‹ Romans: contes et voyagesChapitre 48 sur 67 · UN TABLEAU VIVANT DE VBRONESE · texte numérisé non relu

UN TABLEAU VIVANT DE VBRONESE

Je n'avais pas encore vu de Vénitienne. Tout d'un coup je vis apparallre, comme par magie, un tableau de Paul Véronèse'dans tout son éclat et dans tbute sa désinvolture.

C'étaient quatre jeunes filles blondes — brunes k reflets dorés, des filles du peuple vives et paresseuses, cherchant le soleil et le gondolier. Chaque fille du peuple, à Venise, a deux amants pareillement aimés : le. soleil et le gondolier. Le règne de l'un commence — quand l'autre achève le sien.

En voyant passer dans leur nonchalance de reines ces belles filles nées pour être belles et non pour le travail, j'admirais tour à tour Dieu dans son œuvre et Paul Véronèse par le souvenir. Elles allaient à peine vêtues de l'air du temps. Elles n'ont ni bonnet, ni chapeau, ni aucune de ces horribles inventions des femmes du Nord qui ont peur de s'enrhumer. Leurs cheveux abondants sont à peine retenus sur la nuque par un peigne d'écaillé. Il y a toujours quelque touffe indocile

n VOYAGE A VENISE.

qui s*édiappe bruyamment comme une (^rbe d'or. Leur robe est à peine agrafée ; leur corsage orgueilleux rappelle celui de la maîtresse de Titien au Musée du Louvre; il n'est pas beaucoup plus voilé. Elles se drapent en chlamyde avec une majesté orientale dans un chàle de cent sous. Quelquefois elles se drapent sur la tôle comme les Espagnoles. Elles traînent avec beaucoup de grâce des mules de bois ou de maroquin d*une jolie coupe, k haut talon. Elles sont d*assez belle (aille cependant pour ne pft9 rappeler k» vers de Juvénal :

Brevîorque videtur Virgine Pygmœa uullU adjuta cothurnis ;

c'esl-ii-dire, quand elle n'a pas sos patins, elU parait plus petite qu'une Pysvtée, Elles sont toutes coloristes ; elles diercheni le» couleurs amies ou les oppositions harmonieuses. Il semble qu'eUfP aient été k Tatelier des peintres vénitiens du sîèclç d'or. C'est bien le mémo eif^l violent, le même amour des teintes ardentes, le même style étoffé, n'atteignant ni au simple ni au sublime, mais éclalanien magnificences théâtrales; le style de Véronèse k Venise, de Bubena k Anvers, de Giordano k Naples ei de Lemoine k Pari». Cioéroa n'eût pas aimé les femmes de Ventie, mais Pljoe les eût adorées,

Titien , lu roi suprême des coloristes même en face de Rubens, même en f4ce du (itorgione «1 de

V^'fûnèse, ne reconnaissait que trois couleurs, le blanc, le rouge et le noir ; il y trouvait ses ciels, ses Violante, ses doges, ses arbres et ses rayons. Les femmes du peuple à Venise n'aiment que ces trois couleurs; le soleil achève le tableau.

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