‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 26 sur 29 · KI..VV1K · texte numérisé non relu

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eût reçu toutes le» meurtrissures qui lui ('laieul réservées. Après être demeuré longtemps imiuobile, et Tœil machinalement lix(! vers la trace de Thérèse, il se rapprocha enfin de Caroline. Kllc tenait son regard penché vers la terre, et pleurait. A cette vue, Robert, dont Tâme était brisée, et qui prévoyait de nouvelles douleurs, voulut reprendre de Tenipiro sur lui-même. Essuyant donc les larmes qui inondaient ses joues :

f( Réunissons-nous, dit-il eu élevant la voix, et marchons ensemble !

— Ah! Robert, sécria Caroline, cela n'est plus possible; tu lésais bien... je ne m'appartiens pas... Ah! Robert, pourquoi t'ai-je connu, puisque je ne puis passer ma vie avec toi?... Tout est rompu, tout est fini entre nous... Pardonnemoi si je t'ai rendu malheurex... J'étais si heureuse de t'aimer!... Ah! Robert! .. Adieu, Robert! »

Robert, suffoqué par les sanglots, ne put articuler un seul mot de réponse; et lorsque Caroline lui eut dit adieu, étouffant de douleur, il se jeta dans ses bras en lui niurmuraut aussi un adieu ; puis il se laissa tomber à terre sans connaissance.

Caroline prit rapidement sa marche du côté où se levait la lune.

Flavie par discrétion s'était tenue jusqu'à cet instant à quelque distance des trois interlocuteurs ; se sentant seule, et voyant Robert tombé, elle se précipita aussitôt vers lui. 11 était pâle, et une sueur froide découlait de son front. P'iavie se mit à genoux près de son corps, lui prit les mains, et chercha à s'assurer des battements de son cœur, en l'appelant à haute voix.

«Robert!... Robert! m'entendez-vous? Ah! Robert, entendez-moi! ecoutez-raoi! C'est Flavie qui vous parle, c'est Flavie qui veut vous consacrer sa tendresse, sa vie, pour adoucir vos chagrins. Ah! Robert! ayez pitié de la pauvre Flavie, qui est seule au monde; conservez-vous pour ^elle, pour qu'elle puisse vous aimer. »

En laissant échapper ces paroles, Flavie prodiguait mille tendresses à Robert; elle réchauffait ses mains, baisait se;^

ta.

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joues, els'ellbnjaitd'étancher la sueur qui inoudait son visage.

Robert, en reprenant l'usage de ses esprits, se sentit pénétré de tendresse et de recoiwiaissance lorsqu'il s'aperçut des soins que lui prodiguait Flavie. Toutefois il lui fallut faire un effort de réflexion pour ne pas blesser le cœur de cette jeune fille, quand il recouvra la parole, car le premier mot qu'il faillit laisser échapper de ses lèvres fut le nom de Caroline.

« Prenez mon bras, dit Flavie, et faites quelques efforts pour vous lever, atui que nous nous mettions en marche. Je vous l'avoue, Robert, ce grand mur, cette plaine immense, cette clarté livide qui traverse l'obscurité, tout ici me remplit l'âme de terreur et de chagrin. Hâtez-vous, hâtons-nous, je vous en prie, de sortir d'ici ! »

Et tout en parlant de la sorte, elle flattait les mains de Robert, l'encourageait à recueillir ses forces, et l'entraînait même pour le forcer à marcher.

Ils partirent enfin; mais au moment qu'ils faisaient les premiers pas, Robert, dont la tête était toujours inclinée vers la terre, la tourna malgré lui du côté où avait fui Carohne, et il ne put même dérober à sa dernière compagne le soupir profond et pénible que le souvenir lui arracha. Des larmes jalouses roulèrent dans les yeux de Flavie ; involontairement elle regarda du même côté que Robert; puis se retournant tout a coup vers lui :

« Vous voyez bien, dit-elle, que je vous aime plus que Caroline et que les autres, puisque je ne vous quitte pas. Non, ne regardez plus de ce côté ; tournez-vous vers moi et poursuivons le sentier. Venez, venez, Robert ! »

Flavie accompagnait ces mots de uuUe caresses enfantines, mais passionnées, dont Robert ne savait trop comment se défendre.

(( Vous ne m'aimez donc pas, que vous fuyez nies baisers ? continua-t-elle. Ali ! Robert, aimez-moi, aimez-moi! Je vous chéris si tendrement ! Si vous m'aimiez, je serais si heureuse, et je vous rendrais si heureux ! Dites: m'aimez-vous? »

Et la tendresse virginale de Flavie lui faisait offrir des caresses dont elle ne soupçonnait même pas le danger pour elle.

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« Flavie, dil enfin Robert avec giavilé, sois certaine que je t'aime bien tendrement aussi. Approche, que je baise ton front, mais ton front seulement... »

Une impression de respect et de crainte involontaires calma pour quelques instants l'agitation de Flavie. Klle obéit à celui qui avait repris Tattilude de son protecteur, et reçut l'espectueusement un baiser sur son front.

Ils continuèrent de marcher. Robert avançait en silence et absorbé dans ses réfle.vions. Pour Flavie, dont la tendresse, pour être contenue, n'en était devenue que d'autant plus vive, elle ne laissait échapper aucune occasion d'en donner des preuves. Elle conduisait Robert avec l'attention qu'elle eût prise pour guider un aveugle ; elle lui évitait tout ce qui pouvait le contrarier dans sa marche. La moindre inégalité du terrain, une pierre, un caillou même, elle les tournait ou les éloignait avec précaution, par respect pour la tristesse de son protecteur chéri.

Après avoir suivi le sentier toute la nuit, il s'arrêtèrent pour prendre du repos sur quelques pierres abritées par des arbres. Le jour commençait h poindre, et de ce côté de l'horizon s'élevait la flèche d'un clocher. Flavie le reconnut aussitôt pour celui du couvent de Sainte-Claire ; aussi un voile de tristesse sombre se répandit- il sur sa physionomie. — « Robert, dit enfin dune voix timide la jeune Flavie, est-ce que vous allez me reconduire au couvent? — Mais Robert ne répondit rien. — N'aurais-je, continua-t-elle avec crainte, mais du ton le plus soumis et le plus tendre, n'aurais-je dû rester que si peu de jours près de vous? Ne vous seriez-vous fait connaître à moi que pour m'obliger de vous quitter si tôt? Oh ! non, Robert! s'écria-t-elle tout à coup en sanglotant et en le pressant dans ses bras ; non, votre cœur est trop bon, et je vous aime trop tendrement pour que vous usiez d'une telle barbarie h mon égard. Qu'ai-je fait continuaitelle en multipliant ses caresses, de quelle faute me suis- je rendue coupable envers vous, pour que vous refusiez mes tendresses; pour que votre front s'arme de sévérité quand je veus parle, pour que vous réprimiez d'une manière si cruelle l'effusion de mon cœur? Ah! Robert, je vous aime trop

iiiainteiianl pour que vous ayez le droit tle ine quitter. Je ne puis plus vivre sans vous; il faut que je vous voie, que je vous entende; que si vous ne me jugez pas digne d'un autre titre près de vous, permettez-moi de prendre celui de votre servante. Je vous soignerai comme un maître ; je vous vénérerai comme un père, mais faites que je ne vous quitte pas. »

Les mouvements de Flavic n'étaient guère mieux réglés que ses discours, et Robert demeura consterne par la terreur que lui imprima cette audace de l'innocence. Il sentit s'amasser dans son cœur un mélange de tendresse et de désespoir qui l'opprima. Rien ne venait à son secours, ni la parole ni les larmes : il étouffait. Flavie, qui s'aperçut alors de l'angoisse qu'elle avait causée, se repentit des plaintes qui lui étaient échappées, et, dans son ignorance, elle pensa que quelques paroles involontaires avaient pu blesser Robert. Alors elle redoubla de soins et de caresses auprès de lui pour l'apaiser, pour l'engager à rompre le silence et à lui confier ce qu'd éprouvait. — J'ai tort, lui disait-elle, je m'y prends mal pour me faire aimer. Mais, pardonnez-moi, j'ignore encore ce qui pourrait vous plaire. Dites-le-moi, oh ! dites-le-moi, et je vous obéirai en tous points. Ordonnez; que j'aie au moins le bonheur de vous obéir! »

Cette disposition plus favorable contribua à ramener un peu de calme dans l'âme de Robert. Un sourire triste effaça l'expression convulsive de son visage, et il se laissa aller jusqu'à prendre la main de Flavie, qu'il serra dans les siennes. — Vous vous sentez mieux à présent, n'est-ce pas? lui demanda-t-elle avec cette angélique expression de la jeunesse. — Oui, un peu mieux, ma chère, répondit-il avec une retenue mêlée de quelque sévérité. — Je le vois bien, reprit Flavie en pleurant, je vous ai ofl'ensé. — iNon, ma chère enfant ; vous m'avez causé (piclquc peine, mais j'en ai déjà perdu le souvenir; n'y pensons plus. — Je ne sais pourquoi, j'ai peur maintenant auprès de vous? Dieu ! comme vos paroles sont devenues graves tout à coup!... Je n'ose plus soutenir vos regards. . .

Robert gardait le silence, et peu à peu les paroles expi-

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rèrent sur les lèvn's de Flavie, qui baissa les yeux vers la terre, s'attendant bien à ce que Robert allait lui tenir un langage nouveau, et lui faire quelque contidence qu'elle désirait et redoutait tout à la fois. Aussi son geste trahissait-il la contrainte de son âme, et elle avait l'apparence d'une personne qui attend l'arrêt de sa destinée.

« 11 y a peine trois jours que vous m'avez vu pour la première fois, Flavie, dit enfm Robert, après une assez longue pause pendant laquelle il avait recueilli ses esprits et médité sur ce qu'il allait dire ; j'ai reçu des ordres précis pour aller vous prendre au couvent où vous avez été élevée, afin que je vous fisse connaître celle à qui vous devez le jour? — Eh bien!... s'écria tout à coup Flavie. — Ne m'interrompez pas, je vous en prie. Les moments sont précieux, et il faut en profiter; car après vous avoir fait parcourir les lieux de la vie future que nous avons vus hier, il me reste à vous donner quelques instructions pour la conduite que vous avez à tenir pendant voti'e séjour dans ce monde. Vous le savez maintenant, Flavie, lorsqu'on est sorti de la vie, on a mille épreuves à subir pour arriver seulement au point où nous avons vu Zénobie assise; et cependant elle-même a pris soin de nous apprendre qu'à partir de la place où elle se trouve en ce moment, jusqu'au lieu où siègent les élus et l'Eternel, la multiplicité et la durée des épreuves sont telles, que son intelligence et sa prévision, quoique bien supérieures aux nôtres, ne sauraient ni les comprendre ni les apprécier. Vous vous abuseriez étrangement, Flavie, si vous vous flattiez que les épreuves ne commencent que quand la vie mortelle finit. Elles commencent en ce monde ; elles commencent dès qu'on y entre, et, si je ne me trompe, les pleurs que je vous vois verseï" m'avertissent que vous vous apercevez qu'elles sont déjà commencées pour vous! Ah! Flavie! ces détours obcurs, ces souterrains escarpés et difficiles de la grande muraille, dont Taspect vous a causé tant d'effroi, c'est encore un chemin facile et doux, si on le compare avec celui de la vie mortelle que vous entreprenez en ce moment. C'est ici, c'est dans ce monde qu'il faut surtout vous armer de courage pour triompher des peines, des douleurs et des séductions

auxquelles vous pourrez être en butte. Zénobie, que vous avez, vue hier si calme, si doucement heureuse ; Zénobie, dont le regard de paix et d'amour a tant charmé le vôtre; Zénobie, qui jouit maintenant enfin du repos; Zénobie... il faut bien que je vous le dise puisqu'elle me Ta ordonné, Zénobie n'a eu que des tourments sur la terre. Toujours trompée par le vain espoir de laisser éclater et de témoigner aux autres cet amour, cette charité expansive dont la force ne peut se développer sans dangers qu'au milieu d'un air plus pur et d'êtres sanctifiés, elle a trébuché d'erreur en erreur; elle s'est précipitée d'infortune en infortune ; et cette âme d'une origine céleste, qui croyait traverser en volant au-dessus de toutes les misères de la vie pour regagner plus promptement son séjour natal, est tombée toute meurtrie dans les abîmes du monde. — Ah ! Zénobie ! Zénobie ! s'écria Flavie en essuj'ant le torrent de larmes qui coulait de ses yeux, que je voudrais la revoir ! que je me reproche amèrement l'espèce de légèreté avec laquelle j'ai envisagé ses traits!... Je ne la reverrai donc plus? — Non, si ce n'est quand vous la rejoindrez. — Que Dieu me fasse donc la grâce de m' unir promptement à elle!... — Ah 1 Flavie! s'écria tout à coup Robert avec tendresse, vous êtes bien jeune encore... — Robert, vous m'aimez donc encore un peu ? »

Il lui donna sa main, qu'elle baisa.

Leur émotion était si forte que tous deux furent obligés de suspendre l'entretien pour étancher leurs larmes. Mais Flavie était impatiente de parler : « Dites-moi, demanda-t-elle, y a-t-il longtemps que Zénobie a cessé de viM-e? — Elle a quitté ce monde le jour où vous y êtes venue. » Et à peine avait-il prononcé ces paroles , qu'il fondit de nouveau en larmes.

Flavie resta comme pétrifiée. Mille idées éparses jusque-là dans sa tète se réunirent tout à coup et vinrent jeter une sinistre lumière dans son ànie. Elle voulait faire des questions; mais une crainte, une honte jusqu'alors inconnue, la retenaient malgré elle. Cependant, comme elle vit que les pleurs ne cessaient pas de couler sur les joues de Robert, le courage lui vint de faire cesser un entretien si douloureux

pour lui el pour elle. — Robert, dit-elle en raffermissant sa voix et après avoir essuyé ses yeux, l'heure qui vient de s'écouler a produit sur moi l'effet d'un siècle d'expérience. J'ai perdu ma jeunesse ; et le malheur où je suis tombée sans m'en douter, m'avertit que la première épreuve que j'ai à subir sera sans doute la plus dure de ma vie. Ne pleurez plus, remettez-vous; tenez, regardez là-bas du côté du couvent, j'aperçois quelques religieuses qui s'avancent vers nous. Hâtezvous d'aller à leur rencontre, et priez-les de venir à mon secours, car désormais je ne puis accepter le vôtre. Zénobie mêla dit là-bas; vous prierez Dieu qu'il me soit favorable : je n'oublierai pas les paroles de celle qui m'a parlé comme vuiemère... Pour vous, Robert, recevez mon adieu, je vous respecte comme mon...» Elle ne put achever; un sanglot étouffa sa voix. Elle se couvrit aussitôt la tête, et dès qu'elle se fut agenouillée pour adresser un prière fervente à Dieu, elle attendit dans cette attitude que les sœurs de Sainte-Claire vinssent l'en arracher pour la reconduire au couvent.

Cependant Robert s'était éloigné. Après avoir marché longtemps dans la plaine, en suivant des directions différentes, au bruit lointain d'une cloche, il s'arrêta tout à coup, et, en se retournant, il aperçut la flèche de Téglise de Sainte- Claire. Alors tous les souvenirs qui se rattachaient à Flavie assaillirent son âme à la fois, et il lui fallut faire un nouvel effort sur lui-même, pour fuir et perdre de vue ce clocher.

Enfin, après plusieurs jours d'une marche incertaine, irrégulière, il s'approcha de la ville qu'il habitait ordinairement. Du haut d'une colline qui la dominait, et en revoyant ce lieu, théâtre de toutes les vicissitudes de sa vie, il se répétait à lui-même, en reculant toujours l'instant d'y rentrer : « Le véritable enfer, c'est le monde ! »

SYLIGAITHA.

Tous ceux qui, au moins à deux ou trois époques de le ur vie, n'ont pas éprouvé le l)esoin de chercher dans le cœur d'un ami, d'une maîtresse ou du public (car les extrêmes se touchent), un confident de leurs sentiments, de leurs pensées, ou même de ce que l'expérience leur a appris ; ces hommes-là, soyez-en sûrs, sont imparfaits ou au moins incomplets. Le bavardage involontaire du cœur et de l'esprit est une des facultés de rhonimc qui o le plus contribué h rendre la condition humaine tolérable, et quelquefois même assez douce. Si nous étions tous rigoureusement discrets et prudents, il n'y aurait que des égoïstes sur la terre.

On peut comparer les écrits que laissent successivement les hommes, chez les nations civilisées, à ces lignes de douleur, de joie passagère ou de désespoir, que les prisonniers gravent sur les murs des cachots où ils meurent enfermés.

Ces écrits, lorsque la source en est franche et naturelle, sont des témoignages arrachés à la conviction, à la conscience et aux passions de ceux qui les ont tracés : c'est un certificat que donne de son existence celui qui craint que cette existence ne soit révoquée en doute et ne tombe dans l'oubli. C'est aussi une protestation contre toutes les injustices dont on croit avoir été l'objet pendant sa vie; enfin c'est une confession faite dans l'intérêt de la vérité, vers laquelle tout homme se précipite malgré lui, sans s'embarrasser des avantages ou des inconvénients qui peuvent en résulter. On a impérieusement besoin de sfogarsi, comme disent les Italiens ; on veut se débourrer le cœur, disons-nous avec moins d'élégemce, sans doute, mais avec autant d'énergie. Les écrits, les conversations, les aveux, les lettres, les confessions, les méraoi-

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res, tout cela n'est que la précieuse transpiration du cœur humain, au moyen de laquelle la vie intellectuelle devient expansive, légère et bienfaisante pour ceux qui la vivent comme pour ceuï qui en reçoivent l'influence.

Rien n"est d'une application plus générale à l'espèce humaine que la fable du Barbier du roi Midas ; et si toutes les plantes avaient la vertu loquace des roseaux du Pactole, il n'y a pas un pouce de lerrre qui ne fournît des moissons d'histoires, d'aveux et de confessions étranges. Il faut que ce besoin de dire ce que l'on sait, de transmettre une vérité que l'on a reconnue, soit bien naturel et bien fort, puisque les hommes du caractère le plus froid, de l'esprit le plus grave, y ont cédé. En voici un exemple curieux :

Boccace raconte qu'Un certain marquis de Montferrat, porte-enseigne de l'Eglise, était passé en Syrie avec l'armée des chrétiens. La vaillance de ce seigneur faisait grand bruit jusqu'à la cour de Philippe, roi de France, qui se disposait lui-même à faire le voyage de la Terre-Sainte. Comme on parlait un jour à ce prince du vaillant marquis, un chevalier, enchérissant encore sur les éloges que l'on en faisait, assura qu'il n'y avait pas sous le soleil un couple plus parfait que celui que formaient ce marquis et sa femme, ajoutant que si le mari se faisait remarquer parmi tous les chevaliers de renom, son épouse était la plus belle et la plus vertueuse de toutes les femmes.

Ces paroles firent une impression si vive sur l'imagination du roi de France, que, d'après ces mots seulement et sans avoir vu la dame, il se sentit pris d'amour pour elle. Il résolut donc, pour faire le grand voyage qu'il méditait, d'aller s'embarquer à Gênes, afin d'avoir le prétexte de saluer en passant la marquise de Montferrat, se flattant un peu qu'en l'absence du mari il pourrait ne pas mal passer son temps auprès de la femme. 11 se uiit donc en route, et près de mettre le pied sur les terresde la marquise, il envoyaun jour d'avance un officier de confiance pour la prier do vouloir bien le recevoir le lendemain à'dîncr. Prudente et spirituelle, la marquise fit répondre qu'elle était bien sensible à l'honneur qui lui avait été fait, et que le roi serait le bienvenu. Toute-

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fois elle ne laida pas à faire des réflexions sur la démarche singulière du prince, et soupçonna ce qui était, que les bruits flatteurs répandus sur son compte lui valaient l'honneur de cette visite.

En noble diime de maison, la marquise disposa tout pour recevoir son hôte royal. Plusieurs hommes dévoués à son service ayant été chargés de différentes commissions, elle ne s'en reposa que sur elle-même du soin de veiller aux apprêts du repas. Sans perdre de temps, elle fit rassembler toutes les poules que Ton piit trouver dans le pays, et après avoir fait distribuer cette seule espèce de viande a ses cuisiniers, elle leur ordonna de les accommoder diversement pour le banquet royal.

Le lendemain , le roi arriva , et fut reçu par la marquise avec les honneurs qui lui étaient dus. Le prince, tout favorablement prévenu qu'il pouvait être par les éloges que le chevalier lui avait faits de la dame, la trouva plus aimable, plus séduisante encore qu'il ne se l'était imaginé. 11 ne put contenir son admiration et fit hautement les louanges des charmes de la marquise; car son goût pour elle était devenu plus vif encore, depuis que les rêves de son imagination se trouvaient réalisés. Après que l'on eut pris quelque repos dans une salle soigneusement ornée, selon l'étiquette qui doit s'observer auprès d'un si grand roi, le moment du dînei' arriva. Le roi et la marquise s'assirent à la même table, et toutes les personnes de la suite prirent place, selon leurs rangs, 'a des couverts dressés exprès. Le roi mangea successivement de plusieurs mets, but des vins exquis, et, sans rien perdre de la satisfaction que lui causait la vue de la belle marquise, prit grand plaisir à bien dîner. Quand sou appétit fut un peu calmé il commença 'a s'apercevoir que les mets, bien que relevés par des sauces très-variées, n'étaient cependant composés que de chair de poule. Son étonnement s'accrut encore lorsqu'il fit réflexion que la contrée où il était abondait en gibier de toute espèce, et que d'ailleurs il avait eu le soin de faire annoncer son arrivée un jour d'avance, pendant lequel on devait avoir eu le temps de faire une battue. Le roi de France, moins peut-être encore pour

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satisfaire sa curiosité à ce sujet, que pour niellre la marquise eu traiu de conveiser, dit eu riant : « Madame, est-ce que daus ce pays il ne naît que des poules et point de coqs? » La marquise comprit parfaitement rintention de cette demande, et pensant que le moment opportun de faire connaître ses sentiments était venu, elle répondit fièrement au roi : « Non, monseigneur; mais les femmes, quels que soient les vêtements, les honneurs et les ([ualilés qui les distinguent, sont faites ici comme ailleurs. » A ces mots, le monarque comprit rénigme du Banquet des poules, et se tint pour averti d'être sage.

En voyant intervenir un roi de France et une marquise de Monlferrat, en lisant les détails circonstanciés de Tanecdote qui les concerne, qui ne la croirait véritable? Or, c'est ici que l'impatience du mensonge, si frivole qu'il puisse être, et l'amour de la vérité, toute peu importante qu'on la suppose, triomphent de l'impassibilité du savant. Ce savant n'est autre qu'Aide Manuce, éditeur célèbre du seizième siècle, qui a laissé un recueil de lettres familières écrites en italien, où il ne s'en trouve qu'une seule véritablement intéresssante à cause de la citation qu'elle renferme ; et c'est celle que je veux faire connaître. La voici :

A M. PlETRO PlSONK SOAZZ.A, A PlSE.

Salut,

(( J'ai l'intention de m'arrèter à Pise, lieu agréable par lui-môme et qui me le deviendra plus encore par votre conversation. Avant tout, il faut que je réponde à la lettre dans laquelle vous me demandez ce que je pense de la cinquième nouvelle de la première journée du Décatnéron de Boccace, où Fiamelta raconte une histoire d'amour au sujet d'une marquise de Montferral. Je vous dirai que, sous le voile d'un conte, il est souvent arrivé à ce galant homme d'altérer ronsidérablement la vérité. J'en juge ainsi, surtout d'après l'autorité d'un homme de mérite qui est parfaitement en état d'apprécier les ressources du talent de Boccace. Cet homme est M. Paolo Eraiho Santorio. Lorsque le inonde pourra

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jouir, comme je le tais en ce moment, des annales qu'il a écrites, je ne crois pas que désormais on puisse attendre rien de meilleur et de plus parfait en ce genre de composition. Je ne puis donc résister au désir de vous envoyer le morceau qui a trait à la question que vous me faites, et oîi vous pourrez apprendre la vérité. Vous y verrez d'ailleurs avec quelle éloquence et quel bonheur cet homme rare traite de This- Inirede Xaples. Cet extrait est tiré du troisième livre. Adieu; je cesse de vous écrire, car on m'appelle pour souper. » De Bologne, le il" jour de janvier 1587. »

« Syligaitha, fille naturelle de l'empereur FrédéncII, soeur de Conrad IV, comtesse de Caserte, s'était déclarée contre les entreprises de sa famille et pour la cause des Casertii s, que les Allemands vordaieut soumettre, ainsi que toute la Fouille et la Calabre, a l'empire. Mainfroi, également fils naturel de Frédéric II, mais issu d'une autre mère que celle de Syligaitha, soutenait, au contraire, les intérêts de Conrad. Mainfroi était jeune alors ; sa ligure était belle, son caractère audacieux et entreprenant, et son ^sprit à la fois délié et plein de force. Sous prétexte d'étendre les possessions de l'empereur son frère en Italie, il donnait un libre cours à ses fureurs guerrières en mettant la Fouille à feu et à sang. Pendant ces troubles, Renaud, comte de Caserte et époux de Syligaitha, se tenait tranquille dans son palais, auprès de sa femme, observant avec une joie maligne toutes les horreurs qui se commettaient autour de ses états, dans l'idée qu'elles entraîneraient la perte des princes ses voisins et ses rivaux. Il applaudi-ssait même aux violences exercées par son beaufrère Mainfroi, ne se doutant qu"il aurait un jour à en souffrir lui-même.

» Le caractère ardent de Mainfroi lui faisait porter tout à l'extrême. Il méprisait le danger tout autant qu'il aimait la gloire, et nourrissait au fond de son cœur une passion insurmontable pour les plaisirs de l'amour. Dans les entreprise.*^ où cette dernière disposition l'entraînait, il montrait une har-

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diesseexlraurdiuaire; les difficultés étaient toujours un attrait de plus pour lui. On s'explique alors comment il conçut la plus violente passion pour Syligaitha sa sœur. C'était peu pour lui que les relations politiques qu'il avait avec elle lui donnassent l'apparence de son ennemi, il ne tint pas plus compte de cet obstacle que du souvenir de son père Frédéric, et des droits de son beau-frère Renaud , auxquels il voulait attenter. ^lettant donc toutes ces considérations de côté, il médita son projet criminel, et se prépara, au mépris des lois divines et humaines, à satisfaire la passion que lui inspirait Syligaitha.

« Cette princesse, dit la vieille chronique napolitaine, était jeune , belle et d'une taille avantageuse. Elle avait le teint éclatant, le regard vif; ses cheveux blonds et bouclés des- (;endaient le long de son front vraiment royal , et il y avait dans toute l'habitude de sa personne un certain je ne sais quoi qui lui soumettait tous ceux qui la voyaient. A ces dons , elle en joignait d'autres non moins précieux encore : car, instruite et savante même, elle parlait avec grâce et esprit.

» Mainfroi avait souvent éprouvé le pouvoir de ces charmes. Cette beauté , cette grâce , ce laisser-aller féminin qui s'était déployé si souvent sans crainte en présence d'un frère, excitaient encore la violence de son amour. Parfois cependant le souvenir de l'honneur de sa famille, de la sainteté des droits de son beau-frère, et par-dessus tout ce doux nom de sœur, l'arrêtaient dans l'exécution de son funeste dessein. Ce conflit de sentiments, ce combat intérieur de ses désirs et de ses devoirs, lui causèrent des tourments si continuels, qu'il ne put bientôt plus prendre ni nourriture ni sommeil. La raison devint muetie, et l'amour triompha. Profitant donc d'une absence passagère de Renaud, il alla se présenter h Syligaitha, et non sans éprouver quelque honte et tant soit peu d'embarras, il lui ouvrit son cœur. 11 lui fit entendre que, cédant à un amour qu'il ne pouvait plus vaincre, il la priait de lui pardonnei' sa démarche, mais que , certainement, il mourrait si elle ne l'écoutait pas. Au même moment où il prononçait ces mots, des larmes abondantes jaillirent do .ses

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yeux enflaiiiiiK'i , il perdit l'usage de sa raison , et prodigua confusémont les prières et les menaces, comme un homme déterminé à commettre quelque violence. D'abord Syligaitha fut comme pétrifiée; mais bientôt la fureur insensée d'un homme qu'elle connaissait pour ne rien respecter de ce qui s'opposait à ses désirs lui rendit le sentiment de la crainte. Pâle et tremblante, elle pensa avec effroi au crime de son frère, à l'absence de son époux , et ce ne fut pas sans frémir que ses yeux rencontrèrent le lit conjugal près duquel elle était. La présence du criminel Mainfroi lui fit horreur, et il n'y a pas de supplice qu'elle n'eût bravé pour s'y soustraire.

» Pendant cette cruelle alternative, et tandis que Manfroi continuait d'exhaler ses offensantes prières, Syligaitha reprit quelque empire sur elle-même et maîtrisa sa peur. Elle fit quelques efforts pour calmer la passion désordonnée de son frère , en cherchant par ses paroles à adoucir les maux qu'il ressentait. Mais la blessure était trop profonde , et le mal avait circidé si longtemps dans les veines de Mainfroi, qu'il n'y avait plus moyen d'agir sur son esprit aigri par la souffrance. Ce n'étaient plus des conseils que demandait Mainfroi, mais un prompt remède.

» Syligaitha sentit bien que , si elle tardait a répondre , l'occasion et la violence serviraient les terribles desseins de son frère ; aussi, sans attendre le retour d'un nouvel accès de sa part et dans l'idée de sauver l'honneur de sa race, elle promit au prince criminel de se rendre bientôt à ses vœux, sous la condition seulement qu il se retirerait à l'instant de chez elle pour se rendre deux jours après à son palais hors des murs de Caserte , où l'absence de la cour leur laisserait plus de liberté. La promesse fit accepter la condition , et Mainfroi, triomphant dans l'idée de son crime, mesura avec impatience les heures et les instants qui en retardaient l'exécution.

» Enfin le joui' désigné arriva. Mainfroi se présente chez Syligaitha, qui avait tout fait préparer pour recevoir son frère avec magnificence. L'heure du rendez- vous avait été fixée au soir, en sorte que la princesse avait eu soin de commander un souper somptueux , dont tous les mets, cepen-

^>/Z SYLIUAIÏHA.

dant, étaient composés de chah- de poule. Ce fut dune auprès d'une table couverte de vaisselle d'or et d'argent que le frère et la sœur s'assirent. Bien que la faim de Mainfroi fût tant soit peu émoussée pai' l'espérance d'autres plaisirs qu'il attendait impatiemment, cependant le repas fut gai, il s'y dit des choses agréables, et l'on y but, dit encore la chronique, assez copieusement, ce qui ne contribua pas peu à donner un cours plus rapide aux pensées des deux convives.

» Le repas Uni et les serviteurs s'étant retiré, le frère et la .sœur demeurèrent seuls dans la pièce qui était la chambre à coucher. La conversation continua , et comme Syligaitha demandait à Mainfroi pourquoi il avait fait si peu d'honneur au festin , et que celui-ci , après en avoir loué l'ordonnance , assurait qu'il y avait pris autant de part que son appétit le lui avait permis, la sœur prit la main de son frère et lui parla ainsi : — Mon frère, tous les mets dont vous avez goûté à ce souper ont été faits avec de la chair de poule , et leur saveur, quoique légèrement variée, n'était pas très- différente, puisque dans le fait tous ces ragoûts étaient composés de la même substance. Croyez-moi, mon frère, ajouta-t-elle en faisant un léger sourire , il en est de même à l'égard de la variété des plaisirs de l'amour. Le but vers lequel on tend avec une si vive ardeur, que l'imagination se représente sous des couleurs si brillantes et si variées , est au fond toujours le môme. — A ce début, le front de Mainfroi se rembrunit. — Ecoutez-moi, poursuivit Syligaitha , en prenant l'autre main de son frère, écoutez-moi : si mon âge vous a séduit, si mes yeux ont blessé votre cœur, si mes paroles ont produit de l'effet sur votre âme, pensez qu'eu vous laissant aller à vos mauvais desseins, vous n'obtiendrez pas une satisfaction différente de celle que vous avez pu éprouver déjà , et que, par cette action , vous attirerez seulement le déshonneur sur notre noble famille. Au nom de Dieu! s'écria Syligaitha en faisant un effort pour retenir les mains de son frère qu'il cherchait à retirer des siennes, par l'âme de notre père ! par notre ancienne maison ! chassez , je vous en sup- |)lie, cette fatale idée de souiller le lit d'un autre, le lit de votre allié 1 que votre vertu mette un frein à votre {lassion !

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11 y a plus de gloire , croyez-moi , à coiiipriiner ses désirs qu'à renverser des villes et des armées ennemies. On fait l'un par la force de l'épée, par la puissance du nombre ou à l'aide du hasard; l'autre ne s" obtient jamais que par le courage personnel, par la vertu. Rappelez-vous combien de rois et d'empereurs, devenus glorieux au milieu des combats ou dans les conseils, ont été rabaissés dans l'opinion des hommes par les honteux effets de leurs passions privi-es ! Et vous, qui vous distinguez par tant d'éminentes qualités, vous quiètes un si digne fds de notre noble père , serait-il possible que vous abandonnassiez la voie de la véritable gloire et de la vertu ? Voyez des nations entières, des princes illustres, des armées nombreuses qui se font un honneur de vous obéir ; placé plus haut qu'eux, obéissez de vous-même aux seules puissances dont vous soyez sujet, la nature et la raison.

» A cet endroit du discours, Mainfroi parut touché, et ne pouvant trouver de paroles pour exprimer ce qu'il sentait, il laissa tomber sa tète sur les mains de sa sœur, qui retenait les siennes, et les couvrit de baisers. — Je vous le dis, reprit Syligailha émue , la passion que vous nourrissez déshonore un prince; et il est impossible que vous, qui valez tant par vous-même, et qui êtes issu d'une race si illustre, vous vous décidiez à déshonorer, dans son palais, sur son lit nuptial, une sœur mariée noblement. Au surplus, c'est a vous maintenant de réfléchir sur ce qu'il vous reste à faire : je ne suis qu'une femme, jeune et saiis force; mais je vous préviens que je suis disposée à user de tous les moyens qui sont en mon pouvoir, pour conserver mon nom pur et sans tache. Pour vous, sur qui repose la destinée de plusieurs royaumes, vous devez considérer le présent et prévoir l'avenir; car aucune action, bonne ou mauvaise, ne demeure inconnue; et, malgré le silence commandé par le respect, la violence ou la crainte, les bouches s'ouvrent, et la renommée parle : plus on emploie de moyens pour la contraindre à se taire , plus elle crie fort. Vous savez , continua en souriant Syligaitha , qui connnençait à regarder sa cause comme gagnée auprès de Mainfroi , vous savez que ce que je viens de dire est surtout vrai quand il s'agit des liaisons d'amour ; car vous vous

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abuseriez étraiigemcnl, mon frère, si vous imaginiez que cette passion se satisfait du consentement réciproque, mais exclusif, des deux amants qui la partagent. Il n'y a pas de plaisir sans victoire, point de victoire sans trophée : c'est une loi générale de la nature, notre bonheur s'augmente quand on en parle a un ami ; et la douleur elle-même , renfermée dans un cœur solitaire , s'éteindrait promptement , si les confidences et les consolations ne la faisaient vivre en l'adoucissant.

» Syligaitha se tut. Mainfroi, distrait pendant la première partie de ce discours, n'avait pas cessé de tenir ses yeux attachés sur sa sœur. La pâleur ou l'agitation de son beau visage, les larmes qu'elle laissait couler, ou la crainte qu'elle exprimait, allaient se peindre, comme dans un miroir, sur la physionomie mobile de Mainfroi, qui , par ses gestes et par son regard seulement, avait tour à tour donné des consolations tendres et hasardé quelques prières; mais il avait surtout prodigué des caresses respectueuses. Il portait les mains de sa sœur contre ses yeux rouges de larmes brûlantes; il les pressait contre les siennes, et les couvrait de longs baisers; enfin il s'était glissé, dans cette âme ardente et terrible, comme une espèce de repentir qui lui faisait abjurer ses fureurs, mais non son amour. Flattée de cette victoire incertaine, l'aimable Syligaitha crut alors pouvoir montrer quelque confiance h son frère, qu'elle avait toujours tendrement aimé. Au moment où elle lui avait rappelé les dangers de l'indiscrétion des amants heureux, son front s'était calmé, le sourire était revenu sur ses lèvres, et les mains de Mainfroi n'étaient plus captives dans les siennes. De son côté , le jeune prince, dont les transports violents avaient été rendus inutiles par la tendresse confiante qu'on lui témoignait, avait laissé percer aussi le sourire sur sa noble et mâle figure. La nuit était venue, et les flambeaux ne jetaient plus qu'une lumière douteuse ; après un festin oîi les vins de Calabrc n'avaient point été épargnés , après tant d'émotions qui s'étaient succédé si rapidement, et enfin, en voyant les efrets d'un amour si vif et si indomptable, peut-être que la princesse sentit son cœur s'attendrir et sa vertu s'éteindre.

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Mainfroi la pressa de nouveau ; alors elle ne trouva plus pu elle ni la force ni la volonté de se défendre : tout en ce moment , jusqu'aux ténèbres , conspira en faveur de l'amour ; et, dans ce désordre, l'honneur de la race impériale, les droits d'un époux, et les lois les plus sacrées, tout fut oublié par Syligaitha, qui ne pensa plus qu'à Mainfroi. »

Sans cet amour de la vérité , sans ce cri de la conscience du savant Aide Manuce , de cet homme qui ne voulait pas que l'on mentît même dans un conte, nous ne connaîtrions pas l'histoire de Syligaitha; car c'est en vain que j'ai multiplié les recherches pour mettre la main sur les annales de Paul Emile Santorio. Il y a tout lieu de croire qu à l'exception de cette anecdote, le reste de cet ouvrage, écrit en latin, n'a point été imprimé.

Depuis quinze ou seize ans, il est arrivé un grand malheur en Europe , mais particulièrement en France. On ne croit plus au public. La preuve en est qu'on le méprise, qu'on le mystifie , qu'on ne se donne pas la peine d'interroger ses goûts, ni même de lui présenter avec une clarté suffisante les poëmes , la prose , les idées , enfin tout ce que l'on jette avec dédain à son avidité. Byron, lui qui est devenu pendant un temps l'idole du public, est celui de tous les auteurs de notre temps qui, le premier, l'ait traité le plus cavalièrement. Il agit tellement sans façon avec son lecteur, que, lorsque la recherche d'une rime l'embarrasse tant soit peu , il finit son vers par un quolibet ou une plaisanterie si commune, que la vanité seule de celui qui lit peut, le décider à en rire ; cai", bien que l'aristocratie ait perdu beaucoup de privilèges , l'impertinence est peut-être celui de tous que la vanité bourgeoise lui garantira le plus longtemps. Plus l'auteur est fat, plus le lecteur est complaisant. Aussi le public ressemble-t-il aujourd'hui à certaines femmes qui n'ont dp goûts vifs que pour les hommes qui les méprisent et les maltraitent. Il faut en convenir : en morale comme en littérature, cette disposition n'est pas heureuse.

Oh! qu'il en était autrement lorsque récrivaiu commpn-

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çait la première page de son livre par ces mots : Ami leciciir! Quel amom-, quel respect, quelles attentions il avait pour son ami , pour ses amis les lecteurs, pour ce public enfin qui, comme le dieu Pan, se trouve partout, quoiqu'on ne le voie nulle part I Le public ? Oh ! je le connais bien. Il a ordinairement de quinze à trente ans , mais souvent plus de cinquante. 11 s'occupe de lettres, de sciences, mais il est surtout agité par les passions, dominé par une foule de sensations tumultueuses, poussé par une curiosité insatiable. Le vrai public court les champs, les villes, les bibliothèques et les bals masqués; il est armé du scalpel dans Tamphiihéâtre , du pinceau à l'atelier, où il rêve la gloire en regardant de beaux yeux. Le public? Je le vois encore à minuit dans le fond d'une alcôve, sous la forme d'une jeune femme gracieuse , préparant avec soin sa lumière , pour faire la lecture pendant la nuit. Je le vois, ce joli public dont le cœur palpite d'avance à la vue du livre qu'il va dévorer. Il met double oreiller pour être plus a l'aise ; il arrange sa couverture avec soin pour éviter les distractions, et bientôt il lit immobile, jusqu'au moment où l'émotion et le plaisir font battre son cœur et rouler des larmes dans ses yeux. Souvent encore il revêt une forme plus grave , car il approche de la vieillesse. Alors plus calme en apparence , mais cependant curieux jusqu'à la passion de retrouver les souvenirs d'un âge déjà bien éloigné du sien, il bénit en secret le livre qui lui retrace toutes les phases de la vie, qui ranime en lui des sentiments que la réalité ne lui procure plus, qui doime un intérêt rétroactif à l'existence parcourue , aux souvenirs qui s'effacent, aux sentiments qui s'afTaibUssent. Et puis, si futile que soit un livre, dès l'instant qu'il est écrit en conscience, il porte son fruit. On le lit ou on le rejette; on l'aime ou on le hait , et de tous les services que l'écrivain puisse rendre à Vami lecteur, le plus utile est de ne pas le laisser indifférent.

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