XII UE LA LECTURE DES ROMANS
Pour trancher la question dans le vif, je proposerai un chef-cr œuvre de notre littérature, une composition cpii ])laît à tous les esprits, le Misanthrope de Molière. D'après l'idée fausse et vulgaire cpie je combats, cette comédie n'a point de but moral. Les uns donnent raison à Philinte , d'autres admirent les brusqueries d'Alceste, et cependant tout l'éclat do la haute raison que montre souvent cet homme do cour misanthrope est éclipsé par l'amour extravagant qu'il a pour la coquette Célimène. Vainement a-t-il près de lui une femme pleine de grâce et de douceur, Eliante, qui l'aime sincèrement; il n'en veut pas. Enfin, quand la malheureuse dont il s'est entiché est abandonnée par tous ceux à qui elle a fait des noirceurs, Alceste, plus fou que jamais, lui offre de nouveau sa main, et lui propose un asile au moment môme où tout le monde la repousse. A cette preuve d'amour et de générosité, Célimène répond par de froids sarcasmes, et tourne le dos a Alceste.
Qui a tort, qui a raison dans cette pièce ? Personne. Quel en est le but moral? Il n'y eu a pas. Et cependant, outre son grand mérite littéraire, cet ouvrage a celui plus important encore, de faire un appel à tous les sentiments généreux, d'épurer l'esprit, d'élever l'àme, et d'inspirer une idée avantageuse de soi-même h celui qui Ta admiré; car on se croit meilleur quand on applaudit aux sublimes boutades tl' Alceste. Voilà donc un ouvrage qui est très-moral , sans avoir précisément un but qui le soit, qualité que l'on retrouve également dans le JJon Quichotte de Cervantes.
Mais ne quittons pas encore Molière. Les dévots de son temps, et sans doute ceux d'aujourd'hui, s'accordent pour décrier les productions de cet homme, à cause de plusieurs scènes un peu graveleuses qu'il a introduites dans ses pièces. Les gens du monde eux-mêmes se récrient maintenant sur la crudité de ses expressions; et (Mitre autres comédies do lui que j'ai entendu signaler comnrn immorales, je citcj'ai Z'^eole des femmes, l'Ecole des maris et Georges Dandin. Cei'tes en soumettant ces ouvrages au même examen que nous venons de faire subir iwi Misanthrope, le fond, la pensée et l'ensemble de ces trois dernières comédies on sortiront paj'faitement purs, et l'on verra que Molière, pour faire res- <ortu' les sentiments vrais, les instincts généreux, tout ce
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qui honore riiommc on un mot, n'est ainHé par aucune dilficullé. Or ce sont précisément ces (rois ouvrages, qui ont un but moral plus déterminé que les autres, le ridicule jeté sur les vieillards amoureux, et rinconvénient d'épouser une femme d'une condition supérieure ;i la sienne, que les délicats de nos jours jugent immorales, par cela seul que leurs oreilles sont blessées de qu'^lques mots inusités maintenant. Il y a de leur part pruderie et injustice.
Mais que dirait-on aujourd'hui du but moral d'un roman dont le héros commencerait ii demander la bourse ou la vie sur les grandes routes, et qui Unirait par devenir secrétaiie du premier ministre d'une des grandes monarchies d'Europe ? On l'a fait cependant ce livre : il existe, et c'est Gil Blas de Santillane, que tout le monde lit, admire et relit encore. Croira-t-on que l'élégance et la solidité du style suffisent pour élouir les lecteurs au point de leur faire prendre le change sur la valeur réelle d'un ouvrage dont le fond serait impur? Une erreur semblable ne saurait subsister pendant plus d'un siècle; et puisqu'on lit toujours Gil Blas avec un égal plaisir, il faut nécessaii'ement en conclurequ'il n'est pasaussi immoral que la fortune scandaleuse de son héros donne a le croire. Les honnêtes gens sont trop rares sans doute dans ce livre ; mais la finesse et la courageuse persévérance avec lesquelles l'auteur peint, signale et fait agir les voleurs, les fripons, les intrigants, les histrions, les faux dévots et les coiu"tisans, témoignent si vivement du mépris et de l'indignation que lui inspirent ces personnages, qu'il règne dans tout son livre un sentiment moral toujours assez fort et assez éclatant pour faire accepter les tristes personnages qu'il a si heureusement rais en scène. 11 n'est pas jusqu'à son héros, ce faible Gil Blas, sans vice ni vertu, s'améliorant à mesure qu'il se trouve mieux d'être bon et honnête, qui n'intéresse, lorsque retiré dans son château de Lirias, il passe le reste de ses jours en bon père de famille et avec la régulaiité d'un chrétien.
Quant a Clarice Harlow, malgré une foule de détails tellement scabreux, que je comprends que l'on en blâme la lecture, on conviendra cependant que c'est uu roman extrêmement grave, et oîi l'on peut puiser des enseignements très-salutaires pour la conduite dans la vie, ainsi que pour le perfecliomiement de l'Ame. Cependant outre les taches que j'ai
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signalées, ol sa 'longueur excessive, qui a rinconvénicnl de faire employer beaucoup trop de temps à une lecture récréative, on pourrait encoie reprocher à l'auteur de ne résoudre précisément aucun point de morale, connue on va s'en assurer par la lecture du titre complet que Richardson a mis en tête de sa composition; il est ainsi conçu : « Clarice, ou Histoire d'une jeune demoiselle ; dans laquelle sont rapportés tous les chagrins de la vie privée; et où Ion montre particulièrement les malheurs qui résultent des torts réciproques qu'ont les parents et leurs enfants, dans les affaires oii il s'agit de mariage. » Cette seule exposition suffit pour faire juger qu'ainsi qun dans la comédie du iJ/isanthrope de iMolière, il est impossible de donner tort on raison absolument aux personnages du roman de Clarice, circonstance qui, pour le dire en passant, semble êlre un des caractères qui distinguent les chefs-d'œuvre.
Cependant l'ensemble du livre du grand romancier anglais, commele drame de notre grand comique, contient un parfum si vif et si pénétrant d'amour du beau, du bon et de l'honnête, qu'après en avoir achevé la lecture on en est tout imprégné, et que si l'on n'est pas déjk meilleur on a envie de le devenir.
iMalgré l'emploi indispensable de détails parfois repoussants, dans les ouvrages de théâtre et dans les romans, on voit donc que ce genre de productions n'est pas nécessairement immoral. Ce qui imprime un caractère bon ou mauvais à un ouvrage ne vient jamais du sujet, mais de l'esprit que l'auteur apporte en le traitant ; et malgré ce qu'il y a de révoltant, de trop voluptueux et de hasardé dans les aventures d'OEdipe et des Atrides, dans l'histoire de Psyché, dans les malheurs de Didon, dans la pastorale de Longus et dans certains contes ou drames des temps modernes, personne, des gensquijugent avec calme au moins, n'a eu l'idéi'de mettre Eschyle, Sophocle, Virgile, Longus et Amyot, ni même Boccace et Molièi'e, au nombre des écrivains innuoraux.
Je n'oublierai jamais reflet que deux lectures bien différentes, faites à peu d'intervalle l'une del'autie, produisirent sur mon esprit. J'étais très-jeune lorsque l'on me fit présent d'un Télémaque auquel je ne compris naturellement rien. J'eus cependant le désir d'y revenir plusieurs fois; mais à mesure que mon intelligence se développait, le livre m'en-
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niiyait toujours plus. Ce no fut qu'à VAgo do vingt ans, lorsque ma volonté devint plus ferme et que je me sentis honteux de ne pas connaître encore ce livre, que je me fis une loi de le lire en entier, avec l'idée d'en faire un objet d'étude. Il faut être franc, la fable m'ennuya encore, et j'avouerai 'a ma honte que je fus excédé de ce personnage de Mentor, dont les sermons faisaient bouillir mon sang do colère. Je m'en voulais beaucoup ; mais cette disposition était plus forte que moi, et pour me calmer je relisais le bol épisode de Philoctète imité de Sophocle, deux ou trois pages divines sur le bonheur dans l'Elysée, ot enfin le seul morceau qui m'intéressât décidément, rhistoire d'Eucharis.
La peinture des sentiments réciproques qu'éprouvent cette; nymphe et Télémaque est sans doute d'une chasteté irréprochable; mais la candeur môme de l'écrivain Un a suggéré un artifice dramatique dont il n'a certainement pas prévu l'effet. En plaçant auprès des deux jeunes gens qui ressentent les premiers feux de l'amour, un personïiage inexorable, l'archevêque de Cambrai a arrangé les choses de manière a ce que l'on prend Mentor en haine. La docihté passive de Télémaque lui Ole tout mérite, l'intérêt se porte exclusivement sur Eucharis, et quant a moi je plaignis beaucoup cette pauvre nymphe d'avoir rencontré un amant si désastrousemcnt raisonnable.
Quelque temps après avoir fait cette lecture si peu fructueuse pour moi, le hasard me fit tomber entre les mains un livre qui, bien connu sans doute alors, était cependant loin d'avoir la vogue qu'il a obtenue de nos jours ; c'était Manon Lescaut. A la première lecture, car je fus obligé de la recommencer pour bien comprendre le sujet, je fus profondément frappé du malheur affreux qui accable le chevalier des Grieux, lorsque, entraîné hors de sa patrie par la violence d'une passion insensée pour une femme vile au fond, il creuse de ses mains la terre pour y cacher les restes de celle qui Fa perdu, déshonoré à tout jamais dans le monde. Ce récit de l'abbé Prévost est-il un roman ou une histoire véritable ? Peu importe ; mais il est si vrai, tout y est si réel, qu'on y croit et que l'on demeure épouvanté de l'idée qu'une faiblesse, une simple étourderie, pourraient nous jeter dans des infortunes pareilles ;i celles qu'il a peintes. Aussi, de tous les livres que