CHAPITRE IX
Les esprits étaient si vivement préoccupés de l'ouverture prochaine du conclave, chacun était si curieux de savoir ce qui se passait aux conférences préparatoires tenues même avant qu'Innocent eût rendu l'esprit, qu'à l'exception d'un très-petit nombre de personnes instruites des étranges obsèques du pontife défunt, il fut à peine question de cet événement dans Rome. La plupart des grands et du peuple, d'ailleurs, se réjouissait de la fin d'un règne qui rendait la punition de dona Olimpia fort probable ; et cette espérance, jointe aux apprêts de l'élection pontificale, répandait dans les palais ainsi que dans les rues de la ville un mouvement
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et une gaieté qui indiquaient bien plutôt la veille d'une fête que le lendemain d'un deuil.
« Ah ! mon cher frère, dit le cardinal de Retz à Fabio Chigi, qu'il trouva un soir chez le duc de Terra-Nova , ambassadeur d'Espagne , donnez-moi donc un conseil. Tous ceux de mes compatriotes ici, qui sont de mes amis, m'assurent que, malgré ma pourpre, je dois me conformer h ma triste fortune, et qu'il faut me contenter de mon pauvre carrosse et de mes six estafiers. Vous savez que tous mes revenus sont saisis en France, que je ne vis qu'avec l'argent que m'a prêté le grand-duc. Que faut-il que je fasse? Dois-je obéir à ma mauvaise fortune ou aux exigences de ma di;gnité?»
Chigi tourna sa figure grave vers de Retz, et après avoir souri du coin de la lèvre : «Comment! dit-il, c'est un homme comme vous qui faites une pareille question ? — Je vois bien, répondit l'autre, que vous no connaissez pas le clergé français, qui prend tout au sérieux et fait les choses en conscience. Figurez-vous qu'ils sont persuadés là-bas qu'un cardinal persécuté, tel que je le suis, doit vivre comme un particulier à Rome. Si j'en croyais ce que me disent sans cesse mes amis les abbés de Courtenay et de Sévigné, je demeurerais toujours à la mission, je ne ferais aucune dépense; modestie qui produirait, disent-ils, un effet adiniral)le dans le clergé de Paris, dont il est vrai que je pourrai avoir grand besoin par la suite. — Non , non , monsieur de Retz, lui répondit Chigi, quand vous serez établi dans votre pays, vous vivrez comme il vous plaira, parce que l'on saura ce que vous pouvez et ce que vous ne pouvez pas. Mais vous êtes h Rome, où vos ennemis disent tous les jours que vous êtes décrédité en France. Il est indispensable de faire voir qu'ils ne disent pas vrai. — Vous croyez? — Vous n'êtes pas ermite ; vous êtes cardinal, il me semble, et de ceux que nous appelons ici cardinaloni !... . Ce n'est pas, continua Chigi, en reprenant toute sa gravité, que nous n'estimions peut-être ici plus qu'ailleurs la modestie. Mais chez un homme de votre naissance, il faut qu'elle soit tempérée, et surtout qu'on no la lui impose pas. Il ne manque pas de gens h Rome
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qui aiment ballie ceux qui sont à terre; n'y tombez pas, mon cher monsieur, et faites réflexion, je vous en prie, quel personnage vous jouerez ici dans les rues avec vos six estafiers. N'ous ne deviez pas venir à Rome si vous n'aviez pas la résolution et le pouvoir de soutenir votre dignité. » Le cardinal de Retz fut si étonné de ce conseil, que malgré la vivacité de son esprit il resta muet. « Non , non , continua Chigi , qui s'était aperçu de sa surprise, on ne doit pas employer l'humilité chrétienne a la perdre ; et je vous dirai que le pau\Te cardinal Chigi , qui vous parle , qui n'a que cinq mille écus de rentes et est sur le pied des plus pauvres cardinaux moinos, ne peut se rendre aux offices de l'église sans quatre carrosses de livrée. »
Cette conversation fut tout à coup interrompue par le duc de Terra-Nova, qui, s'approchant du cardinal Chigi, lui dit : « J'ai a vous annoncer une bonne nouvelle, éminence. Le prélat Fabroni, qui arrive*, nous dit que l'on entrera vraisemblablement après-demain en conclave. — Oui, ajouta le jeune Fabroni ; je quitte le maître des cérémonies qui venait du Vatican, où tous les préparatifs pour recevoir leurs éminences et leurs conclavistes sont presque terminés. — Dieu soit loué ! » dit l'ambassadeur en frappant doucement sur le bras du cardinal de Relz, qu'il entraîna pour l'entretenir en particulier. «Or çà, dit-il au prélat français, décidément sommes-nous amis ou ennemis? — Franchement, monsieur le duc, ni l'un ni l'autre. — Comment ! un homme comme vous rester neutre? Cela n'est ni croyable ni possible. — C'est la vérité, car je suis certain de ne pas agir contre vos intentions; mais il serait possible que je ne fisse pas tout ce que vous désirez. — Mais enfin que voulez-vous? — Conserver mon indépendance. — Ah ! je reconnais bien là un Français! — En effet, monseigneur, nous aimons assez faire ;i notre tète. — Enfin qu'avez-vous concerté de votre côté? — Rien de plus simple et de plus loyal que le parti que nous avons pris. L'Espagne peut compter dans le sacré collège sur vingt-deux cardinaux, parmi lesquels il en est de fort influents ; tels sont le doyen Charles de Médicis, Jean-Charles . du même nom, Colonna, Trivulci, Harack, de Hesse et
môiiie Astalli et Maldacliini le neveu de dona Olimpia, qui pour la plupart, ainsi que le désire TEspagne, portent Fabio Chigi. — Eh bien, est-ce que vous ne voulez pas de lui? — Je ne dis pas cela, monsieur le duc: Quant à la faction française, ajouta de Retz, elle n'est pas nombreuse. — De qui se compose-t-elle ? — Des cardinaux Bichi, Grimaldij Ursin et d'Esté. — Et puis? — Peut-être faut-il ajouter encore Antoine Barberin. — Et vous? demanda avec vivacité le duc de Terra-Nova. — Moi? Je n'en suis pas. — Avec qui êtes-vous donc? — Comme vous disiez fort bien tout k l'heure, excellence, les Français n'en font jamais qu'à leur tête ; or, je me suis engagé dans l'escadron volant, qui du reste, ajouta de Retz en parlant plus bas, n'est peut-être pas si léger que son nom le donnerait a penser. — Y a-t-il de l'indiscrétion à demander en faveur de qui vous ferez valoir vos sutfrages et vos démarches? — Oh! c'est un secret que je ne saurais vous confier, car nous ne le connaissons pas nous-mêmes. Ce que je puis dire en faveur des treize cardinaux qui composent l'escadron volant, c'est qu'outre Omodei, Impériale, Loniellino, Ottoboni et Borroméo, qui ne sont pas des têtes sans cervelle, on y compte encore Fabio Chigi. »
L'ambassadeur étonné se préparait ;i demander quelque explication au cardinal de Retz, lorsque Chigi vint faire sa révérence au duc pour prendre congé de lui et sortir, au moment même où les cardinaux Jean-Charles de Médicis, Trivulci, Sforza et Astalli, faisaient leur entrée dans le salon. (( Notre pape futur se retire de bien bonne heure, dit le cardinal Jean-Charles de Médicis, avec la familiarité élégante d'un prélat qui ne veut pas laisser oublier qu'il est prince. — Le conclave ouvre après-demain, interrompit l'ambassadeur.— Ah! enfin! s'écria Jean-Charles de Médicis, nous allons donc commencer ! — La victoire ne sera peut-être pas aussi facile à remporter qu'on l'imagine, observa le cardinal AstaUi. La faction à la tête de laquelle sont messieurs les Barbarin est nombreuse; ils sont plus de vingt, et l'on y compte leurs éminenccs Cherubini, Palotta, Maculano et Sachetti : Sachetti ! faites-y bien attention 1 — Oh ! vous avez raison, éminence, dit l'ambassadeur en attirant Astalli pour
lui parler h p;ui, cplui-là a des chances et il faut y faire grande attention. »
Pendanlleur entretien particulier, les quatre autres cardinaux continuèrent la conversation. Jean-Charles de Médicis, après avoir fait un grand éloge de Chigi, ne tarda pas à retourner la médaille et à laisser percer toutes les craintes que lui inspirait l'élévation- au trône pontifical d'un homme (jui n'avait, disait-il, qu'un défaut, celui d'être d'une sévérité et d'une minutie insupportables, et enfin d'une cagoterie qui ferait de la ville de Rome un sépulcre. Trivulci abondait dans ce sens, ajoutant que Chigi était ladre et s'était vanté, comme d'un grand mérite, d'avoir écrit avec la même plume pendant deux ans, lorsqu'il achevait ses études ecclésiastiques.
« Entre nous, reprenait Jean-Charles, si notre frère Sachetti n'était pas aveuglément dévoué "a la France et lié d'une iimitié d'enfance avec le cardinal Mazarin, je le préférerais de beaucoup à Fabio Chigi. — Mais sans aucun doute, reprit le cardinal Trivulci, Sachelti est aimable, doux, indulgent ; ce serait un règne du siècle d'or que le sien. — Ah ! ah ! messieurs, prenez-y garde, interrompit Sforza, n'allons pas retomber encore dans un précipice semblable à celui dont nous voilà sortis. — Qu'aurions-nous donc a craindre, demandèrent Jean-Charles et Trivulci, avec ce brave Sachetti '^ — Une autre dona Ohmpia. — Comment? — Oui, messieurs; il a aussi une parente, une belle-sœur, que sais-je? à laquelle il prend un grand intérêt. Eh bien, je vous le dis franchement , il faut nous défier des sangsues de cette espèce. Sachetti est bon, Sachetti est juste et pieux, Sachetti est aimable ; mais Sachetti est faible. «
Le ton de brusquerie naturelle à Sforza tranchait avec la politesse raffinée de Jean-Charles, qui s'éloigna, ainsi que Trivulci, pour aller rejoindre plusieurs personnes qui venaient d'être introduites.
Restés seuls, Sforza et de Retz continuèrent à s'entretenir ensemble. Ils s'accordaient à dire que s'il se trouvait cinq ou six cardinaux ainsi disposés, parmi ceux qui composaient la faction espagnole, on risquait fort de manquer l'élection qu'on se proposait de faire. «Ah! ah!... dit enfin Sforza,
qui contre son ordinaire hésita pour parler : la politique remportera. Mais savez-vous pourquoi ces messieurs préféreraient Saclietti à Chigi? — Peut-être sont-ils... . — Plus libertins que les courtisanes qu'ils fréquentent, » dit Sforza tout bas à Toreille du cardinal de Retz, avec lequel il alla rejoindre l'ambassadeur et ceux qui l'entouraient.
« Ah! je suis charmé de vous rencontrer, dit Azzolini en prenant la main de monsieur de Retz. Je vous ai aperçu làbas en conversation sérieuse et n'ai point voulu vous en distraire.— Est-ce que vous êtes aussi do l'escadron volani, monsieur le cardinal AzzoUni ? demanda l'ambassadeur. — Oui, monsieur le duc. — Et serez- vous aussi discret que votre confrère monsieur de Retz ? Ne nous direz-vous pas qui vous portez? — Nous n'en savons rien, excellence. — Décidément c'est une conspiration. — Je ne le nie pas; mais nous eu faisons tous ici. Vous savez sans doute la grande nouvelle? continua AzzoUni avec le même ton d'aisance : le cardinal Mazarin a envoyé à monsieur de Lyonne l'ordre d'exclure son éminence Chigi; il ne veut décidément pas qu'il soit pape. »
L'ambassadeur d'Espagne eut quelque peine à contenir l'humeur que cette nouvelle lui causa; cependant Azzolini, feignant de ne pas s'en apercevoir, y revint à plusieurs reprises en donnant quelques détails. «Toute la faction de France, continua-t-il en riant, était eu carrosse, car vous savez qu'ils ne sont que quatre, quand M. de Lyonne fit courir après eux, pour leur donner connaissance de la lettre qu'il venait de recevoir de Paris... Le conseil s'assembla... — Eh bien ? demanda Tambassadeur. — Leurs éminences Bichi, Grimaldi et Orsini, sous la présidence du cardinal d'Esté, qui a le protectorat des atTaires de France ici, ont décidé qu'ils ne formaient pas une majorité suffisante dans le sacré collège pour se permettre de prononcer l'exclusion du cardinal Cbigi, désigné par le pontife défunt, et porté par un tiers au moins do ses confrères. — Ainsi c'est une alTaire manquée ? » dit le duc de Terra-Nova; et tout le monde se mit à rire. Le cardinal de Retz se montra plus gai que les autres en cette circonstance, réfléchissant que Mazarin allait
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recevoir une morlificalion, et que de Lyonne, qui avait été envoyé à Rome parle ministre de France pour le poursuivre jusque dans cette ville, y serait baffoué.pour avoir si mal lait les affaires dont on l'avait chargé. — Il est doublement malheureux ce pauvre de Lyonne, dit Trivulci, riant toujours; on n'a jamais pu savoir ici sous quel titre il y était envoyé, et la seule adaire sérieuse dont on Tait chargé, il la manque. — Dites donc qu'il est trois fois malheureux, ajouta Jean- Charles Médicis, riant encore plus fort, car sa femme lui joue ici des tours incroyables avec son secrétaire... — Oui, le petit Fouquet, reprit de Retz. C'est une histoire si divertissante que de Lyonne lui-même serait forcé d'en rire s'il la savait. — Au surplus, le conclave met tout le monde en mouvement, observa le cardinal Azzolini; les frères, les sœurs, les neveux et nièces de cardinaux fondent sur Rome par volées. Tous y arrivent dans l'espoir, les hommes d'obtenir des dignités, des bénéfices ou de hauts emplois ; les fdles se flattant toutes de prendre le titre de princesse si leur parent reçoit la tiaie, et de se marier richement. On ne peut se figurer la quantité d'objets de parure que l'on fait venir en ce moment de Paris à Rome, et toutes les hôtelleries sont déjà pleines d'étrangers. »
L'heure avançait, et le cardinal Azzolini, qui avait encore des visites importantes à faire, salua Tambassadeur et se retira. U se rendit au palais Rarberin, où l'attendaient les cardinaux François et Antoine. Ceux-ci, déjà instruits de l'exclusion demandée et refusée de Chigi, s'entretenaient sur les chances que pouvaient avoir Sache Iti pour conlre-balancer celles de son antagoniste. Les deux frères, dont les intérêts étaient identiquement les mêmes, s'étaient communiqué leurs avis sans réserve, et quoique le cardinal François ne regardât pas sa propre élection par le conclave comme un événement absolument impossible, cependant il engageait bien son frère à ne rien tenter d'avance pour la préparer; lui faisant reconnaître que s'il y avait quelque chance pour lui, elle ne se présenterait que dans le cas que Sachetti ou Chigi, no pouvant décidément l'emporter l'un sur l'autre, de guerre lasse, on se reporterait sur un troisième candidat.
Comme la jeunesse d'Azzolini, sans parler d'autres obstarles, ne permettait pas à ce cardinal d'avoir la moindre prétention à la tiare, les frères Barberin ne tirent aucune difficulté de lui communiquer ce qu'ils venaient de décider, et ils reçurent sou approbation. Mais lorsque les trois éminences en vinrent à parler des deux candidats proposés dans les conférences préparatoires, Azzolini ne voulut pas s'engager avec les Barberins à soutenir exclusivement Sachetti. Quoiqu'il ne s'expliquât pas aussi nettement que chez l'ambassadeuid'Espagne, il fit entendre cependant qu'il se proposait de conserver quelque indépendanco , jusqu'au moment au moins oii l'on entrerait en conclave.
Les derniers sentiments manifestés par Innocent X à son lit de mort, sans rompre complètement les iutrigues formées d'avance pour amener l'élection d'un nouveau pontife favorable à donaOlimpia et aux Barberins, avaient singulièrement modifié la disposition générale du sacré collège. Le nombre des cardinaux pieux, sincères et attachés réellement aux intérêts de l'Église, s'était accru d'un certain nombre de leurs frères, qui, mus cependant par des motifs bien moins purs, se rapprochaient d'eux au moins, les uns par raison de politique temporelle, les autres pour se ménager un avenir à la cour future. Ceux qui, tels que Jean-Charles de Médicis et Trivulci par exemple, avaient bien quelques raisons de préférer un pape indulgent, comme on se flattait que l'eut été Sachetti, s'apercevaient cependant, en leur qualité d'hommes d'état et de prince, qu'Innocent avait fait une recommandation pleine de sagesse et de prudence, en engageant le sacré collège à faire cesser les scandales que la cour de Rome donnait à toute l'Europe ; en indiquant l'observation rigoureuse de la discipline, comme le remède aux maux de l'Eglise, et en désignant enfin pour son successeur Fabio Chigi, connu de tous par l'austérité de ses mœurs et sa prudence en politique.
Quant aux hommes tels que Giialtieri et autres, qui avaient profité des désordres du gouvernement pendant la faveur de dona Olimpia, pour s'élever où ils n'aïu'aient jamais du parvenir; quant à Azzohni, qui s'était habileineui
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servi de la faiblesse d'Innocent et des passions de sa bellesœur, pour entrer dans le sacré collège ; maintenant que ces hommes faisaient partie de ce corps imposant, maintenant que leur participation aux affaires du gouvernement du saintsiége rapprochait leurs intérêts privés de ceux de Tétat, ces hommes qui s'étaient élevés à la faveur du désordre, n'en voulaient plus : tant il est vrai que la Providence a voulu que la justice finit toujours par se réfugier là où est la puissance.
L'expérience que les Barberins avaient des hommes et des choses était trop grande pour qu'ils n'eussent pas prévu la demi-défection de leur jeune confrère. De ce moment ils furent certains que Fabio Chigi avait de grandes chances pour être élu, et qu'il était de leur intérêt do redoubler d'efforts, non pas pour le faire exclure, ce qui leur paraissait désormais impossible, mais pour lui opposer Sachetti aussi longtemps qu'ils pourraient, afin de ne céder en faveur de Chigi que quand la reconnaissance de celui-ci strait fortement engagée envers eux.
Cette résolution, qui se forma presque simultanément dans l'esprit des deux frères, ne fut pas communiquée, comme on le pense bien, au cardinal Azzolmi, qui, s'apercevant luimême que ses vues ne cadraient plus avec celles des Barberins, prit congé d'eux, tout en leur prodiguant les protestations de son entier dévouement à leurs volontés.
« Chigi sera élu, dit François à son frère, dès qu'Azzolini fut parti. — Depuis la mort d'Innocent, je n'en ai pas douté un seul instant, répondit François. C'est un événement, ajouta-t-il, qui peut ne pas se réaliser, il est vrai, mais qu'il est bon de supposer accompli, parce que tous les obstacles que nous pouvons rencontrer isolément pendant le règne de tel ou tel autre, nous les trouverons réunis sous le sien. — Vous dites là une chose très-prudente, Antoine. En nous prémunissant d'avance contre l'excessive sévérité de Chigi, nous serons forcés d'étendre notre prévoyance jusqu'aux dangers extrêmes que nous pouvons courir. Sauf ce que le hasard et l'opportunité nous forceront de faire pendant la tenue du conclave, voici, je crois, la règle de conduite que nous devons suivre : nous tiendrons sur les vertus et les mérites incon-
testables de Chigi le même langage que la faction espagnole qui le porte; mais dans ses bulletins journaliers, notre parti inscrira invariablement le nom de Sachetti. Le nonil)re des voix que réunit chacun de ces deux concurrents est à peu près égal, comme vous savez ; or si ce calcul est juste, nous arriverons facilement à nous rendre maîtres de la majorité voulue, dont nous disposerons en faveur de qui bon nous semblera. — Mais, interrompit Antoine, est-ce que vous êtes décidé à renoncer de gc^eté de cœur aux chances qui pourraient vous devenir particulièrement favorables ? — Corrigezvous donc, mon frère, répondit François, de la maladie des illusions. Mon élection n'est pas possible. Pouvez-vous croire qiie le sacré collège, qui ne voit déjà pas d'un très-bon œil trois cardinaux de notre nom dans son sein, soit disposé à en faire un pontife? Cela ne serait ni raisonnable ni juste. Envisageons les choses de sang-froid et telles qu'elles sont. Les reproches que l'on a faits à l'administration du gouvernement de notre oncle Urbain sont un héritage qui pèse encore sur nous. C'est à la faveur d'Innocent X, c'est aux soins de la princesse de Saint-Martin, devenue notre alliée, que nous devons d'être rentrés dans nos charges et dans nos biens; mais vous le savez comme moi : les biens des familles Barberine et Pamphile ne sont pas encore assez solidement rétablis pour que le premier pontife qui viendra ne les ruine pas, si c'est sa fantaisie. Or, je ne suis plus d'âge à me leurrer d'une fausse espérance. La tiare ne peut pas nous échoir, mon frère ; il faut se ra])attre sur quelque chose de plus positif. Voici, continua-t-il en montrant un papier à son frère, une lettre que je me propose d'envoyer au roi d'Espagne. J'ai vu hier son ambassadeur, et je n'ai eu qu'à me louer de la manière dont j'ai été reçu par M. le duc de Terra-Nova. Vous n'iguorez pas que jusqu'ici nous avons fait de vains efforts auprès de sa majesté catholique pour en obtenir la restitution des bénéfices et des biens que nous possédons en Espagne, et qui nous ont été confisqués lorsque Innocent X agissait contre nous do la môme manière en Italie. J'ai pensé que c'était le moment opportun de renouveler nos requêtes. Le conclave ouvre après-demain; j»; vais faire tenir cette
lettre à rainbassadeur , qui m'a promis de la joindre aux dépêches qu'il envoie cette nuit à sa cour. Je lui en ai dit l'objet, en l'engageant h nous servir auprès de son maître. Vous «comprenez qu'il ne manquera pas d'instruire le roi de la faction importante dont nous sommes les chefs dans le sacré collège, et je serais bien surpris si cette considération ne portait pas sa majesté catholique a user d'indulgence envers nous, afin que nous nous montrions reconnaissants envers elle.
Antoine prit lecture delalettre, après quoiFrançois ajouta : « Vous voyez que j'ai eu soin , tout en avouant les chances favorables de Chigi, d'insister sur celles de Sachetti, en laissant entrevoir que l'élection de ce dernier dépend de nous , si nous voulons insister en sa faveur. Tout ce qui nous concerne est donc prévu; mais il nous reste h préparer dona Olimpia sur les résultats probables du conclave. — Oh ! elle en est bien inquiète, dit le cardinal Antoine. — Et je le conçois , répondit son frère ; mais il faut cependant qu'elle s'y prépare. Peut-être feriez-vous bien, mon cher Antoine, d'aller la voir à ce sujet. Elle a confiance en vous, elle vous aime, elle est habituée à votre conversation, et plus que tout autre, vous êtes à même de la faire revenir des préventions exagérées, il faut le dire, qu'elle a contre Chigi. Tenez, croyez-' moi, ne perdez pas de temps , allez-y tout de suite ; car je crains que, dans l'excès de son humeur contre cet homme, elle ne fasse quelque démarche, ou ne hasarde des paroles qui pourraient devenir fatales pour nous tous. Allez! »
Antoine fut bientôt au palais des Quatre-Fontaines , chez la princesse de Rossano, où s'était retirée dona Olimpia depuis son départ du Quirinal. Il y trouva ces deux dames, qui s'entretenaient des affaires du conclave avec les princes Camille Pamphile , Jusfiniani et Ludovisi. Les trois beauxfrères et la jeune princesse plaidaient précisément auprès de leur mère la cause que le cardinal Antoine se proposait de développer et de défendre. Justiniani, qui, indépendamment de la légèreté de son caractère , avait l'esprit de contradiction , enchérissait sur tous les autres et ne tarissait pas en faisant l'éloge de Fabio Chigi à dona Olimpia , qui en était
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presque devenue lurieuse. «Ali ! mon cher cardinal, dit la princesse de Rossano a Antoine lorsqu'il entra, soyez le bienvenu ; car nous avons grand besoin de vous. — .le doute fort que son éniinence abonde dans votre sens , dit OUnipia en s'avançant aussi vers Antoine. Que penser de ces imprudents , de ces fous qui demandent Chigi pour pape? Chigi qui les méprise tous , qui les ruinera , qui les exilera sitôt qu'il aura le pied sur le trône ! — Mais nous ne le demandons pas, madame, s'écrièrent en même temps et avec impatience les trois princes ; nous vous disons seulement que, s'il est élu, il faudra bien le prendre tel qu'il est. — Et qu'après tout, ajouta Justiniani, cet homme n'est pas si noir qu'on le fait. Moi, je l'estime, je l'aime; c'est un bon prêtre. — Un vrai cagot ! répondit Olimpia, un moine qui joue la simplicité et affecte le rigorisme pour mieux en imposer. Laissez-le régner un an , et vous m'en direz des nouvelles après... Nous sommes trahis , ruinés, moucher cardinal, continua à voix basse doua Olimpia, qui était pâle et tremblante de colère. Tous ces gens-là sont autant de vipères que
j'ai réchauffées dans mon sein. Je vois bien leur projet
Cela les arrangerait qu'on m'intentât un procès, qu'on m'exilai, qu'on me mît à mort même, pourvu qu'on leur substituât ce que j'ai amassé...» En parlant ainsi, doua Olimpia pleurait abondamment. <( Les ingrats! disait-elle toujours ou cardinal en le poussant à l'écart , c'est pour eux que j'ai sacrifié le repos de ma vie, que j'ai bravé la haine de tous 1 et voilà ma récompense ! Ah ! que je suis malheureuse ! »
La princesse de Rossano, à cette dernière exclamation , crut devoir se rapprocher de sa belle-mère pour lui offrir des consolations. Mais doua Olimpia, sans lui témoigner de ressentiment, lui dit d'un ton qui indiquait un ordre : «Laissez-moi, laissez- nous, » et elle demeura seule avec le cardinal.
Elle en eut pour plusieurs minutes à se remettre du trouble où cette scène violente l'avait jetée. « Non ! dit-elle enfin à Antoine, je ne me reconnais plus , je n'ai plus aucun (impire sur moi-même... Secourez-moi, conseillez-moi. — >\vant tout, madame, je crois devoir vous rappeler h des son-
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tiinenls plus laisuiiiiables , à plus de biuiiveillauce envers votre famille. — Ah ! cardinal, que dites-vous là? Si vous les connaissiez ? — C'est au moins un devoir que d'en montrer les apparences. Des scènes semblables a celle qui vient d'avoir lieu pourraient vous nuire à tous si elles étaient sues. Les conjonctuies où nous nous trouvons, madame, sont graves , et jamais peut-être nous n'avons eu autant besoin de recueillir notre courage et surtout de conserver notre lirésonce d'esprit. ()n vient de vous tenir un langage dont la forme a pu justement vous blesser, mais qui renfermait une \érité que moi-même je me proposais de vous faire connaître en venant ici. — Laquelle? — La nécessité de vous jésigner à tout ce qui pourra résulter du conclave, afin d'èire préparée, ainsi que nous, à tirer le meilleur parti du plus mauvais cas possible. — Comment? — Oui, princesse, je vous engage a suivre l'exemple que mon frère et moi nous \ous donnons, en considérant Flavio Chigi comme élu. — (Jue dites- vous? Fabio Chigi! Non, non, Antoine, je ne puis me faire a cette idée ! Prenez mes trésors, vendez s'il le faut tous mes biens , pour qu'on s'oppose à son élection , et si l'on ne peut y parvenir, qu'on m'arrache la vie plutôt que de le voir couronner ! — .J'ai vraiment peine a vous reconnaître, madame, dit le cardinal avec douceur, et vous avez raison dassnrer que vous avez perdu tout empire sur vousmême. Remettez-vous, et réfléchissez que nous n'avons pas de temps h perdre en paroles vaines; faites-y bien attention, c'est après-demain qu'ouvre le conclave. »
Cet avertissement produisit un effet presque magique sur dona Olimpia. Cette femme s'était fait une telle habitude de fontenir et de dissimuler ses passions, que, quand elle s'y livrait par hasard, c'était avec la mutinerie et toute l'irréflexion d'un enfant; mais un mot la faisait rentrer en ellemême, et lui rendait l'exercice de sa volonté.
Fait a son naturel, Antoine parvint à la calmer. Il lui exposa d'une manière claire et précise les chances des deux concurrents au trône , la puissance relative des factions des différents pays qui soutenaient l'un ou l'autre; sans lui dissimuler les espérances que pouvait concevoir Sachetti, qui
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lui convenait assez, il insista sur l'élection probable de Fabio Chigi, qui la contrariait si fort. Bref, il mit tout en nnivre pour faire naître un calus sur le ca3ur de cette fenune , afin d'amortir son irritabilité et de rendre le calme à son esprit.
Force fut bien à Dona Olinipia de se résigner aux chances si hasardeuses d'une élection, et ce fut lorsque Antoine la vit dans cette disposition plus raisonnable, que, sans lui faire connaître entièrement les projets que son frère et lui avaient combinés pour mettre Fabio Chigi dans le cas de contracter une dette de reconnaissance envers les Barberins, il lui fit entendre que quand bien même l'homme dont elle redoutait le plus l'élection serait couronné , on espérait le forcer de ne pas se montrer inexorable envers la famille de dona Olimpia et les Barberins.
Cependant le conclave s'ouvrit, et il dura quatre-vingts jours. Vers la fin, et lorsque l'on avait présenté successivement, mais sans aucun espoir de succès, le moine Maculano, Palotta, Cherubini, Rospigliosi et Fabio Chigi, et qu'enfin le cardinal Sachetti avait eu, pendant une semaine entière, trente-trois voix, ce qui ne lui en laissait plus à désirer que quatre pour obtenir la moitié plus une de celles des soixantedouze cardinaux, il s'efTectua au conclave une de ces révolutions si communes dans les assemblées électorales. Un beau matin, on trouva au scrutin trente-un suffrages pour François Barberin, qui jusque-là n'avait eu que quelques voix isolées. Aux scrutins du soir et du lendemain les trenteun suffrages reparurent, tant qu'enfin Barberin se trouva être un concurrent fort dangereux pour Sachetti.
Jusque-là on s'était ennuyé au conclave , n'ayant pour passer le temps que les offices, les scrutins du soir et du matin, et d'éternelles promenades dans l'intérieur du palais. Cet incident remit tous les esprits en mouvement, et donna une activité extraordinaire aux cardinaux et à leurs conclavistes. Bientôt on entendit ouvrir et fermer les cellules ; on se parlait ou l'on s'évitait dans les corridors. On attendait aux portes pour entrer à son tour chez celui que l'on voulait endoctriner ou séduire. « Qui a fait cela? Comment une telle
chose a-t-elle pu arriver ? » demandaient également ceux qui avaient donné ou refusé leur suffrage à François Barberin. On interrogeait les conclavistes de ce cardinal, on cherchait à tirer d'eux quelques mots de vanité qui expliquassent le succès inattendu de leur maître. Barberin reçut plus de visites que tout autre. Les uns le flattaient, non sans laisser échapper quelques mots d'ironie ; d'autres, toujours disposés à s'accommoder de celui entre les mains de qui peut tomber le pouvoir, venaient au moins faire acte de présence en cette occasion. La vérité est que François Barberin eut à ce moment tout autant de chance que Sachetti, et beaucoup plus que Chigi, qui n'en avait réellement pas encore.
(( A nous, messieurs de l'escadron volant, dit le cardinal de Betz à Azzolini, à Albizzi, à Omodei, Lomellino et aux autres de sa faction qui s'étaient réunis dans sa cellule. Estce qu'il y a quelque chose de changé dans votre résolution de porter Chigi, mes frères? et quelqu'un d'entre vous a-t-il donné sa voix à Barberin ? Nous laissons la conscience de chacun libre; mais nous désirons savoir sur qui compter. — Rien n'est changé, monsieur de Retz, dit Azzolini avec le sourire sur les lèvres ; rien n'est changé, n'est-il pas vrai, messieurs ? ajouta-il en promenant son regard sur les cardinaux, au milieu desquels il se trouvait. Non, rien n'est changé; et si ce n'était un péché, je gagerais que la plaisanterie des trente-un suffrages ne se renouvellera pas. N'oubliez pas que le cardinal François peut au besoin disposer de vingt voix dans sa propre faction ; or, si vous joignez à cette circonstance celle du peu d'ensemble qui règne dans le choix des factions française et espagnole, rien n'est si facile que d'expliquer cet accident. Lorsque les joueurs s'ennuient de ne pas gagner, ils brouillent les cartes, afin de changer la fortune. Tout le monde s'ennuie à mourir dans ce conclave. Ecrire soir et matin les mêmes noms, faire le dépouillement des scrutins, et trouver toujours trente-deux ou trente-trois voix pour le cardinal Sachetti, c'est à en tomber malade. — Que n'allezvous voir le cardinal Chigi dans sa cellule, monsieur de Retz? demanda Lomellino avec son calme accoutumé. 11 faut s'aider soi-même si l'on veut que Dieu nous aide ; faites-lui
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quelque ouverture, dites-lui que nous sommes pour lui, et recommandez à ses conclavistes de mettre un peu plus d'activité et même d'adresse à faire valoir les espérances de leuipatron. — Ne faites pas cela, dit Albizzi; je connais Chigi, il s'en offenserait. Mais M. de Retz, qui est placé auprès de lui au scrutin, a toute occasion de l'entretenir, d'autant mieux que' Chigi paraît avoir un faible pour lui. »
Lomellino, qui avait peu de confiance dans le cardinal Albizzi , ne dit rien , et sortit quelques instants après de la cellule de Hetz pour aller dans celle de Chigi. Celui-ci y demeurait presque toujours seul ; tandis que ses confrères se promenaient en faisant la conversation, lui récitait ses prières à l'écart, ou se livrait à quelque lecture sérieuse pour toute récréation. Pendant la durée du conclave, on ne le vit pas, une seule fois s'approcher des fenêtres pour prendre l'air, et ce n'était pas sans peine qu'on obtenait de lui qu'il ouvrît sa cellule quand on frappait pour y enti-er. Depuis l'agitation que causaient les trente-un suffrages donnés h Barberin, il s'enfermait plus rigoureusement, et il ne fallut rien moins que la voix de Lomellino, auquel il portait une amitié respectueuse, pour qu'il lui ouvrît sa porte. Lomellino, avec la sincérité d'un homme plein de piété, ne prit aucun détour pour lui exposer l'objet de sa démarche. Il lui fit observer que ces éternels ballottages qui prolongeaient inutilement la durée du conclave, prouvaient qu aucun des sujets proposés ne remplissait réellement les vœux du sacré collège ; qu'il était temps que ces hésitations fâcheuses eussent un terme, et qu'il ne doutait pas que si le cardinal Chigi permettait à ses nombreux amis de faire valoir ses justes prétentions à gouverner l'Eglise, les travaux du conclave seraient promptemcnt terminés.
Pendant que Lomellino parlait, Chigi avait tenu les mains jointes et les yeux baissés. Sans changer d'attitude : « Mon frère, répondit-il, la confiance que j'ai en vous me fait un devoir d'écouter avec respect des paroles dont je rae serais peut-être trouvé offensé si elles fussent sorti de la bouche de tout autre. Je crains, mon frère, que vous ne vous fassiez illusion sur le mérite que vous rae supposez; avant de me
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raccorder dans voire conscience, rétléchis-sez-y mùreiueni. .lo ne me sens pas la force de gouverner l'Eglise, non ; et si le sacré collège me choisissait pour exercer ce grand acte, je vous le dis, mon frère, dans toute la sincérité de mon cœur, c'est un fardeau que je porterais comme Notre-Seigneur a traîné sa croix, avec courage et résignation. » En sortant de chez Chigi, Lomellino rencontra Azzolini et de Uetz, à qui il rapporta mot pour mot Tentretien qu'il venait davoir. « 11 faut battre le fer pendant qu'il est chaud, dit tout bas Azzolini h de Retz ; je vais trouver Chigi. »
Le reclus fit cette fois quelques difficultés pour ouvrir sa porte. Cependant il céda aux instances de son confrère, et l'admit dans sa cellule. Azzolini, quoique sur un tout autre Ion, entra en matière avec autant de franchise que Lomellino. « .le sais d'avance, mon cher frère, toutes les réflexions, tous les refus mêmes que vpus allez opposer à ma requête; mais ce qui me donnera le courage de vous contredire, c'est ([ue je viens plaider pour des intérêts qui sont bien moins les vôtres que ceux de toute la chrétienté... — Tenez, mon rhev Azzolini, interrompit Chigi en ridant son front, je vois ([ue c'est un coup monté peur me pousser d"uu côté où je ne veux pas aller, parce que je m'en sens indigne; ainsi laissez-moi, et brisons là. — Monsieur Chigi, reprit Azzolini avec une espèce de sévérité que teiupérait sa physionomie gracieuse, si le malheur voulait que le sacré collège fût composé de cardinaux tellement privés de vertus et de talents, qu' Azzolini se trouvât être par comparaison le premier d'entre eux, il accepterait la tiare si on la lui offrait, parce que ce serait un devoir sacré en ce cas. Le saint-siége avant tout ! »
Chigi n'était pas préparé a cette flatterie ; son front se dérida; Azzolini s'en aperçut, et prenant tout à coup le ton de la familiarité : « Mais vous voulez donc, coutinua-t-il, que nous demeurions toute l'année en conclave? Est-ce que vous êtes la dupe du suffrage improvisé par M. Barberin en sa faveur ? Je ne vous dirai pas qu'd aurait peut-être vu avec quelque plaisir M. Sachetti couronné. M. Sachetti est trèsaimé de la cour de France, et les MM. Barbeiins ont pu peu-
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ser qu'il les aiderait pour rentrer en grâce auprès de sa majesté catholique; mais au fond, leur véritable estime est pour vous; ils savent très-bien que l'Espagne met une confiance entière en vos vertus; ils ne doutent pas que vous seriez pour toute la famille des Barberins, et il insista sur ces mots, juste, bienveillant, indulgent même s'il était nécessaire ; et quant h la comparaison qu'il peuvent faire entre vous et le cardinal Sachetti, bien que cette éminence l'emporte effectivement sur beaucoup d'autres par sa piété et ses talents, tout le monde reconnaît ouvertement la supériorité que vous avez siir lui... — Mon frère, mon frère, interrompit Chigi en se cachant le visage avec ses mains, cessez de tenir un tel langage! — Et pourquoi? demanda Azzolini avec un calme que tout le monde aurait pris pour de la candeur ; suis-je coupable en répétant ce que j'entends dire à chacun ? Me férez-vous tin crime de vous apprendre 'jue les gens sages et désintéressés se plaisent a répéter que vous êtes le seul homme qui puisse rétablir sur des fondements solides le gouvernemeut des choses spirituelles et temporelles? Puisque le ciel vous a accoi'dé une supériorité à laquelle tout le monde rend hommage , il y aurait de la faiblesse a vous à ne pas accepter courageusement le fardeau que cela vous impose de porter. »
Tandis qu' Azzolini faisait ces ouvertures, non sans quelque succès, les cardinaux de la faction espagnole, réunis auprès de Jean-Charles de Médicis, traitaient une question qui n'y était pas étrangère. Ces éminences s'accordaient parfaitement entre elles pour l'exclusion de Sachetti, dévoué à la France et au cardinal Mazarin; mais il s'en fallait bien qu'il s'entendissent également sur le sujet à élire. Toutes leurs voix se dispersaient a chaque scrutin, sans que Palotta, Maculano et quelques autres que l'on avait mis en avant, eussent jamais obtenu assez do voix pour que leur élection devînt probable. « Nous n'en finirons jamais, répétaient Jean- Charles, Trivulci, Colonna et les chefs de cette faction, tant que nous ne nous accorderons pas d'avance sur quelqu'un. — Et comme vous en pouvez juger par ce qui vient d'avoir lieu, ajouta le cardinal de Lugo, qui était
lié d'amitié avec Chigi , vous risquez . de faire pencher la balance en faveur de Sachetli et même de Barberin. — Moi, je pencherais assez pour le cardinal Maculano, dit Cesi; c'est un homme juste, et qui n'entrerait dans aucune intrigue. — C'est vrai, interrompit le cardinal Colonna ; mais il ne saurait pas non plus les déjouer. 11 est trop étranger aux affaires temporelles. — Et vous pouvez être certains, ajouta son éminence de Lugo, que s'il était élu, ces messieurs de la compagnie de Jésus nous donneraient du fil à retordre pendant tout son règne. Oh! prenons-y garde, ne nous mettons pas mal avec eux! il faut tâcher de trouver quelqu'un qui ne soit pas leur ennemi, et cependant qui les maintienne. Or, je ne.connais qu'un homme qui puisse remplir ces conditions. »
Comme on savait les relations d'amitié qui régnaient entre de Lugo et Chigi, tout le monde comprit de qui il s'agissait, et personne ne fit d'objection. Aussi fut-il facile de s'apercevoir que cette désignation avait produit de l'effet sur les membres de la faction espagnole. Mais, indépendamment de toutes les cabales du conclave que l'on connaît déjà, il y avait encore un parti peu nombreux, mais dont le projet était très-fixe ; c'était celui des cardinaux Cibo, Aldobrandini , Odescalchi, Rondinino, Yidnian et Donghi, auquel on ne tarda pas à donner le titre de petit escadron, lorsqu'il eut fait connaître ses intentions.
Ces six cardinaux, liés intimement avec dom Pamphile et sa femme, la princesse de Rossano, avaient formé, avant l'ouverture du conclave, une ligue en faveur de Chigi. La jeune princesse, à qui la tyrannie de sa belle mère avait toujours été insupportable, n'avait pas cessé, depuis l'élévation de Chigi à la secrétairerie d'état et au cardinalat, de témoigner à cet homme une confiance qui plus d'une fois lui avait été utile a se maintenir en faveur auprès d'Innocent X, lorsque dona Olirapia s'efforçait de lui nuire. Depuis la mort du pontife, la princesse, quoique très-attentive, ainsi que tout le reste de sa famille, à préparer pour le règne futur tous les moyens de conserver leurs grandes richesses, et celles même que dona Olimpia avait amassées, n'était
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nullement d'humeur, pas j)lus que son époux, à voir élire un pai)e qui, en prenant trop exclusivement les intérêts de leur mère, risquât de rendre à cette i'emme Texercice d'un pouvoir qui leur était devenu odieux. Au surplus, l'abus que dona Olimpia en avait fait avait détaché d'elle toute sa famille; et son neveu, le jeune Maldachini lui-même, revêtu de la pourpre si jeune par elle, devenu, presque aussitôt son élévation, l'un de ses accusateurs les plus ardents, comptait encore dans le conclave parmi ceux qui portaient Chigi avec le plus d'empressement.
A peine l6 peiit escadron apprit-il que la faction espagnole commençait à pencher en faveur de Chigi, et que leurs confrères de l'escadron volant affirmaient à qui v£»ulait les entendre la disposition oii ils étaient parvenus à mettre l'esprit de l'ancien secrétaire d'état ; que les Barberins , qui n'étaient pas encore en mesure pour l'avenu' , usèrent du pouvoir qu'ils s'étaient adroitement ménagé sur les cardinaux de leur faction pour contrebalancer momentanément la chance naissante de Chigi. On porta de nouveau Sachetti avec plus de persévérance; et bientôt les bulletins et les travaux du conclave reprirent leur monotonie accoutumée.
Le jeune cardinal Charles Barberin , le frère de celui qui avait épousé la petite-fille de dona Olimpia , ne partageait pas entièrement les intentions de ses deux oncles, François et Antoine. Charles était un homme plein de piété et do droiture, ayant une aversion naturelle pour tout ce qui avait l'apparence d'une intrigue , et à son entrée au conclave , il n'avait voulu s'associer à aucune faction, à aucune cabale. Dominé seul'^ment par le désir de voir faire une élection favorable au gouvernement de l'Eglise , il était prêt à donner sa voix à tous les sujets qui lui paraissaient dignes, désirant toutefois au fond du cœur qu(î le choix tombât sur Fabio Chigi.
Personne dans le sacré collège n'ignorait cette disposition du jeune Barberin ; ses oncles moins que tous les autres. Azzolini, ainsi que de Rotz, en avaient plus d'une fois parle ;^nsemble, avec l'idée d'en tirer parti ])our faciliter l'élection de Chigi. « Engagez donc Charles à albîr voir Chigi dans sa
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cellule, dit Azzolini à i\o Rptz. Ce garçon-là avec sa jeunesse et sa candeur, en fera plus que nous tous avec notre expérience. Marchons de ce côté où je le vois seul ; nous lui parlerons. » Ils le joignirent en effet. « Nous voilà donc retombés dans nos interminables scrutins inutiles , monsieur Charles? dit de Retz au jeune Barberin : est-ce que vous n'êtes pas disposé comme nous à en finir?» Après cet exorde, il lui parla avec les plus grands éloges de Chigi, l'engageant à se déclarer hautement en sa faveur, et si cela lui était possible, à faire quelques tentatives auprès de ses oncles pour les décider à reporter toutes les voix dont ils disposaient pour élever un homme que tout le sacré collège désirait au fond du cœur d'élire. Le cardinal de Retz avait été tellement séduit par les qualités et les vertus apparentes de Chigi , qu'en tenant ce langage il y mit un ton de sincérité qui fit impression sur le jeune Barberin. Lorsque Azzolini , qui n'avait pas autant de confiance dans le caractère de Chigi, quoiqu'il le portât avec beaucoup d'ardeur dans des vues d'ambition, se fut aperçu que Charles Barberin écoutait les avis de de Retz avec attention, il crut devoir y joindre les siens. « Monsieur Charles , lui dit-il, je ne saurais vous dire quelle joie j'éprouverais si vos voeux et les nôtres étaient exaucés. Quant à moi , et M. de Retz peut vous l'affirmer, je n'ai pas dit un mot ni fait un pas, depuis l'ouverture du conclave, qui n'eussent pour objet le choix de notre frère Chigi. Allez-vous le voir quelquefois? — Non, répondit Charles : je craindrais de blesser sa délicatesse ; et ma conscience d'ailleurs — Vous avez tort, monsieur Charles,
interrompit Azzolini; vous avez tort. M. Chigi se fait des scrupules que des personnes telles que vous pourr'aient seules lever. Si vous lui dites qu'il est l'homme à élire, soyez certain qu'il vous croira , parce que , outre les lumières que vous possédez, vous avez encore l'immense avantage en cette circonstance d'être complètement désintéressé. — Non, je ne puis me décider à faire de pareilles démarches... j'aurais l'air de m'opposer ouvertement aux intentions de mes oncles... cela n'entre nullement dans mes idées ; il faut que les choses se fassent par la volonté divine. — Aide-toi,
et le ciel t'aidera , comme dit notre proverbe français , interrompit le cardinal de Retz. — Et d'ailleurs, messieurs vos oncles, ajouta Azzolini , ne sont peut-être pas si loin de partager nos idées que vous le supposez. — Vous croyez ? demanda avec étonnement le cardinal Charles. — Entendons-nous , dit Azzolini en prenant le bras du jeune Barberin, et faisant signe à de Retz qu'il était bon qu'il les laissât seuls un moment : Entendons-nous , monsieur Charles. Croyez-vous ainsi que moi que Chigi soit l'homme du sacré collège qui conviendrait le mieux pour réparer les désordres du dernier règne ? — Oui. — Etes-vous décidé ainsi que moi a employer tous les moyens pour faciliter son élection ? — Mais — Allons, décidez-vous. — Eh bien ! oui. — Rappelez-vous don(; quel est l'état des choses , et voyez ce qu'il convient de faire. jMalgré tout le désir que vous et moi avons de ne nous occuper que des intérêts spirituels, Dieu a voulu que les affaires de ce monde fussent si souvent mêlées à celles de l'Eglise , qu'il entre dans les devoirs de ceux qui comme nous participent à leur gouvernement, de no négliger ni les nns ni les autres. Vous pourriez bien vous promener dix ans dans le conclave en formant les vœux les plus ardents et les plus pieux pour M. Chigi, que vous avanceriez moins ses affaires et les nôtres qu'en disant vingt paroles à qui il est bon de les adresser. Ce serait, permettez-moi de le dire, manquer de prudence et surtout de courage que de s'obstiner au silence en pareille occasion , et les effets de la conscience deviendraient très-fâcheux s'ils se réduisaient h de la pusillanimité. Qu'y aurait-il de si difficile pour vous , qui êtes jeune, plein de piété, exempt de toute ambition, à qui on ne peut pas reprocher sa grande fortune, puisque vous n'avez rien fait pour l'acquérir; qui pourrait, dis-Je , vous savoir mauvais gré d'employer l'autorité que vous donne votre position pour garantir toute votre famille des dangers dont elle peut craindre d'être menacée par le pontife qu'on va élire ? Croyez-vous que la profonde estime que nous vous portons tous soi-ait diminuée quand nous saurions qu'en bon parent vous avez fait tons vos efforts pour assurer la tranquillité future des vôtres, pour leur conserver les
biens et le rang qiiïls possèdent? Non , monsieur le cardinal ; loin de là , nous vous en estimerions davantage , sïl était possible. Si j'étais dans le môme cas que vous , continua Azzolini après ce préambule, j'irais voir M. Chigi ; je lui parlerais amicalement, franchement; je lui toucherais quelques mots des craintes mal fondées , sans doute , de mes oncles François et Antoine ; je lui dirais que mes oncles , loin de s'opposer à Télection de M. Chigi, sont au contraire
très-portés à la déterminer — Ah! monsieur Azzolini,
croyez-vous que je pourrais tenir un pareil langage sans offenser la vérité? demanda Charles Barberin en souriant avec une expression de honte. — Mais , mou cher cardinal , dit Azzolini en prenant les deux mains de Charles, il est bon de ne pas se mêler d'intrigues; mais au moins faut-il être au courant des affaires. Si , au lieu de rester seul dans votre coin , vous aviez conféré quelquefois avec messieurs vos oncles, vous sauriez que sïls ont franchement essayé de porter M. Sachetti, au fond leur désir a toujours été de voir parvenir le cardinal Chigi , et que du moment que celui-ci paraîtra avoir des chances raisonnables, ils abandonneront l'autre. — Est-il possible ? — Je vous en réponds. »
Cet entretien produisit beaucoup d'effet sur Charles Barberin, qui ne se sentit plus si éloigné de faire une démarclie auprès de Ciiigi. Azzolini, de son côté, et sans perdre de temps, alla prévenir les cardinaux François et Antoine de la conférence qu'il venait d'avoir avec leur neveu , les engageant à lui parler, à le flatter, et surtout a le presser de voir le cardinal Chigi.
Malgré la rigueur apparente que l'on met a interdire aux membres du conclave toute communication avec le dehors, outre une foule de petits subterfuges , au moyen desquels les caruinaux et leurs conclavistes entretiennent jusqu'à des correspondances écrites avec les personnes de la ville , chaque faction a encore la ressource de communiquer avec l'ambassadeur de la nation dont elle prend les intérêts. Celui d'Espagne, M. le duc de Terra-Nova, étant venu au Vatican pour s'entendre avec les trois cardinaux qui , pendant la vacance du saint-siége , gouvernent pour le pape, usant du
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(îroit que l'usage lui tloiiiuiil, alla faire ses politesses à tous les eardinaux avee lesquels il était lié. Si c'eût été au comjuencenient du conclave , peut-être eût-on porté plus d'attention h cette visite ; mais tous les pauvres reclus étaient si las de la monotonie de leur vie ; ils éprouvaient une satisfaciion si vive toutes les fois qu'il se présentait pour eux l'occasion de voir et d'entendre un personnage nouveau , que l'on ne pensa pas même aux suites que pourrait avoir la présence de l'ambassadeur d'Espagne, tant on était curieux de le questionner et de lui répondre.
Cependant M. de Terra-Nova avait ses projets. Averti presque journellement de toutes les vicissitudes du scrutin , et instruit par des conclavistes des factions d'Espagne et de France, des chances qu'avait eues et avait encore Sachetti, il se proposait de les ruiner. La veille , il avait reçu du roi son maître une lettre en réponse à celle que le cardinal François Barberin avait écrite à sa majesté catholique, pour lui demander la levée du séquestre des biens que lui et son frère avaient en Espagne. L'ambassadeur en venant au conclave s'était muni de cette pièce importante. Après avoir satisfait la curiosité des plus empressés , il trouva moyen denlraîner François et Antoine Barberin dans un endroit écarté, où il les interrogea sur leurs dispositions à l'égard de Sachetti, et touchant les chances de Chigi. « Le lieu n'est pas favorable aux longs discours , dit l'ambassadeur; je me bornerai à vous prévenir que jai reçu réponse à votre lettre : tout vous sera rendu si Sachetti n'est pas élu. Voici la signature de sa majesté, » ajouta-t-il en ouvrant la missive du roi d'Espagne. On se sépara. Le duc de Terra-Nova alla de nouveau se mêler à la foule des cardinaux et des conclavistes, qui le reconduisirent respectueusement jusqu'à la dernière porte.
Cette petite récréation fut pour les reclus ce qu'est la rencontre d'une source pour des voyageurs traversant un long désert. Mais quand la joie qu'elle causa fut épuisée , l'ennui des éternels scrutins à trente-deux voix pour Sachetti se fit sentir plus que jamais. La plupart des cardinaux , vieux, \aleludinaires, et fatigue^ d'ailleurs par un séjour incom-
mode dans des cellules étroites et obscures, devinient sujets à de fréquentes indispositions. Les médecins et les apothicaires du conclave ne surent bientôt plus auquel entendre , et il y eut un momenl oîi le sacré collège faillit à se transformer en hôpital.
Cependant les Barberins, les deux Médicis, Trivnlci, de Ketz , et bien d'autres , parmi lesquels il faut compter Azzolini et Fabio Chigi , conservèrent leur santé et toute leur présence d'esprit. Quant au cardinal François, il employa son autorité et son adresse en cette circonstance pour décider son neveu Charles h voir Chigi, qui le reçut très-bien, et montra quelque empressement môme h laisser deviner que, loin d'en vouloir à la famille Barberine, il serait disposé à la servir ainsi que ses alliés. Peu de jours après cette entrevue, ces espérances vagues se transformèrent en promesses positives. Chigi ne pouvait pas les faire lui-même; mais son parent, son ami , le cardinal de Lugo, en ayant soin de se donner l'air d'agir de son propre mouvement , promit positivement la protection de Chigi, non-seulement pour la maison des Barberins, mais pour celle de dona Olimpia, offrant pour garantie de cette dernière promesse l'attachement sincère que le cardinal portait à don Camille et à madame la princesse de Rossano. De ce moment , François et Antoine Barberin fréquentèrent la cellule de Fabio Chigi , qui , se refusant toujours aux promenades dans les corridors, conservait par sa retraite une austérité apparente qui lui réussit on ne peut mieux.
Tandis que l'alTaire se nouait ainsi dans lombre, l'infatigable Azzolini prenait mille précautions auprès de toutes les personnes rassemblées au conclave , pour amener les esprits les plus opposés a la même idée. Tantôt, et sous la couleur de l'intérêt que tel ou tel cardinal indisposé paraissait lui inspirer, il répétait à leurs médecins que la longueur du conclave était la principale cause de leurs maladies; qu'il fallait les engager à prendre un parti prompt , sans quoi on risquait de demeurer encore tout un mois enfermé au Vatican. « Prenez-y garde , messiem's les docteurs , ajoutait-il , l'indécision dans ce cas peut devenir une maladie mortelle. »
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Des médecins de leurs éminences il passait à leurs confesseurs. Avec ceux-ci il traitait la question plus directement , leur faisait adroitement l'éloge de Chigi , et les assurait que les cardinaux , presque tous portés en sa faveur, n'attendaient qu'un conseil donné avec autorité pour en finir.
Mais l'homme qu'Azzolini entretenait avec le plus d'assiduité était lé père Chechi , prédicateur du conclave. Ce jésuite, homme d'esprit et assez éloquent, regardait, ainsi que sa compagnie , le cardinal Fabio Chigi comme l'un de ceux que sa piété et son habileté d'homme d'état rendaient le plus propre à porter remède aux maux qui venaient d'accabler le saint- siège. Ils voyaient d'ailleurs en lui un protecteur zélé de leur ordre; du moins en préjugeaient-ils ainsi, d'après l'ardeur avec laquelle Chigi s'était employé sous Innocent X à la condamnation des propositions de .Jansénius. Azzolini n'avait garde de dissuader le père Chechi à ce sujet; il lui présentait même, au contraire, Chigi comme un prêtre attaché aux doctrines des successeurs de Loyola, et qui deviendrait sans aucun doute pour eux un zélé protecteur, dès qu'il serait souverain.
Le père Chechi , naturellement imbu de cette idée , la caressa chaque jour davantage, à mesure qu'Azzolini, par ses discours insinuants, lui persuada toujours plus que la majorité des cardinaux lui saurait gré de publier en quelque sorte une opinion qui était celle de tout le monde , bien que personne n'osât la manifester le premier.
Les diètes forcées commandées par les médecins, les conversations des confesseurs et des conclavistes, et plus encore la netteté avec laquelle le père Chechi finit par désigner Fabio Chigi dans ses sermons, produisirent leurs fruits.
C'était le soixante et dix-neuvième jour que la majorité du sacré collège, également indécise, allait recommencer soii insignifiant scrutin, lorsque les principaux chefs des factions, qui s'étaient entendus d'avance , proclamèrent tout à coup le nom de Fabio Cliigi.
Il faut avoir assisté à des élections pour savoir combien peu de chose suffit pour décider des électeurs qui ont faim, ou seulement besoin dé prendre l'air, en faveur du premier
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venu. Les cardinaux vieux, ceux qui avec une santé délicate étaient exténués de fatigue et d'ennui; les éminences plus jeunes, et à qui leur vigueur, au contraire, faisait vivement désirer la liberté, tous, comme s'ils eussent reçu une commotion électrique, répétèrent comme malgré eux « Fabio • 'higi! Fabio Cliigi ! »
Les partisans du cardinal ne manquèrent pas de soutenir vivement ces acclamations; certains membres du sacré collège même, qui n'auraient certainement pas élu Chigi s'ils eussent eu le temps de la réflexion , cédèrent à l'entraînement général. On ne fit pas de scrutin ; Fabio Chigi fut élu par adoration , et a l'exception du cardinal Rosetti , qui le haïssait mortellement, tous allèrent à l'envi lui baiser les pieds.
Si dans rentraînement du sacré collège il y avait eu quelque peu de surprise, rien ne fut plus franc et plus général que l'enthousiasme et la satisfaction causés dans Rome par l'élection d'Alexandre Yll ; car c'est le nom que prit le nouveau pape. Le peuple lui témoigna son contentement et les flatteuses espérances que faisait concevoir ce nouveau règne par des acclamations et des réjouissances inusitées.
Le clergé, les grands, et tout ce qu'il y avait de personnes éminentes à Rome, mus par des sentiments semblables, s'empressèrent de saluer le nouveau souverain. Parmi les premiers qui félicitèrent Chigi de son élévation , on remarqua les princes don Camille Pamphile. Justiuiani, Ludovisi et le cardinal Maldachini. La princesse de Rossano ellemême , profitant de ce que le cérémonial n'était pas encore rigoureusement établi a la nouvelle cour, alla avec son flls don Juan demander la bénédiction du saint-père.
Au milieu de cette ivresse générale , seule , inquiète dans son palais , doua 01imi)ia méditait sur la conduite qu'elle avait à tenir en cette occasion solennelle. Dès que le nouveau pape avait été installé au Vatican, elle avait bien pris le soin de lui envoyer l'un des officiers de sa maison pour le saluer de sa part; mais cette démarche de pure étiquette devenait par cela même un acte insignifiant qui la lais.sait dans une indécision dont il lui tardait de sortir.
De tous les cardinaux quelle avait comptés au nombre de
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ceux qui lui étaient dévoués avant le conclave, elle ne vit revenir près d'elle que les Barberins et Azzoliiii. Tous lui tinrent à peu près le même langage, lui conseillant de se tenir à Técart, et de laisser aux princes de sa famille et à madame de Rossano, qui étaient déjk dans les bonnes grâces du nouveau pontife , le soin de veiller aux intérêts de toute sa maison. Mais au lieu de se rendre à ces sages conseils , (lonaOlimpia, comme toutes les personnes déchues, se laissa aller à son humeur et à la colère. Peut-être se fût-elle encore rendue aux raisons d'Azzolini et des Barberins , si elle n'eut eu à céder en cette occasion qu'à son fils et à ses gendres; mais ridée de voir sa belle-fide, la princesse de Rossano , accueillie par le pape , et d'être protégée par elle , la révolta. Devenant toujours plus inaccessible aux observations des trois cardinaux, elle se laissa aller a de tels emportements, qu'elle finit par leur dire « qu'ils la trahissaient, et qu'enfin elle aimerait mieux perdre jusqu'au dernier seqnin, plutôt que de devoir la conservation de ses biens à la princesse de Rossano. »
On jugea à propos de la laisser seule, espérant que la réllexion la ferait revenir a des idées plus raisonnables. Mais il n'en fut pas ainsi. Le lendemain de cet entretien, elle commanda l'un de ses équipages de gala, et après avoir cherché dans ses trésors ce qu'elle pourrait trouver de plus précieux par la matière et le travail, elle choisit deux vases d\)r qu'elle fit placer dans sa voiture. Entourée dun nombreux domestique, elle se fit conduire au palais pontifical, et s'avançant bientôt avec une assurance qui en imposa à tous ceux qui se trouvaient dans les pièces qui précèdent celle où se tenait le pape, elle chargea le majordome et le maître des cérémonies de l'annoncer, et se tint fièrement en attente, ayant a chacun de ses côtés un des gentilshommes cliargé des vases qu'elle venait oft'rir à sa sainteté.
Quoique le temps n'ait pas fait passer, tant s'en faut, l'usage d'offi'ir des dons à ceux que l'on espère se rendre favorable, il l'a singulièrement modifié; et il y aurait quelque chose de grossier et de brutal aujourd'hui à venir, ainsi que dona Uliinpia, présenter, même à un suballerne, le prix de
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sa coinplaisauco. Mais an temps de celte leiiiiiie il eu était autrement; l'échange des cadeaux était continuel, même entre les giands, et le refus indiquait seulement la disposition où l'on était à l'égard de celui qui offrait, sans que la susceptibilité du donataire ou du régalé fût mise enjeu. Pour Alexandre MI, ainsi que pour dona Olimpia, la question se réduisait donc a savoir si la belle-sœur d'Innocent X serait ou ne serait pas admise à la cour du nouveau pontife.
Alexandre était un homme dont la singularité, inaperçue jusque-là, se manifesta dès les premiers instants de son règne. Le jour de son élection, lorsqu'on le porta à Saint-Pierre pour la cérémonie de V adoration, il était tout en larmes, et l'on ne put le décider à s'asseoir, selon Tusage, au milieu de l'autel pour qu'on lui baisât les pieds. Craintif et honteux, il se tenait de côté et tellement sur le bord, qu'il faillit plusieurs fois à tomber. Dans le peu de paroles qu'il dit, il jura de rendre rigoureusement la justice et de ne pas s'entourer de ses parents; et enfin, l'un de ses premiers soins fut de faire placer sa bière près de son lit, afin, disait-il, de ne pas abandonner un seul instant l'idée de la mort.
Par une contradiction bizarre, il laissa percer presque en même temps son goût pour le luxe. Ses appartements, sa chambre surtout, furent meublés avec recherche. Pour ses vêtements pontificaux, il fit choisir les étoffes les plus belles, et n'employa que les ouvriers les plus habiles. Au surplus, naturel ou calculé, ce mélange de faste et d'austérité le servit on ne peut mieux auprès du peuple de Rome, qui sur ces deux indices se flattait d'avoir un pape selon son goût, puisqu'il lui rendrait rigoureuse justice et lui donnerait de belles cérémonies.
Au moment que dona Olimpia entrait au Quirinal , Alexandre était précisément occupé à essayer une paire de mules rouges, ornées de croix d'or, que venait de lui apporter Lazzagna, le premier cordonnier de Rome. « Mon cher, lui disait le pape, je ne suis content ni de la matière ni du travail. Cette chaussure est mal taillée, mal cousue, et en outre vous avez beaucoup trop ménagé l'or en brodant les croix. — Saint-père, quant à la croix d'or, je ferai humble-
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menl observer à sa sainteté, répondit l'arlisan, que je l'ai brodée précisément comme feu son prédécesseur m'ordonnait de le faire; For n'est pas fin. — C'est un tort, Lazzagna, dit le pape ; tout ce qui touche le serviteur des serviteurs de Dieu doit être pur; et si l'usage ne s'y opposait, je voudrais que ces croix fussent en diamant, parce que le diamant est plus pur que l'or. Entendez-vous, Lazzagna? — Oui, trèssaint père. — De même, ajouta Alexandre en mettant son pied sur la bière placée près du lit, afin de montrer les défauts de sa mule, celui qui travaille aux vêtements du successeur de saint Pierre ne doit rien négliger pour les rendre parfaits. Voyez : cette coulure est lâche, la coupe de la chaussure n'est pas assez échancrée par ici, et le pied n'est pas ■ suffisamment maintenu. 11 faut recommencer tout cela, Lazzagna ! — Comme il plaira à sa sainteté; mais... — Eh bien, quoi? — Le saint-père voudra bien prévenir son camerier pour qu'il s'entende avec moi... — Sur le prix, sans doute? Combien vous payait-on ces mules? — Dix écus romains, saint-père — On vous en donnera cinquante si elles sont telles que je le désire. »
Cet entretien finissait quand le cardinal Rospigliosi, secrétaire d'état depuis l'avènement d'Alexandre, entra d'un air préoccupé, et adressa quelques mots à l'oreille du pape pour l'avertir que doua Olimpia était dans l'antichambre, se proposant d'otTrir des présents à sa sainteté, et attendant la faveur de lui faire ses révérences. Sans s'émouvoir, Alexandre fit remettre sa chaussure en ordre par Lazzagna, et pria Rospigliosi de demander le maître des cérémonies. « Faites entrer, dit-il k celui-ci, l'officier qui accompagne la princesse de Saint-Martin. » Et comme Lazzagna, par respect, cherchait à sortir de la chambre : « Demeurez, lui dit le pape; j'ai encore quelques mois à vous dire. »
On introduisit alors l'officier de dona Olimpia, qui entra suivi de deux pages portant chacun l'un des vases d'or destinés h sa sainteté. Le messager s'acquitta de sa commission en offrant les dons de la part de la princesse de Saint-Martin, qui en outre demandait la permission de baiser les pieds do sa sainteté.
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« Dites à madame la princesse, répondit Alexandre d'une voix ferme, mais très-calme, que je ne reçois pas ses dons; que sous mon règne, les femmes n'obtiendront des audiences que pour les affaires les plus importantes, et quand leur présence prendra rimpoftanco d'un témoignage ; allez. » Comme l'officier et les pages hésitaient : « Sortez! » ajouta le pape avec un léger mouvement d'impatience.
Lazzagna partageait la haine que tout le peuple de Rome portait à dona Olimpia; aussi éprouva-t-il une satisfaction qu'il ne contint qu'avec peine, en entendant le nouveau pape refuser l'entrée de son palais à cette femme superbe. La joie et l'enthousiasme étaient peints dans son regard lorsque Alexandre le rappela vers lui. « Je voulais, mon cher Lazzagna, ajouta le saint-père, qui feignit de ne pas s'apercevoir que des larmes d'admiration s'échappaient des yeux de l'artisan, je voulais vous recommander de nous servit promptement. Les cérémonies de la prise de possession à Saint-Jean de Latran ont lieu dans quelques jours, ainsi je compte sur votre diligence. » Il ne fallut rien moins que le respect dû au pontife pour que Lazzagna gardât le silence, tant ce qu'il venait de voir et d'entendre l'avait émerveillé. Il se jeta'à genoux, et sans oser se permettre de loucher le pied d'Alexandre, il baisa la terre à quelque distance, reçut la bénédiction du pape et se retira.
Comme l'avait sans doute prévu le pontife, le témoignage de Lazzagna, présent au refus brusque donné a dona Olimpia, ne fut pas stérile. L'artisan n'eut rien de plus pressé que d'en raconter les détails à ses voisins, et en moins d'une heure toute la ville de Rome fut instruite de l'incroyable témérité de la princesse de Saint-Martin, et delà sévérité dont le pape avait usé envers elle. « Voilà un pape ! disait l'un ; il nous débarrassera enfin de cette sangsue ! — Non-seulement il ne veut pas d'elle, reprenait un autre, mais il ne veut favoriser aucun de ses parents. — Il l'a juré à son couronnement, faisait observer un troisième. — 11 a fait mieux encore, reprit un abbé qui écoutait, car il n'a pas permis qu'ils vinssent à Rome. — En vériié? — Rien n'est plus certain. Son frère aîné, Mario , qui arrivait en toute hâte de Sienne,
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\o lonili'maiii do son éleclion, a été obligé de relu'onsspi' rliPinin par ordre exprès du nouveau pontife. Tous ses neveux, et il en a six, sont également consignés à Sienne. Oh ! cette fois nous avons un grand pape! » A ces bruits, à ces nouvelles, auxquelles chacun prêtait fine oreille attentive, les louanges d'Alexandre allaient toujours en croissant; mais ce qui émerveillait surtout la populace, était l'humilité de ce pontife, qui ne voulait qu'un cercueil pour lui, et se proposait de rendre les cérémonies publiques si brillantes. Lazzagna était devenu une autorité; on voulait le voir, lui parler; tout le monde assiégeait sa boutique, et il n'était plus question dans Rome que de la bière que le pape avait près de son lit, des belles mules qu'il chausserait le jour de la prise de possession, et de la honteuse retraite de doua Olimpia.
Jusque-là l'enivrement causé par les vertus que l'on attribuait au pape avait tellement préoccupé jusqu'aux personnes de haut rang, que la vengeance que les victimes de dona Olimpia se proposaient de tirer d'elle était restée momentanément assoupie. Mais dès que la nouvelle du refus du pape se fut envenimée en passant à travers les bavardages de carrefour, il s'éleva bientôt un concert de voix qui toutes retentirent aux oreilles des cardinaux et du pontife, et demandèrent que l'on fît justice des crimes qu'avait commis la pricesse de Saint-Martin. Alexandre lui-même, qui n'avait peut-être voulu montrer qu'un simulacre de sévérité, fut effrayé du nombre des plaintes et de la violence des accusations portées contre la belle-sœur d'Innocent X. Partagé entre le désir de se montrer juste aux yeux du peuple, tout en iiyant pour la famille d'Olimpia les ménagements dont les Barberins avaient eu l'adresse de lui faire une condition pendant la tenue du conclave, il sentit aussitôt combien cetie affaire était grave et avec quelle prudence il fallait la traiter.
Quant cl dona Olimpia , atterrée par la manière dont elle avait été éconduite du palais pontifical, elle gardait le lit depuis le saisissement qui s'était emparé d'elle à la suite de celte humiliation. La seule personne de sa famille dont elle reçut les soins et avec qui elle voulut converser, était le
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prince don Pamplulo son (ils. Elle tolérait parfois la présence de ses gendres et de ses filles, mais sans pouvoir supporter même l'idée de voir la princesse de Rossano, qui lui était devenue odieuse. Dans Texcès de son dépit et de sa colère, elle attribuait aux conseils de cette jeune femme le traitement rigoureux qu'elle avait éprouvé, se figurant que la princesse usurpait déjà auprès du nouveau pontife un ascendant et une autorité qui la faisaient mourir de jalousie.
a Celte femme causera ma mort! répétait-elle à Antoine Barberin et à Azzolini, les deux personnes devant qui elle s'ouvrait avec le plus de confiance depuis sa disgrâce. Aidezmoi à me débarrasser d'elle ! Il n'y a qu'elle qui me gène, qui me nuit! sans elle le pape m'eût écoutée, j'en suis certaine ! » Et en tenant ce langage dona Olimpia pleurait et se roulait sur son lit. Vainement les deux cardinaux s'eflorçaient-ils par leurs raisonnements de lui démontrer l'invraisemblance de ses suppositions. « La rigueur que vous a montrée le saint-père, faisait observer Azzolini, ne vous est pas particulière, madame. Sa sainteté avait déclaré avant que vous ne vous présentassiez devant elle, qu'elle ne recevrait aucune personne de votre sexe. — JEt pourquoi donc la princesse de Rossano a-t-elle été reçue avec son iils?» s'écria dona Olimpia, se levant furieuse sur son séant, puis retombant tout h coup sufToquée par la colère.
Antoine et Azzolini s'éloignèrent un instant en déplorant l'aveuglement oii la passion jetait dona Olimpia, lorsqu'elle les rappela près d'elle. «Antoine, dit-elle, quoique vous m'ayez donné bien des témoignages de sincère attachement, je vous demanderai encore un service. — Lequel, princesse? — Je vais vous paraître déraisonnable et vous m'en voudrez ; mais c'est la dernière démarche que je vous prierai de faire en ma faveur! — De quoi s'agit- il, madame? — Allez chez le pape, obtenez de lui qu'il me reçoive ! 0 Antoine ! dit-elle en lui secouant les mains avec vivacité, faites cela pour moi, pour notre famille; Antoine! vous comprenez? pour toute notre famille ! »
Le cardinal Azzolini , effrayé de ce nouveau projet , crut devoir en détourner l'exécution dans l'intérêt de donaOlim-
tilÔ DONâ olimpia.
pia et du cardinal Antoine lui-même. Avec cette subtilité d'expression qui lui permettait d'exposer la complication des affaires les plus délicates sans effleurer même la susceptibilité de ceux qu'elles concernaient, il donna h entendre que la cause et les biens des familles Pamphile et Barberine réunies seraient beaucoup plus utilement défendus par les parents de dona Olimpia que par la princesse elle-même; que ses enfants et ses gendres étaient les avocats nés de cette cause depuis la mort d'Innocent, tandis qu'au contraire la moindre requête adressée directement par la personne h laquelle la haine populaire s'était attachée, rendrait foute faveur impossible.
Azzolini parla longtemps, et le cardinal Antoine partageait entièrement son avis, lorsque dona Olimpia, qui paraissait avoir écouté avec un grand calme, l'interrompit tout à coup : « Vous avez raison, éminence, dit-elle; mais s'il faut conserver quoi que ce soit par la proteclion de la princesse de Rossano, mieux vaut tout perdre. » Puis, s'adressant au cardinal Antoine : « Allez parler au pape, » lui répéla-t-elle en ayant plutôt l'air de lui donner un ordre cette fois que de lui demander un service.
Kn sortant du palais Pamphile, les deux cardinaux se communiquèrent les craintes que leur faisait concevoir l'entêtement de dona Olimpia. ((Cette femme veut assurément sa perte, dit Azzolini, et je suppose que vous serez assez prudent pour ne pas faire ce qu'elle désire. — Comment l'éviter? demanda Antoine; cela ne m'est pas possible. — Vous avez tort pour elle et pour vous. — J'espérais, dit Antoine avec quelque hésitation, que vous m'accompagneriez chez le saint-père pour faire celte demande. — Vous avez ou tort, répondit Azzolini avec fermeté. J'estime celte démarche trop dangereuse pour y prendre part; el je veux y rester étranger, afm de me conserver la faculté d'obvier au mal si cela est possible, quand il sera fait. »
Antoine avait de la faiblesse dans le caractère, et quoique la raison lui fît partager le sentiment d'Azzolini, il n'eut pas la force de résister à la volonté passionnée de dona Olimpia. 11 demanda une audience au pape dans laquelle il réclama
DONA OLIMFIA. Ail
pour elle la faveur de venir saluer sa sainteté. « Mon frère, répondit Alexandre sans témoigner aucun genre d'énioiion à cette requête, je sais les liens qui unissent la famille Paniphile à celle des Barberins. Je n'oublierai pas non plus Topinion trop flatteuse que vous et vos parents avez conçue de moi. J'aurais donc tort de blâmer dans les autres un sentiment de reconnaissance que j'éprouve moi-même. Mais vous avez été si longtemps près du trône, vous avez même si longtemps partagé les devoirs du souverain, que vous ne pouvez avoir oublié les chagrins qui y sont attachés. Il se passe peu de jours sans que le chef de l'état ne soit obligé de faire taire en lui Thomme. C'est ce qui m'arrive aujourd'hui ; je voudrais vous être agréable et ne le puis pas. — Mais, saint-père, si vous jugez devoir user de rigueur envers la princesse de Saint-Martin, ne pourrait-on pas faire valoir en sa faveur l'intérêt des princes et princesses de sa famille? Ne craignez- vous pas que la sévérité-que vous montrerez h l'égard de la mère ne devienne une injustice, et, j'oserai le dire, une cruauté envers les enfants? — Vous savez trèsbien, mon cher monsieur Barberin, que je n'ai l'intention d'être injuste ni cruel envers la famille Pamphile et la vôtre, répondit le pape en souriant ; mais pour acquérir le droit d'exercer cette indulgence, peut-être serait-il bien d'être sévère à l'égard de quelqu'un. Je vous avouerai confidentiellement que je suis fort tourmenté de la gravité des charges qui s'élèvent de tous côtés contre dona Olimpia , et vous seriez effrayé si vous voyiez le nombre des requêtes qui nous ont été envoyées de toutes les parties de l'Italie pour répéter les sommes immenses que cette femme a extorquées. Depuis les plus humbles ecclésiastiques jusqu'aux membres du sacré collège et aux princes, il n'est personne que cette femme n'ait rançonné d'une manière odieuse. Il y a cent affaires ici dont la moindre pourrait donner lieu à un procès capital. » En s'exprimant ainsi, le pape indiquait du doigt une masse énorme de dossiers vers lesquels il entraîna le cardinal Antoine. « Tenez, ajouta-t-il, venez voir : d'autant mieux que je pourrai profiter en cette occasion de vos lumières et de votre longue expérience. Voici par exemple les
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]-equèles de vingl-deux couvents dont les biens ont été saisis, parce que les supérieurs se sont refusés à payer le rachat que dona Olimpia leur avait imposé ; ici c'est une famille qui réclame deux mille écus romains payés d'avance pour l'achat d'un bénéfice en faveur d'un de leurs parents qui est mort avant de l'avoir obtenu. Mais voilà, je crois, ajouta le pape, l'un des derniers exploits de dona Olimpia : c'est la pétition de monseigneur Arriberti, vous savez? ce prélat sans consistance et sans capacité, à qui dona Olimpia a vendu la charge de gouverneur de Rome, pour laquelle elle reçut d'avance douze mille écus romains la veille de la mort d'Innocent X. Par cela vous pouvez juger du reste. Toutes ces plaintes se ressemblent, et elles se montent à plus de six cents. »
11 y eut un moment de silence a la suite de cet examen, et le pape s'assit et engagea Antoine à en faire autant : « Je vous dirai, monsieur le camerlingue, ajouta le saint-père, que je me propose de vous communiquer, ainsi qu'à plusieurs de messieurs les cardinaux, tous les détails de celte affaire quand les pièces auront été mises en ordre. Mais puis- (pie le hasard y a porté notre attention, je vous consulterai d'avance. Toutes ces requêtes que vous voyez sont accompagnées des instances les plus pressantes de livrer la princesse de Saint-Marliu à la justice. Vous ne pouvez ignorer (lu'à Rome une bonne partie des grands et tout le peuple demandent ouvertement sa punition. En sorte que, sauf a gagner du temps pour se ménager les moyens d'être moins rigoureux, et en attendant l'instruction du procès qui sera encore fort longue, il serait peut-être à propos de demander à dona Olimpia qu'elle rendît des comptes. Qu'en pensezvous? »
Le pauvre cardinal, qui avait couru assez justement le môme danger quelques années avant, était peu disposé à faire une réponse. Aussi le pape, qui tenait bien moins à connaître son avis qu'à lui faire sentir qu'il avait l'œil sur les simoniaques et les exacteurs , ajouta-t-il sans le questionner de nouveau : «C'est que, d'après les informations très-exactes qui nous ont été fournies, il est prouvé que la
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princesse de Saint-I\Iartin, oulres les revenus ordinaires, a fait passer dans ses coffres deux millions et demi de ducats d"or (20,000,000 de francs) dont l'emploi n'est pas connu. »
Ces derniers mots furent un coup de foudre pour liarberin, à qui dona Olimpia avait fait redemander a peu près la même somme, lorsque lui et sa famille avaient été poursuivis par Innocent X. «Saint-père, dit enfin Antoine lorsqu'il se fut un peu remis, il ne me reste plus qu'à implorer votre clémence en faveur de la princesse de Saint-Martin. — Nous aurons plus de clémence pour la personne de dona (Uimpia. dit le pape, quelle n'en a eu pour votre maison. » Le cardinal à ces mots baissa les yeux; mais après un moment de silence, il répliqua avec assez de vivacité « qu'il souhaitait que sa sainteté pardonnât à dona Olimpia de la même manière que sa maison lui avait pardonné. »
Le pape piqué fut sur le point de le laisser voir ; mais reprenant sa gravité accoutumée : « A'ous lui avez pardonné, ajouta-t-il, parce que ce pardon vous a profité. Nous ne pouvons agir de même, parce que ce pardon serait préjudiciable à notre conscience. »
Le pape se tut ; le cardinal, sans rien répliquer, prit congé de lui en observant avec rigueur toutes les cérémonies d'usage, et alla aussitôt rendre compte à dona Olimpia du mauvais succès de sa démarche, sans lui cacher même les dispositions peu favorables que paraissait avoir le pontife à l'égard de leurs deux familles. Sans rapporter en détail toutes les charges amoncelées contre elle , dont Alexandre avait connaissance, Antoine ne lui laissa pas ignorer cependant que les renseignements fournis au pontife étaient de nature à faire croire que quelque serviteur d'Olimpia avait trahi sa confiance. Les soupçons tombèrent naturellement sur Fagnani, qui, de confident intime et de directeur des intérêts de la famille Pamphile. avait abandonné dona Olimpia depuis sa disgrâce, pour faire sa cour au nouveau pape.
Ces tristes nouvelles eurent au moins le bon eftet de délivrer dona Olimpia de ses incertitudes et de la forcer à envisager sa nouvelle position sous son véritable point de vue. Elle reconnut que, si Antoine avait poussé le dévouement
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pour elle jusqu'à s'exposer à la mauvaise humeur du pape, Azzolini ne s'était pas montré moins attaché à ses intérêts en condamnant d'avance une démarche dont l'issue avait été si fâcheuse. Quoique avec peine, elle Ht taire la jalousie que lui inspirait la princesse de Rossano, et pour profiter de l'influence de cette jeune femme auprès du nouveau pape, sans que son orgueil en souflVît, elle appela plus souvent près d'elle son fils doni Camille, le consulta, lui donna des instructions pour la conduite des affaires de la famille, et afl'ecta même de téuioigner publiquement au jeune prince une coniiance et une espèce de tendresse qu'elle ne lui avait jamais montrées.
Ce fut là la dernière lueur du génie de doua Olimpia. Sa volonté triompha encore cette fois de ses passions; et par l'intermédiaire de son fils, du fond de son palais, elle eut Fart de prescrire à ses filles, à sa bru, à ses gendres, tout ce qu'il était à propos de faire auprès des cardinaux, des princes et des grands de Rome, pour les effrayer sur les suites dime enquête et d'un procès oii tant de personnes risquaient d'être compromises, et dont l'éclat en Europe pourrait porter un si grand préjudice au gouvernement du saint-siége. Attaquant le mal dans sa racine, elle pria Azzolini de faire comprendre à Rasponi ainsi qu'à Fagnani tout le danger qu'il y aurait à revenir sur ce qui était fait depuis si longtemps, et par le concours de tant de personnes qui ne pourraient peut-être pas dénoncer les autres sans se comprometire elles-môines. Cette considération, dont doua Olimpia avait calculé toute la puissance, et qu'Azzolini fit valoir avec une rare habileté, rendit tous les gens de la cour plus circonspects sur les accusations qu'ils lançaient contre dona Olimpia , et tint en bride les deux hommes dont cette femme soupçonnait la fidélité. Les requêtes et les plaintes n'arrivèrent pas moins de toutes les provinces; mais de ce moment elles restèrent enfouies dans les offices, sans qu'on les fît connaître, et bientôt on répandit dans le public que l'enquête se continuait avec soin, mais que la complication des détails était telle, qu'il était impossible de prévoir quand s'ouvrirait le procès.
Azzolini, qui conduisait toute cette affaire sans paraître y
prendre part, n'était occcupé que de gagner du temps. Fort avant dans la confiance du saint-père, et porté a servir autant qu'il le pourrait dona Olimpia et les Barberins, le point de vue purement politique sous lequel il envisageait la position de la princesse de Saint-Martin donnait à sa conduite une certaine franchise qui Hii conciliait les deux parties opposées. Après s'être assuré que dom Camille et la princesse de Rossano étaient à peu près parvenus à calmer toute la prélalure et les grands de Rome, soil par lespérance de faveurs qu'on pourrait faire obtenir aux uns, soit en intimidant les autres par la menace de divulguer leurs méfaits, il commença à entretenir le pape sur les dangers que présentait une procédure dont il était absolument impossible de calculer les résultats. «Faites attention, répétait-il au saintpère , que dona Olimpia n'est que le dernier anneau d'une chaîne qui remonte jusqu'à Urbain VIII. Vous ne pouvez vous dissimuler qu'en faisant restituer des sommes acquises n'importe comment , par dona Olimpia, vous prenez avec vous, avec les grands et avec le peuple, l'engagement de faire rendre gorge à tous ceux, quels que soient leur dignité ou leur rang, qui, depuis vingt-trois ans, se trouvent dans les mêmes conditions qu'elle. Or votre sainteté a une trop grande expérience des affaires pour ignorer qu'une telle opération est matériellement impossible. Après la révision des comptes sous le règne d'Innocent X, viendrait forcément celle des sommes qui ont été détournées pendant le pontificat d'Urbain VIII. Le nombre des coupables, et des grands coupables, serait immense, effrayant! et vous savez, saintpère, que si vous les décimiez vous seriez obhgé de les faire saisir dans les églises, dans les palais de Rome, et jusque dans le Vatican. Croyez-vous, ajoutait Azzolini, qui voyait le pape redoubler d'attention , que Ton vous saura gré de n'avoir puni qu'un coupable, quand chacun sait qu'il y en a des milliers? Rappelez-vous l'effet qu'a produit le supplice de Mascambruno : on a plaint cet homme quant on a vu que les rigueurs lui étaient exclusivement réservées; et au lieu de trouver Innocent X juste, peu s'en est fallu qu'on ne le taxât de cruauté. Ah ! saint-père, ajouta le cardinal, avec la
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complication dont les événements de ce monde sont ordinairement frappés, il est si rare que les souverains puissent être rigoureusement équitables, qu'ils sont bien heureux que Dieu leur ait mis la miséricorde et la clémence au cœur ; car sans cela je ne sais comment ils s'y prendraient la plupart du temps pour se tirer d'embarras. »
Malgré sa gravité ordinaire, le pape ne put s'empêcher de sourire du tour plaisant qu'Azzolini donnait à une réflexion dont la profondeur et la vérité le frappaient, a Eh bien ! que pensez-vous que Ton doive faire? demanda-t-il. — Infliger une punition prompte et apparente. — Etrange clémence I observa Alexandre. — Mais je n'ai point conseillé à votre sainteté, reprit le cardinal , d'accorder un pardon qui exciterait peut-être une sédition parmi le peuple. Je pense, je suis certain môme que l'objet principal que vous devez poursuivre dans cette circonstance est de faire tirer en longueur et de mettre peu à peu en oubli un procès qui deviendrait fatal aux trois quarts des grandes maisons de Rome et au saint-siége même. Qu'on en allonge autant qu'il se pourra l'instruction ; mais pour votre sûreté comme souverain, et pour la satisfaction du peuple qui crie encore vengeance, infligez de votre propre mouvement une peine qui précédera les efîets de la justice. On vous en saura bon gré, et trèscertainement vous serez moins sévère que ne le seraient des juges... Tenez, il me vient une idée, continua Azzolini, cpii s'aperçut que le pape comptait sur les ressources de son esprit; elle vous sourira peut-être. Vous savez qu'Innocent X a supprimé le marché aux fruits qui se tenait sur la place Navone, sous le prétexte d'y placer les matériaux et les ouvriers employés aux travaux de l'église de Sainte-Agnèse et du palais Pamphile? Cette suppression contrarie singulièrement le petit peuple de Rome, et l'encombrement des pierres ot des chari)entes dans la place est souvent une occasion de disputes, .sans compter que quand la populace se mutine elle devient fort difficile à réduire dans un lieu hérissé de remparts d'où on ne peut la débusquer. Condamnez dona Olimpia, non-seulement à terminer l'église de .Sainte-Agnèse, mais k faire déblayer la place; puis rétablissez le marché
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aux fruits et aux li'gunies, en ayant soin de ne faire payer aux marchands qui y viendront que le tiers du droit qu" Innocent exigeait deux, et je serais bien trompé si ce préambule ne calmait déjà beaucoup les esprits. Mais il faut faire plus encore, et combiner une mesure de prudence indispensable avec un acte de sévérité apparente qui vous laissera tout le temps de réfléchir sur la conduite que vous aurez à tenir ensuite. 11 ne faut pas se dissimuler que la haine de la populace de Rome envers dona Olimpia est poussée à un excès incroyable, et qu'il ne se passe guère de semaine sans que sa vie ne courre des dangers très-grands. Exilez-la, envoyez-la à la forteresse d'Orvietto, ou bien que Ion dise seulement qu'elle y est, et qu"on la consigne chez elle à Viterbe pendant linstructiun du procès. Vous connaissez la mobilité des Romains : quand dona Olimpia ne sera plus dans leur ville ils s'en occuperont beaucoup moins. Son fils dom Camille et la princesse de Rossano, qui sont aimés du peuple, viendront s'établir au palais Pamphile. Ils veilleront au déblayement de la place, à l'achèvement de l'église. Leur présence dans ce lieu en éloignera les rassemblements tumultueux qui s'y forment habituellement; et enfin, votre sainteti- !?'etant assurée de la personne de l'accusée et faisant instruLi'e son procès, on sera bien forcé d'attendre patiemment.
L'opinion d'Azzolini parut si sage au pape, qu'il envoya presque aussitôt à dona Olimpia l'ordre de sortir de Rome sous deux jours. Dom Camille, qui n'était pas dans les secrets de cet exil, craignant, ainsi que toute sa famille, que cette peine n'entraînât immédiatement le séquestre de leurs biens, courut chez le pape pour lui demander audience. Mais Azzolini, qui était en ce moment avec le pontife, fut chargé de dire au prince « que sa sainteté avait résolu de ne voir personne de la maison de madame sa mère avant qu'elle ne fût sortie de Rome, conformément à Tordre qui lui en avait été donné. » Quelques mots d'amitié que le cardinal ajouta a cette réponse officielle calmèrent les inquiétudes du prince et le décidèrent a engager sa mère à partir.
Pour éviter les injures et les violeuces que le peuple, ni-
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struit de cette nouvelle, se proposait de prodiguer à doua Oliinpia au moment de sa sortie de Rome, dom Camille, que le malheur de sa mère rendait plus tendre envers elle, prit soin de la faire sortir de son palais la veille du départ. Il monta avec elle dans une voiture de louage dont les portières étaient fermées, et parvint ainsi à la faire sortir de Rome sans qu'elle ni lui fussent reconnus. Le môme soir ils s'arrêtèrent à Monte-Rosi, où ils étaient convenus de se reposer, pour que dona Olimpia y reçût les adieux de toute la famille. Les princes et princesses Justiniani, Ludovisi et de Rossano ne tardèrent pas h les rejoindre, et quoiqu'il y eût certainement quelque chose de sincère dans les consolalionsque les enfants donnèrent a leur mère, ainsi que dans les regrets qu'exprima dona Olimpia de les quitter, la plus grande partie de cette entrevue fut toutefois employée à chercher et à recommander les moyens d'empêcher le séquestre des biens, et de rendre l'instruction du procès aussi longue et aussi difficile que l'on pourrait.
Le cardinal Maldachini fut le seul de la famille qui ne vit pas sa tante en cette occasion. Le caractère de dona Olimpia lui faisait horreur.
Un assez bon nombre des amis de la princesse de Saint- Martin vinrent aussi à Monte-Rosi pour lui faire leurs adieux. Les Barberins ne se sentirent pas assez de courage pour risquer le ressentiment du pape en allant accomplir ce devoir, et de tout le sacré collège, parmi lequel il y avait un bon nombre de cardinaux qui s'étaient enorgueillis, sous le règne d'Innocent X, de l'accueil et des grâces que leur faisait dona Olimpia, il n'y eut que Gualtieri et Azzolini qui voulurent la voir à ce moment suprême.
En serrant leurs mains, la princesse do Saint-Martin éprouva un sentiment de joie intérieure qui lui avait toujours été inconnu. Ce ne fut qu'un éclair; mais enfin son front, déjà chargé d'années, se dérida un moment; son cœur s'épanouit, et elle apprit ce que vaut un témoignage d'amitié, donné non-seulement sans intérêt, mais en face d'un danger. Elle versa des larmes qui lui furent douces.
Il y eut entre les deux éminences et elle une longue cou-
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versation, où on lui traça la conduite qu'elle devait suivre. Azzolini surtout lui iit sentir de quelle importance il était pour elle qu'elle se fît oublier et qu'elle laissât à sa famille, et particulièrement au prince son fils, le soin de toutes ses affaires. Sans lui révéler entièrement les promesses que le pape avait faites au conclave, et ses intentions bienveillantes envers les deux familles Pamphile et Barberine, il lui lit entendre qu'avec de la patience et une grande discrétion de sa part, on parviendrait à assoupir l'afTaire du procès. On se sépara; les parents et les amis rentrèrent dans Rome, et dona Olimpia , conduite par son fils , ne tarda pas à arriver h Viterbe.
Cependant le pape avait déjà chargé une congrégation d'examiner les plaintes portées contre dona Olimpia pour régulariser l'instruction de son procès, lorsqu'un malheur aussi terrible qu'inattendu vint frapper Rome, ainsi que presque toute l'Italie. La peste se déclara tout à coup dans cette ville et y répandit la consternation et la mort. Les progrès du mal furent si rapides et fépouvante si grande, que tout ce qu'il y avait de personnes éminentes et riches s'enfuirent. Un grand nombre d'églises restèrent désertes; les écoles, les tribunaux furent fermés. On cerna le faubourg du Transtevere avec des palissades, et l'île do Saint-Barthélemi, sur le Tibre, fut transformée en un vaste hôpital, où les malfaiteurs étaient chargés de transporter les malades. Comme il arrive presque toujours pendant ces calamités, des malveillants voulurent en profiter pour conspirer contre le peu d'ordre qui régnait encore. La reine Christine de Suède, qui était h Rome depuis quelque temps, ayant donné congé à un corps de troupe espagnole qui lui servait de gardes, avait excité la haine d'une certain Adrien Velli, valet de chambre de fambassadeur du roi d'Espagne. Ce VeUi trama un vaste complot, au moyen duquel lui et ses complices se proposaient de mettre le feu h plusieurs magasins de Rome, de saccager la ville, et enfin de faire la reine Christine et le pape prisonniers, le tout pour venger le prétendu tort fait par celle princesse à la garde espagnole.
La veille du jour où cette conspiration devait éclater, la
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princesse de Rossano, qui, ainsi que le prince son mari, n'avait pas voulu quitter Rome pendant le danger, reçut les aveux d'un homme du peuple, qui vint lui découvrir le projet et les noms de ses complices, en se mettant sous sa protection et demandant sa grâce. La princesse lit aussitôt prévenir le pape et la reine du danger qu'ils couraient, et malgré tout ce que le fléau qui régnait dans la ville pouvait présenter d'effrayant, elle et son mari rassemblèrent le peu de troupes qu'ils purent trouver, et allèrent saisir les conjurés ainsi que les armes qu'ils avaient mises en dépôt, près de Saint-Sylvestre du Quirinal,et à Saint-Charles des Qiiatre-Fonfaines. Le pape eut peur et voulut s'enfermer avec les cardinaux dans son palais. Mais doin Camille et sa femme, qui par leur fermeté s'étaient rendus maîtres des principaux conjurés et de leurs armes, arrivèrent au Vatican au moment que le pontife méditait cet acte de faiblesse. Dom Camille s'efforça de lui faire changer de résolution en l'assurant que cette conduite timide ranimerait l'audace des malfaiteurs. Depuis longtemps déjà il s'épuisait en raisonnements auprès du pape, lorsque la princesse de Rossano se tournant vers Sforza, Azzolini, Aldobrandini, Maldachini, et quelques autres cardinaux qu'elle connaissait pour des hommes résolus : «Allons, allons, éminences, leur dit-elle, le temps presse, ne le perdons pas en paroles. Que ceux de messieurs les cardinaux qui n'ont peur ni de la peste ni des conjurés veuillent bien se montrer dans la ville, et leur présence fera rentrer tout dans l'ordre. » Cette allocution faite parla princesse dont on connaissait déjà la conduite courageuse, entraîna presque tous les cardinaux. Dom Camille descendit pour diposer les troupes qui l'attendaient à la porte du palais, et lorsque le pontife vit que presque tout le sacré collège se mettait en marche, il se décida à no point l'abandonner. Escorté d'ime faible troupe que dirigeaient dom Camille et la princesse, le pape entouré des cardinaux, après avoir traversé nue partie de la ville à pied, entra dans Sainlc-.Marie-Majeure, où il lit une prière, puis parcourut de la même manière d'autres quartiers de Rome au retour, recommandant le courage aux malades, donnant sa bénédiction au peuple, et rendant aux
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liabitants de Rome la confiance en son gouvernement, qiio le projet de quelques criruinels furieux avait failli leur faire perdre.
On s'explique facilement quau milieu de calamités et de désordres de cette espèce, l'instruction du procès de dona Olinipia fut interrompue, oubliée même, comme toutes les affaires de ce genre. Lorsque la contagion commença à faire moins de ravage, et que les esprits purent reprendre quelque liberté, les deux souvenirs qui restèrent gravés dans la mémoire des Romains furent la faiblesse du pape et le courage héroïque qu'avait montré la princesse de Rossano. De toutes les grandes dames, c'était la seule qui n'eût pas quitté Rome; car la reine Christine elle-m<!me, après la conjuration de Velli, en était sortie pour passer en France. Aussi l'épouse dedom Camille était-elle devenue Tidole des Romains.
Cependant la peste étendait ses ravages sur bien d'autres lieux, et Viterbe fut un de ceux qui eut le plus à en souffrir. Dona Olimpia, reléguée dans cette ville, n'osait enfreindra les ordres du pape en en sortant sans permission. Epouvantée cependant par les progrès de la maladie, elle envoya un exprès à Alexandre pour lui demander la faveur d'habiter son château de Saint-Martin, situé dans la campagne, à quelque distance de Viterbe. Le pape, qui avait encore plus peur qu'elle en ce moment, fit droit h la requête, sans savoir même ce qu'on lui demandait, et la princesse s'enfuit en toute hAte dans un lieu où elle se flattait, mais bien vainement, de se soustraire à l'influence d'un air qui régnait dans toute l'Italie en ce moment. Son domestique avait déjà été fort diminué à Viterbe par la maladie, et ce ne fut pas sans peine qu'elle put rassembler suffisamment de serviteurs pour la suivre a sa nouvelle habitation. Mais elle ne tarda pas h se repentir du parti qu'elle avait pris, car il sembla que la peste s'acharnait avec une fureur particulière au château do Saint -Martin. Les chevaux furent frappés les premiers; aussi après quelques jours, tout moyen de transport étant devenu impossible, on ne put plus renouveler les provisions, en sorte que les habitants du château de Saint-^lartin furent tout à la fois exposés a la maladie et à la famine. La terreur
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s'empara de ton? les gens de service. Femmes el liommes, ceux d'entre eux au moins qui n'étaient point encore atteints du mal, s'évadèrent durant la nuit, en profitant du désordre qui régnait pour dérober quelque objet précieux qui leur tînt au moins lieu de leurs gages. Il ne restait plus au château que quatre personnes, dona Olimpia et deux servantes, toutes trois déjk malades, puis un valet d'écurie, qui jusquelà ayant échappé à toute intluence morbide, faisait à lui seul le service de la maison. Un soir, après avoir barricadé soigneusement les portes d'entrée et s'être mis au lit, il fut pris avec tant de violence par la maladie, qu'il ne se releva plus, et mourut le jour suivant, dans un corps de logis assez éloigné du palais. Douze heures après, les deux servantes éprouvèrent le même sort, tellement que dona Olimpia, déjà malade, alitée, enfermée seule dans sa chambre, survécut à toute sa maison.
Dieu seul a pu savoir les tortures que cette femme éprouva, lorsque criant en vain dans son palais pour être assistée, elle vit s'approcher la mort, sans avoir pour soutien et consolation ni les secours spirituels, ni la mam d'un parent, pas même celle d'un serviteur.
Partout alors chacun était tellement préoccupé du soin de sa conservation personnelle, que le bruit dé cet accident ne parvint à Rome qu'un mois après. Dom Camille, dès qu'il l'apprit, vint en toute hâte à Saint-Martin pour rendre les derniers honneurs à sa mère. On fut obligé d'enfoncer les portes du palais, qui étaient resté barricadées, et l'on prit toutes les précautions sanitaires pour pénétrer dans cette demeure de mort. Le prince, qui depuis plusieurs mois remplissait à Rome les fonctions de commissaire de santé, avec le prélat Rasponi, dirigea tous les détails de cette opération dangereuse. On alluma de grands feux dans les cours, dans les péristyles et jusque dans les appartements, à mesure que l'on y pénétrait. Tous les objets inutiles, ou dont on avait lieu de redouter le contact, furent brûlés, et l'on redoubla de précautions en entrant dans la chambre de dona Olimpia. Son corps, déjà défiguré par la putréfaction, était gisant à terre; et à juger par ratiilude qu'il avait conservée, on pou-
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vait présumer que la princesse était tombée dans un trajet qu'elle avait 1" intention de faire dans sa chambre. On la trouva non loin d'un secrétaire demeuré ouvert. Elle était entourée d'une couverture dont elle paraissait s'être servie comme d'un refuge pour mourir, car ses bras croisés sur la poitrine étaient encore engagés dans lés replis de son enveloppe.
Ce serait une narration longue et trop repoussante que de dire en détail les soins étranges qu'il fallut prendre pour dégager le cadavre de cette femme de tout ce qui l'entourait. Le prince, aidé de deux personnes de confiance, accomplit ce pénible devoir avec autant de prudence que de courage. Mais au moment où le corps de doua Olimpia fut soulevé pour être placé sur un brancard, la tête, entraînée par son propre poids, étant venue a tomber de côté, il s'échappa de la bouche quatre énormes diamants que la défunte y avait introduits, probablement pour les soustraire à la rapacité des étrangers après sa mort. Le prince, qui connaissait ces pierres, dont la valeur s'élevait au moins à six cent mille francs, les recueillit dans un vase. Ce fut un spectacle étrange que l'éclat de ces diamants s'échappant tout à coup de ce cadavre informe, et il sembla que dona Olimpia, dont toutes les pensées, toutes les actions durant sa vie, n'avaient été employées qu'à amasser des richesses, ne rendît l'âme qu'à ce moment.
Dom Camille fit transporter le corps de sa mère à Yiterbe, où il le fit déposer dans léglise, pour attendre que des circonstances plus opportunes lui permissent de lui faire élever un tombeau dans léglise de Sainte-Agnèse, où elle avait toujours témoigné le désir d'être enterrée.