‹ Romans: contes et voyagesChapitre 4 sur 67 · LIVRE IJ · texte numérisé non relu

LIVRE IJ

LA TREPASSEE.

Oui, madame, vous saurez ma vie; je vous retracerai les chemins et les sentiers qui m'ont conduit à ma perte; je vous peindrai cette chère solitude qui me fut si fatale, cette belle solitude peuplée de pampres généreux et d'agrestes bocages; je vous dirai les chastes et pures amours de mon ame; je vous confierai lés furieuses passions de mon cœur. J'ai bu à la mauvaise fontaine des passions; j'ai puisé à tontes les sources de Tamour. Nul en ce monde n\i plus aimé que moi; hélas! nul en ce monde n'a plus souffert. Ah! que ne puis-je encore, belle Daphné, boire à vos lèvres, jusqu'à la plus folle ivresse, ce vin de Famour que j'espérais boire jusque sur les lèvres de la mort.

Hier, je tendais mes bras à la mort, mes souffrances me mordaient et me déchiraient; c'étaient les lions furieux qui menaçaient Daniel dans sa fosse. Vous m'êtes apparue dans mon

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6achot comme Fange qui le sauva; vous m'avez dit d'espérer, j'espère; je me sens revivre; vos paroles murmurent dans mon cœur, votre image se mire dans mon ame : — ne voit-on pas des eaux impures réfléchir la pureté du ciel ?

Ont, gi'ace à vous, f espère au Ciel :

Il fit que ce troupeau farouche.

Tout prêt à dévorer Daniel Ne trouva ni griffe ni bouche :

C'est le même qui fit jadis.

Descendré un air de Paradis Dans l'air brûlant d£ la fournaise Où les Saints, parmi les chaleurs.

Ne sentirent îwn plus la braise, Que s'ils eussent foulé des fleurs.

Je vais donc vous écrire mon histoire : vous trouverez peutêtre que mon style a perdu sa couleur castillane, ses hardiesses superbes, sa fantasque harmonie; c'est que je suis déjà vieux à trente ans, c'est que les larmes ont amolli ma plume.

Vous avez vu ma prison, madame, ou du moins vous avez ressenti sa froide humidité; j'aimerais mieux braver les éclals de la foudre que d'y passer un an d'une nuit obscure; j'ai perdu la lumière, et je me croirais aveugle si les yeux étincelans de mes gardes ne dardaient éternellement. Le soleil ne vient point ici : à midi seulement de légers sillons, pâles comme des rayons de lune, passent au travers de la porte; ce ne sont que des éclairs dans une nuit d'orage.

Ce matin, par une faveur inouie, le geôlier m'apporta un petit luminaire en corne dont la tremblante clarté glisse sur ces quelques lignes et sur ma main desséchée. N'est-ce pas la lampe des morts?

Ma famille est d'une noblesse ancienne et reconnue. Je suis gentilhomme si j'en crois ma main quand elle tient mon épée. Je passe par-dessus l'histoire de notre blason; je passe

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par-dessus les premières aurores de ma vie; je ne VoUs ennuierai point de mes enfantillages; d'ailleurs, le temps a jeté un voile épais sur mes jeunes années; j'aurais beau déchirer ce voile, je ne verrais que des lambeaux épars çà et là. L'enfance n'est qu'un prologue ennuyeux; le premier acte de la comédie humaine ne s'ouvre qu'à l'instant où l'amour fait une brèche à notre cœur. Aussi , quand on retoiurne dans le passé, on ne s'arrête guère que devant un souvenir amoureux. Moi , quand je retourne dans le passé, je chancelle et je pleure, je pleure mes espérances éteintes, ces belles et ardentes espérances qui allument le cœur. C'est en vain que je rappelle aujourd'hui leurs llammes si rouges, si bleues, si vagabondes ! Le soleil est couché.

Après ces horribles guerres de religion, qui ont fait tant de meurtriers et tant de victimes, mon père, qui était huguenot, craignit les vengeances des catholiques, et se réfugia dans le manoir que Blanche de Castille légua à nos aïeux : c'est un château bizarre bâti au bas de la colline de Boussères-Sainte- Radegonde, à la sortie occidentale de ce village. Là, mon enfance s'écoula simple et calme, tantôt en études, tantôt en promenades, mais cependant plus souvent au milieu des bois et des prés qu'au milieu des livres. Quel livre plus sacré que ce grand livre dont la première page est le ciel et la dernière la nature! Dès qu'il faisait jour, je sortais du château, avec la légèreté d'un foon je traversais les vallons, je franchissais les ruisseaux, je gravissais les montagnes, plein de ce bonheur d'aimer tout qui s'évanouit avec l'ignorance. J'aimais à m'égarer loin du manoir, à perdre de vue sa plus haute tourelle, à m'isoler dans un ravin profond. Quand l'amour se met aux aguets pour nous surprendre, il nous jette au passage

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l'extase et reDchantement. C'est vers cette aurore de Tamour, c'est vers les derniers sommeils de rinnocence c^ue la nature â tous ses attraits. Que de roucoulemens dans les bocages ! Que d'herbes odorantes sur le bord des chemins ! Sou vent je ne rentrais qu'au coucher du soleil, dont les teinlw; mélancoliques enflammaient ma rêverie. Au chât^eau j'étais toujours sombre et ennuyé, les salles solitaires me semblaient des prisons et mon père un geôlier. Je voyais à peine mon frère, héros de vingt ans, qui s'était vaillamment enrôlé avec Bellegarde.

Un matin de décembre, je sortis, suivant ma coutume, malgré la neige qui ensevelissait la montagne et la vallée. Le soleil rayonnait sur un ciel pâle et clair; je suivis le chemin de Pansy, écoutant gémir la bise dans les branches argentées. Pansy est un joU village qui se trouve groupé sur l'autre versant de notre montagne, à une lieue deBoussères. Au bout d'une heure, j'arrivai sans y penser aux premières maisons. Sur le seuil d'une chaumière, une jeune paysanne, la quenouille en main, regardait du côté de l'église. J'effleurai cette iemme en passant. Elle me regarda avec surprise et bientôt avec compassion. Qu'il est pâle ! il doit mourir de froid î murmura-t-elle. Je revins sur mes pas. Oui, j'ai passablement froid, lui dis-je; est-ce que vous avez du feu? Elle sourit avec malice ; Oui , en vérité, nous avons du feu , mon jeune seigneur; entrez, et chauffez- vous.

(Tétaient la maison et la femme du garde-chasse du château .

Je franchis le pas dç la porte, je m'avançai vers la cheïûiûée, et, m'asseyant sur un escabeau tout patriarcal, je ca- '^^ssai un épagneul des plus beaux qui somnrieillait à pies W^- Je vois encore ses grandes oreilles brunes, sa robe tachetée et sa queue blanche qui formait le plus beau panachtî du monde. La jeune paysanne déposa un fagot d'épines sèches syr le brasier, elle s'agenouilla dans l'âtre et souffla à belle baleijie.

^ LE GtEL Et LA tfiftRÉ.

Les clûcbes de Pansy sonnèrent un glas. On va jinarchei* i au cimetière, se dit tout bas la jeune femme. Qui donc est i mort? lui demandai -je. Hélas! monseigneur, une pauvre i jeune fille de seize ans. §on vieux père est bien à plaindre! ' c'est l'intendant du château. Il n'avait qu'elle seule au monde, et la voilà morte! morte dans sa beauté, avant son père qui a des cheveux blancs! Le ciel est donc aveugle! Le con* voi va passer; parmi le jeunes filles qui accompagnent leur ' malheureuse amie j'espère voir M"* de Vertamond, car Isaure ^ était sa protégée. Je vais enfermer ce beau lévrier dans retable, car il la connaît de vieille date : il s'élancerait vers elle comme un beau diable.

J'étais sur le seuil ; je rentrai dans la chaumière. La paysanne jeta sa quenouille sur son lit, s'approcha du lavoir, appela Mercure, et lui passa une jatte de lait devant le nez. Le chien fit phisicurs joyeux bonds et se mit à aboyer à la vue d'un chat angora qui s'était glissé près de lui comme un courtisan. La jeune femme, prévoyant un combat à outrance, chassa l'hypocrite du pied; elle ouvrit la porte de rétable et déposa la jatte de lait sur l'escalier. Mercure, après avoir regardé d'un air triomphant le chat qui était venu se blottir dans mes jambes en faisant la roue, alla sans retard boire son lait. Sa maîtresse referma la porte sur lui et reprit sa quenouille. La flamme pâle des épines, le doux et calme intérieur de la chaumière, le récit simple et touchant de la jeune femme, ses regards ardens qui se reposaient avec bonheur sur mon joli costume de chasseur et sur mes longs cheveux, encore humides du givre de la matinée, tout cela m'avait, comme on dit dans mon pays, mis le cœur sur la main. Cependant le chant des psaumes et la sonnerie lugubre des cloches retentirent sourdement en moi. Je me rappelai la pauvre Isauie, qui avait passé sur la terre comme un éclair au ciel ; je crus la voir étendue dans son cercueil, la tête mollement penchée sur Tépaule, comme une dormeuse tour-

tbenièe A'un songe sinistre; je crus voir ses lèvrëg mortes, qa'oae bouche amoureuse n'avait jamais animées; mon imagination prit mille teintes romanesques et poétiques. mon Dieu , dis-je avec regret, poiu'quoi la laisses-tu laourir $i tôt? Nul ne Taima pendant sa vie, je veux Taiffler «près sa mort!

Cep&aàani le ooqv<h ^tatt sorti de relise; déjà je voyais le pnbe et les dess^rvans qui marchaient en tète et chantaient les belles paroles des psaumes. La femme du garde-chasse «oupira et versa deux larmes. Elle était si douce et si belle ! dit-elle en baissant la tête.

Le cercueil fut bientôt en face de nous; il était recouvert d'un ample drap virginal, parsemé de larmes d'argent; huit jeunes filles vêtues de robes blanches, se détachant à peine des nappes de neige tombées sur le chemin, portaient le brancard avec enthousiasme; d'autres jeunes filles, pareillement vêtues, suivaient. D'après la coutume du pays, toutes avaient de longs voiles noirs qui cachaient leurs figures éplorées. Ah ! pourquoi cacher ces larmes-là? murraurai-jo tristement. La queue du cortège se composait de paysans; le père de la défunte s'appuyait sur le bras d'une de ses sœurs et regardait autour de lui d'un œil hagard en tendant la main. On dirait une troupe d'anges., dit la paysanne à la vue des compagnes d'Isaure. Je ne vois pas encore M"* Marie, pourtant sa vieille cousine est dans le cortège. A cet instant, Mercure aboya à la porte de l'étable. Ce bon Mercuro! reprit la jeune femme qui venait de découvrir M"* de Vertamond près du cercueil. Il serait aveugle qu'il la reconnaîtrait avant moi, car il a été élevé au château. La voyez-vous, monseigneur. M"* de Vertamond? celle qui porte d'une main une couronne de roses blanches et de l'autre un missel doré? Sans son voile, vous contempleriez la plus belle fille du monde.

jrécoutais à peine ce que me^disait la paysanne; je voyais bien mieux Isaure, quoiqu'elle fût à jamais cachée aux re-

a LE rJEt Et LA TERllI^.

gards humains, que la jeune fille dont la robe flottaiile atli rait mes regards. Le convoi s'éloigna; comme il tombait qué^ ques flocons de neige, je rentrai avec la paysanne, qtii ranid le feu. Nous restâmes silencieux pendant un instant; Mercuil alK)yait toujours, on Tentendait s'élancer contre la porte im passible. Les gémissemens du vent, les chants lointains, lî voix lente des cloches, traversaient mon ame comme une mu sique funèbre. Isaure! Isaure! m'écriai-je tout à coup.

La jeune femme me regarda toute surprise. Vous la plaignez, monseigneur. La pauvre fille! être enterrée par ui temps pareil! on va remplir sa fosse de neige et de glaçons; dans la belle saison , à la bonne heure, le sable est plus légei et l'herbe pousse sur la tombe.

J'avais la même pensée que la jeune femme; il me sembli que la neige et les glaçons dont elle parlait tombaient lentement sur mon cœur. Elle s'approcha d'une fenêtre ovale en essayant de voir le cimetière au travers des vitraux ternisj Tout est fini! dit-elle en se retournant vers moi; je ne verra plus Isaure; et vous, monseigneur, vous ne l'aurez jamais vue.

En effet, mes regards ne s'étaient pas reposés sur celle qu(î je voulais aimer et que j'aimais déjà; les yeux de mon imagination seuls cherchaient à saisir la forme, la couleur, la plus fugitive nuance de la trépassée; mille images nuageuses s'animaient devant moi : tantôt c'était une jeune fille blonde comme un rayon de soleil, dont les yeux bleus semblaient venir du ciel; tantôt c'était une enfant du Midi , mollement penchée au-dessus des eaux et suivant avec coquetterie les ondulations de sa brune chevelure dans le miroir tremblant. Ou bien je me trouvais la nuit, dans une chambre jaunie par le reflet funèbre d'une petite lampe de terre; la neige tombait au dehors; on eût dit que Dieu laissait pendre ses cheveux blancs sur le monde; j'entendais dans le lointain les siiflemens de la bise et le cri des orfraies; dans le fond de la chambre il

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avait un lit voilé de rideaux de serge verte, et daus ce lit

urequi se débattait contre la mort; tout auprès, agenouillé (rt les mains jointes, son père priait et suivait les mouvemens lâe la mourante. Qu'elle était belle encore et qu'ils furent doux les derniers rayons de ses yeux î

Celte apparition se fut à peine évanouie qu'une des compagnes d'Isaure entra vivement dans la maison; en me voyant, p\e se troubla et voulut sortir; mais la paysanne lui prit la îpain et s'écria avec transport : Mademoiselle Marie! — Oui, iitla jeune fille qui demeurait à la porte, je voulais voir un instant Mercure; ma cousine que j'ai devancée va me prendre en repassant.

I Mercure, qui était sorti de l'étable par une lucarne, vint ^ors se précipiter sur M"®de Vertamond; elle eut d'abord peur; 'mais, se rassurant bientôt, elle lui fit mille caresses d'enfant. .J'étais muet et immobile devant cette scène charmante; je ne savais si je devais plus admirer la jeune fille que le chien, llercure, brisé par sa joie, était couché sur la dalle et versait Ides larmes, les plus belles qu'un chien eût versées.

La cousine de M"® de Vertamond arriva bientôt. Cette coufsine était M™® Henriette de Montbrun , une vieille folle de près de quatre-vingts ans, qui gardait je château en l'absence du marquis. Elle avait vieilH dans la retraite et dans Tamour de Dieu après une jeunesse des plus profanes; aussi elle veillait sur Marie avec la sollicitude d'un ange et la science d'un démon.

^ Elle avait mis un pied sur le seuil de la porte, et elle attendait silencieusement sa l)elle cousine. Si madame de Montbrun voulait se chauffer? dit la paysanne d'une voix timide. Elle ne répondit que par un signe dédaigneux. La pauvre paysanne fut vengée par une franche accolade de M"® de Ver- .lamond.

Marie s'inclina légèrement vers les trois personnages de la chaumière (le chien comptait plus que moi, sans doute) et

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franchit le pas de la porte. La paysanne eut beaucoup de pein^ à retenir Mercure, qui nous demandait par ses cris plaintifi pourquoi on le séparait de sa première amie.

Le soir, je descendais rapidement la colline en proie aux plus violentesagitations. Je venais de me reposer sur la born€ plantée entre les vignes de Boussères et^es vastes prairies ôe Pansy, lorsqu'à ma grande surprise. Mercure, haJelant, vini se rouler à mes pieds; je ressentis une joie infinie, mais biea vite troublée par la vue de quelques gouttes de sang dont sa gueule meurtrie arrosait la neige. Le pauvre chien avait été battu par le garde-chasse ivre. Je n'eus pas de peine à l'attirer à Boussères, car dès que je me remis en route il s'attax^ha à mes pas comme un vieil ami.

A mon retour, je voulus monter à ma chambre; mais, eu traversant le vestibule, j'y trouvai un vieillard qui se leva à mon appi'oche et me dit d'une voix cassée : Gentilhomme, assistez dans sou malheur un poêle errant; autrefois j'avais aussi un château, mais je suis huguenot, et les catholiques l'ont incendié; j'ai fui mon pays dans la crainte de leurs tortures et aujourd'hui je marche au hasard, jusqu'à Theure où mes pieds chancelans rencontreront une tombe; au moins ne me laissez pas mourir de froid ou de faim; ne me laissez pas mourir en maudissant un Dieu que j'ai chanté.

J'écoutai tout surpris ces orgueilleuses paroles, qui contrastaient étrangement avec les haillons du vieillard; il me vint à la pensée que c'était un de ces aventuriers comme j'en voyais souvent, qui se paraient de toutes les pompes du mensonge. J'allais passer outre quand le souvenir d'Homère mendiant combattit mon ingrate pensée. Hélas! reprit il en me prenant la main, les maux que j'ai soufferts depuis ma fuite ont surpassé toutes les tortures du monde, et sans la poésie, cette douce fille, qui seule ne m'a pas abandonné, je me fusse jeté à l'eau. La poésie m'a consolé, elle a couronné de fleufô ma misère, que je trouve moins laide aujourd'hui; elle a mis

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dans mes regards le pnsme de Pârc-en-ciel; saos le froid et la faim qui in'assiégent souvent, je me croirais le plus grand seigneur de la cour; près de cette chère compagne, j'oublie qu'O me faut mendier, je m'endors doucement sur la paille, je traverse avec insouciance les furies de l'hiver. sainte et divine poésie ! C'est le fleuve limpide où je mire mes pensées, c'est le rayon qui m'attire, c'est l'idole que j'encense; il fut un temps où je ne l'adorais qu'à mes heures perdues; maintenant Je suis sans cessé" agenouillé devant elle, je lui sacrifie tout l'amour qui reste en mon ame.

L'œil du vieux poète s'était animé, un éclair d'enthousiasme glissa sur son front; je sentis déborder en moi une grande pitié, et, n'ayant dans ma bourse que des médailles romaines, j'allai prendre mon manteau qui se trouvait accroché dans le vestibule et je priai le mendiant de s'en couvrir; il saisit ma main et y sema une larme de reconnaissance; il s'éloigna en priant Dieu que la poésie vienne aussi me consoler en mes jours d'adversité. Je montai à ma chambre en pensant à l'inooDstanceet à la bizarrerie des destinées humaines qui s'a* musent à faire avec nous des romans, des poèmes et des tragédies d'un assez beau caractère.

Je revis avec émoi ma petite chambre d'écolier, mon lit qui était pi-esque un berceau, tant il avait Fair innocent, mon vieux fauteuil vermoulu, mes livres bien- aimés. Il me sembla que mon absence avait duré un siècle. En effet, en quelques heures, quel pas immense dans ma vie ! J'étais parti le matin plus ignorant qu'un écolier, Tame calme et déserte, le cœur prrsquo insensible: je m'en revenais avant le soir avec un printemps dans i'ame et du feu dans le cœur. A mon départ, j'étais un enfant; à mon retour, j'étais un homme. Il nous ar-

Sd LE C1£L fit LA T£RaK.

rive souvent de vieillir d'un siècle en peu d'instans; les passions font toujours mentir les almanachs. Je m'étendis dans mon fauteuil et j'élevai mon regard sur les roches de la montagne; je repassai mes souvenire de la matinée; le nom dlsaure effleura bientôt mes lèvres. En m'égarant dans mon imagination, j'y trouvai un cercueil, et, soulevant le couvercle d'une main défaillante, je vis avec un plaisir amer le linceul qui dessinait confusément les formes de la trépassée. Le dirai-je? poussé sans doute par un mauvais esprit, j'arrachai ce dernier vêtement d'Isaure et je profanai son doux visage d'un baiser chaste et furieux. Voilà quelle fut la joie funèbre de cet amour qui me venait comme un souvenir du ciel. Ah! pourquoi ce baiser sépulcral n'a-t-il pour jamais glacé mes lèvres?

J'aimais, j'aimais d'un amour rehgieux, austère, archangélique, une femme que je n'avais pas vue, et je priais sans cesse Dieu de me montrer cette sœur des anges. Quand un nuage blanc fuyait au-dessus de moi, mes yeux le suivaient dans sa course; s'il atteignait un autre nuage, j'éprouvais d'affreux déchiremens de cœur, je croyais voir Isaure se donner à un amant du ciel ; s'il s'avançait tout seul à l'horizon, j'étais heureux et quand il disparaissait, je lui criais : « Mon beau nuage, mon blanc nuage, fantôme ou messager d'Isaure, reviens toujours au-dessus de moi ! » Le soir, sur le ciel brunissant, quand les étoiles reparaissaient peu à peu, j'en regardais scintiller une vers Pansy et comme les mages j'adorais cette étoile.

La neige durcie couvrait toujours les champs; le vent l'avait balayée des angles de la montagne qui laissait voir çà et là l'herbe jaunie. La nature était plus morte que jamais sous son paie Hnceul; pas un rayon, pas une feuille verte, pas une chanson : la bise seule gémissait sur la branche dépouillée. A toute heure, des nuées de corbeaux venaient s'abattre sojis ma fenêtre; dès l'aube naissante, j'entendais les plaintes d'une

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famille de mésanges qui ne trouvaient à becqueter qu'un tronc de mûrier où elles s'étaient réfugiées ; pendant toute la jonrnée, je ne voyais que des moineaux en disette. Ce spectacle allait bien au deuil de mon amour, mon amour qui devait finir avec Thiver!

Ce songe vint me surprendre une nuit. J'étais dans lïn dé^ sert aride; un crêpe funèbre voilait le ciel, l'odeur des pavots et l'odeur de la tombe m'arrivaient par bouffées; je n'entendais que le silence, je ne voyais que l'ombre, j'étais saisi d'ane froide horreur. Un sillon lumineux traversa l'espace et un ange se .pencha vers moi. « Je suis Vame d'Isawre, » me crlat-il d'une voix solennelle. Je regardai dans ma surprise; mais, le sillon de feu m'éblouissant, je vis à peine les ailes agitées de l'ange. J'essayai de me lever àlui, je retombai comme un bloc de marbre. Il effleura bientôt le sol; je m'élançai péniblement, mais il glissait comme une hirondelle sur la surface des lacs. Il vint se reposer devant moi, je me précipitai sur lui, il disparut à jamais.

Au bout de quelques secondes, un autre sillon lumineux courut sur la terre, un abîme s'ouvrit, et une voix funèbre me cria : « Je suis le corps d'Isaure; f attends que tu me délivres des froides étreintes de la mort.. »

Je me sentis jaloux ; je voulus me jeter dans l'abîme où j'entrevoyais la morte; mais la via se dressa devant moi comme une barrière infranchissable et je m'éveillai par de* çrrés. Quoiqu'il ne fût que deux heures du matin , je ne pus me rendormir; mon rêve, qui me brûlait le front, me disait solennellement que cette ame et ce corps qu'en vain j'avais voulu saisir ne pouvaient être à moi; le ciel et la terre avaient repris leur proie pour l'éternité. N'était-ce point aussi un suprême avertissement ? mon amour profane pour des choses devenues sacrées ne semblait-il pas criminel à Dieu?

Le lendemain, vers le soleil levant, je me remis en promenade. Une pluie douce avait tombé pendant la nuit, la neige

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coulait dans les chemins. Quand j'eus gravi notre monta^é^ je contemplai long-temps le château de Pansy et la nuageuse fumée s'élevant au-dessus; mon regard se perdit dans les noires crénelures des tours, dans les fenêtres de la façade, tout désespéré de n*y point voir flotter une robe de femme, la robe de Marie. En redescendant le sentier, je remarquai avec une profonde tristesse les blocs de neige qui roulaient sous mes yeux , et je m'écriai : Comme ces neiges fondantes, mon premier amour, le fantôme d'Isaure, a couvert mon ame; comme ces neiges, mon amour s'en va. 11 faut que la vie soit une ivresse qui se renouvelle sans cesse. Ce n'est plus assez pour mon cœur d'aimer les pâles visions de la mort, de respirer les lis du rivage céleste; ma bouche s'allume, et, avant que la violette tremble sur la colline en versant son baume, je veux trembler sur le cœur d'une femme.

Pareille à l'anémone, cette douce fleur du vent, Isaure n'avait fleuri qu'un instant dans mon ame. Au-dessus de sa tige morte, une autre fleur, tendre et fragile encore, inclinait son calice épanoui. Après avoir aimé dans le ciel, j'allais aimer une fille du ciel. Le miroir où je voyais Isaure venait de se tourner ailleurs : c'est en vain que je la cherchais toujours; je commençais à y voir M"* de Vertamond.

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