LA HBUNIÈRE DU MOULIN A EAU
peine m'eut-elle offert les violettes, que sa mère rappela d'une voix impatiente. Adieu, lui dis- je en respirant le bouquet. Elle s^envola comme un oiseau. Je la suivis d'un regard presque amoureux. Elle descendit quatre à quatre Tescalier de Pétang; elle arriva tout essoufflée au seuil de la maison. Au même instant je vis apparaître à la porte un beau dragon , qui se pencha pour Tembrasser, tout en relevant ses moustaches. Tout dragon qu'il était, il avait des façons tendres et galantes. «Mon cousin, dit-elle avec un air de surprise, est-ce que vous n'êtes plus soldat? —Toujours, dit^il; tu ne vois donc pas mes insignes de brigadier? toujours soldat, pour servir le pays et la cousine. »
Us entrèrent dans la maison. Je n'avais plus rien à voir ni rien à entendre; je m'éloignai, tout en songeant que le cœur de la jolie meunière allait sans doute prendre aussi du service. Et, tout en respirant son bouquet : « Ce parfum-là, disje, c'est sa candeur qui s'envole. »
Sur la fin de juillet , comme j'étais retourné à Ravenay, je n'oubliai pas la jolie meunière. Je pris un certain détour pour passer au moulin. L'étang était presque à sec, le moulin ne tournait pas; mais, sur les bords de Tétang, les gens de la maison fanaient du foin. Je me mis à l'ombre dans une touffe d'oseraie, en spectateur invisible. Je reconnus bientôt Hnnriette et non loin d'elle son cousin le dragon, qui avait mis de côté l'uniforme et les insignes de brigadier. Henriette était rêveuse; elle retournait ses fourchées d'herbe avec une nonchalance amoureuse qui faisait sourire son cousin, mais qui faisait damner sa mère. « Alerte! disait la vieille meunière , allons bon train ! » Mais l'amour seul allait bon train : ce n'étaient qu'œillades passionnées, jolis propos saisis au vol , espérances , souvenirs , que sais-je ? cela
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ne me regardait pas. Je m'étais assis sur le bord de Vé^ tang, dans la sérénité d'un pécheur à la ligne; je regardais les amans à la dérobée, tout charmé de ce spectacle agreste qui ne me coûtait rien. Enfin, tant bien que mal, les faneurs retournèrent jusqu'au dernier brin d'herbe. « Pour notre peine, ma tante, dit le dragon en se voyant au bout du pré, nous allons goûter dans l'Ile ; n'est-ce pas, Henriette ? — Oui, oui, dit Henriette étourdiment. — (Test bel et bon, dit la meunière, mais nous n'avons guère le temps : il faut traire, battre le beurre, cueillir des fèves et faire le levain. On ne va dans rile que les dimanches. — Ma tante, reprit le dragon , j'irai cueillir des fèves, je ferai le levain, mais, pour l'amour de Dieu, accordez-nous un pelit quart d'heure, le temps de manger en bon chrétien notre fromage à la pie; voyez, la barque est là qui nous attend. »
Le dragon chanta entre ses dents :
L*amour est le plus sage De tous les matelots; Avec lui le passage Est si doux sur les flots !
La tante, plutôt que la mère, avait souri, un sourire légèrement attristé, un sourire qui me toucha au cœur. « Que voulez- vous? dit-elle à la servante, il faut bien gâter un peu sesenfans.»
Le dragon et la cousine étaient près de l'étang; Henriette descendit d'un pied léger en mordant à belles dents un morceau de pain de méteil. Le dragon démarra d'un coup de pied; il fit deux rames des sabots de sa cousine et mena la nacelle à bon port.
C'était une petite île presque découverte, où je voyais des touffes de roseaux, d'ajoncs et de luzerne en graine, sous quelques saules-marsault de mauvaise venue. Ce n'était rien moins qu'une oasis, mais c'était une lie, -^ et Dieu sait ce que
9M lA nimoiauB w mouliii a bàv.
vaut une lie pour des amans. — La nacelle aborda sur un lit de roseaux. «Déjà! » murmura Henriette*
Le dragon retroussa ses moustaches : comme il savait un peu de mythologie, il ne manqua pas de dire à sa cousine que, pour fiaire le voyage à File de Cytbère«il ne fallait pas plus de temps. « Ce n'est pas la peine, reprit Henriette; mais prenez donc le panier au fromage. EstK» que vous n'avez pas faim? »
Le dragon voulut répondre par un baiser à Vabri du saule.
« Écoutez, mon oousin, vous n'êtes pas raisonnable, voilà quatre jours que vous ne me parlez plus de mariage. -«- En-* ftnt ! le baiser que je vais te donner est le meilleur des contrats de mariage. — Voyons, asseyons-nous là, paisiblement, monsieur. Vous ne savez pas, j'ai rêvé qu'on faisait la guerre, vous éliez parti, j'étais toute seule au moulin. Ah ! comme j'ai pleuré! — Vous êtes une folle; est-ce qu'on fait la guerre aujourd'hui, si ce n'est à vos appas?— Vous prenez tout en riant, mon cousin. — Oui je prends tout en riant (et il eut l'air de poursuivre en lui-même : le temps comme il vient, les femmes comme elles sont). Dormez en paix; dans trois semaines je ne dirai plus ma petite cousine : je dirai ma petite femme. Nous serons heureux comme à la fin des contes de fées. »
Henriette rougit en silence.
C'était un charmant tableau, digne de Boucher ou de Fra* gonard, que la vue de ce beau soldat et de cette jolie meunière goûtant assis sur Therbe, un beau soir de juillet, dans une ile de vingt pieds de long, sous un doux rayon de soleil couchant, mais surtout sous un doux rayon d'amour! a Seigneur Dieu! dis-je en m'éloignant, faites que nous n'ayons pas la guerre ! »
Vers la fin de janvier, en revenant à Paris, je repassai m^
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core par la vallée de Ravenay . Dès que j'eotreTis la dieminée du moulin au travers des arbres dépouillés, je pris un petit sentier fuyant par la prairie, j'allai tout droit à Tétang. Graoe an dernier dégel et aux grandes pluies de Favant-veille, Tétanj^ débordait partout; le moulin était noyé^ comine on dit; il ne pouvait tourner. Le ciel était triste à mourir, il neigeait un peu, par intervalles le vent gémissait dans les saules. Je fus tout d'un coup saisi d'une mélancolie amère; je secouai lâon manteau comme pour rejeter 1^ flocons de neige et le frissoà de la mort. En vain je cherchai le petit jardin où Henriette m'avait cueilli des violettes, Tile des saules où quelques mois après elle était si souriante et si rêveuse avec son amant : je ne vis plus que les branches nues des saules. Près de la vanne, je découvris bientôt le débris de la jolie nacelle 6fi j'avais vu ramer le dragon avec les sabots de sa belle cousine. « Quoi ! me disais-je, l'hiver est-il donc si terrikie ici 1 l'hiver a passé partout, il n'a fait grâce à rien; plus un seul souvenir sou-* riant de ees fraîches amours! »
Et comme je levais les yeux an ciel, je vis la fumée qui fnyait en blonds nuages de la cheminée rouge du moulin. Je ne pus m'empècher de passer devant la porte, a Qui sait? dis-je, je les verrai peut-être , le cousin et la cousine, se chauffant au coin d'un bon feu, le cousin racontant de gaillardes histoires du régiment, la cousine l'écoutant tout en épluchant sa soupe, ou tout en filant son lin. C'est un dernier tableau qu'il faut voir. Je prends trop de joie au bonheur de ces deux amans pour n'en pas être témoin, ne fût-ce que par la kn nôtre. »
Je descendis; la porte était fermée, je l'ouvris à tout hasard en demandant mon chemin. Je vis au coin du feu la bonne vieille meunière qui pleurait toute seule. Je m'approchai d'elle avec sollicitude. « Qu'avez-vô«s,ma pauvre femme?— Hélas! monsieur, me dit-elle, vous ne pouvez pas comprendre mon malheur : on a enterré ma fille avant-lier« fit encore m Vm