‹ Romans: contes et voyagesChapitre 8 sur 67 · HÉLÈNE · texte numérisé non relu

HÉLÈNE

Je me mis en route, comme un moine solitaire, le bon Dieu dans le oœur et le bâton à la main.

Je parcourus Tancienne province du Vermandois, voyageant comme un poëte, m'arrêtant d'heure en heure pour admirer les splendeurs de la nature, gravissant les verdoyantes collines pour voir le soleil couchant, me reposant à toutes les fontaines pour y rêver d'amour, enfin, le soir venu, m'endormant avec délices sur le grabat d'une mauvaise hôtellerie. On touchait à l'automne, les pommes tombaient sur les sentiers, les vignes rougies appelaient le vendangeur, les chiens de chasse réveillaient Técho des bois. Je côtoyais une petite rivière et je conlemplais, avec un charme infini, les paysages attristés qui se déployaient sous mes yeux. 11 y avait autour de moi tant de mélancolie et de sérénité, la rivière était si belle et si claire, le ciel était si doux et

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si pur, que j^eus le desseiu de pass«-r au moins un jour au prochain village, dans Tespoir d'y goûter euhn le bonheur facile des mœurs patriarcales. Or, au prochain village, j'allais franchir le seuil centenaire d'une auberge assez allécbante, gardée par un dogue endormi, quand des cris confus m'avertirent que tous les paysans du lieu s'étaient assemblés pour quelque fête ou quelque spectacle de baladin. J'atteignis la foule : hoiTible fête! affreux spectacle! on allait pendre une belle fille de vingt ans. La monstrueuse potence tendait son bras infatigaJ^le; déjà la victime agenouillée devant les juges écoutait la sentence de mort; elle était belle, elle était jeune, il fallait mourir. Le prévôt, qui avait des cheveux blancs, la regardait avec tristesse et compassion. Je fendis la foule et j'allai à lui. — Vous ne ferez pas grâce à cette pauvre fille? dis-je avec feu. — Elle est criminelle, répondit-il en secouant la tête et en soupirant. — Mais qu'a-t-elle donc fait? — Elle a tué son enfant.

Mes cheveux se dressèrent, la belle coupable s'enlaidit à mes yeux, naais ses sanglots me déchirèrent le cœur et j'oubliai presque son crime. Elle est si jeune! repris-je, ne la condamnez qu'au repentir; laissez faire la justice de Dieu, ne lâchez pas le loup sur l'agneau. Si le roi Louis XIII la voyait, il la sauverait!

Tous les spectateurs s'étaient tournés vers moi. Peut-on avoir pitié d'une infanticide? dit une vieille édentée, dont les yeux rouges confessaient une mauvaise vie. Hélène sera pendue, car elle s'est moquée des commandemens de Dieu; elle a oublié les saintes paroles de l'Écriture. Elle a eu un amant, elle est devenue mère. La mauvaise mère! la marâtre! elle a étouffé son enfant. Pendant que cette vieille vipère se vengeait ^ainsi, je regardais la pauvre Hélène. Elle était si pâle et si défaillante, que je crus la voir trépasser. Un prêtre s'approcha d'elle, et, suivant la coutume du pays, il lui demanda en face de la mort, en face du ciel, la confession de

son crime. — Confessez-moi votre crime, ma pauvre fille; la ' •miséricorde du Seigneur est grande, espérez en lui. — J^espèreen Dieu, répondit Hélène d'une voix pleine de larmes. Et, après un douloureux silence, elle murmura en levant les yeux au ciel : Je suis coupable. Dieu sait comment, et il me pardonnera.

Elle jeta à la dérobée un regard amer sur une maison de l'elle apparence dont la porte était fermée. Hélas! murmura-t-elle, ses marguerites sont belles encore... Un des juges imagina que ce regard amer d'Hélène révélait un complice. Hélène, lui dit-il d'une voix sonore, j'ai deviné : votre amant c'est Henri. Vous regardez s'il n'assiste pas à votre supplice. Tous les paysans levèrent les yeux vers une petite fenêtre déserte où s'encadrait souvent le fils du notaire, au-dessus d'une belle touffe de marguerites sauvages. La pauvre Hélène, ne sachant que répondre, pria le valet de la haute justice d'en finir avec elle; cet homme saisit la corde et voulut saisir la condamnée; mais je m'élançai vers lui et je le renversai à mes pieds. Elle ne mourra pas, dis-je en faisant briller au soleil la lame de mon épée. Le prévôt, le prêtre et les juges "furent pétrifiés, les uns de surprise, les autres d'effroi. Hélène me regarda d'un œil égaré. Je ne mourrai pas, dit-elle, je ne mourrai pas, ô mon Dieu! ô ma mère! ô mon enfant !

Elle tomba évanouie dans mes bras. Une grande agitation souleva la foule; les plus mutins levèrent la tête, j'entendis un grondement sourd et je prévis un éclat. — Fuyez vite, me dit à l'oreille le prêtre; fuyez vite, ne soufflez pas la tempête. — Je braverai la tempête, dis-je avec fierté. Le prévôt réfléchissait, les juges se . regardaient en pâlissant, les paysans faisaient toutes sortes de menaces. Enfin le prévôt ordonna à ses archers de m'entrainer. Les archers s'avancèrent vers moi, mais s'arrêtèrent bientôt au bout de mon épée.

Cependant j'allais succomber, la pauvre Hélène allait mourir, quand un carrosse doré, traîné par quatre chevaux

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l)lancs, traversa lentement le lieu du supplice. Le duc de^ Montmorency ! le duc de Montmorency ! vive le duc de Montmorency! crièrent les paysans. Une pluie de deniers tomba sur èiix, je me croyais délivré des mutins, quand tout à coup je me sentis terrasser avec Hélène.

Le ciel m'envoya une force surhumaine; je me relevai triomphant et je fis reculer les plus superbes. Hélène gisait sur le sol; je la repris dans mes bras. J'allais prier le duc de Montmorency de la sauver, quand je le vis descendre de son carrosse et me tendre la main; je lui offris la main d'Hélène. . — Ayez pitié d'elle, duc de Montmorency, dis-je d'une voix émue. — Ce que vous avez fait là est admirable, gentilhomme. — Ne pensez qu'à Hélène; on veut qu'elle meure pour un forfait qu'elle n'a pas commis. Le duc de Montmorency appela le prévôt. — Je n'ai point droit de haute justice en ce pays, lui dit-il; j'emmène pourtant cette fille à Chantilly, car j'aurai sa grâce du roi. Le prévôt s'inclina. — Je cède tous mes pouvoirs à monseigneur; mais, si Hélène n'est point pendue, les paysans se révolteront.

Le duc de Montmorency fit tomber une seconde pluie de deniers et rentra dans son carrosse avec Hélène; puis, me' tendantencorela main : —Votre nom? me demanda-il. — Mes œuvres vous rapprendront, répondis-je orgueilleusement. Je disparus dans la foule; j'entendis bientôt hennir les chevaux quireprenaient leur course aux cris de : Vive le duc de Montmorency !

Le prêtre et le prévôt vinrent à moi : — Vous êtes brave, dit le prévôt; mais celle fille était coupable. — Vous avez noblement agi, dit le prêtre; mais il faut une punition à la fille qui devient mère, à. la mère qui tue son enfant, et, depuis cet , hiver, voilà déjà quatre crimes pareils en ce pays. La débauche est ici, pensai-je. Et je m'enfuis aussitôt.

A la tombée de la nuit, j'arrivai devant une centaine de vieilles maisons ceintes d'une épaisse muraille garnie de

tours el de tourelles; il y avait dans ces misérables retraites, si bien défendues, quelque chose d'antique et de sauvage qui me frappa; j'errais alentour, quand je vis sous le buisson d'un sentier un mendiant étendu qui se plaignait comme un mourant; j'allai pour le secourir, et je reconnus avec étonnement le vieux Robert de Saint-Pierre. — C'est vous, mon vieil ami ? lui dis-je en le soulevant. Il ouvrit un œil éteint. — J'ai faim, j'ai froid, murmura-t-il. J'avais du vin d'Espagne dans une gourde, je lui en versai quelques gouttes sur les lèvres. —Du vin, du vin! dit-il en se ranimant; Dieu soit béni! Il m'arracha la gourde des mains et la vida d'un trait.— Je vous reconnais, poursuivit -il en me frappant sur l'épaule; est-ce Dieu ou Satan qui vous a conduit ici, dans mon beau pays de rile-de-France, dans ma vieille ville gauloise, près de mon château de Saint-Pierre, que nous voyons là-bas penché sur le front de la montagne?

La joie éclatait dans les yeux du mendiant; mais il passa à diverses reprises sa main sur son front et tomba soudain dans une sombre tristesse. — Hélas! reprit -il, c'est la mort qui m'a conduit ici, car j'ai pensé au cimetière de mon pays; j'ai dit adieu aux tavernes de vos provinces de Gascogne, je me suis mis en roule, j'ai traversé la France comme autrefois, et me voilà, depuis ce soir, vieux mendiant où j'étais jeune seigneur. Husson! que ne suis-je mort avec toi! — Quel est cet homme? demandai-je au vieux poète. — Husson ! vous êtes huguenot et vous ne connaissez pas un des célèbres élèves de Calvin , un des fermes soutiens du prince de Condé et de la liberté de conscience? Interrogez ces lieux, ils vous répondront, car ces lieux furent témoins de sa gloire et de ses malheurs. C'est le seul ami que j'eus en ce monde, et en vous racontant ma vie vous saurez son histoire. Le château de Saint-Pierre fut élevé, par ma famille, sur les ruines d'une église fondée par Louis d'Outre-Mer; nous naquîmes là, Husson et moi; nous nous liâmes dès l'enfance. Hus-

son étail orphelin, le voyage fut sa famille; le hasard Tallira en Allemagne, il vit Calvin, il suivit son école, il se passionna pour ses doctrines de réforme, et revint en France sous les drapeaux du prince de Condé; pendant plusieurs années, il combattit; mais, après d'éclatans triomphes, il eut des revers aocablans, et, pour se soustraire au massacre de la Saint-Barthélémy, il accourut en cette ville cherchant un refuge; ses compatriotes étaient presque tous catholiques; poussés par leurs prêtres, ils le chassèrent ignominieusement. Husson , désespéré, pensa à son ami d'enfance; il gravit la montagne et frappa au château de Saint-Pierre, qui lui i\]t ouvert comme nx)n cœur. Ma jeunesse dormait nonchalamment sur un lit de roses; à la vue de Husson, ma jeunesse s'éveilla; il avait vu le monde, il avait bouleversé la France, j'avais soupiré des stances à Bacchus et à TAmour en buvant le vin de la côte et en lutinant les tilles du pays; je rassemblai toute mon énergie et je repoussai la mollesse qui m'énervait. J'embrassai mon ami; je pris une part de ses haines et de ses amitiés : le lendemain, nous prêchions le calvinisme dans le château de Saint-Pierre. Les jeunes gens exaltés, les mécontens, les paresseux, furent nos premiers auditeurs; ils devinrent nos écoliers, nos frères et nos défenseurs. En quelques mois plus de trois cents braves offrirent de nous servir et de nous suivre partout. Husson, dévoré d'ambition et de vengeance, pilla les armes des archers et chercha à s'emparer de cette ville. Ce dessein fut accueilli par nos élèves avec des cris de joie. Nous nous rassemblâmes; une nuit nous descendîmes à la porte du sud, et, après un combat de quelques heures, les gardes nouslaislèrent maîtres du champ de bataille. Husson me nomma gouverneur, il demeura commandant de nos braves. Cette ville était une retraite inabordable pour nos ennemis; ses hautes murailles, les marais qui l'entourent, avaient toujours découragé les assiégeans; nous espérions attendre là en paix un temps plus favorable aux huguenots; mais, au bruit de notre

victoire, loule la province se leva en masse; les soldats, les paysans, les archers vinrent nous assiéger; le prince de Coudé nous envoya des secours, et nous soutînmes le siège vigoureusement. Après deux mois passés d'une résistance inouie, nous fûmes perdus par des lâches qui s'étaient glissés parmi nous; ils mirent le feu à tous les coins de la ville et Husson mourut au milieu des flammes, Tépée à la main. Avec Husson notre gloire s'éteignit; hormis quelques braves et moi, tous les huguenots furent massacrés. Je courus au château de Saint- Pierre, que. douze de nos amis gardaient; mais, comme la ville, le château fut incendié et je n'eus de salut que dans la fuite. Depuis cette nuit fatale, j'ai mené une vie errante; j'ai rappelé la nonchalance et la paresse, je me suis follement jeté dans la débauche du vin. Ah! Dieu vous garde de cette débauche hideuse, de cette débauche abrutissante, de cette débauche qui corrompt l'ame et qui dessèche le corps! elle grandit sans cesse, elle étend ses ravages, elle nous maîtrise; nous luttons vainement contre sa puissance, elle nous brûle toujours; nous ne pouvons éteindre son feu; c'est un cancer qui ronge tout ce qu'il y a de grand et de sublime en nous. J'étais poète, moi, elle a étouffé ma poésie; ma pensée avait des ailes d'aigle pour s'élever aux cieux, la débauche a coupé ces ailes; mon imagination était un ravissant tableau semé de paradis et d'oasis, la débauche a marché sur ce tableau où je ne vois plus que la sale empreinte de ses pieds. paresse! o débauche! que n'ai-je secoué vos chaînes perfides! mes cheveux auraient blanchi moins vite et je ne serais pas mort comme je vais mourir. Ma vie s'est levée belle et fleurie, comme l'aube de mai; demain, peut-être, elle se couchera dans la boue.

L'enthousiasme et l'ivresse du poète s'éteignirent tout d'un coup, car il avait épuisé son dernier souffle. Après un silence de quelques minutes, il me dit d'une voix plus lente : Je vais paourir. Je le regardai d'un air effaré et je me sentis

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frissonner. Oui , je vais mourir, reprit-il ; Dieu ne me permet pas d'arriver jusque sur la montagne de Saint-Pierre; je voulais mourir à la porte du château où je suis né. Ce n'était guère la peine de traverser la France pour ne pas atteindre au but; mais c'est toujours ainsi.

Le mendiant, qui serrait ma gourde d'une main convulsive, la porta à sa bouche et en aspira les dernièi^s gouttes; il se ranima tout à coup, se leva brusquement, étendit les bras et s'écria : Je suis le roi du monde !

Il retomba mort. Au moins le buveur meurt dans l'ivresse, dis-je; qui sait comment mourra le voluptueux !

La lune se levait sur un ciel resplendissant d'étoiles; je gravis la montagne de Saint-Pierre, et j'allai frapper au château dans le dessein d'y faire enterrer celui qui voulait y mourir. Un valet vint m'ouvrir, je le priai de me conduire vers son maître; il me dit que son maître, le marquis de Saint-Pierre, se baignait au fond du parc. Je traversai la cour, et, après avoir long- temps attendu sur un banc de pierre, j'entrai dans le parc et je suivis une grande allée de tilleuls en fleurs; j'arrivai bientôt devant un étang parsemé d'une multitude d'îles boisées, qui se dessinaient sur la face argentée des eaux. J'étais plongé dans je ne sais quelle douce rêverie, lorsqu'un bruit semblable à un battement d'ailes m'avertit que le marquis se baignait là; j'allais m'éloigner de quelques pas, mais une ravissante voix de femme me retint sur le bord de l'étang. Attends-moi, disait cette voix trop douce, mes pieds s'enchaînent dans les grandes herbes. J'aurais cru que ces paroles m'étaient adressées, si on n'eût répondu : Je t'attends dans l'île.

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Dans la crainte d'être vu, je me jetai contre le tix>nc du dernier tilleul de Failée. ttCestgalant, Dieu merci! reprit la femme. — Approche, approche encore! Je te tends la main. Que tu es belle ainsi! Assieds-toi là et laisse-moi boire Teau qui coule de tes épaules, laisse-moi sécher ta chevelure sous mes baisers. >' Jamais je ne me sentis plus jaloux. Les deux amans firent le tour de File pour trouver une descente aisée; en face de moi, Thomme se jeta à la nage; la femme, à demi cachée par les liserons pendans, se laissa glisser lentement dans Teau frémissante qui la suivit avec amour. L'amant, qui avait plongé, reparut en formant des vagues; voyant s'enfuir la baigneuse, il courut à elle. Je croyais voir Neptune ou Amphitrite sortant des flots. Hélas ! j'avais reconnu Dafné.

Je m'approchai du bord de l'étang; à ma vue, la baigneuse se cacha dans Teau. Dafné! m'écriai- je. —Théophile! dit-elle en s'élançant vers moi. Son amant la retint. Vous oubliez que vous n'avez pas de gants, ma chère. Il l'appuya dans Tétang. —Un sot vous chercherait querelle, gentilhomme, mais, puisque vous êtes un ami de madame, le marquis de Saint- Pierre vous tend la main. — Cet accueil, lui dis-je, est d'un brave et loyal châtelain. — Par Dieu! l'aventure est plaisante. Gomment ! nous nous sommes chauffés au même feu , nous avons adoré la même belle, le diable qui me possède vous a possédé! Voilà qui est drôle et bouffon; le sieur Hardy ferait cinquante comédies sur notre rencontre; nous boirons ce soir au triomphe des poètes et des amans, car vous souperez avec nous. — Venez donc me chercher avec la barque, cria Dafné qui riait comme une folle. — Gentilhomme, dit le marquis de Saint-Pierre, je vous charge de ce soin trop doux; moi , je cours à mon haut-de-chausses et à mon pourpoint.

La barque était retenue par une corde attachée à une racine d'arbre; je dénouai la corde, je sautai dans la barque et je me mis à ramer de toutes mes forces vers Dafné. Elle descendit près de moi d'un air rêveur et me dit avec contrainte : Il y a

ïmï loDg-temps que je ne vous ai vu , monsieiu:. — Il y a bien long-temps que je ne vous ai vue, madame! — Vous faites toujours des vers, monsieur? — Vous faites toujours rameur, madame? — Avez- vous revu Marie? — Hélas! dis-je en soupirant, que ne Tai-je revue ! Dafné pencha la tète. — Mais TOUS, ingrate, je ne vous demande pas qui vous avez vu. Dafné fit une moue charmante.

Nous abordâmes bientôt; je lui tendis la main, nous nous égratignâmes de grand cœur en nous caressant du regard. Le marquis de Saint-Pierre revint alors. — Allons souper ! dit-il d'un air joyeux. — Allons souper! répéta Dafné. -- Gentilhomme, me dit le marquis de Saint-Pierre, ofli*ez donc votre bras à Dafné. J'offris mon bras à l'inconstante fille; elle s'empressa d'y glisser la main. Nous fîmes quelques pas vers le cbàteau. — Vous êtes du pays, gentilhomme, reprit le marquis de Sainl-Pierre, qui s'amusait à effeuiller les branches tombantes des tilleuls. — Je suis de la province d'Agénois. J'aj^uyai, sans y penser, la main de Dafné contre mon cœur; elle ne s'en offensa point.

Nous entrâmes au château qui étalait un luxe inoui; les murailles de la grande salle étaient tendues de tapisseries à ramages; les dalles étaient de marbre veiné; la dorure des meubles éclatait aux reflets d'un lustre à mille étoiles. On nous servit à souper. Le faste qui m'entourait me fit penser au pauvre Robert de Saint-Pierre et je ne pus manger. — Eh bien! gentilhomme, me dit mon hôte, est-ce l'amour qui vous ferme Testomac?— Ce n'est pas Tamour, c'est un triste souvenir; on vous a peut-être parlé de Robert de Saint-Pierre? Je l'ai vu mourir ce soir. — Mon père! mort ce soir? s'écria le marquis. —Robert de Saint-Pierre est votre père? Le marquis voulut se reprendre, mais il sentit qu'il était trop tard. — Oui, mon père, dit-il, à moins que je n'en aie un autre; ne vous a-t-on pas déjà dit à la petite ville, où l'on ne m^aime pas, que j'avais les yeux de Robert de Saint-Pierre et le nez de

son ami Husson ? Ne vous a-t-on pas déjà dit que ma mère n'était qu'une pauvre paysanne qui les servait? Moi, je vous avoue cela sans honte. Mais parlez-moi de Robert de Saint- Pierre : vous Tavez vu mourir?

Je racontai tout au marquis, il trouva plus commode de penser que décidément celui dont il portait le nom n'était pas son père. — Oui, oui, dit-il, je le sens, Husson fut mon père, mais Robert de Saint-Pierre fut le seul ami de Husson et je lui dois les honneure de la sépulture; si vous voulez, gentilhomme, nous irons chercher son cadavre avec une litière? ~ Et vous me laisserez seule ? dit Dafné. — Avant une heure nous serons revenus. — La nuit est belle, le mort est à merveille au grand air, vous Tirez chercher demain. La raison de Dafné prévalut, mais dans la nuit un loup emporta la dépouille de Robert de Saint-Pierre. La tombe même manqua au pauvre poète.

Dafné, qui nous voyait tristes, essaya de nous égayer; elle remplit nos verres et se mit à chanter une ronde agénoise. Mes chers souvenirs glissèrent devant moi et je m'écriai : Marie! Marie! où êtes-vous?

La nuit s'avançait , le marquis de Saint-Pierre s'endormit à table. La belle lune! dit Dafné; si nous allions dans le parc? Nous descendîmes les marches du perron et nousmar^ châmes en silence vers une allée de tilleuls. Dafné attacha ses lèvres à ma bouche. — Dafné, Dafné, ayez pitié de moi! Ce baiser ranima mes désirs attiédis; j'étreignis l'inconstante dans mes bras. — Le bonheur n'est qu'avec toi, me dit-elle. Sa tête retomba sur ma poitrine. — Le bonheur n'est qu'avec toi, car tu es mon premier amour, tu es le seul que j'aie aimé; les autres sont des esclaves qui servent mes plaisirs; ce mar^ quis de Saint-Pierre me devient insupportable et je m'ennuie comme une recluse.

Nous suivions l'allée de tilleuls quand nous arrivâmes devant l'étang, je sautai dans la barque avec Dafné; le cours du

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ruisseau qui passait là nous entraîna bientôt; Dafné s'appuya sur mes genoux et leva vers moi ses beaux yeux baignés d'amour; la barque glissait sur les eaux avec une molle lenteur, les zéphyrs versaient autour de nous l'arôme des mille fleurs du jardin, les ramiers roucoulaient dans les îles, rétais joyeux et triste, je voyais d'un même regard Dafné à mes pieds, Dafné aux pieds de ses autres amans; j'étais amoureux, j'étais jaloux. — Tu penses à Marie? me dit Dafné. — Tu as eu déjà une foule d'amans ? — Quatre seulement. — Seulement! — Oui, Théophile de Viau, Fargueil, le comte de Saint-Luc et le marquis de Saint-Pierre; un poëte, un pédant, un savant et un philosophe; tu le vois, je suis tombée de mal en pis. Dafné souriait avec moquerie. — Et comment donc astu passé du savant au philosophe? — Est-ce que je sais? parce que le philosophe n'était pas le savant. — Et depuis quel temps? — Depuis un soir de cet hiver, où le philosophe prouva au savant que la philosophie et la science repoussaient l'amour; le philosophe oublia sa sentence à mes genoux et le savant devint sage malgré lui.

Je lui dis qu'elle était charmante. — Oui, mais je m'ennuie. — Tu règnes en ce château comme une reine. — J'aimerais mieux être reine d'un cœur. — Le marquis est un ht)mme charmant, il jette l'argent par la fenêtre. -- Oui, mais moi je jette mon cœur et je me trouve toujours mal payée. Le marquis est un homme d'esprit; mais ses yeux sont toujours noirs. Et puis il s'endort... à table.

La barque s'était arrêtée à l'autre bord; Dafné se jeta sur l'herbe, comme une folle enfant, et, s'accrochant à mon bras, elle se leva et m'attira vers une petite sortie formée dans un herceau de chèvrefeuille. Elle regarda le château et la campagne; elle me dit d'une voix suppliante : Théophile, je m'ennuie; allons-nous-en! — Mais où aller? — Ailleurs! Je détournai les rameaux, nous franchîmes une haie de groseillers épineux et nous prîmes h clé des champs.

Nous nous arrêtâmes dans Tescarpeaient de la montague sous le morne regard de la lune. — Vous êtes bien pâle, Dafné. — Vous êtes plus pâle que moi, Théophile. — Dafné, nous sommes perdus; Tamour est un vampire. Dafné ! Dafné! ne nous relèverons-nous donc pas vers les pures réglons où Tamour humain se confond dans Tamour des anges? — Mais, me dit Dafné, ne suis-je pas un ange. Fange du mal?

A peine de retour à Paris, nous nous replongeâmes dans le doux nonchaloir de la volupté. Quand les gelées d'hiver vinrent blanchir mes fenêtres, nous passâmes de longues soirées, doucement appuyés Tun sur l'autre, à la vue des flammes qui pétillaient dans Tâtreetqui formaient notre horizon. Que de rêves charmans, que de folles pensées, que d'amoureux embrassemens ces flammes ont éclairés ! Le temps passait vite, je le voyais fuir avec regret, car ce n'était qu'aux fantaisies du cœur que je sacrifiais ma jeunesse. Dafné, plus insouciante, voyait pourtant aussi le vol mpide du temps, car eUe avait peur d'être atteinte d'un mauvais coup d'aile.

Une ancienne religieuse de Sainte-Thérèse, que Dafné rencontra à Notre-Dame, lui apprit que sa pauvre sœur s'était pour jamais ensevelie sous le voile. Déjà , à force de prier et de pleurer, elle devenait pâle comme la mort. Le cœur s'éteignait sous le cilice, ce cœur que j'avais allumé! L'ame était toute pleine du Seigneur, cette ame qu'une fois, une seule fois, mes lèvres profanes avaient surprise sur sa bouche. Je ne saurais dire la douleur qui me vint à cette nouvelle. Jusquelà j'espérais revoir Marie en retournant à Pansy; j'espérais regretter avec elle, comme avec un ami fidèle, les pures aurores de la vie, les jours enchantés des vingt ans. Plus

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d'espérance, c'était fini; morte à jamais au monde, à moimême! Ce qui me désolait surtout, c'était de savoir qu'elle plenraitau fond de sa tombe. mon Dieu ! m'écriais-je souvent avec ferveur, envoyez-lui vos anges pour essuyer ses larmes!

Dans les premiers temps, le marquis de Vertamond avait tenté de sauver Dafné du péché; mais le bon Dieu lui-même eût échoué. Gomment arracher à l'amour une femme si belle et de si bon cœur? Craignant l'éclat, M. de Vertamond s'était résigné après plusieurs voyages à Paris, où il n'avait pu la rencontrer. Il lui avait écrit sans la loucher; le prieur luimênae avait écrit à Dafné des lettres éditiantes, dont elle avait fait des papillotes.

Un matiû , j'ouvris ma croisée pour regarder le ciel; la neige tombait depuis quelques heures et Couvrait déjà les toils; je ressentis une grande douleur, je courus vers Dafné qui dormait encore. mon Dieu! m'écriai-je, nous perdons à chaque instant une parcelle de nous-mêmes; nous mourons tous les jours.

La neige qui rayait > ciel m'avait fait ressouvenir de ce poétique hiver où je buvais aux pures fontaines de la vie; j'avais vu ces deux vallées voisines que borne notre montagne; j'avais vu, dans la maison du garde-chasse, Charlotte filant près du chat angora et de l'épagneul; j'avais vu le convoi d'Isaure, les yeux bleus de Marie, et j'étais effrayé de me sentir si loin déjà! J'avais perdu sans retour ces virginales illusions d'un cœur tout ignorant encore, j'avais oubhé ces premiers battemens d'ailes de l'ame quand elle s'élance comme une blanche colombe dans la splendeur du ciel. Que de sources dans la vie ne coulaient plus pour moi !

Dafné s'éveilla, et, me regardant d'un œil à demi clos : Tu souffres? me dit-elle. — Dafné! la mort ne nous tend pas les bras, elle nous poursuit depuis le berceau jusqu'à la tombe. Dafné se mit à rire. Riez, enfant que vous êtes ! puis-

siez-vous rire long-temps! — Tu as donc entendu cette nuit le cri d'une chouette? tu as donc vu ce matin le vol d'un corbeau? — J'ai entendu la voix du remords; j'ai vu ma jeunesse dans un linceul.

Dafné bâilla à plusieurs reprises de la plus jolie façon du monde; après quoi elle me dit d'un air rêveur : Fargueil était plus amusant. Je contins ma fureur, et, dès que Dafné eut mis sa ix)be, j'allai ouvrir la porte et je la conduisis silencieusement sur le seuil.

Je croyais qu'elle resterait; elle partit. Elle partit sans regi'ets, plus légère qu'un oiseau.

Ce fut vers ce beau temps que je donnai au public mes premières élégies. Tous les beaux esprits, Balzac surtout, applaudirent à ma muse. Mais ma muse, c'était Dafné; peut-être était-ce Marie. L'amour seul m'avait fait cueilleur de rimes. Je me rappelle qu'un jour ces stances me furent inspirées comme par enchantement devant le lit de ma folle maîtresse :

Quand tu me vois baiser tes bras Que tu poses uus sur tes draps.

Bien plus blancs que le linge même; Quand tu sens ma brûlante main Se promener dessus ton sein.

Tu sens bien, Dafné, que je Vaime,

Comme un dévot devers les deux, Mes yeux tournés devers tes yeux, A genoux auprès de ta couche.

Pressé de mille ardens désirs.

Je laisse, sans ouvrir ma bouche.

Avec toi dormir mes plaisirs.

La rose en rendant son odeur.

Le sokil donnant son ardeur, Diane et le char qui la traîne, Une ruù'ade dedans Veau,

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Et les grâces datis un tableaUf Font pliAS de bimt que ton haleine.

Là je soupire aufyrès de toi.

Et considérant comme quoi T<m front si doucement repose.

Je m'écrie : ciel, peuQD-tu bien Tirer d'une si belle chose Un si cruel mal que le mien !

k veillais une nuit, et, les yeux attachés sur mon labeur, je me laissais aller indolemment au cours de ces rêveries vagabondes qui nous arrivent à notre insu et que la moindre chose fait évanouir: une femme se trouva tout d'un coup devant moi, je levai la tête avec surprise. Hélène ! m'écriai-je. — Oui , monsieur, Hélène, votre servante dévouée, Hélène qui vous doit la vie. — Louis XIH vous a fait grâce? — Le roi m'a fait grâce; mais je suis condamnée au bannissement. Monseigneur de Montmorency a appris à Louis XUI votre belle action, et Louis XHI vous a nommé gentilhomme de sa chambre. — Mais le roi ignorait mon nom. Hélène me présenta un parchemin. Le roi ignore toujours votre nom, qu'il vous faut inscrire sur ce parchemin. — Mais comment m'avez-vous trouvé ?— Je vous ai cherché, mon bon ange m'a conduite ici; maintenant je vais retourner à Chantilly; vous me direz votre nom, afin que je le puisse répéter au duc do Montmorency, qui a le vif désir de vous revoir.

Je fis asseoir Hélène au foyer, et , pendant qu'elle chauffait ses mains bleuies par le froid, je la regardai à la dérobée. Ses cheveux bruns relevés découvraient un de ces fronts castes qu'on ne voit guère chez les paysannes de son pays; ses traits fièrement sculptés, sa pâleur éternelle, ses yeux pleins d'éclat donnaient à sa figure un caractère énergique qui me plut beaucoup, mais qui me fit peur, quand je vins à îenser au crime dont on accusait Hélène.

Je lui pris les mains, el je lui dis, en la fixant: - Hélène, accordez-moi votre confiance; racontez-moi vos amours et dites-moi toute la vérité. Hélène baissa tristement la tête. — Mes amours, hélas! pourquoi me demander ma houte et mon malheur? Je n'aurai jamais la force de vous dire tout, puisque ma bouche s'est feimée comme par un prodige à rinstant où j'allais me confesser au prêtre que vous avez vu à mon supplice; ne me demandez pasThistoire de mes amours, qui m'ont éveillée dans des bruyères fleuries et qui m^ont conduite devant une potence. Hélène laissa échapper un cri de douleur.— Hélène, racontez-moi vos amours et dites-moi toute la vérité.

La pauvre fille ne résista plus; elle retourna dans sa première jeunesse, elle recueillit ses souvenirs et commença ainsi :

« On m'a dit que mon père était un grand seigneur. En effet, je me suis toujours sentie mal à Taise chez les paysans; cependant ma mère n'était qu'une des servantes du grand seigneur, qui la jeta à la porte la veille de ma naissance; ma pauvre mère accoucha dans la grange d'une métairie de deux enfans jumeaux, car j'ai un frère qui mendie sans doute à cette heure. J'ai grandi dans la misère; ma mère mourut jeune; mon frère, trop vite ennuyé de mes cris et de mes larmes, me délaissa et disparut à jamais du pays. Je demeurai seule à quinze ans, n'ayant qu'une bénédiction maternelle, n'ayant des mains que pour les tendre aux passans ou à la porte des riches.

tt Un jour qu'il faisait chaud, je m'étais couchée dans les bruyères et j'y sommeillais indécemment, quand deux chiens de chasse aboyèrent près de moi; je me levai presque effrayée et je vis le fils du tabellion qui s'approchait. Je lui tendis la main comme aux autres : il la baisa, lui ! et je ne sais ce qu'il advint alors. Le fils du tabelhon jeta mes haillons au feu et me fit présent d'une jupe rayée, d'une brassière bleue, d^un joli chaperon rouge. Et bientôt il jeta au feu ma jupe

rayée, ma brassière bleue, mon chaperon rouge et me i*e- Y^tit comme les dames du pays; les dames jalouses de ma beauté, j'étais alors plus jeune, les paysannes jalouses de ma belle robe, prièrent le ciel de m'envoyer ses malédictions; le hasard , sans doute, répondit à leurs vœux, et, comme ma pauvre mère, je devins mère avant d'être épouse. Après les douleurs de l'enfantement, le fils du tabellion vint me voir; il avait Tair effaré. — Hélène, me dit-il d'une voix sombre et glaciale, je t'aime; mais, si jamais on sait quel est le père de ton enfant, mon amour se changera en haine, mes soins en persécutions. — Hélas! dis-je, quand on me demandera d'oii me vient cet enfant, que pourrai-je répondre? Le fils du tabellion rêva long-temps. Tout à coup se frappant le front, il me dit : — Hélène les lois sont sévères; l'enfant d'une fille vaut à sa mère la potence ou tout au moins une prison et des chaînes; il faut te soustraire à cette punition.— Et que voulezvous que je fasse?— Il faut que ton enfant meure. — Jamais! m'écriai-je en prenant l'enfant sur mon sein, — jamais!

« L'homnae qui m'avait séduite sortit et me laissa; mais ses paroles fatales vinrent me tourmenter sans relâche. Vers le soir, j'eus de mauvaises idées, je me mis en prières, je ne pus repousser les mauvaises idées, et dans la nuit... »

Hélène sanglota.

« Dans la nuit, j'étouflFai mon enfant; au moins nulle lumière n'éclaira mon crime. »

Je me sentis frissonner et mes cheveux se dressèrent : Hélène, c'est une horrible chose. — Vous avez voulu savoir la vérité et la vérité vous épouvante;, je m'épouvante moimême; et, quand ce hideux souvenir saigne en moi, j'appelle la mort à grands cris; si la mort est trop long-temps sourde, j'irai à elle, car ma vie est affreuse; du matin au soir, je pense à mon enfant; du soir au matin, je le vois en songe, tantôt palpitant sur mon cœur, tantôt froid comme du marbre. — Vous avez étouffé votre enfant, Hélène! — Je l'ai étouffé,

je l'ai enterré dans un jardin, je me suis enfuie; mais les méchanssont toujours punis, et, sans vous, j'aurais été pendue.

Nous gardâmes un long silence. — Et le fils du tabellion, Hélène? — Je ne l'ai pas revu. — Et vous l'aimez encore? La voix d'Hélène s'affaiblit. — Quoi qu'il arrive, n'aime-ton pas toujours son premier amant?

Hélène détournait la tête. — Pardonnez-moi, monsieur, mais je n'ose plus vous regarder, car je vous ai confié ce que je ne dirai qu'à Dieu. — La prière et le repentir vous sauveront, ma pauvre fille. — Je n'espère pas : la mère sera damnée, mais au moins l'enfant est dans le ciel.

Hélène se leva. — Adieu, monsieur. — Où allez-vous, Hélène? — A Chantilly. —Mais cette nuit? — Je ne sais. — U est deux heures du matin, il fait un temps effroyable , vous resterez ici jusqu'au jour. — Je vous dérange. - Nullement; vous vous coucherez là, dans ce lit. — Mais c'est votre lit. — Je travaillerai jusqu'au matin,

Hélène se défendit beaucoup; elle céda enfin; je la conduisis contre le lit et je tirai les rideaux sur elle. — Dormez, Hélène. J'entendis un soupir. Je vins me rasseoir devant le feu qui s'éteignait; j'y jetai d€S bûches, des écorces de bouleau et je le ranimai. Je voyais dans mon imagination Hélène sommeillant sur la bruyère, étouffant son enfant, Hélène me racontant ses amours. L'éclat de ses yeux, sa pâleur, sa beauté presque sauvage, me revenaient sans cesse; bientôt j'oubliai l'infanticide, je ne vis plus que la jolie vagabonde séduite dans les champs; bientôt je ressentis une secousse démoniaque qui me poussait au mal; je me rapprochai de ma table et je pris ma plume d'une main tremblante; j'en étais à ce point : les voluptés corporelles sont-elles indignes d'un philosophe? Je me répondis : Hélène n'a peut-être plus sa robe.

Je parvins pourtant à me maîtriser, à fermer les yeux sur l'image d'Hélène, à refouler dans mon cœur les mauvais

désirs qui prenaient leur volée. Plus d'une heure se passa; j'avais ajouté une stance à VImmortalité de Vame et je rêvais à une autre, quand le lit craqua. Je tressaillis, je laissai tomber ma plume et je regardai les rideaux qui me cachaient Hélène; cette fois je ne pus résister; mon ame combattit et ne fut pas triomphante.

Pavais aimé l'ange dans le ciel, Fange sur la terre, la fille folle de son corps; j'allais aimer la criminelle.

Je m'avançai vers le lit avec une lenteur impatiente, m'effrayant du bruit étouffé de mes pas, comme un homme qui va commettre un meurtre. Je m'arrêtai, je tendis la main, j'entr'ouvris les rideaux en pensant que je trouverais Hélène endormie...

Hélène était agenouillée devant le lit, et, les mains jointes sur son cœur, elle veillait en priant. criminelle, que vous étiez sublime!

Je faiUis tomber à la renverse à la vue de cette pauvre fille repentante. Le reflet des flammes de l'âtre glissa sur ses yeux baignés de larmes et sur sa chevelure éparse. Mes mauvais désirs s'étaient soudainement apaisés, et, plein d'enthousiasme, je me jetai devant Hélène et je pleurai avec elle.

Aussitôt qu'il fit jour, Hélène partit. La semaine suivante, le carrosse du duc de Montmorency s'arrêta sous mes fenêtres. Le duc vint frapper à ma porte; j'ouvris en frémissant d'orgueil; il me tendit la main et me dit : Gentilhomme, je vous avertis que je ne sortirai pas sans savoir votre nom; vous l'ayez caché à cette pauvre Hélène qui vous a cherché si long-temps pour vous remettre le parchemin... J'interrompis le duc et je lui dis mon nom. — Fort bien , gentilhomme; ce

nom sera glorieux. Maintenant vous allez monter dans ma voiture et m'accompagner chez notre jeune roi qui vous attend.

Je me soumis aux ordres du duc et nous fûmes bientôt à la cour. Louis XIII me vit avec une bonne grâce qui me rendit confus; il me fit beaucoup de louanges et me demanda des ballets et divertissemens pour les prochaines fêtes royales.

Je fus bientôt cité au nombre des plus galans seigneurs de la cour. Les courtisans étaient de jeunes fous plus braves qu'orthodoxes; que Dieu me garde, madame, de vous retracer le tableau des saturnales ardentes, des orgies échevelées où le désœuvrement nous poussait tous! Que ce tableau s'efface à jamais de mon histoire et de mon souvenir !

Un beau jour, je rencontrai Brizailles dans une troupe de chanteurs des rues; le pauvre diable avait assez mauvaise mine. Je lui offris de mettre mon valet de chambre à la porte en sa faveur. Il s'offensa d'abord, il leva la tète en grand duc espagnol, il parla des beautés de son art; mais, comme il n'avait pas soupe la veille, il se résigna. Ce garçon, que j'espère retrouver encore, avait en vérité le génie comique; un bon directeur de théâtre eût fait sa fortune avec lui. Il a dépensé beaucoup de verve pour rien; il aime trop la vie vagabonde, la folle liberté; aussi, quel mauvais valet j'avais là ! Mais avec lui je riais de bon cœur, et on ne doit pas se plaindre de ceux qui vous ont fait rire, ni même de ceux qui vous ont fait pleurer.

Dans le printemps de la vie, tous les chemins mènent à l'amour. Tous les chemins me conduisaient vers Dafné; j'avais beau me détourner d'elle, je la rencontrais toujours.

Il y avait à Paris un peintre dont on parlait beaucoup pour son génie et sa misère; quelques mots contre la reine-mère > l'avaient banni de la cour; c'était un portraitiste d'un style J fier et noble, d'une touche large et lumineuse. Un matin j'allai le voir par une compassion presque fraternelle; il était d'îùl-

HISTOIRE PANTHÉISTE. lOi

leurs de mon pays; je le trouvai grelottant de froid, quoique le soleil de mars rayonnât dans son grenier. Divers dessins, divers vieux livres étaient épars à ses pieds; une toile divisait sa chétive retraite où le vent trouvait toujours passage, de quelque côté qu'il soufflât; un grand tapis en lambeaux couvrait un lit des plus mauvais. En face de ce lit, il y avait une glace à biseaux dont les bordures dorées faisaient mieux sentir les misères d'alentour. Cette glace me surprit; je crus d'abord qu'elle servait au peintre soit pour étudier les oppositions de lumière, soit pour étudier les métamorphoses que les divers sentimens de Tame donnent à la figure; le peintre m'apprit que ce beau miroir était là pour sa maîtresse. Hélas! dis-je en sortant, cette femme a bien du courage, c'està-dire bien de Tamour.

Quelques jours après, je retournai chez le peintre. Légèrement inchnée devant la glace, une femme se regardait avec insouciance; elle avait dénoué sa longue chevelure dont les flots ondoyans noyaient ses épaules, comme ces éternelles gerbes d'eau qui tombent amoureusement sur les formes antiques des naïades.

Cette femme, hélas! cette femme, c'était Dafné. Vous! m'écriâi-je en la voyant. Elle releva lentement la tête. Oui, moi, dit-elle avec un doux sourire. Que venez- vous faire ici, mon teau gentilhomme? — Rien. — J'en suis bien aise; asseyezvous sur ce lit. — Vous êtes seule? — Oui, seule avec mon amour. ~ Et votre amant? — Je ne sais où il est; je l'attends depuis deux heures. Je croyais que c'était lui; mais il se serait jeté à mon cou, tandis que vous... Dafné fit une moue dédaigneuse et tressa sescheveux.— Dafné, laissez-moi baiser ^otxe main, non par souvenir d'amour, non par admiration pour votre blanche main, mais parce que vous êtes ici, parce W vous êtes la maîtresse d'un pauvre peintre délaissé.— La vie est un vaste champ, tantôt verdoyant, tantôt désert; ï^i voulu le traverser... Mais vous oubliez déjà de baiser ma

iOâ LE CIEL ET LA TERRE.

main. Je saisis la main de Dafné et j'y appuyai mes lèvres frémissantes.— Dafné, vous ôtes déjà revenue sur vos pas dans le champ de la vie; y reviendrez-vous encore? — Peut-être, mais aujourd'hui je reste où je suis, ne vous en déplaise.

Le peintre survint; la volage me sembla plus caressante que jamais; ses yeux s'animèrent, sa voix s'adoucit encore : elle était charmante. Quand je sortis, elle m'accompagna jusqu'à l'escalier. Nous nous reverrons bientôt, me dit-elle en souriant. Et son image adorable me poursuivit jusqu'au milieu des fêtes les plus folles. Car je courais de femme en femme, mais sans retrouver le miel qui parfume le cœur. Hélas! me disais-je souvent, il n'est que deux femmes pour moi dans ce monde; l'amour de l'une donne des -ailes à mon ame, l'amour de l'autre tuera ;mon pauvre corps. O Marie! vous reverrai-je? Dafné ! pourquoi vous ai -je perdue?

Je fis un voyage en Hollande avec Balzac, mais je me souviens à peine des blondes Flamandes, même de celles de Bubens; je ne voyais pas une femme sans me rappeler Marie ou Dafné. Quand jerevinsàParis, j'étais tourmenté d'un vaguedésir, d'une soif ardente de volupté. J'avais beau fermer les yeux, je voyais partout Dafné, cette sirène plus attrayante que celles d'Homère. Un soir, je me surpris sous la fenêtre du peintre. Je m'enfuis en riant de cette distraction du cœur; mais, arrivé au bout de la rue, je revins sur mes pas sans m'en douter; une lumière brillait au travers de la fenêtre : pendant plus d'une heure, ce fut l'astre de mes rêves. Il était près de minuit que je regardais encore. Le hasard ouvrit la porte de la maison; le diable, sans doute, me fît avancer de quelques pas, et le souvenir des regards de Dafné m'enleva jusqu'au haut de l'escalier. J'allais descendre sans ouvrir, mais une voix aimée m'attira contre la porte; ma main rencontra la clé, et je me trouvai tout surpris dans l'atelier. Le peintre dormait, Dafné veillait en pleurant au pied du lit : Silence! me dit-elle en me voyant; il est malade. —Mais vous, Dafné, quelle pâleur!

HISTOIRE PANTHEISTE. 103

—Moi, je n'ai rien. — Vous êtes malade aussi ! — Moi ! qu'importe? mais lui, plaignez-le; voilà cinq semaines qu'il est là, n'ayant que moi seule pour consolation; il mourra de misère, car nous n'avons plus rien; son noble orgueil Ta perdu. Et tant de génie et tant d'amour demeureront à jamais enfouis dans une tombe !

Le malade souleva une de ses mains, Dafné se pencha audessus de lui et le contempla tristement : 11 n'est pas réveillé, il rêve. O mon Dieu! quel affreux songe doit l'assaillir! — 11 fait un songe charmant, car le sommeil est le repos de la joie ou le repos de la douleur; quand nous sommes gais en nous endormant, nos rêves sont tristes; quand nous sommes tristes, nos rêves sont gais. — Hélas ! — Vous ne pouvez passer ainsi les nuits, Dafné. — Et qui les passera? — Moi.

Dafné me pressa les mains : Et vous croyez que je le veuille ! oh! non. L'avare qui veille sur son trésor en confie-t-il la garde à un autre? Les soins de l'amitié ne sauveraient pas le malade, les soins de l'amour le sauveront; et ne sera-t-il pas glorieux à une femme d'avoir rendu un grand peintre à son pays? D'ailleurs, j'aime mieux une nuit d'angoisses qu'une nuit de repos, car le matin je suis fière : il me semble que le soleil me regarde avec admiration; il me semble que les chants des passereaux sont à ma louange; si j'avais dormi, les passereaux chanteraient peut-être la mort du malade... — Dafné, vous êtes une noble femme; mais la fièvre vous dévore, et qui sait où vous conduiratout ce beau dévouement! — Si c'est au cimetière, j'en remercierai Dieu, car je serai morte dignement, et Dieu ne regardera pasdans ma vie passée. Ah! les pécheurs s'effraient pourtant devant la mort. — Une bonne œuvre efface mille péchés; mais c'est trop souffrir; la maladie vous ravage, la fièvre vous brûle. — Je ne ressens que les souffrances de ce pauvre garçon.

A chaque instant, la tête de Dafné retombait sur son sein avec un morne abattement. Le malade se plaignit d'une voix

sourde; elle se ranima tout d'un coup et s'inclina au-dessus de lui. Ma belle amie, lui dit-il, laissez-moi vous voir ainsi; vous serez mon modèle pour range de la douleur. Dafné demeura inclinée au-dessus du lit; mais bientôt cette pose fatigante épuisa ses dernières forces; elle tomba évanouie sur son amant.

Je veillai les deux malades pendant quelques jours; mais, déjà malade moi-même, je les laissai à la garde d'un médecin et d'une vieille du voisinage. Je courus chez moi comme si j'eusse fui la mort.

Plusieurs semaines se passèrent, j'étais toujours malade. Un matin, j'entendis les pas légers d'une femme, j'ouvris les yeux et je vis Dafné, pâle encore, mais belle comme en ses jeunes années : Il n'est plus malade, me dit-elle. — Je vous comprends, Dafné : le peintre est sauvé, vous le délaissez; je suis en danger, vous revenez à moi. — En danger! s'écria Dafné; je ne vous savais pas malade. Je ne suis pas encore une sœur de charité; mais, en attendant, je vais vous guérir. Rien n'effarouche mieux la mort et tout son attirail que l'amour.

Cela dit, Dafné m'embrassa : au même instant je me sentis reverdir. Mais le bonheur passe et ne s'arrête jamais; à peine avais-je encore respiré l'air vif du renouveau, que le père Garasse et son complice, le père Voisin, dont j'ai mal parlé à la cour, obtinrent une enquête sur ce qu'ils appellent les fureurs de mes passions et mes irrévérences envers Dieu. On peut faire brûler un honnête homme sur deux hgues marquées de son seing. J'ai écrit tout un livre sur Vlmmortaliié de VAme : la vengeance, qui est aveugle, y a vu des preuves d'athéisme. J'étais un brave et loyal gentilhomme, bien vu à la cour; on parlait de mes aventures et de mes poésies. II y avait plus d'un envieux autour de moi ; quand on jugea qu'il était facile de me perdie, ceux-là même qui me recherchaieal la veille se détachèrent de moi avec éclat. Le roi m'ordoana

de voyager. C'était Texil. Mes ennemis ne furent point apaisés parmon départ; on continua mon procès, nul ne me défendit: je fus condamné à être brûlé vif, pour avoir librement examiné quelques points de controverse religieuse. Il y a dans totts les siècles des esprits inquiets qui vont en avant, vers l'aube encore douteuse. Je crois fermement en celui qui est làhaut, mais je Taime dans ses œuvres comme dans le ciel. Je suis sûr que le souffle qui réveille le pampre au printemps, c'est le souffle de Dieu. Tout ce que je vois avec amour est un autel où j'adore la Divinité : la javelle qui tombe sous la faux, comme la créature dont le cœur bat sous la passion.

Je vous traçais les dernières lignes de mon histoire, quand un bruit de voix s'est fait entendre à la porte du cachot. Les gardes m'ont averti qu'une femme voulait entrer; je les ai suppliés de la laisser passer, et, plus humains sans doute que les autres jours, ils n'ont plus résisté. Je ne puis vous dire quelle immense joie noyait mon ame, quelles délices et quels ravissemens je ressentais en moi! Une femme! et c'était la seule, après vous, madame, qui pénétrait dans mon cachot. IJne femme! et c'était peut-être Marie! Mais Marie est si loin! Eufin c'était une femme, un soleil qui brillait dans les lénèbres. Pour le misérable enchaîné, qui n'a d'éternel horizon que les murs humides du cachot, qui n'a de lumière qtf une lampe fumeuse, qui n'a pour mélodie que le bruit de ses chaînes, rien n'est plus doux que l'apparition d'une femme, ^n damné, plongé dans les flammes infernales, verrait avec Dïoins de bonheur descendre vers lui un ange, un messager ^ûieu.

Or, cette femme s'avança silencieusement vers ma lumière, ^^, dès qu'elle entrevit ma figure si pâle et si amaigrie, elle tendit les bras et tomba devant moi. C'était Hélène; je la re- ^ttnus à son front vaste, à ses grands sourcils, à la forme étrange de sa face. Elle me sembla singulièrement vieillie; ses ^êlemens révélaient une opulence déchue : ils étaient riches,

mais fanés. Il y a quelque nouveau drame en sa vie, me dis je en la contemplant; Tamour a encore passé dans son cœui

Hélène tressaillit tout à coup. Je Tavais attirée à moi; ell releva lentement la tête. Que ne m'avez-vous laissée mouri il y a dix ans! me dit-elle d'une voix coupée de sanglots. S tête retomba. — Vous avez fait une mauvaise œuvre; vous ave renversé mon échafaud; je viens vous prier à genoux de 1( relever. Il faut que je meure ! Je suis allée criant partout qw j'étais une grande coupable, que j'avais étouffé mon enfant nul n'a voulu m'entendre, tous m'ont dit que j'étais folle tous ont ri de mes affreuses confessions. Ayez pitié d'une misérable criminelle qui se débat contre la vie, qui appelle U mort à grands cris, mais qui n'a point la force de se tuer. Allez, courez, cherchez des oreilles qui écoutent, des juges qui condamnent... Hélène me regarda. — Mon Dieu! j'oubliais déjà que vous êtes dans un cachot, dans un hideux cachot; j'oubliais que vous souffrez aussi. Hélène se tut. — Mais vous n'avez pas étouffé votre enfant, reprit-elle; vous n'avez pas... La criminelle sanglota encore. — Hélène, lui dis-je , quelque nouvelle catastrophe a troublé votre vie. Elle se cacha la tête. — Je suis la proie du mal; un démon me poursuit sans relâche; son regard me fascine et m'attire : je ne puis lui échapper. — Hélène! Hélène ! je sais votre histoire d'autrefois; j'attends la fin de la confession . — Vous en savez déjà trop. N'ouvrez plus l'oreille à ma voix; laissez en mon ame toutes les choses tristes qui y sont enfouies; ne faites pas saigner les plaies. — Hélène, c'est un frère dans le malheur qui vous parle et qui vous écoute.

Il y avait dans ma voix et dans mon regard une prière qu'Hélène ne put combattre. — Oui, me dit-elle, je vous ai confié le commencement d'une mauvaise vie, vous saurez la fin.

Elle essuya ses larmes et parla ainsi :

J'étais bannie du pays de mes amours; le duc de Montmorency m'avait accueillie dans son château; la duchesse

était une amie pour moi. Taurais dû trouver le calme et le bonheur près d'elle; mais les remords et Tennui me poursuivaient sans relâche, mais Tamour de mon amant me ravageait toujours. Il vint un temps où je regrettai de ne point ôire morte, un temps où je voulus mourir. Je me souviens de certaines soirées que je passais autour de Tétang de Chantilly, le regard plongé dans Teau. C'étaient de tristes soirées; le soteil se couchait dans un lit de pourpre : je croyais voir un lit Je sang; le vent agitait les feuilles : je croyais entendre les plaintes de mon enfant. J'avais de violens désirs de me jeter à l'eau; je ne fus jamais assez forte : les touffes de joncs arrêtaient mes pieds, les branches des saules retenaient mes mains. Dn jour pourtant je fis, aux pieds de la vierge Marie, le solennel serment de me noyer, de me pendre, de mourir. Avant d'accomplir cet horrible serment, je voulus revoir une dernière fois le pays de mes amours : c'était au temps où les bruyères sont fleuries; je voulus dormir encore dans les bruyères. Je sortis à la hâte de Chantilly; je suivis la rivière, Bt, deux jours après, je vis l'aiguille du clocher que j'avais vue teint de fois. Je n'osai point entrer au village; je m'assis sur un« bei^e aride que la rivière baignait dans les grandes pluies, je perdis mon regard dans les flots bleus qui renversaient à mes pieds un bouquet de fleurs d'or; la nuit tombait et couvrait de deuil ma solitude profonde; les eaux se teignaient de couleurs lugubres; les fleurs d'or penchaient leurs tètes et disparaissaient. Une affreuse tristesse me remplit le cœur; le délire m'éblouit; je fis quelques pas sur la berge et je me précipitai; mais un bras saisit ma robe : c'était le bras de moD amant... et je ne mourus point...

Le souvenir agita singulièrement Hélène. Elle poursuivit : Cette aventure doit vous paraître romanesque; que n'est-ce UQ roman, mon Dieu! Mon amant péchait à deux pas de moi : des toufles d'osier me l'avaient masqué. A la vue d'une femme qui tendait les bras avec délire, d'une femme qui semblait sus-

pendue au-dessus de la rivière, il avait laissé ses hameçons, il était accouru. Vous m'avez sauvée de la potence, il ni"*einpêcha de me noyer. Quand il vit que j'étais Hélène, il s'agenouilla devant moi, il me supplia d'avoir pitié de lui, il me baisa les pieds. Ses baisers me rendirent la force de marcher dans la vie; son amour repoussa la mort. Il me dit que je serais indignement chassée du village si j'y rentrais; nous fûmes à quelques pas de là, dans le château d'un de ses amis qui voyageait; nous passâmes des heures de joie en ce château; mais ce n'était plus ce doux et calme amour d'autrefois, ce n'étaient plus ces ravissantes mélodies qui nous enivraient; c'était quelque chose de farouche et de terrible. Une voix du ciel me criait toujours dans nos embrassemens : Il y a du sang entre vous !

J'entendis une longue plainte, un gémissement sourd. Hélène continua :

Quand le maître du château fut de retour, mon amant lui ouvrit ma porte et lui dit : Voilà ma maîtresse, une jolie fille, n'est-ce pas? Je tombai morte sur les dalles. Vous savez que j'ai un frère : mon frère était devant moi; le vagabond était devenu marquis de Saint Pierre.

Marquis de Saint-Pierre î m'écriai-je. — Vous connaissez mon frère? me dit Hélène. — Robert de Saint-Pierre ! il était temps de mourir. — Robert de Saint-Pierre! vous avez vu Robert de Saint-Pierre? vous avez vu mon père?

Je racontai à Hélène la vie et la mort du vieux poète. Oui, dit-elle, il était temps de mourir; au moins il n'a pas vu les infamies desesenfans; car, vous l'ignorez encore, mon frère fut aussi coupable que moi.

Hélène reprit son récit: Oui, l'ami de mon amant était mon frère; le fils naturel de Robert de Saint-Pierre avait ramassé des titres de seigneurie et s'était mis en possession du château délaissé; dans les doux loisirs d'une vie opulente et dissipée, l'ingrat avait oublié sa sœur mendiante;

et, quand je tombai morte à ses pieds, quand mes traits lui rappelèrent que ma mère avait eu deux enfans, au lieu de s'émouvoir de pitié, il lui prit une rage violente; il me croyait morte; mon apparition renversait la plus chère de ses espérances. Une sœur! une sœur flétrie! dit-il en grinçant les dents; uifô sœur qui est maîtresse d'un gentillàtre ! infernale rencontre! Ces indignes paroles résonnent toujours à mes oreilles. Il craignit que mon amant ne révélât ce secret ou ne confiât l'amour de sa sœur, et, pendant que j'étais évanouie, il le fit enfermer dans une tour que les huguenots élevèrent à la fin des guerres de religion; quand je revins à moi , il me dit que mon amant était parti sans retour; je dévorai mes larmes en silence; il essaya de me faire bon accueil; il me dit «pie j'étais sa sœur bien-airaée et me parla de notre mère avec une feinte sensiblerie. Le lendemain, le hasard, ou plutôt l'amour, me conduisit vers la prison de mon amant; j'embrassai les genoux de mon frère, je le suppliai de déchaîner son captif; je lui promis de fuir et de ne jamais reparaître. Dans ma prière, j'avais saisi sa main ; j'y appuyai mes lèvres, et, quand je levai le regard pour lire notre arrêt dans ses yeux, je fus effrayée du feu étrange qu'ils jetaient, je fus effrayée de l'amoureuse langueur qui les baignait.

Hélène se tourna vers moi. Vous avez compris, n'est-ce pas? me dit-elle avec égarement. Je ressentis une froide horreur. — Vous avez compris que ce n'était pas un amour fraternel... Hélène frissonnait. — Non, c'était un amour frénétique, dont j'aurai toujours peur et dont je frémis encore. . Mon frère me promit la grâce de mon amant, mais à une condition révoltante; je le repoussai avec dégoût; le lendemain, mon amant fut surchargé de chaînes et mon frère me crut domptée; je le repoussai toujours, de plus en plus indignée. Le lendemain il m'avertit que mon amant mourait de &im. Je pouvais le sauver : il mourut. Mon frère fut assez

barbare pour me traîner dans sa prison à l'heure de sa mort;

iiO LB CIEL BT LA TERRE.

je n'essaierai pas de vous peindre les tristesses de ce tableau, je me sens à peine la force de vous parler de mes luttes. mon père, ô ma mère, quels misérables enfans sont les vôtres !

Hélène laissa tomber ses bras avec désespoir. — Quelle afiVeuse destinée, Hélène ! La débauche et la misère ont tué votre père et votre mère; Tamour a tué votre enfant et votre amant. — Et le remords tuera le frère et la sœur. —Et que se passa-t-il encore au château de Saint-Pierre? -* Quand je vis mon amant mort, je me jetai sur mon frère comme une lionne : la furie me rendait forte, je lui déchirai les joues, j'essayai de Tétrangler.

Que vous dirai-je? je m'enfuis du château de Saint-Pierre, je courus chez le prévôt de la province, je lui dis que j'avais étouffé mon enfant et que je devais mourir : le prévôt me crut folle et me chassa. J'allai dire mon crime ailleurs, on me crut toujours folle, on ne voulut jamais me croire criminelle. Vous seul savez que j'ai mérité la corde, vous seul pouvez relever ce que vous avez renversé; puis-je rester en ce monde, où je suis déchirée de remords, où je suis pourchassée d'un horrible amour, dans ce monde où j'ai vu mourir mon amant, où j'ai commis un crime horrible? Non, il faut que j'aille ailleurs, fût-ce aux enfers!

La malheureuse était dans une grande agitation. — Priez, Hélène, lui disje. Elle secoua la tête. — Je n'ose plus, me répondit-elle avec une voix pleine de larmes. — Croyez-en la ' miséricorde de Dieu; quelque temps encore, et vos souffrances seront calmées. Je suis plus misérable que vous; je suis déjà mort, puisque j'ai déjà perdu toutes les douces choses de la vie : la lumière, la musique, les parfums. Je me résigne pourtant, je prie, je pleure, j'espère toujours. — Priez, pleurez, espérez ; mais faites que je meure. Hélène avait les yeux hagards. — Je suis donc bien faible, reprit-elle, puisque je ne puis me tuer? Elle se leva tout à coup et regarda

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la muraille. — Non, non, mon sang vous épouvanterait. La pauvre fille voulait se briser la tête. — Adieu, nie dit -elle, adieu, car ja sens que je deviens folle et j'ai peur de moi. Il me regte une ressource, je vais aller me jeter aux pieds de Louis XIII; il m'a fait grâce de la mort, je le supplierai de me &ire grâce de la vie.

Je retins Hélène, qui reprit d'une voix sourde ; Attendez la mort, moi je cours au devant d'elle. Disant ces mots, elle s'échappa de mes bras et s'élança vers la porte du cachot. Je la suivis en Yain.

Les malheurs d'Hélèoe réveillèrent mes angoisses et me plongèrent dans un abîme de tristesse : je contemplai par toutes ses faces ma mauvaise vie; je me souvins avec frayeur de mes jours de volupté; je maudis les routes trompeuses qui m'ont égaré, les orages impies qu^j'ai laissé se former en moi, les rêves fatals qui ont sali mon ame; je maudis la pécheresse qui a détourné le cours limpide de ma vie pour Tentraîner aux flots mugissans de la débauche; je maudis Dafné qui a perdu mon ame et mon corps, car je ressentirai les flammes du bûcher et celles de Fenfer, si Dieu et Louis XIII n'ont pitié de moi. Oui, je maudissais Dafné, quand Dafné se glissa dans mon cachot.

Je la repoussai avec rudesse: Dafné, Dafné, lui dis-je, je ne veux plus vous voir, je vais mourir bientôt, ne troublez pas ma dernière heure.

Dafné tomba agenouillée devant moi. — C'est une pécheresse repentante qui est à vos pieds; ce n'est plus Dafné qui cherchait le plaisir, c'est Dafné qui se réfugie dans la rehgion, qui pleure sur ses fautes, qui prie Dieu pour vous et pour elle.— Dafné, nous avons marché trop long-temps en-

lia LE CIEL ET LA TERRE.

semble, n'allons pas plus loin. —Je vous Tai déjà dit, je ne suis plus la coquette ni la voluptueuse, je suis une pauvre femme qui se repent. — Ce n'est point ici qu'il faut implorer Dieu : allez devant l'autel, allez dans le sanctuaire, sous les yeux de Marie et du Christ; c'est là qu'il faut prier!

Toujours agenouillée, Dafné leva vers moi ses grands yeux humides; je me sentis frémir, l'amour corporel m'étreignait encore. Dafné, fuyez ! fuyez ! — Théophile, nous avons offensé le ciel ensemble, prions ensemble.

Le pécheresse me saisit les mains et je tressaillis.— Fuyez! fuyez ! car la souvenance va me perdre; ne me faites point ressouvenir.

Dafné priait la Vierge. Je la regardais avec une singulière agitation, oubliant qu'elle pressait mes mains; mais son cœur, qui palpitait, m'avertit que j'étais en danger.— Dafné, songez que je n'ai plus que peu de jours à vivre. La pécheresse poursuivit sa prière et me regarda avec plus d'ivresse que d'extase. —Vous êtes l'ange du mal, Dafné. Je sentis ses bras de serpent sur mes épaules; je voulus la repousser encore, je voulus lui jeter à la face d'amères paroles : ses mains enchaînaient mes bras, sa bouche pressait mes lèvres. La. sirène fut victorieuse : elle était pécheresse encore et non point repentante. — Et tu croyais, me dit-elle, que je venais prier ici? Dafné ne se repent pas, et sa prière, c'est le plaisir; mais pour les hommes faibles comme toi le mensonge est une arme puissante : dans la crainte d'être repoussée, j'ai menti; ne me condamne pas, Théophile, je voulais te faire oublier les ténèbres de ce cachot, je voulais te délivrer un instant des douleurs qui te déchirent. — Dafné! m'écriai-je, j'ai tout oublié ! tes yeux m'ont rendu la lumière, ta bouche m'a versé des parfums, ta voix a été ma plus douce musique. Je n'ai pas vu mon cachot, je n'ai vu que toi. Mais d'où viens-tu?

Dafné me baisa la main et s'enfuit.

Que vous dirai-je encore, madame ? vous savez tout, je vous

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ai confié ma faiblesse et mon orgueil , mes fautes et mon repentir. Je regrette que mon esprit, toujours fantasque, ait jeté des scènes bouffonnes sur un fond si triste; je regrette qu'une folle gaieté détruise la mélancolique harmonie du tableau; je regrette aussi d'avoir offert à vos yeux trop d'images ardentes et trop de marbres à demi drapés; mais j'ai voulu tout retracer; je craignais l'uniformité des couleurs, j'ai cherché la variété. J'ai vu la débauche du vin, j'ai saisi ses formes enluminées; j*aivula volupté corporelle,j'aiparlédeson délire. Je pouvais abréger mon récit, en taisant les fanfaronnades de BrizaiUes, les vaines coquetteries de Charlotte; mais Brizailles et Charlotte ont touché ma vie de si près, leurs amours me rappellent un temps si doux, que je croirais mon histoire incomplète s'ils n'y figuraient comme acteurs; je les aime, car ce sont de joyeux amis qui m'ont souvent égayé. On se souvient toujours avec charme des gens qu'on voyait à vingt ans, quand l'ame virginale encore répand des trésors d'amitié. D'ailleurs, si Brizailles est le bouffon le plus amusant que j'aie vu, Charlotte est la plus charmante paysanne de l'Agénois.

La fin de mon histoire vous est connue, madame; tout Paris, toute la France sait pourquoi je suis dans cet affreux cadiot. Après m'avoir accusé d'athéisme, on m'accuse d'être un bomme de mœurs perdues; on m'accuse d'être auteur du Par- «««c saJtirique, ce recueil de vers hardiment touchés qui rappellent les nudités de l'antique. Je n'ose défendre mes mœurs; inais je ne suis pas athée. Dieu le sait! Le Parnasse satirique est l'œuvre commune de tous les poètes de ce temps. Je pourrais les démasquer; mais je serai vengé s'ils viennent à mon supplice, car, s'ils entourent le bûcher qui me dévorera, ils trembleront plus que moi-même : les flammes seront pour eux un présage d'enfer. Vous savez peut-être que j'ai passé six mois d'exil dans une île de l'Océan comme Ovide en Scythie; vous avez peut-être lu mon ode au roi :

Cekn qui hnce le tonnerre,

Qui gouverne les élémens.

Et meut avec des tremhlemens

La grande rrMsse de la terre :

Dieu qui vous mit le sceptre en main.

Qui vous le peut éter demain,

Lui qui vous prête sa lumière.

Et qui malgré les fleurs de lys

Un jmir fera de la poussière

De vos membres ensevelis;

Ce grand Dieu qui fit les abîmes Dans le centre de runivers.

Et qui les tient totj^ours ouverts A la punition des crimes, Veui aussi que les innocens A VoiKibre de ses bras puissans Trouvent un assuré refuge.

Et ne sera point irrité Que vous tarissiez le déluge Des maux où vous m'avez jeté.

J'ai choisi loin de votre empire Un vieux désert où des serpens Boivent les pleurs que je répands, Et soufflent l'air que je respire.

Dans l'effroi de mes longs ennuis.

Je cherche, insensé que fe suis.

Une lionne en sa colère Qui, me déchirant par morceaux, Laisse mon sang et ma misère En la bouche des lionceaux.

Avant sa visite en ma prison, i*avais revu Dafné près de la

iootaine des Innocens, le jour où je fus jeté dans ce cachot. Elle était aYeotm autre dans un magnifique carrosse; je tendis mes bras vers elle, et sans doute ma misère lui rouvrit le cœur pour moi, car elle déchira ses fleurs, elle arracha ses Jttrures et jeta tout au peuple qui me servait d'escorte.

Je n'ai jaaiais revu Marie; Marie, la seule joie de mon ame, Mftrie, que j^adore toujours comme Dieu. Mais il ne s'est pas passé de jour que je n'aie rêvé d'elle; il ne s'est pas passé de nuit que sa souvenance n^ait caressé mon ame. Je vais moorir avec l'espoir de la retrouver au del; car» si elle n'est pas morte, son ame n'est-elle pas déjà là-haut?

Vous le voyez, nul homme n'a aimé ni souffert plus que moi; banni du royaume, exilé dans des chmats sauvages, j'ai senti toutes les étreintes du malheur; l'envie m'a sans cesse pourchassé et depuis long-temps une main de fer s'est appesantie sur moi; j'avais des désirs plus grands que le monde, ces désirs m'ont dévoré; j'avais une famille, elle m'a maudit, elle s'est éteinte loin de moi; j'avais des amis, ils m'ont perdu! J'ai quitté la terre d'exil pour la prison; je quitterai la prison pour la toihbe. Oh ! que j'étais fou de m'enivrer du vin de l'amour et de tendre la main vers la couronne des poètes! Volupté, Poésie, vous êtes des amies perfides : la douleur vous suit de près.

Je ne vous parlerai plus de mes souffrances dans ce cachot. Je n'y dors point; la nuit, ma couche est toute sanglante, puisque c'est la couche de Ravaillac. J'y suis toujours tourmenté d'apparitions funèbres : tantôt c'est le régicide qui me raconte toutes ses tortures; tantôt c'est la mort qui me tend ses bras noirs; tantôt c'est le démon qui veut me précipiter dans le gouffre éternel. Je n'ose lever les mains, je me crois entouré de flammes et de serpens.

Des bruits confus m'avertissent qu'avant un mois tout sera

fini. Que dirai-je à Dieu, si Dieu me demande ce que j'ai fait de ma vie? Cela m'effraie, car mon repentir n'a point effacé

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mes fautes; d'ailleurs, je ne sais pas me repentir; une vagu volupté m'entraîne, une fatale rêverie berce mon ame < Tenivre; mon ame est semblable à ces oiseaux insoucian qui écoutent Torage, mais qui chantent toujours. • A cette heure, elle a pris sa volée; elle traverse les champs elle effleure les lacs et les grandes herbes des collines elle admire les fleurettes penchées au bord de Peau, eU se repose à Fombre des forêts, elle suit les folàtreries de Dafn^ elle erre où Marie errait autrefois, dans les détours savoureu: du Bois-aux-Grives; je la rappelle en vain, la vagabond court toujours.

Dans un instant elle s'arrêtera peut-être à la Grève, au dessus du bûcher qui s'allume pour moL

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