‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 21 sur 29 · I.\ l'REMlKKE t.UM.UllNION · texte numérisé non relu

I.\ l'REMlKKE t.UM.UllNION

Cette bonne iioiiveilt' et rinvitation qui lui était faite de demeurer, mirent Kdmond plus à Taise devant le portrait; il se crut suflisanmient autorisé à user de rette distraction pour assurer consciencieusement la comtesse que le temps ne lui avait pas paru long dans la solitude.

Louise de Soulanges courait vers sa seizième année. Grande et bien faite, Tair enfantin de sa physionomie et le laisseraller des mouvements de son corps, formaient un contraste singulier avec ce que Ton découvrait dans Fensemble de sa personne, de la jeune femme déjà formée. Ses yeux exprimaient tout à la fois la pénétration d'une intelligence vive et le défaut absolu d'expérience. Au résultat cette combinaison faisait naître sur la physionomie de cette jeune personne une expression ineffable de bonté confiante, privée de toute coquetterie. Toutes ces nuances avaient été fort halnlement saisies par l'artiste, et M. de Lébis, soumis a l'influence de son talent, ne savait, en considérant l'ouvrage, lequel- le touchait le plus, ou de la jeune fille encore enfant qu'il y trouvait, ou de la jeune femme à laquelle tout semblait lui présager qu'il dût un jour unir sa destinée.

Rien n'est si étrange que le genre d'émotion causée pai- le jiortrait d'une personne qui iibus intéresse déjà vivement, mais que l'on ne connaît qu'imparfaitement encore. A la ressemblance de ceux dont les traits et l'expression nous sont familiers, nous pouvons suppléer ce qui manque, ou refuser totalement notre approbation. Mais quand le modèle ne nous est appai-u que muet et immobile sous le voile des bienséances du monde, un portrait comme celui que regardait M. de Lébis devient en quelque sorte la personne même. Il semble que Ton fait connaissance avec elle. On la regarde, on la considère de près; une insatiable curiosité nous entraîne à étudier minutieusement sur la peinture tous les plus légers accidents d'une physionomie que Ton n'oserait jamais observer ainsi sur la personne même; et il n'est pas jusqu'à cette espèce de complaisance que semble mettre un portrait à se laisser regarder sans impatience et sans honte, qui ne fasse illusion; une intimité imaginaire s'établit entre la personne qui regarde et celle qui est regai'dee.

Ii66 La premikre communion.

Edmond de Lébis en était là, quand madame de Soulanges rentra dans le cabinet.

— Je vous ai fait rassurer sur Télat de ma fille, dit-bile, mais à présent vous pouvez être parfaitement tranquille. Ce n'est rien; et ce qui m'a pris le plus de temps, a été de calmer la petite Joséphine, qui ne pouvait se consoler d'avoir fait si maladroitement usage de sa raquette. iMaintenant je suis toute à vous... Ah! vous regardiez son portrait? Il est extrêmement ressemblant, n'est-ce pas? En disant ces mots, la comtesse prit le cadre à sa main, et alla se rasseoir sur le fauteuil qu'elle avait déjà occupé. Cette ressemblance, continua-t-elle lorsque I\l. de Lébis eut aussi repris sa place, a quelque chose de particulier qui me frappe singulièrement. Elle m'a fait reconnaître dans les traits et l'expression de ma fille, une personne sensée et plus mûre de caractère qu'elle ne l'est efi"ectivement. Edmond attira le portrait de son côté pour vérifier l'observation de mad^ime de Soulanges, et après quelques instants de silence, il dit : — Votre remarque, madame, en réveille d'autres que j'ai faites quand j'étais bien jeune encore. L'intelligence des enfants ainsi que leur caractère sont ordinairement beaucoup plus développés que ne le croient leurs parents. Le respect, une certaine crainte filiale, empêchent presque toujours les enfants de hasarder ce dont ils ne sont pas sûrs devant leurs parents; tandis qu'ils ont la passion de dire ce qu'ils savent, et même ce qu'ils ne savent pas, aux étrangers dont ils redoutent infiniment moins les remontrances. Dans ce dernier cas, l'intelligence s'aventure sous les auspices de la vanité, et dans l'autre, au contraire, eUe se trouve paralysée par la contrainte.

— Et vous en concluez?

— Que cette retenue habituelle trompe parfois les parents sur ce qu'il peut y avoir de puéril encore dans les discours et les actions des enfants.

— Vous croyez? dit madame de Soulanges sans détourner les yeux de dessus le portrait.

— C'est ainsi que je m'explique rimprudence, Faveuglement même de certaines personnes qui, trompées par le sonnneii apparent et quelquefois feint des enfants, Irailenl

PII leur présonce do mille questions qu'il f.iiulrait , au roiitraire, s'abstenir d'agiter devant eux.

— Il y a du vrai dans vos observations, répondit la iximtesse en continuant d'observer la peinture; il y a du vrai sans doute; mais quand, pour m'aider à comprendre ma fille et a la mieux diriger, je vais rechercher des lumières dans les souvenirs que je conserve de moi lorsque j'étais à son âge, je l'avoue, je ne retrouve qu'un nuage confus dont je ne puis tirer aucun secours. Enfin, puisque notre conversation a pris ce tour, ajouta-t-elle en posant le portrait sur 1g piano de sa fille, j'en profiterai pour toucher plusieurs points qui ne sont pas sans importance, ni pour vous, ni pour ma fille, ni pour moi.

— Parlez, madame.

— Les arrangements pris aujourd'hui entre nous au sujet de votre mariage futur avec ma fille, la joie que nous avons éprouvée en les arrêtant, ne doivent vous laisser aucun doute sur la haute estime que vous nous inspirez. Il faut qu'elle soit bien profonde, puisqu'elle nous a fait consentir, M. de Soulanges et moi, à vous donner quelques droits sur notre enfant, quand des raisons très-graves nous font désirer qu'elle demeure encore quelque temps dans les habitudes de toute jeune fille où vous la voyez. J'attends donc, j'exige même de vous, monsieur de Lébis , malgré les promesses que nous nous sommes faites aujourd'hui, et l'espoir que j'ai de vous voir bientôt l'époux de ma fille , que vous voudrez bien vous conformer aux conditions que je vais vous prescrire.

— Quelles sont-elles, madame? demanda Edmond avec anxiété.

— Il est bien entendu, dit madame de Soulanges, que si ce dernier article du traité ne vous convenait pas, votre parole vous serait rendue. Mais, ajouta-t-elle en souriant, je serais bien étonnée si vous n'étiez pas disposé à faire tout ce qui dépend de vous pour m'aider à remplir un devoir sacré envers ma fille, et à vous préparer avec mon enfant un avenir digne de vous.

Edmond était devenu grave et extrêmement attentif. La

668 LA PKKMIKKE COMMUNION.

comtesse profita de cette disposition pour aborder enfin la question qu'elle avait éludée jusque-là.

— Je dois vous apprendre , dit-elle enfin, que ma fille, quoique âgée de plus de quinze ans et demi, n'a cependant point encore fait sa première communion.

— Elle n'a pas fait sa première communion ! répéta Edmond avec l'accent de la plus grande surprise.

— Non, monsieur; vous ne devez donc plus trouver singulier si j'attends de vous une retenue tellement grande auprès de ma fille, que rien ne lui fasse soupçonner nos projets, que rien ne lui donne à penser que vous avez la moindre envie de lui plaire, même dans les plus petites choses.

Edmond n'entendit pas cet arrêt sans éprouver un extrême chagrin. Il aimait beaucoup mademoiselle de Soulanges, et l'idée de feindre l'indillerence auprès d'une personne qui lui inspirait déjà des sentiments si tendi-es, répugnait tout à la fois à son cœur et à sou caractère.

— Vous voyez le cas que je fais de vous, dit la comtesse, qui s'aperçut de la peine qu'éprouvait le jeune homme ; c'est plus que du courage que j'attends de vous, c'est de la vertu.

— A quelle épreuve me mettez-vous, madame!... Mais quoi! il est vrai qu'elle n'a pas fait sa première communion?... Mais par quelle étrange fatalité mademoiselle voire fille , si heureusement née , si bien élevée , si soignée par vous, n'a-t-elle pas accompli un acte comme celui-là , un acte que l'usage fait faire deux ou trois ans avant l'âge oii mademoiselle votre fille est parvenue ?

— Ah!... comme vous dites, c'est une étrange fatalité! Après ces mots madame de Soulanges resta quelque temps

les yeux fixés à terre, et Edmond attendit avec impatience qu'elle reprît la parole. D'une voix altérée et les yeux humides de larmes :

— Ecoutez, monsieur de Eébis, lui dit-elle enfin ; j'avais {;onçu déjà de vous une idée bien avantageuse; mais depuis la conversation que nous avons eue ce soir, c'est bien moins à mon gendre futur que je prétends parler qu'à un ami véritable dont le cœur me paraît si droit, si délicat, que je ne

crains plus de lui confier les inquiétudes toutes nouvelles qu'une mère a pour sa fille.

— Parlez, parlez, madame, dit avec émotion le jeune Lébis ; puisque vous daignez m'accorder votre confiance, soyez certaine que je m'en montrerai digne ; parlez.

— Figurez-vous, monsieur, que depuis plus de deux ans ma fille me cause la plus étrange des inquiétudes. Jusqu'à l'Age de douze ans à peu près, Louise a reçu ici, du curé de la paroisse, l'instruction religieuse que l'on donne ordinairement aux jeunes enfants. L'ecclésiastique qui l'assistait est un homme simple, mais dont le jugement est droit et l'instruction, à ce que l'on dit, assez solide. Du reste ses manières étaient fort bonnes, et sa conversation, peu brillante, avait le charme que donne la candeur de l'âme. Ma fille avait une confiance entière en notre curé, qui était aussi son confesseur, et ce brave homme prenait un soin tout particulier de mon enfant. La confiance que j'avais en lui, et qu'il a si bien justifiée, était cause que je n'attachais aucune importance h d'assez fréquentes observations faites par l'ecclésiastique, mais sous forme de plaisanteries innocentes. Il avait d'ailleurs dans le caractère quelque chose de si près de la naïveté de l'enfance, que, quand il grondait Louise en badinant, je n'y faisais guère plus d'attention que si ma fille se fût querellée avec une camarade de son âge. Les choses allèrent assez longtemps ainsi, et ce fut M. le comte de Soulanges qui éveilla mon attention en me disant un jour, par forme de conversation : — Mais quand donc Louise ferat-elle sa première communion? Je ne répondis rien; mon mari ne renouvela pas sa question ; mais au dedans de moimême je me fis plusieurs fois cette demande avec inquiétude, et pendant la nuit suivante, plusieurs fois je me réveillai en sursaut, me demandant toujours pourquoi ma fille n'avait pas fait sa première communion.

»Le lendemain, dès le matin, je fis prier ^I. le curé de venir au château. Je lui demandai d'abord s'il était satisfait de la conduite et de Vinstruction religieuse de ma fille, et après avoir reçu de lui à ce sujet des réponses dans lesquelles je crus reconnaître quelques précautions évasives, je le pres-

/|70 LA PREMIÈKF. COMMIIMON.

sai d'aillant plus de questions, jusqu à lui faire celle que j'avais répétée tant de fois dans la nuit précédente. Il voulut répondre, mais les paroles ne lui vinrent pas, et il demeura eniin embarrassé et muet. Quant à moi, je sentis à l'instant une sueur froide qui découlait de mon front. J'éprouvai une de ces terreurs d'autant plus profondes que rien de ce que l'on sait ou de ce que l'on a vu ne peut vous faire deviner de quelle nature doit être le mal que l'on redoute. Je pressai de nouveau l'ecclésiastique de me répondre ; j'allai môme jusqu'à faire sentir par ma parole que je ne pourrais supporter aucun retard à ce qu'exigeait de lui mon impatience. » Oh ! non, monsieur de Lébis, je n'oublierai jamais l'altération qui se manifesta en ce moment non-seulement sur les traits, mais dans toute la personne de ce brave et digne homme. Son agitation fut longtemps convulsive, et il ne put reprendre l'usage de son esprit et de la parole que quand les larmes qu'il versa eurent soulagé son corps et son àme. Je ne me souviens pas d'avoir vu dans ma vie une expression plus belle que celle de cet ecclésiastique , au moment où , devenu plus calme et essuyant ses yeux , il regarda le ciel en joignant les mains. Certes, mes inquiétudes étaient loin d'être calmées; toutefois elles cessèrent de ce moment d'avoir ce caractère louche qui me les avait rendues jusquelà si pénibles. Enfin, le curé connuenca à me parler. 11 me fit l'éloge de l'inteUigence de ma fille, et m'assura que tout ce qui pouvait être compris dans la rehgion, elle le comprenait. Il ajouta qu'il était impossible d'être plus docile, plus obéissante qu'elle, et que, malgré sa jeunesse, elle remplissait avec une ponctualité rigoureuse tous les devoirs de la religion, sans manquer de se soumettre aux petites punitions passagères que les peccadilles qu'elle commettait parfois lui attiraient. Enfin, l'éloge était si complet, la satisfaction du curé paraissait si entière, que je ne pus m'empêcher de lui demander avec une vivacité qui l'avertit de conclure, pourquoi ma fille ne faisait pas sa première communion. — Madame, me dit-il alors, je vais vous satisfaire, bien que je dus.se peut-être garder un secret que mademoiselle votre fille n'a cru devoir confier (pi'à moi. Mais, malgré tous les

LA l'RKMlLRE COMHTNIOX. 1*71

soins que j'ai employés et que je prends encore pour détruire dans le coeiu* de votre enfant une disposition bizarre et bien fâcheuse, je vais vous instruire de ce qui est, espérant que le concours des soins tendres d'une mère pourra aider le triomphe de mes efforts.

«Pendant qu il parlait ainsi, je le regardais fixement, sans proférer un mot. — Madame, continua-t-il, ne vous effrayez pas; et, malgré la singularité de ce que je vais vous apprendre, n'attachez pas trop d'importance h l'étrange disposition de l'esprit de votre enfant. Comme je vous l'ai dit, elle counaît bien sa religion, elle en remplit même les pratiques avec plaisir; mais... Il hésita en ce moment ; mais... ajoulat-il, jusqu'à présent elle a persisté à dire qu'elle ne croit pas en Dieu, qu'elle ne le comprend pas...

» Ah! monsieur de Lébis, vous qui avez des sentiments religieux si profonds et si vrais, vous devez comprendre; oui, je vois dans vos yeux que vous comprenez l'efTet terrible qu'a produit sur moi la découverte de ce mystère. Les forces m'abandonnèrent ; je crus que j'allais perdre la raison, et je m'évanouis. Lorsque, rendue a moi-même, je me retrouvai près du bon ecclésiastique, il me tenait les mains, et je m'aperçus que ses joues étaient toutes couvertes de larmes. Il me serait impossible de vous rapporter en détail tous les soins qu'il prit de moi, tous les efTorts qu'il fit pour me démonter que je ne devais pas me tourmenter excessivement de la disposition où était ma fille. Je me souviens cependant d'une observation sur laquelle il insista plusieurs fois, et qui me frappa plus que les autres : — Prenez courage, me répétait-il, madame, et ayez confiance en Dieu; votre fille n'est pas le premier enfant de ceux que j'ai instruits à qui ce malheur soit arrivé ; c'est le troisième exemple que je rencontre, et je puis vous assurer que, quand la lumière a pénétré dans l'âme des deux premiers petits incrédules que j'ai soignés, elle a été d'une vivacité, d'un éclat d'autant plus grand, que l'obscurité qu'elle a fait disparaître avait été plus profonde. Puis, à mesure qu'elles lui revenaient h l'esprit, il ajoutait toutes les observations favorables au caractère et h la tournure de l'imagination de ma fille.

^72 LA l'KEJllKHF. COMMUNION.

Selon lui, celte singiilarito) de rinlelligence n'avait rien de coiiiniun avec une véritable in)piété. Il s'expliquait cette erreur en supposant la pénétration de l'esprit de ma fille plus actif que puissant; et enfin, soit qu'il voulut épuiser toutes les ressources pour calmer mon chagrin, ou qu'en effet ses remarques fussent exactes, il disait que l'avenir de ma iille ne l'inquiétait nullement, parce qu'elle avait un sentiment de vénération et de tendresse si profond pour son père et sa mère, qu'il était impossii^le qu'avec de telles dispositions dans l'âme et dans le cœur, elle ne parvînt pas, avec le temps, à les élever jusqu'à Dieu, qui est le père de tous. Une circonstance encore qui tranquillisait notre bon curé et qui ne laissa pas de diminuer mes inquiétudes, était le peu d'importance que ma fille attachait k son erreur. Elle n'avait nullement la conscience des paroles sacrilèges qui lui échappaient malgré elle; lorsqu'on lui exposait une suite de raisonnements propres à lui faire comprendre l'existence de Dieu : — Non, je ne le comprends pas, disait-elle, je n'y crois pas. Et à son air simple et naïf, à sa résistance sans obstination, on voyait qu'elle tenait ce langage comme s'il se fût agi d'une règle d'arithmétique ou d'une phrase écrite dans une langue étrangère. Que vous dirai-je enfin? notre bon curé parvint, sinon à calmer tout à fait mes inquiétudes, au moins à accoutumer mon esprit à cette inconcevable singularité. Le calme avec lequel il m'en parlait, l'espoir constant qu'il manifestait de voir bientôt l'intelligence de ma fille guérie de cette maladie, me rendirent un peu de tranquillité, et je promis, d'après le désir exprès que le curé me manifesta, de ne parler de rien de tout ce qui venait de m'être dit, à mon enfant, et d'éviter soigneusement toutes les occasions qui pourraient donner lieu à des discours qui lissent allusion à son erreur.

» Une chose qui me toucha jusqu'aux larmes, et qui contribua à redoubler ma confiance en notre bon curé, ce furent les paroles qu'il ajouta a la fin de notre entretien : — Vous comprenez à présent, madame, me dit-il, pourquoi je n'ai point fait communier mademoiselle votre fille. Vous devez même apprécier les motifs qui m'ont engagé jusqu'à ce jour

H ne pas effrayer votre enfant en lui faisant connaître toute rénormité de son erreur, et à ne pas vous en instruire. J'ai toujours eu et je conserve encore la ferme espérance qu'' son cœur et son esprit recevront la lumière d'en haut. Mais pour déteniiinei' laccomplissenient de cette révolution salutaire, il faut joindre à l'autorité du sacerdoce celle du talent. Je le sens, madame, cette dernière me manque; et je vous supplie, au nom de votre chère fille, de mettre tous vos soins à la recherche d'un ecclésiastique dont l'esprit, plus fertile en ressources que le mien, dont la parole, plus puissante que la mienne, lui donnent les moyens d'achever ce que je crois avoir commencé. En vain m"efïorçai-je de lui témoigner toute la confiance qu'il mïnspirait, et de blâmer même l'excès de sa modestie, il persista dans son avis, et ne me laissa plus même la faculté de le combattre de nouveau. Il ne s'agit pas de moi, madame, ajouta-t-il, mais de votre enfant qu'il faut sauver; c'est quelque chose de plus fort qu'un conseil que je prends la liberté de vous dicter. Fort de sa conscience et de son caractère de prêtre, cet homme, si simple ordinairement, m'imposa sa volonté, et je la suivis.

» C'est en janvier qu'eut lieu ce que je viens de vous rapporter, et ce fut un mois après environ que l'évêque d'E..., ancien ami de notre famille, nous a adressé le directeur de ma fille, M. l'abbé de Lonzac, que vous voyez habituellement dans cette maison. Après s'être entendu avec notre curé, auquel il devait succéder comme instructeur de ma fille, il a cherché avec beaucoup de prudence, et par le moyen de conversations fréquentes, à rompre l'espèce d'écorce qui semble tenir Tàme de mon enfant captive...

— Eh bien ? demanda M. de Lébis avec une curiosité qui se changea en inquiétude, lorsqu'il vit les larmes couler le long des joues de la comtesse.

— Hélas! il n'a rien obtenu... continua avec peine madame de boulanges, dont lémotion altérait la voix, et avant les fêtes de Pâques j'espérais encore que ses efforts, réunis à ceux de notre excellent curé, car il n'a pu renoncer entièrement à donner des soins à ma fille : j'espérais, dis-je, que

klh LA l'KHMlKKE CUMMUNIUN.

ma pauvre enfant pourrait être en état de communier a cette époque; mais la chose était impossible, et Test encore aujourd'hui. »

Après ces mots, madame deSoulangcs pleura amèrement, et M. de Lébis saisit Tune de ses mains qu'il serra dans les siennes.

— Ah! monsieur, reprit bientôt la comtesse en essuyant ses yeux, vous sentez tout ce qu'il y a de profond et de poignant dans mes inquiétudes... J'aiau moins la satisfaction,;» présent, de vous avoir fait connaître un secret qu'il m'était bien pénible de vous avouer, mais que je ne devais pas vous taire plus longtemps. L'accomplissement des projets d'union que nous avons formés aujourd'hui pour vous avec ma fiUc est nécessairemement subordonné à l'opinion que vous avez maintenant d'elle...

— îMais je puis vous assurer, madame...

— Ecoutez, monsieur de Lébis; il ne s'agit plus ici de céder à des égards de politesse, et encore 'moins de vous laisser aller aux illusions que le peu de grâces de ma fdlo pourrait entretenir dans votre esprit. Qui sait? peut-être cette enfant a-t-elle une infirmité d'intelligence , comme d'autres ont une constitution physique imparfaite ou maladive. Le rachitisme de l'âme, monsieur, est un mal que l'on doit bien plus craindre d'introduire dans les familles que la goutte ou la pulmonie ! Dieu m'est témoin que je n'aurais jamais voulu tromper personne; mais a présent que je sais tout ce que votre âme a d'afîectueux, d'élevé et de courage religieux, je regarde comme un devoir impérieux de vous prémunir contre les séductions passagères que ma fille peut exercer sur vous. Vous seul au monde, peut-être, pouvez écouter et comprendre entièrement les paroles que je vais vous dire. Mais il n'est que trop vrai, ma lillc telle qu'elle est n'est pas digne de vous ! En achevant ces mots, la comtesse porta vivement son mouchoir 'a sa Jiguro pour élanchcr ses larmes et étoufTer ses sanglots.

M. de Lébis avait déjà un attachement Irès-vif poiu" mademoiselle de Soulanges. Or, rien n'excite et n'encourage la passion comme l'apparition d'un obstacle véritable que Ion

LA rîlEMlKKE CO.MMUNION. 475

no doulepas de surmonter. Certes, le jeune Edmond n'aurait jamais pu se décider h épouser une incrédule; mais il était tellement persuadé que chez Louise cette disposition n'était qu'un de ces retards d'intelligence auxquels sont sujettes les personnes les plus spirituelles, qu'il s'applaudit, au contraire, de ce que cette circonstance lui avait fourni l'occasion de gagner la confiance de la mère de celle qu'il aimait. L'illusion , à cet égard, fut réciproque, car madame de Soulanges sentit croître en ce moment la confiance qu'elle mettait déjà dans son gendre futur. Grâce aux espérances que lui exprima Edmond sur ce sujet, elle reprit courage, la sérénité reparut sur sa figure, et, profitant de l'état plus calme où elle se trouvait,, elle acheva de faire connaître h Edmond toutes les conventions ou plutôt toutes les précautions qu'elle désirait qu'il observât jusqu'au moment du mariage. Elle lui fit donc sentir que dans l'état où était sa fille, il était à propos que son jeune cœur ne reçût aucune impression étrangère à celle que ses directeurs religieux lui donnaient; que quand bien même un sentiment mondain pourrait amollir l'âme de son enfant, et la préparer a recevoir des émotions et des pensées d'un ordre plus élevé, elle la verrait avec peine s'engager dans la vie, comme les femmes ne le font que trop souvent aujourd'hui, en ne parvenant îi deviner la religion que par le secours de fantaisies mondaines et romanesques; qu'elle avait le désir, qu'elle voulait que sa fille devînt et fut franchement religieuse avant même qu'elle put arrêter sa pensée sur aucun acte de la vie ordinaire; qu'en conséquence, elle s'en reposait sur lui, M. de Lébis, pour calculer l'opportunité, le nombre et la durée de ses visites dans la maison, afin que rien ne laissât soupçonner à cette jeune àme ni h qui que ce soit, les projets arrêtés entre eux.

Edmond jura de se conformer rigoureusenienl aux intentions de madame de Soulanges, en la priant même de les lui renouveler toutes les fois que la prudence lui en suggérerait la pensée.

Le reste de la conversation, qui dura encore assez longtemps, roula sur les grâces et les bonnes qualités de Louise, Il était juste que cette aimable personne reparût enfin sous

Iil6 L\ PREMIÈUE COMMUNION.

un jour pur et brillant. Madaino do Soulanges avait repris le portrait de sa fille, Edmond en 80ut(>nait le cadre, et tous deux fixant leurs yeux avec tendresse sur cette peinture, s'empressaient h Tenvi d'efTacer par les éloges qu'ils prodiguaient au modèle, les tristes appréhensions qui avaient été exprimées quelques instants avant.

Le portrait d'une jeune fille, servant de texte à sa mère et à son amant, peut rendre entre eux la conversation ini peu longue-, aussi celle de la comtesse et du jeune de Lébis se serait- elle prolongée encore, si la rentrée de M. de Soulanges dans le cabinet n'en eut interrompu le cours.

Cet honnête gentilhomme jetait certainement l'être humain le plus paresseux d'esprit qui se puisse imaginer. 11 n'était pas sans moyens, et son intelligence l'eût sans doute heureusement servi dans le maniement des aflaires de haute importance, si elle eût été susceptible d'une application durable et sérieuse. IMais toute contention d'esprit devenait un supplice pour lui dès l'instant qu'il fallait suivre et élaborer une idée. Bon, généreux, sensible, chez lui l'intention était excellente, et s'il fallait concourir à une bonne action il était toujours disposé h agir, pourvu toutefois que les efforts à faire ne fussent ni trop longs ni trop fréquents; autrement il aidait, comme on dit, du geste et de la voix, trouvant foujours moyen de faire l'école buissonnière chaque fois que les affaires s'engageaient d'une manière sérieuse.

11 n'ignorait pas ce que sa femme avait h dire à IM. de Lébis. Au besoin il eût même pu s'acquitter avec succès de cette communication scabreuse; mais l'idée de s'occuper pendant une heure ou deux de la môme chose le tourmentait, et, outre cela, la confiance entière qu'il avait en madame d c Soulanges, dont l'activité et la tenue habituelle favorisaient si agréablement sa paresse, l'avaient mis à l'aise. Aussi les arrangements contentieux à peine terminés avec son gendre futur, il s'était évadé, comme on l'a vu, laissant à la comtesse tout l'embarras d'un aveu et de reconuuandations auxquels, du reste, il attachait lui-mênn' la plus grande importance.

A peine rentré dans le cabinet, il se mit h l'egardor tour à

tour et en souriant, sa fenmie et le jeune Edmond ; et pour leur ôter toute envie de le mettre au courant des détails de ce qui s'était passe entre eux, il s'empressa de dire : — Je lis dans vos yeux que tout est airangé, que tout est réglé, l^a comtesse et le jeune homme, qui n'éprouvaient aucun besoin de revenir à ce moment sur ce qu'ils avaient dit, rendirent un sourire affirmatif d'autant plus agréable à M. de Soulanges, qu'il l'avertissait que son intervention dans cette affaire était désormais inutile.

— Figurez-vous, continua-t-il aussitôt, que M. de Lussan, de chez qui je sors, m'a gagné au trictrac. Le dernier coup est unique en son genre.

— Mais, interrompit la comtesse, je crois que M. de Lébis n'est pas fort habile aux jeux.

— Qu'importe, madame! reprit aussitôt Edmond.

— Comment, s'il importe que vous compreniez ! observa M. de Soulanges; beaucoup, sans doute, car en ce cas vous

ne sentirez pas ce qu'il y a de piquant dans mon revers

Mais, ajouta-t-il en changeant tout à coup de conversation, et Louise, où est-elle? que fait-elle?

— C'est l'heure de son repos, comme vous savez, répondit madame de Soulanges; et d'ailleurs une légère contusion qu'elle s'est faite en jouant au volant l'a forcée de se retirer un peu plus tôt que de coutume.

— Mais vous m'assurez que cela n'est pas grave, madame?

— Ce n'est absolument rien, et avec l'agrément de monsieur, ajouta la comtesse en s'adressant à Edmond, je vais vous conduire à son appartement. A peine ces mots furent-ils prononcés, que madame de Soulanges, laissant passer son mari qui se dirigeait avec vivacité vers la porte de communication, reconduisit du regard le jeune de Lébis jusqu'à la sortie.

Les confidences de la mère de Louise à Edmond furent, au fond, plus agréables qu'inquiétantes pour ce jeune homme. .M. de Lébis doutait même si peu d'un développement tout prochain de la foi religieuse de celle qu'il aimait déjà tant, que ce qui le préoccupa le plus à la suite de cet entretien, fut la condition rigoureuse qui lui avait été imposée, et la

/|78 LA PREMIÈRE COMMUMON.

promesse positive qu'il avait faite de Fobserver slriclenient.

Edmond de Lébis avait vingt-quatre ans. Animé, dès son enfance, de la piété la plus fervente, cette disposition chez lui s'était encore augmentée par l'exemple d'une dévotion héréditaire dans sa famille. Son âme fort élevée était rigoureuse envers elle-même. Spirituel et doué naturellement de prudence, une éducation soignée et des études fortes avaient singulièrement perfectionné chez ce jeune homme celte double faculté. L'habitude qu'il avait prise de bonne heure d'appliquer son esprit aux choses sérieuses, jointe à la gravité naturelle de son caractère, l'avait détourné de très-bonne heure des dissipations que la plupart des hommes prolongent au delà de leur jeunesse. Il était naturellement sage, et pour lui, Tordre, le repos et la bonne conduite, étaient les véritables éléments du bonheur. Les passions, quand elles s'infdtrent dans les âmes de cette trempe, pour être moins éclatantes, ne s'y établissent souvent qu'avec d'autant plus de ténacité; et l'amour surtout, dès qu'il les a pénétrées, n'y prend que la place qu'il y trouve, mais la remplit, y germe, y grandit, et n'en peut plus sortir.

Edmond, parvenu hors des domaines de M. de Soulanges, évita la route et prit h travers la campagne pour regagner son château. Ces deux habitations, placées l'une en face de l'autre, étaient situées près de deux petits villages séparés seulement par une vallée. Notre jeune et sage Edmond la traversait en repassant dans son esprit ce qui lui avait été dit sur Louise, et en se nourrissant de toutes les espérances de bonheur que son union avec elle lui faisait concevoir. Cette vallée était entrecoupée de prairies, de plantations de peupliers et de saules, formant des divisions inégales, dans lesquelles la fertilité du terrain permettait d'entretenir toutes sortes de cultures. Des sentiers étroits, dont la trace était parfois difficile h suivre le long des contours irréguliers de petites propriétés, faisaient faire h Edmond mille détours qui semblaient favoriser le cours varié de ses réflexions. Le jour avait disparu. 11 s'assit machinalement sur le tronc d'un arbi'O coupé, qu'il rencontra sur son passage ; mais ce ne fut que quelques instants après .s'y être reposé, et à la vue de l'herbe foulée

Page 1