‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 22 sur 29 · I.A l'IiF.MlkUF. COMMLMON · texte numérisé non relu

I.A l'IiF.MlkUF. COMMLMON

près df> lui, qu'il reconnut cette place pour être celle où la famille de Boulanges avait coutume de venir s asseoir à la fin de ses promenades. A celte vue, l'idée de Louise se retraça vivement h son esprit. Ses goûts prolongés de petite fille, la gaieté enfantine de cette jeune personne, puis, d'un autre côté, les embarras de cette jeune aine n'ayant pu encore se débarrasser des liens de sa puberté tardive ; toutes ces réflexions, en s'accumulant, en se croisant dans Tesprit d'Edmond, lui firent sentir un besoin impérieux de prier pour celle qu'il aimait. Oh! qu'elle fut ardente cette prière! Comme la pensée d'Edmond s'élançait rapide vers les cieux ! comme, dans ses efforts pieux, il lui semblait qu'avec son âme il entraînât, il enlevât celle de Louise, pour se mettre face à face avec Dieu !

Cette double effusion de prière et d'amour mit le cœur d'Edmond plus à Taise. En promenant ses regards autour de lui, en respirant le parfum des fleurs pvintanières, le jeune de Lébis éprouva un sentiment de bien-être qui donna un charme nouveau, une extension infinie à toutes ses espérances.

Dans ces occasions où notre avenir se présente sous un jour brillant et doux, il arrive souvent que le souvenir de quelque impression matérielle fixe et donne une espèce de réalité à l'idée fugitive d'un bonheur que l'on n"a qu'entrevu. Depuis qu'Edmond s'était laissé aller au charme de ses espérances, son odorat était machinalement préoccupé de la distinction d'une odeur dont il avait été frappé parmi toutes celles qui se confondaient. Chacun a éprouvé la curiosité impatiente avec laquelle on cherche un vers qui nous échappe, un air que l'on a oublié, ou le nom d'une odeur qui nous poursuit. Edmond éprouvait ce genre d'inquiétude, lorsque, voulant à toute force savoir quel était le parfum qui se liait si intimement dans sa mémoire avec l'idée de Louise, il sauta par-dessus le tronc renversé, franchit une petite haie qui lui barrait le passage, et se trouva au milieu d'une pièce de terre, couverte de fraises cultivées : c'était l'odeur de ce fruit qu'il avait vainement cherché à démêler jusque-là. Cette innocente satisfaction lui remplit l'âme de joie, et quand il l'eut savourée avec déUces, il se rapprocha des murs de

liSO LA PUEMIÈRE COMMUNION.

son parc, non sans retourner souvent son regard sur la colline opposée, pourvoir le plus longtemps qu'il put, le château de Soulanges, dont quelques fenêtres éclairées faisaient reconnaître la situation au milieu de Tobscurité.

Deux mois s'écoulèrent sans qu'il se passât rien de nouveau. Le jeune de Lébis mettait la plus grande discrétion dans toutes ses démarches. Le curé et le nouveau directeur de Louise, M. de Lonzac, redoublaient chaque jour de zèle et de soins pour déterminer quelque heureuse révolution dans l'âme de leur jeune élève, mais sans succès. Les inquiétudes de madame de Soulanges commençaient à reprendre leur vivacité première, avec d'autant plus de raison apparente, que le nouveau directeur semblait pourvu de toutes les qualités et des talents propres à vaincre l'erreur de la jeune demoiselle.

M. l'abbé de Lonzac, âgé de soixante ans environ, avait une ligure vénérable, dont la gravité était tempérée par la douceur; il souriait même avec grâce. Cet ecclésiastique, versé dans les lettres, bon professeur d'éloquence et prédicateur assez habile, en attendant une dignité ecclésiastique qui lui était promise, remplissait chez M. de Soulanges des devoirs d'autant plus de son gotàt, qu'ils lui fournissaient l'occasion d'exercer son art de prédilection, celui de la parole. En effet, il se passait peu de jours sans qu'aux instructions régulières qu'il donnait à la jeune Louise, il ne trouvât moyen d'ajouter, sous forme de conversation, quelques fragments de ses sermons. Hélas ! c'était là son plus grand faible! Un soir de l'été, vers latin de la promenade journalière, M. et madame de Soulanges, leur fille, le curé et M. de Lonzac, ayant fait leur halte accoutumée , s'assirent sur ce même tronc d'arbre, près duquel s'était arrêté aussi M. de Lébis. Le soleil, quoique déjà assez bas, mais éclairant avec vivacité le sommet des arbres, jetait encore im vif éclat sur la campagne. Cependant la lune paraissait sur un ciel d'azur à travers la cime des peu[»liers légèrement agités par Tair du soir. Quoique l'apparition simultanée du soleil et de la lune soit un phénomène fort commun, cependant il cause toujours un certain élonnoment à l'esprit, vraisemblablement parce que ces deux

LA PREMIKRE COMMIMON. /|81

astres, flambeaux et oiublènies du jour et de la nuit, font naître, en se montrant ensemble, une complication d'idée? admise par notre raison, mais qui contrarie ouvertement les impressions de nos sens. Tous les promeneurs, après s'être assis, étaient donc là, silencieux, tenant leur regard fixé sur la lune, et se laissant all(T malgré eux à une suite de réflexions vagues et douteuses connue TefTet de la lumière double qui préoccupait leurs yeux et leur pensée. On se sentait tant soit peu fatigué de la marche, et l'air était chaud, ce qui, joint au calme solennel de la campagne vers la fin du jour, invite au silence. 11 se prolongea pendant plusieurs minutes jusqu'au moment où celui de la société qui se trouva le premier prêt à résumer sa pensée le rompit.

— Voilà, dit le curé, des nuages autour de la lune qui nous annoncent de la pluie pour demain.

— Qu'il fasse du vent, reprit quelques instants après M. de Soulanges, la chose n'est pas impossible ; mais quant à de la pluie, je n'y crois pas; j'espère du moins que votre présage ne se réalisera pas, monsieur le curé, car j'ai demain une course de six lieues à faire dans les environs.

Comme le reste des assistants ne parut pas porter un grand intérêt à ces observations météorologiques, le silence se rétablit, et la société continua de regarder machinalement lastre de la nuit en se laissant aller aux rêveries différentes qu'il faisait naître dans l'esprit de chaque observateur.

— Maman ! dit Louise tout à coup, mais sans changer la direction de son regard fixé vers le ciel , est-ce que la lune ne vous semble pas une ouverture faite au bleu du firmament, par laquelle on aperçoit toute la magnificence de l'intérieur du ciel et du paradis? Cette question inattendue et tant soit peu étrange resta sans réponse, comme la plupart de celles que font les enfants. Il y a dans leur puérilité quelque chose de si profond parfois ! Alors Louise reprit : Je vous assure, maman, que plus je regarde attenlivemt-'nt par cette ouverture, et plus je découvre de choses merveilleuses et brillantes dans le ciel. Ne les apercevez-vous pas comme moi ?

— Madame de Soulanges écouta sa fille en souriant, mais sans lui répondre.

/|82 r.A PREMIK.RE COMMUNION.

Son pèro prit la parole ; tout en badinant il fit reproche à, Louise d'avoir des idées qui ne s'accordaient guère avec ce que l'on avait pris le soin de lui enseigner sur le monvement et la position relative des astres. M. de Soulanges se crut même obligé, en cette occasion, pour rectifier les idées de .sa fille , de lui rappeler que la lune est un corps sphérique , éclairé par la lumière du soleil, et autres vérités semblables. Sans affirmer que cette démonstration fût peu goûtée , ce qu'il y a de certain, c'est que personne n'y prit une part active, et que le silence des auditeurs y fit rentrer peu à peu le bon M. de Soulanges. Chacun se mit donc a considérer la lune avec plus d'attention et de plaisir qu'auparavant. Et en efîet, son éclat et sa couleur devenaient toujours plus resplendissants , à mesure que le soleil se rapprochait de l'horizon. Toute la société retomba dans une sorte d'extase silencieuse jusqu'au moment où l'abbé de Lonzac crut devoir en profiter pour dire son mot sur le spectacle naturel qui préoccupait chacun.

— Les observations que M. de Soulanges vient de faire à mademoiselle sa fille, dit l'abbé de Lonzac, en mettant l'onction de sa parob; en harmonie avec le calme du lieu où l'on se trouvait, me remet en mémoire une image aussi juste que gracieuse, qu'un religieux emprunta a ce phénomène, pour rendre sensible une vérité importante qu'il avait à cœur de démontrer h ceux qui Fécoutaient. Il cherchait tous les moyens propres a les engager à mettre leur confiance dans la Vierge Marie ; et pour donner plus de force à son exhortation , pour faire sentir qu'en implorant l'intercession de cette mère pleine débouté, on s'adresse a Dieu, il répétait à son auditoire :

« Cette bonté, cette splendeur que vous adorez dans Malie, n'est que la splendeur et la bonté qu'elle reçoit de Dieu lui-même. N'en doutez pas, en aimant l'une vous aimez, vous adorez l'autre; de même ([ue quand la lune verse sur vous sa clarté, vous savez qu'elle ne fait que réfléchir et reporter sin- vous les rayons de lumière qu elle reçoit du soleil. »

Cette petite fleur de rhétorique charma le bon curé ainsi que M. de Soulanges, qui répéta plusieurs fois qu'il était im-

LA PKEMIÈRE COMMUNION. /|83

possible de présenter les vérités de la religion sous des images plus vives et plus brillantes.

Mais madame de Soulanges, qui rapportait tout ce qu'elle voyait ou entendait h sa fille, jeta au môme instant les yeux sur elle, pour démêler si les paroles de M. deLonzac, encore qu'un peu mignardes, n'avaient pas lancé quelques étincelles dans son cœur. Bien loin do là , Louise n'avait pas même écouté la comparaison de son directeur.

L'indifTérence ou plutôt l'inattention que venait de montrer Louise dans cette circonstance , avait été telle que sa mère en ressentit une espèce de dépit; mais son mécontentement s'accrut encore lorsqu'elle surprit le regard de sa fille dirigé avec curiosité et impatience vers le champ de fraises situé derrière l'endroit où toute la société était assise. Cependant, sans quitter des yeux ce qui la préoccupait, Louise se leva et dit : — Maman, Aoulez-vous me permettre...

— Que voulez-vous donc encore , ma fille ? interrompit madame de Soulanges avec un peu de vivacité.

— Je désirerais, répondit Louise, sans s'apercevoir de l'émotion de sa mère, que vous voulussiez bien me permettre d'aller cueillir des fraises, là, derrière vous, avec la pauvre Toinette, vous savez? celle dont la mère est morte il y a huit jours ; le voulez-vous ?

— Eh bien, allez cueillir des fraises, dit aussitôt la comtesse avec un ton d'humeur et de découragement auquel Louise ne pnt même pas garde, tant elle s'élança avec vivacité au delà de la haie.

Cette petite scène était passée inaperçue du curé, de M. de Soulanges et de l'abbé de Lonzac, qui, revenant sur l'image poétique qu'il avait rapportée, en faisait goûter à ses admirateurs, par une analyse soignée, Télégance, la justesse et la force.

Etrangère a cette espèce de leçon de littérature, et l'œil fixé vers la terre, madame de Soulanges réfléchissait avec douleur à l'insensibilité complète de sa fille pour tout ce qui se rattachait à l'idée de la divinité ; et , dans l'amertume de son dépit, elle se désolait de ce que les paroles de l'abbé de Lonzac avaient glissé sur son ame, comme on se désespère au-

près d'un iiioviboiid sur qui les remèdes les plus actifs n'ont plus de prise. Allons , se disail-elle, il faut renoncer à tout

salut! C'est une enfant désespérée! Qu'elle cueille des

fraises! elle n'est bonne qu'à cela. Et en faisant ces

amères réflexions , madame de Soulanges cachait ses yeux avec ses mains et pleurait à la dérobée, tandis que ces trois messieurs poursuivaient leur conversation.

Elle se prolongea jusqu'au coucher du soleil, et pendant sa durée, madame de Soulanges conserva la même attitude. Mais tandis que les choses se passaient ainsi de ce côté , Louise et Toinette, à quelques pas de là, préparaient, en cueillant des fraises, l'heureux événement sur lequel madame de Soulanges n'osait plus compter.

A peine Louise avait-elle entendu le mot de consentement, que sa mère lui avait donné comme malgré elle, que, s'élançant à travers la petite haie qui séparait le champ de fraises de l'endroit où la société était assise, elle courut vers Toinette:

— Toinette, lui dit-elle, je viens vous aider. La jeune paysanne ne répondit d'abord à cette offre que par un sourire contraint , qui exprimait tout à la fois un remercîment et beaucoup d'incrédulité sur la disposition de Louise au travail. Cependant mademoiselle de Soulanges s'agenouilla et se mit en devoir d'aider sérieusement la jeune Toinette.

Celle-ci était âgée de quatorze ans environ. Sa figure, assez gracieuse , mais sans régularité , était seulement remarquable par une expression singulière de bonté, jointe à cet air grave et triste même que donne aux enfants des campagnes l'habitude anticipée d'un travail régulier et pénible. Mais Toinette avait des qualités qui la distinguaient de toutes ses compagnes dans le village. Dès l'instant oii sa raison et son caractère avaient pris quelque développement, cette enfant s'était montrée, au milieu de sa famille, im modèle de bonne conduite, tant envers ses grands parents, qu'à l'égard de son frère et de sa sœur, dentelle était l'aînée. C'était elle qui avait élevé ces deux enfants, dont l'un avait alors neuf ans et la petite fille sept.

On ne se figure guère, dans les grandes villes, la part singulièrement active que les petites filles de campagne pieii-

Page 1