‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 3 sur 29 · VIII DE LA LECTURE DES ROMANS · texte numérisé non relu

VIII DE LA LECTURE DES ROMANS

la comédie, lopéra, et il y assistait. Bien plus, il aimait les fûtes, les tournois et les ballets ; les ballets ! dans lesquels il a ligure et dansé quelquefois lui-même ! Quant aux romans, lui et sa cour ne se faisaient pas scrupule de lire encore V^sfrée; et personne n'ignore la vogue extraordinaire dont jouilent à cette époque les monstrueux romans de Cléopâlrc , ^' Arlamène et de Cléiie.

Quelle espèce de cote mal (aillée le grand roi ainsi que le§ gens de sa cour pouvaient-ils donc faire avec leurs directeurs, après des échappées de cette espèce ? C'est ce que je n'ai jamais pu imaginer ni comprendre ; et je révoquerais certainement en doute la simultanéité d'actions tellement disparates . si l'exemple de gens de nos jours , qui vont aussi le matin entendre prêcher et le soir à l'Opéra, ne m'assurait que celte tradition de la dévotion mondaine s'est purement conservée depuis Tartufe jusquà nos jours.

Toujours est-il que les ecclésiastiques ont continué à condamner les romans et les pièces de théâtre avec une ardeur égale à celle que les écrivains ont mis à en composer, et le l)ublic à les lire ; ce qui est cause que la question de fait n'a l>oint avancé d'un pas.

« Vous éludez la question , s'écrie un censeur impatient ; on vous demande s'il est possible qu'un roman ne soit pas immoral et impie? C'est h cela qu'il faut répondre ! »

Je ne prétends éviter aucune difficulté , et je rentre en })lein dans mon sujet. Toutefois, je demanderai préalablement et avec la plus grande sincérité, quels sont les livres (|ui amènent le lecteur droit à un but moral? J'excepte naturellement la Cyropédie de Xénoplion, le Discours sur l'histoire universelle de Hossuet et le Télémaque de Fénélon, ofi l'on a fait converger volontairement les faits et les idées vers un but déterminé; mais à part ces compositions utopiques, et si l'on prend les histoires grecque , romaine ; celles de France, d'Angleterre , d'Allemagne et d'Italie, je désirerais savoir si la dernière réflexion qui résume foutes les autres à la fin de la lecture, est morale ? si de la somme de tous les faits hisloriques d'où l'on désire toujours qu'il jaillisse une vérité qui nous éclaire, qui nous console et nous encourage, on recueille effectivement ce fruit précieux ? Hélas ! le dernier mot de toutes ces histoires fameuses est toujours : « que

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le plus fort a raison , h moins qu'il n'en rencondo un aussi fort mais plus lusr que lui. »

Consulle-t-on les relations des voyageurs? La différence des pays, des climats, des religions, des lois et des mœurs, en nous suggrrant mille idées contradictoires, ébrarile notre intelligence, contrarie nos croyances et nos goûts, énerve notre pensée en la forçant de s'étendre indéfiniment sur les bizarreries de notre globe, et plonge enfin notre esprit dans le vague fatiguant du scepticisme. Ce sont des livres qui profilent plus à la science qu'à la morale. J'omettrai aussi les poëtes , dont la plupart , relégués dans la catégorie des romanciers , passent pour des écrivains profanes; car je ne puis comprendre ici Dante, Milton, Klopstock, et tous ceux qui, comme eux, s'emparant de sujets essentiellement religieux, se sont proposés un but supérieur à la morale proprement dite. Mais pour faire Texposition de tous les doutes qui se sont présentés à mon esprit, et épuiser la série des questions que je veux faire, je demanderai quel est précisément le but moral auquel on arrive lorsque Ion a achevé la lecture complète de la première partie de la Bible , l'Ancien Testament? Ce qu'il contient d'historique n'est guère plus satisfaisant pour l'âme que ce qu'on lit dans les annales des natioins dont j'ai parlé plus haut ; toutes les parties oîi est exposée la législation des Hébreux est tellement hors de nos jnœurs, que c'est un grand labeur pour l'esprit que de chercher a les coordonner et a les comprendre ; Ruth , Noénii , Tobie , Judith et Esther, récits attachant, tantôt par leur simplicité , tantôt par leur éclat , offrent peu de traits d'où résulte une morale applicable aux actes de la vie ordinaire ; quel exemple utile pouvons-nous tirer aujourd'hui de la simplicité excessive de Ruth , de la pieuse coquetterie d'Esther, ou de l'action terrible de Judith ? Viennent ensuite les admirables cantiques du roi David, qui inspirent le respect et la crainte pour le Dieu jaloux, vengeur et tout-puissant; mais bientôt le plaidoyer sur la foi et l'incrédulité, contenu dans le Livre de Job , jette dans l'esprit un trouble que rend plus fatigant encore pour l'âme ce traité de scepticisme revêtu d'une si prodigieuse éloquence dans l'Ecclésiaste. De cet abîme ténébreux et sans fond ou est transporté tout à coup dans les plaines riantes autour de Sion , où le Bien-aimé

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témoigne son amour à la Sulaniite, idylle étrange et sublime, sanctifiée seulement par le sens mystique qu'on y attache. Enfin , après deux traités décidément sur la morale , l'Ecclésiastique et la Sagesse, viennent Tsaïe , Jérémie et tous les prophètes , qui font entendre leurs imprécations , leurs plaintes et leur espoir, à l'occasion de la chute prochaine de la Jérusalem terrestre , et de la vie nouvelle dont le monde régénéré jouira dans la Jérusalem céleste.

Lorsque je me fis à moi-même les questions que je viens de reproduire, j'étudiais momentanément lintluence d'une idée fausse et étroite, née il y a un siècle dons l'esprit des économistes, et qu'ont adoptée ceux qu'on appelle aujourd'hui les utilitaires , gens qui veulent que tout profite immédiatement; que chaque arbre produise h point nommé son fruit; que tout livre aboutisse à une vérité démontrée mathématiquement , et qu'une pièce de théâtre , qu'un roman enfin prouve rigoureusement quelque chose, mène au développement d'un fait moral nécessairement utile h la société, et dispose en quelque sorte des destinées futures de l'humanité, en affectant la prétention de rendre la justice à chacun , avec plus d'exactitude et de rigueur que ne le fait Dieu lui-môme.

Cette idée fausse et imprégnée d'orgueil , qui domine dans quelques compositions célèbres du milieu du siècle dernier, a fait fortune. Depuis, les gens du monde qui s'ennuyaient des sermons ont exigé des poètes comiques et des romanciers qu'ils leur fissent des traités de morale en action ; et de proche en proche, on en est arrivé à cette poétique niaisement morale consacrée par les mélodrames du boulevard , d'après laquelle le crime est toujours puni, et la vertu invariablement récompensée.

Non ; un livre où celte rémunération exacte et symétrique est présentée même avec art, n'en est pas plus moral pour cela, car la vertu cesserait d'êlre elle-même, si elle était assurée d'obtenir toujours en ce monde la récompense qu'elle mérite ; et l'exposé de en sophisme est le défaut d'un ouvrage célèbre, qui, malgré les pieuses intentions de l'auteur et la beauté de son talent, n'est qu'une composition où la vérité est toujours obligée de se ranger de côté pour laisser passer la morale; roman qui ne jibiît ni aux enfants ni

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aux jcimos gens , et dont on ne parvient à apprécier le véritable mérite que quand on Tctudie sous le point de vue littéraire. Fénélon, en composant Télémaque d'après le plan qu'il a choisi, a complètement manqué son but. C'est Eucharis qui charme et reste dans la mémoire. Quant au jeune héros , on n'eu fait , avec le Cleveland de Tabbé Prévost , qu'un seul et même personnage , qui met constamment le lecteur hors de lui, par l'impatience que cause cette espèce de vertu si attentivement garantie, si sûre d'elle-même, et qui s'arrête juste et perpendiculairement d'aplomb sur la ligne du précipice coupé à pic , où l'on espère toujours que le héros va s'abîmer, mais où le traître ne, tombe jamais. Sans parler des ailrails delà gracieuse Eucharis, et quand il ne résulterait de la lecture de ce livre que l'espèce do grippe dans laquelle on prend momentanément la sagesse et la vertu, il faut convenir que ce résultat est fort peu moral. Or, c'est presque toujours le défaut dans lequel tombent les auteurs qui veulent mettre la morale en action , et conduire pas à pas et directement le lecteur à la connaissance et h la pratique de telle ou telle bonne action , ou de la vertu en général. Comme la fable et la contexture de ces livres sont toujours fausses, et que le lecteur ne s'y tie pas, l'incrédulité gagne son esprit, qui ne croit plus h une morale déduite de faits, de mœurs et d'aventures qui n'ont aucune vraisemblance.

Si Fénélon avec son âme et son talent n'a pu trouver le secret de faire un livre de lecture , amusant et rigoureusement moral tout à la fois, faudrait-il en conclure que ce problème est insoluble ? Franchement, je le crains.

Cependant , au milieu du mouvement intellectuel oîi Ton vit à présent et depuis que la lecture est rangée forcément dans les ftremiers besoins de la vie, il faut bien trouver des livres qui servent d'aliments salutaires a l'esprit et à l'âme, dont on ne rougisse pas de s'être nourri. Mettant donc do côté toutes les idées mesquines et fausses que l"on se fait sur le but moral que Ton prétend clouer à la dernière page de chaque livre , tâchons de nous rendre compte de la manière dont on doit envisager un ouvrage historique ou hltéraire, pour en saisir l'esprit et le sens véritable, et en tirer tout ce qu'il contient de bon, et par conséquent de moral.

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