DU DANGER DE DINER A VENISE
J*ai oublié de vous dire comment on dine a Venise. Le jour de noire arrivée, nous cherchâmes bien longtemps une table hospitalière.
— Je suis sérieusement inquiet, me dit mon philosophe allemand , car je commence à croire qu'on vit h Venise comme on s'y habille , — de Tair du temps.
Nous allions d'un canal à un autre , plongeant un regard avide dans toutes les maisons. Tout le monde k Venise est marchand de pain et de fruits; mais, quelque dorés que soient les croûtes de maïs ou les raisins muscats, nous n'avions aucun goût pour ce régal bucolique.. En voyage, on est Anglais, — pour la faim. Nous avions passé cinquante ponts; nous étions allés du palais ducal au Rialto, du Rialto à l'arsenal, quand la Providence, qui n'abandonne jamais les hommes do bonne volonté, offrit à nos regards une affiche miraculeuse où étaient imprimés ces mots éloquents : Pierre Marseille, restaurateur. Nous fumes bientôt au palais de Pierre Marseille.
Ofi nous servit deux bcefsteak , quatre côte-
leUes, deux poulets et deux bouteilles de viu de Chypre. Je ne compte pas les enlremets Di le dessert, ni la bonne humeur des gamins qui nous servaient.
— Voyagez - vous en philosophe et en artiste ? me dit mon compagnon.
— Je voyage, lui dis je, sans parti pris. Pourquoi cette question ?
— C'est parce que ce dîner sera terminé par une monstrueuse addition.
L'addition Tint : Pierre Marseille n'a ni plume ni encre; ses piccoH font l'addition tout haut. Ils nous demandèrent quatre zwanziger (3 francs 8 sous) pour tous les deux. Nous nous promîmes bien de n'y jamais retourner, — car deux beefsteak , quatre côtelettes , deux poulets , deux bouteilles de vin de Chypre pour 3 francs 8 sous ! — c'est moins que rien, et j'ai coutume de payer mon dîner.
— Est-ce qu'on dîne quelquefois ici? demandai-je à un piccolissimo qui nous avait apporté une nichée de chats pour nous récréer.
— Si , signer.
— Que voulez-vous ? dis-je à mon philosophe, d'autres y ont dîné avant nous.
66 VOYAGE A VEKISE.