LIVRE III
MADEMOISELLE DE VERTÀMONB.
Durant les jours du dégel, je demeurai au château, pion • géant m3S regards sur des espérances lointaines, sur un passé tout palpitant encore. Mes souvenirs de la veille ne sont pas les plus doux; ils sont empreints d'un prosaïsme qui passe avec le temps. Au contraire, le temps secoue sur les espérances la poussière d'or do ses ailes : il faudrait n'avoir jamais que de vieux souvenirs et de jeunes espérances.
Dans le mois de mars, il nous vint de belles et pures jour nées, de douces aurores du [rintemps qui soupirait à midi sur les pêchers en fleurs. Les feuilles et les oiseaux rrvenaienl sur les branches; drjà les enfans cueillaient la primevère dans nos prés. Un matin j'ouvris à Mercure la porte de sa prison, et je sortis avec lui du château tout en respirant les
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amourettes naissantes. Je gravis le sentier des vignes, ce beau sentier ombragé de berceaux d'églantiers et d'épines blanches; sans trop m'en douter, j'arrivai dans la vallée de Pansy, et, rencontrant un tertre où se jouait Tombre des branches nues d'un platane, je m'y couchai auprès de Mercure. Je commençais à sommeiller, lorsqu'il se mit tout à coup à aboyer joyeusement. Je m'imaginai que c'était après un cavalier qui fuyait au loin , mais il Siiula par-dessus ma tête et s'élança avec une rapidité prodigieuse vers M"* de Vertamond qui s'asseyait dans une avenue bordée d'ormeaux.
Au bout d'un champ de seigle d'une verdure éblouissante, il atteignit bientôt sa douce maîtresse et tomba à ses pieds. Marie lui prit la tête dans ses mains, le baisa et regarda autour d'elle; en me voyant sous mon platane, elle devint pensive. Après avoir savouré les douces caresses de cette blanche main. Mercure, qui me croyait inquiet, revint à moi tout triomphant et me regarda avec orgueil. A mon tour, je lui pris la tête dans mes mains pour la baiser; je croyais respirer un souffle de Maiie. Devinant aux mouvemens de Mercure qu'il allait recourir vers elle, je cueillis une violette et l'attachai par la tige à son collier d'argent. Hélas! Mercure avait à peine bondi dans le seigle que ma pauvre violette s'échappa du collier; je le rappelai d'un ton mécontent. Mon cri parvint à l'oreille de Marie, elle me regarda, je me sentis rou- . gir et je lis signe à mon imprudent messager de poursuivre sa route; il ne me comprit point et vint se jeter à mes pieds, en levant vers moi ses grands yeux verts. Sa mine effarée me fit sourire. Je cherchai une autre violette, mon regard tomba sur une clochette d'un blanc neigeux, pareille à la Heur du liseron des haies : je l'arrachai et je la glissai entre les dents de Mercure qui fianchit en deux sauts le verdoyant champ de seigle avec un air d'intelligence. Marie se leva à son approche, elle le caressa encore et s'éloigna vers Pansy en lui faisant signe de retourner vers Sainte-Radegonde. Mercure la
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SDiTit léle baissée pendant une minate; il revint sur ses pas, mais flottant entre elle et moi. Avant de disparaître dans le Bwsnaux-OrîTes, charmant bois de figuiers qui wuvre un des TPTsansde la colline, Marie le î-egarda une derni(^iv fois; il arriva bien triste swr le tertrv et parut se soucier fort ptni de mes consolations. Gomme il n^aMiit plus la Manche cliH^bette aux dents, j'eus Forgueil de ci\>ire que Mario Pavail pris*»: pourtant, quand la première boufifée de vauilê se dissipa, je réfléchis que la fleur avait bien pu se détacher toute seule des dttils de Mercure, et j'allai, moins confiant, chercher une assurance dans l'avenue. Je n'y trouvai point la clochette; longtemps mes mains glissèrent amoureusement sur rherbi* que les jolis pieds de Marie avaient foulée, mes mains! quel frémissement vous agitait alors !
Dans rherbe du chemin il y avait déjà des marguerites; jVu cueillis et j'en mis sur mon cœur.
Les jours suivans me revirent sous le platane et dans ravenue des ormeaux; ces lieux qui dominent le reste de la valKV me semblaient le paradis deTamour; le paysage y est dos plus poétiques. Au nord, la vue s'arrête sur les itxjhore supcn'bos qui couronnent la montagne de Sainle-Radegonde; an midi, le tableau contraste gaiemont; au lieu de ces rochers sauvages, on voit réglise, le château, le monastère, les maisons de Pansy, à demi perdues dans des bouquets do tilleuls, do charmes, de chênes et de hêtres; le fond de la vallée ollroaux regards l'embranchement des deux montagnes dés(M'lo8; j\ l'ouest, c'est un horizon sans bornes où se déroulent d'immenses prairies arrosét^ dans les temps humides par le polit lac de Parmailles.
Cependant M"« de Vertamondne reparaissait pas; n'espérant plus guère la revoir, je la regardais dans mon ccvur, mais j'allais toujours sous le platane. Un matin, j'emportai im volume des Amours de Pétrarque; celle belle lecture, la pc^sif^ de mon
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amour, la voix des zéphyrs printaniers, m'inspirèrent cei premiers vers d'une tendre élégie :
Aussi souvent qu'amour fait penseï^ à mon ame Combien il mit d'attraits dans les yeux de ma dame. Combien ce m'est d'honneur d'aimer en si bon lieu. Je m'estime aussi grand et plus heureux qu'un dieu, Amaranthe, Philis, Caliste, Pasithée, Je hais cette mollesse à vos noms affectée :
Ces titres recherchés avecques tant d'appas Témoignent qu'en effet vos yeux n'en avaient pas. Au sentiment divin de ma douce furie, Le plus beau nom du monde est le nom de Marie,
Je redisais ces vers avec enthousiasme, quand j'entrevis Marie à la sortie du bois de figuiers; Mercure, que je croyais à mon côté, bondit tout à coup devant elle. Je tressaillis, et je portai la main à mon front et à mon cœur. Je me demandai ce que je devais hasarder ce jour-là; il me vint à la pensée d'envoyer, par mon messager, un fragment de l'élégie; mais, craignant que cela ne parût trop hardi , je priai l'inspiration de me souffler encore quelques vers : j'écrivis ceux-ci sur une page de Pétrarque :
Ce que donne Apollon pour embellir sa soeur, Et toutes es fleurs d'or dont l'aurore se pare^ Quand elle va baiser sofi amoureux chasseur, A vos grâces, Marie, à peine se compare,
Marie alla s'asseoir près du plateau ; Mercure vint me retrouver. Je détachai la feuille où j'avais inscrit mes quatre vers; mais je m'y pris si mal, que je la déchirai. Enfin, après line longue méditation, je traçai au-dessus du titre des Amours de Pétrarque : Vous êtes le soleil adoré de mon ame. Je mis le livre dans la gueule de Mercure, qui courut rapide-
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fient le déposer aux pieds de Marie; elle le prit avec candeur si l'eDtr'ouYrit; mais à cet instant sa vieille cousine apparut m-dessus des jeunes touffes du bois.
La pauvre fille se leva et marcha rapidement vers elle m lepoussant Mercure, qui lui redemandait le livre par ses appemens; dans son trouble, elle aborda M"* de Montbrun, ^trarque à la main. Au même instant, je la perdis de vue. Si que de fois, mon Dieu ! j'allai me plaindre de son abicnce aux ormeaux de Tavenue! J'ai vu tomber les fleurs t)ses du pêcher, j'ai vu grandir les seigles, j'ai vu les marpierites émailler les chemins verts, j'ai vu toutes les métanorphoses du printemps, sans qu'elle reparût à mes regards lassés de chercher en vain. Qu'elles sont lentes à passer, les kieures d'attente! Mais la vie n'est qu'une attente : on attend ramour, la gloire, la fortune; la mort seule se trouve au leadez-vous.
Mon amour pour Isaure, les lointaines apparitions de Marie BOUS le platane, dans l'avenue des ormeaux, mes promenades dans la valiée de Pansy, avaient versé goutte à goutte dans iDon ame unç mystérieuse poésie qui déborda bientôt. De îagues harmonies s'éveillèrent en moi, tantôt joyeuses, tantôt lugubres. Je sentais au fond de mon cœur une goutte de la divine rosée, qui, réfléchissant toutes les belles choses, reposait là comme une larme de l'aurore dans le calice d'une fleur. La vie me semblait un pèlerinage vers le ciel par une route sans ronces et sans pierres, où tout le monde marchait eu chantant Dieu, l'amour, le ciel, les roses. Que de fois, assis sur une roche, au sommet de la montagne de Sainte- Radegonde, le regard erraïit dans l'horizon infini, j'ai rêvé aux merveilles qui m'entouraient! Le plus frêle insecte bourdonnant à mon oreille, la fleurette oubliée dans l'herbe que fou-
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laient mes pieds, égaraient ma pensée daas des abîmes. I voyais du mystère partout. Les églantines me semblaient 1 refuge des âmes des vierges, j'aspirais avec délices leurs pa^ fums chastes et sauvages. Je croyais à la transmigration dei âmes ; je pensais vaguement avoir été, dans le siècle passé un noble et superbe Castillan, de nature guerrière, romanes que, amoureuse, courant les combats^ les aventures el lei femmes. Et puis, quand une hirondelle rasait le sol devait moi , j'avais le désir irrésistible de prendre mon vol , de h suivre dans les airs ou sur la surface des lacs; il me semblaf me rappeler un temps où j'avais des ailes. Qu'elle est vraie, cette pensée d'un poët« anglais : « La vie est un conte de Téi qu'on écoute pour la seconde fois! »
Mes solitaires promenades avaient un attrait fatal : j*éproiF vais une coupable volupté à fouler Therbe naissante des chemins, à respirer le souffle odorant de la nature, à voir dans les bois les rameaux s'entrelacer, dans les prairies humides les narcisses penchés amoureusement sur eux et se mirant dans la rosée.
Un soir, au soleil couchant, après avoir erré autour dti château de Pansy, j'entrai dans la grande rue du village; la trompe du pâtre annonçait le retour des vaches, et les paysannes, à peine couvertes d'une chemise et d'une jupe, ouvraient les étables en les appelant. Je me rangeai contre un mur; au son aigu d'une clochette, le taureau me vint à la pensée; je levai la tête, et je vis deux yeux verts qui jetaient un regard féroce et deux cornes diaboliques, toutes menaçantes, tournées contre moi. Je fis un mouvement, le taureau fit un mouvement pareil ; je voulus avancer d'un pas, le taureau leva son pied pour me suivre. La vue du pâtre qui accourait à mon secours raffermit mon courage; je tendis les bras, le taureau se dressa et parut se disposer à s'élancer vers moi. Je pris la fuite et me précipitai dans la première maison qui se rencontra, sans me douter que ce fût dans celle
Cbarîotte. Le chat angora gardait le foyer et cooteinplait souper d'un air innocent. A mon approche, il se mit à uler tout doucement.
Je m'étais agenouillé devant lui pour le caresser, quand fentendis du bruit datis Tétable. La porte était entr'ouverte. Â la vue de Charlotte, je m'empressai de descendre le petit escalier. Vous! mon jeune seigneur, s'écria-t-elle, vous l'êtes donc pas mort? Pourquoi tarder si long-temps à revoir vos amis? Je m'ennuyais à ne plus dormir. Rentrez donc par Ë, je vous suis à Tinstant ; il faut que j'achève de traire ma vache pendant qu'elle mange cette touffe d'herbe; ou plutôt asseyez- vous sur ce tas de foin, nous causerons : j'ai tant de choses à vous conter! Le garde-chasse s'imagine que vous me faites l'amour.
La jeune femme rougit. Je rougis aussi et je suivis des yeux les filets de lait, qui semblaient glisser de ses doigts dans un seau de fer-blanc et qui imitaient en tombant la voix mélancolique des raines dans les belles soirées d'été. Charlotte, ayant dit adieu à sa vache, vint vers moi, et pencha le sceau vers mes lèvres avec la meilleure grâce du monde. Elh^ voulut s'asseoir près de moi; j'ignore comment cela se fil , mais, au lieu d'être sur le foin , elle se trouva sur mes genoux. Elle me jeta un regard plutôt languissant que sévèro et murmura en s'aUégeant : Je suis bien lourde.
Les mourantes clartés du jour n'arrivaient dans l'établo que par une lucarne à demi tendue de toiles d'araignées. Cette lumière toute mystérieuse, le parfum du foin à peine fané, avaient un charme de douce volupté. J'ignore où j'en étais, quand un miaulement du chat vint à mon oreille et me rappela confusément le jour du convoi d'Isaure; involontairement je repoussai Charlotte, car peu à peu mes souvenirs s'éveillèrent. Je repassai toutes les phases de mou amour pour la trépassée, et, quand l'image de Marie glissa (levant mes yeux, Charlotte caressait son chat angora.
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Je sortis bientôt; Charlotte demeura seule avec sa vei Il faisait nuit; au couchant, les vapeurs dormantes pei daient peu à peu le manteau de pourpre que le soleil leur avi donné; le vent d'est, chargé de Tarôme des fleurs, sifflait intervalles dans le lointain. Je descendais la colline de Pans) le kfflg du parc du château , Toreille ouverte au chant ai Coucous, quand j'entendis un frôlement de robe; je regardî tout frissonnant; je ne vis d'abord que les feuilles légèremei balancées et les vers luisans qui étoilaient Therbe. Je me mil à marcher plus vite, mais tout à coup une femme se jeta de-^ vaut moi. Mademoiselle de Vertamond! m'écriai-je. — Oui! dit la jeune fille chancelante. Ce soir, je vous ai vu près du château et je suis venue vous attendre sur le chemin; cachée là, près de cette petite porte du parc, je n'osais vous aborder. Qu'ai-je à craindre de vous?
Ivre d'une joie céleste, j'essayais en vain de parler. Hélas! j'ai tant d'ennuis! reprit Marie; depuis que mon père est à la cour, le prieur du château est un tourment qui me poursuit partout, c'est un maître inflexible qui me blâme sans cesse; ses yeux sombres me regardent toujours jusqu'au fond de rame. Du matin au soir il m'entraîne au prie-Dieu. Hier, après la communion, il m'a regardée long-temps avec tristesse et m'a dit que j'étais trop pure pour paraître dans le monde, où le Seigneur n'a pas voulu que les anges soient profanés; qu'il fallait entrer au couvent et prendre le voile. Moi, au couvent! jamais! Vous aurez pitié de mes peines, vous serez mon refuge et ma défense contre lui. — Oh ! oui, m'écriai-je en pressant la main de Marie sur mon cœur. M"* de Verlamond, tout effarée, retira doucement sa main et s'envola comme un oiseau. Je tendis vainement les bras pour la ressaisir. Je voulais la poursuivre, mais la petite porte du parc était déjà reformiH3.
J'arrivai au logis plus agit'î que jamais. En m'ouvrant la porte, mon valet me demanda si je devenais fou. Je lui pris
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sa lumière des mains et je courus à la cabane des chèvres; Mercure se dressa contre la grille en jappant et parvint à la franchir. Nous nous roulâmes tous deux sur la paille. Oh ! Mmtsure, m'écriai-je en lui prenant les pattes, tu ne sais pas encore mon bonheur! Marie m'aime.
Mercure baisda la tête et me lécha les mains. La pauvre bête était heureuse de ma joie, mais ne me comprenait pas. Ah! si j'avais uù.ami! dis-je tristement. Les amoureux ressemblent aux vieilles dévotes qui, auxmcHndres choses, poursuivent leurs confesseurs. Or, je n'avais pas d'autre confesseur que Mercure; ma jeunesse s'écoulait dans la solitude; je voyais à peine mon père qui, se souciant beaucoup de notre voisine M"* de Bergier, se souciait fort peu de moi. Je laissai Mercure s'ébattre sur la paille et j'allai me coucher, mais pour ne pas dormir : ma joie me tourmentait sans relâche, comme une ardente maîtresse penchée au-dessus de son amant; je l'étreignais avec volupté, ou du moins j'appuyais mes mains sur ma poitrine en feu. Vers l'aube enfin, le sommeil m'arriva aux chants des alouettes, et je fus très surpris de ne m'éveiller qu'à midi sonnant. Les herbes se fanaient sous les rayonsdusoleil; le ventarrivait par intervalles et par.bouffées dans des nuages de poussière; sur le coteau, les pauvres moutons se disputaient l'ombre des buissons et des rochers. Je repris la route de Pansy. A peine au sommet de notre montagne, mon regard dévora la vallée; je vis des faneuses dans les prés, des moissonneuses au milieu des seigles fauchés, des voyageuses sur le chemin; mais je ne vis pas Marie. Brûlé par le soh il, j'entrai dans le Bois-aux-Grives. A peine arrivé sous les premières touffes de figuiers, je me jetai à terre et j'essuyai mou front au pied moussu d'un orme prodigieux qui dominait tous les arbres voisins. Un ruban rose voltigeait à l'une des branches tombantes; je ne sais combien de pensées romanesques m'envoya ce ruban; je suivais en riant ses ondulations capricieuses et je me demandais com-
monl il se trouvait h\ : s'il eût été accroché aux ronces da bois, je Tawrais pris i)Our la jarretière de quelque jolie paysanne; mais à une branche d'arbre, c'était sans doute un signe d'amant. Je le jetai par caprice au-dessus de ma tête. A cet instant, j'entrevis une robe à ramages au travers d'un mûrier; Je me sentis frémir, et, m'avançant à pas de loup, je plongeai un regard avide sur la plus belle dormeuse qui fut jamais : c'était Marie. Elle était indolemment couchée sur l'herbe; sa blonde tète reposait sur le revers de sa blanche main : Diane chasseresse n'était pas plus belle! Que de calme! que de candeur! que de chaste volupté! Un lutin malicieux avait sans doute relevé le bas de sa robe, car sa jambe se voyait trop; cette vue m'était fatale; pourtant j'eus la force, en m'agenouillant, de baisser un peu le bas de la robe; mais dites-moi, que serait-il advenu si ma main se fût révoltée? Ce souvenir vient me brûler en ma froide prison. Dans ma contemplation, je respirai comme un divin encens la douce fraîcheur de son haleine. Une touffe de ses beaux cheveux était éparse sur sa joue; j'admirais leur éclat, quand une guêpe vint s'abattre sur ses lèvres comme sur une rose; j'agitai la main, mais il était trop tard; la guêpe s'envola en laissant sur la bouche de Marie son dard envenimé. Mes lèvres s'y attachèrent soudain : la pauvre fille ouvrit les yeux et mè repoussa en criant. Marie! Marie! dis-je dans mon ivresse, ce n'est pas un baiser que je t'ai pris!
Une ombre glissa sur moi; c'était l'ombre de M"*» de Montbrun. Elle entraîna Marie en me jetant un regard terrible. Je les suivais malgré moi , lorsqu'un comédien de campagne, échappé de je ne sais où, fondit sur moi et me renversa contre un chêne. Le baladin se mit à rire aux éclats. Vous êtes fou! lui dis-je en regardant son grotesque et ridicule costume. II jeta sa main sur sa flamberge. Je suis fou ! Corbacque! s'écria-t-il , sachez donc que j'abats tous ceux qui me pi^ennent mon soleil.
Il cicheva ces mots en caressant ses accroclje-cœur et en deux bonds il disparut. Ma colère tomlxi dans un éclat de rire.
Le lendemain, tout palpitant d'amour, je vins me coucher encore au pied de Torme gigantesque; je vis, comme la veille, flotter un ruban rose à Tune des branches. Toute une histoire se déroula dans mon imagination. J'arrachai le ruban et je m'amusai à le défiler; j'avais à peine jeté au vent le dernier brin de soie, que Charlotte vint à passer, et, ne se doutant pas que je fusse là, elle se dit avec ennui : Je ne vois pas de ruban; c'était pourtant hier le jour! pauvre Charlotte! Elle s'approcha du tronc de l'orme, et, me voyant tout à coup : Sainte Vierge! s'écria-t-elle , vous voilà! — Pauvre Charlotte! dis-je en riant. Elle rougit, elle leva une faucille d'une main tremblante et murmura : Je viens couper une botte d'herbe pour ma vache. — C'était sans doute pour lier la botte d'herbe que vous cherchiez un ruban aux branches de cet arbre? Charlotte me fit plusieurs contes mensongers à propos du ruban. Nous marchâmes tous deux au travers des noisetiers et des touffes de chênes. Quand elle voyait de grandes herbes, elle s'empressait de les couper. Nous arrivâmes devant une roche qui jetait une belle eau claire sur le gazon ; à la vue de cette fontaine charmante, j'oubhai Marie un instant; j'admirai les teintes variées de l'eau; Charlotte s'agenouilla devant la roche et plongea ses lèvres dans le cristal; je l'eusse contemplée ainsi pendant un siècle, sans un violent désir qui me vint de la prendre dans mes bras pour la l'élever. Je fis un pas vers elle; je pense qu'elle devina mon dessein, car elle lit semblant de boire encore. Je joignis mes mains sur son cœur; elle joua si bien la surprise, qu'elle déchira son corsage. Un joyeux rayon de soleil m'éblouit mal
à propos. Fut-ce pour la garantir de ce rayon que j'avançai ma bouche au-dessus de cette gorge d'albâtre? Charlotte penchait mollement la tête, ses grands yeux languissans se voyaient dans le miroir de Peau , son regard mourant accusait plus de désirs que de craintes, ses mains retombaient avec un abandon charmant, sa voix suppliante avait une douceur voluptueuse qui m'allait jusqu'au cœur. Déjà Marie flottait dans mon ame comme une image lointaine.
11 y a deux amours : Tun nous vient du ciel , Tautre de la terre; l'un est diaphane comme les demoiselles qui voltigent sur les ruisseaux, l'autre est un chérubin bouffi comme les peint Rubens. L'amour du ciel descend vers nous au sortir de l'enfance; en ce temps-là, tout se colore sous nos regards. Les fleurs que nous brisions dans nos jeux nous semblent belles pour la première fois; nous nous agenouillons pour les contempler et pour respirer l'arôme qu'elles versent. Souvent, Tame débordant d'une mélancolie plus douce que la joie, nous nous demandons si les perles de rosée qui les baignent ne sont pas tombées de nos yeux. A la vue des femmes, nos voix s'altèrent, nos fmnts rougissent, nos cœurs se gonflent; nous les regardions passer à peine, nos yeux les suivent long-temps; nous n'aimions que la richesse et l'éclat de leur vêtement, nous aimons leur beauté. Des rêves charmans passent dans notre sommeil; de blanches fées nous apparaissent qui font briller leurs baguettes d'or et nous entraînent dans des palais merveilleux; nous sommes au milieu de fêtes resplendissantes où passent des visions qu'on ne voit qu'en rêve. A certains momens du jour, nous aimons la solitude, les promenades dans les sentiers touff'us. Jusque-là nous chantions par instinct et par distraction , nos oreilles seules écoutaient la musique; alors nous chantons pour nous charmer, et l'harmonie passe en nos âmes. La gaieté qui rayonnait sur nos fronts semble descendue dans nos cœurs; nos mères nous trouvent soucieux et distraits. Les glaces ont un aimant
HISTOIRE PANTHEISTE. Aï
qui nous attire : souvent les heures du matin s'écoulent pendant que nous nous mirons complaisamment; nous donnons de réclat à nos cheveux, nous animons nos regards, mais déjà les insomnies et les songes ardens ont fané les roses de nos joues.
L'amour terrestre est en lutte ouverte avec notre ame. Il dirige nos yeux vers les femmes, quand le vent ou le hasard lève le bas de leur robe, quand la coquetterie ou l'agitation soulève leur gorge. C'est lui qui offrit un soir à mon regard les attraits demi-nus d'une jeune servante du château. Accoudé sur la pierre de ma fenêtre, j'élevais mes pensées vers les étoiles d'or, lorsqu'en face de moi une lumière soudaine éclaira la mansarde où couchait cette fille. Elle se décoiffa d'abord et laissa pendre sa longue chevelure; plein de mon chaste amour pour Marie, je détournai la vue de ce tableau , mais ma têle relevée vers les étoiles retomba bientôt. La jeune servante avait dégrafé son corsage, sa jupe glissait sur ses pieds. Elle était dans le plus joli déshabillé du monde : cheveux épars, gorgette flottante, épaules au vent, rien n'y manquait. Avant de se coucher, elle se mit à se peigner avec assez bonne grâce. Elle y prit plaisir et moi aussi : elle n'en finissait pas. Peut-être savait-elle que je la regardais; je crois plutôt qu'elle se mirait dans une petite glace suspendue audessus de son lit. Quand elle fut lasse d'éparpiller et de réunir vingt fois ses cheveux, elle se mit à les tresser, n'ayant garde d'aller plus vite, afin d'être vue plus long-temps ou de se voir plus long-temps. Enfin elle leva un pied sur le lit; j'espérais voir de quelle façon se couchait et s'endormait une fille, mais la pudeur qui passait par là souffla sur la lumière et réteignit. J'avoue que je restai plus d'une heure sans revoir les étoiles d'or où j'avais laissé la pensée de Marie.
Mais me voilà bien loin de la poétique fontaine du Boisaiix-Grives; j'ai divagué comme un moraliste; ce n'était pas la peine en vérité de laisser Charlotte aussi long-temps dans
mes bras, car la vertu de Charlotte et Tamour céleste triomphèrent encore; celle fois, ce ne fut plus grâce au chat angora, mais à Mercure. Un aboiement plaintif retentit jusqu'à nous. Mercure! m'écriai -je. Charlotte sentit bien que Tobslacle maudit intervenait encore; pour sauver les apparences d'uae défaite, elle se jeta toute palpitante hors de mes bras. Je sentis bien que j'étais un sot, et, pour étourdir mon dépit, je me mis à bondir surTherbe pendant qu'elle rassemblait ses cheveux éparpillés. Mercure, ennuyé dans sa prison, était parvenu à rompre sa chaîne; il avait suivi ma route, il arrivait tout joyeux jusqu'à moi. Charlotte lui fit quelques caresses, reprit bravement sa faucille et s'éloigna un peu. Moi-même, tout en jouant avec mon chien, je m'éloignai de la fontaine. Près d'arriver sous l'orme aux rubans, j'entrevis dans le feuillage mon comédien de la veille. Capédédious! marmottait- il avec fureur, le diable se mêle de mes amours î me dérober ainsi les nobles signes d'amour que je confie à cet arbre! Satan, vous vous compromettez! Il regarda tous les rameaux pendansdu vieil orme; n'y voyant point son ruban, il saisit une des rosettes de ses bottes et l'attacha à la branche infidèle. Attise Ion feu, Lucifer, dit-il d'un ton foudroyant; laisse là ce ruban adultère, ou je ne te fais plus de damnés.
Après cet ordre étrange, le fanfaron s'enfonça sous les figuiers. Voilà donc l'amant de Charlotte! pensai-je. Je trouvai plaisant de détacher encore une fois le signe amoureux; mais à peine avais-je tendu mon bras, que le galant revint au galoj) et me cria : Corbacque! faites vos prières; ah! ah! vous croyez que je délabre mes rosettes pour vos beaux yeux! faites vos prières!
Et, comme le fanfaron me regardait d'un air tragique, je me misa lui rire au nez; cela lui déplut beaucoup, il jeta la main sur la poignée de sa flamberge. Je vais la dérouiller dans vos entrailles, reprit-il en écumant. Je saisis mon éi)ée. Par la plume rougo de mon tVulie, me dit-il en me lendanl \i\
HISTOIRE PANTHEISTE. Mi
.muiQ, vouî> êtes un brave et je vous peniiels de loucliejlà; asseyons-nous, je vous conterai Taventure galante qui ni'advint en ce pays. Je suis étranger; le plus noble et le plus pur sang de Castille coule dans mes veines; je vins au monde au château de Brizailles, et, sans une trahison notoire, je serais aujourd'hui roi des Espagnes. Ces jouré derniers, comme je descendais cette colline, la plus jolie princesse du mond(î passa contre moi. Corbacque! un de mes regards tomba sur elle par mégarde : hélas! plaignez la princesse, car ce regard la perdit. N'ai-je point une puissance fatale? J'ai eu pilir d'elle, et je me suis condamné à brûler du môme feu qui la consume. C'est hier que je devais la revoir, mon ruban était là pour l'avertir; mais vous vous êtes amusé à renverser l'échafaudage de son bonheur. Capédédious ! la vertu vous doit mille actions de grâces.
J'interrompis Brizailles. Auprès de moi , lui dis-je, vous n'êtes rien; j'ai pour maîtresse une reine, et vous allez la voir à deux pas d'ici. Le grand duc ouvrit des yeux plus grands que son grand-duché, et passa avec moi dans le sentier. Quand nous arrivâmes sur le vert gazon arrosé par la fontaine, Charlotte, qui i*egardait tristement couler l'eau, recula toute confuse. Voilà ma reine! dis-je d'un air triomphant. Cest peut-être votre jolie princesse? Et, m'étant approché de Charlotte, je glissai mes bras sur ses épaules. Corbacque! s'écria le comédien, je crois que vous vous moquez de moi! — A merveille! — Au lieu de vous chauffer à mon feu, je vais vous envoyer brûler aux flammes d'enfer. J'embrassai Charlotte le mieux du monde, ce que voyant, le fan - Taron rengaina sa ferraille, et, en deux bonds, il disparut comme la veille. C'est un fou, dit Charlotte, c'est un baladin «rrantqui tire l'horoscope et lit dans nos planètes en véritable sorcier; il fait partie d'une bande nombreuse que nous vîmes iiu village ces jours derniei-s. Ce sont des gens très drôles; il^ f'imnlent, ils dansent, ils font mille choses prodigieuses ]M>ur
quelques sous. J'eus la faiblesse de me fier à ce.fou et de id demander mon horoscope. Toutes les femmes sont curieusâj et vous devinez l'histoire du ruban. Mais la nuit vient, il fad que je sois au village au retour des vaches. Adieu, monseï^ gneur !
Là-dessus Charlotte prit sa botte d'herbe et gravit rapidement la colline.
J'ai toujours aimé le dimanche. Dans ma jeunesse, ce journal me semblait plus beau que les autres; je le voyais couronné dâ roses et traînant une robe de fête. Le dimanche, je me sentais^ plus d'amour et de poésie dansl'ame; les champs avaient des couleurs plus vives, les fleurs étaient plus odorantes. J'écoutais plus pieusement l'appel des cloches et plus joyeusement la voix charraeresse des oiseaux. Quelques minutes avant la messe, j'allais souvent m'appuyer à Tangle d'une poterne chancelante, et je suivais du regard les fidèles à l'église où nous n'allions jamais. Le soir, si le temps était beau, je m'asseyais sur le bord du grand chemin, au-dessus d'une pelouse verdoyante où je voyais arriver les danseurs et les danseuses entrelacés, pareils, au loin, à des guirlandes de fleurs. Tous se précipitaient devant Testrade du musicien, la joie dans le cœur et dans les yeux. Je regardais avec envie leurs danses ou plutôt leurs ébats grotesques; je regardais en souriant l'œillade du galant, le trouble de l'amoureuse. J'appelais cela lire un roman. S'il pleuvait, j'allais trouver la trémoussante jeunesse du pays dans une vieille grange qui servait de salle de danse, et là, aux tristes lumières que jetaient deux lampes posées sur un van, mon œil suivait dans la foule certains pieds qui glissaient sur l'aire avec une grâce charmante. Le violon aigre et criard du musicien avait ix>urlant des accords bien doux pour moi; je
loiiaerais à cette heure bien des jours de ma vie pour entendre BS vieux airs dont ce violon était Técho; car c'est en pensant tlfarieque j'écoutais cette musique, et je me sentirais jeune, mr, amoureux conune autrefois! (Test aujourd'hui dimanche; èbien! aujourd'hui, ma prison sépulcrale est pleine de doues apparitions. C'est que les cloches de Notre-Dame, ce matin sonnant la messe, m'ont transporté à Boussères. J'ai vu p château et ses tourelles grises, la girouette grinçante du locher, la vieille poterne, les pieux paysans. Je sens que le oleil va bientôt se coucher dans les vapeurs roses de l'horion et je ne sais quel enivrant parfum il m'arrive de mon ttys : un parfum de jeunesse, un parfum de mes chastes moursl C'est que je vois le soleil couchant dans les montajnes de l'Agénois.
Un dimanche donc, et pendant les vêpres, j'allai à Pansy roir si on dansait aussi bien qu'à Boussères. Une bruyante jaieté courait dans le village; des fleurs fanées gisaient dans les rues, des bouquets de verdure se balançaient à la façade les plus belles maisons. C'était la fête; le soleil semblait plus ^ que de coutume; pas un seul nuage au ciel. Les cabarets s'empHssaient de buveurs et de chansons : parlez-moi de ces cbansons-là et de ces buveurs-là! Les filles impatientes se promenaient sur la pelouse en attendant la musique et surtout les danseurs. La jeunesse des villages d'alentour arrivait en foule. Bientôt le musicien parut, au beau milieu de la pelouse, triomphant, sur son tonneau, comme un roi sur son trône. Les danseurs les plus acharnés trinquèrent avec lui et commencèrent l'ivresse par le vin. Les ébats furent des plus joyeux. Je m'étais mis à l'ombre d'un hêtre et je rêvais aux plaisirs étranges que paraissaient goûter les danseurs, quand je vis, dans Tavenue du château, flotter la robe blanche de Marie et la robe noire de sa vieille cousine. Je dus pâlir singulièrement, puisque les gens qui m'entouraient me montrèrent
du doigt avec surprise. M"*® de Monlbrun conduisait Mari à la fête; toutes deux passèrent près de moi; M*"® de Moi^ brun ne me vit point, Marie me vit sans me regarder. Ceol qui étaient à Tombre du hêtre auraient pu s'étonner de sa pâleur. Moi, à son passage, j'étais tout chancelant. Je la perdii de vue dans la foule, et, quand je la retrouvai, long-temp« après, je devinai à ses yeux qu'elle avait pleuré. Un oragi s'était formé au sud-ouest; on dansait toujours sans inquié* tude, car les meilleurs astrologues de la fête avaient prédit que cet orage ne passerait pas à Pansy; ces, messieurs espé^ raient que le vent d'est le combattrait victorieusement; mais le vent d'est s'endormit au soleil couchant et les ouragans dœ midi s'éveillèrent avec un bruit effroyable. L'archet du musicien tomba de sa main au premier roulement du tonnerre; les marchands et baladins poussèrent des gémissemens et des plaintes funèbres; les danseuses, qui tremblaient pour leurs robes blanches, s'arrêtèrent au milieu d'un entrechat; seuls les danseurs parurent contens : pour eux l'orage était un accident heureux , ils prévoyaient un grand tumulte et tout ce qui s'ensuit. Les paysans de Pansy s'élancèrent vers leurs maisons, ceux des villages voisins prirent feulement la.fuite, ou se jetèrent dans les cabarets qui regorgeaient d'ivrognes. Mes yeux n'avaient point quitté Marie; dans le flux et le reflux, elle se trouva entraînée loin de sa cousine; soit pour la secourir, soit pour l'entraîner moi-même, je traversai le torrent et me précipitai vers elle; près de l'atteindre, je me sentis chanceler comme un soldat à sa première bataille; je la saisis poui*tant, je la saisis avec une tendresse fraternelle. Vous! me dit-elle en se débattant dans mes bras.
Je ne pus lui répondre, j'étais dans le délire, et je l'emportai je ne sais où, contre une meule de trèfle, au versant de la montagne. Je la déposai à demi morte sur l'herbe. Il pleuvait déjà, je me penchai au-dessus d'elle pour l'abriter. raon
lieu, je suis perdue! murmura-t-elle. El tendant ses bras lour me repousser : Vous êtes bien coupable, monsieur; nous ûe devions pas nous revoir, et nous voilà seuls ensemble.
J^étais violemment ému. Ah! Marie, vous m'aimiez; vous le m'aimez déjà plus! — Je vous aime toujours, mais d'un miour qui m'effraie. Je deviendrai folle, car il me semble Itt'un démon me possède; je m'épuise en vains efforts pour le plus penser à vous, je vous vois toujours; plaignez-moi et le me tourmentez pas davantage. Le prieur me dit sans cesse jue je mé ferme les portes du ciel : hélas! cela n'est que trop rrai; je me recommande soir et matin à la sainte vierge Marie, car je tremble soir et matin. Je vous en supplie, monsieur, ne nous revoyons jamais; nous ne devons pas marcher ensemble sur la terre. Mon étoile est mauvaise, laissez-moi; la vôtre est bonne peut-être, suivez-la. — Mon étoile, Marie, c^est vous, et vous me condamneriez à ne plus vous voir! Oh! je vous verrai toujours, je vous aimerai toujours.
Je croyais qu'elle allait encore combattre son cœur; c'était combattre le mien, mais ici elle fut entraînée malgré elle : Oui, toujours, n*est-ce pas? me dit-elle avec une candeur charmanle. Elle m'abandonna sa main. La pluie tombait sans relâche et menaçait de nous inonder; nous nous rapprochâmes le plus possible de la meule de trèfle, et nous nous regardâmes silencieusement aux rapides lueurs des éclairs.
Mais tout à coup Marie se leva et voulut s'enfuir; je la repris dans mes bras et je l'emportai jusqu'au château. Elle frappa d'une main agitée. Adieu! lui dis-je,on vient vous ouvrir. Le désir de lui baiser le front tourmentait mes lèvres, mais mon ame résista à cette séduction.
Vous le voyez, rien ne troublait la pureté de mon amour, ce vague écho de la musique des anges que j'entendais avec une joie si douce, cette claire fontaine qui coulait dans mon ame à l'ombre des oseraies, dont le chaste parfum n'enivrait pas mes sens.
Il me prit fantaisie de faire un voyage à la ville prochaine où, ra'étant mêlé le soir, dans une taverne, aux scènes bouffonnes que jouaient une troupe de buveurs, je me vis contraint de passer la nuit.
Vers neuf heures, comme Thôtesse allait me conduire i mon lit, je la priai d'attendre, à la vue d'un mendiant à moi; tié ivre qui venait de s'accouder sur une table où les pintes et les verres avaient laissé mille empreintes. Or, ce mendiant, c'était le poëte, le huguenot, le châtelain dépossédé auquel j'avais fait aumône de mon manteau; ses yeux rougeâtres roulaient dans leur orbite et ne voyaient rien. Il demanda avec instance du vin clairet de la côte; l'hôte crut faire une bonne œuvre en lui apportant un broc de piquette et en lui demandant le prix d'un broc de vin. La demande de l'hôte n'alla point à l'oreille du mendiant, qui se versa à boire, et qui s'écria en levant son verre d'une main tremblante : Ivresse, ma vagabonde ivresse, trinque avec le vieux poète Robert de Saint-Pierre. — Un poëte ! dirent les buveurs attardés; voilà une chose plaisante, qui va nous distraire un peu.
La table où le mendiant était isolé fut bientôt garnie de curieux; grâce à lui, le vin trompeur de la taverne coula à flots. J'éteignis ma lampe, et, m'asseyant solitairement au coin du feu , je laissai tomber mon regard sur le nouveau spectacle qui s'ouvrait. Le mendiant, ébloui par les quelques lumières déposées devant lui et par les ligures rayonnantes des buveurs, s'imagina que tous les poètes de France lui donnaient un splendide banquet; il demanda un religieux silence, il frappa trois fois sur la table et prévint l'assemblée d'un ton superbe qu'elle allait entendre ses stances à Philis, ses quatre immortelles stances qui devaient plonger l'univers
dans Tadmiration. Le bruit avait cessé, et les buveurs écoutèrent, en espérant que l'œuvre du poète ivre était obscène ou ridicule.