‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 25 sur 29 · I.K MKCAMCIKN KUI · texte numérisé non relu

I.K MKCAMCIKN KUI

il paraissait être iuipalient de se débonassev de tout ce qui était amoncelé dans sa tête. Il posa bientôt le doigt sur la boîte au miroir et continua ainsi en prenant un ton solennel :

— De là, et il montrait la boîte, est sorti un rayon d'espérance, et la punition.

Il exécuta ensuite avec les mains plusieurs mouvements, comme s'il eût arraché vivement quelque chose dune place pour en substituer une autre.

— Comprenez-vous? me demanda-t-il.

— Pas précisément.

— Vous a> ez étudié la physique ?

— Oui, autrefois.

— Alors vous nignorez pas que, bien que Ton ail trouvé le mouvement perpétuel, on a toujours les frottements et la destruction des matières contre soi? C'est aussi ce qui m'est arrivé ; malheur ! quand on ne peut plus mettre une roue neuve à la place de celle usée ! Souvenez-vous bien de cela. .. A neuf heures du soir. . . Mais nous. . . y reviendrons !

Michel tenait toujours la boîte au miroir, qu'il se mit à baiser en pleurant. Après m'avoir fait approcher encore de lui, il me dit avec une effusion de conir qui me toucha :

— Puisque je vous ai fait connaître toutes mes fautes, tous mes chagrins, il est juste que je vous montre ce qui me i-este d'un grand trésor. Ah ! s"écria-t-il avec tendresse, si vous aviez connu Thérèse! C'était mon bon ange tant qu'elle a vécu; mais elle est morte, et il ne m'en reste plus que cela.

Michel fit un mouvement do tête a droite et à gauche comme pour s'assurer qu'aucun indiscret ne pourrait nous surprendre, et me serrant dans ses bras :

— Je veux, me dit-il, que vous la connaissiez... vous êtes digne de la connaître.

Alors il tira soigneusement le couvercle delà boîte, et par l'effet d'une curiosité bien naturelle, je portai précipitamment les yeux sur le miroir. J'aurais dû m'y attendre ; c'était un morceau de métal assez brut, sur lequel je ne distinguai absolument rien. Mais dès que je vis, sur la figure de Michel, l'expression de tendresse et de béatitude ineffable qui y était répandue, mon premier mouvement fut de con-

il 38 LE MÉOAMCIEN KUl.

suUer de iioiueaii le miroir en accusant mes yeux. Co redoublement d'attention anima Michel, qui, soulevant sa boîte et la considérant avec un léger balancement de tète semblable à celui d'un artiste devant son ouvrage :

— Voyez, me disait-il, ses beaux cheveux châtains, ses

yeux si doux et sa bouche qui sourit avec tant de bonté

Elle est bien pâle, mais elle est bien belle, n'est-ce pas?

Et comme il indiquait de l'autre main les différentes parlies d'un visage, j'observai avec quelle incroyable précision il déterminait le rapport des traits entre eux. Je l'avouerai, à deux ou trois reprises, je me frottai les yeux dans l'espérance de les rendre aussi clairvoyants, que ceux du malade, mais il ne m'en laissa pas le temps. Michel avait assez brusquement refermé la boîte, son front s'était rembruni.

— Croiriez-vous, reprit-il, que, pendant tout le temps de ma puissance, j'ai presque oublié cet ange, ma pauvre Thérèse? Quand j'y ai repensé, je n'étais plus moi, j'étais gâté et j'tii gâté le souvenir de Thérèse. C'est dans ma caverne, quand je fus seul, bien triste, en exécration à tous, c'est lorsque je fus dégoûté de ce que je voyais et de ce que j'entendais dire dans mon petit monde^ que j'ouvris alors cette boîte... mais devinez-vous l'idée qui me vint? Ah ! Dieu ne me la pardonnera jamais !... Après avoir combiné et réuni mille et mille ressorts, je fis à son image... non pas une statue de bois ou de pierre au moins... mais presque une vraie Thérèse. Son port, sa taille, ses traits, toute sa personne se reproduisit sous ma main, et bientôt il n'y eut plus un seul mouvement que je ne pusse lui faire prendre. Mais ce n'était pas assez pour moi, et je voulais trouver pour mettre en elle un je ne sais quoi qui contrefît la vie. Nuit et jour je travaillais sans relâche. Enfin j'en étais venu à ce point de donner de l'élasticité à l'un de ses bras. Déjà sa main s'ouvrait pour prendre et retenir, et je lui présentai la mienne comme pour agacer la vie; elle la saisit et la serra. Pénétré de joie d'a- ])ord, je parlai à Thérèse, croyant qu'elle allait me répondre ; mais toute sa personne demeura fixe, excepté sa main, qui serrait la mienne avec tant de force, que je fis de vains efforts pour me dégager. Tout à coup j'entendis neuf heures

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sonner. C'était l'instant où chaque soir jrtais obligé de renouveler la roue principale delà macliine-mère. Arrêté par le bras, je regardai avec luie anxiété croissante cette fatale roue qui, à mesure que ses dents s'usaient, laissait prendre a tous les autres rouages qu'elle devait régler une vitesse épouvantable ; je prévis alors l'horrible désordre qui allait éclater au milieu de toutes les machines flottantes; je les voyais déjà, rapides comme l'éclair, sillonner l'eau sans direction précise et se ruant avec fracas l'une contre l'autre. Epouvanté, Thérèse ! m'écriai-je, Thérèse ! quitte ma main ! au nom du ciel ! quitte ma main ou tout est perdu ! Et je me débattis encore de manière à m'arracher les membres ; mais prières, efforts, tout fut vain; Thérèse demeura immobile comme une tenaille. Alors je sentis qu'il ne restait plus d'espoir, et comme je jetais un dernier regard sur l'infernale roue devenue si mince, si mince que je ne pouvais plus la distinguer, il se lit un bruit de tonnerre épouvantable, puis au milieu d'une nuit profonde tout ce qui était dans la caverne fut lancé dans le lac... Je ne sais plus... je ne me souviens plus. . . Ah ! soutenez-moi !

L'émotion de Michel pendant ce récit l'avait tellement épuisé, qu'en prononçant ces dernières paroles il se laissa tomber presque sans connaissance entre mes bras. Je fis signe au rameur de nous conduire à terre, où l'autre bateau ne tarda pas à nous rejoindre. Michel fut transporté chez lui, où, à peine arrivé, il demanda a se mettre au lit. On le coucha ; un sommeil assez calme s'empai-a de lui, chose qui, disait-on, ne lui était pas arrivée depuis longtemps. Quand nous le vîmes tranquille, nous allâmes raconter ce qui venait d'avoir lieu, ainsi que l'occasion première de la maladie de Michel, à un médecin des eaux de Matlock, qui nous conseilla de faire partir cet homme au plus tôt pour Londres, afin qu'il se trouvât le plus promptement possible avec ses parents et au milieu de ses compatriotes, où il n'entendrait plus parler anglais.

— S'il y a chance de guérison pour lui, ajouta-t-il, c'est par l'effet de sa langue maternelle.

Je m'entendis aussitôt avec la respectalile famille anglaise,

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qui, en ramenant Michel d'Amérique, s'était encore chargée de remettre tout ce qu'il possédait à ses parents. On fit à l'instant même les préparatifs du départ, et il fut convenu que je voyagerais dans la même voiture que le malade. Tout étant disposé, j'allai le lendemain à cinq heures du malin' prendre Michel. 11 régnait un calme sur sa physionomie et dans ses mouvements qui fut jugé d'un favorable augure ; en efTet, lorsque je lui parlai du départ, il obéit avec une entière docilité 'a tout ce que je lui conseillai do faire. Il parla peu, me regarda plusieurs fois en laissant échapper un sourire où perçait la tristesse et comme une espèce de honte; mais dès que tout fut prêt, il se mit en route sans faire la moindre observation. Inondant le voyage, j'eus soin de lui donner l'explication des choses les plus simples qui s'offrirent a nos regards, afin de ramener son esprit peu à peu à la réalité. Pour lui, il resta toujours attentif, calme et silencieux ; souvent il serrait mes mains dans les siennes, mais sans rien dire.

A dix heures du soir, nous étions à Londres, où Michel se trouva bientôt au milieu des personnes de sa famille. En peu do jours les progrès de sa raison furent assez sensibles pour que l'on conçût l'espérance d'une guérison, sinon parfaite, du moins tranquillisante pour le bien-être du malade et le repos de sa famille. Les aftaires dïutérêt réglées, Michel et les siens repassèrent en France.

De retour moi-même dans mon pays, je reçus des nouvelles de Michel. On l'avait emmené à Gerardmer, dans les Vosges, son pays natal. La son esprit s'était tout à fait calmé, au milieu des soins tendres de sa famille. Il paraissait toujours un peu triste et était habituellement fort silencieux. Quoiqu'il parût prendre plaisir à voir tous ceux qui lui prodiguaient des soins, jamais cependant il n'a laissé juger qu'il les reconnût précisément pour ses amis d'enfance ou ses parents. 11 aimait à être seul, son plaisir était de se promener sur les bords du lac de Gerardmer ; son occupation consistait à faire avec du bois et du fer des ouvrages d'une perfection rare, dont phisieurs font l'ornement (hi musée d'Epinal,

Après dix jours de niarclie dans une plaine où s'élevait cette muraille que leurs yeux avaient prise si longtemps pour une immense chaîne de montagnes, les voyageurs, harassés de fatigue, s'arrêtèrent.

Robert s'assit à terre, et bientôt Caroline et Flavie s'étendirent à ses côtés; Thérèse était derrière eux, et Lucie un peu plus loin. Toutes s'endormirent d'un sommeil de plomb. Malgré sa lassitude, Robert ne put prendre de repos. Une inquiétude vague pour toutes les personnes qui l'entouraient, mille pensées qui agitaient son âme, et le voisinage de cette gigantesque muraille au pied de laquelle on était enfin, tout le forçait à demeurer immobile, le regard fixe, et cherchant en vain 'a suivre et à mettre en ordre le cours impétueux des idées qui traversaient son esprit. Parfois il levait lentement et avec terreur les yeux sur ce mur en talus qui allait se perdre a une distance infinie dans le ciel, sur ce mur dont il pouvait enfin considérer et reconnaître la construction bizarre.

En effet, c'était un assemblage de roches énormes, posées les unes près des autres avec art, et de manière à laisser le moins d'interstices qu'il avait été possible ; et toutefois ces refends , à peine sensibles quand ils étaient comparés à la grosseur des roches et à l'inconcevable immensité du mur, étaient de vastes cavernes relativement à la stature humaine.

Cette construction étrange préoccupait d'autant plus Ro bert, qu'il y voyait aboutir ces mêmes myriades d'êtres qu'il avait aperçus sur toute la surface de la plaine, à droite et à gauche du sentier que lui et sa troupe avaient suivi pendant

plusieurs jours. Du lieu où il était assis, il voyait donc arriver en foule ces êtres au pied de ce mur-montagne ; il les observait faisant mille et mille efforts pour gravir les roches et pénétrer par leurs innombrables interstices qui engloutissaient à mesure les multitudes sans cesse renaissantes.

La foule des arrivants était si grande qu'ils étaient obligés, pour la plupart, de monter jusqu'aux sommets invisibles de cette muraille pour trouver des entrées libres où chacun de ces êtres avait hâte de s'enfoncer.

Ce spectacle , dont le souvenir devint plus terrible encore pendant Tobscurité et le silence de la nuit , glaça Robert de terreur jusqu'au fond de l'âme. Mais il ne se laissa vaincre ni par ce sentiment ni par la fatigue que son corps éprouvait; il résista même au sommeil toujours près de l'opprimer. Volontairement immobile, il sentait que par le moindre geste il aurait pu troubler le repos de tout ce qui l'entourait ; et comme une mère qui a laissé endormir son enfant pendant qu'elle était dans une mauvaise position , Robert serait plutôt mort de douleur que de changer d'attitude.

Une nuit longue s'écoula , et chacun , excepté Robert , avait pris du repos. Dès que parurent les premiers rayons du jour, Caroline s'éveilla, et se levant en sursaut : « Robert ! ahl Robert ! s'écria-t-elle en prenant vivement sa main et le regardant avec inquiétude, c'est bien toi ? )>

Ces paroles éveillèrent Flavie, qui saisit le bras de Robert et demeura sans rien dire. Mais CaroUne était pâle ; et dégageant son front de ses cheveux noirs qui tombaient jusque sur ses yeux, elle jeta un regard triste, mais fixe, sur Flavie, qui baissa les yeux, laissa tomber sa tête sur la poitrine de Robert, et pleura.

Personne ne dormait plus. Lucie, aimable et bienveillante, se leva en faisant un sourire, tandis que Thérèse, pour raffermir sa résignation , regardait la grande muraille.

« Allons , marchons ! » dit Robert , et toute la troupe se leva pour le suivre.

Tous reprirent le sentier dans lequel ils avaient encore un milUcr de pas à faire avant d'arriver à Touverturc par laqi elle ils devaient pénétrer dans le grand unir. Ils mar-

chaient; ol , chemin laisant, chacun a'eiix regardait d'un œil étonné et curieux ces milliers d'êtres disparaissant incessamment dans les entre-roches , comme on voit s'agiter et disparaître au plus léger bruit des amas de lézards qui courent se cacher dans des ruines.

Parvenus à l'extrémité du sentier, ils se trouvèrent en face d'une ouverture pratiquée avec art, et sous laquelle le sentier continuait. 11 y eut quelque hésitation de la part de la troupe; cependant Robert parvint à les décider, et bientôt ils s'y engagèrent, mais environnés d'une obscurité profonde. Toutes allaient en avant , mais en se pressant autour de Robert, et plus particulièrement Caroline et Flavie, qui, toutes deux, s'étaient emparées dun de ses bras qu'elles serraient avec force. Pressées par la terreur et l'amour, ces trois personnes ne semblaient en faire qu'une.

L'inquiétude croissait avec les ténèbres ; on n'osait plus marcher sans tâter le sol avec le pied , lorsqu'une voix se lit entendre :

« Ne craignez rien, disait-elle, le sentier est droit, uni; vous pouvez marcher sans crainte, et j'aurai soin de satisfaire votre curiosité au sujet des lieux que vous allez parcourir. » A ces paroles, toute la troupe éprouva une crainie respectueuse, mêlée d'espérance et d'admiration. La voix qui venait de se faire entendre, quoique d'une ténuité toute prodigieuse, était cependant pure et singulièrement claire; mais on se taisait, et l'on n'avançait plus.

« Oii sommes-nous? » demanda enfin Robert tout tremblant; car il reconnaissait bien le son de cette voix mystérieuse. « Où sommes-nous? » répéta-t-il après un moment d'hésitation , pendant lequel il chercha à rassembler ses forces et son courage.

« Vous êtes, répondit-on , au milieu des voies de la pénitence. Le sentier que vous parcourez est réservé à ceux qui, comme vous, sont moins indignes que d'autres de l'indulgence céleste. Mais prenez patience encore pendant quelques instants, afin que vos sens ayant oublié les impressions terrestres, vous puissiez recevoir celles de cet autre monde. Alors vous verrez oii vous êtes , vous entendrez ceux qui

6/i/i klavik.

A DUS eiiviioiiiieiil , vous concevrez (oui ce qui est autour de

vous. »

En elïel , soit que leur vue se i'ùl habituée a robscurité , ou plutôt que leurs yeux , leurs oreilles et leur intelligence eussent reçu des lumières et une subtilité nouvelles, Robeit et celles qui Tentouraient purent voir et entendre distincto- )nent tout ce dont ils devinrent témoins et auditeurs.

Au-dessus du sentier qu'ils allaient parcourir s'élevait une voûte assez spacieuse en hauteur, dont la longueur immense se terminait par un point lumineux d'un éclat éblouissant. Peu à peu, une clarté semblable à celle du crépuscule se répandit dans tous les intervalles des énormes roches qui formaient la voûte a travers le mur-montagne, en sorte qu'il devint facile d'observer et de suivi'e tout ce qui se passait dans ces espèces de portiques irréguliers, dont des milliards d'êtres à figure humaine parcouraient a grande peine les défours escarpés et capricieux.

Toute la troupe, après avoir contemplé plus h l'aise ce spectacle si nouveau pour elle, reprit enfin sa marche, non sans que chacun la ralentît souvent pour satisfaire son insatiable curiosité. Pendant qu'ils avançaient, la voix, attentive à leur donner les instructions indispensables sur ce qu'ils A oyaient , leur dit :

« Tous ceux que vous apercevez s'avançant avec tant do peines a travers la grande muraille , ce sont les larves de tous les mortels qui ont quitté la terre. Pesamment chargé.*; des fautes ou des crimes qu'ils ont commis, ils subissent l'arrêt éternel qui les condamne a traverser cette grande nuiraille, que je ne saurais comparer qu'à un crible pour eux. Observez que depuis que vous êtes engagés dans ce sentier, déjà ces roches qui vous environnent sont moins grosses, que les intervalles qui les séparent deviennent plus étroits, ([ue les larves qui s'y trouvent sont en moins grand nombre et sensiblement diminuées de volume.

— Eh ! pourquoi? » demanda Robert de manière à être à peine entendu de ses compagnes.

La voix répondit :

« Les plus fautifs, les plus coupables surtout, arrêtés par

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la grandeur mi l;i ténacité de leurs iiiuies, sont ceux qui avancent le plus lentement. Ou péiièlrc . ou sMnliltre d'aulatit plus vile dans ces immenses labyrinthes, que Ton oublie plus promptement le monde, que l'on tend avec plus d'ardeur à la face opposée du grand mur. Regardez vers la gauche, et observez ce que je vais vous indiquer. »

Tous s'arrêtèrent et dirigèrent leurs regards vers le point désigné par la voix, qui continua :

« Apercevez-vous entre ces deux énormes rociies un vide iunnense formé par d'autres roches plus grandes , plus inégales encore que celles près desquelles vous êtes? Maintenant, suivez de l'œil ce grand ressaut de pierres qui fuit dans lobscurité ; ne voyez-vous pas trois larves dont les têtes sont pendantes, dont les yeux semblent fixés ardemment sur des objets qu'elles regrettent avec douleur?

— Je vois une femme , dit Flavie ; comme elle est belle encore !

— Puis deux hommes, ajouta le reste de la troupe.

— Savez-vous, poursuivit la voix, pourquoi ces trois larves gisent et resteront encore dans cette affreuse position? En voici la cause : la roche sur laquelle elles se trouvent maintenant forme une espèce de degré qu'elles ont eu des peines infinies à gravir. Au moment des plus grands efforts qu'il leur a fallu faire pour y atteindre, toutes trois ont laissé échapper de leurs mains les objets qui les faisaient tenir à la vie, et qui ne leur ont jamais laissé le loisir de penser a ce qu'ils deviendraient après. En vous inclinant un peu pour voii' à travers la seconde anfracture du rocher de la voûte , vous devez distinguer une croix brillante attachée par un cordon : c'est ce que regrette tant et si vainement cet homme , le premier, dont la physionomie exprime le regret et le désespoir. Un peu plus bas que la croix est un coffre : il est rempli d'or, de pierres précieuses , et apparleuait à ce vieillard, dont l'œil enflammé de rage ne peut se détacher du trésor qu'il a perdu.

— Et cette femme, s'écria Flavie comme malgré elle, que regarde-t-elle ?

— Le portrait do sou amant, répondit la voix; et tous

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trois resteront ainsi la tèle penchée, ïonl ardent et le désespoir dans l'âme, tant qu'ils ne trouveront pas la force d'abandonner ce qu'ils regrettent , d'oublier ce qui les retient sur ce côté de la muraille. »

Il y avait dans le son et dans l'accent de cette voix lointaine quelque chose de si affectueux et de si tendre qui tempérait la rigueur des arrêts qu'elle semblait prononcer, que Robert et ses compagnes de voyage plaignaient plus les malheureuses larves qu'ils n'étaient effrayés de la peine qu'elles subissaient. D'ailleurs, le temps pressait, et il fallait avancer.

« Ne vous arrêtez plus, marchez toujours, leur disait la voix, et pendant le chemin qui vous reste a faire, je vous dirai tout ce qu'il importe que vous sachiez. C'est bien moins , vous le voyez , la difficulté des lieux qui ralentit la marche des pécheurs que les mauvaises dispositions de leur volonté. Il y en a un grand nombre de beaucoup plus coupables que ceux que vous avez remarqués , et qui cependant les ont dépassés dans les détours de la grande muraille, parce qu'ils se sont repentis plus tôt , parce qu'ils ont plus promplement renoncé à la passion des objets qui les ont fait faillir. »

Tout en écoutant, la troupe avançait dans le sentier caverneux, chacun tournant les yeux de côté et d'autre pour vérifier ce qui leur avait été dit , ou pour observer quelque nouveau détail qui excitait leur curiosité.

Lucie était la seule qui eût conservée du calme, et qui retrouvât môme quelque chose tle son enjouement naturel.

« La voix dit bien vrai, observa- t-elle, et en effet la grosseur des roches va toujours en diminuant; le bruit des gémissements semble être moins fort, et sans doute que toutes ces larves se purifient et deviennent meilleures à mesure qu'elles avancent dans l'intérieur de la muraille.

— Cela est ainsi, n'-pondit la voix à Lucie, et ce mur, dont la face du côté du monde présente un assemblage de roches d'une dimension énorme, est composé dans son intérieur de i)locs et de cailloux, diminuant toujours de grosseur, jusqu'à être réduite à un gravier, à un sable, et enfin à une

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poussièri- iiiiiialiiablc. A mesure que les larves en traversenl les vides toujours plus resserrés, elles se débarrassent de ce qu'elles ont de plus grossier, tant qu'enfin, lorsqu'elles parviennent jusqu'à cette poussière si ténue, tout ce qui reste encore de matière en elles- est épuré , et que Tâme , ainsi purgée de tout ce qu'elle retenait de terrestre , se trouve préparée à subir la seconde épuration. »

L'inspection successive que les voyageurs faisaient en marchant confirmait à leurs yeux ce qu'ils venaient d'entendre. Mais bien que tant de choses étranges captivassent leur attention, elle en fut tout à coup détournée.

Déjà les voyageurs approchaient de l'extrémité du souterrain ; déjà ils étaient environnés de la vive luiiiière qui pénétrait par l'issue vers laquelle ils tendaient depuis longtemps ; tous, dans lïmpatience qu'ils éprouvaient de sortir de ce lieu sombre, oubliant tout à coup ce qui les avait si fortement préoccupés, tournèrent les yeux vers le jour. Ranimés, réjouis par le retour de la lumière, ils se précipitèrent vers elle sans soupçonner même que son éclat pouvait les frapper tout à coup d'aveuglement. Mais dès qu'ils furent arrivés à l'issue du souterrain, cette lumière devint tellement resplendissante, qu'avant même qu'ils fussent dehors du mur, un mouvement involontaire leur fit porter les mains sur leurs yeux, ce qui ralentit forcément leurs pas.

Ce ne fut qu'avec le temps et des précautions, que Robert et ses compagnes purent accoutumer leurs yeux à cet éclat lumineux. La première idée des quatre voyageuses lorsqu'elles eurent recouvré l'usage de la vue, fut de se presser autour de leur guide; mais Robert se sentit tout à coup indigne de les protéger dans des lieux oîi lui-même avait besoin de protection.

En dehors de la grande muraille, tous s'étaient rangés machinalement sur la même ligne, la bouche béante et le regard vaguement occupé par l'immensité lumineuse d'une atmosphère nouvelle pour eux. Ils avançaient sans savoir pourquoi ni où ils allaient; quand, après avoir parcouru ainsi un assez long espace, un obstacle invisible, mais insurmontable, les arrêta tout à coup.

bhS l'LWlK.

Tons, les bras, le corps et le visage collés sur celte barrière invisible, ils restaient muets, ne distinguant rien encore, tant la lumière ([ui les environnait était vive et resplendissante.

A les voir ainsi, on les eût pris pour ces moucberons enfermés dans nos appartements, lorsque, las de s'être agités contre les vitres pour se replonger dans Tair, ils demeurent enfin immobiles sur le verre qui les arrête.

Enlin ils entendirent de nouveau, mais d'une manière plus distincte, le son pur, éclatant et doux de la voix lointaine. Robert Tavait déjà reconnue dès que son oreille en avait été frappée ; mais sitôt qu'elle se lit entendre hors du souterrain, Caroline, Thérèse et Lucie s'écrièrent tout à coup : « C'est la voix de Zénobie !

— Qui est Zénobie? demanda Flavie a Robert. Comme; ses paroles me touchent ! Robert... »

Klle allait continuer ses instances, lorsque Zénobie se fil cnlciidre de nouveau : ((Robert, dit-elle, et vous qui l'acl'onipagnez ici, sachez qui^l est le lieu où vous vous trouviv. et la faveur particulière qui vous y fait pénetrej- momenlant'ment. Il m'est impossible, il m'est défendu d'employer avec vous un autre langage que celui qui vous est familier sur la terre. Faisant encore partie des créatures qui n'ont point rejeté leur grossièreté matérielle, je m'exprimerai matériellement de manière à être entendue et comprise i)ar vous. Cependant, malgré ce qui me faudra mêler de t(^rrestre dans mes discours, vous pourrez, je l'espère, y discerner, y découvrir quelque chose qui vous fera pressentir la vie que nous menons ici ; cette vie 'a laquelle vous êtes appelés. Faites donc tous vos efTorfs pour épurer vos sens, pour aiguiser, pour subtiliser votre intelligence. Surtout déliezvous sans cesse de l'imperfection de vos organes, et n'oubliez pas qu'hier encore, en apercevant la grande muraille, ce rempart vous a semblé droit; mais il est courbe, et vous ne vous êtes pas aperçu qu'il ne présentait à vos yeux qu'une très petite partie du cercle immense que forme ce mur d'enceinte. De quelque côté que l'on arrive de la terre, on ne peut éviter et; lieu d'épreuves avant d'rutrer

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OÙ VOUS êtes maiiilcuaiil, avant de pénétrer on nous sommes.

» L'espace cinulairc où vous voilà jnaiiitenant est compris entre la l'ace intérieure du grand mur et la face extérieure de Tobslacle qui vous sépare de nous. C'est le limbe, c'est un lieu de repos et d'attente, préparé pour protéger la réflexion, le repentir de ceux qui y sont parvenus et auxquels ils reste encore tant d'espace à parcourir, tant d'efforts à faire, non-seulement pour pénétrer jusqu'où nous sommes, mais pour s'élever bien au delà et jusqu'à des régions dont nous-mêmes n'avons pas encore une idée.

» Ah ! Robert, l'âme de l'homme, paresseuse sur la terre, se flatte qu'au moment de la mort tout est décidé, soit en bien, soit en mal ! Mais détrompe-toi. Comme elle est immortelle, les vicissitudes qui l'attendent sont bien longues, et ce n'est qu'en passant successivement par des épreuves fréquemment multipliées, qu'elle parvient à se débarrasser de l'empreinte de la vie mortelle, de tous ces besoins, de tous les désirs, de toutes ces passions enfin auxquelles sa vie céleste s'est trouvée passagèrement associée.

» Robert! quel plaisu- ineffable j'éprouve à te revoir!... .le reconnais Thérèse... Elle porte encore son vêtement noir ''t sa croix blanche... Pauvre Thérèse! tu es toujours triste! Pour Lucie, sa bonne humeur ne la quitte pas ; j'ai plaisir à

revoir son front, où brillent la candeur et l'intelligence

Mais je ne sais si Caroline a conservé du ressentiment contre nioi. Oh ! dis-lui bien, Robeit, de faire en sorte de me regarder ; elle verra sur mon visage le sourire de paix qui s'élance de mon cœur... »

Zénobie se tut pendant quelques instants pour se remettre de la légère émotion qu'elle avait éprouvée en prononçant ces dernières paroles. Puis ayant repris sa sérénité, qui ne larda pas à s'altérer de nouveau :

« Quelle est cette jeune fille que je ne connais pas? demanda-t-elle.

— C'est... répondit Robert eu hésitant, c'est Flavie.

— Flavie ! répéta Zenobie, dont la voix plus pénétrante qu'elle ne Tavait encore été, transmit à tous ceux qui l'écoulaient l'émotion que ce nom avait fait naître ; Flavie ! Flavie !

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oh ! que ses yeux sont doux et tendres ! Flavie ! ma chère Flavie ! me voyez-vous ?

— Ah ! s'écria Flavie, depuis que j'entends votre douce voix, mes yeux font de vains eilbrts pour distinguer vos traits. Elîlouie encore par une hmiière excessive, je commence a peine à distinguer quelques objets. Mais, dites-le-moi, seronsnous bien longtemps encore avant d'arriver jusqu'à vous? Que je serais heureuse si vous vouliez me laisser baiser votre main! Robert et toutes nos compagnes forment, j'en suis certaine, le même désir.

— Hélas! dit Zénobie, il faut renoncer à cet espoir. Cependant, calmez-vous tous, et tâchez d'accoutumer vos yeux à notre lumière, car nous ne pouA'ons que nous voir. »

Comme tout ce que disait Zénobie portait le caractère d'un arrêt irrévocable, personne ne témoigna, même par le moindre geste, le sentiment de tristesse que ses dernières paroles avaient produit. Un désir naturel de connaître les lieux et les objets au milieu et devant lesquels se trouvaient les nouveaux arrivés dans le limbe, leur fit faire mille efforts pour familiariser leurs yeux avec tant de choses nouvelles.

Bientôt ils aperçurent distinctement, mais à une distance que leur imagination ne pouvait apprécier, une femme assise sur un immense siège circulaire occupé, à sa droite et à sa gauche, par un nombre infini d'autres femmes, dont les dernières, qui pouvaient être vues, allaient se perdre dans un horizon sans bornes. Toutes, vêtues de blanc, portaient sur la tête une couronne de bluets parsemée d'étoiles d'or, et étaient environnées d'une pluie de fleurs. Mais on distinguait Zénobie à ses cheveux noirs séparés sur le front, à Tinconcevable douceur de son sourire qui laissait apercevoir ses dents, dont l'éclat était aussi pur et aussi vif que celui des plus fines perles de l'Orient. Malgré la distance incalculable qui la séparait des limbes, l'air, ou ce qui le remplaçait, était d'une telle pureté qu'il n'y avait pas le plus petit détail dans le vêtement, ou la plus légère ondulation sur la figure de Zénobie , qui ne pussent être saisis do la manière la plus distincte.

Tous, Flavie exceptée, reconnurent donc Zénobie. A sa

vue, Robert s'agenouilla et se prit à pleurer. Flavie, portant alternalivement ses yeux sur Zénobie et Robert, incertaine d'abord, mais entraînée bientôt par un instinct irrésistible, tomba aussi à genoux. Ses compagnes restèrent immobiles, mais en prenant part intérieurement à la réciprocilé des sourires de tendresse que Zénobie, Robert et Flavie échangeaient entre eux.

A cette scène d'émotion succédèrent quelques instants de silence , et bientôt Zénobie reprit son calme solennel. « Levez-vous, dit-elle à ceux qui s'étaient agenouillés ; et toi, Robert, écoute ce qu'il m'est permis de le dire, comme conseils à suivre, pendant l'espace de temps qu'il te reste à vivre sur la terre. Le lieu où vous êtes, le limbe, forme un cercle immense qui sépai'e le contour de la grande muraille de l'asile réservé aux âmes qui s'épurent encore et à celles qui sont enfin épurées. L'obstacle qui vous arrête est un mur de diamant, dont l'épaisseur est telle qu'aucun nombre de mesures connues de vous sur la terre, ne pourrait vous en faire concevoir une idée. Employant donc votre langage lorsque vous ne savez plus comment apprécier l'étendue dune chose ou d'un espace, je dirai que l'épaisseur de ce mur est infinie. Et cependant, tout est déjà tellement épuré là où vous êtes parvenu, que cet immense mur de diamant laisse à vos yeux, à vos oreilles, la faculté de nous voir et de nous entendre aussi distinctement que si nous étions assez rapprochés pour que nos mains pussent se joindre.

» A droite et à gauche de ce limbe, qui va en tournant, observez attentivement ce qui s'y passe : vous verrez que tous ces êtres, toutes ces larves que vous avez rencontrées dans la plaine, dans le souterrain, après s'être successivement dépouillés de ce qu'ils avaient de plus matériel en s'infiltrant, pour ainsi dire, entre les roches, les cailloux et le sable dont est formé le grand mur, arrivent à ce point de repos, sous une forme tellement ténue, qu'il est à peine possible de la saisir et de la voir.

» Tous ces êtres desséchés, amoindris, se reposent dans le limbe, exposés à cet air actif, à cette lumière vive qui doit les épurer encore, et bientôt ils deviennent dignes de

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subir la dernièTe épreiivo qui pvérèdo roiilréo, dans le séjour de la vie éternelle.

» Cette épreuve, Robert, lu vas savoir en quoi elle cmisiste; mais il faut que tes yeux dardent des regards prompts, subtils et aigus comme une flèche d'aciei-. Dans l'épaisseur de ce mur de diamant, dis-moi, peux-tu découvrir et distinguer une multitude de petits points bruns qui se meuvent avec peine en tendant du côté oii je suis? Ce sont les larves épurées qui s'épurent encore en traversant le diamant. Mais, si ta vue peut s'aiguiser encore, suis ces petits points qui deviennent toujours moindres à mesure qu'ils avancent, et tu reconnaîtras que, marchant avec plus de vitesse, ils semblent nager sans peine à travers une matière qui, pour vous, dans le monde, passe pour la plus dure et la plus impénétrable.

— Oh! je les vois! je les vois! quelle multitude d'âmes ! s'écrièrent tout à coup Robert et ses compagnes.

— C'est alors que l'on a dépassé ce mur de diamant, reprit Zénobie avec calme, que la résurrection de la chair a lieu. Vous tous, il vous faudra subir cette dernière épreuve ; elle est inévitable. Mais celui qui commande ici et en tous lieux, se propose, lorsque votre heure sera venue, de vous épargner la première épreuve de la grande muraille, à moins que d'ici là vous ne vous rendiez indigne de son indulgence. C'est une grâce particulière qu'il accorde à tous ceux qui, comme vous, no consument pas leur vie à satisfaire des passions égoïstes, qui ne sont ni avares, ni ambitieux, ni courtisans, ni éhontés; mais qui, jusque dans leurs fautes et leurs égarements mêmes, conservent des sentiments nobles et désintéressés, et sacrifient à leurs affections leur temps, leurs pensées, leurs richesses et jusqu'à leur repos môme. Ah ! Robert ! quelle épreuve longue et cruelle subissent ceux qui aiment sur la terre ! 11 est bien juste qu'on leur en tienne compte après la mort!... Pauvre Robert ! ton cœur a toujours besoin d'aimer. Moi qui connais tes peines maintenant, que je te plains, et que le monde où tu es s'accorde peu avec la disposition de ton âme ! Ah ! dans ton ignorance terrestre, tu crois connaître, tu te (lattes de sentir l'amour. Si tu savais

comme cette étincelle si pure, que tu recèles en toi, est cependant obscurcie par mille idées fausses, par mille sentiments contradictoires, tu reconnaîtrais combien tu es loin encore de jouir véritablement du bonlieur d'aimer. Tiens, regarde de notre côté ; tu le vois, nous sommes calmes et tranquilles, et cependant nous aimons. Ici, ni l'âge ni le sexe n'établissent plus de différence entre tous ceux qui se chérissent; l'amour. — je me sers de ce mot, parce que tu le comprends mieux qu'un autre, pour exprimer cette charité tendre et expansive qui nous unit tous ici, — est pour nous nécessaire et bienfaisant, comme l'air que vous respirez làbas; une ivresse amoureuse pénètre toutes nos facultés à la fois, et l'on y est riche de bonheur, sans connaître le désir de posséder et la crainte de perdre, sans se bercer d'espoir et sans se consumer de jalousie. Ah ! Robert, quand pourras-tu vivre de cette vie complète d'amour et de paix? Aimable Lucie, tu es bien digne aussi de la connaître ; et toi, chère Thérèse, nous l'attendons avec impatience, toi qui es demeurée toujours si tendre et si triste. Pour vous, Caroline, vous jouirez sans doute aussi du même bonheur que nous, et je vous en témoigne le désir dans toute Teffusion de mon cœur. Quant/a Fiavie..., quant à Flavie, répéta Zénobie, dont la voix s'était altérée en prononçant ce nom à la première fois, elle est bien jeune encore, et, pour la préserver des dangers de la vie dans laquelle elle est à peine entrée, nous prierons tous Dieu pour elle afin qu'il lui soit favorable. » Ainsi les heures s'écoulaient à la faveur de ce doux entretien. Mille questions adressées à Zénobie, ou faites par elle, sur les affections ou les destinées réciproques de ceux de leurs amis que la mort avait enlevés au monde ou que le monde retenait encore, devinrent l'occasion des aveux les plus intimes, des témoignages de conliance les plus sincères. Cette réciprocité de tendresse, soutenue par les paroles de Zénobie, et animée encore par le spectacle de cet amour et de cette paix céleste; cet air, ce ciel si pur, cette lumière si vive et siétincelante ; ce bonheur, qui résultait de cette douce charité , pleine de calme et de paix, tout enfin avait fait passer dans Tàme de Robei't et de ses compagnes un désir

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immense de jouir dès ce moment de la durée de cette inconcevable félicité.

Mais il ne pouvait en être ainsi, et il fallait quitter li' limbe. Avant d'en sortir, Robert et ses compagnes témoip;nèrent leur tendresse à Zénobie par mille mots entrecoupés, par des signes et des gestes qui suppléaient aux expressions qu'ils ne pouvaient plus trouver. Dans l'effusion de leur joie profonde, et comme pour soulager un sentiment dont la puissance les oppressait, ils s'embrassaient les uns les autres ; ils fondaient en larmes de joie ; ils se félicitaient d'éprouver une tendresse réciproque si vive et si sincère ; ils se juraient de ne plus se quitter et de vivre toujours réunis, car ils ne comprenaient plus que le bonheur de l'un d'eux ne fi'it pas désormais indispensable h celui de tous les autres.

Ce fut pendant ce moment d'ivresse ineffable qu'une puissance à laquelle personne d'entre eux n'eut même l'idée de résister, fit rentrer Robert et sa troupe dans le souterrain de la muraille pour les ramener vers la plaine et les rejeter dans le monde.

Remplis encore des sentiments de tendresse divine dont leurs cœurs s'étaient enivrés, ils marchèrent assez gaiement h la lueur, vive encore, qui éclairait cette partie de la voûte. Mais à mesure que l'obscurité devint plus profonde, et au moment où, à ce souvenir de tout ce qu'ils venaient de voir et d'éprouver, succéda la crainte de reprendre le joug de la vie mortelle, et de retrouver ces angoisses qu'y font naître les sentiments mômes les plus doux, le découragement et le chagrin s'emparèrent d'eux. Aux deux bras de Robert, qui marchait la tête baissée, vinrent s'attacher Caroline et Fiavie, que la terreur rendait pâles et tremblantes ; Thérèse, toujours triste, les suivait à quelques pas de distance; et il n'y avait que Lucie dont l'âme et le pied fussent libres.

Cependant, plus ils descendaient vers le côté extérieur de la grande muraille, plus l'obscurité s'épaississait: plus aussi leurs oreilles étaient frajtpées dos gémissements, dos cris de désespoir que jetaient les malheureux engagés et se traînant dans les détours do cet horrible labyrinthe. Déjà le souvenir des douces émotions qu'ils avaient ressenties dans le limbe

commençait à s'affaiblir comme un songe gracieux auquel le réveil faii succéder la triste réalité. Thérèse devenait sombre, Lucie elle-même éprouvait une inquiétude vague, et enfin Caroline et Flavie, collées chacune à un bras de Robert, sentaient croître Tune pour l'autre un sentiment de défiance qu'il leur était impossible de vaincre.

Pendant que tous ils marchaient ainsi dans un morne silence, une horrible réflexion s'empara au même instant de leurs esprits, bien qu'aucun soupir, aucun geste même, n'avertît les uns de ce que pouvaient penser les autres. Mais enfin tous, dans le même moment, se souvinrent de cette ivresse d'amour qu'ils venaient de goûter, de cette douce charité réciproque qui, peu de minutes avant, ne faisait qu'une âme de toutes les leurs; et ils versèrent tous des larmes amères de ce que leur cœur, perdant peu à peu la faculté d'expansion, semblait au contraire se retirer toujours plus sur lui-même.

Robert ne put échapper à l'influence de cette triste disposition intérieure. A'ainement cherchait-il à se faire illusion, à se persuader qu'il portait encore une charité également bienveillante à toutes ses compagnes de voyage : il était forcé de s'avouer que Caroline et Flavie touchaient plus vivement son cœur que les autres, et que celle-ci surtout le préoccupait déjà presque exclusivement.

Ils arrivèrent à l'entrée du souterrain sans oser se dire une seule parole. Il semblait qu'ils eussent des reproches à se faire. A peine en furent-ils sortis, et eurent-ils revu la vaste plaine, qu'ils entendirent rouler une roche qui referma l'entrée de la grande muraille.

Le jour finissait. La plaine brune se perdait à Ihurizon, et vers la droite du ciel dégagé de nuages, mais sombre et chargé de vapeurs, apparaissait immense la moitié du disque de la lune.

Alors Robert et ses compagnes éprouvèrent un de ces découragements que fait naître l'apparition d'un obstiicle ou d'un malheur que l'on n'a ni l'envie ni le courage de surmonter. Epars sur le bord de cette plaine, immobiles, les bras pendants, ils regardaient d'un œil triste, l'un d'un côté,

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Tautie de Tautie, comme des gens (ini ne savent où diriger leurs pas dans un espace qui ne mène que vers des lieux où l'on redoute d'aborder.

Lucie fut celle dont la résolution s'afïermit le plus promptenient, et qui rompit le silence la première.

« Pour moi, dit-elle, je reprends le sentier par lequel nous sommes venus. Je vais retrouver mon Octave. 11 m'attend sans doute avec impatience, ajouta-t-elle en reprenant peu à peu son enjouement accoutumé. Je vous quitte donc, mes chères compagnes; que Dieu vous conduise! Quanta toi, pauvre Robert, prends garde en rentrant dans notre monde! Tu veux absolument y trouver un bonheur qui n'y est pas, qui ne peut y exister, et qui, quand il s'y montre par hasard, ne peut avoir de durée! Prends garde!... Adieu, Robert; que Dieu soit avec toi! Tu sais l'amitié que je t'ai portée, que je te porte; je t'aimerai toujours de même; et ici, comme quand nous serons définitivement admis dans l'enceinte de diamant, tu me trouveras toujours la même. Donne-moi la main; adieu! »

En achevant ces mois, elle se mit en marche d'un pas ferme, léger, égal, et laissa la troupe plongée dans son incertitude pénible.

Lucie était si alerte en marchant, que les autres la perdirent bientôt de vue. Mais Thérèse ne tarda pas à engager Robert à faire quelques pas h l'écart pour ne pas être entendue, puis, tirant un bijou caché dans sa poitrine et le montrant à Robert :

« Tu le vois, dit-elle à voix basse, c'est ton image ; elle ne me quittera que quand on me l'arrachera dans les cavernes de la grande muraille; car je ne t'oublierai jamais volontairement. Mon sort est de vivre vierge et veuve sur la terre; c'est toi qui l'as voulu. Adieu ! »

Elle se l'etourna aussitôt, porta ses deux mains sur ses yeux, et laissant échapper quelques sanglots étouffés, elle s'enfuit du côté opposé a celui oîi se levait la lune, en sorte que le noir de son vêtement se confondit promplemcnt avec l'obscurité.

Le cœui" de Robert fut glacé; mais il s'en fallait bien qu'il

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