UN POINT DÉLICAT
Nous allâmes prendre des grasils au café Florian, un café déjà célèbre sous la république^ où toui le beau monde de Venise s'arrèle encore le soir dans la fumée des cigares et dans la curiosité des étrangers.
C'est au café Florian qii*un soir Montesquieu rencontra Law avec son fameux diamant et ses folles utopies. « Pourquoi , lui demanda le président, n'avez-vous pas essayé, vous, le donneur de millions , k vaincre la résistance du parlement ? — Parce que si les Français , i^pondit Law, ne sont pas d'aussi grands génies que mes compa^ triotes, ils sont (jusqu'à présenl) beaucoup plus incorruptibles. « Que dites-vous de cette parenthèse de Law ? Montesquieu pari de )à pour déclarer que la nature des gouvernements fait les vertus ou les vices des nations. « Un corps qui est libre pour quelques instants seulement doit mieux résister à la corruption que celui qui est toujours libre; le premier en vendant sa liberté la perd ; le second ne fait que la prêter et l'énervé
en rengageant. » Venise a inspiré cette autre réfleiion h Hontesquieu : a J'ai vu les galères de Venise , je n'y ai pas tu un seul bomme triste. Cherchez donc à vous mettre au cou un grand cordon pour être heureux ! »
On nouft avait servis en pleine place Saint^Marc, entre un Turc rêveur et une famille vénitienne. Cette famille était composée d'une mère, de deux filles et d^un mari ou fiancé. Je vais soumettre un point délicat àii tribunal du public. Le mari^— c'était décidément un mari, — fumait nonchalamment, répondant çà et là aui questions des deux sœurs , qui et: ient venues surtout pour manger des fruits glacés.
Tout d'un coup le mari secoue son cigare, quelques miettes de feu vont tomber tout droit sur le corsage orgueilleux de sa femme (le feu s'était arrêté sur la montagne ). Elle se lève avec effroi, le mari ne comprend pas, je me précipite — et j'éteins le feu. —
Cette fois, le mari se lève et me parle en mauvais français, je lui réponds en nauvais italien ; nous parvenons k ne pas nous entendre.
11 parle plus haut, je monte à son diapason , sa femme lui explique mon mouvement « bien naturel ; » car, enfin, était -il a plus convenable de me laisser brûler vive ? »
C'était une comédie des plus vénitiennes : tout le monde nous regardait, tout le monde riait, surtout la jeune 8(£ur. 11 n'y avait que mon philosophe allemand qui conservât sa gravité mélancolique.
A la ûo, il se lève pour apaiser cet Othello im-^ provisé. SoD sérieux était plus comique encore que la silualion. — Sigoor...
Le mari « outragé » éclata de rire et ralluma soo cigare.
Je commence à m'apercevoir qu'il me faudra parler italien k Venise. Quel italien vais-je parler avec tous ces Russes et tous ces Anglais? Ovide était obligé de parler cemme les Scythes pour se faire comprendre ; Racine, voyageant en Languedoc, disait : « Je suis en danger d'oublier le peu de français que je sais. » Moi j'ai beau faire, je ne puis m'empêcher de parler français.
Racine donnait çà et Ik dans le concelti ; voyez plutôt ces vers écrits pendant son voyage :
La nuit a déployé ses voiles ; La lune au visage changeant Parait sur un trône d'argent Et tient cercle avec les étoiles.
C'est de l'hôtel Rambouillet tout pur. Quand les grands poètes veulent devenir de petits poêles, ils font comme Hercule filant aux pieds d'Ompliale, ils brisent leur fuseau.
Le pays de Goldoni aime le théâtre. La Fenice rivalise avec la Scala et San Carlo. Toutefois, Milan et Naples l'emportent parce qu'il y a plus d'argent dans ces deux villes toujours vivantes. Il m'a semblé plus d'une fois assister aux théâtres de Venise, k des représentations données par des ombres , k un rêveur demeuré par hasard debout
sur les ruines du monde. Il m'est arrivé, un jour que le vrai spectacle se donnait sur l'eau, de me trouver à peu près seul à la comédie. Je suis sorti en secouant les linceuls des siècles morts.
Pour le carnaval de Venise, figurez-vous une procession de speclres qui chantent un De profundis sur tout ce qui fut beau et amoureux kVenise, quand Venise était la reine du monde.
70 VOYAGE A VEXlSE.