puis plus l'aborder. Cela me fait de la peine, et c'est injuste, car j'aime sa sainteté do tout mon cœur. Je n'espérais qu'en la petite princesse de llossano; mais, bast! entre nous soit dit, c'est une bonne petite personne, mais une tête sans cervelle, qui a dépensé dans la soirée où elle est rentrée à Rome contre votre gré, toute l'énergie dont elle était susceptible. La pauvre enfant ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle fait ; bonne peut-être pour adoucir les moments de loisir du pape, mais inhabile, complètement inhabile aux affaires... 11 serait bon de la surveiller en ce moment, ajouta la vieille en baissant la voix et s'approchant de l'oreille de dona Olimpia : on parle d'une promotion prochaine. — En êtes-vous certaine? demanda la princesse avec précipitation. — Je n'ose vous l'affirmer, mais j'en ai entendu murmurer quelques mots, et monseigneur Azzolini, que j'ai vu hier, a été jusqu'à m'engager à venir vous en prévenir aujourd'hui, avant qu'il put vous en parler plus certainement lui-même. — Désigne- t-on les prélats qui pourraient être nommés? — On en porte le nombre à dix, et je n'ai retenu les noms que de quelques-uns. — Eh bien, quels sont-ils? demanda dona Olimpia avec anxiété. — On parle d'abord de monseigneur Fabio Chigi. — Puis? — De Baccio Aldobrandini, le cousin de la princesse de Rossano, car la bonne petite femme n'oublie pas les siens ; mais cela nous est égal, parce qu'il fera corps avec la famille... Attendez, on cite encore Frederick. — Le landgrave de Hesse. — Puis Pimentel de Ségovie. — Oui, ces deux-là. sont pour satisfaire l'Allemagne et la cour de l'Escurial; et après? — Ah ! il est fort question de François de Gondi. — Eh quoi ! dit dona Olimpia avec humeur, cet extravagant de Retz? Et qui donc le porte et le soutient? — La princesse de Rossano, chère madame, la princesse de Rossano. Quand je vous disais qu'il serait bon de savoir au juste ce qu'elle fait au Vatican I
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C'est chez elle que se machinent les préparatifs de cette promotion prochaine. »
Pendant que la vieille fit suivre ces renseignements d'un flux de paroles inutiles, dona Olimpia resta pensive jusqu'au moment où, arrêtant tout à coup sœur Agathe : « 11 ne faut pas que les choses soient plus longtemps gouvernées ainsi h l'aventure, lui dit-elle. — Vous avez raison, interrompit la religieuse en frappant vivement sa canne contre terre, et il faut mettre ordre à tout cela dès aujourd'hui. » Puis continuant sur le même ton, sans laisser a la princesse le loisir de placer un mot : « Il faut, Olimpia, que vous alliez dès aujourd'hui chez le pape... — Mais pensez donc... — Je ne m'arrête à rien, si ce n'est à ce que le pape vous revoie, vous écoute, prenne vos conseils; et c'est moi qui vous conduirai chez lui ! »
En parlant ainsi, la vieille religieuse montrait une résolution si ferme , que dona Olimpia parut céder, dans l'espérance que la réflexion apporterait quelque modification à ce projet. Mais dona Agathe, au contraire, se montra de plus en plus obstinée, au point de faire passer la confiance de son pouvoir dans l'âme d' Olimpia.
En effet, un carrosse ne tarda pas à transporter les deux dames au Vatican, où, sans prévenir et en plein jour, dona Agathe passa avec dona Olimpia entre deux haies de serviteurs, puis de courtisans et de prélats, jusque dans la chambre du pape.
Dona Agathe ne laissa pas à Innocent le temps de témoigner s'il était satisfait ou irrité de cette irruption subite : « Frère, lui dit-elle, après avoir fait les salutations d'usage aussi précipitamment que son âge le lui permettait, nous venons pour vous baiser les pie^s, pour vous voir, parce qu'il ne nous est plus possible de demeurer ainsi loin de vous... Nous vous aimons, frère, ajouta-t-elle avec une émotion qui ajouta de la force k sa voix, et nous voulons être, comme les autres, quelquefois près de vous. »
Le pape, en s'avançant pour relever sa so'ur demeurée à genoux, porta. son regard vers dona Olimpia. Elle était debout, immobile, h quelque distance, attendant avec une mo-
(loslio pleine de dignilé quel serait reflcl do sa présence sur Tesprit du pape.
Il manquait à Innocent X les grandes qualités qui doivent distinguer un vrai pontife. L'homme l'emportait eu lui sur le souverain; aussi ne put-il en cette occasion résister h l'émotion que lui causa l'apparition subite de doua Olimpia. «Approchez, approchez, lui dit-il d'une A'oix altérée; puisque ma chère sœur Agathe m'assure que vous désirez nous voir... approchez. »
Chacun prit place sur un siège, et pendant assez longtemps les trois parents n'échangèrent que des paroles affectueuses. L'instinct avertit sœur Agathe qu'il lui appartenait de justifier une entrevue si inconsidérément provoquée. Mais, rassurée par la satisfaction que son frère ne pouvait contenir en leur présence, elle se confia en sa franchise accoutumée, et dit au pape que c'était elle qui avait forcé en quelque sorte Olimpia de venir, et que si cette démarche lui déplaisait, c'était sur elle seule que devait tomber sa mauvaise humeur. « Il est temps , frère , ajouta-t-elle , que toutes les causes de désunion dans notre famille soient anéanties. Et si quelqu'un peut raffermir les liens qui doivent nous resserrer tous, c'est, n'en doutez pas, cette chère princesse de Saint- Martin. »
En revoyant sa belle-sœur, le pape s'était senti si vivement ému qu'il n'avait pas fait attention à la différence de rôle que jouait la religieuse, en ramenant près de lui une personne qu'elle l'avait engagé à chasser de son palais autrefois. Mais outre l'habitude que l'on a diins les cours de ces revirements subits de haine ou d'estime, Innocent était tellement satisfait au fond de l'âme de voir finir un exil déjà si long pour lui, qu'il ne se sentit pas la force de se montrer difficile à propos de l'accident qui y mettait si brusquement un terme. Loin de là, il sut bon gré à sœur Agathe de sa démarche, et fit comprendre à dona Olimpia, plus encore par son expression que par ses paroles, la joie profonde qu'il éprouvait de la revoir. « .T'ai plusieurs affaires importantes h terminer ce matin, dit-il à sa belle-sœur; mais je compte bien vous revoir dans la soirée. Je veux que vous vous retrouviez
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au milieu de nos deux familles, car vous en êtes l'âme... A ce soir, n'est-il pas vrai? — J'obéirai aux ordres de sa sainteté, » répondit Olimpia en s'inclinant pour recevoir la bénédiction du pape. La vieille religieuse prit congé h peu près de la même manière, et Innocent suivit des yeux les deux dames en leur souriant jusqu'au moment où elles sortirent de sa chambre.
Leur entrée avait causé une surprise extrême au palais pendant leur entretien avec le pape, et le nombre des courtisans et des serviteurs s'était augmenté pour les voir sortir. On s'attendait à lire sur la figure de dona Olimpia le succès plus ou moins heureux de cette visite; et en effet, quelques cardinaux et une foule de prélats, les uns intéressés à la réhabilitation, les autres à l'abaissement de la princesse, apprirent tout aussitôt dans quel sens le vent de la faveur avait tourné ; car tandis que la vieille sœur Agathe, fière de son succès , saluait en souriant indifféremment à tous , dona Olimpia, marchant avec tout le calme et la majesté d'une reine, passa entre les deux haies de curieux, à qui elle accorda un salut protecteur, ayant soin d'affecter de sourire en particulier a ceux qui n'avaient pas cessé de la servir pendant sa retraite.
Personne ne douta que la faveur de cette femme ne devînt plus grande que jamais, et en moins d'une heure cette importante nouvelle se répandit dans toute la ville de Rome.
Antoine Barberin en fut un des premiers instruits. Ne perdant donc pas un seul instant, il se rendit aussi promptement qu'il put chez dona Olimpia , afin de se donner l'air d'être venu sans rien savoir de ce qui s'était passé au Vatican. Il attendit même quelque temps le retour de la princesse, qui avait fait à dona Agathe la galanterie de la reconduire à son couvent de Tor de' Specchi.
Il serait difficile d'affirmer si dona Olimpia fut complètement dupe de Barberin en cette occasion; mais comme elle avait pour habitude d'user toujours de réserve avec ceux même à qui elle croyait devoir accorder le plus de confiance, elle supposa aussitôt, sans toutefois en rien témoigner, que le cardinal savait déjà ce qui s'était passé chez le pape.
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«J'ai mille excuses a vous faire, priiuesso , dit Antoine, pour les retards que j'ai mis h vous répondre ; mais la question ne pouvait être résolue par moi seul, et j'ai eu quelque peine à réunir pour les consulter tous ceux qu'elle intéresse. — £h bien, interrompit donaOlimpia, qu'a-t-on décidé? — Mon frère le cardinal François et Tun de mes neveux sont disposés, princesse, à accepter Thonneur d'une alliance avec votre famille; mais on n'est pas également d'accord sur les conditions particulières attachées à ce mariage. — Quelles objections croit-on devoir faire? — Outre la restitution du surplus des biens conlisqués, on pense que, dans lïntérêt des deux jeunes gens que Ton se propose d'unir, il serait juste de leur assurer une dot. — Ah! et après? — Le lils aîné de feu notre frère don Taddeo s'est destiné dès son adolescence à la prélature, dans l'espérance assez bien fondée, je le crois, qu'il pourrait être élevé au cardinalat... — Alors tout est terminé, interrompit vivement dona Olimpia, puisqu'il ne veut pas se marier. — Peut-être, princesse, reprit Antoine, qui s'était attendu à la vivacité de cette observation, peut-être y aurait-il moyen d'aplanir la difficulté que cette circonstance présente..... — Oui, je vous comprends, en faisant épouser ma petite-fille au cadet de vos neveux; mais cela ne peut être, mon cher cardinal. Je vous ai avoué franchement que nous avions besoin d'appui; mais nous ne sommes pas tellement infirmes que nous ne. choisissions pas parmi les secours qu'on nous offre... Vous savez que je sors de chez sa sainteté, ajouta brusquement dona Olimpia, qui jugea à propos de ne pas laisser le cardinal profiler plus longtemps de sa prétendue ignorance. Ce soir je dois retourner à son palais; il y aura une réunion de famille, après laquelle je me propose de lui parler des projets que vous et moi avons formés, et des difficultés que leur exécution présente. Je vous dirai ce que le pape en pensera. — Je félicite le saint-père; dit avec une politesse exquise le cardinal, de ce qu'il va profiter de nouveau de votre constante amitié et de l'excellence de vos conseils. C'est une circonstance heureuse pour sa sainteté, pourlesaint-siége et pour nous tous. Mais puisque votre intention est de loucher quelques mois
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do iiotro aflnirc au pape, seriez-vous assez indulgenio pour écouter une observation relative à mes neveux? — Parlez, parlez, cardinal. — Comme vous ne pouvez penser un seul instant que les Barberins aient l'idée de faire l'ombre d'une injure à la maison Paniphile, j'ai peine à m'expliquer, princesse, comment l'idée de substituer l'un de nos neveux à
l'autre pour l'unir à votre petite-fille a pu vous blesser
Ecoutez-moi bien, et rapportez-vous-en à votre esprit si clair et si pénétrant. Si nous vivions sous les lois et les opinions de la France, de l'Espagne ou de l'Angleterre , je comprendrais que vous tinssiez au droit d'aînesse, là oii il est impossible d'en distraire certaines prérogatives. Mais, madame, vous ne l'ignorez pas, a Rome un cardinal est l'égal d'un prince, avec cet avantage encore, qu'il peut sortir d'un conclave souverain couronné. Carlo, l'aîné de mes neveux, s'est destiné de bonne heure a la prélature. Ses études, sa façon de vivre, l'austérité de ses mœurs, sans parler des avantages de son nom, tout fait croire qu'il ne serait pas indigne de la pourpre. » Dona Olimpia regarda avec étonnement le cardinal, lorsqu'il eut prononcé ces mots ; mais Antoine continua sans s'émouvoir : « IMafîeo Barberin, au contraire, s'est accoutumé dès ses plus jeunes ans à l'idée de rester laïque, de vivre dans le monde, do soutenir le nom de sa race en se mariant. Quel avantage y aurait-il à contrarier des destinées toute faites, en quelque sorte, pour satisfaire à une opinion, à un préjugé qui existe h peine dans notre pays, et dont nous ne retirerions réellement aucun avantage dans la circonstance présente? D'ailleurs, et s'il vous reste quelque scrupule, ne pourrait-on pas engager mon neveu Carlo à céder le droit d'aînesse à son frère? — Cela conviendrait mieux; qu'en pensez-vous? — Cet arrangement pourrait se faire; mais... on y mettrait une condition. — Encore? et laquelle ? — Le chapeau pour mon neveu à la première promotion. — Y pensez-vous, Antoine? dit dona Olimpia ; votre neveu a a peine trente ans ! — Eh ! madame, reprit-il en soui'iant, que voulez-vous? nous en avons vu passer do plus jeunes encore. — Mais enfin vous êtes déjà deux du nom do Barberin dans lo sacré collège! et vous voulez que l'on on
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introduise un troisième? Cela est tout à fait déraisonnable. — Pas autant que a^ous le croyez on ce moment, madame; car si vous réfléchissez a l'union que vous désirez voir établie entre nos deux familles ; si surtout vous portez vos idées dans l'avenir, dans cet avenir assez prochain, comme vous me l'avez dit vous-mènre, il n'y aura peut-être pas trop de trois cardinaux du nom de Barberin dans le conclave pour obtenir l'appui que la famille Pamphile y cherche, de votre propre aveu. Au surplus, madame, ajouta Antoine, qui désirait que dona Olimpia réfléchît sur ces objections avant d'y répondre, vous allez ce soir faire visite au pape. Je vous laisserai le temps de jouir do cette réunion de famille ; mais si vous le trouvez bon, je vous y rejoindrai sur le tard. Le pape a témoigné le désir de s'entretenir de nouveau avec moi sur des projets importants que je ne lui ai qu'annoncés, et j'espérais toujours que le moment ne tarderait pas d'arriver où je pourrais les lui développer en votre présence. Avec votre agrément, je saisirai cette occasion qui se présente aujourd'hui. — Très-volontiers, cardinal, dit dona Olimpia, qui, en faisant un gracieux salut de la main à Antoine, ajouta : « A ce soir. »
La curiosité, quand elle se combine avec l'espérance, est peut-être ce qui rend l'homme le plus heureux. Aussi, en se quittant, la princesse et le cardinal, sans trop s'en rendre raison, demeurèrent fort satisfaits l'un de l'autre.
Cependant le pape était alors en parfaite santé, et le plaisir qu'il avait eu et qu'il se promettait de revoir dona Olimpia l'avait en quelque sorte rajeuni. Vers le soir, tous les habitants du palais du Vatican se rendirent chez lui comme il était convenu. Le premier qui arriva, mais bien avant les autres, fut don Giovani, fils de la princesse de Rossano.
Ce jeune garçon, âgé de sept ans, était le benjamin du pape, qui le gâtait en sa qualité de grand-oncle, lui donnait ses entrées franches auprès de lui et s'amusait à l'entendre parler. A peine l'enfant eut-il été annoncé par l'huissier que, dans l'impatience d'arriver jusqu'à Innocent, il traîna l'une de ses jambes en sautant sur l'autre, pour escamoter les trois génuflexions d'usage en se présentant devant le pontife.
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« Allons, allons ! dil le pape en se toiiriianl vers lui, si vous vouliez bien faire vos révérences un peu plus respectueusement ! » L'enfant se pinça les lèvres en souriant, lit sa dernière génuflexion avec plus de lenteur, et vint se jeter dans les bras de son oncle, qui l'embrassa.
Il ne tarda pas à s'approcher de la table sur laquelle il trouvait ordinairement plusieurs petits meubles avec lesquels il jouait. « Ta mère , demanda le pape, va-t-elle bientôt descendre? Elle achève sa toilette, répondit l'enfant sans tourner la tête. Mais elle est bien en colère contre vous , saint-père ! — Eh ! pourquoi cela ? — Ah !.. . vous ne lui accordez jamais ce qu'elle vous demande. — Que désire-t-elle ?
— Vous le savez bien. — Non vraiment. — Frottez-vous le front pour vous en souvenir. — Or ça, parlez clairement, don Juan ; est-ce que votre mère se plaint? — Certainement.
— De quoi? — De ce que vous ne voulez pas lui donner...
— Quoi? — Eh ! vous savez bien, ce dont elle a envie depuis si longtemps, ce que vous avez rapporté d'Espagne..... ce joli crucifix d'or, cloué de diamants de toutes couleurs. — Oh ! non, je ne donne pas cette croix; c'est un cadeau du roi Philippe IV , et je le garde. — Eh bien , maman gardera sa colèie — Si vous vouliez l^ien vous taire, don Juan! »
Le petit espiègle ne souffla plus mot, et parut redoubler d'attention pour achever une pyramide qu'il avait élevée sur l'écritoire avec des livres surmontés de la sonnette de bureau : « Tu bâtis des clochers, à ce qu'il me semble? dit enfin le pape après quelques minutes de silence. Mais , à propos d'architecture , y a-t-il longtemps que tu n'as été voir ton église ? — Mon église? — Oui, Sainte-Agnèse. — Mais c'est à vous, cette église, saint-père. — Et à toi aussi, puisque tu en as posé la première pierre. Où en sont les travaux? avancent-ils un peu ? — Pas trop. — Oh ! il faudra que j'aille voir cela prochainement. — Vous ferez très-bien, saint-père, dit lentement le petit don Juan, qui retenait son haleine pour placer en équilibre une boule de papier sur la pointe de son
édifice, vous ferez très -bien; car on dit — Eh bien, que
dit-on? — Que si vous ne pressez pas les ouvriers , vous no verrez pas votre église Unie. «
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Innocent se scniit (ont estomaqué de cette réflexion , que l'enfant ne faisait evidi-auiieiit que répéter. — Uni est-ce qui t'a dit cela , don Juan ? demanda le pape en adoucissant vainement sa voix pour dissimuler son émotion; dis-le-moi. — Personne, répondit aussitôt le petit , qui s'était bien aperçu de rindiscrétion qu'il venait de commettre. — Allons, mon enfant, sois bien sage, bien aimable et bien sincère ; qui t'a ditcela? — Personne. — Ecoute-moi, dit le pape, en attirant don Juan h lui, tu sais quel pécbé c'est que de mentir? Ainsi sois vrai. Qui t'a dit cela? — Personne. — Personne ! personne!... Je vous dis, moi, que vous tenez cela de quelqu'un, et je vous ordonne de me dire qui. Allons, parlez ! — Je ne sais pas. » Innocent sentit sa colère s'allumer; mais faisant effort sur lui-même, il chercha à vaincre l'obstination de son petit-neveu en le prenant encore par la douceur. « Si tu voulais me répondre, lui dit-il, tu n'aurais pas à l'en repentir. Tu connais bien ce tiroir là-bas? tu sais qu'il contient des bonbons et toutes sortes de jolies choses ? Avance par ici , nous allons le visiter. » Ils s'approchèrent en effet du meuble à compartiments que le pape ouvrit. C'était là où il serrait ses menus bijoux, parmi lesquels se trouvait la croix d'or donnée par Philippe \\ , et convoitée par la princesse de Ilossano. Don Juan ne manqua pas d'étendre sa main vers elle sitôt qu'il la vit; mais le pape l'arrêta en lui disant qu'il la lui laisserait voir et même toucher, dès l'instant qu'il lui aurait obéi. — En attendant, ajouta l'oncle à son neveu, mangeons des bonbons. Tenez , don Juan , voilà des dragées que vous trouviez très-bonnes il y a peu de jours ; goûtez-les de nouveau pour vous assurer qu'ell%s*ne sont point gâtées. Eh bien , qu'en dites-vous? — Elles. sont bonnes. — Je savais bien que nous resterions bons amis ; tiens, cher petit, prends encore ce fruit confit. Que t'en semble? — C'est bon. — Allons, mon cher petit don Juan, c'est une afîaire arrangée maintenant, et tu vas m' avouer ce que je te demande... Qui t'a dit cela, hein?... Voyons parle; qui t'a dit cela? Mais l'enfant resta muet. — Parle donc, répéta Innocent, dont la patience commençait à s'épuiser. Don Juan ne desserra pas les dents. — Ah! tu t'obstines à ne rien dire, petit drôle ! Veux-tu bien
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parler quand je le Tordonne 1 » dit le pape en le secouant violemment par Te bras. A cet effet de la colère du pontife, Fenfant eut peur, mais cependant ne dit rien. Alors Innonocent, hors de lui, et après s'être écrié plusieurs fois : Veux-tu parler? veux-tu parler, petit païen ? la patience lui échappa, et il appliqua un soufflet sur la joue de don Juan.
A peine Innocent s'était-il laissé aller à cette violence, qu'il en eut honte, surtout lorsqu'il vit don Juan sanglotant sans avoir jeté un cri. Innocent était vaincu, et il fallut qu'il capitulât. — Vois, mon cher enfant, dit-il tout ému, comme tu m'as rendu méchant pour toi, moi qui t'aime tant. Allons, console-toi ; oublions tout ce qui s'est passé, nous n'en parlerons k personne. » Et il le pressait contre lui, lui baisait le front, lui essuyait les yeux en l'engageant à se calmer. — Dis-moi, don Juan, ajouta le pape en parlant à l'oreille de son neveu, réconcilions-nous; je veux te donner quelque chose; que désires-tu? Voudrais-tu un petit cheval?» L'enfant, que les sanglots étouffaient encore, fit signe de la tête que non. « Un manteau brodé d'or pour venir à ma cour te plairait peut-être? » Le petit refusa de nouveau, et toujours sans parler. « Mais enfin s'il y a quelque chose dont tu aies envie, désigne-le-moi; voyons, parle... » Don Juan, tonton laissant échapper encore un soupir, murmura confusément plusieurs paroles. «Comment? dit le pape, je ne t'entends pas ; parle donc plus distinctement. Que veux-tu ? » Et approchant son oreille il entendit ces mots qui s'échappèrent do la bouche de l'enfant : « La jolie croix d'or pour maman. »
Le bruit que firent les huissiers en ouvrant la porte interrompit brusquement cette peti(l6 transaction, et le pape n'eut que le temps de sourire à son neveu en posant son doigt sur sa bouche pour lui recommander la discrétion, avant que la princesse de Rossano n'entrât. Elle était suivie des princesses Ludovisi et Justiniani, et de la fille de cette dernière, la jeune Olimpia, l'enfant chéri de sa grand'mère la princesse de Saint-Martin, qui méditait déjà son mariage avec un Barberin, bien que la jeune personne n'eut pas atteint sa treizième année. Après les révérences et les tendresses qui furent prodiguées a Innocout, le petit sénat féminin prit place auprès de sa
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sainteté. A sa gauche s'assit la princesse de Rossano, avec l'intention de laisser le siège de droite libre pour sa tante doua Olimpia, qui était attendue. La jeune Justiuiani se trouvait à quelque distance de ces dames, cherchant à se rapprocher de son cousin don Juan, dont la gravité inaccoutumée avait fixé son attention. « Vous êtes bien sérieux ce soir; qu'avez-vous donc, cousin f lui dit-elle. — Rien. — Est-ce que sa sainteté a eu a se plaindre de vous ? » Mais don Juan ne répondit pas à cette question et se mit h critiquer la toilette de sa cousine, qui cessa de lui parler.
On ne tarda pas à introduire les princes Justiniani et Ludovisi; et peu après dom Camille, le mari de la princesse de Rossano, entra. Celui-ci avait lair soucieux : — Qu'avezvous, dom Camille? lui demanda le pape. — Du chagrin, saint-père. Je sors à l'instant de chez Algardi; il a travaillé avec tant d'assiduité à la statue colossale de votre sainteté pour le Capitole, ainsi qu'au tableau destiné au maître-autel de Sainte-Agnèse, qu'il s'est rendu malade ; je suis vraiment inquiet de lui. — Ah ! ce sera drôle, dit don Juan en ayant l'air de s'adresser à sa cousine Olimpia ; le tableau sera fini avant l'église 1 )> Personne, excepté le pape, ne fit attention h cette remarque ; et pendant que la conversation générale s'engagea sur les décorations de la nouvelle fontaine de la place Navone, sur les quatre fleuves composés par- le chevalier Bernin et les travaux de l'église de Sainte-Agnèse, don Juan se rejjlaça auprès de la table sur laquelle il avait déjà joué, rassembla tout ce qu'il trouva de menus objets qui pussent lui servir de matériaux, et recommença a élever sa pyramide, en disant toujours à sa cousine, mais assez haut pour être entendu des assistants. « Vous allez voir ; moi, je vais commencer et finir Sainte-Agnèse tout de suite! » Le mot ne fut pas perdu pour le pape, qui s'aperçut que le petit drôle lui portant rancune de ce qui s'était passé, mourait d'envie d'en parler. Son inquiétude devenait même assez vive, quand on ouvrit les portes pour annoncer dona Olimpia.
Excepté le pape, tout le monde se leva et fit quelques pas vers elle lorsqu'elle entra suivie de monseigneur Azzolini. Le costume qu'elle portait habituellement était
sévère par sa t'ornic cl par sa couleur; mais à sf robe et à sa grande guimpe noires ordinaires, elle ■?! ait substitué pour ce jour-là un vêtement de velours cramoisi orné d'agrafes d'or, et son col et sa poitrine étaient couverts de diamants. A la vue de toute sa famille assemblée, et qui parut la recevoir avec satisfaction, elle laissa échapper un sourire qui produisit d'autant plus d'effet qu'il contrastait avec la gravité habituelle de son expression. « ÎNle jugerez-vous indiscrète, dit-elle h Innocent, d'avoir dit à monseigneur Azzolini de m'accompagner? — Ce que vous faites a toujours mon approbation, chère sœur. — J'ai le regret, ajouta-t-elle, d'avoir à vous annoncer que dona Agathe, qui se faisait une si grande joie de se réunir à la famille, est retenue à son couvent par une indisposition légère, mais que son âge ne lui a pas permis de braver. Viens donc que je t'embrasse, Olimpia, dit-elle en tendant la main à la jeune Justiniani; il y a si longtemps que je ne l'ai vue ! — C'est vrai, dit le pape ; c'est votre enfant chérie, vous l'avez élevée, elle ne vous a jamais quittée ; et voilà plus de quinze jours qu'elle a laissé le palais i'amphilc pour le Vatican. Elle est fort bien notre jeune nièce, ajouta Innocent en se penchant vers l'oreille de dona Olimpia. — Je me réserve de vous faire part de quelques projets qui la touchent, lui répondit la princesse; nous parlerons de cela un peu plus tard. Antoine Barberin m'a dit que vous désiriez l'entretenir cette nuit; j'ai pris sur moi de l'engager à venir de meilleure heure , afin qu'il nous trouvât en famille. — Très-bien! très-bien, chère sœur. » Cependant monseigneur Azzolini, placé derrière les deux princesses Justiniani et Ludovisi, s'adressait tantôt à elles, tantôt à leurs maris, qu'il mettait au courant de toutes les nouvelles savantes et littéraires. Dom Camille continuait d'être soucieux, et il profita de l'arrivée du cardinal Astalli, qu'il ne pouvait souffrir, pour se retirer sans bruit.
La présence du neveu postiche altéra pour quelques instants l'aisance et la gaieté qui régnaient dans cette réunion de parents. A l'exception du pape, qui s'obstinait en quelque sorte malgré lui-même ii com])lor de sa ftiveur ce jeune cardnial, toute ia famille avait pris Astalli en aversion et uo
rêvait que sa clnilo. Le cardinal neveu ne l'ignorait pas; aussi, .étant venu chez le pape pour confirmer un ordre auquel il fallait faire apposer à l'instant la signature, fut-il presque troublé en voyant toute la famille réunie, et au milieu d'elle, Azzolini, Ihomnio que son instinct lui faisait redouter le plus.
Il y eut un accord tacite parmi tous les assistants pour faire sentir au cardinal neveu qu'on le considérait comme un intrus, et qu'il ferait bien de se retirer sitôt qu'il aurait rempli les devoirs de sa charge. De fort animée quêtait la conversation, elle s'interrompit aussitôt qu'il fut entré; puis on s'éloigna du fauteuil du pape pour laisser à son ministre le loisir do lui parler, et dans les yeux de tous se peignit le désir que celte affaire inopportune se terminât le plus promptement possible.
Pendant quinnocent donnait h voix basse les renseignements qu'Astalli désirait, don Juan était le seul qui n'eût point abandonné son poste. Avec cette obstination si ordinaire aux enfants de son âge, il avait rebâti sa pyramide, et en plaçait les portions les plus élevées, répétant à sa cousine, à sa mère et à dona Oliinpia : « Voyez donc! j'ai terminé l'église de Sainte-Agnèse ! »
Ce mot alla droit au cœur du pape, qui eût volontiers infligé une nouvelle correction à son traître de petit-neveu, s'il se fût encore trouvé seul avec lui. Mais il donna un autre cours à sa colère : « Pamphile, dit-il bas à Astalli , après avoir transmis les premiers ordres qui lui avaient été demandés , pourquoi ne travaille-t-on pas à l'église de Sainte-Agnèse? — Sa sainteté n'ignore pas que depuis qu'elle a ôté ces travaux à l'architecte Rainaldi. pour charger Boromini de refaire les plans, l'interruption a été forcée, et que de plus, chose non moins fâcheuse, les fonds manquent... — Les fonds manquent? les fonds manquent? répéta sourdement le pape in-ité. Eh bien, nous saurons bien en trouver, nous 1 Ecoutez-moi bien. Allez de ce pas chez vous pour dresser un projet de taxe de vingt mille écus ; et dès qu'on aura recueilli quelques fonds, qu'on se mette à l'ouvrage... qu'on prenne des ouvriers partout... qu'on les
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fasse travailler les dimanches et les jours de fêtes... S'ils ne se conforment pas h ces ordres, qu'on mette des sbires, la garde corse, s'il le faut, après eux, et qu'on les y force... — Mais, saint-père... — Point d'observations; allez, allez, faites ce que je vous ai dit à l'instant môme. »
Ces derniers mots prononcés un peu plus haut que ce qui avait été dit précédemment donnèrent à Astalli, obligé de sortir aussitôt, l'air d'un homme qui est congédié, et remirent toute la famille en belle humeur. Ce fut a qui ferait plus de cajoleries et de tendresses au pape, pour le consoler d'avoir été contrarié dans un moment consacré à une si douce réunion.
Le calme se rétablit bientôt, et la conversation reprit son cours. Dona Olimpia et la princesse de Rossano se trouvaient un peu à l'écart, et parlaient bas entre elles. « 0 ma chère belle-mère! dit Cornélia, j'aurais bien une grâce a vous demander. — Laquelle? — Il va y avoir une promotion de cardinaux. — Oui, il en court un bruit. — Or, j'ai deux personnes à qui je prends un bien vif intérêt, dit la princesse ; seriez-vous assez gracieuse pour vous montrer favorable à leur égard auprès de notre saint-père? — Qui sont vos prélats à nommer? — D'abord l'un de mes cousins, Baccio Aldobrandini. — Et l'autre? — L'archevêque de Paris, M. de Retz. — Oh ! oh ! dit doua Olimpia en souriant, qu'estce que cet extravagant-lk a donc fait pour que vous preniez tant d'intérêt à lui? — Mais l'abbé Charrier, qui postule en cour ici ici pour lui, m'en a fait les plus grands éloges. — Vous a-t-il dit, par exemple, qu'il se bat à l'épée comme un Corse, et qu'il enlève toutes les femmes dont il devient amoureux? — Mais êtes-vous bien certaine de tout cela? ce sont des calomnies; la cour de France ne le soutiendrait pas sans doute comme elle le fait, s'il en était ainsi. — Croyonsle, dit en riant dona Olimpia. En tout cas votre cousin Baccio sera nommé selon toute apparence , et quant à votre protégé d'outre-mont, puisque vous et la France le voulez, nous ne sommes pas assez satisfaits de l'Espagne depuis quelque temps, pour que nous ne nous donnions pas le plaisir de faire, en nommant un cardinal français, une chose qui
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déplaira sans doulo à sa majesté ratholiqne. iMais, ajouta dona Olimpia, j'ai a vous demander une faveur de la même nature. — A moi, madame? Vous badinez, je pense. — Point du tout. Je sais combien le saint-père a à se louer des conseils que vous lui donnez journellement, et toute la confiance quïl met justement en vous. Ne soyez donc pas étonnée de ce que j'ai recours à votre aide. Trop longtemps de petits dissentiments ont relâché les liens qui doivent ne faire de toutes nos familles qu'une seule. Il faut nous serrer, ma chère, nous unir, nous confondre, et que chacun de nous, selon ce qu'il peut, concourre à donner de l'éclat et de la puissance h la famille. C'est à ce titre, ma chère Cornélia, que je vous appelle en aide. J'ai aussi quelqu'un h qui je Aoudrais voir conférer la pourpre, et je vous prie de le bien soutenir dans l'esprit du pape... Quand il en sera temps, ajouta la princesse de Saint-Martin, qui lisait dans les yeux de sa belle-flUe qu'elle allait lui demander le nom de son candidat, je vous dirai de quoi il s'agit.
Durant ce court entretien, où dona Olimpia montra tout à la fois la confiance qu'elle voulait mettre dans les siens, et létendue du pouvoir qu'elle avait repris a la cour, le petit don Juan n'avait pas cessé de construire des chfiteaux de toutes les formes, et d" agacer le pontife, en revenant sans cesse sur l'église imparfaite de Sainte-Agnèse. Les Justiniani et les Ludovisi, qui ne soupçonnaient pas la malice de leur jeune neveu, s'amusaient de toutes ses impertinences, tandis que le pape en souffrait toujours plus. Enfin Innocent, impatient de se sentir sous la puissance de ce petit vaurien qu'il avait eu la faiblesse de frapper, résolut tout à coup de s'y soustraire. Bien qu'il lui en coûtât, il se prépara à un sacrifice qu'il ne faisait pas souvent, car il n'était rien moins que prodigue, et s'étant approché du meuble oii il renfermait ses bijoux : ((. Ce jour, dit-il après l'avoir ouvert, a été heureux pour toute la famille ; je veux en consacrer le souvenir. Tenez, chère petite Olimpia, prenez cette bague; vous, princesse Ludovisi, gardez ce bijou ; il renferme un morceau de la croix de Notre-Seigneur. Je donne cette perle qui a la forme du Saint-Esprit à la jprincesse Justiniani. » Puis s'a-
dressant à dona Olirnpia : « J'ai cru m'apercevoir, chèro sœur, lui dit-il, qu'il manque au milieu du collier que vous portez un diamant plus gros que les autres; faites-y joindre celui-ci. Quanta vous, princessedeRossano, ondiraquevous me faites manquer à ma parole, puisque je vous donne macroix d'Espagne que j'avais promis de garder. Mais enfin, puisque nous voilà tous réunis de cœur et d'âme, n'est-ce pas, mes enfants? ajouta le pape en regardant don Juan, ce bijou précieux ne sortira pas de la famille ; prenez-le, ma nièce. »
La princesse le reçut en montrant autant de modestie que de satisfaction, et don Juan, devenant rouge de joie, se jeta h genoux devant son oncle, dont il baisa les pieds. Tout le jnondo était ému, mais plus particulièrement le pontife et son l)etit-noveu, qui s'avouaient et se pardonnaient mutuellemeni leurs fautes, dans le secret de leur cœur.
On était à peine remis de l'effet de cette scène, lorsqu'on annonça le cardinal Antoine Barberin. Prévenu par. dona Olinipia, il s'était revêtu de sa pourpre, et portait le cordon bleu, auquel était suspendue la croix de l'ordre du Saint- F.sprit. Après avoir salué le pape et les dames, il fit à Olimpia Justiniani une révérence non moins profonde, qui attira l'attention de chacun sur la jeune personne, et fit naître en elle un mélange de curiosité et d'embarras. Le cardinal lil .ses politesses aux hommes ; et bientôt les serviteurs du pape vinrent offrir des rafraîchissement?, des bonbons et des fruits confits, l'endant cette petite collation, qui indiquait la fin de la première soirée, tous ceux qui devaient bientôt se retirer se tinrent debout et dans une certaine confusion, tandis que le pape, près duquel dona Olimpia et le cardinal s'étaient assis, restaient muets et immobiles en attendant que le reste des assistants les laissât libres.
L'attitude de ces trois personnages fit sentir aux autres qu'il y avait convenance 'a leur céder promptementla place. Tous prirent bientôt congé du pape, la princesse de Rossano aussi gaiement (jue les autres, pauvre anibilicuise, ne faisant pas attention que dona Olinipia reprenait d('linitivement sa place, tant elle se sentait joyeuse d'emporter la croix d'I'.spagne qu'elle avait désirée si longtemps !
Pendant qu'lnnorenl embrassait encorp tendrement son petit-neveu, à qui il avait donné sa Ijénédiclion, dona Oliiiipia fit signe a Azzolini de demeurer.
La conversation prit à lïnstant un tour grave. « Que savezvous de nouveau, monseigneur Azzolini? demanda dona Olinipia. — On assure, répondit le jeune prélat, que les troubles de France sont sur le point de s'apaiser, et que Ton veut rappeler le cardinal Mazarin a la cour. C'est au moins le bruit qui courait hier dans le palais de Tambassadcur de France. » Cette nouvelle agréable à Antoine, qui devait à Mazarin presque toutes les faveurs qu'il avait obtenues en France, valut à Azzolini un sourire protecteur du caidinal. «La guerre des A'énitiens contre les Turcs, ajouta le prélat, est tout aussi acharnée que jamais. Monseigneur le duc de Parme met deux mille hommes armés à la disposition de la république, et Ton ajoute que le prince Horace Farnèse, son frère, doit les commander. — Cela est certain, dit le cardinal; mais si sa sainteté veut m'en donner la permission, je lui ferai connaître des nouvelles plus fraîches de Venise ; car mes deux neveux, Carlo et Maffeo, en arrivent. »
Dona Olimpia éprouva intérieurement du plaisir en apprenant celte dernière circonstance, qui l'assurait que l'absence des neveux d'Antoine n'avait pas été une défaite comme elle l'avait pensé.
« Après toutes les bontés que vous avez eues pour ma famille et pour moi depuis mon retour de France, ajouta le cardinal, je crois être agréable au saint-père et à vous, princesse, en vous faisant part des choses heureuses qui viennent encore de nous arriver. A la suite des différends qui s'étaient élevés entre mon oncle Urbain, d'illustre mémoire, et le duc de Parme, les Vénitiens, alliés aux Modenois et aux Parmesans contre le saint-siége, avaient séquestré les biens et les bénéfices que nous possédons sur le territoire de la république. Longtemps, mais en vain, nous fîmes des efforts pour rentrer dans ces propriétés; jusqu'au moment qu enirahiée par l'exemple de votre généreuse indulgence , la sérénissime république nous a, ainsi que vous, rendu tous ce qui nous appartient; et c'est pour remercier le sénat que
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mes iievoux ont été h Venise, d'où ils sont arrivés a\ an(-hior après avoir offert à la république de la part de notre famille douze mille ducats d'or (environ 200,000 fr.) pour subvenir aux dépenses de la guerre contre les Turcs. » Le pape et dona Olimpia, qui avaient toujours eu le grand tort de ne vouloir contribuer eu rien à cette guerre sainte et héroïque, se sentirent tant soit peu gênés pour louer l'action du cardinal. Mais celui-ci, insensible à de petits succès de vanité, et poursuivant grandement son idée et ses projets, les remit bientôt à l'aise en disant qu'il avait fait une action de chrétien, il était vrai, mais qu'il regardait en outre ce don comme l'acquit d'une dette, en sa qualité de sujet du saint-siége.
Par bienséance autant que par politique, le cardinal rt'ajouta pas que la famille Barberine en avait agi ainsi pour affermir auprès d'un des états les plus puissants de l'Italie son influence renaissante à la cour de Rome ; en sorte qu'Innocent et sa belle-sœur parurent d'autant plus satisfaits des bonnes dispositions de la république, à l'égard du saintsiége, qu'il ne leur en coûtait rien.
«Ainsi, saint-père, reprit bientôt Antoine, que les assistants paraissaient impatients d'entendre parler, Venise se rapproche donc du saint-siége, ce qu'il ne faudra pas oublier lorsque vous recevrez la visite de l'ambassadeur de la république. Quant à la France, une fois le cardinal Mazarin rentré en faveur à la cour, comme nous le fait espérer la nouvelle de monseigneur Azzolini, j'ose pouvoir assez compter sur l'amitié que ce gi'and homme n'a cessé de me témoigner en toute occasion, pour vous assurer que la France n'entreprendra rien qui puisse être contraire aux intérêts du saintsiége. Mais la couronne dont vous avez eu le plus à vous louer jusqu'ici, l'Espagne, est celle maintenant dont vous devez peut-être le plus vous défier. Outre les reproches déplacés qu'elle se permet à l'égard de vous et des personnes de votre famille, elle ne peut vous pardonner de ne pas lui avoir offert votre secours lorsque la révolution de \6!\1 éclata h Naples. La cour de l'Kscurial a même été jusqu'à supposer que votre gouvernement avait poussé le duc de Guise à partir de Rome potu' favoriser les révoltés napolitains contre les
Espagnols. — Quelle idée extravagante 1 s'écria dona Olimpia, on n'y a mémo pas pensé. — J'avoue, ajouta le pape, que cette échaufTourée du pêcheur napolitain ne me parut nullement devoir être une chose sérieuse. » Le prélat Azzolini fit au pape un sourire fin en branlant la tête, pour exprimer que Ton avait fait une faute en ne suivant pas les progrès de cet événement. « Hélas! saint-père, dit le cardinal, s'il n'était pas toujours inutile de récriminer contre ce qui est passé, si je pouvais me permettre de faire quelques observations sur la conduite que vous avez cru devoir tenir à cette époque, je vous dirais que je regrette sincèrement que vous n'ayez pas profité de la juste défaveur des Espagnols dans le royaume de Naples pour y étendre les possessions de la cour de Rome. »
A ces mots. Innocent et dona Olimpia ne purent se défendre de témoigner leur surprise , tandis qu'Azzolini, souriant de nouveau avec finesse, approuvait l'idée du cardinal par plusieurs signes de tête, et dit :
« Si j'eusse eu l'honneur d'être auprès de vous en ce temps, saint-père, je vous en aurais donné le conseil. « Le pape voulut parler , mais le cardinal l'interrompit en ajoutant : « Et je vous le donne encore aujourd'hui. — Mais, éminence, dit Olimpia, avez-vous bien réfléchi aux difficultés d'une pareille entreprise? — Vous ne devez pas en douter, princesse. Mais je sais aussi tout ce qui peut non-seulement la favoriser, mais l'autoriser. Le jeune cardinal patron est fort mal instruit des dispositions de la cour d'Espagne ; ou, ce que je suppose plulOit , trop disposé k la servir. — Prenez garde , cardinal , dit le pape offensé , vous faites une accusation bien grave sans preuves! — Eh ! mon frère, s'écria dona Olimpia, quand cesserez-vous donc de vous fier à des gens qui vous trompent? — Monseigneur le cardinal neveu ne sort pas de chez l'ambassadeur d'Espagne, » dit Azzohni au pape, qui avait jeté les yeux sur lui en désespoir de cause pour trouver un défenseur de son favori.
Le pauvre pontife fut obligé de se soumettre, et Antoine continua ainsi : « Rien ne nous empêche de parler en toute franchise ici. Je vous dirai donc, saint-père, que ce même
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scuLitncnl de haine qui a^ous a valu dans le temps des satires écrites, frappées môme sur des médailles, de la part des princes protestants du nord et de l'empereur lui-môme, comme nous l'avons su alors en France ; que ce même sentiment, dis-je, qui vous a forcé de briser jusqu'aux liens de famille les plus cliers, est encore plus acre, plus perfide, plus à craindre en Espagne qu'ailleurs. Le clergé de ce royaume vous hait, et, croyez-moi, défiez-vous de ce qu'il pourrait faire entreprendre contre votre personne. Ne vous entourez que de serviteurs fidèles, faites surveiller votre palais, et que surtout on ait l'œil sur vos alimonls! «
Innocent, tout ému d'etfroi, se tourna vers sa belle-sœur, dont il serra la main.
« Voilà, saint-père, ajouta le cai-dinal, ce qui peut justifier une entreprise dans le royaume de Naples, où, comme vous le savez d'ailleurs, on n'a pas h se louer du gouvernement espagnol.
— Mais, demanda Azzolini, comment les Français, qui ont toujours eu des prétentions a cette couronne, pren- (h-aient-ils l'occupation de ce pays par le saiiit-siége? — Les Français, mon cher AzzoUni, répondit Antoine, n'ont jamais eu de bonheur sur cette plage ; et ce qui est arrivé à la suite de la révolution prouve bien qu'ils sont dégoûtés d'entreprendre rien de sérieux pour s'emparer de nouveau de ce pays. S'il en eût été autrement, est-ce que c'est un duc de Guise, soldat brave sans doute, mais homme sans consistance et incapable de conduire sagement une expédition, que l'on aurait laissé aller là? D'ailleurs, après les premiers succès que cet homme avait obtenus au milieu de la populace napolitaine, et lorsqu'il avait déjà été proclamé son chef par elle, rien n'eût été plus facile à la France que d'envoyer une flotte et des troupes pour le soutenir. Si on ne l'a pas fait, c'est qu'en réalité on n'a pas voulu et l'on ne voudra jamais le faire.
» Fn somme, la I''rancc, nation belliqueuse, n'a rien à craindre du saint-siége, dont la force est dans la bénédiction cl la paix; et elle verrait les Espagnols chassés du royaume de Naples avec autant de plaisir qu'elle en a ressenti quand.
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par le traite de Munster, ils ont été l'oreés do se retirer des Pays-Bas.
» Saint-père, et vous, princesse, ajouta le cardinal, dont le discours avait déjà porté la persuasion dans les esprits, appliquons toute notre attention a cette entreprise, et n'en ajournons pas trop rexécution. Le moment est propice pour agir; au pied des Pyrénées, dans le .Milanais et la Lombardie, les Français et les Espagnols se font une guerre acharnée. Paris, siège de révolutions incessantes, ne laisse aucun relâche à la cour, et remplit tout le royaume d'inquiétudes; le grand-duc de Toscane, vous le savez, ne s'écartera pas de sa prudente neutralité. Venise nous est favorable; et Tune de mes nièces, mariée au frère du duc de Modène, nous garantit la paix de ce côté. Ainsi, avançons-nous hardiment sur le royaume de Naples. Jamais, saint-père, et vous, princesse de Saint-Martin, n'aurez une meilleure occasion de rendre utiles et d'augmenter vos trésors qu'en les faisant servir à une si belle entreprise. Quant à nous, qui désirons si vivement de ne faire qu'un avec la famille Pamphile ; et en disant ces mots, Antoine fit un sourire gracieux à dona Olimpia; quant aux Barberins, ils s'engagent à fournir et a entretenir une armée de dix mille hommes au saint-siége, jusqu'à ce qu'il ait pris possession du royaume de Naples. »
Quoique le cardinal, ainsi que sa famille, s'exagérât tant soit peu la facilité de cette entreprise, il y avait cependant des chances de succès qui séduisirent le pontife ainsi que sa bellesœur. Après l'exposition sommaire de son projet, Antoine ne manqua pas d'en déduire toutes les conséquences avantageuses. 11 fit voir que ce royaume était composé d'une foule de principautés, dont l'étendue, ainsi queles revenus très-variés, fourniraient à chacun des enfants et neveux de la maison Pamphile une espèce de petit royaume à part, où ils imposeraient des gabelles tout à Taise pour s'enrichir. Mais Antoine n'oubliant pas non plus sa famille, et désignant d'avance comme sa part la principauté de Salerne, fit entendre que cette annexe du royaume de Naples servirait à doter tous les Barberins présents et futurs. L'esprit du cardinal, que le maniement de richesses excessives avait rendu depuis longtemps
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fort roiuaiiesquo dans ses conceptions, présenta ce projet sous des couleurs si brillantes, et en Tappuyant de moyens d'exécution si positifs en apparence, que le pape et doua Olimpia elle-même en furent éblouis.
La bonne humeur qu'avait fait naître cette conversation conduisit naturellement la princesse h parler au pontife du mariage projeté entre sa petite-fdle et le neveu des Barberins. Cette union, qui ne pouvait que concourir à raft'ermissement de ce que Ton venait de projeter, fut approuvée par le pape, qui, prenant feu à ce sujet, voulut que l'on pressât ce mariage. Mais il restait k obtenir l'agrément de sa sainteté à propos de deux circonstances importantes dont il était indispensable de lui parler sur-le-champ, puisqu'elles formaient la condition rigoureuse imposée par Antoine à dona Olimpia, et sans laquelle on n'aurait pu cimenter le pacte entre les deux familles.
On présenta d'abord le cas des deux fils de dom Taddeo, dont l'aîné s'était destiné dès l'enfance à la prélature, tandis que Maffeo, le plus jeune, se proposait de soutenir le nom de la famille en vivant dans le monde. La question du droit d'aînesse fut agitée de nouveau en cette occasion ; mais, vaincu par les raisons qu'Antoine avait déjà fait valoir à dona Olimpia, Innocent se rendit, et consentit au mariage de sa petite-nièce avec le cadet des Barberins.
.Mais là ne gisait pas la plus grande difficulté. Le point important était d'obtenir, en faveur de l'aîné Carlo, le chapeau de cardinal, et de l'obtenir à la promotion prochaine à laquelle on travaillait déjà.
Ce n'était pas à Antoine qu'il appartenait d'entamer cette négociation déUcate, et dona OUmpia, qui le sentait bien, prépara les voies pour la traiter. « Vous ne vouiez donc plus rien me conlier, saint-père ? dit-elle, que vous ne nous parlez pas de la promotion que vous méditez? — Oh ! rien n'est plus simple que ce que je veux faire, répondit le pontife; ce sont de vieilles dettes que j'acquitte. Lomellini, Omodei, Frédérik de liesse, PimenlcUo et Corrado attendent le chapeau depuis longtemps. — \'ous n'avez pas oublié monseigneur Ottoboni, saint-père, dit le cardinal Barbeiin ; sa nomination
sera bien reçue en ce moment à Venise. — C'est une attention que je ne manquerai pas d'avoir pour la sérénissimc république, puisqu'elle traite si bien nos amis, » répondit le pape en souriant. Antoine inclina la tète en signe de remercîment, au même moment que dona Olimpia recommanda au saint-père Baccio Aldobrandini. « Ah! c'est le protégé de votre bru, observa Innocent ; mais il y en a un autre auquel je crois qu'elle tient plus encore, monseigneur François de Gondi, ce prélat qui préoccupe et agite tout le monde ici, quoiqu'il soit absent. Je n'aijamaisconnu d'homme qui eût tout à la fois des amis et des ennemis aussi actifs. » Antoine, après avoir laissé lire sur sa physionomie qu'il méditait une observation, dit enfin : « J'ignore quels sont les projets de sa sainteté à l'égard de M. de Retz ; mais son élévation au sacré collège ne sera pas agréable à M. le cardinal Mazarin. — Ehl je le sais bien, dit le pape avec humeur; mais je suis fort embarrassé. Le jeune roi et la régente me la demandent. Si vous saviez ce qu'il y a eu d'intrigues à Rome depuis un mois, à propos de toute cette affaire, vous me plaindriez d'avoir eu à les déjouer ! Enfin, la princesse de Rossano est pour lui ; un certain abbé Charrier lui a persuadé que le salut de la France dépend de ce chapeau donné ou refusé a Gondi, et la pauvre petite femme ne me pardonnerait pas de l'abandonner dans cette affaire, où elle s'est imprudemment engagée. — Eh bien, mon frère, dit dona Olimpia en faisant un signe des yeux à Barberin pour l'engager à céder, puisque vous croyez que ce serait obliger la couronne de France que d'accorder la faveur que l'on d'emande pour M. de Gondi, laissez-vous aller. Bailleurs, ajouta-t-elle en adoucissant le son de sa voix, vous serez agréable 'a la princesse de Rossono ,• faites cela pour elle. » Rien ne chatouille plus agréablement la vanité d'un homme que de lui persuader qu'il a la puissance de faire cesser les petites jalousies qui régnent entre les personnes qui lentourent; aussi Innocent fut-il touché presque jusqu'aux larmes, de la bienveillance et de la tendresse que dona ( ilimpia témoignait pour sa belle-fille. Il jeta sur sa sœur un regard oii se peignit si vivement la satisfaction in-
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tôrieure qu'il ép^'O^'^'^'^i^ <îii6 la princesse de Saint- .Mailiu jugea que le moment était venu de risquer la demande qu'elle avait à faire. « Y a-t-il de l'indiscrétion, saint-père, à vous demander coml)ien vous avez l'intention de faire de cardinaux cette fois? — Dix; je vous en ai désigné huit, si je ne me trompe; je compte élever encore Sancta-Croce, et puis enfin Fabio Chigi, que tout le sacré collège désire voir entrer dans son sein depuis longtemps. C'est un homme dont les vertus et les talents, ajouta le pape, donneront, j'en suis certain, de la force et de l'éclat au gouvernement de l'Eglise, et ma voix en le nommant ne sera que l'écho de celles de tous les zélés catholiques. »
Dona Ôlimpia, le cardinal Antoine et monseigneur Azzolini, bien que l'austérité de mœurs et l'inflexibilité de caractère de Chigi ne fût pas précisément ce qui les accommodait le plus, se trouvèrent cependant obligés de faire son éloge et de féliciter la pape sur cette promotion prochaine. La princesse surtout, qui avait pour tactique habituelle de vanter et de servir même ceux de ses ennemis dont elle savait qu'il n'était pas possible d'empêcher l'élévation, enchérit encore sur les autres en louant Fabio Chigi et surtout la sagesse du pape.
La conversation avait pris subitement un tour grave qui ne permettait guère à dona Olimpia d'avoir recours h de petits subterfuges féminins pour arriver a faire sa requête. Pressée par l'heure déjà avancée de la nuit, elle prit la résolution d'aller droit au fait. « Saint-père, dit-elle avec feriiîeté, moi aussi j'ai une grâce à vous demander. — Laquelle? dit le pape avec étonnement. — Avant tout, mon frère, rappelez-vous que nous sommes en présence d'hommes graves , intelligents , attachés à votre personne , qui comprendront la portée de ma demande et sont persuadés d'avance que votre réponse, quelle qu'elle soit, sera dictée par la sagesse; ainsi parlez comme le ciel vous inspirera. — Que voulez-vous, ma sœur? demanda le pape avec émotion et en jetant tour à tour les yeux sur Antoine et sur Azzolini. Oue désirez-vous? — Que vous ajoutiez Carlo Barberini au nombre des cardinaux que vous allez faire. »
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L incroyable tcméiité avec laquelle ilmia ' iliniijia avaii, en quelque sorte, jeté cette demande au pape, donna de l'inquiétude à Azzolini et mit Antoine mal à Taise. La dignité de celui-ci se trouvait compromise ; et se voyant ainsi exposé h essuyer un refus en face, peu s'en fallut qu'il ne se levât de son siège et ne sortît brusquement.
Mais doua Olimpia avait prévu tous les effets de sa démarche, et tenant les yeux fixés sur le pape, elle ne les en détourna pas jusqu''a ce quelle lui eût donné le temps nécessaire pour rassembler ses idées, former son jugement et prendre une décision. Il semblait qu'au moyen de son regard, cette femme eût le don de lui transmettre tout ce qu'elle désirait qu'il pensât, et telle était l'habitude qu'elle avait de lire dans Tâme de cet homme, qu'elle aurait pu dire d'avance ce qu'il avait l'intention d'exprimer.
A peine eut-elle détourné la vue de dessus lui, qu'il adressa la parole au cardinal. « Si je n'avais 'a obéir, lui dit-il, qu'à l'entraînement qui me porte à vous être agréable, ainsi qu'à votre famille, Antoine, j'accomplirais à l'instant même le vœu que vient de former ma bellc-sonir. .Mais, ajoula-t-il en regardant du côté d'Olimpia, comme s'il eût voulu s'assurer que ce qu'il disait ne la choquait pas, l'intérêt môme que je vous porte m'engage à n'agir qu'avec prudence en cette occasion... Rappelez-vous, continua-t-il, après avoir passé la main sur son front où se peignait le malaise, que votre famille, qui déjà a compté trois cardinaux vivants à la fois sous le règne de mon prédécesseur, a excité par cela seul une jalousie dont vous n'avez que trop durement ressenti les effets vous-même. Serait-il sage à moi de vous exposer de nouveau à des dangers dont toute votre famille ne fait à peine que d'échapper? Croyez-le bien, Antoine , c'est un sentiment de bienveillance toute paternelle à votre égard qui me dicte ces observations ; car, et vous n'en pouvez douter, après toutes les espérances et les projets que nous avons formés ensemble ce soir, il n'y a pas de prospérité que je n'appelle sur vous et les vôtres; il n'y a pas d honneurs dont je ne voudrais vous entourer. Mais il me faudrait une raison... un prétexte au moins ! »
La modération et la justesse de ces observations étaient telles, que les assistants restèrent plongés dans un silence embarrassant dès que le pontife eut cessé de parler. Dona Olimpia commençait môme a regretter de n'avoir pas laissé Innocent se livrer à Tinattendu ordinaire de ses idées, réfléchissant que dans le cours d'une discussion sans ordre on aurait pu saisir quelque chance favorable de revenu- hardiment h la question principale.
Le cardinal Antoine était réellement mortifié; et quoiqu'il fît aussi bonne contenance qu'il lui était possible, il maudissait de bon cœur l'imprudente conduite de dona Olimpia.
Le seul qui conserva toute sa présence d'esprit fut Azzolini. Frappé du danger que pourrait avoir cette position si elle se prolongeait, il rassembla toutes les ressources de son esprit pour tirer les trois personnages d'embarras. « Sa sainteté, dit-il avec le sourire sur les lèvres, me permettrait elle de lui soumettre une observation? »
Ces mots produisirent sur l'assemblée l'effet d'un coin de ciel bleu qui apparaît tout à coup pendant l'orage. « Eh I sans aucun doute, mon cher Azzolini, dit aussitôt le pape ; parlez ! parlez ! nous vous entendrons tous avec plaisir. » Et en effet, le pontife, sa belle-sœur et Antoine, déridant leurs fronts, se tournèrent vers le jeune prélat pour l'écouter.
« Votre sainteté, dit Azzolini, a prouvé tout à Fheure nonseulement combien elle est bonne, mais à quel point elle so fait honneur de pratiquer l'humilité. Mais si je ne m'abuse, notre saint-père, en cherchant à concilier si exactement les mouvements de son cœur avec ses devoirs de souverain, risquerait peut-être d'en atténuer souvent, et parfois d'en détruire complètement les heureux résultats. Le successeur de saint Pierre doit souvent ne prendre conseil que d'en haut, et dans l'occasion présente ce serait sans doute le cas. Tel est au moins l'avis que je soumets humblement. Mais, a dit sa sainteté, pour le monde, pour lier les langues intempérantes, il faudrait au moins... un prétexte!... Ici, saint-père, j'oserai dire qu'un prétexte ne serait pas suffisant; il faut une raison, une bonne raison ; et vous l'avez... »
A ces paroles, la satisfaction et la curiosité furent excitées
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de nouvoau, et Ips trois auditeurs, souriant d'avance au inoyen qu'allait leur donner Azzolini, l'excitèrent h parler par la vivacité de leurs regards, ainsi que par leurs sourires bienveillants.
« Personne de vous, continua bientôt le prélat, n'ignore que de temps innnémorial il est d'usage que ceux qui sont élus papes disposent de leur chapeau de cardinal en faveur de quelque parent de leur prédécesseur dont ils l'ont euxmêmes reçu. Or sa sainteté Innocent X a été fait cardinal par feu Urbain YIII ; il est donc conforme à l'usage, il est donc juste qu'il transmette son chapeau à l'un des Barberins parents du dernier pontife.
» Votre sainteté peut donc agir en toute assurance, ajouta Azzolini d'un ton plus familier, quand il eut vu la satisfaction et l'aise se peindre sur tous les visages ; votre sainteté peut nommer qui bon lui semble. Elle est souveraine, et n'a de comptes à rendre qu'à Dieu. IMais puisqu'elle veut bien, par une humilité que je ne puis qu'admirer, condescendre jusqu'à entrer dans le détail des convenances mondaines, jo le répète, l'usage immémorial que je viens de signaler a force de loi . »
Il s'est rarement trouvé quatre personnes réunies aussi complètement satisfaites que le furent en ce moment le pape, sa belle-sœur, le cardinal Antoine et monseigneur Azzolini. Outre l'envahissement futur du royaume de Xaples, sur lequel chacun bâtissait proportionnellement ses espérances. Innocent se sentait la conscience à l'aise pour donner son chapeau à un Barberin ; dona Olimpia, en mariant sa petitefille à Maflfeo, augmentait l'éclat et la puissance de sa famille; Antoine devenait l'homme influent delà cour pontificale, et enfin Azzolini prévoyait, et avec raison , qu"à la promotion qui suivrait celle qu'on allait faire, il serait revêtu de la pourpre.
La nuit était déjà fort avancée, et on laissa le pape, qui commençait h avoir besoin de repos. Dona Olimpia, accompagnée du cardinal et du prélat, s'arrêtèrent quelque temps dans l'antichambre , où ils parlèrent h voix basse. Azzolini reçut plus d'un remercîment et d'un serrement de main*
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trAiiloine pour le service qu'il venait de lui rendre, ei dona Olimpia , qui n'était pas moins satisfaite de lui , lui frappa doucement sur le bras en disant au cardinal Antoine : ce C'est un aigle que ce garçon-là ! Qu'en dites-vous Antoine? »
A mesure qu'ils traversaient les appartements et descendaient lentement les escaliers , dona Olimpia et Antoine, entre lesquels Azzolini se trouvait placé , donnaient tour à tour des instructions au jeune prélat, devenu en quelque sorte leur ministre. « Surtout que rien de ce qui vient de se passer et d'être dit ne transpire, disait l'une. — Ayez bien soin, faisait observer l'autre , de surveiller l'ambassadeur d'Espagne, et qu'il n'ait pas ombre de soupçon de ce que l'on se propose d'entreprendre contre le royaume de IVaples. — iMadame, ajoutait le cardinal en s'arrêlant au milieu de l'escalier, préparez doucement les princes et les ])rincesses de votre famille à ce grand événement. Engagezles a tenir leurs trésors prêts ; car il faut se préparer a de grands sacrifices, mais dont on sera amplement dédommagé ! »
Ils n'étaient plus qu'à quelques pas des voitures, lorsque Azzolini, qui jusque-là avait écouté sans rien dire, prit la parole. « Il y a, dit-il, un homme dont il faut bien se délier à Toccasion de l'entreprise contre Naples. — Astalli, n'est-il pas vrai? demanda dona Olimpia. — Oui, madame; je ne sciais pas étonné qu'il reciit de l'argent de la cour d'Espagne. — Vous croyez? dit le cardinal Antoine. — Je n'en suis pas certain, mais je penche à croire qu'il en est ainsi. — Siuveillez-le bien, Azzolini, dit le cardinal avec gravité. — Tranchons la difficulté, dit dona Olimpia : qui n(( nous sert pas est notre ennemi. Il faut que cet homme to!nl)e ; entendez-vous, Azzolini? Il faut qu'il tombe! »
Ce furent les derniers mots de cet entretien, et les trois interlocuteurs montèrent dans leurs voitures.
Peu h peu, avec toute la prudence naturelle à dona Olimpia et exigée par les circonstances, les Justiniani, les Ludovisi, ainsi que doin (lamille et la princesse de Rossano, furent inili(''s aux mystères de la conquête, ou plutôt de l'adial (lu royaume de Naples. On leur tit connaître le pacte conclu ^cntre les Pamphiles et les Barberins , et la jeune Olimpia
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liroinise fui prévenue par sa grand'mère des noces brillantes que Ton se proposait de faire à son mariage avec MafTeo Harberin. Un volume suffirait à peine pour faire la peinture des espérances, des craintes et de tous les conciliabules de famille auxquels ces grandes nouvelles donnèrent lieu h tous les étages du Vatican. Il était bieiî difficile de s'attendre à une exacte discrétion de la part d'une troupe de jeunes femmes qui se disputaient déjà entre elles, sur les cartes de géographie, les seigneuries et les principautés du royaume de Naples. D'un autre côté, les maris, dom Camille, Justiniani et Ludovisi, quoique se parlant avec plus de gravité, ne laissaient pas d"en dire plus qu'il neût été à propos de le faire. Ils s'accordaient difficilement sur les sommes que chacun d'eux devait avancer pour le succès de l'entreprise. Justiniani, qui était le plus riche, voulait bien mettre quelque chose de plus que les autres; mais les prétentions qu'il montrait h l'égard du partage après la conquête, étaient hors de proportion avec la mise de fonds qu'il proposait. A défaut de Salerne, qu'il fallait bien céder aux Barberins, il voulait au moins être prince de Capoue ou de (^aserte. Ces prétentions blessaient singulièrement dom Camille, qui faisant valoir sa parenté directe avec le pape et son droit d'aînesse, soutenait que ces avantages devaient entrer en ligne de compte. Quant à Ludovisi, moins riche que ses beaux-frères, il était moins prévenu qu'eux en faveur de l'acquisition du royaume de Naples. Il y trouvait des difficultés ; il allail même jusqu'à dire que cette entreprise était folle, et qu'au lieu d'élever et d'enrichir la famille on risquait de la perdre.
On conçoit qu'un secret qui circule entre quinze personnes, dont six femmes ; qu'une conspiration contre un royaume, tramée par des conjurés, au nombre desquels se trouve une vieille religieuse bavarde comme sœur Agathe, et une petite fille de douze ans qui s'attend à se marier pour devenir princesse, courait grand risque d'être éventée ; et c'est en efl'et ce qui ne tarda pas d'arriver.
Carlo Barberin fut nommé cardinal avec François do Gondi et les autres. Les préparatifs du mariage de la jeune Olimpia Pamphile avec Maffeo Barbarin, prince de Pales-
triiio, fiiront faits en toute hâte; il fut stipulé que doua Olinipia donnerait soixante-dix mille écus, et que le prince Justiniani, père de la future, en ajouterait trente mille pour compléter la dot (environ cinq cent mille francs). Enfin ce fut dans la chapelle pontificale que le pape donna lui-même la bénédiction nuptiale aîix deux jeunes gens.
Malgré toute la célérité que Ton put mettre à raccomplissement de ce mariage, on comprend que toutes les précautions qu'avaient à prendre les deux familles contractantes demandèrent plusieurs mois, pendant lesquels on s'occupa et Ton parla surtout plus que jamais de l'affaire du royaume de Naples.
Au milieu de toutes les caresses et des galanteries que se faisaient mutuellement les Pamphiles et les Barberins en cette occasion, le rôle du cardinal neveu Astalli devenait plus embarrassant de jour en jour. Les femmes se montraient ouvertement impertinentes et dédaigneuses à son égard; les hommes, retenus par sa dignité, honoraient son habit, tout en faisant peu de cas de sa personne ; mais ce qui achevait de faire perdre contenance au jeune ministre était la froideur toujours croissante avec laquelle le traitait le pape. Sa parenté factice était devenue pour lui un fardeau insupportable, et lorsque quelqu'un des Barberins ou de la famille du pape lui donnait le nom de cardinal Pamphile, soit prévention de sa part, ou qu'en effet ceux qui lui adressaient la parole y missent une intention ironique et perfide, il lui semblait recevoir une injure.
Cependant le pauvre neveu postiche était obligé, à la vue de la joie des deux familles, de paraître y prendre une part très-vive, et lorsque le jour des noces fut décidé, il crut de son devoir de traiter les époux et leurs familles, auxquelles le nom de Pamphile, que le pape lui avait imposé, semblait le lier aussi. Il donna donc un splendide banquet aux deux époux, après la célébration du mariage. Ce fut dans le palais de la place Navone qu'il réunit vingt-deux convives, au nombre desquels étaient doua Olimpia, les trois cardinaux Barl)orins, dona Anna Colonna, mère du marié, le connétable Colonne avec sa femme et ses fils, doni Camille et la prin-
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cesse de Rossaiio, les Justiniani et les Ludovisi, ainsi que sa sœur Agathe.
Malgré la bonne grâce naturelle h Astalli, et bien qu'il s'elTorçât de faire les honneurs de son banquet avec toutes les prévenances imaginables, il s'aperçut que Ton ne répondait à ses politesses que par des sourires forcés qui lui mirent du noir dans l'âme. Quand on fut levé de table, on ne lui dit que les mots que l'on ne refuse jamais à celui qui vousaconvié. Les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, se partagèrent en groupe, parlèrent à voix basse, tandis que le cardinal neveu, abandonné de tous, embarrassé de sa personne, ne sachant oii porter ses pas dans le salon, pour ne pas devenir indiscret en s'approchant de ceux qui paraissaient le fuir, payait cher, par les mortifications de cette soirée, les honneurs inouïs don le pontife l'avait comblé jusque-là.
Dona Olimpia vit son supplice, et ne jugea pas à propos de le prolonger. Elle donna le signal de la retraite, et, accompagnée de dona Anna Colonna, elle partit avec les deux jeunes époux pour les installer dans le palais Pamphile, où il était convenu qu'ils vivraient près d'elle.
Depuis ce jour, la faveur déjà chancelante du cardinal neveu alla toujours en déclinant. Toutes les choses d'apparat, telles que les visites aux ambassadeurs, ou leur réception en cérémonie, furent confiées à dom Camille ; et pour les afTaires d'état, les négociations secrètes, le pape ne consulta et n'écouta plus que dona Olimpia et les Barberins. Astalli fut exclu de tous les conseils privés. Les réunions furent même tellement secrètes, qu'il ne transpira plus rien de ce qui s'y traitait.
On pense bien que l'entreprise sur le royaume de Naples faisait redoubler de précautions et de mystère; mais toutefois et sans que l'on ait jamais su au juste comment l'ambassadeur d'Espagne et bientôt la cour de l'Escurial en furent instruits, le roi catholique, sans faire aucun bruit, fit passer des troupes à Orbitello et à Piombino, afin de les mettre à portée d'augmenter les garnisons du royaume de Naples dès qu'il serait nécessaire, et il donna à entendre au
pape, par riiilcriiicdiairo de son anibassailciir, qu'il clail instniil de tout, que ses mesures étaient prises pour faire la guerre au saint-siége, mais qu'il était disposé à continuer de vivre en paix, si l'on renonçait à une entreprise extravagante.
Cette nouvelle jeta dans la consternation les Paniphile^ et les Barberins. Les jeunes femmes surtout ne virent pas sans un grand chagrin leurs comtés, leurs principautés et leurs royaumes s'évanouir en fumée. Antoine, qui avait une tête à projets, se flatta d'en former bientôt un autre plus brillant encore; mais les deux personnes qui apprirent cet événement avec le plus de calme furent le pape et doua Olinipia.
Cette femme, dont les calculs avaient toujours quelque chose de positif, comparait souvent, depuis le projet d'envahissement du royaume, les chances de succès avec les dépenses énormes que pouvait entraîner cette entreprise, pour peu qu'il se présentât quelque obstacle. La nature de son esprit lui faisait toujours rejeter les opérations dont le succès ne lui était pas démontré infaillible; aussi pendant le cours de sa vie active avait-elle toujours détourné le pape de ridée de prendre part aux ligues avec les autres états, ou de faire inconsidérément la guerre. Dans les grandes occasions elle savait bien faire usage de ses trésors; mais elle voulait savoir d'avance les sacrifices qu'elle devait faire, et c'est pour cela qu'elle redoutait tant les guerres, dont il est toujours impossible de calculer au juste la durée, et par conséquent les frais.
Une petite honte, fort naturelle, fut cause qu'il ne se dit plus un seul mol sur le royaume de Naples, entre les familles l'amphile et Barberine; et toutes les espérances, tous les intérêts qui s'étaient un instant fixés autour du Vésuve, se concentrèrent de nouveau à Rome et au Vatican.
Il y avait déjà quelque temps que ces rêves de fortune étaient évanouis, lorsqu'un jour le pape devant tenir consistoire, demanda avec humeur devant ([uolques-uns de ses gi'ands officiers, pourquoi le cardinal neveu n'était pas encore présent. Sur cette observation impérieuse, on s'em-
pressa de chercher Asialli dans le Valicaii, pour qu'il se rendît auprès du pape, el bientôt le cardinal neveu, soit qu'il eût quelque soupçon de ce qui le menaçait, ou qu'en effet il sentît intérieuretnent qu'il était répréhensible, entra dans la chambre du pape, pAle et jetant un regard inquiet sur Innocent el ceux qui Tentouraient.
Le pontife ne lui donna pas" le temps de se remettre, et se laissant aller tout à coup à la violence d'un courroux comprimé depuis longtemps : «Vous êtes un indigne! un monstre d'ingratitude, dit-il à Astalli, en entrecoupant ses paroles. Hepienez, reprenez votre nom d'Astalli. Vous avez déiho- Moré assez longtemps celui de Pamphile que je vous ai laissé porter... Allez! allez-vous-en!... Sortez de ma présence, ajouta le pontife en faisant un geste menaçant ; vous me faites horreur! » Et comme Astalli faisait un mouvement pour se retirer : « Attendez, lui dit le pape, et connaissez votre châtiment et mes ordres. » La colère le suffoquait à tel point qu'il fut obligé de s'arrêter un instant; mais bientôt il reprit avec un nouvel emportement : « Vous n'êtes plus cardinal patron; vous n'êtes plus cardinal neveu!... Je vous ôte tous vos^rades... je suspens tous vos revenus... Je vous exile de Home ! Allez, et que je ne vous revoie plus 1 »
AstaUi, accablé parces paroles foudroyantes, se laissa tomber à genoux, attendant pour sortir et comme dernière faveur du pontife, qu'il en reçût sa bénédiction apostolique. Enlin Innocent, jetant un regard terrible sur le malheureux qu'il venait d'abattre, croisa sa main vers lui et se laissa aller presque sans connaissance entre les bras d'Azzolini et de ipielques prélats qui étaient présents.
Astalli, comme foudroyé, se releva cependant, et sortit les yeux baissés en passant entre la haie silencieuse de tous ceux qui avaient été témoins de cette scène aussi étrange qu'inattendue.
Personne ne pouvait imaginer quelle était la cause d'une chute aussi prompte et aussi terrible. Du Vatican, la nouvelle se répandit bientôt dans toute la ville de Rome, où l'on s'épuisa en vaines conjectures pour expliquer cet inconcevable événement.
Astalli fiil-il faussement accusé, ou s'élail-il réellcinent rendu coupable de quelque indiscrétion auprès de la cour d'Espagne, au sujet de Taffaire de Naples? C'est ce qui n'a jamais pu être parfaitement éclairci. Mais au résultat, la populace de Rome et Pasquin s'égciyèrent pendant quelques jours sur la grande colère du pape ; et la chute d'Astalli, reretiré en exil à Sanibucci, tomba bientôt dans un oubli complet.
Toutefois cet événement grave ne sortit pas aussi promptement de la mémoire de ceux qui peut-être le préparaient depuis longtemps. Les Barberins avaient repris toute leur influence à la cour du saint-siége, et dona Olimpia tenait Innocent X plus fortement que jamais sous ses lois.