‹ Romans: contes et voyagesChapitre 62 sur 67 · LA MAITRESSE DE LORD BYRON · texte numérisé non relu

LA MAITRESSE DE LORD BYRON

II y avait ce soir-lk , au Lido , dans un cercle de cabarets improvisés, deux à trois mille Vénitiens qui étaient venus pour être acteurs ou spectateurs aux Bacchanales.

C'était une peuplade très animée et très pittoresque. L*île était assiégée de barcarols du c6lé de Venise ; du côté de la pleine mer, le rivage était couvert de baigneurs. Je m'étais arrêté non loin de San-Miclieli, cette forteresse qui semble taillée en plein roc, devant une marchauded'buttres. Je voulais savoir pour la première fois si les huîtres de l'Adriatique ont la saveur des huîtres d'Osteude. Les huîtres étaient excellentes. La marchande exposait les débris d'une beauté grave, altière, expressive; elle avait conservé tout l'éclat de ses beaux yeux.

Gomme je mangeais mes hutlres, le comte de t^* que j'avais rencontré au palais Barbarigo, vint s'arrêter devant ttioi.

•^ Est-ce qu'elle vous a dit son histoire? me demanda-l-il.

— SoQ histoire ! La destinée s*esl donc amusée avec une marchande d'hutlres ?

— Elle a élé pendant six semaines la maîtresse du plus grand poëte du monde.

— La maîtresse de Byron !

Elle avait entendu ce nom magique.

— Lord Byron, dit-elle avec un sourire mélancolique et une voix dolente.

— Voyons, lui dit le comte de F***, raconteznous cela en deux mots. Nous mangerons des huîtres tant que durera votre récit.

Elle se fit un peu prier.

— C'est de la folie, murmura-t-elle en levant les yeux au ciel comme pour y lire ce beau roman de sa vie depuis longtemps oublié.

a C'était ici, il y a longtemps; j'étais k danser comme celles qui dansent là-bas ; il se promenait sur le rivage ; il vint, avec cette belle et noble bête dont j'ai tant baisé le cou, jusqu'au milieu des Bacchanales. J'étais la plus folle, il me trouva la plus jolie.

a — Donnez-moi cette belle fille, dît- il k celui qui dansait avec moi, donnez-la moi, vous verrez comme je vais la faire valser k cheval.

a Mon danseur me saisit et me jeta dans les bras du cavalier, qui me pressa sur son cœur et éperonna son cheval. Ah! quelle danse désordonnée ! J'avais si peur de tomber, que je n'avais pas peur pour ma vertu. Je me blottissais sur mon cavalier comme la biche sous la ramée pendant /orage.

VOYAGE A VEXISK. 89

« C'était la première fois que je me sentais k clie?al ; je me croyais sur une vague h Tlicure du flux. A chaque seconde, je tremblais de m*ahtmer dans la mer. Je vous le dis : un vrai conle de fées.

« Le soir était venu, la nuit -tombait sur nous, j'entendais les chants joyeux des Bacchanales h travers le galop du cheval et le mugissement des vagues. Je descendis de cheval pour entrer dans une gondole toute de velours et de soie. Ah ! quel voyage ! — Vous ne mangez plus, messieurs ? »

En eiTet, nous dévorions ce roman qu'elle nous racontait en dialecte vénilien, avec des images, pompeuses, comme si Byron parlait par sa bouche.

Elle continua ainsi :

« Nous abordâmes au palais Hocenigo. Je tremblais comme les feuilles; j'élais heureuse, effrayée, éperdue. Un palais, un grand seigneur, des laquais, qua^d ma mère m'attendait près du Riallo pour souper dans notre chenil; ma mère, une marchande de poissons ! Ces laquais ouvraient des yeux grands comme les arcades du palais ducal, .je n'osais passer devant eux; mais lui qui m'aimait encore, me soutint à son bras et me conduisit dans sa chambre.

» Dès qu'il eut fermé la porte, il me donna un cachemire turc et m'ordonna de jeter ma robe par la fenêtre ; il m'attendait pour souper, il ne voulait pas que ma pauvre robe fût du festin.

« J'étais fort en peine. J'avais un lambeau de mantille, que je laissai tomber à mes pie Is. Je

dégrafai ma ceinture tout en mVloignant dans Tombre des rideaux. J'élais décidée k ne pas idter plus loin ; mais il parut s*impatienler et je laissai tomber ma ceinture sur le tapis. <ir Hàtez-vous, me dit-il, je vous attends pour souper. » Jamais je n'en aurais Uni s'il ne m'eût aidée un peu. — Allonsy messieurs ! encore quelques huttres.

« Le lendemain, poursuivit la marchande, il m'averlit qu'une gondole m'attendait à la porte du palais pour me conduire chez ma mère. — Je ne veux pas m'en aller, lui dis-je. Il pria, il ordonna; je fus inébranlable. — Est-ce que j'oserai s jamais, lui disais-je, me montrer au soleil du hialto ? ma mère me battrait ; mais ce n'^esl pas ma mère que je crains, c'est le soleil. — Eh bien î me dit-il en m'embrassant, vous partirez ce soir quand le soleil sera couché. — Jamais ! m'écriai-je avec exaltation.

« Nous passâmes la journée gaiement et tristement. Que voulez-vous I il s'amusait et sVnnuyail avec moi. Je ne savais que Itii dire sinOQ que je l'aimais et voudrais mourir i[)our lui.

(( Le soir venu, il me prit doucement la main : Adieu, me dit-il en m'entralnanl, le soleil est couché ! adieu ! nous nous reverrons bientôt!

« Je ne savais plus résister, je me laissai conduire comme un enfant. Quand nous fûmes sur le péristyle, il me fil signe de descendïe dans sa gondole; le gondolier m'attendait vame en main. — Adieu ! dis-je d'un air décidé. Il voulait m'offrir la main, mais déjk je m'étais élancée dans le canal...

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