PREFACE DE VOYAGE
Depuis que je ne lis plus, je voyage. Ce monde (qui n'est pas le meilleur) est un livre sacré écril par Dieu et commenté par les hommes. Je l'ouvre çà et là, au hasard, tantôt à la page connue, tantôt à la page inconnue. Dans le roman du monde, comme dans celui de l'amour, il faut savoir sauter des pages à propos. On saute par-dessus Pontoise, comme on saute par-dessus une déclaration galante. Je viens de sauter par-dessus Ponloise dans un wagon du chemin du Nurd.
Montesquieu disait : a L'Allemagne est faite pour y voyager, l'Angleterre pour y penser, Tllalie pour y séjourner, la France pour y vivre. Montesquieu avait-il lu ce vieux proverbe : Italia para nacer^ Franciaparavivir, Espana para morir?
Les Français vivent comme les arbres, sous le
même ciel, au même soleil, enracinés dans le sol. Il est recoonu que les Français ne voyagent guère, — j'allais dire ne voyagent pas. —Le Parisienne s'embarque volontiers que pour Saiot-^ood, ou ne prend sans souci la poste que pour Fontainebleau. Apprendre à vivre, c'est apprendre à mourir. Il faudrait plutôt dire : Voyager, c'est s'habituer à la mort. Qui le sait ? Peut-être, en effet, que la tombe n'est qu'un nouveau pays, — l'autre monde, comme on dit. — Ce début est consolant pour ceux qui aiment les voyages et qui craignent le dernier. — Le dernier voyage est le seul qu'on fasse régulièrement en France : on traverse la mort; mais les Alpes ! mais les Pyrénées! Je ne parle pas des Français en temps de guerre: ils vont partout. Je ne park pas des Françaises qui vont k Bade : elles ne vont nulle part. — J*avoue que pour le Parisien Paris est un monde toi||ours inconnu. Je me suis mis en route un matin (fe bonne foi pour voyager dans la rue Saint-0eiiî&; j'y ai ikit de grandes découvertes archéologiques, j'y ai trouvé les origines du théâtre national et de la peinture française. J'ai cosunencé k écrire mon voyage, mais il m'eût fallu le soufEe du Juif errant. J*ai reconnu d'ailleursr qu'il fallait écrire et ne pas voyager» — ou phitôi voyager et ne pas écrire.
Ainsi, le jour où je partais pour Venise» j'ai rencontré un des trois k quatre historiens qui annoncent aujourd'hui la grandeur et la décadence de la république des doges; cet historien t^gne
VOYAGE A YENàSE. 7
de foi voyageait de la bouli(|iie de son libraire à la Bibliolhèqoe royale. Je lui conseillai d'aller attieiétiidier au musée du I..oafre les loilesoù le CaDaletto a déôguré Venise avec tant de talenl.
Pour moiy si j'écris aujourd'hui, oe m'en téuillez pas trop : je n'ai plus d'argent pour voyager. D'ailleurs, je n'écris pas, je raconte*
On dil communément que toul chemin conduit à Rome ; sur la foi de cet axiome, je me suis confié au chemin de fer du Nord, je suis allé saloer encore une fois Itubensf k Anvers et Rembrandt à Amsterdaai; c'est d'ailleurs le chemin le plus court pour aller à Rome : le chemin le plus court n'est-ce pas le phis beau chemin ? Le plus beau chemin de FEuropè n'est-ce pas le Rhin ? Tons ceux qui voyagent ^nr voyager et non pour ar* jriver) avoueront comme moi que la belle route pour allar en Italie, c'est de remonter le Rhin et de traverser le mont Sainl-Golbard. Les lacs de GuillauBie Tell vous conduisent jusqu'au pied de eelte montagne des Géants; les beaux lacs d'Italie vous accueillent de l'autre c4té fc leurs fêles éternelles.
Depuis mon départ de Paris jusqu'à mon arrivée à Venise, je n'ai pas rencontré un Français, je ne parle pas des artistes, qui sont de tous les pays. Cependant je me souviens qu'au sommet du Rigbi il y avait en même temps que moi un Parisien né à Paris, qui parlait de Paris, des fenuBCs de Paris et de l'Opéra de Paris. Ce Parisien forcené était un auditeur au conseil
d'Élal qui tenait sans doute beaucoup à son litre, ear il l'inscrivit en majestueux caractères sur le registre des voyageurs : — Auditeur ou conseil d'Etat! — > C'était inutile, monsieur, car nul d'entre nous ne tous niait les oreilles. On comprend jusqu'à un certain point qu'on prenne ce titre-là pour aller au concert, mais pour aller voir les splendides paysages du Righi !
De Milan à Venise, j'ai voyagé avec un philosophe allemand qui savait toutes les langues, — môme la sienne. — Nous pariâmes longtemps de l'art moderne en Allemagne. Comme nos compagnons de voyage étaient Anglais et qu'en leur qualité d'Anglais ils avaient vu trois ou quatre fois Venise, je priai mon philosophe, à diverses reprises, de les interroger sur le pays où nous passions. Il s'interrompit dans ses digressions d'art et (selon son habitude, depuis que nous étions ensemble) transmit fidèlement ma question. Quand on lui eut répondu, il garda le renseignement pour lui et continua avec passion à, discuter les doctrines d'Overbeck.
Voilà tout ce que j'appris de Milan à Venise.
Le paysage n'est pas accidenté, mais la nature y est pleine de force et de saveur; elle enivre le regard par son exubérance, par son éclat et par sa couleur. Elle étale avec pompe tout son luxe de pampre qui court en arcades épanouies sur les champs de houblon, de maïs et de tabac.