‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 18 sur 29 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Si dona Olimpia s'était laissé aller inconsidérément aux espérances folles de la conquête du royaume de Naples, elle repoussa bientôt ce nuage trompeur pour retourner vers la réalité.

Revenue près du pape, elle reprit ses anciennes habitudes, partagea son temps entre les attentions qu'elle prodiguait à son beau-frère et les spéculations lucratives que lui donnaient l'occasion de faire les charges, les faveurs ecclésiastiques, dont la distribution était livrée à sa fantaisie; en sorte que pendant les deux années qui suivirent sa rentrée h la cour l)ontificale elle parvint à amasser assez de richesses pour n'avoir plus h regretter les songes dorés que les projets du cardinal avaient entretenus pendant quelques jours dans sou esprit. Antoine lui-même, associé aux opérations de dona Ohmpia, ne tarda pas h reconnaître l'avantage de calculs positifs sur les spéculations les plus brillantes. Les l)iens des Pamphiles et des Barberins s'accrurent dans des proportions exorbitantes, ctrinlluenci; de ces doux fan)illes à Rouie s'en augmenta d'autant.

Mais la haine populaire contre dona ()linq)ia, assoupie pendant la disgrâce de celle fennne, se réveilla plus active

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que jamais dès qu'on la vit remonter les escaliers du Vatican. -Malgré tous les soins qu'elle prenait pour se rendre chez le pape sans être reconnue, trahie souvent par ceux de ses ennemis qui savaient l'heure de son passage, elle devenait l'objet des injures et des menaces de la plus vile canaille. La disette et la cherté des vivres, qui se faisaient sentir presque constamment, étaient le prétexte trop bien fondé des vociférations injurieuses qu'on lui prodiguait ; et le pontife lui-même, tout aussi peu épargné qu'elle lorsqu'il parcourait la ville, éprouvait une mortification d'autant plus grande en ces occasions, que les reproches qu'on lui faisait lui étaient adressés sous le nom de dona Olimpia.

Il fallut tout l'aveuglement où était -plongé Innocent X pour qu'il supportât les dégoûts qu'on lui fit éprouver pendant les dernières années de son règne. Rarement il se passait un mois sans qu'il ne reçût "des lettres anonymes dans lesquelles, tout en conservant des formes respectueuses, on lui disait les vérités les plus dures, accompagnées des présages les plus funestes. Tant que Pancirole et Astalli avaient été près de lui, ces deux hommes ne manquaient pas de mettre ces lettres terribles sous ses yeux. Mais à peine dona Olimpia eut-elle repris son pouvoir, que son premier soin fut dintercepter les écrits, de quelque nature qu'ils fussent, afin d'éloigner des yeux du pape ceux qui pourraient troubler le calme qu'elle voulait conserver à son esprit S'autorisaut de rétat valétudinaire d'Innocent pour lui épargner toute espèce d'application, elle l'entretenait dans ime oisiveté presque voluptueuse, en ayant l'art de le mettre sommairement au courant des affaires, a l'aide de conversations qu'elle savait toujours rendre agréables et amusantes.

Parmi les distractions qu'elle cherchait h lui donner, dona Olimpia fixait chaque jour l'attention d'Innocent sur les embellissejuenls de la place Navone et la construction de l'église de Sainte-Agnèse. L'achèvement de ce dernier édifice était surtout l'idée dont elle l'entretenait sans cesse, et chaque fois qu'elle arrivait du palais Pamjihilc, elle ne manquait pas de raconter en détail oii en ciaient les travaux. Curieux do s'assurer par lui-même de leurs progrès, iiino-

ceni fixa un joui- poiii' se reiidro ;i la place Navouc, et préviiil même sa bellc-saxir qu'il irail jusqu'à son palais pour prendre la collation chez elle, avec toute sa fanuUe.

Ce petit cvénemenl, dont le bruit s'était répandu, l'ut cause que la population de Rome, si curieuse de tout ce qui occupe les yeux, se porta dans les rues par lesquelles on supposait que le pape dût passer. Le pontife sortit du Vatican en porlantine, espèce de petite litière dont ses infirmités le forçaient de faire fréquenunent usage. Le cardinal Antoine le suivait dans son carrosse, et plusieurs prélats, parmi lesquels on distinguait Azzolini et Gualtieri, montés sur leurs mules, complétaient le cortège qu'entouraient des valets, quebiues sbires et un détachement de la garde corse.

Au bruit des cloches qui ne cessent de sonner lorsque le pontife romain sort, le peuple accourut en foule de toutes parts, et en moins d'un instant les rues furent encombrées de monde. L'aspect de cette populace avait quelque chose de menaçant, et bien que la présence sacrée du prince spirituel et les bénédictions qu'il donnait fissent d'abord plier tous les genoux et baisser toutes les têtes, bientôt les fronts et les regards se relevaient avec audace sur le souverain temporel, à qui on n'épargnait pas les injures les plus grossières sous le nom de sa belle-sœur. « Très-saint-père ! du pain! du pain ! » répétait-on de tous côtés, en faisant précéder ce vers d'un autre dont on ne suii[)orterait ni le sens jii la rime en français.

]']n proférant ces cris, la populace s'approcha tellement de la portantine que le pape en fut etïrayé. Antoine Barberin juit la tête hors de la portière de sa voiture, encourageant Azzoloni, qui, monté sur sa mule, s'opposait aux flots de la nuiltitudc, tout en faisant serrer les rangs aux Corses autour du saint-père. Innocent criait que l'on rebroussât chemin, qu'on le reconduisît au Vatican ; mais Azzolini, jugeant en homme de résolution que si Ton cédait d'un pfis à la canaille, elle avancerait aussitôt de mille, ne tint auctm compte des cris du pape et fit presser le pas au cortège. Une fois cette impulsion donnée, le jeune prélat, qui s'était constitué capitaine de la Iroupe, s'approcha de la voiture d'Antoine Bar-

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l)eiiii cl lui demanda par un signe cx[ircssil" s'il avail pris l'une des précautions indispensables aux grands pour se tirer d'embarras au milieu de la populace de Rome, de l'or ; car |H)ui' lui il ne pouvait opposer que son courage et le peu de soldats dont il s'était fait le chef.

Antoine le comprit, et donna plusieurs poignées de monnaies h Azzolini, qui en emplit ses poches. Rassuré par ce subside, le prélat ne craignit plus de prendre un ton impérieux, dur même. « Retirez-vous, misérables ! dit-il, vous qui vous mêlez ainsi k la foule du bon et fidèle peuple romain. \ ous vous plaignez de la cherté du pain ? on en baissera le prix. — Plus de gabelles ! plus de gabelles! s'écrièrent quelques voix en interrompant le prélat, — On les supprimera, répondit Azzolini à la foule, tout en foulant aux pieds de sa mule ceux qui avaient élevé la voix, on les supprimera. Quant à vous, braves et honnêtes Romains, qui respectez làge et la dignité de notre saint-père, voilà ce que sa sainteté me charge de vous donner. » En achevant ces mots, il jeta avec force, dans le sens inverse à celui que suivait le cortège, des pièces d'or et d'argent, sur lesquelles la foule rétrogradant se rua avec fureur. « \i\e monseigneur Azzolini ! vivent les Barberins ! vive le saint-père ! » commencèrent à crier ceux qui, en avant du cortège, espéraient avoir leur part des libéralités pontificales. Azzolini ne se fut pas plus tôt aperçu que l'impulsion donnée se communiquait rapidement, qu'il devint moins prodigue de l'argent dont il avait peu, et qu'il fallait ménager jusqu'à la place Navone. 11 ordonna même à la troupe de se montrer plus sévère contre ceux qui ne laisseraient pas le passage libre ou feraient mine de témoigner du mécontentement. Quelques pièces de monnaie et force coups de manches de hallebardes, distribués avec le genre de discernement qu'exigeait la circonstance, produisirent un effet merveilleux, et pendant le reste du chemin on ne cessa de crier : « Vive le saint-père ! »

Un autre détachement de la garde corse attendait sur la place Xavone, près de l'église de Sainte-Agnèse et du palais Pampbile. Là aussi, le peuple assemblé pour l'arrivée du pape avait témoigné assez brutalement son humeur impa-

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tiente en vociférant des chansons injurieuses sous les fenêtres de dona Olinipia. La foule, excitée par cette gaieté féroce, voulait passer des paroles aux actions, et il ne s'agissait do rien moins que de disperser la garde, et d'enfoncer les portes du palais Pamphile pour le piller, lorsque le cortège du pape, précédé par les vivat qu'Azzolini était parvenu à exciter, entra dans la place et fit brusquement changer de ton à la populace mutinée. Par un de ces phénomènes que l'on ne saurait mieux comparer qu'à la propagation instantanée de l'électricité, les mêmes gens qui, cinq minutes avant, criaient contre les gabelles, et maudissaient dona Ohmpia et Innocent X, tombèrent à genoux à la vue de la portantine, en attendant avec une espérance passionnée la bénédiction pontificale.

Malgré ce calme passager, l'agitation du peuple était évidente. Le cardinal Antoine ne s'y trompait pas, et Innocent mourait de peur. ( )n se figure aisément quel genre d'attention il porta aux travaux de léglise de Sainte-Agnèse. En vain le Borromini chercha-t-il à lui faire comprendre les changements qu'il prétendait apporter au plan de l'édifice; le saint-père, distrait et plein d'inquiétude, ne comprit rien, et sitôt qu'il entendait du bruit dans la place, il se retournait vers quelqu'un de ses officiers, qu'il chargeait d'aller voir ce qui se passait. Malgré les retards calculés que le cardinal Barbarin et monseigneur Azzolini mirent à la retraite du saint-père, pour ne pas avoir l'air de se défier du peuple ou de le craindre, il fallut enfin céder à la volonté du pontife, qui mourait d'impatience d'entrer dans le palais Pamphile, où il se figurait qu'il serait désormais en sûreté.

Le peu de distance qui sépare l'église du palais n'empêcha pas qu'on fût obligé d'y transporter Innocent, que la peur et la goutte rendaient impotent.

La porte du palais Pamphile ne fut ouverte qu'au moment même où le pape y entra. Quand le peuple aperçut momentanément l'intérieur de cette habitation , toute sa haine contre dona Olimpia se ralluma, et des huées, des injures obscènes, adressées à cette femme, s'élevèrent du milieu do la place, lorsque Innocent pénétrait sous le portique. Azzo-

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iini, aprf's avoir fait passer le cortège, était resté lo dornier; il ne vit pas sans inquiétude ce changement subit dans les dispositions de la plèbe. Resté en dehors, il fit fermer la porte du palais, et après avoir donné ses ordres aux officiers corses, il en dirigea l'exécution jusqu'au moment où la garde, ayant formé, non sans peine, un vaste demi-cercle en saillie sur la place, eût refoulé le peuple loin du palais. Du haut de sa mule, le jeune prélat promenait fièrement son regard sur les groupes de la foule dont fattitude semblait le plus menaçante, et il ne quitta son poste que lorsqu'il crut être certain qu'il avait inspiré assez de crainte pour ôter l'idée aux plus audacieux de faire des tentatives de désordre qui seraient sévèrement réprimées. Avant d'entrer dans le palais, il lança un dernier regard sur cette foule, qui eut peur de lui, parce qu'il n'avait pas eu peur d'elle.

Mais dans l'intérieur du palais, l'agitation, pour être d'une autre nature, n'en était pas moins grande que sur la place iSavone. Dès qu'Azzolini fut entré, sous le péristyle, partout, sur les escaliers, dans les antichambres, il trouva des groupes formés par les gens de la maison, parlant tous a la fois et d'un ton très-animé. « Je vous dis, répétait l'un, que celui qui a fait le coup connaît la maison mieux que vous et moi. — Comment pourrait-il en être autrement? reprenait l'autre; va-t-on dans un cabinet fermé ouvrir un meuble dont son excellence a la clef, sans avoir eu la confiance entière de la princesse? — Ce n'est pas de ma faute si ce malheur est arrivé, ajoutait le majordome, d'un ton de voix plus bas, mais qui exprimait le dépit. Que de fois j'ai dit à la princesse qu'elle changeait trop souvent de domestique I L'intérieur du palais Pamphile est connu par plus de gens que les détours du Colysée ; voilà ce qui résulte toujours d'une économie mal entendue, ajoutait-il "a ceux qui ne saisissaient pas le sens de son observation. Quand on ne paye pas bien ses domestiques, quand on lésine sur leurs gages, et qu'au lieu de les récompenser on les met à la porte, on en fait des voleurs; et tout cela pour épargner quelques centaines déçus au bout de l'année ! Voyez le beau calcul ! » Azzoliui ne put douter qu'il s'agissait d'un vol commis

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dans la maison ; mais la préoccupation des serviteurs plus ou moins compromis dans cette affaire était telle, que le prélat ne put rien tirer de positif de leur part. S'avançant donc dans les appartements sans que personne songeât à l'annoncer, il pénétra jusque dans un grand salon où toute la famille Pamphile et le cardinal de Barbarin étaient rassemblés autour dlnnocent.

Le pape était assis ; ses deux mains tombaient le long des appuis de son siège, et il regardait devant lui avec stupeur, Dona Olimpia et ses filles allaient et venaient autour du pontife. Quant aux princes Justiniani et Ludovisi, ainsi qu'au reste des assistants , ils paraissaient préoccupés et inquiets comme quand on fait des efTorts pour deviner quelque secret impénétrable. L'arrivée d'Azzolini parut tirer dona Olimpia de la préoccupation extraordinaire où elle était. La pâleur de son visage et l'inquiétude gravée sur son front frappaient d'autant plus, que, contre son ordinaire, elle s'était parée d'une manière riche et éclatante pour recevoir la visite du pape. « Ah ! dit-elle en s'avançant vers le jeune prélat, dont la venue parut lui faire du bien, on m'a volé mes l)ijouxl — Tous? — Non, mais les plus précieux; un anneau qui me A ient du grand-duc de Toscane, une couronne de perles, une montre d'or, et le collier de diamants auquel j'avais fait ajouter les deux brillants, don de sa sainteté. Enfin tout a été pris dans un meuble demeuré parfaitement intact, dont le voleur, sans aucun doute, a eu tout le loisir de faire une fausse clef. Mais venez, Azolini, ajouta-t-elle en le conduisant avec précipitation dans l'intérieur de ses appartements; il faut que vous voyiez les choses en détail. » Arrivés dans le cabinet et près du meuble dont elle ouvrit les tiroirs, elle fit remarquer qu'aucune serrure n'avait été forcée, et indiqua la place qu'occupaient les écrins enlevés. Azzolini observa tout avec soin. « Vous savez maintenant, dit dona Olimpia, tout ce que savent ceux que nous avons laissés ici près ; mais je dois vous en apprendre davantage, mon cher Azzolini. Dans ce tiroir, et h la place qu'occupait Técrin du colliei', j'ai trouvé cette lettre ; lisez-la ; voyez si par hasard l'écriture vous est connue, car je serais bien trompée si celui qui

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l'a sinon écrite , .m moins dictée, n'est rien nmins quiiii valet mécontent. » En disant ces mots, elle tira de dessons son corset un papier qvi'ellf remit au prélat. Il y lut ce qui suit.

Terracine, octobre iGôo.

«Madame,

» Cette lettre vous donnera la certitude que j'agis en ga- » lant homme qui veut éviter qu'aucun des gens qui vous » servent ou vous ont servie puisse être accusé d'un vol » dont je suis l'auteur. Vous avez épuisé la bourse de tant » de personnes qui ont été forcées d'avoir recours h vous » pour obtenir à prix d'or des emplois, des charges et des » bénéfices, que vous ne vous étonnerez pas si l'une de vos )) plus obscures victimes a repris son bien où ill'a trouvé.

» En faisant abstraction de vos vices et de vos crimes, je )) ne puis m'empècher de reconnaître l'excellence de a'os f) talents et de votre habileté; aussi, dans votre intérêt, vous » donnerai-je le conseil de garder vos bijoux et vos trésors » avec plus de soin. Dans le tiroir au-dessous de celui où y> était le collier de diamants, il y a un collier de perles que » je n'ai pas jugé à propos de prendre. Derrière le meuble » est une armoire pratiquée dans le mur, où vous conservez » votre or. Vous voyez que je suis parfaitement instruit de » tous les détours de votre trésor, et que si je n'y ai pas » plus puisé, c'est que je ne voulais reprendre que ce que » vous m'avez pris, ou à peu près.

» Je suis vraiment fort contrarié de ce que le lieu oii je » me tiens ne me met pas a labri de vos poursuites, car dans )) ce cas je me serais fait un devoir de rappeler mon nom ;i )) votre souvenir.

» J'ai bien Ihonneur d'être, etc. »

Quoique dona Olimpia vînt d'éprouver une perte considérable et qu'elle ne la supportât pas sans chagrim, la bravade du voleur et les renseignements sur les cachettes du cabinet augmentaient singulièrement son dépit et ses inquiétudes. L'idée d'une recherche active, d'une vengeance

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prompte o( éclatante, dominait alors son esprit; et en mettant Azzolini dans sa confidence, elle espérait trouver en lui un conseiller qui abonderait dans son sens, etriioninie le plus propre à dévoiler le mystère de ce vol. «Eh bien, que pensez-vous de tout cela, et que croyez-vous qu'il soit à propos de faire ? demanda Olimpia avec vivacité. — Madame, répondit le prélat, tenant toujours ses yeux sur la lettre et en mesurant ses paroles, si votre intention est de poursuivre sérieusement cette affaire, elle peut avoir de graves inconvénients pour vous... — Eh! comment cela? — De deux choses l'une, princesse : ou l'homme à la lettre est tout simplement un voleur qui fait son métier avec un peu plus d'adresse et d'esprit que les autres, ou le voleur est un. homme d'importance. Enchanté déjà du tort qu'il vous a fait, et se sentant hors de votre atteinte, il vous brave, cherche a vous irriter, et veut vous faire tomber dans un piège que je vous conseille d'éviter. 11 est inutile de vous dire, madame, ce que cette journée n'a fait voir que trop clairement ; c'est à quel point la populace se plaît à vous témoigner sa haine. N'en doutez pas, ces horribles vociférations, ces menaces dont on a entouré votre palais, ne sont que les brisants précurseurs d'un orage qui s'amoncèle plus loin contre vous ; et je ne serais pas étonné que celui qui vous a si héroïquement volée eût employé une partie de votre argent à exciter aujourd'hui la canaille contre vous. Puisque vous me faites l'honneur d'attacher quelque prix a mes conseils , je vous engagerai h ne pas montrer cette lettre , et surtout cl vous abstenir de poursuites sérieuses : elles pourraient vous amener à la connaissance d'un coupable que non-seulement vous ne pourriez pas faire punir, mais que vous n'oseriez môme nonnner. Ce sont de ces embarras auxquels une personne de votre rang et dans votre position ne doit jamais s'exposer. — Comment! je perdrai pour plus de trois cent mille francs de bijoux sans dire un mot, sans faire une plainte , sans tenter une recherche? dit dona Olimpia avec un accent profond do chagrin. — Si vous supposez, comme le font tous les gens de votre maison, reprit Azzolini, qu'un serviteur infidèle ou que quelque^ domestique congé-

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dié a pu conimcltic le crime, et que vous n'cuirez k poursuivre qu'un coupable vulgaire, c'est une tentative qui peut se faire. Mais si parfois on atteint les voleurs , rien n'est si rare que de retroiiver les objets voles, et en ébruitant cette affaire, vous donnerez h rire à vos ennemis. Croyez-moi, tenez cette lettre secrète.

Après cet entretien, ils allèrent rejoindre le pape, un peu remis de ses fatigues, et écoutant ses nièces racontant la fureur du peuple, auquel dona Olimpia avait été obligée de faire jeter beaucoup d'argent par les fenêtres pour l'apaiser. « Ainsi, votre pauvre mère, disait le pontife, volée jusque dansFintérieurde ses appartements, a encore eu à supporter une perte énorme pour faire taire ces misérables ! Pauvre femme ! »

Il répéta cette exclamation en voyant reparaître sa bellesœur accompagnée d'Azzolini ; puis continuant sur ce ton : « Mais de quoi donc se plaignent ces monstres qui viennent assiéger votre palais, chère sœur? vous si bienfaisante, si généreuse à leur égard! Ah ! les ingrats! mais je vous connais, coutinua-t-il en appuyant sur ces paroles; la haine injuste que l'on vous montre redoublera l'ardeur de votre charité, et dès demain, oui, dès demain, vous prodiguerez vos trésors à ceux même qui vous ont le plus cruellement traitée. »

Le pape prononça ces mots de manière à ce que tous les assistants, y compris dona Olimpia, les interprétassent comme un ordre. La pauvre princesse qui venait de perdre ses bijoux, à qui l'émeute avait coûté passablement cher, se sentait peu disposée à faire de nouveaux sacrifices en faveur d'une populace qui l'aurait mise en pièces s'il eût été possible, et elle en voulut au pape, qui faisait ainsi les honneurs de sa bourse dans un moment où elle venait d'être mise si violemment à contribution.

Innocent ne parut faire aucune attention à la contrariété qu'éprouvait dona Olimpia en ce moment, et achevant de déranger tous les projets d'une journée qui avait déjà si mal tourné, il s'excusa auprès de sa belle-so^ur de ce qu'il n'assistait pas h la collation promise, donnant pour raison que

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l'étal ou clail la population do Rome, ainsi que les t'alignes et les émotions qu'il avait éprouvées, rendaient son retour au Vatican indispensable.

L'ordre du retour fut tout autre que celui de la venue. Averti par l'expérience, Antoine Barberin avait fait venir une voiture du pape, oii il se plaça avec le saiat-père. Lu assez bon nombre d'hommes à cheval entouraient l'équipage, et Azzolini, contraint de diriger le cortège, ordonna de partir au grand ti'ot, en faisant faire place à la foule bon gré mal gré.

Pendant la nuit qui suivit cette journée, aucun des habitants du palais Pamphile, depuis la maîtresse du logis jusqu'au dernier des valets, ne ferma l'œil. Tout le domestique de la maison n'était occupé qu'à faire des conjectures sur les serviteurs congédiés, pour trouver le coupable ; et de son côté, dona Olimpia, vivement affectée des sommes qu'elle avait perdues, revenant sans cesse à ses tiroirs vides , retombait péniblement sur l'espèce d'ordre que lui avait donné le pape de faire encore de nouvelles dépenses en aumônes.

Il faisait grand jour depuis longtemps, qu'elle était encore en proie à ces préoccupations pénibles, lorsqu'on vint lui annoncer que monseigneur Azzolini était chargé de lui parler de la part du saint-père. Un laquais qui suivait le prélat déposa une petite cassette au moment qu'ils furent introduits dans l'appartement. Dès que le domestique se fut retiré, Azzolini donna des nouvelles satisfaisantes sur le retour et sur la santé du pape : « La ville est calme maintenant, ajouta-t-il; plusieurs gens du peuple, plus opiniâtres et plus insolents que les autres, ont été arrêtés par les sbires et traînés en prison. La place Navone et votre palais sont l'objet d'une surveillance particulière , ainsi vous pouvez prendre du repos. Sa sainteté, madame, était impatiente de vous faire parvenir des paroles rassurantes sur tout ce qui excite votre inquiétude, et elle a bien voulu me charger de ce message auprès de vous. — Je sais , monseigneur Azzolini, tout ce que vous avez fait hier pour sa sainteté, répondit Olimpia, et le souvenir en restera éternellement gravé dans ma mémoire. Fasse le ciel que le pape vous récompense selon vos mérites I — Sa bonté s'est déjà largement étendue

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sur moi, princesse, puisqu'il a daigné me (.iioisir pour intermédiaire entre vous et lui; car, ajouta Azzolini en indiquant la cassette que le serviteur avait déposée, je n ai rempli qu'une partie de ma commission. — Quest-ce ? demanda dona Olimpia en souriant. — Nous savons ;tous combien le pape est bon, madame; mais ce que Ton ignore, lorsque Ton n'a pas l'honneur de le servir de près , c'est à quel point sa bonté prend des formes délicates pour se manifester. Je ne saurais vous dire combien le saint-père a été affecté de la perte que vous avez faite de vos bijoux , ainsi que des violences du peuple autour de votre palais. Ces événements sinistres lui revenaient sans cesse à l'esprit, et hier au soir il en parlait à tous ses serviteurs. Il s'est épanché plus particulièrement avec moi sur ce sujet, et après une conversation dans laquelle je me suis abstenu de parler de la lettre anonyme, le saint-père a bien voulu me consulter sur ce qu'il se proposait de faire. Je n'ai pu qu'approuver sa décision, et il m'a chargé devons remettre trente mille écus (150,000 fr.) pour remplacer vos bijoux, avec une somme égale destinée à apaiser la fureur populaire en la distribuant aux pauvres des paroisses de Rome. Vous trouverez le tout dans ce coffre. »

Chose rare ! les larmes vinrent aux yeux de dona Olimpia en recevant cette heureuse nouvelle. Elle prit les mains d" Azzolini, et peu s'en fallut qu'elle ne l'embrassât, tant la joie débordait de son cœur.

En effet elle fut vive, mais de peu de durée; car après avoir suivi le conseil du voleur, en cachant avec plus de soin ce nouveau trésor, dona Olimpia voulut aller aussitôt remercier le pape. Elle se rendit au Vatican ; mais h peine y étaitelle entrée qu'elle vit des prép;iratifs de départ dont elle ignorait la cause. Le marjordome ne tarda pas à l'instruire de la résolution subite qu'avait prise le pontife d'aller s'établir au palais Quirinal. Inquiète, elle monta rapidement les escaliers, pénétra dans les appartements, et trouva son beau-frère entouré de quelques serviteurs, parmi lesquels était le fidèle Pablo. Tous étaient occupés à maintenir le saint-père, s'agitanl sur son fauteuil en répétant : «Tout

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est-il [trèt? Allons, partons ; je ne veux pas rester plus longtemps ici ! » Puis, apercevant sa belle-sœur, il ajouta du même Ion : « Faites donc que tous ces gens se hâtent! Parlons, partons pour le Quirinal. »

Le désordre des traits et des discours d'Innocent fit reconnaître aussitôt b dona ( )limpia que la santé et la vie môme de son beau-frère couraient des dangers. Elle ordonna d'aller préparer la chambre du pape au Quirinal; on attela des chevaux à une voiture fermée, et dona Olimpia elle-même, accompagnée d'Azzolini et aidée par Pablo , transporta le pape où il avait pour idée fixe de se rendre. Durant le trajet d'un palais à l'autre, Innocent, emmaillotté dans des couvertures, ne proféra que quelques paroles sans suite , laissant à peine supposer qu'il eût la conscience de sa position. Arrivé au Quirinal, on le mit au lit, et lorsque tout fut disposé en ordre, dona Olimpia, en se retrouvant dans cette même chambre où deux années avant elle avait établi si fortement sa puissance, ne put se défendre d'un mouvement de satisfaction intérieure en se voyant revenue au même point.

Cependant tout était bien changé. Le pape, après doux jours passés dans un état de stupeur et d'immobilité qui fit plusieurs fois désespérer de ses jours, reprit l'usage de ses membres et de sa raison, mais avec une altération sensible. On le levait pour le placer sur son siège ; il ne marcha plus, sa mémoire s'affaiblit, et toute application soutenue lui devint désormais impossible. Sa dernière apparition dans les rues de Rome lui avait été fatale. Les injures et les menaces du peuple adressées soit h lui, soit à sa belle-sœur, avaient rempli son âme de terreur et de chagrin. Rentré au Vatican, et tout ému encore des dangers que courait dona Olimpia cl du vol qui avait été fait chez elle, il avait vu clairement qu'on ne lui pardonnerait jamais de s'être remis sous l'empire d'une fenmic dont il lui était plus que jamais impossible de se séparer; enfin, les crahites que lui inspirai! la fureur populaire excitée par dona Olimpia, l'avaient entraîné à un acte qu'il avait accompli en quelque sorte malgré lui, puisque sa raison n'avait pu résister à son penchant lorsqu'il

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envoya à sa belie-sunir une somme énorme, levée sur ce peuple même quil se flattait d'apaiser. Toute cette combinaison de difficultés que le caractère du pontife rendait insurmontables, se présentèrent à son esprit sous un aspect si douloureux, si effrayant, que sa tête surchargée d'années céda au poids nouveau qui vint Topprimcr. Les médecins, h qui dona (Himpia ne manqua pas de faire répéter leurs prescriptions chaque jour, déclarèrent que le puntife devait s'abstenir de toute contention d'esprit, en sorte qu'au bout de quelques jours Innocent ne faisait absolument plus rien que par l'intermédiaire de sa belle-soeur.

C'était avec une sollicitude minutieuse qu'elle gouvernait la vie journalière du pape; elle avait inventé une espèce de cérémonial pour donner accès auprès du souverain à ceux à qui il était impossible de le refuser. Les avertissements d'Antoine Barberin sur la mauvaise disposition du clergé espagnol avaient été d'autant plus attentivement écoutés, qu'Az/olini était parvenu à apprendre qu'un ou deux moines fanatiques, arrivés dernièrement de Barcelone à Rome, s'étaient vantés d'avoir des ordres supérieurs pour débarrasser la chrétienté, h quelque prix que ce fût, d'un chef spirituel qui favorisait l'hérésie par sa conduite scandaleuse. Les empoisonnements étaient fort communs alors, à Rome comme dans toute l'Europe, et pour les prévenir, dona Olimplia visitait tous les aliments destinés au saint-père, interdisait l'entrée des cuisines à tout autre qu'à celui chargé du soin d'apprêter les repas, et souvent même elle poussait la précaution jusqu'à faire goûter une portion des mets par des animaux. Ces soins n'étaient pas inutiles pour elle-même, non moins poursuivie par la haine que le pape, avec lequel elle prenait presque journellement ses repas. Ordinairement, Pablo dressait une petite table près du lit du malade. Dans les premiers temps, dona Olimpia se contentait de servir le pontife, mais bientôt ce fut le souverain lui-même qui ordonna à sa bellesœur de s'asseoir et de partager son repas. Toutes les petites attentions féminines furent mises en œuvre en ces occasions par la belle-sœur du pontife, et ce moment de la journée ne tarda pas à devenu' pour lui celui qu'il attendait pendant

toute la matinée, l't sur lequel se reposait agréablement son souvenir jusqu'à la nuit.

i'our le pape et pour elle c'étaient là les moments heureux de la journée ; mais pendant ceux qu'il fallait indispensablement consacrer aux afTaires, le rôle d'Innocent était triste, celui de dona (Uimpia plus diftlcile et fort important. Assez souvent les consistoires se tenaient dans la chambre du pape, censé les présider de son lit ; les questions qu'on lui adressait, ou les réponses qu'il avait à faire, étaient transmises par dona Ulimpia, qui, modifiant les unes, et maîtresse de dicter les autres, disposait alors à son gré de la puissance souveraine. Attentive aux difficultés que ne manquaient pas d'élever ceux des membres des congrégations qui doutaient de sa fidélité, la princesse, aussitôt qu'une discussion sérieuse allait s'engager, disait le pape plus malade, lui donnait des eaux spiritueuses à respirer, et commandait momentanément un silence qu'elle avait l'art de prolonger assez pour que le fil de la discussion ne pût être repris.

Quant à ceux qui journellement venaient assiéger le palais du pontife pour en obtenir des faveurs et des grâces, c'était à elle qu'on avait ordre de les adresser, et Dieu seul peut savoir les sommes immenses qu'elle fit entrer dans le trésor pontifical et dans ses coiïres, pendant les derniers temps de la vie d'Innocent X.

Elle faisait venir assez régulièrement les parents du pape et les siens près du lit du malade ; mais elle comptait leurs paroles, et souvent môme dictait d'avance ce qu'ils devaient dire. « Ne fatiguez pas sa sainteté, répétait-elle souvent; le repos absolu est expressément recommandé par les médecins; » et elle les poussait hors de la chambre en les faisant marcher sur la pointe du pied pour éviter de faire du bruit.

La princesse de Rossano se présentait chez son oncle plus souvent que les autres. Enhardie par la bienveillance tendre du pontife, elle était moins timide auprès de dona Olimpia, et forçait parfois sa consigne. Elle entra un jour dans la chambre du pape, au moment que sa belle-mère, penchée vers le lit du malade, lui tenait la nuiin. Le sourcil de dona Olimpia se fronça en se voyant ainsi surprise; mais

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la jeune princesse prenant le ton badni : « Ali I mon oncle, dit-elle, je suis jalouse de madame, pour (jui vous réservez toutes vos tendresses; vous ne m'en laites plus, je suis trèsmécontente. » A ces mots, le pape tourna son regard vague vers sa nièce, et soit qu'il éprouvât une de ces absences d'esprit qui se renouvelaient fréquemment alors, ou qu'en efTet il eût la conscience de ce qu'il allait répdndre : « La main qui m'a blessé, dit-il, est la seule qui puisse me guérir. » Et il laissa retomber sa tête sur son oreiller. « C'est très-galant, saint-père, » ajouta la princesse, qui lit un signe en agitant sa main devant son front, pour faire comprendre à sa bellemère qu'elle supposait qu'Innocent ne jouissait pas en ce moment de toute sa raison. Les deux dames s'éloignèrent à quelques pas du lit pour causer plus à l'aise, et dona Olimpia insista sur la faiblesse du cerveau d'Innocent, tout en se promettant bien de donner des ordres sévères dans les antichambres pour que pareille scène ne se renouvelât pas.

Les Justiniani et les Ludovisi, ainsi que dom Camille luimême, furent soumis h cette précaution, et dona Agathe n'en fut pas exceptée.

Vers ce temps, la vieille sœur du pape vint au Quirinal, pressée, affairée comme elle l'était toujours, et voulant entrer sans être annoncée; mais elle trouva en Pablo un obstacle insurmontable. « Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau, disait la vieille, que je ne puisse pas voir mon frère? — Vous allez le voir, madame, répondit le vieux serviteur en lui barrant le passage; mais attendez que javertisse sa sainteté ; elle est malade... — Est-ce qu'il est plus mal? demanda dona Agathe avec une vivacité et une inquiétude extraordinaire. La princesse est-elle là? — Oui, oui, madame; mais attendez que je vous annonce. — Malgré toutes les précautions du serviteur espagnol, la vieille entra rapidement dans la chambre en demandant avec sa voix aiguë si sa sainteté était plus mal. — Silence! silence ! dit à voix basse dona Olimpia en faisant signe de la main ; ménagez la tête du saint-père ; les médecins recommandent le silence et le repos autour de lui. — Oui, oui, ils ont raison, observa la vieille sans modifier le moins du monde le son de sa voix; c'est indispensable

Sli6 DONA OLIMPIA.

pour son état; mais enfin, ma chère princesse, comment se porte-t-il? Est-il plus mal ? répéta-t-elle avec celte même expression de curiosité et d'inquiétude qu'elle avait déjà montrée. — Venez, venez par ici, dit dona Olimpia en l'entraînant dans une chambre voisine, je vais vous satisfaire. » A peine furent-elles seules, que dona Agathe, s'approchant de l'oreille de dona Olimpia, lui dit d'une voix trèsbasse : «J'ai bien mes raisons pour vous demander comment il se porte! Mais d'abord, dites-moi, est-il en danger? Combien croyez-vous qu'il puisse vivre encore? car les moments seraient précieux, il ne s'agit pas d'une bagatelle ! » En parlant ainsi, la vieille avait un ton de sincérité, et son regard laissait échapper quelque chose de si pénétrant, que dona Olimpia pensa que sœur Agathe lui faisait reproche de ne pas s'occuper de ce qu'il y avait de plus important dans ce moment suprême. « Soyez sans inquiétude, ma sœur, ditelle aussitôt; son confesseur lui a encore fait visite ce matin, et vous devez bien penser quelle est l'exactitude de ma prévoyance, pour l'accomplissement des plus minutieux devoirs qu'imposent notre sainte Eglise. — Mais vous ne me comprenez pas, ma chère princesse : qui est-ce qui pensera que vous n'agissez pas en bonne chrétienne auprès d'un mourant? Il s'agit de toute autre chose. — De quoi donc? — D'un testament ! — Que voulez-vous dire? demanda dona Olimpia, saisie d'efîroi à ce mot. — On répète dans Rome, et il y a des gens bien instruits qui assurent que le saintpère lègue deux millions k la chambre apostolique. — Que dites-vous là? — Ce n'est pas tout, continua la vieille en parlant plus bas qu'elle n'avait fait encore, car il dispose d'un million pour l'achèvement de cette maudite église de Sainte-Agnèse! Trois millions enlevés d'un coup à la famille, ma chère princesse ; qu'en dites vous? — Mais vous croyez-vous bien instruite, ma sœur? demanda la princesse, qui, sans être moins effrayée intérieurement, avait repris de l'empire sur elle-même. — Allez, quand le prieur de notre couvent se mêle de donner des nouvelles, ce qui ne lui arrive pas souvent, c'est qu'il est sûr do son fait. — .l'ignore absolument si le saint-père a pris ces dispositions, dit dona

DONA OLIMPIA. V\l

Olimpia avec gravité, mais vous connaissez assez l)ien Tatiachement profond que je porte à notre famille, et je réunis à dessein la vôtre et la mienne, pour être certaine que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour concilier les intérêts de la gloire de sa sainteté avec les justes espérances sur lesquelles peuvent compter ses héritiers en ce monde. — Eh ! ma clière princesse, interrompit dona Agathe, c'est précisément parce que je sais que personne n'est mieux disposée, mieux placée que vous pour débrouiller ce mystère et en prévenir le triste résultat, que je suis venue tout aussitôt vous en parler. Mais enfin, comment va mon frère ? Que disent les médecins de sa maladie? Vous-même, que pensezvous delà durée de ses jours? Car enfin, je le répète, ce n'est pas une bagatelle que ces trois millions ! — Soyez sans inquiétude, j"en fais mon affaire, dit en riant dona Olimpia, qui s'aperçut bien qu'elle ne pourrait jamais arriver h avoir une conversation grave avec dona Agathe, et repassons chez le saint-père pour nous assurer s'il est en état de vous voir et de vous entendre. Mais parlez bas, ma sœur, car le plus léger bruit prolonge ses défaillances. »

Elles rentrèrent dans la chambre. Mais le pape était plongé dans une de ces somnolences qui duraient souvent des heures entières. Cette fois, sœur Agathe marcha et parla avec précaution. Dona Olimpia s'approcha de l'alcôve, et soulevant le rideau : « Il dort toujours, dit-elle; respectons son sommeil. — Pauvre cher homme ! s'écria la vieille religieuse en se signant, on dirait d'un corps saint ! » Puis s'étant mise à genoux, elle fit une prière pour la consers'ation (lu pontife malade, pour son frère qu'elle aimait sincèrement. « Adieu, dit-elle en baissant encore la voix, quand elle se fut relevée; adieu, madame; soignez-le bien; je me retire pour qu'il repose tranquillement. » Elle se dirigea vers la porte, qu'Ohmpia ouvrit avec précaution, et quand elle l'eut dépassée, se retournant tout à coup, elle prit avec vivacité la main de la princesse, à qui elle dit à l'oreille : « N'oubhez pas les trois millions, au moins ! »

La reconmiandation était superflue, car dona Olimpia ne pensait plus à autre chose. S'étant replacée sur le siège près

3/|S nONA OLIMPIA.

du lit, elle tint ses yeux fixés sur le visage immobile du malade, le considérant avec cette espèce de curiosité mêlée de terreur, que l'on éprouverait a la vue d'une tombe qui va s'ouvrir. A travers ce front auquel une torpeur maladive donnait l'apparence de la mort, dona Olimpia cherchait h découvrir si la résolution qu'elle redoutait existait, prête à se ranimer au moment du réveil.

Lorsque le pape revint à lui, sa belle-sœur mit ses ressources accoutumées en usage pour rendre la flexibilité aux organes do sa pensée. Après les petites allocutions tendres, auxquelles le^ ton de la voix donnait plus de prix que le sens des paroles, elle fit entrer deux serviteurs qui mirent le malade sur son séant; puis elle lui donna quelques boissons, et commença h l'entretenir de sujets variés et peu attachants. La statue colossale faite par Algardi, le jaillissement des eaux de la fontaine de la place Navone, les embellissements du palais Pamphile, et le commencement de la coupole de Sainte-Agnèse, l'amenèrent successivement à parler de cette église, des sommes que sa bâtisse occasionnait, et des dépenses dont il faudrait encore disposer h l'avenir pour la terminer. — Cette église me ruine, dit le pape ; mais je la tlnirai. — Sans aucun doute, mon frère. — Je veux la finir; je veux que mon nom reste attaché à ce bel édifice ; n'est-ce pas, sœur? — Sans doute, mon frère; mais enfin, car nous sommes tous mortels, observa Olimpia, avez-vous pris des précautions pour assurer son achèvement, dans le cas où il resterait quelque ciiose à terminer après vous ? — Eh ! c'est là ce qui m'embarrasse ; je voudrais être certain qu'après moi on ne laissera pas la chose imparfaite. — Ne devezvous pas compter sur votre famille ? — S'ils étaient disposés comme vous, chère sœur, je n'aurais aucune inquiétude. Mais don Camille, votre fils, est fort indifférent h ce sujet ; .lustiniani est une tête sans cervelle ; Ludovisi n'est pas ri- -che; vos deux filles aimeront bien mieux avoir de beaux é([uipages et de riches ameublements, et ma pauvi'C église restera imparfaite. — Mais puisque vous avez tle telles appréhensions, que ne disposez-vous d'avance d'une somme destinée à l'achèvement de cette église? il ne vous resterait

nONA OLIMPIA. 349

aucune inquiétude. — Eh bien, dit le pape en souriantavec malice et honte tout h la fois, c'est fait ! — C'est fait? s'écria dona Olimpia, qui ne retint qu'avec peine son émotion. — Oui, ajouta Tnnocent d'un air humble; mais cependant si vous le trouvez bon, chère sœur. »

Ces dernières paroles remirent du calme dans l'esprit de dona Olimpia. « Vous savez, dit-elle, que j'accède aveuglé- •ment à tout ce qui peut élever votre gloire, à tout ce qui contribue à assurer votre satisfaction et votre repos. Vous avec raison ; léguez une somme pour Sainte-Agnèse. Et quelle est celle que vous destinez? — Eh?... un... un million, répondit Innocent en hésitant; trouvez-vous que ce soit trop? — Pour terminer l'église? Oh! non... Je m'attends bien, si vos neveux se trouvaient forcés d'achever votre ouvrage, à ce qu'il leur en coûterait beaucoup plus; et je vous dirai même que j'ai très-précisément prévenu toute la famille sur cette dépense inévitable : ils s'y attendent.— Quelle noble prévoyance, chère soeur! — Je n'ai accompli qu'un devoir, mon frère ; et si je pouvais éprouver quelque regret à l'occasion du parti que vous avez pris de léguer un million, il me serait inspiré d'un côté par le chagrin que nous aurons tous de voir des indifTérents chargés de terminer un édifice que vous avez commencé, et de l'autre par la crainte que ce million ne soit pas suftlsant pour le parfaire avec tous les embellissements qu'il exige; ou enfin, que ce million soit employé à toute autre chose. »

Innocent porta plusieurs fois la main à son front, en témoignant de la mauvaise humeur contre lui-même. « Je ne fais que des sottises quand je ne vous consulte pas, ma bonne sœur. — Allons, allons, ne vous tourmentez pas ainsi; vous vous ferez mal! c'est une affaire terminée ; n'y pensons plus. — Mais je veux y penser. S'il y avait moyen de réparer cette faute ! — Vous avez donc promis? — En l'air; mais enfin j"ai promis. — A qui? — A l'Algardi et à Borromini. Ces artistes sont des gens terribles : l'un m'énumérait toutes les statues et les tableaux qu'il y aurait à faire; l'autre, en me décrivant sa coupole, me la montrait terminée; si bien que je les ai engagés h pousser vivement les travaux, et pour les y encou-

rager, je leur ai fait entendre que je léguerais ce... malheureux million. — C'est une promesse verbale et assez vague que vous avez faite. Vous n'avez rien écrit? — A la rigueur, répondit le pape, toujours plus mécoiitent de lui-même, je n'ai pas écrit puisque je n'ai pas livré d'acte ; mais... » Innocent s'arrêta en portant alternativement un regard embarrassé sur dona Olimpia, et vers son petit meuble placé à quelque distance de son lit. « Mais, répéta-t-il sans pouvoir se décider à parler ouvertement ! tenez ! cherchez, cherchez dans ce tiroir... »

Doua Olimpia se précipita vers le meuble, et en tira un paquet de papiers, qu'elle se mit aussitôt à feuilleter en les apportant au pape. « Voici d'abord, dit-elle, un legs de deux mille écus en faveur du fils de Flaminia. — C'est bien, c'est bien ; après ? — Puis l'acte par lequel j'ai, selon vos ordres, reconstitué mon fils don Camille héritier de mes biens. — Vous n'en avez pas regret, n'est-il pas vrai? — Au contraire, je vous en remercie, mon frère. Voici ensuite, continua dona Olimpia, une lettre à Borromini, par laquelle vous l'élevez h la dignité de chevalier. — ^.Hélas ! grand Dieu ! s'écria le pape, quelle triste chose que d'être malade 1 Ma mémoire s'en va. .T'avais fait cette promesse à Borromini le jour même où je lui ai parlé du malheureux million. — Soyez tranquille, mon frère; avec votre permission, je vais prendre cette lettre, et je la ferai tenir aujourd'hui même à votre architecte. — Je vous en aurai mille obligations. — Voilà que nous arrivons, je crois, au legs en question, dit dona Olimpia en parcourant des yeux plusieurs papiers qui se suivaient. Celui-ci est relatif à Sainte-Agnèse; mais en voilà un bien considérable, mon frère. — Qu'est-ce? — Il est adressé à la chambre apostolique. — Ahl oui, j'ai une idée confuse de cette affaire. C'est un brouillon, n'cst-il pas vrai? sans signature? — Non, votre seing n'y est pas, répondit dona Olimpia en tournant la feuille. — Quelle est la somme? demanda Innocent. — Elle est énorme, mon frère ; deux millions I ! 1 »

Naturellement, involontairement, ou avec intention, la ])rincesse prononça ces derniers mots d'un ton de sévérité fH mAme de reproche si ferme, que leponlife déconcerté dé-

tourna la tête et baissa les yeux. « Oserais-je vous demander, saint-père, à qui vous aviez fait cette autre promesse ? — Dom Tomazo... — Ahl votre confesseur? Je comprends; c'est un cas de conscience ; cela ne me regarde pas. — Mais, très-chère sœur, no croyez pas que j'aie Vintention d'enlever cette somme h notre famille. C'est une idée qui m'est passée par la tète h la suite d'une conversation, dans laquelle dom Tomazo m'a conseillé de faire quelque chose pour le saintsiége, afin qu'on n'eût pas à me reprocher, ainsi qu'à mon prédécesseur, de trop favoriser les miens. — Je vous le répète, mon frère, c'est une affaire dont vous seul êtes le juge, et vous savez que pour votre gloire il n'y a pas de sacrifice, si énorme qu'il soit, que nous ne supportions. »

Les larmes vinrent aux yeux du pape : a Déchirez, déchirez ces deux projets d'actes, ma sœur; je vous en prie, déchirez-les, je le veux. Je n'ai rien promis à dom Tomazo. — En êtes-vousbien certain? — Très-certain. — Prenez garde ; votre mémoire est parfois infidèle, et il serait fâcheux qu'elle trahît votre conscience. — Je n'ai rien promis à dom Tomazo, répéta plusieurs fois Innocent avec chagrin. — Alors on peut détruire ce papier. Quant à l'autre, relatif à Sainte- Agnèse, y tenez-vous? — Déchirez-les I déchirez-les tous deux ! »

Pour plus de sûreté, la prudente Olimpia les jeta dans le feu, et ne les quitta pas de l'œil qu'ils ne. fussent entièrement consumés. Celte opération faite, le reste des papiers fut replacé dans le meuble, a l'exception de la lettre qui anoblissait Borromini. Olimpia s'en empara, pensant bien qu'au moyen de cette faveur elle effacerait de l'esprit de l'artiste le souvenir delà promesse du pontife. Quant au pauvre Algardi, atteint de la pierre, il ne lui restait que quelques jours à vivre, et son témoignage n'était plus à redouter.

A la suite de cet entretien, dona Olimpia et le pape se sentirent soulagés d'un poids énorme. Mais les émotions et les tracas d'esprit auxquels Innocent avait été en proie lui laissèrent des traces fâcheuses. Il s'affaiblit encore.

Vingt-quatre heures s'étaient à peine écoulées, que l'infatigable dona Agathe revint au Quiiinal. Au moment quelle

allait ciilrer dans la chambre du pape, doua Oliiupia, qui l'avait entendue, entr'ouvrit la porte pour la prévenir. « Sa sainteté, dit-elle, est très-accablée, et ne peut encore vous recevoir aujourd'hui. — Et les trois millions, demanda la religieuse, que deviennent-ils? — Soyez sans inquiétude ; on vous a fait de faux rapports. — Notre prieur faire de faux rapports! Y pensez-vous? Vous ne savez pas de qui il tient ces nouvelles ? De doniTomazo, ma chère princesse ! — Pardon, ma sœur, si les soins du malade ne me permettent pas de m'entretenir plus longtemps avec vous. Mais pour votre gouverne et celle de votre prieur, tâchez de faire savoir de ma part à dom Tomazo qu'il fasse un peu plus d'attention à ce qu'il dit, parce que c'est un bavard et un menteur. Excusez-moi; j'entends sa sainteté qui m'appelle; je retourne vers elle. »

Peu de temps après cet événement, Innocent, moins accablé par les souffrances de la goutte et de la pierre, eut une de ces alternatives de bonne santé qui changeaient les espérances et les calculs de ceux qui comptaient sur sa mort. On attendait avec impatience une promotion de cardinaux, désirée et promise depuis longtemps. Dona Olinipia et le cardinal Chigi n'étaient pas moins impatients de voir entrer ce renfort au sacré collège, chacun d'eux se flattant que le plus grand nombre des nouveaux élus se rattacherait h sa cause et à ses intérêts.

Malgré l'inconcevable faiblesse avec laquelle Innocent cédait ordinairement aux volontés de sa belle-sœur, la dignité pontificale reparaissait toujours en lui quand il s'agissait de ti'ailcr des affaires qui intéressaient véritablement le saintsiége. Bien qu'il n'aiinàt pas personnellement le cardinal Chigi, il rinlerrogeait, l'écoutait, et suivait, autant qu'il lui était possible, ses conseils. Chigi avait de l'autorité sur son esprit, et il était le seul a la cour qui imposât du respect et quelque crainte même, h dona Olimpia. Appelé plusieurs fois par le pape au sujet delà promotion prochaine, le cardinal, malgré la présence de la princesse, exprima ses opinions avec toute la franchise qj la rigueur d'un homme d'état probe et quelque peu sévère.

DONA OLlilIMA. 353

Ce u'élail pas l'audace qui manquait h Olimpia en cette occasion, mais elle était forcée d'user de prudence. On n'a sans doute pas oublié un certain Rasponi, dont les talents en matière de llnances et de diplomatie étaient fort remarquables. Ce prélat, depuis l'élévation du cardinal Cliigi à la charge de secrétaire d'état, s'était rendu utile à ce ministre, avait gagné sa confiance, s'était dévoué à lui, abandonnant tout à coup dona Olimpia, dont les afifaires les plus secrètes lui étaient connues depuis longtemps. Loin de se plaindre ouvertement de ce transfuge, dona Olimpia, qui comprenait mieux que personne les revirements de cette espèce, sentit Timporlance qu'il y avait pour elle de ménager Rasponi. dont les confidences h son nouveau patron auraient pu lui devenir funestes. Toutefois, quoiqu'en présence du cardinal, elle appuyât le choix qu'il faisait de certains prélats, elle ne négligea pas, aidée en cette circonstance des trois cardinaux Barberins, de faire entrer dans la liste des élus du pape ceux qu'elle comptait comme des amis ou des créatures.

Celte promotion de cardinaux fut la septième et dernière que fit le pape Innocent X (mars 1654).

La famille de Laurent Impérial! de Gênes, sans oser se confier aux vertus et au mérite réel de ce prélat, combla, dit-on, dona Olimpia de présents, pour obtenir son appui. Précaution superflue, car Imperiali était porté par tout le sacré collège, et en particulier par Chigi.

Le petit-neveu de Charles Borromée, Guibert, également appelé à recevoir la pourpre par le pape et tous les cardinaux, dut cet honneur à l'éclat de ses vertus héréditaires et au nom illustre qu'il portait.

Avec un caractère emporté et un esprit satirique, François Albizzi, originaire de Toscane, mais né à Cesène, avait été obligé de quitter sa ville natale pour- une aventure de jeunesse qui avait mal tourné pour lui. Arrivé à Rome, et jeté dans les aflaires par Pancirole, il s'était fait prêtre, et était entré en prélature. A l'époque de l'afTaire de Jansenius, et lorsque Innocent X lança sa bulle contre les fameuses propositions, Albizzi, qui prenait tout avec emportement, servit constamment en cette occasion l'aversion que le pape,

3Ôi l)U> A OLIMI'IA.

ainsi que presque tout le clergé romain, portail aux doctrines des jansénistes. Ce dévouement plut h Innocent, qui se promit de le récompenser. Cependant, lorsqu'il fut question de donner la pourpre à Albizzi, on lui opposa plusieurs rivaux dangereux; il eut même été écarté si dona Olimpia et le pape ne se fussent accordés à lui conférer cette dignité. Albizzi, qui n'était point aimé, avait pour ennemi capital Tun des plus vieux cardinaux, Maculano, de l'ordre des Dominicains, religieux austère, remplissant rigoureusement ses devoirs, haïssant la famille Pamphile, la traitant avec dureté, et signalant sans cesse en tous lieux et à haute voix la présence scandaleuse de dona Olimpia auprès du pontife. Ce moine, fort âgé et très-spirituel, qui avait toujours vécu loin des affaires et des intrigues de la cour, était, depuis la mort de Pancirole, celui qui avec Chigi semblait aux cardinaux ennemis de dona Olimpia le plus propre h faire cesser les désordres du gouvernement pontifical. La haine qu'Innocent rendait à Maculano, et l'espérance dont se flattait dona Olimpia d'augmenter le nombre des ennemis du dominicain dans le sacré collège, firent donner le chapeau à François Albizzi.

Des espérances inoins solidement fondées, quoiqu'elles eussent été entretenues par des promesses et par des dons assez considérables de se lier aux Barberins, rendirent dona Olimpia favorable à la nomination d'Ottavio Aquaviva, Napolitain, beau garçon, grand parleur, mais assez médiocre sujet.

11 y eut de grandes discussions à propos de Charles Pio, de Ferrare. C'était un homme maladif, dont la constitution faible entrait pour beaucoup dans l'étalage de son rigorisme et de sa vertu. Dans son éveché de Ferrare, où il résida longtemps, il était devenu insupportable au clergé de son diocèse; et soit pour cette raison, ou parce qu'il pensait, comme il le disait, que l'air de Rome convenait mieux a sa santé, il revint dans cotte ville, où il acheta la charge de trésorier de chambre.

l'io était un homme fort ordinaire, qui ne se recommandait (pie par sa fau)illc illustre et riche, et par une vertu dont

liONA OLIMPIA. -^bb

011 lui savait assez peu de gré; aussi le sacré collège ne niollait-il aucun empressement à le faire entrer dans son seiu. Mais dona Olimpia tenait a ce qu'il en fit partie. La charge de trésorier, dont Charles Pio était alors en possession, se payait quatre-vingt mille écus (/^00,000 francs), et chaque fois qu'il venait une vacance, le successeur était obligé de donner la même somme. Dona Olimpia pensa avec raison que riionnète Pio, dans Tétourdissement que lui causerait la nouvelle dignité qu'on allait lui donner, se démettrait, selon l'usage, de sa charge, et qu'elle pourrait recevoir les quatre-vingt mille écus du successeur. Elle insista donc pour que le pape lui donnât le chapeau. Pio le reçut ; son successeur à la trésorerie paya, et dona Olimpia se fit donner la somme par le pape.

On sait qui était le sous-dataire, Charles Gualtieri d'Orvietto, lié 'a la maison Pamphile, faiseur d'affaires intrépide et éhonté, l'âme damnée de dona Olimpia, qui lui fit obtenir le chapeau moins encore pour le récompenser de ses services que pour inspirer des regrets à son ancien compagnon Rasponi, qui l'avait quittée pour se donner h Chigi.

Malgré les justes observations qu'auraient pu faire naître les discours frivoles et l'élégance scandaleuse des galanteries de Decio Azzolini, personne n'en présenta, parce que le pape avait dit nettement qu'il voulait le faire cardinal.

Innocent se fit transporter dans une chaise roulante, en conclave, pour ouvrir la bouche à ces neuf cardinaux. Mcds cette promotion, dont les arrangements définitifs n'avaient pas été obtenus sans bien des démarches et des paroles, fut la dernière affaire importante à laquelle ce pontife prit part. La fréquence des entrevues, et la tension d'esprit que tant d'intérêts compliqués lui avaient occasionnée, portèrent une nouvelle atteinte à toute son organisation. Ses jambes devinrent impotentes, son cerveau s'afTaiblit encore, et il arriva souvent qu'on n'obtenait qu'avec peine des réponses quand on lui parlait.

L'assiduité de dona Olimpia au Quirinal lui fit reconnaître aussitôt ces symptômes effrayants. Mais, habituée à rencontrer à tous les instants de sa vie des obstacles nouveaux, elle

356 DONA OLIMriA.

repassa dans son esprit tout ce qu'elle avait fait, pour méditer sur ce qu'elle avait à faire.

Pendant la dernière promotion, elle avait tiré évidemment tout le parti possible de ce qui restait encore de volonté et d'intelligence au pontife; mais cette ressource était épuisée.

Cependant Innocent vivait. Le pontife respirait encore ; à son souffle était attachée la souveraine puissance. Or, c'était ce souffle que dona ( )limpia voulait entretenir aussi longtemps qu'il se pourrait; pour elle, c'était le pouvoir, c'était la vie. Mais combien durerait-il encore? C'est ce qu'il importait de savoir.

Innocent n'aimait pas les médecins; et depuis son règne ce n'avait été qu'avec peine que sa belle-sœur avait pu obtenir de lui qu'il en laissât assister à ses repas, selon l'étiquette de la cour pontificale. A un certain Carlo Gomez, docteur espagnol, avait succédé J. J. Baldini, qui, largement récompensé d'abord d'avoir guéri le pape d'une dyssenterie, disait-on, en lui faisant prendre de la poudre de corail, fut mis à la porte quelque temps après, pour s'être opposé avec beaucoup de raison à ce qu'Innocent fit un voyage à Viterbe, où il voulait aller rejoindre dona Olimpia, qui y était allé passer quelques jours. A Baldini succéda Mattéo Parisio, praticien habile, homme de sens, qui, sachant qu'il n'était pas plus possible de guérir les infirmités du pape que les travers de son esprit, mettait tous ses soins à calmer des douleurs dont rien ne pouvait détruire la cause chez un vieillard de quatre-vingt-deux ans. Parisio plaisait donc au pape, parce qu'il ne le fatiguait pas de médicaments, et il était dans les bonnes grâces de dona Olimpia, à qui il recommandait toujours de sauver à son beau-frère toute émotion forte, toute préoccupation d'esprit : « Qu'il s'abstienne surtout des aflaires, » répétait en toute sûreté de conscience Tadroit médecin, qui, en tenant ce langage, était certain de donner un conseil tout à la fois salutaire a son malade et très-agréable à celle qui en prenait soin.

Dona Olimpia conçut l'idée de consulter Parisio, pour tâcher d'apprendre sur combien de temps d'existence du pape elle pouvait encore compter : « Connncnt le trouvez-vous?

IillNA OLIMPIA. 357

lui dit-ello mi JDiir. iiprès que le tlodeur V(Miait de visiter son malade. — Toujours de même. — Ni mieux ni plus mal? C'est toujours la même chose. — Mais enfin, comment?. .. — Ah ! princesse, dit Parisio, qui comprenait bien ce qu'on voulait apprendre, vous voulez en savoir plus que notre art n'en peut dire ! — Mais vos devoirs vous imposent de prévoir les accidents. N'allez pas mettre Tàme de sa sainteté en danger. — Votre excellence doit s'apercevoir à la fréquence de mes visites que je ne veux pas me laisser prendre en défaut ; d'ailleurs je ne sors pas du palais. Au plus léger accident on peut m'avertir. — Ainsi vous ne pensez pas que rien presse. . . qu'il y ait xm danger imminent?... — Si; le danger est imminent, en ce sens qu'il menace sans cesse; mais il faut attendre qu'il vienne. — Comment! vous ne pouvez me dire si cet état durera une semaine, quinze jours ou un mois? — Il peut durer un mois, quinze jours, une semaine, madame, de même quïl peut cesser demain. En pareille circonstance un médecin sage n'a qu'à attendre, en se tenant toujours sur ses gardes. Et à vous dire la vérité, princesse, ajouta Parisio, qui s'apercevait bien que dona Olimpia le consultait bien plutôt pour savoir quelle conduite elle devait tenir, que dans l'intérêt de la santé du pape, il ne faut pas le perdre de vue un seul instant, parce que d'un moment a l'autre son état peut devenir désespéré. — Mais, mon cher Parisio, reprit vivement dona Olimpia, que toutes ces paroles vagues ne pouvaient satisfaire, voyons, parlez-moi librement. Ce n'est plus le médecin du saint-père que j'interroge, c'est le savant Parisio a qui je demande confidentiellement combien il pense que le malade peut vivre encore. — Mais je n'en sais rien, madame. — A quoi donc vous sert votre science? — A vous répondre comme j'ai l'honneur de le faire. — Mais le docteur Bertucci, que j'ai vu hier, m'a assuré que le malade n'a pas plus de quinze jours à vivre. — Eh mais! Bertucci a peut-être dit vrai : il est astrologue, moi je ne suis que médecin. Il fait son métier, moi je fais le mien. C'est a vous à décider qui des deux vous devez croire. Au surplus, princesse, au premier moment de danger, mon devoir est d'aller avertir le vicaire du pape, et il n'en sera instruit qu'après vous.

358 DU.NA ULIMl'lA.

Malgré le vif désir que j'ai d'être agréable à votre excellence, ma science et mon zèle ne peuvent pas faire plus. »

La sincérité et la sagesse avec lesquelles Parisio s'exprima donnèrent une haute idée du médecin à dona Olimpia. Toutefois, comme ce qui contente l'esprit ne réussit jamais aussi bien que ce qui flatte les passions, ce fut la prédiction de l'astrologue Berlucci qui fixa les incertitudes de la princesse.

Elle ne balança plus , et se persuada que les quinze jours suffiraient à peine pour mettre ordre aux afi"aires comme elle l'entendait. D'abord elle profita de tous les instants lucides de la raison du pape pour lui faire faire les dispositions les plus avantageuses en faveur de ses héritiers ; puis, quand le pontife tombait en somnolence , elle procédait a l'inventaire des papiers, et s'assurait de l'état des cassettes renfermant les trésors; en outre, elle donna le conseil à la princesse de Rossano, ainsi qu'aux Justiniani et aux Ludovisi , de quitter le Vatican , où ils demeuraient encore , afin d'effectuer lentement et tout à l'aise le transport des meubles et des objets précieux que le pape y avait amassés dans ses appartements. Toutes ces richesses étaient portées au palais Pamphile , où dona Olimpia les faisait mettre en ordre et enfermer avec soin.

Quant au trésor en monnaie d'or et d'argent, qui avait été transporté du Vatican au Quirinal lorsque le pape y rentra, elle se chargea de le réunir à tout ce que l'on avait déjà amassé au palais Pamphile. Presque tous les soirs, vers les neuf heures, lorsque Innocent, fatigué de la journée, tombait dans une espèce de sommeil léthargique, dona Olimpia, saisissant cet instant de repos dont l'expérience lui avait appris à connaître la durée, en profitait pour aller passer quelques heures à la place Navone. On l'y conduisait en portantine, et il ne fallait pas moins de six laquais pour se relayer pendant cette course , tant la voyageuse nocturne ajoutait d'or et d'argent chaque fois au poids de sa personne. Arrivée chez elle, et après avoir mis cette portion de sa récolte en sûreté, Flamima l'aidait à renouveler ses vêtements, tout on prenant soin de lui faire un rapport fidèle et circonstancié do ce qui s'était pa^-sé au palais pendant le temps de

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son absence. 11 ne fallut rien moins que les quinze jours accordés par Taslrologue pour que les trésors d'Innocent fussent transportés au palais Pamphile. Dona Olimpia , dès qu'elle eut terminé cette importante opération, fit venir les architectes , les sculpteurs et tous les maîtres ouvriers qui prenaient part à la construction et aux embellissements de la place Xavone, de Téglise de Sainte-Agnèse, de celle de Saint-Jean de Latran et du palais Pamphile, et leur paya de larges h-comptes, en prenant des termes pour le surplus des dettes.

Le jour où elle régla ces comptes, dona Olimpia était pAIe, et paraissait plus soucieuse que de coutume. Flaminia, qui, depuis la recrudescence delà maladie du pape, était affectée d'une douleur h l'estomac qui ne lui permettait plus de prendre ni sommeil ni nourriture , ne put se tenir , en voyant la princesse si troublée , de l'interroger sur l'état du saint-père. Dona Olimpia, sans tourner les yeux vers celle qui l'interrogeait , lui fit comprendre par un signe de tête qu'il n'y avait plus rien à espérer, et que c'était le moment de s'attendre aux plus gi'ands malheurs. .Malgré la discrétion naturelle à Flaminia et les habitudes respectueuses qu'elle avait auprès de la princesse , la douleur fut la plus forte. La camériste se laissa tomber sur ses genoux , et fut prise de sanglots qui l'auraient étouffée, si après plusieurs efforts douloureux elle ne fût parvenue à verser des larmes.

Il y a un lien mystérieux qui, à certains moments , unit les âmes qui se ressemblent le moins. Dona Olimpia releva Flaminia, la plaça sur un siège, et sentit des pleurs s'échapper de ses yeux.

A peine se sentit-elle remise de cette émotion, que voyant sa camériste retomber en faiblesse, elle sonna ses femmes , leur confia la pauvre Flaminia pour qu'on la mît au lit, et se disposa à retourner au Quirinal.

Ce qui se passa d'étrange et de mystérieux dans ce palais, durant les derniers jours de la vie d'Innocent X, est à peine concevable et ne pourrait se décrire. Le pontife ne respirait plus qu'à peine ; sa raison, sa parole étaient presque éteintes, qu'avec l'intermédiaire de dona Olimpia , qui ré-

pondait pour lui, on introduisait encore dans sa cliamhre les ministres , les cardinaux et les ambassadeurs. On y tint des consistoires; les affaires les plus importantes y étaient agitées , et chaque jour les antichambres étaient assiégées de gens se hâtant d'apporter des dons précieux , des sommes immenses, pour obtenir de dona Olimpia, avant que le pape mourût, des abbayes , des bénéfices et des faveurs de toute espèce. On dit que dans ces derniers jours cette femme fil des recettes énormes. IMais ce qu'on aura peine à croire , c'est la précaution qu'elle prenait pour que personne autre qu'elle ne pût profiter des derniers éclairs de vie du pontife mourant. Ordinairement, h l'heure où elle allait passer quelques instants à son palais de la place Navone , pour peu qu'elle supposât que la somnolence du pape ne durerait pas tout le temps de son a])sence , elle fermait la porte de la chambre du malade et emportait la clef. Ses soins élaienl devenus tellement indispensables au pape , et dans ces derniers temps elle l'avait si bien accoutumé a n'être servi que par elle , qu'Innocent lui-même , loin de s'étonner de cette étrange précaution, ordonnait à dona Olimpia delà prendre, « afin qu'une main étrangère , disait-il , ne vînt pas le blesser. »

Mais enfin cet état de choses ne put durer. Un matin, le médecin Parisio déclara à la princesse de Saint-Martin qu'il fallait s'occuper du salut de l'âme du pape. Cette fois, ce fut dona Olimpia qui chercha à prolonger en quelque sorte le nombre des jours du pape en jetant de l'incertitude sur le diagnostic du docteur. Mais Parisio fut aussi ferme et aussi précis dans sa décision, en cette circonstance, qu'il s'était montré prudent , incertain môme , la première fois qu'on l'avait interrogé.

Le médecin avait accompli sa promesse envers Olimpia en l'avertissant la première du danger. Mais sans perdre un seul instant , il alla remplir les devoirs de sa charge auprès des grands officiers du pontife, à qui il fit connaître le danger oïl était la vie du souverain. Parisio ne tarda pas à rentrer dans la chambre du malade, près duquel il trouva dona Olimpia, qui, pâle et les traits alli-rés, tenait la main de sou

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l)cau-frèrc. Soit qu'elle l'eCit prévenu de son état, ou que le pape s'en fût douté en voyant le trouble de celle qui l'assistait, il paraissait avoir repris de la présence d'esprit et du calme. « Voilà le terme arrivé , disait-il à sa belle-sœur lorsque le médecin rentra : la volonté de Dieu soit faite ! »

l'arisio, voyant que ce qu'il y avait do plus difficile dans ses devoirs, c"est-h-dire d'entrer en matière, était aplani, se mit à genoux près du lit du pontife , en lui disant qu'il était temps que sa sainteté pensât aux devoirs que tout chrétien doit remplir au moment de passer dans une meilleure vie.

Innocent lit un effort pour joindre les mains, il baissa les yeux et murmura une prière. Tant qu'elle dura, dona Olimpia et Parisio tinrent les yeux fixés sur lui . incertains qu'ils étaient de savoir comment le vieillard allait être affecté de cette espèce de sentence. Mais Innocent, dont la mobilité d'esprit et la faiblesse de caractère avaient été si grandes tant que son existence dépendit des choses terrestres, se montra tout h coup ferme , résigné et grand , lorsqu'il se sentit près des portes de l'éternité. Il remercia affectueusement , mais avec dignité et sang-froid même , dona Olimpia de tous les soins qu'elle avait pris de lui. Dans les paroles entrecoupées qu'Innocent lui adressait , il était facile de s'apercevoir que, depuis l'avertissement grave que venait de lui donner le médecin, son esprit, déjà élancé dans un autre monde, jugeait de là tout différenuiient ce qui se passe en. celui-ci. Le voile des illusions était tombé tout à coup , et en repassant dans sa mémoire les jugements sévères que l'on avait souvent portés contre lui, il les trouvait justes. « Ma sœiu-, dit-il en terminant , unissez vos prières à celles de toutes les personnes qui voudront bien en adresser à Dieu pour noMS, car nous sommes de grands pécheurs. »

En empbyant la formule collective, le souverain, qui d'ailleurs avait parlé avec une gi-avité extraordinaire, fit une profonde impression sur dona Olimpia. Elle s'aperçut que pour la première fois Innocent la voyait comme il ne l'avait jamais vue. De part et d'autre toute illusion était détruite.

Le pontife témoigna bientôt le désir de voir les siens pour leur faire ses adieux et leur donner sa bénédiction. La fa-

mille ne tarda pas à êlre rassemblée. Dona Agathe, les trois princes, les princesses et le jeune don Juan se mirent tous à genoux. Le saint-père parla avec affection a sa vieille sœur, qu'il félicita d'être religieuse, lui conseillant de profiter de la tranquillité du port oii elle pouvait se, renfermer, pour éviter les écueils que l'on rencontre à tout âge dans l'océan du monde. Il adressa successivement la parole a tous les autres, mais sans témoigner à aucun d'enfr(! eux, môme à la princesse de Rossano, rien de particulièrement fendre. Ce fut moins comme parent qu'en qualité de pontife qu'il leur donna des conseils et leur fit des exhortations. 11 semblait que, se défiant de lui-même, il évitât de parler de tout ce qui pouvait le ramener à des sentiments trop humains.

Le jeune don Juan était le seul qui pleurât; le vieillard s'en aperçut, et la douleur de cet enfant l'embarrassa. Il sentait quelle peine il aurait à surmonter son émotion. « Mon cher dom Juan, dit-il enfin, en prenant la précaution d'envelopper l'expression de ses sentiments du voile austère d'un langage pieux, ne pleurez pas ainsi; réjouissez-vous plutôt de ce que celui que vous aimez et qui vous aime va passer dans une vie meilleure. Quel que soit le rang que nous sommes appelés h occuper sur la terre, nous ne devons pas oublier qu'il faut, mourir; c'est une nécessité attachée à la nature de l'homme. Dieu , pour nous racheter de la mort éternelle, a soumis jusqu'à son fils à cette condition. Le disciple ne peut être au-dessus du maître ; pasteur indigne d'un troupeau dont la faveur du ciel m'a confié le soin, si éminente que soit cette dignité sur la terre, elle n'aft'ranchit pas de la mort. C'est Dieu, mon fils, qui veut que cela soit ainsi, et vous devez obéir aux ordres de Dieu en le bénissant... Approchez-vous, » ajouta-t-il en s'adressant h tous. Puis, après avoir fait un effort pour se soulever, il leur donna la bénédiction, et sa main retomba sur le bord du Ut. Tous allèrent la baiser.

Le pénitencier du pape ne tarda pas h entrer pour inviter la famille à se retirer, afui que sa sainteté put jouir du recueillement nécessaire aux actes religieux qu'elle se proposait d'accomplir. Soit que la fatigue eut rendu Innocent iu-

sensible, ou qu'il feignît de le paraître afin de s'éviter des adieux qu'il redoutait, ses parents et dona Olinipia ellemême sortirent de la chambre sans qu'il fît un mouvement ou dît un mot. Ce fut la dernière fois qu'ils le virent; car a Rome, dès que le clergé a pris possession d'un mourant, le mourant n"a jtlusrien de commun avec le monde.

Après qu'Innocent se fut confessé et eut reçu l'absolution du père Paul Oliva, jésuite qui avait remplacé le dominicain dom Tomazo, le saint-père éprouva un bien-être et une liberté desprit dont l'influence se fit sentir sur toute sa personne. Moins faible et se trouvant même en assez bonne disposition, il ordonna a Paul Oliva de prévenir et de faire entrer chez lui les membres du sacré collège, les officiers et les serviteurs de sa maison.

Sur la demande du pontife, le grand pénitencier lui administra le saint viatique en présence de tous ceux qui étaient entrés, et bientôt il recommanda aux personnes auxquelles il aurait pu faire quelque offense pendant le cours de sa vie et de son règne, de lui pardonner. Un murmure général témoigna des dispositions bienveillantes où tous les assistants étaient à l'égard du malade. Mais Innocent ayant à cœnr de prouver qu'il ne faisait pas un acte simple de cérémonial, demanda eu élevant la voix autant qu'il put : « Où est mon frère Sforza? quil s'avance. « Le cardinal s'étant approché du lit : « Au nom du Christ notre Sauveur, lui dit le pape, pardonnez-moi. J'ai agi légèrement, j'ai été plus d'une fois injuste h votre égard; pardonnez-moi mes faiblesses et mes fautes, mon frère! »

Le cardinal Sforza baisa la main du pape et se retira les larmes aux yeux. Il traversa la foule jusqu'à la pièce voisine, où ceux qui le virent si ému lui en demandèrent avec curiosité la cause. Il rapporta les paroles du pape, puis revenant tout à coup à son naturel impétueux : « Quel brave et saint homme que le pontife! dit-il en modifiant autant qu'il put l'éclat de sa voix tonnante ; ah ! quel pape c'eût été qu'Innocent sans cette... malheureuse Olimpia !» Malgi'é les précautions qu'il croyait avoir prises pour parler bas, ceux qui l'entouraient, ainsi que les cardinaux et les prélats dont la

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foule s'étemiaii jusqu'à la porte de la chambre du pape, se retournèrent au bruil de cette exclamation, et malgré la gravité de la circonstance, on vit sourire plus d'un des assis- (ants.

Le ponliie fit également sa paix avec les cardinaux Cecchini, Maculano, Palotta, Maldachini, et quelques autres encore, envers lesquels il s'était souvent montré fort injuste pour se venger de la haine qu'ils portaient à sa belle-sœur.

On était curieux de savoir comment il se comporterait à l'égard du cardnial Astalli. Les Barberins, ainsi que les cardinaux liés à dona Olimpia, désiraient vivement que le pape se raccommodât avec Astalli, dans l'espoir que cet acte de condescendance ramènerait ce jeune cardinal dans la faction barberine au prochain conclave. Mais le pontife tint rigueur à celui qu'il avait tour à tour élevé si haut et précipité si has. Il ne lui adressa pas un seul mot lorsqu'il s'approcha de son lit; au contraire, il affecta même a ce moment de demander l'un de ses serviteurs subalternes, auquel il fit des excuses pour des duretés qu'il prétendait lui avoir dites, et dont le pauvre domestique ne se souvint même pas.

Le médecin Parisio fit comprendre aux assistants qu'il serait à propos de laisser le pape seul quelques instants poiuprendre du repos. On sortit do la chambre sans s'écarter du Quirinal. Les cardinaux, les [)rélats et tous les grands fonctionnaires de l'état se dispersèrent dans les différentes parties du palais. Déjà les factions opposées qui dcNaient se rencontrer au conclave Commençaient à faire des tentatives pour se recruter. Les Tiarberins, sans avoir encore jeté leurs vues précisément sur le successeur d'Innocent, rassemblaient autour d'eux ceux qu'ils comptaient trouver favorables à leur cause et à celle de dona Olimpia. Azzolini, Gualtieri, leurs amis et leurs créatures, les aidaient avec zèle dans cette circonstance. Plus loin on voyait le moine Maculano entouré du petit nombre des cardinaux qui, par l'austérité de leurs moeurs et dans l'idée de mettre fin aux scandales du règne qui allait finir, désiraient élever sur la chaire de saint Pierre un homme pieux et inaccessible à toute séduction.

Le cardinal de Kelz n'était pas des moins actifs dans ces

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liouiparlerspn-liniiiiairos. Floltant entre les Barberins et le cardinal Sachelli, il cherchait a disposer les esprits de manière à ce que rélection ipii allait se faire fût avant tout désagréable an cai'dinal Mazarin. On allait, on venait, on montait, on descendait dans les détours du Quirinal, chcrcjiant les uns, évitant les autres, et s' efforçant de lire sur les visages si on était disposé à vous sourire ou k vous repousser. Déjà les promesses, les intrigues et les fausses confidences circulaient avec activité au milieu de cette foule iliionanes agités par mille espérances contraires, lorsque vint l'ordre du pape de se rendre près de lui. Le silence se rétablit aussitôt, et le sacré collège rentra â\ec gravité dans la chambre d'Innocent.

La vue des mourants a quelque chose d'auguste en soi, qui devient ordinairement salutaire à ceux qui les approciient. Près de ce vieillard gisant sur son lit, ces hommes qui peu d'instants avant se disputaient déjà avec tant d'acharnement les vaines espérances de ce monde, firent un i-etour sur eux-mêmes et sentirent le néant de ce qui les occupait.

« Mes frères, leur dit le pontife, suspendant ses phrases pour ménager et recueillir ses forces, nous n'avons pas oublié les paroles qui ont été chantées pendant l'office célébré à notre couronnement : « Sic transit gloria mundi. » Je suis prêt à mourir. Le ciel est témoin que mes intentions ont toujours été pures... mais Fhonune est faible, mes frères, et je vous prie d'être indulgents pour moi sur la terre, et d'intercéder là haut en ma faveur...

M Les temps sont difficiles , continua le pape, la sainte Eglise est en péril, et je m'accuse devant vous de n'avoir point fait assez pour éloigner et combattre ces dangers. Des considérations spécieuses m'ont trop souvent détourné de ridée de porter secours aux nations qui combattent le Turc, La pauvreté de nos peuples, le besoin de faire face k des disettes fréquentes, nous ont empêché d'employer les fonds de l'état a aider les Vénitiens dans la guerre de Candie. Que celui d'entre vous, mes frères, qui sera choisi par- le Sainti^sprit pour me succéder répai'e cette grande faute.

» Le Turc est un ennemi redoutable sans doute, reprit le

o(J(J UONA OLIMPIA.

pape après une pause, mais l'hérésie est mille fois plus à craindre aujourd'hui pour le saint-siégo que les enfants de Mahomet. Ceux-ci nous attaquent à force ouverte ; les hérétiques, au contraire, sous couleur de plaider en faveur des vérités chrétiennes, épient nos défauts, signalent nos fautes, recueillent avec une joie maligne les péchés que nous commettons, et parviennent à force d'adresse à semer la discorde entre nous , en nous rendant méprisables les uns pour les autres. Cet horrible piège, mes frères, défiez-vous-en, car nous y tombons tous.

» Vous êtes tous trop pieux , trop éclairés , pour que j'aie besoin de vous détailler les correctifs qu'il faut opposer à de tels maux. Il suffit de dire : Ayez confiance en Dieu , soyez justes, et conformez-vous strictement à la discipline ecclésiastique. Quand les princes de l'Eghse feront bien, tout ce qui procède d'eux s'améliorera ; tous les hommes , quelque rang qu'ils occupent dans le monde, se feront une gloire de les imiter. Si donc, comme je n'en puis douter, vous avez de justes reproches à nous faire sur notre conduite et notre administration , pardonnez-nous nos fautes , n'oubliez pas notre faiblesse, et combien la tâche que nous avions à remplir était lourde et épineuse. »

Les cardinaux Barberins , Sforza , Cezi , Cecchini et Fabio Chigi , s'approchèrent du saint-père , pour lui témoigner la respectueuse admiration que ses paroles leiu' inspiraient, et tous conjurèrent le pontife de ne pas abuser du peu de forces qui lui restaient.

« Ah ! dit le pape en dirigeant son regard vers le ciel , [)Ourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que la lumière pure qui éclaire aujourd'hui mon âme ait brillé plus tôt, lorsque mon corps avait encore assez de forces pour réaliser mes bonnes pensées 1... » Dos larmes s'échappèrent des yeux du pontife ; puis rassemblant son courage : « Vous allez choisir bientôt parmi vous, mes frères, dit-il, celui qui doit me succéder. 11 en est beaucoup parmi vous que leur piété rend dignes de cet honneur; mais il faut encore, pour porter sans fiéchir le fardeau do la souveraineté , que l'élu se sente à l'épreuve de toutes les tentations, qu'il se sépare des afTections ter-

reslres niùuic les plus saintes, qu'il ne veuille servit- que Dieu , qu'il soit uniquement Tépoux de TKglise. »

Ces derniers mots, oii la pensée se manifestait d'une manière si nette, bien que les lèvres tremblantes du pontife eussent delà peine h les articuler, produisirent une profonde émotion sur ceux qui les entendirent, et un sentiment de respect universel fit tomber tous les cardinaux à genoux autour du lit.

Innocent éprouva une légère défaillance, pendant laquelle s(3u médecin, Parisio, lui fît respirer des eaux fortifiantes, et essuya la sueur qui humectait son front , après quoi il continua : « Que le Saint-Esprit, mes frères, vous inspire dans les travaux de l'élection ; mais sïl est permis à un humble pécheur de rendre profitable aux autres l'expérience de sa vie imparfaite , croyez-moi , élevez sur la chaire de saint Pierre un homme exclusivement dévoué à la gloire de notre sainte religion. Parmi ceux que l'expérience du gouvernement de l'Eglise m'a fait distinguer, j'en vois un dont la vie de prêtre a toujours été pure, qui s'est constamment garanti des séductions mondaines , que ses talents dans le gouvernement des choses temporelles ont rendu l'un des plus fermes défenseurs du saint-siége... »

A ces mots, tous les yeux se portèrent sur Fabio Chigi, dont le regard resta au contraire fixé sur la terre.

« Celui-là , continua le pape , entraîné par l'idée qui le dominait et sans faire attention a ce qui se passait autour de lui , celui-là peut vous faire comprendre quelles dispositions de cœur et d'esprit vous devez apporter dans le choix important que vous aurez bientôt à faire. »

Innocent se tut en se laissant aller dans les bras de Parisio. Le malade et le médecin é'îhangèrent quelques paroles à voix basse , à la suite desquelles le docteur pria les cardinaux , de la part du saint-père , de sortir encore un instant de la chambre, afin de renouveler l'air.

La foule se répandit de nouveau dans le Quirinal. A mesure qu'on s'éloignait du pontife, les groupes se formaient, les conversations devenaient plus vives, et les prélats , les personnes de la cour, qui n'avaient pu approcher du lit du

368 ItONA OLIAIHIA.

iiioiiiaiif , s'iiifdnnaieiil avec curiosité de ce qui s'y était paissé. (( 11 a désigné son éniinence le cardinal Chigi pour son successeur, n'est-il pas vrai? demandait Tun. — Sans doute, répondait un des assistants, sa sainteté a usé de son droit; mais le sacré collège peut user des siens. — <)n dit qu'il a fulminé contre dona Olimpia? demandait un autre. — 11 n'a pas dit un mot d'elle , » répondait avec humeiu' Gualtieri , à qui on adressait cette question , tandis qu'il cherchait des yeux les trois cardinaux Barberins , avec lesquels il désirait s'entretenir. Au milieu de ce tumulte, ce ne fut pas sans peine que les différentes factions parvinrent 'a s'emparer chacune d'un corridor ou d'un cabinet, pour s'entendre et commencer déjà h faire valoir leurs espérances et leurs projets. A ce moment, les trois cardinaux mis en avant parles Barberins, le cardinal de lîetz et Cezi, étaient Sachetti, Cherubini et Maculano. Quant à Fabio Chigi, que le pape venait de désigner, il n'en fut pas plus question que s'il n'eût pas existé; et tandis que toute la cour apostolique allait, venait, s'agitait et bourdonnait comme un essaim d'abeilles au moment du travail, ce grave personnage était resté assis, seul , dans l'embrasure d'une croisée , attendant avec un calme apparent l'issue d'une catastrophe qui faisait bouillonner si vivement tous les esprits.

I.e pape, ayant fait rouvrir les portes de son appartement, pria son camerlingue , Antoine Barbérin , de prendre les états comparatifs des dettes et des sommes qu'il laissait , afin de doimer au sacré collège ime idée précise de la position oii se trouvait le trésor apostolique. Alors le pouvoir absolu des souverains , joint à l'ignorance où l'on était encore dans toute l'Europe de l'exactitude de la science financière, rendait ces formalités à peu près illusoires. Toutefois, ce simulacre d'ordre donné par les pontifes romains entretenait la tradition d'une idée salutaire que l'on ne s'est efforcé de mettre en pratique que de nos jours. Tous les comptes avaient été arrangés avec tant d'art par dona Olimpia , que , malgré les sommes immenses réunies au palais Pamphile, elle avait laissé plus d'im million au Qiiinnal, tandis que les dettes accusées étaient fort mininjes.

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A l'exception do l'ahio Chigi , vorsp dans les affaires, et (le quelques autres liés d'amitié ou d'intérêt avec les Barberins et doua Olimpia, la plupart des cardinaux, entièrement l'trangers aux opérations financières, et ignorant même les revenus approximatifs du pape , furent émerveillés de celte supériorité de Tactif sur le passif. Peu s'en fallut que dona (Jlimpia ne passât a leurs yeux pour une femme intègre.

Le camerlingue donna ensuite connaissance de petits legs en faveur de plusieurs domestiques du pape ; puis sa sainteté prit la parole pour ordonner au sous-dataire de distribuer gratis les bénéfices disponibles jusqu'au jour de sa mort. Il donna des indulgences plénières pour toutes les personnes de sa maison, recommandant à ceux qui étaient présents de l'avertir s'il faisait quelque oubli dans les grâces qu'il avait ci distribuer.

'( J'ai encore d'importants services à reconnaître , ajouta le pape, dont la voix était fort affaiblie. Je ne dois oublier ni le médecin de mon âme ni celui de mon corps. Avec votre agrément, mes frères, je ferai don de trois mille écus d'or au ]ièi'e Paul Ôliva, mon confesseur, et vous assurerez iniP pension de cinquante écus et un bénéfice de cent •soixante à mon médecin Parisio.

Un silence approbateur confirma ces dispositions , et Innocent demeura quelque temps sans parler. 11 témoigna cependant bientôt par de faibles gestes qu'il lui restait quelque chose à dire. On s'approcha de lui, et l'on resta assez longtemps dans l'attente en le voyant hésiter. Soit que la difficulté de s'exprimer se fît sentir, ou que la forme sous laquelle il voulait présenter sa demande lui parût difficile "a tiouver, il resta plusieurs minutes sans rien dire. Pendant un instant même, on crut qu'il perdait connaissance. Mais rouvrant touî à coup les yeux, il s'adressa a ceux des cardinaux les plus voisins de lui , c'étaient les Barberins, Sforza, Azzolini et Fabio Chigi, en les invitant à consulter le sacré • oUége pour savoir si on trouverait bon qu'avant de mourir il nommât son petit-neveu, don Juan Pamphile, cardinal. \ln faisant cette étrange demande, les yeux du pontife exprimèrent un désir si ardent, une espérance si grande d'obtenir

uii consentement, que ceux à qui la question avait été directement adressée se trouvèrent tout a coup dans un grand embarras. François et iUitoine Barberin se chargèrent de la transmettre au grand nombre de ceux qui n'avaient pu Tentendre , et bientôt un murmure causé par les observations que cet accident provoqua parvint jusque dans les antichambres. Le plus grand nombre était opposé a cette nomination ; mais comme la flatterie accompagne les souverains tant qu'il leur reste un souffle de vie, quelques cardinaux dévoués à la famille Pamphile trouvaient déjà des prétextes pour favoriser cette dernière faiblesse dlnnocent.

Fabio Chigi était resté muet jusque-là, près du lit du pape. D'un coup d'oeil, il jugea que si on temporisait, les flatteurs des Pamphiles ne tarderaient pas à faire prévaloir leur opinion , et que par cette nomination ridicule, Innocent, qui s'était relevé jusque-là en face de la mort, allait retomber plus bas que jamais, en donnant à son petit-neveu, âgé de huit ans, la dignité de cardinal. « Très-saint père, dit-il à haute voix et en se mettant à genoux près du pontife, permettez à votre humble serviteur d'accomplir envers son souverain un devoir sacré. »

A ces mots, le pape étonné fixa ses yeux sur Chigi, et les cardinaux cessant tout à coup de converser, prêtèrent une oreille attentive à la voix de leur frère.

«Je ne présume pas assez 'de moi-même, ô très-saint père ! continua Chigi, pour exprimer une opinion qui mo soit personnelle. Les pontifes à toutes les époques, commo votre sainteté elle-même pendant le cours de son règne, ont blâmé les promotions prématurées au cardinalat, et se sont toujours repentis quand ils en ont faites. En ce moment, à propos de l'intention que vous venez de manifester, et à laquelle je ne pense pas que le sacré collège adhère, il s'élève une question particulière. Quel est l'âge de votre petitneveu Jean-Baptiste Pamphile, et quel était celui des enfants les plus jeunes que l'on ait élevé au cardinalat? L'histoire, les faits répondent. Non, très-saint-père, votre béatitude est trop éclairée; elle porte un intérêt Irop sincère à notre sainte religion, elle a trop à cœur do rallermir le gou-

vernement du saint-siége, pour introduire une innovation qui pourrait lui devenir funeste. »

Ce peu de paroles Iranclia la question. Le pape n'osa plus reproduire sa demande; les membres du sacré collège surent gré au cardinal Chigi d'avoir eu le courage d'exprimer ce qu'ils pensaient tous, mais ce qu'aucun n'aurait osé dire. Quant h ceux des cardinaux qui avaient des obligations particulières à Innocent et à sa famille, ils donnèrent des paroles de consolation au pontife, en l'assurant tout bas que le petit don Juan deviendrait cardinal sitôt qu'il aurait atteint le nombre d'années voulues par l'usage.

Le lendemain de cette journée laborieuse, les cardinaux furent encore appelés par le pontife, qui demanda à recevoir les saintes huiles. Le bruit de la mort du pape se répandit même dans Rome ; mais par une de ces vicissitudes de santé dont Innocent avait fourni tant d'exemples, le pontife se trouvait au contraire beaucoup mieux. Une plaie quïl avait à la jambe étant venue à s'ouvrir, il reprit assez de force pendant un jour pour faire illusion autour de lui, excepté à son médecin.

Le cardinal Azzolini, toujours aux aguets de ce qui se passait chez le pape, ne manqua pas d'aller instruire dona Olimpia de cet événement inespéré. Un sentiment bien naturel, quoiqu'il serait peut-être assez dificile d'en déterminer le véritable mobile, fit prendre aussitôt a dona Olimpia la résolution d'aller voir le pape. Elle arriva sans être connue jusqu'au Quirinal. Tous les appartements étaient vides, aucun domestique n'était plus à son poste, et les antichambres, naguère encore remplies de tant de courtisans et de solliciteurs , étaient désertes. C'était aux derniers jours de décembre; aucune précaution n'avait été prise contre le froid; et lorsqu'elle pénétra jusqu'à la pièce qui précédait la chambre du pape, elle n'y trouva que le pauvre i'ahlo qui grelottait dans un coin.

A l'aspect de la princesse, le vieil Espagnol, habitué depuis si longtemps à lui obéir, se leva, et fut sur le point de lui ouvrir la porte de la chambre. Mais ramené tout à coup par la réflexion à ses nouveaux devoirs, il lui signifia, dans

?>'/'i D(»NA OLIMPlA.

I(^s (eiiiii's los [ilus révérencieux et le? plus humbles, qu'elle ne poiivail p(''nétrei' plus avant. Quoique les explications qui avaient lieu à celle occasion s'échangeassent h voix basse, cependant elles furent entendues, et bientôt la porte de la chambre du pape s'étant ouverte, il en sortit le père Paul Oliva, qui, avec un regard noble mais sévère, et étendant tout aussitôt la main vers la porte de sortie, en y poussant en quelque sorte la princesse : « Madame, dit-il, quand ils fuient parvenus jusqu'à la second ])ièce d'entrée, qu'est-ce qui vous amène ici? — Un désir bien naturel, mon père, répondit doua Olimpia, intimidée pour la première fois de sa vie peut-être^ celui de voir mon parent. — Les sentiments de votre cœur vous égarent, princesse, répondit le jésuite avec une politesse froide. Sa sainteté n'appartient plus au monde ; elle a rempli hier le dernier acte religieux qui l'en détache à jamais, et je suis chargé de garantir son âme de toutes les souillures mondaines, dont le contact, si court qu'il fût, pourrait altérer la pureté qu'elle est parvenue à acquérir. — Mais. . . » Le confesseur d'Innocent ne laissa pas achever dona Olimpia, et lui indiquant encore de la main la seconde, puis la troisième porte des antichambres qu'il lui fit traverser ;i grands pas, il la conduisit jusqu'à l'escalier, oii après l'avoii' saluée, en lui recommandant de ne plus se présenter au Quirinal, il la suivit de l'œil jusqu'à ce qu'elle fût sortie du palais. Cependant la vérité était connue dans Rome. On savait que quelles que fussent les alternatives de la santé d'Innocent, il ne lui restait plus que peu de jours à vivre. Pendani la dernière semaine, on ne vit plus un seul cardinal ni un prélat venir au Quirinal ; toute la haute domesticité l'avait également abandonné, et il ne s'y trouvait plus que des serviteurs subalternes qui en dérobaient tout ce qu'il leur étail possible d'emporter .- argenterie, linge, vaisselle, menus meubles, tout devint la proie de cette valetaille; à peine s'il resta au pape, tant qu'il respira, un couvert et une écuelle. Ce fut en vain que Pablo chercha des draps pour renouveler le lit de sou maître , et il manqua également d(î couverlures ])0ur le garantir du froid. C'est dans ce dénûinenl absolu, délaissé de tout le monde, et privé de ce que

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riioniiiie le plus painTe oljtionl au moins iiai' ohaiilé, quf^ mourut le chef de l'Eglise romaine, l'un des principaux souverains de l'Europe.

Après la cérémonie de l'absoute, à laquelle assista tout le sacré collège, ce ne fut que pour remplir une formalité indispensable que le chancelier, accompagné de quelques cardmaux se rendit encore une fois au Quirinal et arracha du doigt du cadavre l'anneau qui servait de seing au pontife défunt. Une fois ce dernier signe de souveraineté brisé, le règne d'Innocent X fut fini, et tous les habitants de Home ne s'occupèrent plus que de son successeur futur.

Mais ce n'était rien encore. Quand la cloche du Capitule annonça la mort du pontife romain, le peuple et une bonne partie des grands affichèrent une joie scandaleuse. Les épigrammes, les satires et les chansons sur dona Olimpia et le défunt inondèrent la ville, sans qu'aucune autorité pût restreindre les effets de cette gaieté féroce. L'interrègne d'un pape a l'autre suspend en quelque sorte l'action du gouvernement du saint-siége. Toutes les espérances s'exagèrent, toutes les ambitions s'exaltent, et l'importance de chaque cardinal devient monstrueuse en raison des chances plus ou moins vraisemblables qu'il a d'être élu pape, d'obtenir de nouvelles dignités ou des emplois lucratifs. Le peuple luimême, qui ne se sent plus gouverné que par un être collectif, abuse d'une liberté passagère, brave les bienséances et les lois, et fait de tout le temps que dure un conclave des espèces de saturnales.

■Mais taudis que dans les palais et dans les rues on se préparait déjà par des intrigues ou par des pasquinades a favoriser ou à rendre impossible l'élection de tel ou tel candidat à la tiare, le corps dinnocent X restait complètement abandonné dans le Quirinal. Après les trois jours d'exposition, la rigueur du froid et le défaut de nourriture avaient chassé jusqu'à Pablo de ce palais. Des misérables cherchant à glaner après la récolte des laquais, s'étaient introduits jusque dans la chambre du pape, dont ils avaient décroché les rideaux, arraché les tentures. Non contents de cette proie, leurs mains sacrilèges avaient enlevé tout ce qui formait le

coucher du pontife, laissant son corps presque nu sur la sangle, souillé de poussière, et couvert en partie des débris de Falcôve fracassée.

Cet afTreux désordre régna tout un jour; il aurait peutêtre duré davantage, si un rnaçon, employé à quelques réparations dans le palais, ne se fût avancé peu à peu jusqu'à cette chambre, après avoir traversé tous les appartements restés ouverts. Ce spectacle le toucha; et étant allé avertir ses camarades, ces ouvriers transportèrent le corps du pontife dans une espèce de cave où ils serraient leurs outils.

Ces gens parlèrent des précautions qu'ils avaient prises, s'attendant à voir arriver la famille du pontife pour rendre les derniers honneurs à leur parent. Mais, chose horrible à dire, et si peu vraisemblable qu'on n'oserait la signaler si l'histoire ne l'attestait pas, aucun des parents d'Innocent X ne se présenta !

Lorsque enfin on conseilla à dona Olimpia de fournir la bière et le linceul pour ensevelir le pape , elle répondit : « Qu'elle était une pauvre veuve, et que ce soin ne la regardait pas. »

Cependant le maçon n'abandonna pas son mort. Trop pauvre pour se procurer de la cire, il acheta de la chandelle, qu'il plaça allumée près de la tête du pape. De temps en temps il s'agenouillait, faisait des prières, et veillait avec attention sur le corps que des rats affamés lui disputait souvent.

Cependant parmi les chanoines de la basilique de Saint- Pierre, se trouvait un certain prélat , monseigneur Segni, autrefois majordome dlnnocent. L'usage est, après la mort d'un pontife, de déposer la bière qui contient ses restes dans un sarcophage fixé au-dessus de la porte de la sacristie de Saint-Pierre de Rome. C'est là oii la dépouille mortelle du dernier souverain attend pendant tout le règne de son successeur, que lui-même venant occuper à son tour le sarcophage, détermine l'époque Ii laquelle on place définitivement le corps de son prédécesseur dans l'église qu'il a désignée ou qu'on lui choisit.

Le clergé de Saint-Pierre s'étonnait de no pas entendre

parler de la translation du cercueil d'Innocent, lorsque le chanoine Segni, impatient de savoir ce qui pouvait causer ce retard, et nui d'ailleurs par l'intérêt qu'il portait à son ancien maître, quoiqu'il n'eût pas eu k s'en louer, prit le parti d'aller au Quirinal.

Ce ne fut pas sans peine qu'il parvint h découvrir le caveau où était le maçon qui gardait si soigneusement le cadavre d'Innocent. Avant de pouvoir proférer une parole, il se jeta à genoux près du corps, et pria. L'ouvrier devint tout joyeux à la vue du chanoine, ne doutant pas qu'il ne fût envoyé par la famille Pamphile, s'il n'était lui-même un des parents. Mais quelques mots d'explications dissipèrent bieniôt cette illusion, et l'étrange destinée des restes d'Innocent X était fort peu changée. Sur ces entrefaites, monseigneur Scotti, également majordome du pape, et poussé par un sentiment à peu près semblable à celui qui avait fait venir le chanoine, arriva dans le caveau. Ces deux prélats étaient fort pauvres ; mais à la vue de l'état misérable où se trouvaient les restes de leur maître, ils s'entendirent pour partager les dépenses qu'occasionneraient l'achat d'une bière en bois blanc et des linceuls, ainsi que l'ensevelissement. Comme ils combinaient entre eux les moyens de réaliser leur projet le plus promptement possible, un bruit confus de voix se fit entendre, et bientôt ils virent paraître une femme soutenue et conduite par les camarades du maçon. Cette femme, pâle et d'une maigreiu" extrême, était vêtue de noir. Sitôt qu'entrée dans le caveau elle aperçut le corps d'Innocent X, elle se prosterna en touchant la terre de son front et resta longtemps dans cette attitude. Segni et Scotti ayant interrogé les ouvriers qui l'avaient amenée, ceux-ci ne purent donner d'autres renseignements sur elle, si ce n'est que, l'ayant rencontrée traversant en toute hâte l'une des cours du palais, elle leur avait demandé de la conduire dans le lieu où était le corps du pontife, ce qu'ils avaient cru devoir faire.

Cette femme ayant relevé sa tête, resta encore agenouillée, faisant des prières avec tant de ferveur, que rien de ce qui l'entourait ne semblait la distraire. Quand elle les eut ter-

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minées, et après avoir baisé la terre auprès des pieds du mort, elle adressa alors la parole aux deux prélats, en leur demandant s'il y avait quelque chose de décidé sur les derniers honneurs à rendre au saint-père. « 11 n'y a que peu d'instants que nous sommes ici, répondit Segni ; mais nous savons que personne ne s'occupe de ces soins; aussi monseigneur Scotti et moi allions-nous partir pour acheter une bière, des linceuls, et chercher quelqu'un qui voulût ensevelir les restes de sa sainteté. — Quant à la recherche de celte dernière personne, dit la femme, dont la physionomie, malgré son calme apparent, laissait voir une douleur profonde, ne vous mettez pas en peine ; je me chargerai de remplir ce pieux devoir, si vous ne m'en croyez pas tout à fait indigne. » Après ce peu de paroles, elle se retira dans un coin du caveau pour prier de nouveau , et fit la garde du corps avec le maçon, tandis que les deux prélats, fort suipris de ce qu'ils venaient de voir et d'entendre, partirent pour faire le plus promptement possible leurs emplettes. Ils ne tardèrent pas beaucoup à revenir à la cave du Quirinal avec des porteurs chargés de la bière et autres objets nécessaires à l'ensevelissement, auquel on procéda tout aussitôt.

Lorsque le corps fut enveloppé dans les linceuls, la femme inconnue se mit à genoux pour les coudre soigneusement et les maintenir avec des bandes. Outre la pi'ofonde émotion qu'elle paraissait éprouver, la position, à genoux et penchée, qu'elle était obligée de conserver, ainsi que la durée du travail, épuisaient ses forces. Plusieurs fois ceux qui étaient présents l'engagèrent a prendre quelque repos, ou môme a confier ces soins a d'autres; mais ce fut en vain. Elle persista dans sa résolution, et parvint presque jusqu'au terme de son entreprise. Cependant comme il ne lui restait plus h coudre que la dernière partie du linceul qui devait recouvrir la tête du défunt, à la vue de ce front pâle et inanimé, les forces lui manquèrent tout k coup. Elle abandonna son aiguille, et tomba étendue elle-môme sur la terre. Segni et Scotti s'empressèrent de l'éloigner de ce lieu funèbre, tandis que le memiisier, aidé du maçon, achevèrent l'ensevelissement, et placèrent le corps dans la bière.

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Le dévouenicnl pieux de Tétrangère augnienlail les embarras dos deux anciens serviteurs d'inuucenl. Ils se coiisullèrent entre eux pour se partager les soins qui restaient à prendre. Le chanoine Scgni se chargea d'aller h réglise de Saint-Pierre, pour que Ton envoyât le clergé faire la levée du corps du saint-père, et monseigneur Scotti eut la coramission d'assister la femme malade, et de la faire transporter chez elle, car il était impossible ([u'elle marchât.

Le maçon, qui depuis plusieurs jours avait eu l'occasion de parcourir le palais, se souvint d'avoir vu dans une remise une portantine qu'il alla prendre avec un de ses camarades. On y plaça, non sans peine, la malade que la rigueur du froid, c'était au commencement de janvier, avait presque totalement privée de mouvement. Au moment de partir, et lorsque les maçons s'emparaient des leviers, monseigneur Scotti sapprocha de la malade et lui demanda où elle désirait qu'on la conduisît. Elle hésita, et indiqua d'abord le palais des Quatre-Fontaines, où dona Olimpia s'était retirée chez la princesse de Rossano, depuis la dernière maladie du pape. Mais quelques secondes après, elle dit en faisant un effort pour se faire entendre : « Au palais Pamphile ! «

Cette femme était Flaminia.

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