‹ Romans: contes et voyagesChapitre 3 sur 67 · POURQUOI LE POETE ÉCRIVIT SES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

POURQUOI LE POETE ÉCRIVIT SES MÉMOIRES

En Tan 16^, dans les premiers jours de Tautomne, les femmes et les enfans d'un village de Picardie s'amusaient & regarder sur un vaste tapis d'hçrbe les ébats joyeux et les danses folles d'une troupe de bohémiens. C'était vers le soir, au déclin du soleil. La pelouse jaunie était déjà jonchée de feuilles, dépouilles fraîches encore des hêtres et des châtaigniers qui Pombrageaienl. Les chétives maisons des paysiins avaient un grand caractère de tristesse et d'abandon; de mfilgrès filets de fumée s'échappaient lentement des cheminées rougeàtres et se perdaient bientôt dans la brume suspendue au-dessus des marais; les petites fenêtres ogivales à treillis de plomb étaient plus noires que les yeux d'une cave; dc^s jardins où l'on ne voyait au printemps que les fleurs dos pommiers et des cerisiers, où l'on ne cueillait en automne que des grappes de raisins plus verts que dorés, coupaient le

i LE CIEL ET LA TEftRË.

village en mille sens. Les paysages d'alentour n'étaient guère romantiques : Feau dormante des marais formait un grand lac à Toricnt; au nord, au midi, on ne voyait qu'une plaine uniforme, qui se déroulait jusqu'à l'horizon; au couchant, l'aspect changeait : on découvrait les prairies baignées par la Somme et les villages groupés dans la campagne.

Les femmes vêtues de haillons et les enfans des habits de leurs mères, regardaient avec envie les corsets de velours noir, les jupes à paillettes et les pendans d'oreilles des bohémiennes, tandis que les hommes s'émerveillaient des bi-as nus, des jambes rondes et de la légèreté inouie des danseuses.

A la nuit tombante, deux cavaliers étrangers s'arrêtèrent sous les chàtaiguiefô et s'amusèrent, comme les paysans, du spectacle varié qui se passait sur la pelouse. A la vue de leurs pourpoints, on devinait bien vite un gentilhomme et son valet; bien que le maître cherchât à cacher sa qualité sous un habit d'emprunt, bien que le pourpoint et le haut-de-chausse qui le couvraient ne fussent pas d'un velours irréprochable, l'intelligence de son regard, sa manière de tenir l'épée, ses moustaches de raffiné, la beauté de son linge, trahissaient un homme de cour en mission secrète, ou un gentilhomme en disgrâce. Le valet était vêtu d'une souquenille blanche à galons d'argent avec des flots de rubans bleus. Ses souliers étaient couverts de rosettes triomphantes; son chapeau, galamment posé sur le coin de l'oreille, était perdu sous une touffe de plumes aux couleurs hasardées. La monture du gentilhomme était une jument rousse du pays, pleine de fougue et d'ardeur, dont la tête restait toujours orgueilleusement levée; la monture du valet n'était qu'un vieux cheval borgne, n'ayant pas le moins du monde l'air fringant et indomptable. A peine fut-il sous les châtaigniers, que, dédaignant le spectacle des danses, il effeuilla d'une dent distraite les branches tombantes. La jument rousse frappait le sol du pied, soit

tltetOttlÉ PANTHÉISTE. 8

(]u!eile fût impatiente, soit que la musique Témoustillàt. Le gentilhomme, qui lui coupait la bouche pour la contraindre, semblait lui-même violemment agité; ses grands yt ux jetaient des éclairs de joie, ses lèvres frémissaient sous ses moustaches retroussées, comme à un vif souvenir de vingt ans. La ballade :

Blanche dormait sur le rivage Un chevalier passa par là. . .

qu'une jolie enfant de seize ans chanta eu vraie sirène, le plongea dans le ravissement; sa pâle ligure s'épanouit: Marie! ô Dafné! ô ma jeunesse! ma jeunesse, où es-tu? s'écria-t-il en essuyant des larmes.

Ce gentilhomme, c'était Théophile de Viau qui fuyait la mort; c'était le poète, le panthéiste, le franc raffiné qui fut, avec Marion Delorme, le grand scandale du règne de Louis XIIL Depuis quatre ans, il traînait une misérable existence : exilé en Angleterre et dans Tile de Jersey, aveuglément poursuivi, lâchement accusé par les catholiques, il n'avait pas une heure de repos; il errait de pays en pays, le désespoir dans rame. Le parlement de Paris Tavait condamné à être brûlé vif en place de Grève, après avoir fait amende honorable au" parvis Notre-Dame. On avait brûlé son effigie, et, pour le brûler lui-même, ses tout-puissans ennemis offraient de royales récompenses au prévôt qui l'arrêterait.

Théophile pensait à se réfugier dans le Brabant; tous les jours il se rapprochait de la frontière en regrettant, comme il le dit , le doux climat de la cour de France, son vieux château de Boussères-Sainte-Radegonde, ses montagnes de l'Agénois et sa jeunesse romanesque. Il voyageait sans faste et sans bruit; il passait la nuit dans les tavernes les plus humbles et les plus noires, ou dans, les auberges isolées. Cette vie de vagabond et d'aventurier contrastait tristement avec sa vie passée, toute pleine de folies galantes et romanesques. Le matin,

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dèsTaurore, il éveillait son valet en maudissant sa mauvaise nuit, et, sans autre compagnie, il chevauchait jusqu'au soir. Le valet était un genlillâtre- tranche -montagne qui sortait de je ne sais où , sans doute de la Gascogne. Il avait été tour à tour baladin, jongleur et comédien. Théophile se rétait attaché plutôt comme boiiftbn que comme valet; mais depuis long-temps les drôleries de Brizaillcs n'amusaient plus Théophile; d'ailleurs, le pauvre comédien devenait maussade de jour en jour : les malheurs du poëte rejaillissaient sur lui. Cependant, à la vue des bohémiens sur la pelouse du village, il oublia ses chagrins, se prit d'un bel enthousiasme et faillit s'élancer au milieu d'eux ; la ballade le transporta aussi et pendant que Théophile s'écriait : Marie! ô Dafné! ô ma jeunesse! il s'écriait: mes vingt ans et mes vingt maîtresses!

Le maître et le valet s'abandonnaient à leurs poétiques impressions, quand un autre cavalier s'arrêta près d'eux et les regarda long- temps.

— Sainte Vierge! dit le bouffon, voilà une tête de prévôt sous un feutre de brave; ce pourpoint de gentilhomme cache un cœur d'archer.

Théophile se tourna vers le nouveau venu , dont le visage sombre et dui* s'égaya et s'adoucit tout à coup.

— Ces manans de bohémiens font des choses charmantes, murmurait-il en souriant.

— Au galop! dit le valet à l'oreille de son maître.

— Tu es fou, Brizailles, nous ne craignons pas cet homme.

— Il me semble capable de déterrer des archers. Théophile essaya de sourire.

— Et ta ilamberge, héroïque Brizailles?

— Je dédaignerais de la tremper dans le sang des sergens. Le cavalier s'approcha de Théophile.

— Pardieu ! dit-il en lui tendant la main, c'est notre grand poëte, c'est Théophile, c'est le galant seigneur de Vian.

HiSTOlIlE PANTHEISTE. ?

Théophile demeura impassible et ne tendit point sa main.

— Comme la gloire change les hommes ! reprit le cavalier; vous n'étiez pas si fier, vous uo repoussiez pas vos amis autrefois, quand vous étiez chez monseigneur le duc de Montmo^enc^^

A ce nom du seul ami qui lui restât, Théophile ouvrit dô grands yeux et reconnut le cavalier pour un jeune seigneur du Limousin, qui figurait quelques années auparavant parmi les courtisans du duc.

— C'est Le Blanc, dit-il en sinclinant un peu; quel démon vous pousse en ce pays, mon cher? Les femmes y sont laides et les vins mauvais.

Le Blanc chercha sa réponse.

— Erreur! s'écria-t-il; au vulgîiire les vilaines femmes et les vins aigres; mais, pour le duc et pour sa suite, les fraî-

, ches et rebondissantes Picardes et les pélillans vins de Reims.

— Le duc a quitté Chantilly ?

— Le duc est depuis hier à la citadelle de Ham, que nous voyons au travers de ces clièncs.

— Le duc est ici?

— Oui, le hasard... un voyage dans le Nord... Le duc m'a dit de taire son voyage, mais il vous aime tant...

— Il faut que je le voie !

-Eli bien! suivons la route de Ham; avant un quart d'heure nous souperons avec lui.

— Bagasse! se dit Brizailles, souper chez le duc de Montmorency, c'est une faveur non pareille; ô mes entrailles, comme vous serez noyées de vins de Reims! ô tayerniors, hôtelliers et cabaretiers, empoisonneurs du diable, commcî je vais bien me venger de vous!

Brizailles éperonna sa maigre haquenée et Ht un signe

* d'adieu aux bohémiens ; Théophile leur jeta une pistple, le

Blanc feigj[\it,fle les oublier. Tous trois prirent le chemin de

la citadelle; Brizailles, qui se mourait de faim, était toujours

8 LE CtiiL S¥ La YElkiie.

en avant; Théophile et Le Blanc allaient côte à côte et se ràppelaient leurs prouesses passées. Il faisait nuit depuis longtemps quand ils arrivèrent aux portes de Ham; ils descendirent devant la citadelle, où un palefrenier vint prendre leurs chevaux. Le Blanc conduisit Théophile dans une grande salle d'armes et le pria deTattendre un peu; il disparut et fut plus d'une demi-heure sans revenir. Le matire et le valet s'ennuyaient beaucoup et commençaient à l'edouter quelque embûche.

— Gapededious! disait Brizailles, sommes-nous condam^ nés à souper avec des sabres et des épées? Cest indigeste et malsain.

Le Blanc reparut enfin.

— La table est servie, messieurs, et si vous voulez me suivre...

— De grand cœur et de toutes nos jambes, interrompit le bouffon affamé.

Ils traversèrent plusieurs salles désertes et se trouvèrent bientôt en face d'un souper de campagne assez engageant. .

— Asseyez-vous, dit Le Blanc à Théophile; j'ai averti le duc de votre arrivée, il est entouré de nos convives et ne peut tarder à venir.

Un bruit de pas retentit dans le corridor; deux hommes apparurent à la porte : c'étaient deux archers armés jusqu'aux dents. Théophile pressentit sa perte et regarda avec mépris Le Blanc, qui avait revêtu les insignes de la lieutenance prévôtale et qui se mit à ricaner. Les deux premiers archers furent suivis de dix autres; tous se placèrent silencieusement à table avec Le Blanc.

— Corbacque ! s'écria Brizailles en dégainant sa flamberçe, cps treize convives me déplaisent et me gâtent l'appétit; allons souper ailleurs.

Il prit le bras de Théophile et voulut l'enirainer, mais Le Blanc se dressa devant eux.

— A table! à table! dit-il d'une voix tonnante, lesplatî^ fament et le vin est frais; à table ! à table !

— Vous êtes un lâche ! cria Théophile avec fureur.

—Je me venge de vos dédains à Chantilly, messire le huguenot. Vous êtes un grand poète, je ne suis qu'un lieutenant du prévôt de la connétablie; mais je suis plus puissant que vous aujourd'hui.

— Et sans doute vous m'avez vendu d'avance? lui demanda Théophile.

-- Oui, je vous ai vendu; en vous livrant demain au prévôt, je toucherai mille beaux écus au soleil ; ce ne sera point trop payer mes peines. Depuis trois jours, je vous suivais sans cesse; par Taide de Dieu, vous voilà enfin ma capture; les religieux vont intercéder pour mes vieux péchés, puisque j'ai arrêté le poète obscène qui s'est jeté dans les bras de la débauche, l'impie qui a douté de Dieu.

— Cette insolence me fatigue, dit Brizailles.

Et, s'élançant vers la porte, il laissa son maître avec le lieutenant et les archers. Il courut comme un lévrier jusqu'au village, où chantaient et dansaient les bohémens.

Théophile essaya de lutter, mais en vain; on lui lia les mains et les pieds, on le roula sous la table, après quoi Le Blanc lui dit d'un ton railleur ;

— Nos seigneurs du parlement vous ont condamné à être brûlé vif; si vous oubliez leur sentence, ils s'en souviennent.

Théophile passa la nuit dans d'horribles souffrances; les dalles humides lui glaçaient les sens; les archers, qui buvaient à pleines rasades, l'arrosaient de vin par dérision; il

U) It CIEL ET LA TRRRt^..

ne se plaignit point, il subit en silence leur ivresse méchante et lâche. «Le lendemain, le commandant de la citadelle, le prévôt et le lieutenant réveillèrent d'un assoupissement pi'»nible; ils le firent fouiller, ils saisirent son argent et ses derniers vers; et, lui pjissiint d'autres liens plus forts autour des bras et des jambes, ils le couchèrent sur un cheval boiteux et le conduisirent à Saint-Quentin. » Le peuple de Ham , les oisifs des villages voisins, la troupe des chiens chasseurs du connétable, formèrent un convoi bruyant au pauvre poêle, dont la face était brûlée par le soleil de midi. Dès qu'il fut à Saint-Quentin , on le dévala dans un cachot souterrain, on le chargea de rudes et lourdes chaînes, on lui donna une poignée de paille et on lui fit aumône d'un pain noir et moisi qu'eût dédaigné le dogue le plus ^ffamé. Le huguenot converti se mit en ferventes prières; il implora le Christ et fit des vœux à la Vierge; son ame était dans l'épouvante, ses yeux ne voyaient que les funèbres visions; souvent il se demandait, en frémissant d'horreur, s'il n'était point un mort, si ses vêtemens lui servaient de linceul et si les murailles de son cachot étaient les limites d'une tombe.

Les jours et les nui ts se passèrent ainsi; il n'eut pas la force de se laisser mourir de faim; « il ne mangeait pas assez pour vivre, mais il mangeait trop pour mourir. » Il languit pendant près d'un mois sur le sol humide de sa première prison; il priait, il se consolait dans sa vie passée, dans sa jeunesse si poétique, dans ses douces et virginales amours; il regrettait la candeur ineffable de ses vingt ans, il versait des larmes de sang sur ses fatales passions. Le parlement de Paris lui envoya la compagnie de Defunctis avec l'ordre de le transférer à la conciergerie du Palais. Son voyage à Paris fut encore un long supplice; il portait ses chaînes sans relâche; on l'accablait d'injures, on le raillait lâchement; déjà les archers chantaient des complaintes sur sa mort prochaine. A

BISTOIRB PANTHÉISTE. ii

son arrivée à Paris, le peuple s'ameuta et poussa des hurlemens frénétiques; Théophile entendait dans la confusion des cris : Le huguenot sera chauffé! le huguenot sera brûlé!

Il passait près de la fontaine des Innocens, quand un magnifique carrosse s'arrêta devant son cortège; une belle femme brune, penchée sur son amant, resplendissait dans ce carrosse et jetait un regard de reine à la foule éclaboussée par ses chevaux. Elle vit Théophile, elle pâlit et détourna la tête; mais le poète s'était déjà écrié: Dafné! Dafné! le poète avait déjà tendu vers elle ses bras enchaînés. La belle pécheresse éprouva un choc violent; il lui sembla qu'un coup de foudre frappait son' cœur; elle tomba mourante sur son amant; mais, s'étant relevée tout à coup, elle arracha sa parure de diamans et de fleurs, pour la jeter en sacrifice parmi le peuple.

L^amour, les regrets, la jalousie, déchirèrent le cœur de Théophile; il oublia pour un instant Tidée de la prison et du bûcher : Timage de Dafné remplit son ame. Il descendit lentement la rue Tribaud-aux-Dés; sur le quai il fallut que la garde du roi intervînt, pour balayer le peuple qui forçait les archers. Le poète, traîné dans la grosse tour de la Conciergerie, fut jeté dans le cachot de Ravaillac avec deux sergens pour le garder, quoique les portes fussent de fer massif.

Un soir que, dévoré d'angoisses , il se consolait à force de rimes, le geôlier vint avertir les gardes qu'une femme se présentait pour voir le prisonnier avec une permission du premier président.

—Une femme! dit Théophile.

Il tressaillit, ses yeux s'animèrent tout à coup.

- Qu'elle entre, dirent les gardes, nous sommes là ! Ce serait une envoyée dû diable, que nous ne craindrions pas ses maléfices !

La femme descendit dans le cachot ; le geôlier la conduisit par la main vers Théophile et la fit asseoir sur les planches

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du lit. Debout devant elle, le poet^, pâle d*éiuotiou , de douleur et d'espérance, la regardait sans la voir. Une nuit éternelle régnait dans le cachot : il y voyait à peine les yeux des sergens.

— Une femme! et je suis aveugle! reprit-il tristement.

Et comme il laissait retomber ses bras, une main douce et froide se glissa dans sa main; il frissonna de la tête aux pieds et se laissa tomber sur les planètes du lit.

— Mais qui êtes-vous, madame? demanda-t-il à voix basse.

— Une pauvre religieuse que vos malheurs ont touchée.

— mon Dieu ! je vous rends grâce ! Je croyais qu'il n'y avait en France que ma voix pour me plaindi'e. Mais, madame, qui donc vous a dit mes malheurs?

— Dimanche passé , le révérend père Garasse a prêché contre les passions de votre vie; il nous a fait un sombre tableau de vos péchés mortels, il a fini son sermon par ces mots: « mes sœurs! que vos âmes et vos bouches maudissent « Théophile, la plus perverse créature du siècle (1). »

(1) Voici la suite de ce curieux morceau d'éloquence : « Maudit sois-tu, Théophile! maudit soit Tesprit qui t'a dicté tes pensées! maudite soit la maiu qui les a écrites! Malheureux le libraire qui les a imprimées! malheureux tous ceux qui lés ont lues! Béni soit M. le premier président qui va nous purger de cette peste! car c'est lui qui a amené la peste dans Paris. Tu es un bélître, tu es un veau. Que di&-je un veau? D'un veau la chair est bonne bouillie ou rôtie, de sa peau on en couvre les livres; mais la tienne, méchant, n'est bonne qu'à être grillée : aussi le seras-tu demain. Tu te moques des moines, et les moines se moqueront de toi. »

Tout un in-quarto du père Garasse contre Théophile est écrit sur ce ton; c'est un singulier livre: il y injurie en même iem|>s Théophile, Luther et un certain Lucillo Yaaino. — 1\ les accuse de goinfrerie et d'athéisme. — Il appelle Théophile pœtastre, vilain, )>ouacre, écornifleur, ivrognet; Luther, grosbuflle d'Allemand, gros tripier, gros piffre, qui ne sait rien que boire et manger, qui n'a Taroe qu'à la viande, et qui ne saurait jeûner un jour sans se citiire .

H18T01RK l>AlfTH£l8Te. 13

--0 Garasse! s'écria le prisonnier. Et vous m*avez maudit? demanda-t-il d'une voix émue.

— Moi, je ne vous ai pas maudit, j'ai prié pour vous. La religieuse sentit des larmes brûler sa main.

— Oui, j'ai prié pour vous; depuis dimanche j'ai eu un ardent désir de vous voir; votre renommée a fait grand bruit partout; en France, tout le monde vous aime ou vous bail; moi... je ne vous bais point... les poètes sont ma seule consolation dans Taustôre solitude du cloître; mon cœur s'ouvre à tous les malheureux, et... vous êtes poète et malheureux... NqI ne peut pénétrer ici; mais une femme va partout. Ma

mort; Lucilio Vaniiio, paillard, corrupieur de la jeune>&e, naturaliste et athéisle. Il montre comme quoi les athées sont pareils aux griffons, qui sont toute gueule et tout centre, et aux crocodiles, avec celte différence pourtant que les griffons maogenl en une fois pour quarante jours, ce qui n*est jamais arrké aux athées, qui mangent quarante fois pour un jour. — Comment ils vont dans les cabarets d*bonneur diner à deux pistoles par tête avec les jeunes seigneurs, dont ils sont les ombres maternelles; comment on peut les appeler chenilles à Theure du dtner, en ce sens qu'ils ont mille pieds, comme les cbenilles, |K)ur arriver à la table, et ne laissent rien dans les plaLs non plus qu^elles sur les arbres. — Comment ils ne sont bons qu'à produire des vers avant et après leur mort, et que les plus pestilens ne sont pas ceux qui grouillent dans leur charogne. — Comment, s'ils ne rimaillaient quelques sonnets et sonnettes pour les câlins des beaux -lils, ils courraient risque de mourir de male-rage de faim, et en seraient réduits à manger leur bave, comme des colimaçons en cage; et, dernièrement, comme ils sont à la fois des Ikoes, des loups, des chiens et des escarbols : des ftnes pour leur stupidité et les chansons bachiques qu'ils ont l'habitude de braire à la Pomme-du-Fin et à la taverne de l'Ile -aux -Bois; des loups pour ce qu'ils sont voraces, et qu ils ont, comme les loups, l'échiné toute d'une pièce, et ue se savent [las plier quand passe la procession ; des chiens pour ce qu'ils sont sans vergogne, el portent leur plumet comme les chiens la queue, en trompette; des escarbols pour ce qu'ils sont toujours à farfouiller et à barboter dedans Tordure.

THèopHii^B Cr\vTiER, — les Grot€$que$, tome I. —

U LE €IBL ET LA TEUB.

démarche est folle, sans doute; elle doit vous étouner, mais je voulais vous voir... Une indiscrète curiosité a seule pu me pousser ici; je vous confesse que je suis avide d'apprendre riiistoire de votre vie... on la dit orageuse, romanesque....

—En effet, dit Théophile, je puis raconter l'histoire de toute ma vie, puisque je vais mourir.

— Espérez en Dieu.

— Mon ame n'a jamais été sans espérance de salut; mais nul ne sauvera mon corps, et, demain peut-être, mon dernier supplice m'attendra sur la place de Grève. Cependant, en dépit de Garasse, je ne désespère pas de la justice : ses arrêts ne sont point écrits sur l'onde ni exécutés sur le veut.

— Espérez des hommes.

— Je ne crois plus à l'amitié des hommes; le poëte n'a d'amis que les gens qui ne l'ont jamais vu.

— Espérez en moi.

— Oh! oui, j'espère en vous, car vous êtes une femme, et chez les femmes les divines sources de compassion ne tariront jamais.

La religieuse se leva.

— Adieu, monsieur, dit-elle d'une voix étouffée, peut-être nereviendrai-je plus. Mais, de retour dans ma solitude, je vais relire vos belles élégies et penser à vous.

Th(k)phile frémit d'orgueil et de joie.

— Madame, vous me rendez la vie ! ce cachot me semble un palais; mon cœur s'épanouit et je chanterais si j'osais.

— Chantez vos stances toutes parfumées d'amour; chantez et dans vos heures de retour sur vous-même écrivez pour moi l'histoire de votre vie.

— Oh! madame, ne plongez jamais vos chastes regards dans l'histoire de ma vie.

La religieuse, toute troublée, ne savait que répliquer.

— J'ai lu des romans, dit-elle d'une voix faible.

— Mon histoire ne sera pour voustfu'un roman de plus; je

UiSTOlhfi PANtHfilSTË. lo

toiis déVoilei*ai mon ame et vous ne croirez qu'à mon imagination.

— Si j'avais voulu lire un roman de plus, je ne serais pîis venue vous le demander.

— Il faut partir, dit un des sergens.

La religieuse s'inclina.

— Adieu, monsieur; ne m'oubliez pas, j'attends votre confession.

La religieuse passa enti'e les deux gardes et monta les marches du cachot; au reflet d'une lumière lointaine, Théophile distingua sa robe noire et son voile blanc.

Quelle est cette femme étrange? se demanda- t-il en se frappant le front; est-ce une religieuse, est-ce un ange, estce une fée? — Si c'était Marie?— Non; c'est quelque folle dame de la cour, quelque duchesse ennuyée qui cherche des aventures et qui n'a pris le vêtement des religieuses qu'afm d'arriver plus tôt auprès de moi. Qu'importe? elle saura ma vie.

16 LÉ CtfeL ET LA TËtlkË.

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