LE SOLEIL ADORÉ
MON ÂlE.
Hélas! dit Théophile, les douces caresses de t)afné n\ peut-être pas eu pour moi le charme qùë cette fleur fan< ce mauvais vers ont eu pour Marie. — Où donc est Tamoi L'amour est-il un souvenir ou une espérance? est-ce une luplé de rame ou des lèvres? Est-ce Marie? est-ce Dafibé?
Le feu qui s'allumait tira Théophile de ses réflexionsjïj glissa la croix à son cou et se retourna vers Marie. Elle d( mait toujours et d'un sommeil calme, car son haleine él faible et cadencée. Il pria l'hôtesse de la veiller comme sa et sortit dans le dessein de s'aventurer encore au château,*" retrouva dans la salle d'entrée Brizailles qui s'était remis â tal)le et qui dévorait à belles dents une seconde oreille de sait gher. — Que fais-tu donc là, maraud? lui cria-t-il en fureur. — Hélas! dit le bouffon, je n'ai d'autre distraction que d'ensevelir ces oreilles malsaines.
Théophile voulait se fâcher, mais il savait que Brizailles riait de ses colères; il se contint et lui dit de le suivre. Le bouffon fît la pliis piteuse grimace du monde en laissant son souper, si souvent interrompu; il se promit bien d'interrompre Théophile la première fois que le poète réciterait une ode ou un sonnet. Il alluma la dernière lanterne de l'hôtellerie et marcha devant son maître en sifflant un vieil air de chanson basque pour se rassurer lui-môme; mais plus il approchait du château, plus son sifflement s'afTaibhssait; près d'arriver sous
HISTOIRE PANTHBIST1E. 155
lucade, ses pieds s'arrêtèrent malgré lui; il ne songea plus à ffler, il attendit Théophile. — Eh bien ! marche donc, lui fit f poète. — A vous les honneurs, mon cher maître ! — Mar- |ie! marche! — Je ne me permettrai jamais cette impoli- JBse.
Théophile, ennuyé, lui prit la lanterne et passa; il remonta I perron et pénétra dans tous les recoins de la vaste solitde : mort et silence partout. Brizailles le suivait pas à pas, I, quoiqu'il fût peu catholique, il se signait à toute minute )oe regardait que les aiguillettes de son maître, tant il avait leur de voir encore quelque terrible chasseresse.
Théophile ne trouva que son ombre dans le château de tey. A son retour à Tauberge, Marie lui dit qu'elle avait vu çparaitre Tombre éplorée de Dafné : — Oui, j'ai vu Dafné. *ai poussé un cri d'effroi ; un pareil cri m'a répondu. Le vent déteint la lumière. Le vent jetait mille clameurs funèbres; je Mis tombée évanouie, croyant voir passer la mort dans ce i^u, qu'elle a dépeuplé, car, vous le savez, il y a vingt uis, ma mère comptait onze enfans. — En effet, dit ThéopMe rêveur, peut-être Dafné est-elle au château. — Non, tton, c'était une apparition. Mais nous la verrons bientôt, Kiî les visions sont comme les pressentimens.
Marie jura de ne plus rentrer au château de Pansy, et, le ^«ûdemaia, Théophile l'emmena à Boussères; le soleil, tiède encore, buvait la rosée qui blanchissait les champs; de Ion-. gttes vapeurs traversaient l'espace et se perdaient dans un flot lie nuages groupés au-dessus de la montagne. Marie, toute chancelante, s'appuyait sur le bras de Théophile et penchait a tête abattue sur l'épaule de son amant. Ils prirent un détour pour échapper aux bénédictions des paysans; ils passent sur le bord du cimetière. Le regard errant de Théophile s'arrêta sur la maison de maître Jacques. — Chat angora, 'évrier blanc, Isaure, où êtçs-vous? dit-il tout haut. Tout
i56 LE €IEL ET LA TERRE.
passe et s'enfuit. Et comme il voyait le Christ veillant toujoui sur les morts : — Dieu seul reste!
Marie essuyait des larmes. — Vous pleurez, Marie? — . pleure ma mère assassinée pas les huguenots. Passons viK
Ils descendirent la montagne par le Bois-aux-Grives; i cherchèrent en vain la mousse où dormait autrefois Marie* le mûrier touffu qui l'ombrageait; un éboulement avait toi recouvert. Ils traversèrent tristement la vgjlée; le platM n'y était plus, la chaiTue avait sillonné le promenoir 4es oi meaux. — Hélas! dit Marie, que sommes- nous donc venï revoir ici ?
A leur arrivée, les portes du château de Boussères s'ouvr rent à deux hattans. — Enfant perdu, vous voilà donc enfin dit à Théophile sa vieille tante. — Mon père ! mon frère ! s'< cria Théophile.
La vieille tante montra le ciel du doigt. — Nous somme les débris de la famille! — Oui, Tange destructeur a pass sur ce château. — Oui , mon enfant! Et tu seras bientôt seul je me sens^ mourir tous les jours! — Oh! s'écria Théophile la terre d'exil et la nuit du cachot étaient moins tristes pou moi que ce château dépeuplé. Quelle route fatale sâ-je doni suivie? Dafné, Dafné, ma vie fut un jouet pour vous! Je vous ai sacrifié les douces joie de famille; je vous ai sacrifié k poésie de ma jeunesse, <îar la poésie n'accompagne pas lei * cœurs perdus; elle reste au pays natal.
La tante de Théophile connaissait de longue date la famille de Vertamond. Elle accueillit la religieuse comme un de ses enfans ou comme une sœur de Théophile.
Les premiers jours se passèrent en promenades; le poëte revoyait les bois, les coteaux, les prairies qu'il aimait tant; ies cerisiers avaient de beaux panaches rouges; les trembles secouaient leurs feuilles argentées; les pins balançaient leurs noires chevelures; mais ces riches variétés de couleurs échap-
^ paient à Théophile; ses yeux ne s'arrêtaient que sur les collines arides. — Où êtes-vous, ombrages de ma jeunesse, bruyères fleuries, mousses soyeuses, claires fontaines, où èles-vousî Un jour, il venait de s'asseoir avec Marie sur le bord d'un ^ chemin sans verdure; il répétait le même cri de désespoir, ^ quand sa vue s'arrêta sur la religieuse. C'était le matin, Marie ^ n'avait guère dormi la nuit; une pâleur terne altérait ses joues, * ses lèvres avaient perdu leur éclat pénétrant, quelques rides ^ malveillantes coupaient son front. — Qu'est devenue sa beauté ? murmura Théophile. Et le soir son cri fut plus long et plus triste; après les ombrages, les bruyères fleuries, les mousses soyeuses et les claires fontaines, il regretta M"* de Vertamond, la jeune et adorable châtelaine de seize ans, car la religieuse était une autre femme.
^ Le lendemain, un voile tomba de ses yeux. — Hélas! s'é- ^ cria-t-il, la nature est toujours belle, les ombrages sont toujours doux, les bruyères fleurissent encore, ces champs ne sont pas déserts, mais je n'aime plus !
Un jour, ^la vieille tante se mit à raconter son histoire à Marie. Théophile, qui savait les plus légers détails de cette histoire assez vulgaire, sortit et les laissa seules. Depuis la veille, il désirait ardemment revoir la mystérieuse fontaine du Bois-aux-Grives; il avait soif de l'eau claire et glacialequ'elle versait éternellement à travers l'herbe.
n allait passer sous les grands chênes qu'il ombrageaient,
quand il s'arrêta tout d'un coup à la vue d'une femme assise
sur la roche et regardant tristement couler l'eau.
C'était Dafné.
La pécheresse était vêtue d'une robe Danée; les ronces du Bois-aux-Grives avaient déchiré ses souliers, les sorbiers avaient arraché sa coiffure. Sa tête rêveuse reposait dans sa main; ses joues pâlies accusaient de grands ravages : la vqlupté Pavait flétrie. — Dafné! s'écria Théophile, Dafnétristel Elle leva la tête, et vint se jeter dans les bras du poète. — Quç faites-vous ici, Dafné? — Je pleure. — Vous pleurez? — Oui, car je me souviens que j'ai été jeune... que j'ai été belle... je pleure ma jeunesse et ma beauté. — Vous êtes jeune encore, vous êtes belle toujours; mais pleurez, les larmes sont la parure des yeux. — Je ne suis pas vieille? je ne suis pas laide? — Vous êtes ravissante.
Dafné embrassa Théophile. — Au moins toi tu ne (Jésenchantes pas. Dafné baissa la tête et demeura pensive. — Il y a donc des hommes assez méchans pour désenchanter une femme, Dafné surtout? — mon Dieu, oui; ce marquis de Saint-Pierre m'avait reprise dans ses lacs, il m'a chassée ignominieusement en me criant, devant ses servantes et ses valets, qu'il y avait des femmes plus belles et plus jeunes que moi; n'est-ce point un affront sanglant? Mon cœur en saigne encore. — Consolez-vous, Dafné; quand on est si belle, on ne vieillit pas.
Dafné sourit; elle se rapprocha de la fontaine, elle pencha gracieusement sa tête et se mira long-temps — Est-ce que mes joues ont cette pâleur livide ? — Tes jou(BS sont tgujpurs fraîches, mais l'eau les altère, l'eau décolore tout. Dafné parut douter. — Est-ce que mes yeut n'ont plus d'éclat? —Le feu s'éteint dans l'eau. La pécheresse se tourna vers le poiele.
— Point de mensonge, point de pitié; suis-je lajide ? suis-je belle? Théophile cacha ses larmes.— Vous êtes belle, Dafné.
— Je n'ai pas entendu. -^ Vous êtes belle! vous êtes belle! Dafné étreignit violemment Théophile. — La vje ji'est donc pas fermée pour moi; il y a donc encore des roses à ma couronne! Depuis quelques jours les épines déchiraient moû
filSTOm^ PANTHÉISTE. 15^
front. Je ne suis pas vieille, je puis aimer; je ne suis pad laide, je puis encore être aimée... Je t'aime, Théophile. — Je faime, bafné.— Le premier amour îie s'éteint jamais. Dafné était radieuse. — Hélas! dit tristement Théophile, l'amour terrestre se réveille toujours.
Dafné se pencha encore au-dessus des eaux et demeura quelques minutes en contemplation devant elle-même.
Théophile alla s'asseoir à deux pas de la fontaine, sur des feuilles rougies que le vent avait balayées du versant de la montagne; l'amour qu'il croyait éteint à jamais le tourmentait encore; le regard pénétrant de Dafné le brûlait déjà; il lui semblait que la pécheresse n'avait pas cessé de l'étreindre. La volupté reparaissait à ses yeux avec tous ses prestiges; il ne pouvait se soustraire à sa fascination, il ne pouvait détourner la vue de ses charmes enivrans; il oublia Dafné qui se mirait dans ses yeux, il se souvint de leurs jours de joie, de leurs embrassemens, de leurs folies. Et quand Dafné vint s'asseoir près de lui, il l'embrassa avec frénésie. — C'était bien là peine de lisser mes cheveux. — Dafné, Dafné, ne me faites pas retomber sur la terre, ne m'arrêtez pas dans mon vol, ne courbez pas mon ivresse.
Les feuilles tremblèrent, le vent jeta un long soupir, les moucherons dansèrent aux roucoulemens des ramiers. Théophile et Dafné se regardèrent avec des yeux baignés d'amour. — Quelle étrange idée t'a conduite ici, Dafné? — La misère, le désespoir. Quand le malheur nous frappe, il s'éveille en nos âmes un cher souvenir qui déploie à nos yeux toutes les beautés de notre pays et qui nous attire à la maison natale. La repentance aussi me poussait dans ma patrie; je voulais expier mes fautes aux pieds de la sainte de Pansy; je voulais prier où j'avais prié dans ma jeunesse; mais la repentance est une lâcheté, on ne doit pas rappeler Dieu dans une aiiîie usée d'amours profanes.
bafnè glissait entre ses doigts une petite croix de buis toute
pareille à celle de Marie; elle la portait à ses lèvres avec iasouciance, ses regards s'arrêtaient souvent sur le i^vers- Théophile suivait cette croix des yeux, avide de savoir ce qu'il y avait de mystérieux sur le revers; dans un mouvement involontaire, il la saisit et découvrit l'aimant qui attirait Dafné; c'était un petit miroir ovale incrusté dans le buis. Dafné demanda sa croix. —Voyons, dit Théophile, sans s'inquiéter de sa demande, voyons ce que renferme celle-ci . Hélas! ce ne sont sans doute pas des fleurs desséchées. — Ma croix! ma croix! murmura Dafné. Elle ne s'ouvre pas; c'est une croix taillée dans la sainte Beaume; je la porte sur mon cœur pour ne pas oublier que Dieu a beaucoup pardonné à Madeleine parce qu'elle a beaucoup aimé.
Théophile entraîna Dafné au château. A leur entrée, Brizailles, assis entre la vieille tante et Marie, leur racontait son histoire ou plutôt mille fanfaronnades imaginées; la vieille tante souriait aux gais récits de Brizailles , Marie semblait étrangère à ce-qui se passait autour d'elle. Les deux sœurs furent moins heureuses que surprises de se revoir; elles s'embrassèrent avec une froideur qui révolta Théophile; après avoir échangé de vagues paroles , elles le regardèrent toutes deux à la fois; fatigué de cette scène, il frappa de la main sur l'épaule de Brizailles. — Maître fourbe , lui dit-il , raconte-nous ta vie de point en point. — Si la fortune me fut avare, la nature me fut prodigue, s'écria Brizailles; certes, il y a dix ans , j'étais un des plus beaux chevaliers français. —Brizailles, voilà les fables et les illusions qui reviennent déjà. — Le moulin de mes ancêtres... — Brizailles, n'oubliez pas que votre père... — Gorbacque! c'est mal à vous, qui êtes poète, de supprimer les beaux effets d'un récit : le maur Un de mes ancêtres est d'un très haut goût; on dirait un héros d'Homère qui parle. — Les héros n'ont rien à débattre avec vous , Brizailles. — Hs ont grand tort , mais je reprends mon histoire : Le moulin où mes ancêtres ont vieilli se trou-
HISTOIRB PANTHEISTE. 161
vait perché comme par hasard sur une petite colline ; Teau qui tombait sm- sa roue sortait en blanches cascades d'une masse de rochers, comme des flots de lait du sein d'une femme. — Brizailles, vous vous livrez avec trop d'abandon aux peintures descriptives ; je vous trouve bien hardi de vous permettre une métaphore... — Vous m'attachez un plomb à l'aile, mais je me soumets. Mon père faillit mourir de joie le jour suprême de ma naissance; mon père ne fut pas seul sensible à ce grand événement ; ce jour-là, la terre s'émut, le ciel gronda et l'àne de la maison leva la tête avec orgueil. Depuis dix ans , la pauvre bête n'avait été si radieuse, elle rompit son licol et vint s'ébattre devant la porte. -^Brizailles, vous abusez des détails. — Mon enfance fut très fleurie et très musicale; je voyais sans cesse des touffes de jasmin et de chèvrefeuille suspendues à la fenêtre, au-dessus de mon berceau; j'entendais le chant des poules et des merles. Mon père aimait beaucoup ma mère; aussi la battait-il tous les soirs, cela m'amusait...
Brizailles appuya tristement son front dans sa main. Le pauvre bouffon voulait faire rire, mais son cœur saignait au souvenir de sa mère battue. — Corbacque! reprit-il, je crois que je deviens morose ; ô faiblesse humaine , où nous conduis-tu? J'eus pour maître d'école un pédant, plus ennuyeux que Fargueil, car Fargueil parle une langue étrangère à mes oreilles, tandis que mon maître d'école parlait quelquefois la langue française; mais, un jour, je me révoltai contre sa femme et j'eus le bonheur d'être mis à la porte. Mon père, qui voulait que son descendant fût digne de lui , me revêtit d'un costume assez grotesque et me fit un pompeux éloge de notre famille, dont toutes les têtes avaient blanchi dans le moulin. Mon enthousiasme pour les hauts faits de mes aïeux ne fut pas aussi beau qu'il Tespérait; il eut de la patience, il me hissa sur notre âne et me dit d'aller par les villages faire une récolte de blé; ma mère, inquiète de ma course, me sui-
lëi LE CiÊL ET LÀ fÈRftE.
vit jusqu'au bas de la montée et m'embrassa à diverses reprises. L'âne marchait toujours, elle s'était arrêtée et je la perdis de vue à jamais.
Le bouffon ne put retenir une larme qui brûla sa joue. Il se rappela qu'il devait amuser. — Sàndious \ dît-il, je crois que je tombe dans la mélancolie. — Vous tombez dans là vérité, firizailles, lui dit Théophile, vous jetez enfin votre masque de fanfaron.— Poursuivons mon épopée. J'étais donc hissé sur uïf âne qui allait à petits pas vers le village voisin, et je pensais vaguement à ma récolte de blé ; j'avais pour horizon deux grandes oreilles grises que j'inclinais par distraction avec une jolie baguette d'osier, dont mon père m'avait solennellement armé à mon départ. L'àne trébucha, je faillis tomber en avant et je ne dus mon salut qu'à la crinière; mais, dans ma frayeur, la baguette d'osier m'échappa des mains et Tàne intelligent se mit à brouter l'herbe du sentier. Je perdais mon temps â l'insulter, l'àne riait dans sa barbe de mes menaces et promenait ses dents sur le gazon avec beaucoup de philosophie. J'étais sous un bouleau qui penchait devant moi de frètes rameaux; je réfléchis qu'un de ces rameaux remplacerait à merveille la baguette d'osier; je tendis la main, je saisis une petite branche qui résista à ma secousse; au lieu d'être arrachée par moi, ce fut moi qui fus arraché par elle. Ô destinée folâtre! l'âne me voyant suspendu s'enfuit ^u travers des champs et je me laissai choir sur l'herbe, à demimort. Une belle dame vint à passer ; elle était juchée sur un âne qui semblait fier de la porter. Que faites- vous là, joli mignon? me dit-elle avec un doux sourire. — J'attends mon âne. La princesse fit un demi-tour et voulut fuir; mais j'avais reconnu mon àne, je saisis la queue iiu traître, qui m'entraîna au milieu d'une troupe de bohémiens, dont la belle dame était la reine; je fus fasciné par les robes pailletées, le velours des costumes, le clinquant des parures; j^oubliai le moulin, je me rappelai les remontrances paternelles, je re-
âlfftëiRi PiNTHÈlSTt. ië3
pmai le souvenir de ma mère et je devins un baladin fort Édaisant. Ctorbacque! capédédious! je ne suis plus drôle, mon teeest lugubre. Oui, je devins tin baladin fort séduisant, fefifroi des aJcôvéS et des caves. Est-ce qu'il y a du vin dans iè]Miys?
La vieille tante fit servir une bouteille de clairet; Brî- Èdlles allait poursuivre son histoire, quand Dafné dit à Théophile : — Vous oubliez que je meurs de faim î — Hélas! fit ThéopiUe qui regardait Marie , j'oubliais déjà qu'elle ht la.
Les deux sœurs, le poète, la vieille tante et le bouffon passèreiit quelques jours' en famille; tous avaient l'air calme; nul n'était en paix avec lui-même. Théophile sortait tantôt avec Marie, tantôt avec Dafné : la religieuse l'attirait toujours dans des champs arides ou dépouillés; la pécheresse l'èntraîm\ au fond des bois sous de mystérieux ombrages; ^larie aîfflàiitles froides matinées sur le sommet des coteaux, sur le bord des grands chemins : Dafné aimait les tièdes soirées <ians les détours des vallons, sur les sentiers parfumés. Un io\ir, Théophile allait avec Marie voir la sainte de Pansy : c'était une grande statue en pierre, dont la longue robe ^rfebée se voilait de plantes grimpantes et de mousses pâ- Hes. Le lendemain, il allait avec Dafné voir une Vénus ah- %e, oubliée à deux pas du château dans une léproserie en mines du xii« siècle". Marie ne voyait que la religieuse atti- ^de de la sainte, Dafné voyait toutes les formes ravissantes <le la Vénus.
Théophile était toujours le reflet des deux sœurs; avec i'ttne, il puisait ses pensées dans des choses saintes et pures; avec l'autre, il songeait au plaisir. S'il n'aimait plus la reli- ^euse, au moins était-elle un vivant souvenir de son aûiour; Pfès de Dafné son corps, qui reprenait de la sève, éprouvait encore dé violentes secousses, de grands élans de volupté. ^ vue de Marie le détournait de Dafné; mais bientôt, las du
ciel, il retombait sur la terre. — Si j'étais riche, disait-il & 1 pécheresse, j'aurais Un superbe palais de marbre dans l'Isoi Bella. Je serais roi de ce palais, puisque tu en serais la reini nous aurions de belles esclaves, de belles statues et de bellfli fleurs. Tu marcherais sur des tapis de velours, tu verrai toujours des choses charmantes, tu respirerais d'enivrans pai fums, 6 la plus voluptueuse des temps modernes ! — Si j'étai libre, disait-il à la religieuse, nous irions dans quelqii gorge déserte des Pyrénées; nous aurions pour horizon lei têtes neigeuses des montagnes, nous n'aimerions que Dieu e nous attendrions là solitairement la mort.
Mais la fortune, mais la liberté n'arrivaient point, et, va matin, avant Taube, les deux sœurs prirent la fuite du chài teau.
Marie avait écrit cet adieu sur le livre d'heures de l« vieille tante : Dieu me rappelle, à Dieu!
Dafné avait tracé ces mots sur un miroir : Je nCennuym trop, à revoir!
Quand Théophile s'éveilla, les deux sœurs étaient sur la montagne d'Orsay. La vieille tante vint l'avertir de leur fuite* -r Que le ciel les conduise! je ne veux plus les revoir, s'écriat-il avec désespoir. La vieille tante eut un mouvement de joie, elle crut que Théophile demeurerait. — Oui, mon enfant, que le ciel les conduise et veille sur nous! — Où est Brizailles? — Avec elles sans doute. — Et le cheval? et le carrosse? — Tout est parti. — Je les suivrai! — Tu me laisseras seule, mon enfant! Oh! non, tu ne seras pas assez barbare pour cela; j'ai soigné ton père mourant, j'ai fermé les yeux de ton frère. Aie pitié de moi, ma mort ne peut tai^der, ton esclavage ne sera pas long^ Théophile! ô mon enfant! reste encore quelques jours!
BiSTOIRB PANTHÈISTK. 165
la pauvre vieille caressait les mains de Théophile. — Je le comme mon enfant; ne suis-je pas ta seconde mère? encore, la vie est ici comme ailleurs; nulle part tu ne iveras plus de calme et de solitude. — Mais je retrouverai
Le soleil était levé, quand Théophile, monté sur un petit Éeral andalou, sortit pour la dernière fois du château na- W; il fil solennellement vœu d'y revenir, mais la volupté et feksœur, la mort, ne lui laissèrent point accomphr ce vœu.
Quand il eut marché pendantuhe demi-heure, il rencontra me femme qui revenait d'Aiguillon. — Avez-vous vu des taies sur votre chemin ? lui demanda-t-il. — Je n'ai vu qu'un fHBd maigrelet au bas de la montagne et deux enfans à la «roix de Saint-Jacques. — Mais le grand maigrelet conduijiait un carrosse? — Oui, un carrosse moucheté de boue. I Théophile jeta un écu à cette femme, qui ne le ramassa ipoint, dans la crainte que ce ne fût un écu du diable. Sur la montagne d'Orsay, il s'arrêta devant le château de Fargueil.
— Si le pédant était là! ditril.
n s'enfonça dans l'avenue et frappa à grands coups à la grille. — Où est ton maître? demanda-t-il au valet qui ouvrit.
— Il dort, car il n'est arrivé que d'hier. Théophile courut à Fargueil. Il le trouva assis sur son lit. A la vue de Théophile, il s'écria : — Et Dafné? — Je la poursuis; si vous voulez être du jeu? — Non, ma fortune s'altère et je songe à quelque diàtelaine nubile des alentours. — Adieu, Fargueil. — Baste! je ne veux plus me marier, car je me souviens de vos deux
En des baisers permis l'amour souvent s'* endort , Et le lit de l'hymen est le lit de sa mort,
Fargueil fit préparer son cheval et suivit Théophile. Jamais cavaliers impatiens n*eurent de coursiers plus alertes; les
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arbres, les buissons, les champs rayés fuyaient derrière ee comme par magie. —Nous dépassons la vitesse du vent, nw cher Théophile, disait Fargueil; le pâle cheval de la mort n'a qu'un cheval de plomb. Dafné ne peut m'échapper. Il est bié entendu que je cours après Dafné, et vous après Marie : po^ de chicanes futures.
Le poète ne répondait pas, il baissait la tète, plongé dans si rêves.
Déjà les clochers d'Aiguillon accouraient à eux; FdTga<sl admirait leurs formes sveltes, leurs grands yeux noirs, leui mille colonnettes; Théophile ne voyait que la poussière cfH sortait des sabots de son cheval. Ils s'aiTêtêrent à la taVerÉ où Brizailles et le vieux Robert de Saint-Pierre s'étaient grâ vement querellés, en trinquant ensemble; sur la mesure d'al vers et sur un titre de grandesse espagnole; le tàvernier fte mait sur le pas de sa porte et souriait aux enfantillages d'oi marmot qui se roulait à ses pieds. — Taveïnier du diable lui cria Fargueil. — Je suis votre serviteur très humbte monseigneur. — Une bouteille du fond de la cave! — Mail vous né descendez pas, messeigneurs? — Deux bouteilles! - Mais vos pauvres montures? — Trois bouteilles! Et, si tu dif trois mots, trois coups d'épée pour toi. — Je suis sûr qu'ils courent après la carrossée, marmotta l'hôte entre ses dentft — Que dis-tu, roi des ivrognes? —Vos trois coups d'épée glacent ma langue. — Parle, ou je t'en donne six! — Je im disais que vos seigneuries poursuivaient sans doute les déni voyageuses... — Oùsont-elles? où allaient-elles? — Ah! psà Dieu! je ne suis pas sorcier; je sais seulement qu'elles étaient conduites par un drôle qui buvait à deux mains et qui oubliait de payer. Quel buveur, sainte Vierge!
L'hôte descendit à la cave. Théophile, impatient, secoua les guides de son cheval, qui reprit soudain sa course; Fargueil avait soif; mais, dans la crainte de riè plus rejoindre f héophile, il partit aussi. L'hôtè remonta en càfessânt d^à
HISTOIRS PAiyTBilSTB. 167
\s sa, pensée les trois écus du pédant; mais le devant de la était désert. — Hélas! dit-il en soupirait, être volé par gens qu'on voulait voler! Dieu est injuste! Après ce blase, le tavernier se mit 4 courir de toutes ses forces i^rès fugitifs. Un embarras de charrettes avait arrêté Théophile et FargueiJ, qui n'étaient pas encore loin. — Messeipeurs! messeigneurs! cria à tue-tête le tavernier, aussitôt 'qu'il les vit. Le pédant fît un demi-tour.— J'ai oublié de vous lire quelque chose. — Accours, propera, furcifer, ganeo, fia- H^ihulum, ut plaïUiano ver 60 utar, et teftudineis pedibus talch fias adde plumas, Mercurii cemule. — Vous avez oublié (Je ijoire, messeigneurs, et voilà vos trois bouteilles.
Le tavernier arrivait près de Fargueil. — Quoi ! rustre, c'est ipour cela que tu nous poursuis?— Pendant que vous boirez, ! je vous dirai ce que j'ai oublié de vous dire à propos des voya- ^Ifiuses.
Théophile s'était arrêté à quelque distance; il revint sur «es pas. — Raconte ce que tu sais, dit-il au tavernier. — fe vous jure que j'ai pris ces trois bouteilles au fond de ma cave, dans la plus belle couche de sable... — Ne plaisante pas, coquin, ou je t'étends à mes pieds ! Le tavernier présenta une bouteille à Tbéophile et une à Fargueil; le poète prit la bouteille et la jeta contre le mur; le pédant essuya le goulot ^ la sienne et prouva beaucoup plus de philosophie. — Parleras- tu, bufifle! Le tavernier commença à trembler. —J'avais te oublié de vous dire que l'ivrogne qui conduisait les voyageuses avait les cheveux crépus et les yeux verts.
Théophile voulut assommer le tavernier; Fargueil le paya de fort bon cœur.
Les deux amis suivaient la route de Paris; mais, arrivés à l'embranchement de deux chemins, ils s'arrêtèrent et se demandèrent en même temps lequel il fallait prendre; un prêtre priait au pied d'une grande croix rouge à demi perdue dans les ronces. Théophile l'entrevit et s'avança vers )ui. —
N'avez-vous pas vu passer deux femmes et un laquais? — Oti un carrosse s'est arrêté là, deux femmes en sont descendues Fune, vêtue en religieuse, a prié devant cette croix; l'autn vêtue en femme du monde, s'est assise sur cette touffe d'herl et m'a demandé l'heure qu'il était en lissant ses cheveux. I coche d'Aiguillon passa bientôt; la religieuse se jeta dans le bras de la femme du monde, et, après leurs embrassemem l'une monta dans le coche, l'autre rentra dans le carrosse Vous savez sans doute que le coche prend le chemin qui es à droite de la croix, le carrosse prit à gauche. Voilà ce que ji puis vous dire, messieurs. — Mais, s'écria Théophile, estns la religieuse qui est remontée dans le carrosse? —Non, mon sieur, c'est la femme du monde; la religieuse va sans doute i Paris.
En deux bonds le cheval de Théophile fut à droite de h croix. Fargueil demeura à gauche. — Adieu , dit-il à Théophile. A vous Marie, à moi Dafné! Le prêtre se ravisa et rappela les cavaliers. — Messieurs, je vous trompais sans h vouloir : la religieuse est dans le carrosse, il m'en souvien maintenant; peut-être va-t-elle dans un couvent voisin; ]i carrosse en a bien pris le chemin. — Et vous êtes bien sûr dit Fargueil, que la profane est dans le coche? — Oui, mon* sieur.
Le prêtre se signa et disparut bientôt dans les ormes d« la route. — Voilà qui n'est pas drôle pour nous, dit Théophile, — Changeons-nous de chemin? — Oui, car je suis sûi que Marie est dans le carrosse. — Je n'ai pas votre assurance. — Eh bien! restons où nous sommes. —Non, si vouscroyes que Dafné soit dans le coche.
Après bien des paroles perdues, les deux amis, incertains, changèrent de chemin et firent caracoler leurs chevaux. Oh! disait Théophile, je ne verrai plus Dafné; je veux m'enfermer avec Marie, et le mauvais amour n'aura plus de prise sur moi; la rehgion sera mon refuge. Une fois isolé du
HISTOIRE PANTHÉISTIU 169
mcmde, une fois dans la retraite, j'expierai les débordemens de ma jeunesse.
Oh ! disait Fai^ueil emporté dans les airs par son chetal, je vais te revoir, belle Dafné; sœur de Cléopâtre et de Wane de Poitiers, je vais revoir tes grands yeux noirs qui ravissent, ta bouche qui enivre, tes mains si douces à mes lèvres! le vais revoir ta longue chevelure et ton pied mignon, ta jambe ronde et ta gorge d'albâtre!
À la tombée de la nuit, Théophile chevauchait lentement dans un chemin de traverse, à quelques lieues d'Aiguillon; son cheval harassé reprenait haleine; il lui donnait toute liberté : la bride s'était échappée de ses mains et flottait sur la crinière. II faisait un temps calme et déjà froid; le ciel était d'une grande tristesse : de lourds nuages gris marchaient à petits pas et masquaient tout. L'horizon était vaste et varié; mais la brume le couvrait de ses mille écharpes. Le ciel vêtu de deuil et le paysage désert parlaient à l'amede Théophile : il se s^atait entraîné vers un sentiment indéfini de mélancolie; il se jetait à corps perdu dans un océan de tristesse et c'était avec une joie farouche qu'il reposait la vue sur le cimetière du village voisin. De temps en temps, il s'assurait du regard si les ornières offraient l'empreinte des roues. Un mendiant vint à passer. — Vous avez sans doute rencontré un carrosse traîné par un cheval brun? — Oui, monseigneur; celui qui le conduisait m'a rudoyé; mais la jolie dame du carrosse m'a donné un écu. — Gomment cette dame était-elle mise? — Je ne sais pas, monseigneur; je n'ai vu que sa main et je l'ai baisée, ne vous en déplaise.— Mais vous la dites jolie ? — Oh! par saint Jacques! oui, c'est une jolie femme; car les laides ûe sont pas si humaines. — Est-ce que le carrosse était ar-
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rêté? — Oui, monseigneur; à la porte d'une hô|»Uerie. T\ii phile reprit la bride; Tandalou leva la tête et repartit au lop; il côtoya une longue fougeraie, une prairie noyée pî les premières pluies d'automne et se précipita dans le village
Théophile dévora du regard le devant de Thôtellerie : M carrosse n'y était plus. Ctomme il n'y avait qu'une seule ruj (dans le village et que le chemin se poursuivait sans détours» il le traversa sans s'arrêter et chevaucha au claii: de la lupe,^ dont la corne argentée perçait les lourdes vapeurs et répandait une grande nappe de lumière.
Il entrait dans un autre village, quand de grands cris sortirent d'une petite maison; la porte s'ouvrit, une femme à moitié nue vint se jeter éperdument devant son cheval. — Oh! monsieur! prenez ma défense; voilà la troisième fois que je suis battue aujourd'hui î — Ma pauvre femme, je ne sais qu'un remède à ce mal, c'est de frapper à votre tour, et plus fort, et plus long-temps.
Le mari qui battait sa femme entendit le conseil de Théophile. — Vous êtes un bon diable, dit-il au poète en l'abordant; je vous prends pour juge de nos querelles. — C'est un monstre, monsieur! — C'est une lionne, monsieur! — Un tigre ! — Une louve I — Il s'est éveillé ce matin pour me battre! —Je me suis éveillé aux cris de notre enfant qu'elle battait. — A midi, il s'est étouffé en mangeant sa soupe , tant il était furieux! Et ce soir il me bat encore comme un chien. — Oui; car il est temps de dormir et non pas d'aller jacasser avec les servantes de l'hôtellerie pour voir les voyageurs. Elle voit passer un carrosse et vite il faut qu'elle sache si c'est un duc ou un marquis; elle aime beaucoup ces gens^là. Consolez-vous, ma femme, ce n'est ni un marquis ni un duc qui vient de passer, c'est une religieuse. —Une religieuse! s'écria Théophile.— Oui, monsieur, j'ai vu unecroix sur sa bouche. Le cheval du poète fit un bond et partit au galop. Théophile descendit dans la cour de l'hôtelleriç; l'hôtelier vint prendre
HlStOmE PANTHilSTÉ. 171
sontîheval. —Vous serez servi comme un prince, monseignear. — Vous avez deux voyageurs? — J'ai du vin de Bordeaux, j'ai du vin d'Espagne.— Un ivrogne et une religieuse? -fai du jambon, des oies, des dindes. Que vous mettrai-je i la broche? Théophile frappait du pied avec impatience. -Vous-même! Je vous demande où sont vos voyageurs? -Ds sont couchés, monseigneur; j'en ai beaucoup, comme toujours; j'ai aussi des figues, des amandes, des taisins
ScCSt.»
Théophile laissa le catalogue vivant de rhôtellerie €t courat à la recherche de Marie ; 11 traversa d'alwrd plusieurs salles dont les lits étaient déserts et pénétra dans une petite cbambre noire où la lumière ne jetait que de pâles sillons; il ^t les rideaux du lit, et, devant les rideaux, des vêtemeûs de femme. — Slarie ! s'écrià-t-il. Une grande femme se leva sur le lit. —Vous voilà donc, mon cher Clitiphon? Je désespérais ^ vous revoir. Approchez, je suis seule; ne craignez rien, mon tyran est loin et nous avons quelques joi^rs à passer ensemble.— Et sans doute quelques nuits, marmotta' Théophile en voulant sortir.— Eh bien! volage, vous me fuyez ô^à? Vous allez folâtrer ailleurs? Je ne souffrirai pas cela, monsieur!
Théophile sortait^ mais tout à coup une main quelcfue peu caressante lui saisit le bras. — Vous êtes un traître, monsieurl Je rie vous lâcherai point; vous allez vous coucher tout de suite. Théophile se débattit en riant. —Vous seriez Sciée de me faire violence, madame, car je ne suis pas Clitiphon. — C'est une feinte, c'est pour m'échapper; mais je ^ous répète que je ne vous lâcherai point. Allons, mon doux ffitîphon, laissez-vous conduire. Clitiphon! Clitiphon! cette résistance est indigne î La dame embrassa Théophile. — Vous te amoureuse, madame, c'est fort bien; je ne condamne pas ^otre cœur, mais je condamne votre acharnenient à me pour- 1
^e. Si vôtre véritable amant arrivait! — Moristre! peut-ôD
feindre ainsi! Clitiphon! Clitiphon! redevenez mon Glitiphoi d'avant-hier. La dame fit tous ses efforts pour entrâina Théophile vers son lit.— Vous avez perdu votre amant votre raison, ma chère, dit Théophile en se débattant tou« jours. Il eut toutes les peines du monde à convaincre ladanu qu'il n'était pas Clitiphon; la pauvre amoureuse, à demi morti de confusion, alla tomber sur son lit, en se promettant de si venger de sa méprise sur le véritable Clitiphon.
Théophile revint sur ses pas et demanda à Thôtelier dm quelle chambre était couchée la religieuse.X'hôte, qui aval un canard à la main, réleva sous le nez de Théophile.— P» saint Roch! ce canard-là est digne du pape et de vous, mon^ seigneur ! Théophile jeta le canard au feu et monta un esca» lier qui venait d'attirer son regard. Il traversa une chaml» nue, il arriva dans une seconde, éclairée par une lampe moa; rante; il s'approcha de l'alcôve, dont les rideaux étaient tea dus et souleva ces rideaux en s'écriant encore : Marie î Mario
Dafné, car c'était Dafné , ouvrit ses yeux noirs et tendit s« blanches mains à Théophile. — Je croyais dormir cette nuit dit-elle d'une voix charmeresse.
Le prêtre avait trompé Théophile et Fargueil; dans son adiei au poète, le pédant s'était écrié : — A vous Marie, à moi Dafné Le prêtre avait pensé que c'étaient deux démons qui poursuivaient deux anges; et, regrettant ce qu'il venait de dire, iJ crut faire une bonne œuvre en faisant un mensonge; il espén sauver tes deux sœurs en trompant leurs amans.
Théophile avait soulevé le rideau dans l'assurance de voii Marie. A la vue de Dafné, les bras lui tombèrent de surprise. — Toi ! dit-il d'un air désenchanté.— Je suis désolée de n'être point une autre. Adieu, monsieur; je vais dormir. — Ma destinée doit s'accomplir, dit Théophile. Passions infernales! je suis las de lutter contre vous; je suis las d'appeler le calme et la chasteté; je suis las de repousser le plaisir. Passions! passions! je vous rouvre mes bras! je suis à vous jusqu'à la
Biori! Oui, Dafné, le plaisir n'aura pas un fruit, pas une ilqueor, pas un parfum, pas une musique dont je ne m'enivrerai; i» dessécherai sa coupe sous mon soufQe ! — Enfin, dit Dafné, le Toilà presque raisonnable et je ne désespère plus de toi. — Si j'avais retrouvé Marie, j'aurais dit adieu aux voluptés de la terre; mais la destinée ne l'a pas voulu. — Pauvre homme ÊdMe ! qui suit les caprices du sort; tu es bien à plaindre, 6 poète, tu n'as jamais eu la force de vivre à ta guise. — Et toi, jb^e insouciante? *- J'ai choisi la route et je l'ai suivie sans éétour ; j'ai marché franchement au plaisir; je me suis fait un sceptre de ma beauté, j'ai voulu asservir tout ce qui levait noblement la tète. Et vous savez si j'eus des esclaves! Mais ce a^est point l'heure de vous raconter ma vie, vous la saurez pourtant un jour, je ne veux pas mourir sans vous faire la coniession de mes misères et de mes gloires, de mes amours et de mes haines, sans vous dévoiler des mystères que vous li'avez pu deviner, sans vous dire des choses qui vous feront rire ou trembler; mais vous êtes d'une morosité trop élégiaque, vous savez que je n'aime guère les élégies; rêvez un peu moins et parlez un peu plus. Dafné se retourna. — Dafné, ▼ons êtes une femme étrange, il faudrait vivre mille ans pour vous comprendre; mais où alliez-vous seule, sans défense, sans argent? — Où j'allais? L'amour est un dieu : il est partout. —Mais sans défense?— Quelle ironie! Est-ce que je suis une des onze mille vierges?— Et sans argent? —Vous me faites souvenir que je n'en ai pas, mais je ne m'en soucie guère et cela ne m'empêche pas de dormir. La fortune est aveugle, et, demain à mon réveil, qui sait si sa pluie d'or ne tombera pas pour moi? Mais la fée du sommeil abaisse mes paupières et verse à mes yeux sa poudre brune; allez rêver un peu plus loin. Comme je suis miséricordieuse, je vous permets de revenir quand vous serez las de rêver.
Dafné tendit ses bras et parut s'endormir. Théophile se promena dans la chambre et réfléchit à la bizarrerie de leurs des-
tinées. —Nous sommes unis par un fatal lien, dit-il en se frappant le front; j'ai fait des efforts gigantesques pour lé briser; je ne résisterai plus. La vie, c'est une lutte éternelle pour les fous; je trouve le combat trop fatigant et je dépose les armes. A toi ma vie, Dafné! prends- la, caresse-la, rejette-la comme une parure qui te plaît où qui te liiessied. A toi hïa vie! c'est une flamme qui, près de toi, s'éteindra plus vite; mais qui sera plus rayonnante.
Théophile se rapprocha du lit; la respiration lenle et cadencée de Dafné l'avertit qu'elle dormait; à la vue de ses longs cheveux caressans, tout son amour se réveilla; il se pencha au-dessus d'elle et appuya ses lèvres avides sur ce cou à la Diane chasseresse.— 11 y a deux choses ravissantes, dit Dafné,, l'une est de baiser une épaule froide, l'autre est d'avoir l'épaule froide et de ressentir le baiser.
Le lendemain, vers midi, le carrosse sortait de la cour de l'hôtellerie; Dafné rajustait son chaperon, Théophile la regardait et Brizailles lançait ses grands mots au cheval, qui ne s'effarouchait guère et qui marchait au pas, en dépit du bouffon. Le chemin se déroulait dans une plaine uniforme et dépouillée qui ne promettait guère de paysages changeans : c'étaient toujours des champs sillonnés, de maigres buissons épars, quelques hêtres dans le lointain; c'étaient toujours les mêmes nuances, un horizon brumeux, un ciel chargé, un vent lourd. Quelquefois un troupeau frileux se trouvait tapi contre les bords du chemin; quelquefois une volée de ramiers s'abattait sur l'éteule. Dafné, bientôt lasse de voir les mêmes horizons, regarda son amant; une mélancolie profonde le dévorait, ses yeux battus s'ouvraient sur les champs, de grandes raies bleues coupaient ses joues, un souffle ardent
desséchait ses lèvres pâlies. — Les pécheurs et les pécheresses mcnrent jeunes , dit-elle avec une joie amère, le chemin du ffêiisir est lé chemin de traverse dans la vie. Théophile lui prit la main. — Oui, Dafné, c'est le chemin de traverse dans la fie; j'aurais dû balayer à ton passage les pierres et les ronces itece chemin, j'aurais dû en adoucir toutes les aspérités; j'aurais dû te couvrir d'éclatantes parures, t'entourer de fleurs et de parfums, te servir en esclave; j'aurais dû dépenser mes heures à eflFeuiller des roses à tes pieds, à t'enivrer de musique et de paroles d'amour; j'ai stérilement usé ma jeunesse, fai perdu mon temps. — Oui , tu as perdu ta jeunesse, tu as tout poursuivi sans rien atteindre. Tu voulais trop embrasser, ignorant la longueur de tes bras; courir après la gloire, c'est courir après une poussière insaisissable. N'a-t-on pas assez de gloire, d'ailleurs, quand on a l'amour d'une belle femme? Un doux regard tombé d'un oeil de flamme ne vaut-il pas tous les lauriers du monde? Moi, je n'ai pas perdu mon temps, j'ai trouvé ce que je cherchais, je suis arrivée où je voulais...
Dafné s'arrêta tout d'tin coup; Brizailles, ennuyé de crierj s'était mis à chanter :
Blanche dormait sur le rivage.
Un chevalier passa par (à...
Brizailles chantait fort mal, mais il chantait et Dafné
muette, immobile, était dans le ravissement; ses beaux yeux jetaient des éclairs et versaient des larmes. Théophile la voyait pleurer avec enthousiasme. ~ Dafné, Dafné! lui dit-il, pardonnez-moi, je vous accusais de ne pas avoir d'ame. ^ Vous accusiez le ciel d'être sans soleil, quand le soleil vous éclairait et que ses rayons vous brûlaient. Brizailles finit sa chanson. — Les hommes sont ainsi, reprit Dafné; ils ne veufeûl pas comprendre qu'une femme qui aime par les yeux et
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parles lèvres puisse aLVoir le sentiment des choses ssûntes pures; les passions n'étouffent pas Famé : ce sont des nuagei sur le soleil, les nuages se dissipent et le soleil rayonne én< core.
Tous les matins, Théophile s'éveillait plus pâle et plus souf frant; un feu ardent lui dévorait la poitrine et le ravageait tous les matii]^ il se découvrait une nouvelle ride. Dafné ca chait coquettement les désastres des années et s'aveuglait saj le mal brûlant qui lui déchirait le sein; il y avait toujours de l'amour dans ses yeux et la trace d'un sourire sur sa bouche*
La carrossée passait dans Chartres; le prévôt de la province était à la fenêtre et il reconnut Théophile, qu'il avait vu jugw. Il se souvint que le pôête était condamné au bannissement, il donna ordre de l'arrêter. Comme c'était un homme de marque, le prévôt ne souffrit pas qu'on le conduisit en prison : il lui lit les honneurs de son hôtel. — Monsieur, lui dit-il en regardant Dafné, vous oubliez sans doute que vous êtes banni, que vous n'avez que Chantilly pour refuge. — Je ne l'oublie pas, répondit le poète, et, si vous le permettez, avant quelques jours je serai chez le duc de Montmorency. — Comment osez-vous voyager en ce pays! Je ne suis pas sévère, monsieur, mais le devoir me force de vous arrêter. Dafné jeta ses yeux vers le prévôt. — Arrêter un poète qui a voulu revoir son pays! murmura-t-elle. — Du reste, reprit le prévôt, on aura pour vous tous les égards dûsti votre rang, et, si madame veut rester près de vous, elle restera. Le prévôt était troublé. —Quelle femme! quels yeux! se disait-il à la vue de Dafné. Il fit passer les amans dans une grande salle déserte où une servante vint allumer du feu. On était à la chute du jour; l'hiver se faisait violemment sentir et Dafné s'approcha de l'àtre pour se chauffer les pieds. Le prévôt la suivit avec empressement, et, glissant une chaise près d'elle, il la pria de s'asseoir. Dafné dégrafa sa mante et la remit au prévôt, qui ne songea même pas à s'offenser et
fui ia déposa sui* une autre chaise. Il tombait quelques flo- CûQS de neige et Théophile regardait tristement tomber la neige à travers les vitres; le prévôt, charmé de cette distraction, rejeta son masque sévère et prit joyeux visage. Dafné se minii dans une grande glace à biseaux qui ornait la cheminée; il lui dit ea souriant : — Il est fâcheux que les miroirs n'aient pas la vertu de garder le reflet des belles femmes. — Que de leflets, monsieur! Les pauvres glaces seraient à plaindre!
— Les belles femmes ne sont pas si communes, madame.
— Vous parlez avec un ton qui me fait croire que vous avez trop vu de femmes l^des. — Vous m'ouvrez les yeux sur le passé : vous enlaidissez toutes les femmes que je voyais belles.
— C'est à ne plus oser paraître au grand jour! Théophile, qui vint au foyer, interrompit le prévôt. — Il neige, il neige ! ditil en pensant à Isaure. — Chaufifez-vous, mes chers hôtes, ^t le prévôt. Je vais prier ma femme de penser au souper. Vous tombez à merveille : mon fils vient de tuer un magnifique chevreuil et les métayers de Landrecy m'ont apporté ce matin une belle guirlande de cailles. Le prévôt salua et sortit. —Cet homme est aussi laid que ridicule, dit Dafné en s'asseyant enlin. Le feu flambait joyeusement. —Du reste, reprit-elle, ce gîte vaut bien une mauvaise hôtellerie. Le prévôt n'a pas l'air méchant; il t'a fait saisir pour se désennuyer et pour avoir le plaisir de te gracier. Théophile hocha la tête. —Le prévôt, dit-il, est quelque lointain ami du père Garasse et j'aimerais mieux me trouver à minuit devant une misén^le taverne que d'être tombé dans ses lacs. Dafné attisait lefeu. — Demain tu seras libre; les révérends pères ne songent plus à toi; Garassus est las de te poursuivre; il t'a rayé de ses libeUes.
Un bruit de pas se fit entendre. Un jeune homme entra et 8'inclina. — Il est charmant ! se dit Dafné. —Le jeune homme regarda Théophile. — Quelle mine lugubre ! quel teint élégiaquel Théophile, que faites-vous donc? Théophile leva la tête.
— DeLépinaye! s'écria-l-il. Le poète avait reconnu un jeuni seigneur de la cour qu'il voyait souvent autrefois. — Eh' mon Dieu, oui, en chair et en os; je n'ai pas subi la plus lé gère métamorphose. Il n'en est pas ainsi de vous : il serabi que vous sortiez du royaume des trépassés. Que faîtes-vou! donc, ô mon funèbre ami? De Lépinaye regarda malicieusement Dafné. — A Paris, reprit-il, vous avez toujours une renommée du diable ! Vos élégies ne passent point de mode e ma maîtresse m'endort avec vos stances. Malherbe vous jalouse toujours et vous condamne, la grammaire en main. Oè raconte mille choses occultes sur Balzac. On a répandu une nouvelle édition du Parnasse satirique. Voilà les nouvelïeSJ
— Vous n'êtes donc plus à la cour? — La cour est morose : Marie de Médicis rêve à quelque sombre complot, j'aime mieux chasser dans la forêt de Chartres. Vous me voyez ici dans Ifil maison paternelle : ce vieux fou, qui vous a arrêté, n'est rieflf autre chose que mon père. Par Dieu ! il a bien fait de vous arrêter, la rencontre est merveilleuse ! — il est moins galant que son père, pensait Dafné. De Lépijiayeprit une chaise. —Et vous marchez toujours dans la vie une main tendue â la poésie, l'autre à l'amour? Heureux poète 1 heureux amant! Le gentilhomme jeta à la dérobée un regard à Dafné. — Pour moi , j'avoue que la muse s'effarouche à ma voix : il me semble aussi pénible de faire des vers que d'égrener un rosaire. Vive, vive à jamais la chasse ! J'aime Taboiement des chiens, le son du cor, le cri des cerfs aux abois , le battement d'ailes des faisans. Les yeux de Lépinaye s'animaient. — Vivent à jamais les femmes ! J'aime les voix mourantes, les yeux languissans, les chevelures éparses, les gorges soulevées! Voyons, voyons! la mélancohe messied à des fronts de trente ans! Égayons-nous, mon cher : le vin de mon père est aussi vieux que lui, buvons! Le prévôt reparut sur le seuil de la porte.
— Je vous l'avais dit, mon père, l'homme que vous avez eu la bienveillance d'arrêter est un de mes chers amis : unemau-
action peut avoir de bonnes suites, vous le voyez. Le ivôt fit la grimace. —Du reste, mon pauvre Théophile, punition sera légère; mon père m'accorde son droit pré- 1 et je vous condamne à passer seulement une nuit avec lus : nous ne sommes pas dans le cachot de Ravaillac! Le (révôt s'était assis près de Dafné. —Et, pendant que ce vieux Bt essaie d'être galant auprès de votre maîtresse, parlons du jtanps passé : vous souvient-il de nos orgies chez Du Bostoet? Que de vin répandu ! que de femmes fanées! Du diable «d'autres avaient des belles alors : toutes étaient pour nous! On servit à souper. —A table! à table! soyons verts et pis! Le souper fut plus bruyant que joyeux; au dessert pourbit, les visages s'animèrent et la mélancolie du poëte s'enbla. Le prévôt disait toujours des galanteries à Dafné , qui Hait sous cape; le fils du prévôt, ennuyé de voir un vieillard lux prises avec une si belle fille, fit naître à propos une quetelle entre son père et Théophile; et, pendant que le poëte et le prévôt discouraient chaleureusement, il jeta à l'oreille de Dalûé cette déclaration burlesque, mais dans le goût du temps: ^J'avais le dessein d'assiéger votre cœur, madame; mais je BraigDais de mourir avant la conquête, foudroyé par vos re- |aïds! —Je vous fais grâce du reste, dit Dafné. Le lendebain, la pécheresse glissa son bras au cou de Théophile et Biinnura d'une voix faible : — Tu partiras seul...
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iÈd LB CIEL ET LA TERRE.