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LES BACCHANALES DU UDO

Je suis' arrivé un soir au Lido sans y songer. Mon gondolier avait donné un rendez-vous galant: il fallait que j'y allasse. Cétail le jour des Bacchanales. Tous les mois les Vénitiens saluent h nouvelle lune au Lido, par des danses grotesques, des tarentelles éelievelées, invraisemblables, impossibles, au son d'une mnsique en délire où le violon et le fifre luttent de sons aigus. On boit beaucoup, on crie beaucoup, on s'agitebeaucoup. Le bal de TC^ra, que dis-je ! la descente de la Courtille est moins folle et moins rugissante. Tout le peuple est là, qui secoue ses baillons et sa gaieté. Quand les filles sont tombées sans soufQe sur l'berbe arrosée de vin , les hommes dansât ensemble jusqu'à ce qu'ils tombent à leur tour. Il ne s'est pas encore trouvé de peintre pour consacrer ces Bacchanales par le caractère de l'art. charmants amoureux de Giorgione et d'Arioste, reconnaîtrez- vous le Lido à ce tableau que j'ose à peine esquisser, vous qui alliez rêver au bord des vagues bleues de celte île poétique !

Le Lido aujourd'hui n'est guère que la barrière

Monl-Paraasse de Venise. Seulemenl le ciel y est plus beau et la mer répand sa solennité autour tie ces bacchanales sans passion.

Les Vénitiens appellent cela des bacchanales comme ils appellent Tescalier du palais ducal l'escalier des Géants. les merveilleux amplificateurs ! Ils seraient dans l'Olympe au banquet des dieux qu'ils ne seraient pas plus olympiens.

Beaucoup de leurs palais sont d'humbles maisons bourgeoises de province. Leur escalier des Géants, un vrai géant ne le verrait pas en passant; leur pont des Soupirs n'a qu'une arche. Les Bacchanales du Lido sont des fêtes pastorales où on ne boit pas une goutte de vin. Si vous cherchez la maison du Titien, vous trouverez le mur d'un jardin dans un petit cul de sac appelé le détroit de GalUpoliî Pourtant il y a dans toutes ces ruines des hommes et des choses, je ne sais quoi de fastueux et de grandiose qui explique bien cette épitaphe d'un patricien de Venise, où il exprime le noble regret d'avoir été contraint d'échanger son titre contre celui de grand duc de Toscane *.

Il n'est pas jusqu'aux Facchini qui ne parlent de leur origine anté-diluvienne et de leurs travaux d'Hercule.

Les touristes vous ont mis en garde contre les

1 On tfait que les patriciens de Venise ne voulaient pas ge charger de titres — comme les ItelieK Véoitiennes ne voulaient pat se charger de dianiants.

Facchini. C'est un préjugé barbare que de médire des Facchini, en les peignant comme des ogres et des Barbe -Bleue. Le Facchino est un gai compagnon qui YÎt du soleil tant qu'il peut (on le met çà et là en prison pour ses vertus), qui rançonne de fort bonne grâce et qui donne du ragoût au Yoyage. Supprimez le Facchino , l'Italie n'a plus le même accent : le Facchino yous égaie, vous irrite, vous donne du montant. On a vu des philanthropes anglais et des progressistes français donner des coups de bâton aux Facchini, parce que ces pauvres diables les voulaient servir avec trop de zèle. Après tout, pourquoi tant de colère pour quelques biyjocci de plus* ou de moins ! Le Facchino a tout au plus les miettes de la table du voyageur en Italie. Quand on professe la philanthropie à Londres et le progrès à Paris, on doit honorer rhumanité qui souffre à Venise ou k Rome. C'est surtout dans les Ëtats du pape que j'ai rencontré le Facchino primitif. Comme j'arrivais à Ferrare devant le palais de madame Lucrèce, j'élernuai — sans doute d'admiration. — Un Facchino habillé en dandy se précipita à ma rencontre et me dit un Dieu vous bénisse de l'air le plus gracieux, après quoi, comme j'allais le saluer avec reconnaissance, il me tendit la main et nie demanda un paolo (onze sous). Il s'était incliné, il avait parlé, il fallait bien payer. Je payai de bonne grâce tout en lui demandant son tarif. Les Etats du pape sont peuplés d'honnêtes gens tout aussi occupés; il faudra bien du génie k

Pie IX pour mélamorphoser ses meodiants en hommes.

MoQ gondolier me conseilla d'aller, me diverlir un peu au spectacle des Bacchanales pendant qu'il irait dans l'ancien cimetière des Juifs, où il était galamment attendu. Je suivis une guirlande fanée de jeunes folles, qui couraient en dansant, appelant à elles une troupe de galants enluminés, qui tournaient en rond autour de trois ou quatre bouteilles d'osier, que chacun saisissait à son tour et portait à ses lèvres sans avoir le droit de s'arrêter. Les pauvres délaissées avaient beau appeler : les galants n'avaient plus de baisers que pour la bouteille. Cependant elles étaient belles par la jeunesse et la gaieté. Véronèse et Varolari auraient enivré leurs yeux aux tableaux rayonnants

Des chevelures ruisselantes, Des prunelles étincelantes

£t de beaux seins

Aux fiers dessins.

Quel luxe de vie et de volupté ! il ne leur manquait qu'une couronne de pampres. Elles étaient vêtues de quelques haillons prétentieux; elles portaient au cou et aux doigts des verroteries de Murano ; mais elles étaient surtout vêtues de leur jeunesse et parées de leurs folies.

Tout à coup, elles furent dispersées par un véritable ouragan, c'est-à-dire par un groupe de dan-

geiirs qui s'abattirent sur elles comme sur une proie toute fraîche. C'étaient les Romains sauvages se précipitant, comme aux jours du combat, sur la vertu effarée des Sabines.

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