AUBÉPINE
Comme Dafné, le bouffon délaissa Théophile, qui partit seul de Chartres pour Chantilly, plus irrité que jaloux. Quand il arriva à Chantilly, le château était désert : le duc de Montmorency faisait la guerre aux Anglais et la duchesse passail rhiver à Paris.
Il se réfugia dans un pavillon perdu au milieu des grands arbres du parc. C'était une charmante retraite toujours silencieuse, toujours ombragée; on y arrivait par des sentiers bordés de myrtes, de grenadiers, d'épines blanches et de jasmins touffus; de vieux ormes se balançaient au-dessus du toit aigu; les fenêtres, encadrées dans des sculptures mauresques, s'ouvraient sur un balcon orné d'une balustrade et regardaient le majestueux étang du parc à travers le feuillage varié. Une gueule de loup grimaçait au-dessus de la porte en ogive; k lierre, qui tapissait la muraille, lui formait une chevelure tou-
âlSTÔÎRE PANTHÉISTE. 181
jours verte. Rien n'était plus romantique que les alentours de ce pavillon , qui semblait oublié de tous. L'herbe , étoiles de mille fleurettes sauvages, revêtait le parterre d'une couleur éclatante qui ne s'altérait qu'au milieu de l'hiver; une petite source s'échappait des jasmins et courait en toute hâte vers rétang : la pauvre vagabonde se plaignait de sa course éternelle et semblait se jeter avec désespoir dans le grand lit humide. Un escalier en spirale conduisait à la chambre du pavillon, dont l'ameublement était fort simple : on n'y voyait qu'un lit de chêne recouvert d'une courtine de velours rouge àgrandes franges, deux chaises à dosserets, une table gothique soutenue par quatre colonnettes torses, enfin quelques ornemens; divers livres étaient sur la table : les Confessions de «wnt Âugustinj les Psaumes de David, les Amours de Pétrarque et les poètes du temps. L'aspect de cette chambre était austère et froid. Point de tableaux sur les murailles à noires tentures, point de fleurs sur le balcon. Une sainte mélancolie semblait répandue partout et la lumière ne jetait qu'un pâle reflet à travers les vitraux peints.
Isolé dans cette retraite, Théophile voyait tristement passer sa,vie, lac limpide, troublé par l'orage, qui avait retrouvé son calme, mais qui avait perdu sa transparence. Le soleil levant le voyait appuyé sur la balustrade du balcon ; le soleil couchant le voyait dans les sentiers perdus ou sur les bords do Teau. Il n'allait guère au château qu'à l'heure des repas; il vivait le plus solitairement du monde et n'entrait jamais dans Chantilly. Tous les matins il lisait ses poètes aimés, il rouvrait ses œuvres, il en efilaçait les images trop vives, les teintes trop ardentes; tous les soirs il ajoutait une strophe à son poëme : le Bosquet de Sylvie, C'est une belle peinture descriptive, pleine d'éclat et de couleur, tout enjbaumée des senteurs d'avril et de septembre. Le nom est resté au bocage celé bré par le poète. Il lui arrivait souvent de suivre la source qui courait devant le pavillon et qui' se perdait sous les roseaux;
iS2 LE CIEL ET LA TERRE.
<lans ses rêves poétiques, quand il oubliait le moode, il croyait voir un flot de larmes. C'est, disait-il, quelque amante qui pleure son délaissement. Et il se demandait si les fleuves n'étaient pas les larmes répandues par les malheureux depuis la création. La pure image de Marie, les formes ravistuantes de Dafné, passaient et repassaient devant lui; il fermait les yeux sur Tune, il ouvrait de grands yeux surTautre, mais il voyait plus long-temps la pécheresse que la religieuse. Le mal empirait tous lesjours, son sang lui brûlait les veines; souvent il descendait du pavillon , il se jetait sous le jasmin et plongeait ses lèvres desséchées dans le cristal de la source; mais Peau n'éteignait sa fièvre que pour un instant, car, à peine de retour dans sa chambre, le feu le dévorait encore. Pareil à tous lesmourans, il s'aveuglait sur salin prochaine; plus il avançait vers la tombe, plus il se rattachait à la vie. L'espérftnce l'endormait tous les soirs et le réveillait tous les matins.
La fin de l'automne, l'hiver entier, les premiers jours du printemps, s'écoulèrent sans qu'il advînt nul changement au château de Chantilly.
Un soir d'avril, le poëte, penché à son balcon, reg2U['dait la face brunie de l'étang, quand il entrevit une robe flottante dans le feuillage transparent d'un saule; il descendit à la hâte, il marcha sans bruit vers le saule et s'arrêta à une distance de quelques pas. Une fenrnie bizarrement vêtue s'inclinait au-dessus de l'eau et regardait autour d'elle avec des yeux égarés; il essaya de saisir les traits de cette femme, mais ce fut en vain, car une branche pendante tremblait devant elle et lui formait un voile. Elle murmurait quelques paroles confuses qui se perdaient dans le souffle du vent.
Cette apparition romanesque frappa Théophile et l'émut violemment; il s'avança en silence vers l'étang, mais la femme qu'il entrevoyait s'enfuit tout à coup; il la suivit : elle courut jusqu'à la sortie du parc, qui n'était séparé des champs
HISTOIRE PAnTHÉISTE. i83
voisins que par un ruisseau bordé de mûriers sauvages; deux vieilles planches reœuvertes de mousses formaient là un pont chancelant où elle s'aventura sans crainte; en abordant àTautre rive, elle se déchira les pieds aux épines; Théophile entendit un cri de douleur. Après s'être éloignée de quelques pas, elle revint et glissa ses mains dans les ronces, et, quand elle vit jaillir le san^, elle se mit à rire, mais du rire sec et terrible des agonisans et des fous. Elle reprit sa marche rapide à travers les champs en fleurs, elle arriva bientôt à rentrée de Chantilly et s'arrêta devant une chétive maison , qui semblait demander l'aumône aux passans.
La vision mystérieuse franchit précipitamment le seuil de la chétive maison; Théophile, qui l'avait toujours suivie, vit se fermer la porte; il écouta long-temps et long-temps une plainte étouffée déchira son cœur. Il reprit le chemin du château, ne voyant que cette femme étrange qui se glissait dans le parc, pour contempler l'étang et qui se déchirait les mains aux épines.
La nuit se passa sans qu'il pût dormir; ses oreilles étaient toujours ouvertes aux plaintes de cette femme; le jour suivant lui parut d'une morne lenteur. Plein d'impatience et d'agitation, il vit passer les heures; dès que les teintes brunes du soir se répandirent dans le parc, il s'appuya comme la veille sur la balustrade du pavillon; le soleil disparut, Thorizon enflammé s'éteignit, la nuit couvrit la terre et le ciel, mais les bords de l'étang étaient toujours déserts. Il les côtoya, il secoua de ses pieds les gouttes de. rosée suspendues aux herbes. Un bruit de feuilles le fit tressaillir, il se retourna et vit flotter une robe; esclave de sa curiosité, il se jeta étourdiment à la rencontre de celle qui la veille l'avait tant tourmenté. Il l'atteignit bientôt.— Qui êtes-vous, madame, qui êles-vous?— Une folle!- Hélène! s'écria-t-il. C'était Hélène. — J'ai peur de vous. — Je la croyais morte, dit Théophile. —Ne regardez pas, ne regardez pas dans l'étang! Hélène
ferma les yeux. — Sauvez-vous, car vous n'avez pas le droil de me troubler ainsi. — Elle est folle! dit-il. U lui prif les mains. — Hélène, n'ayez pas peur de moi , je suis votre ami, je sais vos malheurs. La folle regarda Théophile avec des yein hagards. — (Test mon sauveur ! dit-elle. Elle se jeta dans ses bras. —Vous pensez toujours à moi; vous n'oubliez pas Hélène; vous êtes le seul. Hélène regarda encore autour d'elle. —Nous sommes dans un désert; asseyons-nous sur l'herbe et je vous finirai ma confession.
Après un silence : —On dit que je suis folle, ne le croyez pas; on dit que je suis folle, parce que je viens souvent la nuit regarder dans cet étang. Hélène se pencha au-dessus de l'eau.
— U n'est pas encore l'heure! —Mais que voyez-vous dans cet étang, Hélène? La fplle sourit. — Vous ne devinez donc pas ? — Vous voyez des roseaux? Hélène prit un air moqueur.
— Vous voyez, comme autrefois, de grandes fleurs d'or se couchant dans l'eau? La folle se rapprocha de Théophile et lui dit à l'oreille: — Je vois mon amant, je vois mon enfant; tous deux sont ensemble au ciel et le ciel n'est-il pas dans cet étang? Quand ce grand nuage sera passé, quand les trois étoiles trembleront sous les osiers, ils reparaîtront comme hier; ils me tendront les bras; ils m'appelleront à eux. Je suis bien lâche ! je n'ose pas me lancer à leur rencontre; car il faut traverser l'étang et l'eau est si froide encore!
Hélène s'étendit sur le bord de l'étang et trempa sa main dans l'eau. — Toujours froide! Mais le soleil sera plus ardent demain qu'aujourd'hui. Théophile releva Hélène. — Vous ne vous doutez pas des extases qu'ils ont au ciel : c'est une joie éternelle qui ne s'altère pas ! De ravissantes symphonies, des vapeurs d'encens! Le nuage est passé, les trois étoiles brillent sous les osiers! La folle se tut et jeta un regard avide dans l'étang. — Voyez-vous! voyez- vous! Qu'il est beau, mou enfant! Quel ange chai*mant dans son écharpe blanche.' Hélène recula avec épouvante. — Ne regardez plus! ne regai'-
HISTOIRE PANTHEISTE. 185
dezplus! Elle se mit. devant Théophile. — Fermez les yeux» je vous en supplie ! Par pitié, n'écoutez pas ! Vous verriez deux cadavres, vous entendriez les plaintes d'un enfant qu'on étouffe et d'un homme qui meurt de faim ! La folle tomba agenouillée, se releva,, se suspendit aux branches d'un saule et s'enfuit tout à coup. — A demain, dit-elle à Théophile. Le poète la suivit. — Hélène, laissez-moi vous conduire au village. — Oui, car j'ai peur quand je traverse cet enclos; j'ai peur quaud je vois la masure. Cette masure me rappelle des choses lugubres !
Quand Théophile et Hélène arrivèrent devant la masure, une vieille en sortit avec un balai . — C'est mon amie, dit la folle. La vieille s'inclina et les laissa passer. —Voilà notre palais! s'écria Hélène. Théophile fut frappé de l'étrange aspect de ce misérable réduit. Quelques racines de vignes se consumant dans le foyer jetaient par intervalles une lumière qui blanchissait les murailles et qui glissait en tremblant sur des ailes de chauves-souris , sur des carcasses de hiboux et d'orfraies pendues au plancher en forme de cercle cabalistique. — Cest une vieille sorcière, dit Hélène, elle a fait un pacte avec le diable : toutes les nuits elle va dans le bois voisin, elle cueille des feuilles de chêne, elle y imprime la marque du sabbat, elle conjure Satan de souffler dessus et les feuilles de chêne se changent en feuilles d'or ou d'argent. Hélène piia Théophile de s'asseoir sur un banc de bois renversé au coin du feu. — Oui, c'est une vieille sorcière, reprit-elle; tous les soirs c'est elle qui m'envoie à l'étang du parc et qui fait apparaître mon enfant. Autrefois elle était au service du duc de Montmorency, qui ne pense guère à nous au milieu des fumées de la guerre. Nous sommes délaissées, nous mourrons de misère ! La vieille rentra. — Sainte mère de Dieu, que la nuit est froide! dit-elle en se signant. Et ma pauvre Aubépine qui ne revient pas! Elle s'approcha de l'àtre et déposa d'autres racines sur le brasier. — Chauffez- vous, monsieur.
190 LB CIEL BT LA TBRRE.
cascatelle qui bondissait dans un bassin de pierre; il s*( pïxxîha d'elle, il lui paria de la jolie blonde au chaperon bl< — C'est Isaure, c'est Aubépine, lui dit la servante. — Isai s'écria-t-il. La servante fut surprise de Tanimation de traits. —Ce nom-là n*a rien d'étrange, reprit-elle. On H surnommée Aubépine parce que la vieille sorcière de la masi Ta baptisée hors l'église avec une belle branche d'aubépii mais son nom de chrétienne est Isaure- Théophile s'^oif de la cascatelle, et, quand il se retrouva dans la solitw quand son agitation fut calmée, il se replongea dans sa via passée; son ame reprit son vol vers Pansy; il revit les nappes de neige étendues sur la montagne, il revit le cercueil de 1& trépassée, il entendit la voix funèbre des cloches, les chants lugubres des psaumes, et s'écria comme inspiré : Isaure, je t'ai retrouvée; cette angélique enfant, c'est toi; ton ame a passé dans son corps.
Isaure était morte dans l'hiver de 1610; on était au printemps de 1626 et Aubépine avait quinze ans. D'après les peintures de Charlotte, Isaure était d'un blond tendre et délicat; le bleu pâle de ses yeux leur.donnait une douceur inefiFable; ses traits avaient une ravissante pureté; or, l'enfant n'était-elle pas le reflet dlsaure? La trépassée semblait toujours plongée dans d'insouciantes rêveries : Théophile n'avait-il pas vu l'enfant insouciante et rêveuse?
Cette étrange pensée s'enracina dans l'ame ardente du poète.
La nuit, la trépassée lui apparut en âonge. Voici l'heure de m'aimer, lui dit-elle en secouant les lambeaux de son linceul. Théophile reconnut la jolie enfant qu'il avait vue cherchant des coquillages. Il s'élança vers elle, mais ce n'était qu'un tkntôme. J*ai retrouvé mes premières amours, dit-il en s'éveil-
I HlSTOiRB PANTBÉISTB. 191
|tot; la vie est éternelle; les fleurs sortent de leur tombe, et [rame d'Isaure, au lieu de s'envoler au ciel , s'est envolée au jwrps de cette charmante enfant. Aubépine, Aubépine! tu se- |ms mon premier et mon dernier amour. Je t'ai aimée il y a iqoinze ans quand tu te nommais Isaure, je t'aime aujourthni avec la même candeur. Te me parles du ciel où tu es idlée, mon ame ira bientôt là-haut emportant ton souvenir si iporetsidoux!
Le matin, Théophile descendait au château, quand il rencon^ fra la servante qui lavait sa jupe la veille. — Un beau jour de printemps, Ursule? — Oui, monsieur; les fleurs vont bellement s'épanouir. — Les enfans vont cueillir des violettes dans le parc. Est-ce que la jolie blonde d'hier ne cherchait pas I des coquillages tout à l'heure? J'ai cru voir cette adorable enfant au travers des grands chênes. — Vous vous êtes trompé, monsieur; l'intendante a chassé hier Aubépine.
Théophile tressaillit. — Chassée ! — Oui, monsieur; l'intendante n'ose la regarder en face, car sa grand'mère est sorcière, et tout le monde craint ses maléfices. — La grand'mère d'Aubépine est cette vieille qui a recueilli Hélène? — mon Dieu oui ! La vieille harpie fait bien du mal au village, et le Se%neur nous ferait une belle grâce, s'il l'envoyait au diable* Théophile courut à la masure de la vieille. C'était le dimanche, l'enfant jouait au volant sur le devant de la porte; elle se mettait dans de charmantes petites colères contre le vent, qui la lutinait. La vue de Théophile ne la troubla nullement et ne lui fit pas perdre un seul coup de raquette. Elle avait l'air de ! danser en courant; son job bras lançait dans les airs, avec une grâce infinie, son volant dont les plumes teintes ressemblaient à des fleurs mises en bouquet.
Théophile entra dans la masure : la vieille, seule au coin du feu, suivait la forme des flammes qui s'élevaient, par interlalles, d'un monceau de feuilles de chêne et de buis bénit. A chaque transformation, elle s'agitait singulièrement, elle pas-
i9S LE CIEL Et LA TERKÉ.
sait tout d*un coup de la joie à la tristesse et de la tristesse à la joie.
Quand elle vit Théophile, elle fit une petite grimace qu^elle s'empressa de cacher sous un sourire. —• Je vous salue, monseigneur! Hélène n'est pas là : la pauvre femme prie Dieu. Elle s'est hasardée d'aller à la messe; elle s'est jetée dans la procession qui passait là-bas devant la croix d'en face. Mais asseyez-vous sur ce banc et attendez-la. Elle ne peut tarder, car la messe va finir.
Théophile, ne sachant que dire, retourna vers la porte et regarda Aubépine qui bravait la fatigue et l'ardeur du soleil.
La vieille, troublée dans ses sortilèges, sépara le buis des feuilles de chêne et vint bientôt à lui. — N'est-ce pas, mon • seigneur, qu'elle est belle, ma fille, qu'elle est fraîche, qu'elle est gracieuse? — C'est la plus adorable enfant que j'aie vue!
La vieille s'approcha d'Aubépine. — Aubépine, il faut vous reposer. Elle saisit le bras de l'enfant qui fit un bond et s^enfuit en riant avec tant de légèreté, qu'elle semblait mollement soulevée par le vent. — Aubépine, si vous êtes méchante, vous n'aurez plus d'images. L'enfant accourut à sa grand'mère et lui fit des caresses. La vieille, attendrie, s'assit sur le pas de la porte. — C'est ma seule joie dans ce monde, dit-elle à Théophile; aussi, voyez comme je la pare dé la tête aux pieds. Voyez quel joli chaperon, quel joli corseletl Je vendrais mon ame pour l'embellir! — Sa mère est morte? dit Théophile. — Oui , morte ! il y a quinze ans, morte le jour de la naissance de son enfant. Je m'en souviendrai toujours : c'était pendant les neiges de l'hiver. —Pendant les neiges! s'écria Théophile. Et s'éloignant pour cacher son émotion : — Je ne doute plus, reprit-il; cette enfant, c'est Tlsaure de Pansy* Voici l'heure d'aimer, m'a-t-elle dit en songe. Aimer! je suis épuisé de mauvaises passions, ce serait un crime. Mon ame est dévastée par l'orage, Tame de cette enfant est calme : ma vie a été le miroir de toutes les impuretés, son existence n'a réflé-
HISTOIBE t>ANTHÉISTË. id3
chique Tazur des deux. Nos âmes ne sont pas sœurs, et Dieu Terrait avec horreur Tunion d'une ame vierge et d'un cœur perdu. Pourtant, Forage n'a pas tout dévasté : un autre printemps passe en moi; mon ame n'est pas aride; des fleurs s'épanouissent dans les replis les plus cachés; leurs chastes parfums me plongent dans d'ineffables extases. Le noir torrent tfa pas troublé toutes les sources; leurs vagues murmures me bercent toujours. Je puis aimer encore!
Théophile arrivait à son pavillon; et, comme il suivait des yeux un corbeau qui lui jetait à l'oreille son cri funèbre, il rit Dafné indolemment penchée sur le balcon. — Le corbeau m'avait averti : je ne m'étonne plus de l'apparition de l'oiseau ie mauvais augure.
Tliéophile fit semblant de ne pas voir Dafné, il rebroussa îhemin et se perdit dans le parc.
La pécheresse le suivit et l'atteignit dans un bosquet. -Théophile, lui dit-elle en l'enlaçant, je viens mourir près le toi. — Avec moi ? répondit le poète en se déchaînant.
Plus que jamais il fut effrayé de la pâleur de Dafné.— Vous »e repoussez, maintenant que je suis vieille, que je ^uis aide.
Dafné pleurait; Théophile l'appuya sur lui et but ses larnes dans un baiser. — Voilà la plus douce caresse que mes feux aient sentie ! s'écria Dafné. — C'est le marquis de Saintfee qui vous a dit mon refuge? — Le marquis de Saînt- ^erre est ici : il vous cherche, il cherche sa sœur. Le voilà.
Ijè marquis allait entrer dans le pavillon. Théophile alla i sa rencontre. — Vous êtes introuvable, mon cher; il y a ta heures que je cours partout. Vous voyez que je fais ^uve d'amour fraternel; que je me souviens de ma sœur. )ùest Hélène? Je commets aujourd'hui deux bonnes œuvres : ^îeQds à autrui ce qui est à autrui.
Le marquis prit la main de Dafné et l'offrit à Théophile : *^t je viens arracher Hélène des griffes de la vieille sor-
494 LS CnU. ET LA TERRE.
cière. — - Dites plutôt des grifiFes de la misère. — Des grifB du diable si vous voulez; mais courons au repaire de la vieill
Tous trois prirent le chemin du village. Ils arrivèrent à '. masure en même temps qu'Hélène qui feuilletait son livi d'heures, trébuchant à chaque pas.
Le frère s'approcha de la sœur. Hélène pâlit et recuh —Ne nous étranglons pas, ma chère; vous avez des ongle qui me font peur.
Théophile s'avança vers la folle. — Ne craignez plus rie de votre frère : il a expié ses fautes par le remords, le temp a effacé jusqu'à la trace du mauvais désir dont vous fûtes vie time; oubliez tout comme lui; retournez au château de Sainl Pierre; échappez à la misère qui vous tue. — Et si le mauvai désir revient, qui me défendra de mon frère? dit Hélène —Moi; car j'irai souvent vous voir, vous consoler, vous dir d'espérer.
La folle retomba dans cette somnolente torpeur qui l*affaissait souvent. La vieille accourut et fit le signe de la croix au dessus de sa tête. — Aubépine, cria-t-elle à l'enfant qui tressait des primevères de l'autre, côté du chemin , apporte-mo la tasse brune et des cendres de buis bénit.
Aubépine se mit à sautiller vers la masure.
La vieille dit à Théophile et au marquis qu'Hélène était dam le sommeil de la folie et que, grâce à ses philtres et à ses sortilèges, elle se réveillerait peut-être à la raison. Théophik regardait Aubépine à la dérobée. L'enfant sortit de la masuw et passa devant Dafné; le regard du poète rencontra celui et la pécheresse : il y eut pour tous deux une révélation. —Elle est jalouse de sa beauté, dit Théophile. —Elle est belle, f\ l'aime! dit Dafné.
Aubépine, étrangère à tout ce qui se passait autour d'eU déposa la tasse brune et les cendres de buis bénit aux pieds sa grand'mère, et, en deux bonds, elle franchit le chemin ^ la séparait de ses primevères.
aiSTOlRÊ PAT^THÊISTÈ/ 495
Le ûiarquis de Saint-Pierre riait de pitié à la Vue de la Weille, qui marmottait des oraisons et qui semait des cendres t les yeux à demi clos d'Hélène. Bientôt las de ce ta*
eau, il repoussa la sorcière, il lui jeta quelques pièces d'or et prit le bras de la folle.
Toujours plongée dans la torpeur, elle ne fît nulle résistance.
Et, le même jour, le frère et la sœur partirent pour le châteiu de Saint-Pierre.
On touchait au mois de mai; dans les alentours de Gban-^ fâly, c'étaient des neiges de fleurs, des ombrages rafraîchissans, des brises odorantes, des nappes de verdure emperlées de rosée. Tous les soirs, Théophile s'appuyant sur Dafné, Dafné s'appuyant sur Théophile, faisaient de tristes et lentes promenades dans les champs. Ils se reposaient souvent; les paysans qui les voyaient passer si pâles, si frêles, si chancelans, se disaient entre eux que ce n'étaient plus que des fsmtomes.
Un soir les amans gravissaient la pente escarpée de la mon* tagne pour s'asseoir sur une roche à demi cachée dans les grandes herbes. —Il semble que nous allons au cimetière, dit Théophile qui perdait le souffle. Dafné, haletante» tomba près tf une épitie blanche et fit tomber Théophile. — Ne me parle jamais ainsi, dit-elle en tressaillant. —Non, ma belle Dafné, la mort est loin, la vie nous entoure, les arbres sont veris, les blés grandissent, la sève est partout; il nous reste encoriB de beaux jours.
Dafné pressait la main de Théot)bile, qui frémissait au souvenir de leurs jeunes embrassemens. -^ Daftié, dit-il avec feu, je mourrais pour un de tes baisers. Ses braôj esclaves d'un
désir ardent, s'ouvrirent pour étreindre Dafné. La pécheress penchait avec amour son beau cou de cygne, mais elle pâlit ton à coup : elle avait vu le cimetière de Chantilly.— Quels yeu3 effarouchés, ma belle? — Oui, des yeux effarouchés, c'est ei vain que je les ferme sur les objets funèbres; ce matin j'ai y\ un hibou, ce soir je vois un cimetière. Je ne puis détache mon regard de ces croix lugubres; ô mon Dieu, ai-je don< perdu sans retour mon insoucicinte gaieté ?
Dafné sourit. — Folle ! je ne suis pas changée, mais ta tristesse éternelle rejaillit sur moi et par instans je ne songe yai à m'en défendre. Voilà un tableau qui n'est pas si lugubn que ces tombes blanches; voilà Aubépine qui cherche d« fleurs. — Isaure! s'écria Théophile. Dafné n'entendit pas, ell« appelait Aubépine. A la voix de Dafné Tenfant se retourna. — Viens, mon petit lutin, tes cheveux t'aveuglent, je les trèsserai. Aubéfâne se pencha en arrière et secoua sa chevelure sur son cou. — Je tresserai tes cheveux, et je les attacherai par un nœud de rubans. Le nœud de rubans lit sourire Aubé> pine, qui s'approcha.
Théophile et Dafné la dévorèrent du regard.— Tu es cbar< mante. Aubépine! tes cheveux ressemblent à des rayons de soleil, tes yeux sont d'un bleu plus beau que le ciel. L'enfaal abandonnait sa chevelure à Dafné et effleurait capricieusement un bouquet de violettes qu'elle avait cueilli sur la colline. Dafné arracha un ruban rose à son coi*sage et lui noua les cheveux. — Que me donneras-tu pour récompense, mon petit lutin? Aubépine oflrit les restes de son bouquet. — Et puis?... L'enfant pencha sa joue vers Dafné; Théophile se sentit jaloux.
Dalné appuya ses lèvres sur la joue d'Aubépine, qui bondit et disparut dans les buissons. —Elle est belle, dit Dafné en grinçant des dents. Le poète, qui regardait sa maîtresse, fut effrayé de son aspect farouche.
Pour complaire à Théophile, laiemme de l'intendant per-
HISTOIRE PANTHEISTE. 197
it à Aul)épine de jouer dans le parc; tous les joui*s lasvelte ant accourait joyeuse et folâtre; elle poursuivait les papiis, elle cueillait des marguerites, elle cherchait des coquiles. Théophile savait Pheure de son arrivée, il ne la quittait des yeux; souvent il était distrait de sa contemplation par l^né, qui errait aux alentours et qui jetait à Aubépine des regards étranges.
Quand le soir revêtait sa robe toute mystérieuse et que le vent secouait Tarome des fleurs , Théophile pensait à Dafné et le corps étouffait Tame; mais la nuit passée, le corps s'endormait et rame s'éveillait; la nuit passée , Théophile fuyait Dafné, et rêvait aux yeux bleus d'Aubépine. Le joie de Tame suivait la joie du corps.
Il ne se passait pas de jour qu'il ne fit quelque lointaine promenade avec Dafné; il semblait chercher la vie dans le souflle de la jeune nature , qui déployait dans la vallée de Chantilly tout son éclat, toute sa verdeur, toutes ses richesses. Ce fui en ce temps-là, ce fut au milieu de ces promenades, qu'une muse amoureuse lui inspira ces stances où Tamour a des soupiers ardens; — ces stances si belles, si pleines d'harmonies sauvages et de parfums agrestes; — tableau digne de la galerie de l'Albane et de Giorgione.