‹ Romans: contes et voyagesChapitre 6 sur 67 · STANCES A PHILIS · texte numérisé non relu

STANCES A PHILIS

Dès l'aurore. Zéphyr folâtre en ces prairies

Et s'enivre en buvant le miel Des fleurs du val désert qui s^éveillent fleuries

Et regardent l'azur du ciel.

Comme vous, douces fleurs, Philis s'est éveillée

Amoureuse l'autre matin.

Et les pleurs dont sa joue était toute mouillée

Roiilaient sur son cou de satin,

A Zéphyr votre amant vous n'hèles point rebelles

Durant votre belle saison.

Las ! je suis repoussé de la belle des belles

Que j'idolâtre sans raison.

Adieu! fleurs qui jetez votre éclat au mystère,

A l'ombre d'un bois verdoyant!

Si ma Philis passait en ce val solitaire.

Inclinez-vous en la voyant.

Le poêle attendait qu'on l'applaudît, quand des rires mo-. queurs et des buées vinrent rompre l'harmonie que ses jolis ^ersavaient laissée dans son oreille; son orgueil froissé dissipa les vapeurs du vin; il se fâcha tout rouge; il saisit son verre et ^«Msa. L'hôte accourut et lui dit froidement : Monseigneur et poète, il m'est dû trois pintes de vin clairet de la côte et ^ïi sol six deniers pour le verre cassé. Le mendiant fit sem- Want de ne pas entendre. Ah ! rustres que vous êtes, mes tlvftfe-d'œuvre vous font rire! s'écria-t-il.

L'hôte répéta ce quMl avait dit; le poëte demeura sourd etpoursuivit ses galantes apostrophes. Comme la colère réchauffait par degrés, il se leva bientôt et renversa la table en rugissant comme un lion; puis, s'emparant d'une chaise à dosseret, il menaça de la rompre sur les épaules des rieurs, s'ils ne faisaient amende honorable. La terreur se répandit parmi les buveurs, qui se refoulèrent contre le lit de la taverne; dans la secousse, les bâlustres se brisèrent et le dais à corniches qu'elles soutenaient depuis un demi-siècle tomba avec fracas. Sainte Gertrude, ma patrone! dit l'hôtesse avec effroi, cela est un mauvais augure; j'aimerais mieux voir loraber le ciel qui nous éclaire que le ciel de mon lit. Après tout, reprit-elle, voici une armée d'araignées qui arpentent lesdalles, et, le soir, c'est un bon présage.

Dans le tumulte, tous les buveurs déguerpirent sans payer; l'hôte s'en prit au poëte mendiant, dont les mains serraient convulsivement la chaise à dosseret; il l'avertit charitablement qu'il appellerait le guet, s'il ne s'empressait de vider sa bourse. Robert de Saint-Pierre prit sa bourse d'un air pensif et la laissa tomber sur la table. L'hôtesse trouva beaucoup de noblesse dans les façons du mendiant, mais l'hôte ne trouva rien dans sa bourse, et^ plein de dépit, il lui sauta à la gorge pour en détacher mon manteau. Laissez cet homme en paix, criai-je à l'hôte; je paierai son écot. Le mendiant, ému, vint à moi et me reconnut. Comment! mon digne poëte, lui dis-je, vous en cette taverne, vous ivre ! — Ivre, c'est vrai, me répondit-il sans honte; ne faut-il pas que la vie soit une ivresse continue? Jeune, on se plonge dans la douce et frémissante ivresse de la volupté; plus tard , on s'enivre d'orgueil, de gloire ou d'ambition; et, vieux, on cherche l'oublieuse ivresse du vin.

Je Tinterrompis. Mais les poètes, Robert de Saint-Pierre, n'ont-ils pas la belle et sublime ivresse de la poésie? Il réflé-?. chit un pou. Oui, reprit il tristement; mais j'ai des cheveuxj

blancs et je chancelle; cela effraie ma vieille muse, et pen daat toute la matinée je me suis en vain ouvert le champ de la souvenance; le champ était désert; à peine y ai- je glané de maigres épis; du temps passé revenant au temps présent, j'ai vu ma misère; et, comme il n'y avait plus de prisme entre elle et moi, j'ai vu sa face osseuse et jaune, j'ai vu les sales lambeaux qui la revêtent. Ce tableau frappait incessamment mes yeux et me désespérait; j'avais ramassé quelques deniers, et j'ai franchi le seuil d'une taverne.

Le mendiant sanglota et se cacha la tête de sa main. Je priai l'hôtesse de lui donner un lit, mais il s'y refusa obstinément et nous dit que plusieurs amis l'attendaient à la métairie de Puyseul pour la couchée. Puis il reprit mon manteau, me lendit la main et sortit en répétant :

Dès l'aurore^ Zéphyr folâtre en ces prairies...

Oui, oui, la vie est une ivresse, me disais-je en le voyant partir. Il est ivre de vin, comme je suis ivre d'amour. Uu baiser sous le pampre, est-ce donc là le secret de la vie?

M. le marquis de Vertamond, qui fut l'ami de monseigneur d'Orléans, était depuis six mois à la cour, je ne sais trop pourquoi. C'était un homme insouciant, qui trouvait la vie bonne partout, même à la cour. Il allait revenir sous peu de jours à mon grand dépit. En revanche, mon père, qui m'enchaînait quelquefois au logis, venait de partir pour Bergerac, qui est le pays de ma mère. Comme je ne revoyais pas Marie, un matin que j'étais plus aventureux que de coutume, j'allai errer autour du château de Pansy en costume de chasse, dans Tespoir d'y rencontrer ma blanche adorée. Elle était sous le ^

portail, feuilletaDt un livre de prières. A ma vue, elle se leva tout émue, et, craignant avant tout le retour de sa cousine, qui venait de sortir pour se confesser, elle me pria de m'eii aller au plus vite. Je lui saisis la main, je la baisai du bout de mes lèvres et je voulus partir sans dire un seul mot. Mais je ne sais comment il se fit qu'une minute après nous nous trouvâmes ensemble au bout du parc. Nous marcbàmes long- temps à Tombre des tilleuls, nous parlant sans nous dire un mot. Enfin nous nous reposâmes sur le bord de rétang, alors couvert de prairies flottantes. Nous suivions des yeux le vol rapide des hirondelles et les folàtreries des papillons, lorsque tout à coup une voix adorable appela Marie. Je tournai la tête avec émoi et je vis une belle fille qui venait à nous, tout agitée. Dafné! ma sœur! s'écria Marie.

Dieu! qu'ell# était belle, la sœur de Marie, cette amante du Christ que j'ai profanée, cette grande voluptueuse qui m'a perdu! Qu'elle était blanche! qu'elle était brune! le soleil de Castille a moins d'éclat que n'en avaient ses yeux noirs, l'aube naissante moins de fraîcheur que sa bouche. Que son regard et son sourire s'entendaient bien ensemble pour aller au cœur! Marie était belle comme la sœur des anges, Dafoé comme les divinités d'Homère et de Phidias; c'était Diane chasseresse emportée par les furieuses passions de Vénus.

Après les premières embrassades, les deux sœurs allèrent s'asseoir à quelque distance de moi. C'est bien toi, Dafné; ce n'est point un rêve; mais pourquoi donc es-tu ici?

Dafné me regarda. Je suis ici, répondit-elle d'un air distrait, parce que je me suis enfuie du couvent. — Enfuie du couvent, ma sœur! enfuie du couvent! — Oui, hier, car je devais prendre voile aujourd'hui.

Dafné me regarda encore; cette fois ses yeux me jetèrent dans l'enivrement. Je suis un peu tourmentée, repritelle, car mon père, qui revient de Paris, doit être, à cette heure, au couvent de Sainte-Gudule. Le scandale de ma fuite

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ra roulTîigor; je tremble de le voir arriver toul furitîux. — lotre père est au couvent de Sainte-Gudule? Tu es folle, ma îor! — Il voulait assister à mon supplice. — Et tu es velue seule du couvent jusqu'ici? — Le carrosse du messager TAiguillon m'a conduite jusqu'à la montagne d'Orsay et de j ià je suis accourue au château, joyeuse de respirer pour la première fois depuis un an.

Je renversais les herl)es, je cueillais les fleuiettes d'automne, j'essayais d'avoir l'air distrait et rêveur; jusque-là j'avais ignoré que Marie eût une sœur : l'apparition de Dafné venait de me troubler l'ame et les sens.

Une servante vint avertir Marie, d'un air mystérieux, que le marquis arrivait à l'instant. Oh! mon Dieu, quel malheur! dit Dafné. — Je ne sais ce qu'il a, reprit la servante; son cheval est couvert d'écume; il le fait caracoler dans la cour; il jure, il tempête, il parle de châtiment. Ma chère demoiselle, je pense qu'il ignore votre arrivée. — il faut qu'il l'ignore toujours ! s'écria Dafné. Je ne veux pas retourner au couvent. — Oh ! oui, dit Marie; s'il vient au jardin, cache-loi dans le pavillon qui est ouvert.

A cet instant , les yeux de Marie tombèrent sur moi. Et vous, où irez-vous? — Dépêchons-nous, dit la servante tout effarée; j'entends la voix de M. le marquis.

Marie et cette tille disparurent dans l'avenue de tilleuls. Je demeurai étendu sur l'herbe au bord do l'étang, ne sachant que devenir. Toujours assise à dix pas de moi, Dafné penchait tristement sa tète au-dessus des eaux; je n'ai rien vu de plus adorable et de plu» doux que ses yeux tour à toul* vifs et languissans sous sa coiffure de religieuse. Mon dessein était de m'approcher d'elle, mais je n'osai point; je cherchai pendant long-temps quelque jolie chose à lui dire, mais je ne trouvai rien, sans doute parce que je trouvais trop; et je crois que mes cheveux auraient blanchi avant que j'eusse fait un mouvement , si Dafné ne m'eût ouvert une voie pai*

cette demande singulière : Est-ce que vous n'êtes pas mon cousin, monsieur?— Pas le moins du monde, mademoiselle; et pourtant j'aurais bien envie de Têtre.

Tout à coup Dafné vint se jeter contre moi les yeux hagards, la gorge soulevée : Mon père! me dit-elle. Je la regardai sans lui répondre. Mais vous ne voyez donc pas le marquis dans ces arbres? reprit-elle. Ah! monsieur, sauvezmoi.

Qu'il me fut doux d'entendre ces mots! Nous suivîmes à grands pas le bord de l'étang; la frayeur avait assoupi les forces de Dafné; je la vis chanceler et je lui tendis la raain; elle baissa les yeux et vint légèrement appuyer son bras sur le mien; peu à peu, comme les grandes herbes arrêtaient ses jolis pieds, son bras s'appuya davantage; près d'arriver au pavillon, je l'entraînais presque. Elle entra la première, et, dès que j'eus franchi le seuil, elle prit vivement la clé et ferma la porte sur nous. Nous montâmes un escalier en spirale, et nous nous trouvâmes dans une petite chambre où il n'y avait qu'un lit de repos, un prie-Dieu et un grand christ d'ivoire doucement caressé par un rayon de soleil. Un large damas rouge à grandes fleurs pendait devant une fenêtre; l'autre fenêti-e était nue; les mille couleurs de ses vitres se réfléchissaient sur les boiseries sculptées et les vieilles tapisseries. Dafné souleva le damas et ouvrit la croisée pour respirer; moi, je pris un livre sur le prie-Dieu : c'était les Amours de Pétrarque, J'y lus ce vers qui avait tant séduit la pauvre Marie : Vous êtes le soleil adoré de mon aine, Marie ! me dis-je en baisant le livre, mon ame est une impie, elle change de religion.

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