L'ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS
Les peintres vénitiens n'ont pas regardé dans la vie avec les ycuK de Tàme; ils u'uul pas ouvert les portes d'or de l'invisible et de l'iniiui ; ils se sont conleutés de sourire au monde périsstf)le sans pressentir le monde immortel. Ils ont cueilli la fleur de la vie sans s'apercevoir que dans le calice il y avait une larme du ciel. Qu'il y a loin des rêveries amoureuses du Corrége aux nymphes charnelles de Titien ! avec Corrége, la volupté est toute en flammes, mais elle a des ailes ; avec Titien, c'est une femme couchée qui entr*ouvre un rideau.
Venise n'a jamais ressenti les inquiétudes de la pensée ; elle a aiiûé Dieu sans s'élever jusqu'à lui; elle s'est enivrée de la beauté rayonnante de ses femmes et des grappes dorées de la Lombardie. La mir, qui lui apportait, comme une esclave à jamais docile, lous les trésors de l'Asie, tout le luxe cl tout l'esprit de l'Europe, la mer, aux heures de tempête ou de calme, ne lui a jamais apporté les solennelles méditations qui font les rêveurs et les poètes. Venise n'a lu, pour ainsi dire,
que le roman de la vie; elle ^coutail Içs folles chansons du banquet quand la pliilosopliie lui roulait enseigner ses Irisles vérités, ou bien elle attirait la philosophie au banquet, et lui versait, par la main d'une belle fille aux seins nus , le meilleur vin de Chypre qui eût voyagé sur la mer.
Ces réflexions me vinrent dès que j'eus franchi le seuil de l'Académie.
II y a aussi à Venise une Académie des beauxarts ; mais celle-là ne fait pas de tort aux vivants et rend un culte aux morts. Cicognara, le fondateur, a surtout voulu qu'elle fût le refuge de tous les chefs-d'œuvre épars dans les églises, les palais et les couvents on ruines. C'est Cicognara qui a découvert l'Assomption, un chef-d'œuvre du Titien enfoui durant des siècles dans l'église des Frari sous une couche de poussière qui le masquait même aux yeux des peintres. Je n'essayerai pas de décrire l'effet de ce tableau, qui a recouvré sa virginale fraîcheur. C'est tout Titien. Michel-Ange et Rubens seraient seuls digues de louer celle composition grandiose et ce coloris éclatant.
L'Académie renferme plus d'un chef-d'œuvre.
Toute l'école vénitienne est là qui rayonne avec les noms des maîtres primitifs et des maîtres souverains.
Venise a eu peu de sculpteurs parmi les mosaisles^el les peintres. Cependant TAcadémie ren^ ferme quelques marbres et quelques bronzes,
bas-reliefs et statues de sculpteurs vénitiens, ainsi le bas-relief daté de 1345 représentant en inar-^ bre doré la Vierge et l'enfant Jésus, si simple et si expressif. Le ciseau de Ganora est i<xposé audessous d'une urne de porpbyre qui contient sa main. GanoTa est Tenu le dernier comme pour faire un mausolée en marbre blanc à la nière-patHe des artistes- dieux.
Ganova avait voulu élever un tombeau h Titien dans Téglisedes Frari, en 1794; il avait publié le projet de ce monument, mais vint la cbute de la république, et Titien fut abandonné dans son coin obscur. L^ projet de Ganova servit li son propre tombeau dans la même église. G'Mt une large pyramide en marbre de Garrare avec celte in« scription : Ex consolatione Europœ aniverscBi
Aujourd'hui enfm on taille le marbre du tom»
beau du Titien, mais on oublie Paul Véronèse dans Saint^Sébasiien, où l'araignée file silencieusement sa toile sur les chefs-d'œuvre délaissés et détruits du grand coloriste : l'histoire d'Eslher et de Mardochdfi. J'ai passé tout seul une après-midi devant ce tombeau éloquent et devant ces peintures radieuses. Il m'a pris peu à peu une profonde tris^ tesse & la pensée qu'il ét/iit làf seul, dans la double nuit de la tombe, celui qui avait vécu en si bruyante et si joyeuse compagnie, celui qui avait si longtemps dérobé au soleil ses rayons et sa gaieté.
La tombe s'est aussi ouverte k Venise pour 8anzovino et pour Ârélin. Sanzovino, le grand artiste si tourmenté et si voyageur durant sa vie, n'a pas eu
VOYAGE A VENISK. il
(Je repos à sa morf. Sa dépouille a erré d'une église h une autre. Arélin n'a plus de sépulture. Il fut enterré h Saint-Luc, où se retrouve son portrait peint par Alvise dal Friso ; mais si la tombe a disparu, son nom impie relenlil encore dans Téglise par la bouche des prêtres qui se sont transmis ses dernières paroles après Textréme-onction. Il mourut, salon eux, en disant ce vers :
Guarda^ mi ^A* topi« or oh^ jmj» nnto.
Cependant j'avais lu qu'Arétia était mort en éclatant de rire au récit des aventures de ses sœurs, courtisanes vénitiennes qui vendaient l'amour comme il vendait l'éloge.
J'^i pieusement visité toutes les églises de Venise pour y saluer Dieu, mais surtout pour y retrouver l'ombre des grands artistes flottant devant leurs Iftbl^aux ou sur leurs mausolées* J'ai conversé longtemps avec Palladio dans son église du Bédemptenr, le soir, pendant que les capucins faisaient leur prière. Sanzovino m'apparaissait partout et m'initiait aux beautés de cette architecture étrange faite pour Venise et impossible ailleurs.
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