TABLEAU DES PEINTRES VENITIENS
Si j'avais à peindre ce radieux tablrau, je choisirais un triptyque, corome ceux des peintres primilifs. Sur le panneau ceniral j'inscrirais en lettres de feu : Siècle d'or ; le premier volet, je le consacrerais au siècle d'argent, et le dernier, au siècle û'alliage.
Dans le premier volet, au-dessous des maîtres mosaïstes qui sont l'enfance de l'art, je grouperais autour de Giovanni Bellini, le peintre ineffable, Schiavoni, qui dérobait les anges à Dieu et les emparadisait dans son œuvre; Gentile Bellini, le passionné du vieux style ; Andréa Monlagna, ce Vénitien amoureux de l'antique, enthousiaste inspiré du ciel, qui le premier ouvrit les yeux aux peintres vénitiens sur les pompeux paysages de la Brenta; le Squarcione, surnommé le premier des peintres par ses élèves; Yittore Carpaccio, a qui avait la vérité au fond du cœur, » dont les figures, par leur mouvement et leur expression, semblent avoir une âme; Girolamo deSanla-Croce, le gracieux peintre des bacchanales, aube déjk lumineuse de Giorgione; Giam-Ballisla Cima, ou plutôt
le Gone^liano qui a (anl de charme et de vérilé dans si's mouvemenfs, dans ses airs de lêle, dans son coloris; Montagnana, rexcellcnl styliste aux teintes padouanes; le correct el savant Francesco da Ponti ; Barlolomeo, qui composait ses tableaux avec des feuilles d'or autant qu'avec des couleurs; Andréa di Murano , qui cache sa sécheresse par cerlains aspects de l'antique; le« Vivartni, les éclatants coloristes, les peintres pieux et savants; Carlo Grivelli, le Pérugta exagéré de Veoisa; le s%elie et élégant Marco BasaïU^ enfin, quelques figures moins dignes de Tbistoire et que Toubli a voilées dans les demi4einles.
Sur le panneau central, nous voyons «ppiirattre quatre groupes tout rayonnants. C'est d'Abord Giorgione k la tourbe bardie et dorée, autre An4rea del Sarlo; Pietro Luzino, son élève et son riv^l, qui de la peinture eavalière était tombé dans l'art des grotesques, qui enleva la maîtresse de ion maître et le fil mourir <le eliagrin; Sébasiien del Piombo, le peintre aux cDuleurs (raus(Nireoies, qui, à la mort de Bapbaël, fui saliié, en face de Jules Romain, le premier peintre de TUalie ; Giovanni d'idine, qui eut un instAul U palette 4e Giorgione et le pinceau de Repbael; Francesee le More, qui avait la main pour exécuter quand Jules Romain ou un autre voulait bien penser pour lui ; Lorenzo Lotto, qui tempérait son pinceau véhément p{ir le jeu des demi-teintes, qui mourait les mains jointes devant une image de U Vierge de sa création, digne des figures de Leonardo di
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Vinci i Palma le VieuX) le père de Violante, le mal« tre de Bonifa/io, Palma, qui avait l'art de cacher son t'inceaii dans ses adorables télés de Vierges inspirées par la beauté de sa fille, avant qu'elle eût rencontré TIsiano; le rttde et doux Rocco Marconi ; Brusasorci, le poète épique qui avait pris une pa^ letle au lieu d'une plume ; Paris Bordonp^ plein de grâces et de sourires ; le Pordenone, le robuste el le passionné; qui riralisa avec Tixiano, le pinceau h la main et Tépée an c6té<
C'est ensuite le groupe de Titien, 1« grand maître Nicolo di Stefano , Francesco, Orazio» Fabrizio^Gesare, Tomasso et Marco Vicelli 1 Thianello et Girolaroo di Tiziano, tous de la famille du roi de» coloristest font cercle autour de lui, ainsi que Bonifazio, l'om&re de son corpêt Gampagnola Té-* rudit) Callisio Piazza, qui signait ses tableaux Tiziano sans ofTmst'r personne.
Au troisième groupe on Toii rayonner sur un fond d'outremer un peu cendré la figure aux teintes vineuses du véhément et délicat Tintoretto qui^ chassé de l'atelier de Titien le jaloux, avait écrit sur le mur de sa pauvre chambre : Le dessin de Michel-Ange et le coloris de Titien Tintoretto , qui eût été un des plus grands peintres, a si dans beaucoup de ses tableaux il ne se fût trouvé indigne de Tinlorello. » Près de lui apparaît Deminico TiûtoreUo, qui suivit les traces de son père, a comme Âscagne suivit celles d'Énée;» Maria Tintoretto, l'ange de la maison, qui fut belle par le cœur, par la figure et par le génie, la joie et la
douleur de son père, qui avait souri k son berceau et qui pleura toutes ses larmes sur son tombeau.
Tout près de Tintorelto, saluez, dans cette clarté douteuse, mais d'un effet magique, cette arche de Noé où ce génie instinctif qui se nomme Bassano s'amuse comme un enfant avec tous les animaux antédiluviens. Il est entouré dé ses quatre fils, tous marqués du même air de tête de Jacopo Appollonio et Jacopo Guadagnini, qui le rappellent de loin ; d'Antonio Luzzarini, ce noble Vénitien qui le reproduisit jusqu'à l'illusion.
Voici le quatrième groupe, qui se détache sur un fond transparent devant un palais à sveltes colonnes, k portiques majestueux où l'on célèbre quelque pieux festin avec une magnificence toute païenne. Reconnaissez- vous ce grand seigneur de la peinture h son air de tête riant, k Télégauce de ses mouvements, k la splendeur théâtrale de son costume? C'est Paolo Véronèse; il .s'appuie nonchalamment sur son frère Benedetlo, le peintre des ornements et de la perspective; il entraîne k sa suite ses deux fils Carlo et Gabriele, qui ne furent que des enfants de grand homme; Parasio et del Friso, qui ont eu aussi une part d'héritage ; enfin tous les imitateurs serviles.
Nous sommes au deuxième volet; nos yeux éblouis par tant d'éclat, tant de magie, tant dé rayonnement, ne distinguent pas d'abord ces teintes grises étouffées par l'ombre. Cependant nous voyons apparaître Jocopo Palma le Jeune, le maître des maniéristes, celui-ïk qui fut le dernier
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du siècle d*or el le premier du siècle d'alliage, ce génie indécis qui allait de Raphaël h Ycront'se, de Polydore k Tinlorel, grand maître si les tableaux de CCS quatre maîtres n'existaie»! plus. On voit aussi dans l'ombre* se dessiner vaguement Boseliini, qui peignait comme un matamore se bat ; Corona le grandiose ; Vicentino, le peintre historien de la république; Peranda, le poète; Malombra, le portraitiste; le doux et gracieux Pilotto. Plus Lein encore on aperçoit la secte des ténébreux qui vinrent au xvii«, siècle apporter k Venise le style de Cavaraggio, comme Triva, Saracini , Strozza, Berevensi, Ricchi. L'œil est attiré par un groupe qui rappelle au premier aspect le lieau règne de la «peinture vénitienne ; c'est Contarino, Tiberio Tinelli, le lumineux et délicat Forabosco, Belloti, Carlo Ridolû, Vecchia. Mais voila que l'ombre se déchire comme. la brume au soleil levanti^uelle est cette figure radieuse ? N'est-ce pas ipilre Titien ou Véronèse ? C'est Varotari h Padouan. Quelle grâce et quelle énergie ! Quel amour du beau romanesque ! Ah ! si l'Arioste était Ik ! Les femmes de Titien et de Véronèse n'ont pas cette élégance héroïque et cette fraîcheur saisissante. Il est entouré de ses élèves Scaliger, Rossi et Carpioni; il laisse un peu de place k Liberi, le plus savant des peintres vénitiens ; au farouche it puissant Piazzetta, qui étincelle dans l'ombre ; k Canaletto, le paysagiste de ce pays oii il n'y a pas un coin de terre; k l'impétueux etsoilriant Tiepolo, qui fut le dernier Véniiicn, — parce que la'
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Uosalba qui vint après lui , était une femme.
Que de figures digues de mémoire j'ai noyées dans le lointain nuageux de ce tableau ! Et pourtant j'ai entassé- Pélion surOssa, confusion sur confusion. La renommée est une tieille paresseuse qui se contente de prononcer çh et ik un beau nom et qui redit toujours le même. Que de poêles et d'artistes qui ont le génie et qui n'ont pas la gloire! Ce sont après tout les plus riches, car od ne saisit pas ia gloire et on puise k pleines mains dans le génie.
Peut-être, au lieu d'esquisser un tableau, j'aurais dû imiter ce fou de Boscliini qui, dans un poëme burlesque, trace une carte de navigation pittoresque, dialogue entre un sénateur vénitien et un professeur de peinture sous les noms cf' Excellence et de GoMPÈBE, divisé en huit vents au moyen desquels le vaisseau de Venise est conduit dans la htÊUte mer de la peinture, où il dominé en maître à la confusion de ceuœ qui ne connaisserU ^mw la boussole. On voit qu'il y avait des Scudéry k Venise. La carte de navigation pittoresque ne vaut-elle pas la carte du Tendre ?
Ah ! si j'avais eu k ma disposition cette géogra^ pbie de la peinture vénitienne avec un raisseau de la république pour voguer en pleine 'mer du génie! Gomme j'aurais découvert l'ile de Giorgione toute peuplée de palais mauresques a?ec des pelouses d'amoureux chantant, au murmure des fontaines * de nftirbre, les vers héroïques de l'Ariosle! Et l'ile de Titien avec Vénus endormie sur des
roses ou Violante qui agrafe son corsage devanl un miroir de Murano que soutiennent des amours ! Et rile deVéronèseoù Teau est changée en vin pour enivrer ces gais convives, nés pour les festins et les galantes aventures ! Et toutes ces )les où régnent Bellini et Tintoretto, Sébastien del Piombo ou Palma le Vieux, Bassauo ou Varotari, enfin tous les vrais rois de l'Adriatique.
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