‹ Romans, contes, nouvellesChapitre 11 sur 11 · L ENFANT A LA BALUSTRADE · texte numérisé non relu

L ENFANT A LA BALUSTRADE

qui battent leur linge en bavardant, le long d'une berge savonneuse, de l'abreuvoir jusqu'à l'antique mur de boulevard soutenant le jardin du curé. Cette belle muraille robuste et ventrue a été couronnée, sous Louis XIV, d'élégants balustres, comme ceux de la maison Colivaut, qui s'ornementent aujourd'hui de vignes vierges et d'églantiers sauvages. Enfin, c'est la rivière, large, noire et profonde, baignant des jardins puis des prairies à perte de vue, et dont, là-bas, un double cordon de peupliers s'empare, comme de rigides soldats, pour l'obliger à faire un détour. Et quel joli coteau! tout feuillu de chênes dont les têtes rondes dessinent puérilement sur le ciel une ligne de demi-lunes qui vont s'apetissant, s'apetissant jusqu'à vouloir entrer, dirait-on, sous le porche d'une église de village située tout exprès au fond du tableau.

A droite du pont, c'est le quai ; il mène aux écluses et à la fabrique. Il est bordé par un long mur de soutènement où s'appuie un jardin que cache une allée de tilleuls. Ce sont les tilleuls de chez madame Charmaison.

C'est là, pendant que mon père se sentait si méchamment atteint par le premier engagement de l'affaire Colivaut, que me réapparut, après des années d'absence, celle qui m'avait surpris quand elle était fillette, au cours de mes réflexions devant

le cadran solaire. Je ne la reconnus pas tout d'abord.

Derrière une haie vive, soigneusement taillée, on voyait, sous les tilleuls, un corsage bleu, une gerbe de cheveux blonds, un chapeau de paille très vaste, dont les bords ondulaient, au gré des pas, sous une couronne de bleuets.

Je m'arrêtai pour regarder de loin cette jeune fille, et je demandai qui elle était. Petite-maman me dit :

— Mais c'est Marguerite Charmaison!

Nous gravissions lentement l'échiné du vieux pont. Il faisait un soleil éclatant. Ces dames s'abritaient sous leurs ombrelles ; on clignait des yeux. Sur le quai, contre le long mur du jardin Charmaison, une bonne femme pliée en deux, un grand mouchoir à carreaux bleus sur son bonnet, poussait une petite voiture à bras.

Il y a des moments où les choses les plus ordinaires nous frappent, on ne sait pourquoi, et semblent nous dire : « N'oubliez plus nos formes, ni nos couleurs, ni l'assemblage que par hasard nous faisons. » Je ne crois pas avoir jamais ouvert les yeux sur un paysage qui m'ait plus séduit que ne le fit la vue de ce long mur ensoleillé, de cette charrette à bras, de l'ombre des tilleuls et de Marguerite Charmaison vêtue de bleu, qui marchait doucement, tenant un livre à la main.

Petite-maman ajouta :

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— Oh! vous ne pourrez plus jouer avec elle : elle est bien trop grande et trop sérieuse... Pendant que j'y pense, qu'on ne lui parle plus de Mounet- SuUy, ni de réciter des vers, cela la met dans tous ses états.

Cette parole me causa du chagrin, parce qu'il y a toujours un sentiment de tristesse à apprendre que quelqu'un a changé d'idées.

Au bout du pont s'étalait le faubourg qu'il fallait traverser pour arriver chez les Plancoulaine par le parc. Les familiers coupaient au plus court, par une ferme donnant accès sur la cour des communs. Il y avait à se faufiler dans un corridor sombre, sentant le grain, où l'on dérangeait des poussins qui se sauvaient en pépiant ; et, au débouché, une mère poule pattue, entourée du fort de la couvée, grommelait dans ses bajoues. C'est par là que nous entrâmes, selon notre habitude. Mon père dissimulait mal son émotion. De ce qui allait se passer, avant une heure, dépendait sa fortune.

Il nous dit, plus tard, qu'il avait remarqué au valet de chambre un air goguenard ; était-ce bien exact? Toujours est-il qu'il n'y eut rien d'insoHte dans la façon dont monsieur et madame Plancou-

laine nous accueillirent. Madame Plancoulaine m'embrassa avec plus de chaleur que je n'en eusse demandé. M. Plancoulaine avait le visage cramoisi, ce qui lui était assez ordinaire, surtout après les repas, et il venait de déjeuner avec le curé de la Ville-aux- Dames, fort buveur et mangeur, qui avait plus de couleur encore que son hôte. Nous trouvâmes aussi un musicien de Paris que l'on disait célèbre, qui venait passer six semaines chaque été, et que l'on appelait M. Théodore.

Le neveu Moche, celui pour qui M. Plancoulaine convoitait la maison Colivaut, avait aussi déjeuné là. C'était un homme veuf, grisonnant, quelconque, vivant à l'ombre de son puissant oncle, comme un jeune homme en tutelle ; il était flanqué de deux filles sans agrément, que l'on continuait d'appeler « les fillettes » depuis plus de vingt ans.

Presque en même temps que nous arrivèrent, par le jardin, les Capdevielîe, le directeur de la fabrique, sa femme, leurs cinq fUles, l'institutrice et l'Anglaise. Comme nous étions encore debout, dans le petit salon, nous nous portâmes jusqu'au perron pour le plaisir de les voir descendre d'un break à deux chevaux où des bras émergeaient pardessus les têtes, immobiles comme des échalas, parce qu'ayant de loin fait des signaux, ils ne trouvaient plus place dans cet amas de corps, tant on

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était tassé. C'était le bonheur de M. Plancoulaine, qui n'avait pas d'enfants, de voir des familles nombreuses, et il estimait la santé, la gaieté, l'exubérance. Les cinq petites Capdevielle, habillées toutes de même, en percale blanche, coiffées de capotes de toile d'où leurs cheveux débordaient en boucles, rappelaient les brochettes d'enfants de Kate Greenaway. Leur mine était éblouissante. On leur avait déniché une institutrice bien incapable d'enseigner quoi que ce fût qu'elle n'eût elle-même appris mot à mot et par cœur, car on la déroutait en lui citant les sous-préfectures par ordre d'importance au lieu de l'ordre alphabétique, mais qui aimait les petites follement; un geste, un mot des babies lui arrachaient des éclats de rire à couvrir le tapage des cinq sœurs. L'Anglaise, plus réservée, écoutait attentivement tout ce qui se disait, afin d'apprendre la langue.

Ce furent des embrassements, des cris. M. Plancoulaine, colosse attaqué seulement aux jambes par la goutte, saisissait chaque petite Capdevielle à la taille et l 'élevait au niveau de sa moustache, qui piquait la chair fraîche des joues et faisait pousser aux Kates Greenaways des glapissements de renards pris par la queue, sans les fâcher, du reste, car elles demandaient parfois à recommencer, pour crier plus fort. Alors, le musicien, M. Théodore, sortait.

Mon père fut heureux de voir arriver M. Clé-

rambourg, son grand ami. M. Clérambourg était, de l'avis commun, aussi sage que M. Plancoulaine était irritable et violent. Tous les deux, hommes d'âge, étaient, dans la ville, des autorités ; mais l'un dominait, grâce à son salon et à sa colère.

Le juge de paix, M. Gantois, et sa femme entrèrent peu après, tandis que le curé de la Ville-aux-Dames s'en allait chanter les vêpres. Puis vint le colonel Flamel, bel homme, fine tournure, ancien officier aux guides : Solferino, Mexique, pieds gelés à Sébastopol, poitrine trouée à Gravelotte, démissionnaire lors de la mort du prince impérial ,* âme loyale et fidèle. Il dépassait d'une bonne tête le jeune docteur Troufleau toujours en longue redingote noire et en chapeau haut de forme, une tenue bien incommode pour la saison, et qui le distinguait de tous ces messieurs ; mais il tentait par là, disait-on, de balancer l'effet de sa jeunesse, difficilement conciliable avec l'autorité scientifique.

Ce jeune Troufleau avait la chance de se- trouver par hasard seul médecin à Beaumont, qui fournit un contingent de malades à nourrir deux docteurs, et il eût été le plus heureux des hommes s'il avait réussi à s'y marier convenablement. En six mois il s'était vu refuser trois jeunes filles du pays, ce qui lui créait vis-à-vis des familles, quand elles étaient obligées de recourir à ses soins, une situation délicate.

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Par contre, des familles lui faisaient la tête s'il ne songeait pas à les honorer d'une demande qu'elles eussent d'ailleurs écartée, à cause de son âge et de son manque de fortune. Les Plancoulaine, entre autres, s'indignaient qu'il ne courtisât pas l'une des demoiselles Moche. On lui conseillait d'épouser hors du pays. Mais cela n'eût-il pas passé pour bravade? Et le pauvre garçon était trop occupé pour battre le département en quête d'une femme. A ses jolis yeux doux, on devinait en lui un cœur tendre à qui la solitude pesait ; il semblait toujours malheureux, avec sa redingote longue et son tuyau de poêle, comme un monsieur susceptible du cerveau et qui est sorti sans mouchoir.

On entendait le sable grésiller dans les allées du parc, un ordre donné au cocher, le cliquetis des gourmettes, des pas sur le perron, et l'on voyait des gilets blancs apparaître contre les sombres tapisseries du petit salon ; des femmes, des jeunes gens, des enfants suivaient : c'étaient les châtelains des environs. On causait tout de suite chevaux, vignobles, constructions, impôts, chasse ou politique. Nous vîmes s'avancer lentement la vieille madame Charmaison, que soutenait son fils le député. Je fus horriblement intimidé quand Marguerite s'approcha.

Il vint encore bien d'autres personnes, mais je n'en finirais pas si je nommais tout le monde.

Quand on était réuni dans le grand seilon, madame Plancoulaine considérait cette affluence avec un ravissement dans toute sa physionomie, et l'on savait qu'elle pensait au goûter.

Ofïrir à goûter était le but de la vie de cette femme excellente. Elle eût offert à déjeuner et à dîner, si sa fortune le lui eût permis. A défaut, elle distribuait du raisiné à quatre heures.

Ce n'était pas une gourmandise de manger ce raisiné, mais il faut avouer que le nombre et l'entrain des convives sont d'un attrait plus grand que les plus fins repas. Que l'on se figure une salle entièrement garnie, telle une bibliothèque, de rayons qui supportaient, côte à côte, des récipients de formes variées, — car tout bocal, tout bol, toute terrine, toute soupière, tout saladier, toute urne, entrés dans la maison, finissaient en pot de raisiné, — coiffés d'un turban de papier lié d'une ficelle et remplis jusqu'aux bords de cette matière très propre à étendre sur le pain, composée essentiellement de jus de fruits, de poires, de coques et de pépins de raisin : c'était l'office, ouvert à deux battants sur la salle à manger.

Quand l'heure était venue, on passait là, en foule ; on contemplait ces réserves de nature à soutenir un siège, et quelque galant de ces messieurs en complimentait la maîtresse de maison. Rosalie, la bonne, montait sur une courte échelle, atteignait

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le pot que son rang destinait à être entamé, s'en écrasait la poitrine, enfin, redescendant avec quelque majesté et non sans accrocher le bord de sa jupe à quelque tête de clou, déposait le raisiné sur la table, au milieu d'un peuple attentif. Madame Plancoulaine elle-même, ayant décoiffé le pot, y enfonçait une cuiller de bois de la largeur d'une de nos mains. On trépignait, on criait, on riait ; quarante bras tendaient des tartines. Alors madame Plancoulaine, se rengorgeant, remerciait Dieu d'avoir fait le monde.

Mon père fut successivement interrogé par plusieurs de ces messieurs qui se postaient devant lui ventre à ventre, avec un air de confidence, et à qui il semblait répondre évasivement, en levant les sourcils très hauts, dirigeant loin son regard, et écartant les deux bras. Et la double ride profonde qu'il portait à la racine du nez se creusait. On lui parlait de la maison Gjlivaut.

J'aperçus M. Clérambourg, toujours informé de tout, qui opposait à une question sans doute indiscrète une main rigide, tendue en écran, tandis qu'il fermait les yeux dans l'attitude du Génie gardant le secret de la tombe. M. Plancoulaine et le neveu

Moche s'imposaient une réserve dont ma famille s'effraya.

Pourtant, un signe de bon augure était que le Courtois n'avait pas paru. Qu'il eût mis ses gants dans sa cour, c'était possible, mais qu'il se dirigeât vers ici, en somme, cela demeurait incertain.

Ce qu'il y avait d'incontestable, c'est que d'autres personnes que nous sentaient une atmosphère orageuse et, en le faisant remarquer, propageaient le trouble autour d'elles. Petite-maman nous dit plus tard qu'usant de la grande liberté que sa beauté et son talent de musicienne lui avaient acquise près du maître, elle s'était levée pour aller lui demander tout net si l'on allait ou non voir Courtois. Mais mon père l'avait retenue :

— Non! non! j'aurais l'air de fuir devant mon confrère. Je veux tenir jusqu'au bout : attendons.

En attendant, je m'étais créé, moi aussi, mon angoisse. Voilà : je n'avais pas dit bonjour à Marguerite Charmaison. Je voulais aller lui dire bonjour ; je ne le faisais pas. Et à mesure que je tardais, ma démarche devenait plus difficile, parce que je devais me faire pardonner, outre ma gaucherie, mon impolitesse. Marguerite était passée près de moi sans me voir ; mais peut-être m'avait-elle vu depuis. Peut-être aussi me méprisait-elle comme trop petit. Elle était si jolie et si grande.

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Mon désarroi-, s'embrouillait davantage. Je me disais : « Il est trop tard, maintenant ; je n'ai plus qu'un parti à prendre : c'est de me dissimuler, de m'anéantir. Il faut qu'elle ne me sache pas ici. La prochaine fois que je la rencontrerai, je marcherai vers elle tout droit, comme si je ne l'avais pas vue depuis quatre ans. »

J'étais caché derrière madame Capdevieîle, de qui le dos formait un large abri. Une idée me vint : elle n'était pas belle. Je désirai que ce que redoutait mon père se produisît, qu'il y eût un esclandre, à propos de la maison Colivaut, que l'on se fâchât et que nous disparussions d'ici à jamais. Cela> oui, certes, plutôt que d'être un niais aux yeux de Marguerite Charmaison!

Sans bouger, j'apercevais les genoux de Marguerite Charmaison, et, plus haut, un bout de nœud bleu, partie de son corsage. J'observai qu'elle ne parlait pas. Elle, si bavarde autrefois! Pour qu'elle fût si différente, que lui était-il arrivé?

Puis je pensai que si rien de grave n'éclatait avant quatre heures, j'étais perdu, car, à l'heure du raisiné, il me faudrait, coûte que coûte, me faire reconnaître de Marguerite. Alors je fus envahi par une de ces grandes tristesses qu'on ne ressent plus, après ces enfantillages, qu'à l'âge d'homme, lorsque la seconde timidité, celle de l'amour, vous stupéfie. Et, dans ma

détresse, mes yeux étaient attirés par le mesquin spectacle de l'aisselle de madame Capdevielle, qui petit à petit se mouillait! De telles misères se mêlent souvent aux préoccupations les plus dignes. Madame Capdevielle avait un corsage blanc à vignettes. Ces vignettes étaient, si je me souviens bien, de minuscules gerbes de blé jaune entremêlées à des faucilles violacées. Au travers du tissu, se discernaient le bord brodé de la chemise et la peau nue formant vallée au milieu. Une petite odeur de caoutchouc avait appelé mon attention stupide vers le dessous du gros bras matelassé insuffisamment. Au-dessous du matelas, une source s'épandait parmi les faucilles et les gerbes de blé, et je considérais d'un œil de poule le progrès lent, mais perpétuel, de l'onde qui noyait toutes les cinq minutes une nouvelle gerbe, une nouvelle faucille.

Tout à coup, d'un coin du salon, partit comme un cyclone, la farandole des cinq petites C^devielle. Elles se tenaient par la main et glissaient avec une vitesse d'ouragan entre les sièges, semant le bruit et la terreur. M. Plancoulaine était indulgent à ces sautes de jeunesse et les encourageait d'un rire d'ogre dont le retentissement était plus fort que celui de nos cris aigus. Je vis venir la trombe ; elle m'emporta comme un fétu. Elle en emporta d'autres. Je gambadais, je marchais sur les pieds de dames

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qui disaient nous trouver charmants ; je manifestais, une grande allégresse de me sentir arracher les bras ; j'ouvrais la bouche et je hurlais en passant devant Marguerite Charmaison !

Mes relations avec Marguerite Charmaison étaient brisées! Ou bien elle était devenue trop sérieuse et trop belle pour se souvenir de moi ; ou bien, si elle m'avait reconnu, elle n'oublierait plus qu'elle m'avait vu ouvrir la bouche en imbécile au milieu d'une farandole de gamines.

J'allai tomber sur les genoux de ma grand' mère, où j'espérais enfouir ma confusion. Mais je n'y avais pas eu le temps de souffler que petite-maman, inspirée par le charivari, s'asseyait au piano et entamait une bacchanale d'Ofïenbach d'un rythme infernal, qui relevait les petites Capdevielle et dix autres enfants ; ceux-ci m'enlevaient de nouveau, et voilà la farandole relancée à travers les groupes. J'y perdais la tête, quand soudain nous nous arrêtons comme si la foudre eût frappé l'un de nous. Petitemaman a suspendu son jeu. Tous les visages sont interdits. Et j'aperçois M. Plancoulaine debout, plus rouge qu'après son déjeuner, frappant du pied le sol et répétant d'un ton de tonnerre :

— Nom d'une boutique!... On ne s'entend plus ici!

Jamais M. Plancoulaine ne s'opposait aux jeux des enfants. Il était quinteux, autoritaire et ter-

rible, mais la jeunesse le métamorphosait en agneau.

Oh! oh! cette fois, il se passait quelque chose.

Petite-maman quittait le piano et M. Plancoulaine ne s'excusait pas de l'avoir interrompue. Tous les enfants se réfugiaient dans le giron de leurs parents. Un grand silence suivit.

C'est par ces mouvements d'autocrate que M. Plancoulaine domptait tout le monde. Les plus déterminés de ces messieurs n'étaient que roquets auprès de ce tyran de village.

Aussitôt, telle une sœur de charité après le combat, madame Plancoulaine vint droit à nous, nous cajola, mon père, sa femme, mes grands -parents et moi ; nous dit que l'heure du goûter approchait, et qu'en raison de la chaleur elle avait fait préparer aujourd'hui des citronnades. Elle s'ingéniait à pallier les vivacités de son mari, et elle avait un tel don de panser les blessures qu'il en pouvait infliger presque impunément.

Mais, en nous secourant, ne disait-elle pas à tous, avec candeur ou malignité d'hôtesse : « Ce sont ceux-là que le trait a frappés? »

Un domestique vint, selon l'usage de la maison, annoncer que « ces petits messieurs étaient servis ». Chacun profita de la nouvelle pour ranimer la com-

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pagnie. Le protocole voulait que les enfants prissent la tête du cortège pour passer à la salle à manger. Je boudais, j'avais envie de pleurer : je refusai absolument de quitter le pan de la jaquette de mon père pour donner le bras à une petite Capde vielle. Mon père lui-même attendait je ne savais trop quoi. Il attendait que quelqu'un offrît le bras à sa femme ; et il était de toute évidence que ces messieurs la délaissaient, en plats courtisans, sous les yeux du maître, qui fermait seul la marche, à cause de sa jambe goutteuse. Mon père se disposait à conduire lui-même sa femme, lorsque le docteur Troufleau, timide et maladroit, qui était demeuré seul en un coin, se présenta et nous sauva.

Nous atteignions l'entrée du petit salon. Des pcis sur le perron, des voix hésitantes et le frottis soigneux et prolongé de semelles sur le paillasson décelèrent une visite inaccoutumée. On distinguait, au travers du store, des silhouettes mouvantes. Beaucoup tournèrent la tête ; des couples, intrigués, s'arrêtèrent. Une main s'introduisit, saisit le cordon du store, tira : il se forma un boudin vert qui grossit en s 'élevant rapidement, et nous vîmes, en plein soleil, le domestique Pierre ; derrière lui, M. Courtois et ses fils.

Ils s'inclinaient avec déférence, avec embarras, devant notre cortège passant, en gens qui viennent

une fois par an et que l'apparat gênerait moins que la familiarité même des coutumes de la maison.

Un ton de voix, un mot les métamorphosa d'intrus en héros de la fête. M. Plancoulaine jeta pardessus nos têtes l'accueil chaleureux :

— Ah!... G)urtois!

Rien de plus. Tous sentirent à quel point Courtois était le bienvenu.

Madame Plancoulaine alla au-devant du notaire et étouffa les jumeaux sous les baisers. On leur avait commandé d'être aimables : ils rendaient les baisers à qui mieux mieux, en mordant à même les joues velues de la dame.

L'un d'eux m'aperçut ; il pinça la manche de son frère. Dès lors, entre les groupes, je rencontrai constamment leur regard.

Ils avaient déjà mangé leur tartine de raisiné quand j'obtins la mienne, après toutes les petites Capdevielle, l'Anglaise et mademoiselle Toussaint, l'institutrice, qu'on assimilait aux enfants, bien qu'elle eût cinquante ans sonnés. Encore madame Gentil, la femme du receveur de l'enregistrement, qui avait une superbe robe de foulard à dessins blancs, essuya-t-elle mon raisiné presque aussitôt qu'il me fut servi. La pauvre dame en eut sur le flanc une panachure de la taille d'un pied d'homme

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de peine. Elle se retourna, devint pourpre et leva la main en disant :

— Petit imbécile!

Au même moment, les jumeaux se faufilaient en poufïant : ils avaient dirigé sur ma tartine un fort projectile, mais visé juste.

Madame Plancculaine vola au secours de madame Gentil. Elle avait plongé la corne d'une serviette dans la carafe, et elle débarbouillait la grosse hanche comme une figure de jeune morveux. Ma grand'mère arriva et se confondit en excuses près de madame Gentil, qui lui dit :

— Ce n'est rien du tout, madame ; surtout, ne grondez pas ce cher mignon.

Mon père allait se mêler de l'affaire. Je le voyais volontiers s'approcher ; je voulais lui dire : « Mon pauvre papa, nous sommes malheureux tous les deux. »

Il n'était plus qu'à trois pas de moi, lorsqu'il vira sur les talons. De l'autre bout de la pièce, M. Plancoulaine l'avait appelé :

— Nadaud!

Sur les dressoirs, les verreries avaient frémi.

Contre la grande fenêtre, on voyait là-bas M. Plancoulaine, son neveu Moche et Courtois. L'organe tonitruant avait encore une fois dominé le concert des bavardages ; on l'entendit, durant l'instant de silence, avant que mon père eût eu le temps

d'obtempérer à l'ordre ; et cela fut dit haut et de loin, à dessein, afin que nul n'en ignorât :

— Nadaud!... J'aurais un service^à vous demander : il s'agirait de faire transporter mes papiers de votre étude en l'étude de maître Courtois : cela pourrait être exécuté sans délai?

— Demain, à la première heure, dit mon père ; permettez que j'aille m'y préparer sur-le-champ...

Il s'inclina, fit signe à sa femme de le suivre ; grand'mère entraîna son mari, et nous sortîmes. Madame Plancoulaine fut sur nos traces :

— Comment! vous vous retirez si vite! Allons! allons! qu'est-ce qu'il y a? Un malentendu, j'en suis sûre...

Mon père salua sans mot dire. Grand'mère, qui était une vieille amie de madame Plancoulaine, soupirait, sans oser prononcer une parole imprudente.

Mon père passa un doigt dans son faux-col, et j'entendis le petit bouton de nacre qui se brisait : un des morceaux tomba sur le perron.

Il avait de la peine à respirer. A cinquante pas, il se retourna. Il avait espéré que son ami Clérambourg le suivrait.

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Mon père prétendait, quand nous rentrâmes en ville, que l'on nous regardait d'étrange façon.

— C'est ton col qui bâille, lui dit sa femme.

Il réappliquait de la main les pointes de son col, puis il essayait de les contenir sous le menton, en baissant la tête.

— Ne baissez donc pas la tête, lui dit sa bellemère ; on ne manquerait pas de dire que vous avez l'air d'un chien qu'on a fouetté.

Il était assez vraisemblable que le bruit de notre mésaventure nous avait précédés, Gsurtois ayant dû faire grand bruit de sa convocation chez les Plancoulaine. Et nous sentions déjà, dirigé contre nous, ce venin des foules qui perle aux dents des hommes assemblés, friands de blessures fraîches : instinct des basses-cours, qui précipite les animaux, bec en avant, sur celui qui s'est laissé arracher trois plumes.

Mon grand-père soutenait que l'incident était sans importance, et que tout s'arrangerait pour le mieux.

Le soir tombait ; les paysans avaient regagné la campagne. La place et le carrefour étaient libres. De loin, nous apercevions l'orme, le marronnier et le clocheton de la maison Colivaut, au-dessus

de la balustrade et des grandes portes à pattes de biche ; cela foimait un joli décor d'aspect ancien qui fermait la rue montante, comme une toile de fond.

— Baste! dît grand-père, quand vous serez le maître là-dedans, vous leur ferez la nique à tous!...

Il y avait quelque vérité dans ces paroles, car celui qui réussit dans son entreprise est toujours fort. Le malheur présent de mon père était d'avoir accompli un acte audacieux vis-à-vis d'un compétiteur puissant, mais plus encore un acte inachevé et stérile tant que vivrait madame Colivaut.

Sa taille se redressa ; il enfonça un pouce sous l'aisselle du gilet ; il envoya au diable son faux col. Il caressait du regard les balustres, le clocheton et les ombrages ; ses pas étaient plus légers ; l'air soulevait les basques de sa jaquette ; il se laissait porter vers sa maison.

Au carrefour, il fallait se priver de cette vue, car nous tournions à droite. Il hésita, voulut parier, se retint, tourna avec nous. Cependant, après quelques pas :

— Il serait peut-être convenable, dit-il, d'aller prendre des nouvelles de cette pauvre madame Colivaut.

Le grand-père, la grand'mère et la petite-maman se regardèrent, puis, évitèrent de se regarder. Un

air de secrète complicité les unit ; un même vent les poussa à s'enquérir de la santé de madame Colivaut.

Nous rebroussâmes chemin pour monter la Grande- Rue. Mon père sonna à la porte verte. La cloche, destinée à être entendue jusqu'au fond des jardins, avertissait tout le quartier d'une visite chez madame Colivaut. En attendant que l'on vînt ouvrir, ces dames se retournèrent vers la ville. Au seuil des maisons, des groupes de femmes avaient poussé comme des champignons après la pluie. Quarante commères nous dévisageaient en causant, la main sur la bouche. Chez madame Auxenfants, un rideau fut soulevé, et la jaune figure de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se montra. On rabaissa promri:ement le rideau ; mais au travers du tulle, nous voyions très bien s'agiter la tête de l'aigre célibataire, à côté de celle de madame Auxenfants, sa logeuse : on le disait le plus méchant homme de Beaumont.

Le spectacle, c'était nous : mon père, que la ville savait acquéreur de la maison Colivaut, conduisant en corps sa famille prendre des nouvelles de la moribonde. M'Jl^Jê

Nos intentions ne revêtaient pas pour nous la forme criminelle ; mais il était avéré pour tous, à cette heure, que notre plus vif intérêt se trouvait contraire au rétablissement de cette chère dame.

L'air qui s'élevait faisait bruire le feuillage de l'orme et du marronnier ; soûs le manteau de lierre qui tombait de la balustrade en lourds lambeaux, un rat ou un mulot descendit, trottina et se perdit sur le sol gris. Mon père sonnait pour la deuxième fois.

Enfin, une petite bonne parut. Nous demandâmes des nouvelles en penchant tous un peu la tête vers l'épaule, attitude compatissante, car madame Colivaut avait eu des suffocations ces derniers jours de chaleur. La petite bonne nous fit signe d'entrer. Madame allait très bien. Madame était même, pour le moment, dans le jardin du haut.

— Ah! ah! fîmes-nous, dans le jardin du haut!... à la bonne heure!... ah! ah! dans le jardin du haut!

Et nous pénétrons derrière la petite bonne. On traversait une longue cour en pente et pavée de ces gros cubes arrondis en tête d'homme chauve, comme on en voit encoie sur les anciennes routes royales. Cette cour était si vaste, et l'on en faisait si rare usage, que les domestiques ne parvenaient pas à empêcher les cheveux d'une herbe fine de s'y dresser en petites touffes entre les cailloux , même, en plusieurs endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche, étaient les écuries, les remises ; à droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit

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fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier étage, et deux belles lucarnes dans le haut toit de briques vieillies, d'un joli ton pelure d'oignon, çà et là duveté d'une mousse verdâtre. Pour cheminées, des monuments. La tourelle, sur les jardins, était couverte d'ardoises.

Nous montâmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le jardin du haut. A cent pas de nous, nous vîmes madame Gîlivaut qui butinait toute seule, sans canne et sans appui, un sécateur à la main. Elle avait planté là sa dame de compagnie, madame Robert, en lui ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous, toute coquette.

Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir, et, comme toujours, son bonnet blanc orné de rubans bleus. Sa figure grasse et poupine était d'une pomme de reinette de l'an passé.

Elle ne fit aucune allusion à sa santé et nous parla de ses fruits et de ses légumes. Une par une, nous dûmes examiner les plates-bandes, et, un par un les poiriers, dont elle savait l'âge, la biographie, et le rendement année par année. Elle regardait, elle aussi, le cadran solaire, lorsqu'elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que le soleil était couché. Elle rit de bien bon cœur.

Elle redescendit avec nous au parterre. Madame Robert portait les noisettes dans un pli de sa jupe relevée ; ce fut mon père qui soutint madame Colivaut sur l'escalier des mirabelles. Lorsqu'elle posa le pied sur la marche branlante qui rendait un bruit sourd, elle fit :

— On dirait qu'on met le pied sur une dalle funéraire.

On croyait madame Colivaut traversée d'une pensée funèbre, mais elle ajouta :

— C'est le tombeau de mes illusions !

Et elle se remit à rire comme une fillette. Elle était tout à fait de bonne humeur. Elle nous mena jusqu'à la terrasse dominant la ville, sous l'orme et le marronnier. Sa manie n'était-elle pas de jeter bas ces arbres fameux! Elle y pensait aussitôt que la santé lui était rendue.

— Ils gênent les voisins, disait-elle ; madame Auxenfants et monsieur Fesquet ne cessent de se plaindre de l'humidité et des moustiques que leur vaut ce feuillage épais... Mais ce n'est pas cela : j'ai l'intention de construire ici un pavillon.

— Construire un pavillon! s'écria mon père.

— Oui, dit-elle ; quand ce ne serait que pour embêter madame Auxenfants et monsieur Fesquet, en ayant l'œil sur eux!.,.

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C'était de cela qu'elle avait envie, et non d'abattre ses arbres.

Elle avait fait ses plans ; elle les montra à ma famille.

Mon père tremblait qu'elle ne les fît exécuter. Pour peu qu'elle eût quinze jours de bons, elle en était capable. La chute des arbres, surtout, était la perte de la propriété. Mais, dans le contrat passé avec la vieille dame, la valeur du terrain était seule entrée en ligne de compte. Comment s'opposer à la profanation d'accessoires de pur agrément?

J'étais demeuré au bord de la balustrade, pendant qu'on examinait les plans du « pavillon ».

Dans la lumière de perle d'une belle journée mourante, la grande rue sinueuse, égayée de hauts pignons, serrée à la taille par d'anciennes bicoques à encorbellement, où se balançaient encore des enseignes, dévalait sans se presser vers l'église. De rares passants troublaient la paix du soir. Je vis remonter jusqu'au carrefour le break de la famille Capdevielle, les Gantois, madame Gentil, pour moi d'humiliante mémoire, et le docteur Troufleau.

Au café, sur la place, assis sur un banc, comme chez eux, et fumant la pipe, les conseillers municipaux de Beaumont, fidèles à cette assemblée du soir, prenaient l'absinthe : c'étaient Chaigneau le

bourrelier, Tiffeneaù le confiseur, Goulard dit La Chique, et surnommé encore Cincinnatus, M. Phébus Soupe, marchand de vin, et le maire, savetier, Ferraingailleur. Ils causaient haut ; ils discutaient des destinées de la France. En face d'eux, sereine, verdâtre, la statue de bronze du poète les regardait sans fatigue et sans ironie, comme un étranger descendu dans la ville.

Au pied de la statue, des chiens flairaient de petits tas d'ordures, restes du marché aux volailles ; pareil à une balle de caoutchouc, un chat traversa la rue, poursuivi par un fox à la queue coupée. Puis, de la maison d'Hiver le pêcheur, sortirent, au milieu d'éclats de rire, les demoiselles Tifïeneau, deux jeunes filles brunes, et mademoiselle Bouquet, leur amie, blonde, qui était très belle. Elles se donnèrent le bras et montèrent doucement vers la terrasse en chantonnant un air de romance. Elles passèrent sous mes yeux, et tournèrent, suivant la rue qui, après les jardins Gîlivaut, menait à la campagne.

Je n'étais pas en âge d'avoir de grandes pensées, mais ces calmes heures des soirs d'été, quand la comédie du jour s'est jouée, m'ont de tout temps paru d'un prix inestimable.

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A la campagne, l'écho de la rupture avec les Plancoulaine nous fut apporté par les fermiers, par le boucher, par le facteur. De leurs propos amphigouriques, on pouvait retenir que le pays faisait grand bruit de cette affaire, et que, dans la première semaine du moins, beaucoup de personnes nous étaient favorables. « Voyons! N'a-t-on pas le droit de se loger où l'on veut?... Ah bien! s'il fallait écouter les rodomontades d'un vieux grognon!... Maître Nadaud avait joliment bien fait de ne pas se laisser intimider par les Plancoulaine!... On dira qu'un homme qui veut une maison à son goût a toujours la ressource de construire ; mais un notaire ne peut habiter loin du centre de la ville ; or, au cœur de Beaumont, pas un mètre carré n'était vacant, hormis la maison Colivaut. »

Les Plancoulaine et leur clientèle n'avaient pas eu le temps de parler. Lorsqu'ils parlèrent, l'opinion vira. Alors, les fermiers, le boucher, le facteur n'osèrent plus rien dire devant nous.

Les choses durent prendre une fort mauvaise tournure, car mon père, lorsqu'il venait à Courance, paraissait accablé ; et le dimanche, après la messe de Beaumont, grand 'mère, signalant l'attitude des gens à notre égard, disait : « Oh! j'ai

déjà vu ces yeux-là quand mon mari faisait de mauvaises affaires!... »

Elle fut sensible à l'infortune de son gendre, quoiqu'elle l'eût prévue, et qu'elle ne cessât de faire valoir ses pronostics. Il fallut qu'elle fût par lui bien attendrie, un jour, pour lui dire, d'ellemême, parce qu'il avait témoigné le désir de m'avoir près de lui comme consolation :

— Prenez-le.

Il avait maintenant une pièce où me loger, la meilleure de la maison, le salon :

— Nous n'y recevons plus personne!... avait-il dit.

Il me fît monter dans son cabriolet. Ma grand'mère pleurait. Mon grand-père, toujours plein d'à-propos, déclama :

Laissez les roses au rosier, Laissez les enfants à leur... père!

En arrivant à Beaumont, nous trouvâmes la petitemaman allongée sur le canapé, et jouant à lancer sa mule mordorée, du bout du pied, sur une étagère. Elle avait des loisirs démesurés, depuis qu'elle n'allait plus chez les Plancoulaine ; l'ennui l'alanguissait. et elle s'improvisait des divertissements de fillette. Elle vint à nous en sautant sur son bas à

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jour. Mon père courut à la mule, sans sourire, et il rechaussa le pied rapidement.

Mon père avait un goût poussé à la manie : c'était celui de l'ordre.

Le carnaval chez les Plancoulaine ! Quelle affaire ce fut dans la ville!

Pendant trois semaines, nous n'entendîmes point parler d'autre chose. Ce n'était pas la première fois que les Plancoulaine donnaient des fêtes ; mais aucune n'avait été annoncée avec autant de fracas, et la nouveauté était qu'il s'agissait d'un bal costumé. Se procurer des costumes n'est pas aisé en province ; aussi s'y était-on préparé de bonne heure.

On citait le docteur Chevalière et maître Courtois qui n'avaient pas craint de faire le voyage de Paris tout exprès. M. Charmaison, lié avec les peintres, devait leur procurer des accoutrements splendides, ainsi qu'à quelques personnes privilégiées. Le député de Paris lui-même, disait-on, viendrait en « Robespierre ». La ville, les maisons de campagne, quelques châteaux avaient accepté l'invitation des Plancoulaine. De toutes parts on travaillait, on cherchait des idées, on remuait les garde -robes des

grand'mères ; on dérangeait les mites ; on soulevait de la poussière. Plusieurs de ces messieurs allaient au chef-lieu s'entendre avec le costumier du théâtre, voire avec le conservateur du musée. On se rencontrait à la gare, et on s'abordait avec des : « Ah! je vous y prends!... Vous aussi, vous y allez de vos frais!... » Et on surprenait par-ci par-là : « Etourdissant, mon cher!... -— Général romain... — Catherine de Médicis... — Il portera sa tête sous le bras, hi! hi! hi!... — On parle d'un groupe de vierges folles ; dites-moi, entre nous, moi, je ne suis pas un érudit : qu'est-ce que c'est que ça?... »

Chacun s'ingéniait à nous rapporter les propos et les nouvelles. Nous sûmes que M. Clérambourg avait choisi la figure de Gargantua, qui est populaire dans le pays. Il aurait un masque bouffi et une bedaine artificielle. Coqueugniot seul ne s'enflammait pas, prétendant que rien n'est plus malsain que ces déguisements, les vêtements en location, et surtout les barbes et moustaches postiches, « étant saturés de bacilles, dont les moindres sont ceux de la tuberculose ».

Le docteur Troufleau était m vite.

Il ne nous le dit pas tout d'abord. Il ne le dit que lorsqu'on lui demanda :

— Mais enfin, docteur, vous devez être invité, vous aussi?

l'enfant a la balustrade 221

— Certainement!

Il ne disait point s'il se rendrait ou non à l'invitation. Quelques jours se passèrent. Mais comme on ne parvenait pas à s'entretenir d'autre chose que de cette soirée, petite-maman lui demanda :

— Mais enfin, docteur, comment vous costumezvous ?

Il dit, d'un air ennuyé :

— Feu mon oncle maternel, qui m'a légué quatre sous, sa bibliothèque et ses nippes, était professeur de sciences physiques et naturelles à la Faculté de Poitiers : j'ai conservé sa robe avec des parements amarante.

Petite-maman se mit à rire.

— Cela vous fait rire ; je serai ridicule?

— Dites donc! j'espère que vous viendrez nous voir un peu avant d'aller là-bas, que nous vous donnions notre avis sur la tournure que vous aurez?

— Oh! dit-il, je mettrai mon costume seulement dans ma voiture, avant d'entrer : vous ne me voyez pas traversant la ville... Ces divertissements mondains sont absurdes !

La tristesse de la petite-maman s'aggravait du dépit d'être la seule jeune femme, à dix lieues à la ronde, qui ne fût pas invitée à cette réunion. Paletot n'y faisait plus rien! On le bourrait, le pauvre chien ; on l'envoyait coucher à tout propos ; le frère

de Mirza s'exténuait à faire le beau, en pure perte. Un jour qu'il était là, sur sos pattes de derrière, celles de devant battant l'air pour se maintenir en un difficile équilibre, ses bons yeux implorant un regard, un mot d'admiration, la mère Fouillette joignit les mains et laissa échapper ces mots énigmatiques :

— Et dire qu'elle en est, elle!

— Qui ça, elle?

— Mais sa sœur!

— Sa sœur! encore!... Vous nous ennuyez, à la fin, avec sa sœur, la mère Fouillette! Laissezla tranquille, et nous aussi... De quoi est-elle, sa sœur?

— Mais, de la fête, madame! II paraît que ces demoiselles sont occupées à lui confectionner un petit pantalon et une jupe de cantinière, tricolore, oui, madame!... Oh! la chère amie, qu'elle sera donc jolie! Et elle portera un petit baril avec de l'eau-de-vie : c'est un étui à chapelet, madame, qu'on dirait un vrai fût, mais de la grosseur d'un œuf de cane, avec la bonde et la chantepleure ; même que c'est les jeunes filles de l'école qui en ont fait cadeau tout à l'exprès à madame Plancoulaine... Faut bien rire, pas vrai?

Et elle contemplait Paletot, qui nen serait pas!

l'enfant a la balustrade 223

— Allons, c'est bon, la mère Fouillette ; laisseznous !

— Moi, dit petite-maman, au milieu du dîner, si j'avais eu à me rendre à un bal costumé, je sais bien ce que j'aurais mis...

Mon père la regarda tristement.

— Qu'est-ce que tu aurais mis, voyons?...

— Ah! voilà!...

Le silence retomba. Mais elle poursuivait en elle-même son idée. Dix minutes s'écoulèrent ; elle dit :

— Moi, j'aurais fait une Joséphine impératrice très passable...

— Parbleu! je te crois!

— Ce n'est pas une plaisanterie : je parie que tu ne connais seulement pas les deux robes Empire que j'ai là-haut... authentiques, s'il vous plaît : elles ont été portées par mon arrière-grand'mère, qui était de la Martinique et qui connaissait beaucoup les Tascher de La Pagerie. Elle avait joué avec Joséphine. Ah! j'ai assez entendu raconter ça quand j'étais petite!... Je te les montrerai, tu verras.

— Certainement! dit mon père.

Il n'ajouta rien ; il espérait qu'elle oublierait

cette fantaisie. Je sentais qu'il avait le cœur gros. Au dessert, elle se leva et quitta la salle à manger.

— Eh bien! où vas -tu?

— Chut!... fit-elle.

Mon père acheva de dîner. Puis il jeta sa serviette, fit virer sa chaise, croisa les jambes et se mit à remuer le pied nerveusement.

Je regardais ce pied agité, et j'étais assez grand pour comprendre tout ce qu'il y avait d'angoisse dans cette oscillation précipitée, et aussi tout ce qu'il y avait de tristesse dans cette semelle gondolée, dans ce talon usé en biseau, dans cette empeigne défraîchie. Autrefois si soigneux de sa personne, mon père se négligeait, par désespoir et aussi par économie... Cette chaussure ne brillait plus, car la mère Fouillette, qui comprenait la situation, faisait durer longtemps la boîte à cirage.

Nous entendîmes un coup de sonnette. Je dis :

— Ce n'est pas le coup du docteur Troufleau.

— Tu crois ? fit mon père ; qui veux-tu qui vienne ? La mère Fouillette traîna ses savates dans le

corridor. Elle ouvrit la porte de la rue ; un chuchotement venait jusqu'à nous. Mon père, le dos tendu sans cesse à l'annonce d'un nouveau désastre, entr 'ouvrit la porte de la salle à manger et prêta l'oreille. Le dialogue se prolongeait à voix basse. Enfin, la mère Fouillette parut :

l'enfant a la balustrade 225

— Monsieur, c'est de chez monsieur Clérambourg !

— De chez monsieur Clérambourg!... répéta mon père, qui pâlit. ^

— C'est monsieur Clérambourg qui fait demander à monsieur le sabre qui est là-haut, accroché dans la chambre de monsieur et madame.., rapport à ce que c'est le sabre que monsieur Clérambourg avait prêté à monsieur pour la garde nationale, du temps des Prussiens. C'est la petite bonne qui est là ; elle dit comme ça que ne faudrait pas que ça dérange monsieur, quelquefois que monsieur aura:t besoin de son sabre ; mais, autrement, monsieur Clérambourg le fait réclamer, rapport à la fête...

— A la fête?...

— C'est comme qui dirait pour le déguisement à ce qu'elle prétend, la petite bonne, faudrait à son maître un grand couteau pour trancher des pâtés d'alouettes qui sont de la taille d une meule de foin... Y a de quoi rire!

La mère Feuillette ne pouvait se tenir en se représentant au festin de Gargantua M. Clérambourg — si solennel et si lésineur — tranchant avec un sabre des pâtés d'alouettes de la taille d'une meule de foin.

• Mon père était stupéfait. Cela ne le faisait pas rire. Il avait toujours conservé ce sabre depuis la

guerre. II ne se souvenait même plus qu'il appartenait à Clérambourg. Mais que Clérambourg, ayant rompu toute relation avec nous, envoyât réclamer son sabre à l'occasion de cette mascarade, cela dépassait son entendement. Cependant, il cherchait à s'expliquer la chose, parce que, dans son cœur d'ami fidèle, il ne pouvait croire que Clérambourg n'eût pas quelque raison d'agir ainsi.

La mère Fouillette devinait la pensée de son maître, et, en son langage naïf, elle lui fournit une vérité profonde :

— Ce n'est peut-être pas à dire que monsieur Clérambourg soit « rapiat, rapiat » autant que le bruit en court ; mais quand il s'agit d'acheter des inutilités, ça serait un homme à plutôt dépouiller les morts...

En effet, c'était ce que faisait Clérambourg. Mon père, pour se convaincre, alla dans le corridor, et il vit la petite bonne de Clérambourg qui lui fit un bonjour de la tête. Il revint et dit à la mère Fouillette :

— Mais allez donc chercher là-haut ce qu'on demande; vous savez bien où c'est!... Vas-y, toi, mon petit, ajouta-t-il ; tu expliqueras à ta petitemaman, qui doit être dans la chambre.

Je grimpai l'escalier quatre à quatre. Mais la petite-maman était enfermée dans la chambre et ne voulait pas ouvrir.

l'enfant a la balustrade 227

— Qui est là?

— C'est moi. C'est pour le sabre...

— Attendez un moment!

Elle vint ouvrir. Il me sembla qu'elle était vêtue d'une longue chemise de nuit, et elle se couvrait la poitrine avec une serviette de toilette ; ses bras et ses épaules étaient nus. Je remarquai qu'elle avait modifié sa coiffure. Elle demanda :

— Qu'est-ce qu'il y a?

Je dis :

— C'est la bonne de monsieur Clérambourg qui vient chercher le sabre...

Mais elle était déjà retournée à l'armoire à glace. Ce que je lui disais était pourtant bien insolite et valait qu'on y prît garde. En toute autre circonstance elle s en fût étonnée, et eût fait feu de toutes pièces. Je la voyais très bien empoignant le sabre de M. Clérambourg et le jetant par la fenêtre. Non! Devant son armoire à glace, elle tentait d'enfoncer son bras nu dans une espèce de gros ballon qui ne devait être autre chose que la manche d'un corsage un peu étroit pour elle. Je montai sur une chaise ; je décrochai le sabre. Elle ne vit rien de ce que je faisais. Son épaule, grasse, forçait l'entrée du ballon. Quelque

chose craqua. Ouf! ça y était. Elle put agrafer le cor sage, qui lui moulait la gorge.

Je me sauvais avec le sabre ; elle m'attrapa par le bras :

— Surtout, ne dites rien! ne dites rien!... C'est une surprise!

Tout de même, elle remarqua que j'avais un sabre à la main ; elle dit :

— Mais qu'est-ce que l'on va faire de ce coupechoux?

Je répétai :

— C'est la bonne de monsieur Clérambourg...

— Ah! fit-elle.

Elle n'avait rien compris ; elle avait mieux à faire.

Le docteur Troufleau arriva ; mon père lui raconta l'histoire du sabre. Un autre en ,eût ri, ne fût-ce que pour empêcher un malheureux de se morfondre et de se casser la tête ; la mère Fouillette en riait bien : elle avait plus d'esprit que le docteur Troufleau. Ce garçon était fermé à la compensation légère qu'offre la nature à nos infortunes en nous rendant sensibles à l'ironie des événements et des choses. 0 la triste cervelle!

Tout à coup, petite-maman entra. Le docteur ne

la reconnut pas ; il se leva et recula sa chaise ; il s'apprêtait à faire des salutations. Elle éclata de rire.

Elle paraissait moins grande qu'à l'ordinaire, dans sa robe Empire ; on n'avait point coutume de la voir décolletée, surtout tant que cela, grand Dieu! et le foulard qu'elle avait roulé en turban, faute de diadème, sur sa chevelure brune, l'embellissait extraordinairement. Elle tenait à la main un petit éventail à vignettes, et elle faisait cent minauderies.

Le chien. Paletot, ne la reconnut pas plus que le docteur ; il bondit et se mit à aboyer avec fureur. Peu s'en fallut qu'il n'allât grignoter les bas à jours, qui, tendus sur le cou-de-pied découvert et proéminent, formaient de petites bosses roses appétissantes.

Elle se pencha pour amignonner le chien, et pendant ce temps, le docteur Troufleau la reconnaissait. Je vis que ses yeux parcouraient la jeune femme travestie, et qu'ils s'en relevaient gênés. S'il eût pu rougir, il l'eût fait ; mais son teint mat s'échauffa et se couvrit d'une petite buée. Après, il n'osa plus lever les yeux ; il avait les paupières baissées, comme une « demoiselle ».

Petite-maman lui demanda :

— Comment me trouvez-vous?

— Oh! très bien! très, très bien!

Il dit cela d'un ton si comique! Il avait l'air de dire : « Comment! si vous êtes bien!... mais vous êtes admirable! » Et l'on sentait qu'il regrettait qu'elle fût si belle. Franchement, il eût préféré ne pas la voir ainsi.

Cependant, il n'avait pas encore saisi ce qui se passait. Madame Nadaud était costumée : était-ce donc qu'elle allait au bal? Il dit :

— Mais ce costume... Est-ce que...?

— Mais non! vous voyez bien que c'est pour rire !

Mon père répéta :

— C'est pour rire.

Son cœur se soulevait de pitié devant ce travestissement solitaire, qui témoignait du plus amer dépit secret de n'aller pas et d'être la seule à ne pas aller au bal costumé.

— Mais déposez donc votre chapeau! dit-elle. Nous allons danser, voulez-vous, en l'honneur des Plancoulaine ?

— Oh! fit le docteur.

— Eh bien! quoi? qu'est-ce qu'il y a d'extraordinaire à cela? Nous tâchons de nous amuser une fois dans la vie.

Elle fît mine d'entrer dans le salon Plancoulaine :

— Bonsoir, chère madame! Que de temps de-

l'enfant a la balustrade 231

puis que nous n'avons eu le plaisir de vous voir! Elle changeait de voix :

— Oh! le ravissant costume! Quelle charmante idée : vous étiez née pour être reine!... J'ai bien manqué ma vocation, madame!... Etc.

Elle continuait, allant de chaise en chaise, imaginant le caquetage de l'arrivée au bal. Elle prit le bras du docteur Troufleau :

— Offrez-moi le bras, monsieur le professeur de sciences physiques et naturelles, et allons saluer ensemble le gracieux maître de la maison : c'est l'Ogre qu'on voit là! ha! ha!

Elle riait ; elle était énervée. Le pauvre docteur se laissait conduire autour de la table. Il voyait la triste figure de mon père ; il avait peur de lui être désagréable en se prêtant à ce jeu à la fois puéril et tragique.

Mon père dit :

— Mon amie, voyons... Ma chère amie!...

— Ah! ne nous agace pas, s'il te plaît!... Ça n'est pas drôle, ici, tu sais... Si on ne peut pas rire une seconde !

Mais il venait d'entendre sonner à la porte de la rue, et il ne put s'empêcher de dire :

— La bonne n'est pas prévenue... si quelqu'un venait à savoir ce qui se passe ici, ce serait grotesque, entends-tu ? grotesque !

— C'est le facteur qui a sonné, dit-elle. Si tu ajoutes un mot, je vais lui ouvrir moi-même.

Elle avait la main sur le bouton de la porte ; elle le tourna ; la porte s 'entr 'ouvrit, et un vif courant d'air s'établit.

— Mais tu vas attraper la mort! Tu ne vois donc pas que tu es toute nue?...

La mère Feuillette entra, tenant à la main quelques lettres et un journal de finances. Petite-maman se frappa le front :

— Une idée! dit-elle. La mère Fouillette! courez tout de suite chez le docteur Troufîeau et rapporteznous son costume pour la soirée ; nous faisons une répétition ici, n'est-ce pas, docteur? Allons! expliquez un peu à la mère Fouillette ; elle aura bientôt mis la main dessus.

— Mais, madame... faisait le docteur ; mais, madame...

Mon père se leva et d'un bond fut à ta porte.

— Allons! dit-il, j'espère que cette plaisanterielà va avoir une fin!

Il empoigna sa femme par le bras et la repoussa dans l'intérieur de la pièce.

— Vous, dit-il à la bonne, allez-vous-en!

La mère Fouillette disparut dans l'ombre du corridor.

l'enfant a la balustrade 233

Le docteur voulait se retirer. Mon père, loin de le retenir, lui faisait signe :

— Oui, oui! allez-vous-en, cela vaudra mieux. Troufleau avait repris son chapeau haut de forme,

et il s'inclinait en disant :

— Excusez-moi, madame...

— Restez! lui dit-elle.

— J'ai peut-être eu tort, dit-il, de ne pas m'occuper assez de ce travestissement : si plusieurs personnes font beaucoup de frais, j'aurai l'air un peu mesquin.

— Mais au fait, j'y pense : la mère Feuillette doit être revenue!

Petite-maman ouvrit la porte pour appeler la bonne. Derrière la porte il y avait un grand carton rectangulaire que la mère Fouillette avait déposé là à tout hasard, ayant peur d'être grondée par son maître pour avoir été chercher le costume, ayant plus peur encore d'être grondée par sa maîtresse pour n'y être pas allée.

— Comment! s'écria le docteur, mais c'est mon carton! Oh! c'est ridicule! Je ne souffrirai pas...

Il s'excusait près de mon père.

Mon père avait pris^^ion pjrti. Il contemplait les événements en balançant son pied. Il dit :

234 u RENÉ BOYLESVE

— Allez donc! allez donc!... Il n'y a pas à s'opposer aux caprices des femmes!

D'un tour de main, petite-maman avait dénoué les cordons de la boîte et tiré le costume de professeur de sciences physiques et naturelles et la toque. Il vint un chiffon blanc bordé de dentelle :

— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-elle.

— C'est le rabat.

Elle eut un éclat de rire. Elle secouait les nippes, qui répandaient l'odeur de naphtaline.

— Eh bien! il est heureux qu'on ait fait prendre l'air à tout cela avant la soirée ; vous alliez empester l'assemblée!... Allons, docteur, il faut mettre cette robe, que nous voyions un peu!

— Mais...

— Eh! ôtez votre redingote une fois! Vous n'en mourrez pas.

Il n'osait. La jeune femme riait. Il était pitoyable. Mon père lui dit :

— Otez donc votre redingote!

Troufleau se déboutonna. Puis il dit résolument :

— Non! non! décidément, tout cela est absurde. Je ferai beaucoup mieux de ne pas aller à cette soirée...

Le vœu de la petite-maman était qu'il n'allât point à la soirée ; mais elle s'était promis de voir son Troufleau en costume.

Il regimba. Il eut une colère soudaine de petit

l'enfant a la balustrade 235

homme. Elle ne s'en émut point. Elle lui planta la toque sur la tête, et en même temps, elle lui jetait sur le dos, par-dessus la redingote, la grande robe à parements amarante^ Le malheureux aspirait, au flacon même, le parfum de la jeune femme animée : Il ferma les yeux, s'assit, se laissa faire. Elle l'étourdissait.

Quand elle l'eut accommodé à son goût, elle se recula. Elle fit sauter l'abat -jour de la lampe dont la clarté crue nous aveugla ; elle mit entre elle et le docteur la grande table ronde, et, s'appuyant des deux paumes sur la table, elle sauta sur ses bras raidis, les deux talons en l'air, avec la joie d'une gamine. Elle criait :

— Qu'il est drôle! qu'il est drôle!

La poudre de riz répandue sur sa poitrine tombait en fine neige blanche sur le tapis de la table. Sa gorge, moulée dans la soie du corsage Empire, tremblait.

Il répéta :

— Je n'irai pas à cette soirée.

— Vous n'irez pas?... Oh! oh!... Et si nous y allions, nous autres, vous ne nous accompagneriez pas?...

— Tu es folle, ma parole d'honneur! dit mon père.

Un de ces jours-là, grand'mère nous arriva de Courance inopinément. Elle n'étaii: pas assise qu'elle nous annonça :

— J'ai quelque chose à vous dire.

— Ah ?

-Ah ?

— Voilà, dit-elle, j'ai reçu hier la visite des Plancoulaine.

Mon père et sa femme eurent une secousse des paupières, comme si un charretier eût fait claquer son fouet à quatre pas de nous.

— C'est la première fois que je vois les Plancoulaine depuis la rupture. Ai -je besoin de vous dire que cette visite n'a nullement été provoquée de ma part?

• — Passons au fait, dit mon père, qui se rappelait les dispositions conciliantes de sa belle-mère à l'égard des Plancoulaine. Vous avez reçu une visite ; en quoi cela nous concerne-t-il?

— Laissez-moi parler!... Les Plancoulaine sont venus jusqu'à Courance pour nous inviter, mon mari et moi, à leur soirée.

Elle se taisait. Son gendre lui dit d'une voix saccadée qu'il dirigeait avec peine :

— Eh bien, c'est parfait! Je vois assez bien d ici mon beau-père en toréador!...

l'enfant a la balustrade 237

— Oh! si vous employez tout de suite le sarcasme, autant parler de la pluie et du beau temps... Je tiens cependant à ce que vous sachiez que si quelqu'un a manqué de tact, ce n'est pas moi, et que j'ai répondu à madame Plancouîaine, qui a été pendant quarante-trois ans une amie pour moi,

■ — notez bien ce détail, — j ai répondu à madame Plancouîaine que mon sort était lié au vôtre et que là où vous n'alliez pas, mon mari ni moi ne saurions aller.

Mon père acquiesça de la tête et fit signe qu'il la remerciait.

Elle s'arrêta encore. Mon père dit :

— L'incident est clos.

— II ne l'est pas. Et voilà précisément la raison de la mission que je viens accomplir ici...

— La mission!...

— Saprelotte! Laissez-moi aller jusqu'au bout! Vos manières caustiques sont impatientantes!... Madame Plancouîaine a tiré de son manchon une enveloppe, et m'a dit : « Nous n'attendions pas d'autre réponse de vous, madame, et si nous étions certains que l'invitation que voici ne serait pas refusée, nous nous ferions, monsieur Plancouîaine et moi, un plaisir de la déposer à la poste en rentrant. » L'enveloppe portait votre nom.

Mon père se leva et marcha. Il étouffait. Il ne pouvait pas parler. Grand'mère s'était tue. Il y eut un silence.

Le pas de mon père faisait osciller des carafons sur le buffet ; les carafons se joignaient et tintaient ; il s'approcha du buffet pour les séparer. Puis il alla au feu, qu'il remua avec les pincettes. Il regarda plusieurs fois sa femme ; elle baissait les yeux sur ses ongles, qu'elle polissait de la paume de la main. Il se calmait peu à peu. La nouvelle avait été vraiment un peu forte. Lui qui s'attendait toujours à tout, n'avait pas certainement prévu cela.

Si cette nouvelle n'eût excité en lui que l'indignation, il n'eût pas été si malaisé de la recevoir! Il n'y avait qu'à s'emporter et à flétrir de quelque apostrophe cinglante l'audace des Plancoulaine. On pouvait encore se taire et résumer par un mince pli de la lèvre, plus jovial que drarhatique, l'étendue du dédain qu'une telle démarche inspire.. Lorsque peu de temps auparavant, sa belle-mère avait osé lui faire entendre que cette brouille ne saurait durer, il l'avait quasiment mise à la porte.

Mais, aujourd'hui, la proposition de paix, émanée du camp ennemi tout-puissant, soulevait une autre tempête dans l'esprit des assiégés affamés, réduits, et qu'une guerre civile honteuse allait dévorer. Quelques mois en deçà, mon père méprisait

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la paix, parce qu'il avait encore son foyer. Sa femme lui était alors un soutien ; elle souffrait de la même blessure d'amour-propre que lui-même ; elle s'alimentait de la même douleur quotidienne. Avec elle, il pouvait prendre patience, espérer encore, caresser le rêve de la maison Colivaut à lui, de son crédit se relevant dans la ville, par la seule possession de cette maison, qui, aux yeux de tous, serait la victoire. Or, il était sur le point de perdre cette femme ; il la sentait a.némiée par la solitude, aveulie par le désœuvrement, sans énergie désormais pour résister à la tentation la plus élémentaire. Le salut? mais c'étaient les relations! Une visite par jour, quelques applaudissements au piano. Que l'on temporisât, au contraire, trois semaines encore, huit jours, trois jours peut-être, et le dépit pour la jeune femme de ne point assister à la soirée s'en mêlant, tout était pour lui perdu irrémédiablement.

On venait lui offrir la paix!

Tous ses instincts, tout son sang, tout ce qui en nous est de l'homme, repoussait cette paix avec le plus absolu dégoût. 11 ne comptait pas de Jean- Bart parmi ses ancêtres ; mais il comprenait en ce moment-là le plaisir frénétique qu'il y a à faire sauter son vaisseau. Son caractère était grandi par le malheur ; la persécution le tirait du commun ; son isolement prolongé commençait de lui faire

entrevoir les choses d'un point de vue plus élevé que l'utilitarisme vulgaire.

Il leva les yeux, un court instant, sur sa belle mère, qui venait lui proposer cette indigne paix. C'était la plus honnête femme du monde ; et du fond du cœur, elle désirait cette paix. Etait-ce vertu chrétienne? pardon des injures? conseil du prêtre? Peut-être. Etait-ce élan naturel chez cette vieille femme qui ne pouvait se résoudre à mourir ennemie de son amie? — Et il pensait à son attachement personnel pour Clérambourg. — Etait-ce vertu bourgeoise, diplomatie de ces femmes qui ont beaucoup vécu et se rendent compte de certaines nécessités de la vie sociale? Sa belle-mère n'était pas une femme supérieure, mais elle avait très vif le sens des réalités, de ce qui arrive malgré tout, de ce qu'il vaut mieux accomplir aujourd'hui, parce que la force des choses vous contraindra à l'exécuter demain dans des conditions plus fâcheuses. Jusqu'oii allait la pensée de grand'mère? Elle avait déjà "à peu près tout prévu.

Mon père parut se réveiller :

— Qu'est-ce que tout cela signifie?... Que veut dire ce raccommodement?...

• — Laissons de côté les sentiments, dit grand'mère, puisque vous m'avez chassée à coups de ^]ai lorsque j'ai pris la peine de vous avertir que ces

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gens-là ne voulaient point votre mort. Tout le mal a été fait, croyez-moi, non par les Plancoulaine, mais par d'autres, par une foule d'individus plus royalistes que le roi, qui ont tenu à montrer du zèle... Mais laissons de côté les sentiments. Entre nous soit dit : le talent de votre femme n'a pas été remplacé là-bas... Autre chose : On n'a pas lieu d'être satisfait de votre collègue Courtois.

Mon père dressa l'oreille et fit :

-Ah!

Grand'mère se tut pour prolonger cette impression.

La petite-maman avait pris Paletot sous la table ; elle le tenait sur ses genoux et le caressait. Comme personne ne parlait, elle dit, d'un ton d'enfant :

— Figurez-vous que sa sœur va être costumée en cantinière! Elle portera un petit baril fait d'un étui à chapelet ; ce sont les jeunes filles de l'école...

Grand'mère faisait : « Oui, oui, » de la tête, sans écouter ces vaines paroles ; elle en attendait d'autre sorte.

Mon père, qui était courbé sur le foyer de la cheminée, se retourna tout à coup, et dit à sa bellemère ;

— Ma femme décidera!

Puis il dit à sa femme :

— Parle.

— Moi?... Que faut-il que je dise?

— Devons-nous, oui ou non, accepter?

— Non! voyons, ce n'est pas possible!

— Je ne le lui fais pas dire! s'écria mon père. Vous voyez bien que nous ne pouvons pas. Nous ne pouvons pas ; c'est trop évident. Ce dont je m'étonne, c'est que vous n'ayez pas répondu pour nous immédiatement : « Non! non! et non! Jamais! jamais... »

— Plutôt mourir! fit grand'mère avec ironie.

— Vous ne croyez peut-être pas si bien dire.

— Soit, je rapporterai votre réponse. Cependant, en acceptant, vous étiez approuvé par tout le monde.

— « Tout le monde » est composé d'un ramassis de pieds-plats qui applaudit à toutes les bassesses !

— Allons! allons!... Laissons donc là les grands mots! Vous connaissez mal les hommes, je vous l'ai dit déjà : vous êtes seul contre tous ; c'est vous qui avez tort.

— Et j'en suis fier.

— La colère vous soutient ; l'injustice vous donne des forces ; mais vous n'êtes pas tail'é en héros, croyez-moi... Vous faites le bel intraitable aujourd'hui ; mais que faudra-t-il pour que vous mettiez les pouces ? Un peu de temps qui émoussera votre amour-propre.

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ou un rayon de soleil chez vous qui vous fera voir toutes choses moins en noir... Des héros, j'en ai rencontré un ou deux dans ma vie : non, non, vous n'êtes pas taillé sur le même patron.

On se sépara sur ces aigres paroles. Petite-maman et moi allâmes seuls reconduire grand'mère à sa voiture. Quand nous revînmes, mon père avait les coudes sur la table, les mains dans les cheveux, les yeux hagards. Il dit à sa femme :

— Ma pauvre amie! ma pauvre amie!

— Eh bien! quoi?

— Je n'aurais dû penser qu'à toi.

— Qu'à moi?

— Oui, qu'à toi, et planter là l'amour-propre. Tu avais tant envie de mettre ta robe Empire!

, — Quelle plaisanterie!

— On dit cela... Ah! maudite soirée; maudite soirée !

— Je n'y pense déjà plus.

Elle n'y pensait plus, disait-elle, mais elle eut avant la nuit une crise de nerfs. Et l'honnête Troufleau confiait à mon père :

— Sitôt cpje le beau temps va être revenu, vous devriez faire faire à madame Nadaud un petit voyage..,

— Il n'y aurait qu'à passer l'eau.

Nous atteignîmes la date de la soirée. Finalement, après cent hésitations, le docteur Troufleau allait chez les Plancoulaine. Il ne ferait qu'y paraître.

— Oh! disait petite-maman, si j'étais tellement, tellement travestie que personne ne pût me reconnaître...

Il y eut, dès la veille, un mouvement inusité dans la ville. Au dernier moment, chacun manquait de quelque chose ; on courait dans la Grande-Rue au magasin de madame Virevolière, au bureau de tabac et jusque chez le pharmacien. Pour quels détails de déguisements? Ces petits mystères excitaient les imaginations. Quelqu'un avait besoin d'une pipe, d'un bonnet de coton, peut-être? et, qui sait? d'un accessoire indispensable à M. Diafoirus. La petite bonne de M. Clérambourg, celle qui était venue réclamer le sabre, accourut à sept heures chez le bouchei, non loin de chez nous. Nous sûmes que la bedaine de Gargantua, étant en baudruche, avait éclaté, et que M. Clérambourg faisait demander des vessies de porc.

Avant neuf heures, tout Beaumont était aux portes pour voir défiler les invités travestis. Les plus curieux s'étaient transportés sur le pont ; au moins, là, était-on sûr de n'en manquer aucun.

La nuit était sombre, l'air vif, mais supportable. Petite-maman n'avait pas dîné.

Elle s'était, d'un tour.j«main nerveux, frayé un passage à travers la mêlée des meubles du salon, dont les fenêtres donnaient sur la rue. Et elle 4e tenait derrière le rideau. Elle avait eu une si violente migraine qu'on lui avait entouré le front d'un bandeau humide.

Le docteur Troufleau arriva avec le grand carton qui contenait son costume de professeur de sciences physiques et naturelles. Pour distraire la malade, il voulut le mettre. Il alla dans le corridor ôter sa redingote. Le brave garçon, il l'ôta! Petite-maman ne prit seulement pas garde à lui. C'était les autres qu'elle voulait voir. Quels autres? Dans notre rue passeraient probablement le receveur de l'enregistrement, le greffier de la justice de paix, une ou deux familles venant de la campagne en voiture. Le beau fretin!

Troufîeau était debout, près d'elle, en professeur de sciences physiques et naturelles.

— Mais, mon pauvre ami, vous ne pouvez seulement pas marcher, sous vos onpeaux! C'est beaucoup trop long pour vous.

Il s'était pourtant donné beaucoup de peine à draper la robe avec des épingles de nourrice. Il

alla philosophiquement quitter son costume et reparut en redingote.

Une voiture parut. Des badauds audacieux s'avançaient de chaque côté du cheval, une lanterne à la main, pour voir les costumes. Le cheval se cabra ; il faillit y avoir une bagarre. Un juron fut lancé de l'intérieur de la voiture, puis un cri de femme. On reconnut M. le marquis de La Musaraigne, qui conduisait lui-même. Il avait un petit chapeau mou, mais le cou engoncé dans une fraise à la Henri IV. Dans le court moment de l'arrêt, on avait perçu un bruit de fer. Le marquis portait-il une armure?

Petite-maman avait ouvert la fenêtre. Dès lors elle ne se contint plus ; elle dit à son mari :

— Sortons! Allons voir!

Et elle fit sauter son bandeau.

— Il fait nuit noire, ajouta-t-elle ; personne ne nous apercevra.

Mon père ne voulut pas la contrarier. Le docteur fit porter son carton dans sa voiture et commanda à son groom d'aller l'attendre sur la route, près de l'entrée du parc des Plancoulaine.

— Nous vous conduirons jusque-là.

Nous nous faufilions dans la foule, qui, au carrefour, était compacte. Nous ne vîmes pas le nez d'une des personnes travesties, car, informées de cette curiosité, elles avaient dû gagner le pont par les

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petites rues ; mais, au pont, elles ne pouvaient échapper.

— Allons au pont!

Des gens qui nous reconnaissaient, invariablement mettaient la main sur la bouche et chuchotaient. Quelqu'un, sur la place, lança tout haut, quand nous fûmes passés :

— Il y en a qui bisquent de ne pas en être! Une autre voix jeta à notre adresse :

— C'est fier comme Artaban! Ça aime mieux vivre dans son trou comme des ours...

— Voilà à quoi on s'expose! dit mon père.

— Oh! mais, je ne suis pas embarrassée. Si tu veux que je leur réponde?...

Nous pressâmes le pas. Sur le pont nous vîmes les voitures. Il en passa dix, quinze, vingt ; on en compta trente-quatre. Il y avait des calèches, des omnibus, des cabriolets, des breaks fermés par des rideaux. La lumière des lanternes éclairait le flanc des chevaux, mais aveuglait nos yeux. On reconnaissait les équipages ; on ne distingua pas trois figures.

Mon père voulait rentrer ; mais nous conduisîmes le docteur jusqu'à sa voiture, c'est-à-dire fort loin, hors du faubourg, derrière une des clôtures du parc Plancoulaine.

Là, en pleine nuit, entre deux noyers, Trou-

fléau endossa son costume à la lueur d'une lanterne ; puis il monta dans son cabriolet pour pénétrer dans le parc. Il ne voulait pas non plus arriver le dernier ; il tenait surtout à ne pas être remarqué.

— Allez donc! fit petite-maman, puisque vous êtes si pressé.

Nous vîmes le cabriolet se dissoudre dans l'ombre, d'abord. A l'entrée du parc, un fanal brillait, accroché à un poteau blanc. Le cabriolet reparut, puis nous fut caché brusquement. Nous étions seuls sur la route. Petite-maman escalada le talus du fossé.

— Je suis sûre qu'on voit de là, disait-elle.

En effet, entre deux massifs d'arbres dénudés par l'hiver, on comptait quatre baies lumineuses. D'un peu plus haut, on eût vu le mouvement dans les salons. Mais la maison était à deux cents mètres de nous ; le bruit nous parvenait à peine. Nous restâmes là dix minutes. Les voitures n'arrivaient plus. Mon père tremblait que quelqu'un nous reconnût. Autour de nous c'était le silence de la campagne. Tout à coup, comme un coup de vent, la musique nous secoua : on attaquait une valse.

Petite-maman dit elle-même :

— Allons nous-en! allons-nous-en!

C'était un cruel moment pour une jeune femme.

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On ne voulut pas trop se presser. Toutefois, puisqu'il était bien ayéré que par l'envoi de la bourriche de gibier, on avait entr'ouvert la porte des Plancoulaine, il convenait de ne pas demeurer trop longtemps sans entrer.

On discuta la toilette ; on discuta le jour, puis 1 heure de la visite. On disait, vingt fois par jour : « la visite ». Le ton que l'on employait à ce propos parcourait une gamme allant de la moquerie et du badinage à la cordialité et à une certaine déférence. Un air narquois et dégagé, laissait entendre que l'on faisait peu de cas en somme des Plancoulaine, et que l'on rentrait chez eux parce que tel était notre bon plaisir. Des inflexions sentimentales et même des marques~d.e considération signifiaient que l'on faisait table rase du passé, du moins du passé fâcheux, — y compris la démarche de l'envoi de la bourriche, — et que l'on se préparait tout simplement à retourner chez de bons, de grands amis quittés d'hier. On était très sincère en sautant d'un point de vue à l'autre ; et l'on sautait de l'un à l'autre à chaque heure. Dans le premier cas, les Plancoulaine étaient désignés par des expressions telles que « le père Machin », « la mère Machin » ; dans le second, par des pronoms, par d'ingénieuses cir-

conlocutions. Le nom même, Plancoulaine, semblait-il, brûlait la bouche.

II fut convenu que l'on ferait la visite entre quatre heures et demie et cinq heures, après le goûter au raisiné ; — il valait mieux, la première fois, ne pas manger le pain de la maison. — Ce serait le moment où l'on est réuni au salon et où il y a le plus de monde. C'est encore le moins gênant ; on arrive : « Bonjour » ; on s'assied ; on cause avec le premier venu.

C'était, du moins, ce que l'on disait, principalement pour s^affermir, pour se donner du corps, car on redoutait une de ces bourrades impertinentes et parfois grossières, dont M. Plancoulaine, s'autorisant de son âge et de la puissance de sa maison, n'était pas chiche quand l'en prenait la fantaisie. Si une telle avanie était à craindre en public, il y avait, par contre, moins de chances qu'elle s'y produisît, que si l'on rencontrait M. Plancoulaine faisant son tour de jardin, par exemple, en compagnie d'un ou deux amis seulement, devant lesquels il eût gardé peu de ménagements.

N'eût-on pas dit de grands coupables allant implorer leur pardon?

On partit.

Petite-maman avait une robe superbe, un grand nœud dans le dos, de longs rubans, aux bords fron-

cés^, retombant jusqu'au bas de la jupe, et le moindre de ses mouvements produisait un bruit soyeux. On portait, dans ce temps-là, une boucle de cheveux plats sur le front, des boudins sur la nuque, et de petits chapeaux dits « fermés » que des brides attachaient sous le menton.

Mon père avait un gilet blanc et une jaquette d'alpaga dont le vent secouait les basques comme des oriflammes.

Nous descendîmes la grande rue, et traversâmes le pont. Mon père s'arrêta au milieu :

— La vue est vraiment belle d'ici ; on ne se lassera jamais de le dire...

Il se donnait de petites tapes sur la poitrine. L émotion de la « visite » l'oppressait et il avait de la peine à marcher. Qu'il ne pensait donc guère au paysage !

Dans le faubourg, une difficulté surgit. Entrerait-on chez les Plancoulaine par la ferme, qui était le chemin des familiers de la maison, celui que nous suivions autrefois ; ou bien ferait-on le grand tour par le parc? Le choix de l'entrée familière pouvait être fâcheusement interprété. Celui de 1 autre nous entraînait loin, et sous les yeux de badauds qui nous contemplaient avec force curiosité et commentaires. Il y eut désaccord. Mais les gens du bourg sortaient de plus en plus nombreux et se

montraient, la main sur la bouche, « les Nadaud sur leur trente-et-un, qui vont se jeter dans les bras des Plancoulaine ! »

Mon père vira brusquement par le chemin de la ferme.

Nous soulevâmes le loquet, sans sonner ; nous parcourûmes le petit corridor aux poussins ; nous prîmes garde de ne pas nous mouiller les pieds dans la cour, où poules et dindons picoraient. Une grille franchie, nous voilà dans la cour des communs où l'on avait coutume de caresser les chiens en s'annonçant par des : « Tout beau! tout beau! Holà! Tom, mon bon Tom!... Azor! viens çà, ma bête!... »

Tom était là ; mais Azor était remplacé par deux coleys écossais du plus beau poil, qui, ne nous ayant jamais vus, firent retentir d'aboiements les environs. Nous étions tellement préoccupés que nous ne pensâmes même pas, au milieu de ces chiens, à la sœur de Paletot. On croyait entrer sans tambour ni trompette ; tous les domestiques furent dehors. Ils restèrent un court moment, ébaubis, puis rentrèrent. Pierre, le valet de chambre, vint à nous.

Mon père se disait : « Faut-il demander à Pierre si monsieur et madame Plancoulaine sont visibles et faire passer sa carte? ou bien faut-il se laisser conduire, sans souffler mot, comme si nous n'avions jamais cessé de venir? » Ce dernier parti

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fut adopté. Nous avions déjà fait plusieurs pas, Pierre allant devant nous, quand tout à coup mon père ne put s'empêcher de dire :

— Et vous, Pierre, ça va toujours?

Pourquoi fit-il cette question qui ne rimait à rien et qui gâchait l'espèce de désinvolture de notre entrée par la ferme? Il fallait admettre la fiction que nous faisions une visite ordinaire, une visite de tous les jours, ou bien la rejeter tout à fait.

Pierre, supérieur, comprit que mon père ne se possédait pas et jugea convenable de ne point répondre directement à une question personnelle ; mais, arrondissant la bouche pendant qu'il poussait devant nous une porte matelassée, il dit ;

— Je m'étais bien douté... quand j'ai vu la bourriche...

Nous étions dans le petit salon aux tapisseries.

Mon père fit signe à sa femme qu'il était temps de nous retirer, et il profita du brouhaha, qui durait encore, pour saluer à distance M. Plancoulaine, sans lui tendre la main.

Madame Plancoulaine nous reconduisit. Elle descendit avec nous les marches du perron, en rjjouant sous son menton les brides d'un chapeau de jardin.

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et la C-. Fraiçoise, viot ^cn noos,

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Nous continuâmes notre chemin. Je me rappelais le retour de la visite aux Plancoulaine, qui avait marqué le début de notre période de malheurs. Le retour d'aujourd'hui en célébrait la clôture. Là-haut, au fin bout de la rue, la maison Colivaut ne représentait plus le but un peu chimérique de nos efforts ; la maison Colivaut était "aT^nous. Les passants, les boutiquiers, ne nous regardaient plus comme des gens qui ont eu le front de regiqi^er contre un caprice tyrannique unanimement accepté ; ils nous enveloppaient de cette bienveillance qu'on n'accorde qu'à ceux qui se sont soumis à la loi commune. Nous étions désormais d'accord avec l'opinion publique.

Quelque chose, je ne sais quoi, en ma conscience d'enfant, se révoltait contre la platitude de ce résultat. Les péripéties de la guerre me plaisaient mieux que cette médiocre paix ; je regrettais que l'aventure fût finie.

Nous montions la grande rue. Je marchais devant mes parents. Ils m'avaient appelé ; je ne les avais pas entendus. J'allais toujours, l'esprit perdu dans des « imaginations >'. Le désir autrefois ressenti en montant dans la voiture de mon père, ce désir

l'entrant a la balustrade 257

<îe fuite éperdue dans Fair libre, au-dessus des toitures, des campagnes, des routes et des rivières, me soulevait de nouveau avec ses suffocations et son vertige. Je voyais la rue qui montait, qui s'arrêtait à la porte aux pattes de biche et au mur à balustrade de la maison Colivaut ; et je voulais que cette rue ne s'arrêtât point, qu'elle crevât la maison Colivaut, qu'elle e^scaladât la colline et, pjJL„dÊlà la colline, qu'elle escaladât d'autres obstacles, qu'elle montât plus haut ! Je graxissais ces pentes ; je voyais se rapetisser Beaumont, se ratatiner son monde, et la maison Plancoulaine elle-même devenir quelque chose de moindre qu'une fourmilière... Alors, làhaut, je voyais... Je voyais quoi?... Ah!... voilà. J'avais beau faire effort, être certain que quelque chose apparaîtrait là-haut, un brouillard m'aveuglait.

J'arrêtai mes pas réels, au milieu de la place, devant la statue d'Alfred de Vigny. Ce grand homme de bronze, à la figure étrangère et hautaine, fut le premier objet qui me frappa au sortir de mon rêve. Etait-ce lui qui émergeait du brouillard? était-ce lui qu'on voyait encore quand on regardait de plus haut que la maison Colivaut, de plus haut que la colline et de plus haut que d'autres collines encore? Des voix criaient derrière moi :

— Riquet!... Riquet!...

Je m'en allai sur la terrasse et m'accoudai à la balustrade.

A l'heure du dîner, tous les bruits moururent, et la rue, en toute sa longueur, semblait traverser une ville abandonnée. Seule, au milieu de la place, demeurait la statue du poète.

De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Etait-ce à cause de ce qu'il voyait à ses pieds? Etait-ce à cause de ce qu'il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait -il rien?

M. le curé m'avait dit, en m'expliquant les auteurs anciens :

« Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux ; il s'agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n'est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal ; quand vous le tenez, vous voyez Dieu. »

Oh! comme j'essayais de mettre de l'ordre dans mes pauvres pensées ; mais j'étais trop jeune..' Et personne ne m'aidait.

La nuit était presque venue, j'eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l'ombre tous mes beaux désirs d'enfant, écornés

l'enfant a la balustrade 259

déjà aux réalités de la vie, et, au risque d'être pris pour un insensé si quelqu'un m'entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète :

— Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l'air d'être au-dessus de nous!

ANALYSE

Dans « Le Bel Avenir », M. René Boylesve décrit Vémulation jalouse de trois mères ayant chacune un fils. Ces trois jeunes gens entrent en même temps dans la période critique qui doit décider de leur avenir, de leur vie.

Leurs mères, fiévreusement ambitieuses pour leurs fils, d'honneurs et de prix scolaires, s'entraînent mutuellement Vers ce but sans tenir compte des dispositions intellectuelles, des états de fortune, des situations sociales si différents de chacun d'eux.

Dans ces ambitions maternelles acharnées jusqu'à l'aveuglement, l'une d'elles, madame d'Oudart, compromet sa fortune, bouleverse sa quiétude, détériore son charmant naturel.

L'autre, Mme Chef-Boutonne s'exténue en visites de recommandations, en vaines intrigues de « passedroit », et la troisième, leur humble protégée, la veuve Lepoiroux, mendie sans vergogne toutes protections

d'où quelles viennent, se détournant avec une cynique ingratitude de celles qui ne lui sont plus utiles.

En fin du livre, toutes trois échouent dans leurs projets glorieux, et doivent se contenter pour leur fils d'un autre avenir.

Madame Chef- Boutonne, fortunée, ayant des relations influentes à Paris, quelle habite, a un fils, Paul ; c'est le type de l'élève docile, travailleur sans réelle intelligence, sans la moindre initiative, ni d'art pour tirer parti de ses connaissances avec ordre, à-propos, mesure.

Son amie de couvent, Mme Vve Dieulafait d'Oudart, habite avec son vieux père et son fils, Alex, — garçon bien tourné, de jolie figure, sympathique à tous, mais dissipé et sans ardeur au travail, — sa propriété de Nouaillé, près de Poitiers, qui lui rapporte une très modeste aisance.

L'exemple de Mme Chef-Boutonne qui s'acharne à la réussite de son Paul dans la course aux diplômes universitaires stimule Mme d'Oudart et lui insuffle cette même ambition pour son Alex.

Dans ce but, elle quitte Nouaillé, fait de durs sacrifices d'argent, vendant métairie et titres pour pouvoir habiter Paris, pousser Alex à travailler et obtenir des diplômes de Droit et de Sciences politiques à l'instar de Paul Chef-Boutonne.

En marge de cette course ambitieuse galope la troi-

sième mère, l'obzéqmeuse, insinuante, perfide, quéman" dettse veuve Lepoiroux, ancienne ouvrière à la journée, mariée par madame d'Oudart, aidée et secourue constamment par elle. Mme d'Oudart s'occupa de l'éducation du fils de la veuve Lepoiroux, V affreux Hilaire, doué pour les études, mais lourdement pédant, agressivement scolastique, posant « des colles ^> en guise de conversation.

Par de sournoises manigances, la veuve Lepoiroux obtint de sa protectrice qu Hilaire fît ses études au collège des Jésuites de Poitiers, et par les mêmes moyens, elle impose sa venue à Paris.

Là, elle s'arrange pour obtenir la protection de Mme Chef -Boutonne, glorieuse de montrer son pouvoir, et ses influences, et contente d'écraser le gentil mais négligent Alex sous les supériorités de son humble protégé Hilaire.

C'était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez les Dieulafait d'Oudart. La famille l'avait mariée à un cultivateur intelligent, nommé Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins d'un an après, une épi-

demie de variole emportait Lepoiroux presque dans le même temps que sa femme mettait au monde un garçon. Les angoisses de l'épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à augmenter l'intérêt que les Dieulafait d'Oudart portaient à leur protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un petit fonds de mercerie à Poitiers, que d'ailleurs on alimenta plus que ne fit la clientèle. L'enfant, appelé Hilaire, parut bien doué ; il fut placé par madame d'Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à sa bienfaitrice qu'il serait regrettable, — au dire de certaines personnalités qu'elle nommait « ces messieurs, » — qu'un « pareil sujet » n'apprît pas le latin. Alex Dieulafait d'Oudart, de deux ans plus âgé qu'Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des, Pères Jésuites et apprenait le latin.

On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères, lui-même, opina que le jeune «Hilaire avait des facultés d'assimilation et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient sans aucun doute de « se distinguer » dans les études secondaires. Madame Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune Hilaire Lepoiroux

se crurent tenus, en conscience, de ne point piiver ce garçon de la lumière des « humanités ». Ils se refusaient, toutefois, à payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de l'Etat, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur monde, une prévention nettement exclusive. Que faire? Madame d'Oudart se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu'Hilaire était, somme toute, d'une dévotion très vive, et qu il n'éprouverait, ma foi, nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères consentaient à l'élever gratuitement, parmi leurs « élèves apostoliques ». Hîla re Lepoiroux fut donc au même collège qu'Alex Dieulafait d'Oudart, il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le même uniforme, à une douzaine de boutons d'or près ; enfin, ils ne furent guère séparés que par une affaire de chocolat.

En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense, croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale ; de moins fortunés se contentaient du « Planteur » ; mais les élèves apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux ; on riait d'elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre : il faillit rattraper Alex, car

celui-ci redoublait deux classes, tandis que l'autre en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères, vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet, soutenir son premier examen de droit lorsque Hilaire achevait sa philosophie.

Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances quémandeuses, avait pu n'être pas importune à madame d'Oudart et même se rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose. Madame d'Oudart prisait par-dessus tout le dévouement ; il était sa vertu, et elle le voulait autour d'elle. Lorsqu'elle avait lieu de douter de quelque fidélité, elle se promettait d'entretenir de sa peine Nathalie Lepoiroux ; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette fille du peuple.

Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé, clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu'un bois de lit. C'était une femme à faire feu au soleil plutôt qu'à transpirer. Elle était toute osseuse ; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux comme le pays, mal équarri

du bout. On disait qu'elle avait des yeux de tortue, parce qu'ils étaient petits, clignotants, enveloppés de paupières fripées, et aussi parce qu'elle semblait douée de l'étrange pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à la compagnie, après avoir fureté à droite, à gauche, avec prudence, malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal d'arrière-pensées de gourmandise.

Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans brides, qui brimbalait à chaque pas, et n'adhérait à son chef que par une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement en avant ; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu'il tombât.

— Vous avez été inspirée en venant aujourd'hui, ma chère Nathalie! lui dit madame d'Oudart, du haut du perron. J'ai du nouveau à vous raconter,

— C'est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n'est pas le cas de dire : « Tout nouveau est beau... »

— Que vous est-il arrivé? un malheur?

— Pour ne point trahir la vérité, madame d'Oudart, il ne m'est rien arrivé à moi, — eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu'il arrive à une malheureuse de ma catégorie? — mais c'est rapport à Hilaire. Voilà... Mais j'ai si grand 'peur de vous causer du désagrément!...

— Quoi? qu'y a-t-il encore? que lui manquet-il?

— Il ne lui manque rien, sûr et certain : vous l'avez assez comblé de vos bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on . ne l'oublie pas...

— On ne l'oublie pas !... C'est bien le moins «fue vous puissiez faire!

— On ne l'oublie pas... laissez-moi m'expliquer, madame d'Oudart... Je veux seulement faire entendre que, quoi qu'il arrive, ça n'est pas la recon- «onnaissance qui fera défaut de notre côté.

— Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?

— Eh bien! madame d'Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de lessive, pour m'extraire l'eau du corps, voilà : ça n'est pas dans les idées d'Hilaire d'entrer dans les ordres.

— Patatras!... Et il n'aurait pas pu nous en avertir plus tôt?

— C'aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court sur ses vingt ans : il n'a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à l'avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le sort qui l'attend, et qu'il s'agit de quitter famille, pays, bienfaiteurs, et de s'en aller en Angleterie, à Cantorbéry, qu'ils appellent cet endroitlû, et pour quoi faire, ma chère dame? pour balayer.

sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute l'instruction qu'il a dans la tête...

— Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces messieurs ont passé : il s'agît d'obtenir de tous les membres de la compagnie un entraînement parfait à l'obéissance, à la discipline. C'est quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.

— Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire, puisque, si mon garçon reste laïc, il n'en aura pour ainsi dire point, de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de son pauvre père, il a la chance d'être dispensé... C'est tout avantage... Mais ça n'est pas seulement ça : savez- vous, madame, ce qu'ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu'il aura balayé les choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent faire de lui un confesseur de la foi, et qu'il aille au fin fond de la Chine, des pays à ne pas croire qu'il y en a de pareils, où il portera la parole de l'Evangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère dame, au bout d'un bois pointu!... C'est-il pour cela, voyons, qu'ils me l'ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?

— Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de notre mieux nos enfants ; cependant, demain, la guerre peut nous les prendre.

et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra, qui sait?...

— Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d'abord ; et puis on peut revenir avec la médaille militaire!

— Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.

— Taratata!

— Beaucoup échappent au péril... Et, d'ailleurs, la plupart des membres de la compagnie n'y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu'une fois ses vœux prononcés, il devait être prêt à tout. De surprise, en tout cela, il n'y en a point : on vous a découvert loyalement le revers de la médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer chez les Pères.

— A distance, on a beau faire, on n'aperçoit point le grumeau.

— Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères! Quelle figure vais- je faire, s'il vous plaît, moi?... après les avoir chargés d'élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en poche, leur tire sa révérence!

— Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?

— Et après? après, ma belle, qu'allez-vous faire de lui, je vous prie?

— Oh! nous n'en serons pas embarrassées : savant comme il est!...

— Nous n'en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!... Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l'heure qu'il est, très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que soi ; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas toujours ceux qui gagnent la partie. J'arrive de Paris, je sais de quoi il retourne. Eh bien ! telle que vous me voyez, je vais être obligée, pour prêter main forte à mon fils, d'aller me fixer près de lui.

— Vous nous quittez, madame d'Oudart! C'estil Dieu possible?

— C'est de cela que je comptais m'entretenir avec vous... mais vous me coupez ia respiration avec vos histoires d'Hilaire!...

A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé, madame Lepoiroux fut d'abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses pas ; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main ; elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris, qui pompe le meilleur de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! « Les beaux produits qu'il nous rend!... » Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier latin malade » ; un autre y était mort ; un troisième, bien connu.

y avait, en deux ans, fait vingt mille francs de dettes, etc., etc. Mais elle s'aperçut rapidement qu'elle était maladroite, que ces terribles exemples stimulaient, au contraire, le zèle d'une mère qui, ayant décidé que son fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d'autant plus vite qu'elle le saurait menacé davantage. Et d'ailleurs que que chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement : l'abîme fut soudain couvert ; et tout ce qui était de Paris s'embellit par magie. Les avantages d'un séjour à Paris pour madame d'Oudart, qu'elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre ; elle en cita qu'on n'avait pas prévus. Oh! oh! décidément, elle avait eu tort, en premier lieu, de sa laisser influencer par son intérêt propre, qui était évidemment de conserver sa protectrice auprès d'elle ; mais l'intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d'avoir sa maman près de lui.

Madame d'Oudart s'étonna de la voir sitôt conclure :

— Tout bien pesé, ce n'est encore qu'à Paris qu'on arrive, à ce que prétendent ces messieurs.

— Quels messieurs?

— Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être curieuse, on n'est pas sans

prêter roreille à ce qui se dit dans la rue, surtout quand on a un garçon.

Ce fut madame Dieulafait d'Oudart qui dut se rendre à l'une des maisons occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de la vocation d'Kilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d'une semaine, rebondir d'une maison à une autre, car les victimes des « décrets » se dissimulaient, et l'on croyait toucher un Jésuite alors qu'on ne tenait qu'un abbé. Lorsqu'elle fut enfin en présence de l'authentique préfet des études, celui-ci l'écouta sans mot dire. Elle dut répéter l'aveu pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise, et dit : « Madame, voici trois ans que nous avons l'assurance que le cher enfant nous échappe. » Elle tomba des nues.

— Comment!... mais sa mère même l'ignorait.

— Nous le savions, dit le Père.

Ce fut tout. On exigea seulement qu'Hilaire fît une retraite pour demander à Dieu de l'éclairer sur le caractère irrévocable de sa décision ; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame Dieulafait d'Oudart.

Madame d'Oudart s'occupait à mettre de côté les meubles que l'on devait emporter, et l'on dut hâter le

départ afin d'avoir le temps d'acheter à Paris même tout ce que Nouaillé ne pourrait fournir, et d'être prêts lors de la réouverture des cours, de telle sorte qu'enfin Alex n'eût plus qu'à travailler.

Que de visites chez Thurageau, le notaire, avare comme un vieux ladre de la fortune de sa cliente, et qu'il fallait contraindre, chaque fois, par des scènes, à adresser en Bourse un ordre de vente! Un jour, madame d'Oudart le trouva tellement agressif qu'elle songea à lui retirer ses papiers. Il éclata et osa la morigéner pour avoir commis l'imprudence d'assumer la responsabilité des études du jeune Hilaire Lepoiroux à Paris.

Madame d'Oudart, assise dans un fauteuil, et qui décidait avec une tendre ivresse le dépècement de sa fortune, fut tout à coup debout :

— Comment? dit-elle, le fils Lepoiroux va à Paris?

— Je m'étonne que vous l'ignoriez. Madame Lepoiroux s'est fait fort d'obtenir de vous, madame, sinon engagement, du moins promesse verbale, pour garantie d'un emprunt...

— Un emprunt!..,

— ... d'un emprunt que ladite dame Lepoiroux sollicite la faveur de contracter...

— Un emprunt... madame Lepoiroux!... garantie!... moi!...

— ... de contracter, dis-je, afin de diriger les études de son fils, à Paris, jusqu'à l'agrégation.

Madame d'Oudart était suffoquée. Elle répéta :

— Madame Lepoiroux envoie son fils à Paris, et elle ira elle-même à Paris?

— Si elle contracte l'emprunt, dit le notaire.

— Ce qui est impossible!...

— Ce qui, au contraire, est réalisable, étant donné, d'une part, la valeur du jeune homme, et, d'autre part, la protection constante dont votre famille n'a cessé de le favoriser.

— Je la trouve forte, vous en conviendrez, Thurageau. Comment! parce que j'ai pris soin de son enfant dès la naissance, parce que je l'ai fait élever, instruire jusqu'à son baccalauréat, ses deux baccalauréats, si vous voulez, voilà que madame Lepoiroux élève la prétention que je lui dois la licence, le doctorat, l'agrégation, et qui plus est, à Paris... et qui plus est, dans le giron de sa mère!... Ah! mais! ah mais!...

7— Bienfait oblige, madame... non qui le reçoit mais qui l'accorde!

On ne vécut plus, à Nouaillé, que dans l'appréhension de la visite des Lepoiroux. On prépara ses arguments, on se fortifia de manière à soutenir

l'assaut. Entre temps, on échangeait lettres et billets avec le notaire. Thurageau avait revu la mère du jeune Hilaire : elle affirmait avoir trouvé prêteur ; elle demandait un rendez-vous. Le notaire lui accordait le rendez-vous : elle ne s'y présentait pas. Elle n'avait donc pas trouvé prêteur. A Nouaillé, point de visite, point de nouvelles directes des Lepoiroux.

La première défense consistait à repousser la demande d'emprunt, qui, vraisemblablem'^nt, serait adressée à madame Dieulafait d'Oudart. Elle la repousserait en opposant les chiffres réels de sa fortune. II fallut se résoudre à les connaître. Thurageau saisit l'occasion et accourut un beau matin, portant une serviette bourrée de paperasses. Il s'enferma avec sa cliente, deux longues heures, et accepta à déjeuner, car la séance n'était point finie. Mais déjà madame d'Oudart était édifiée : non seulement, elle n'avait pas le moyen d'être généreuse envers des étrangers, mais elle ne conduirait pas Alex au bout de ses études, en admettant qu'elles fussent réduites au minimum, sans engager aux trois quarts Nouaillé et ses fermes.

On touchait au départ pour Paris ; on était sans nouvelles des Lepoiroux ; loin de s'en rassurer, on y prenait motif d'alarme : ne craignait-on pas maintenant que la veuve n'eût contracté ailleurs

qu'en l'étude Thurageau?... Car tout emprunt, aujourd'hui ou demain, retomberait sur la famille Dieulafait d'Oudart. Une après-midi, les Lepoiroux arrivèrent.

Sous la châtaigneraie trempée par les premières pluies d'automne, on vit s'avancer madame Lepoiroux et son fils.

Hilaire, le nez rouge, le front bourgeonné, les joues duveteuses, les cheveux tondus ras, la bouche pitoyable, fit grand bruit sur le perron en martelant la pierre avec ses souliers à clous, afin d'extirper la glaise tenace ; mais, dans le vestibule, la paille des caisses d'emballage adhéra à ses semelles comme le fer à l'aimant, et, avant d'entrer au salon, il s'exténuait à arracher du pied gauche la paille fixée à son pied droit, et du pied droit, la paille aussitôt repassée au pied gauche.

— Entrez donc, Hilaire, dit madame d'Oudart ; nous sommes sens dessus dessous, vous voyez bien : nous partons. Nous partons, répéta-t-elle ; et vous, Nathalie ?

— Moi? fit madame Lepoiroux.

— Le bruit n'a-t-il pas couru?...

Madame Lepoiroux comprit fort bien, eut un soupir, leva les yeux, croisa les mains :

— Maître Thurageau, bien sûr, qui vous aura dévoilé mes projets!... Il n'y a point moyen de les

exécuter, madame d'Oudart ; point moyen!... quand bien même j'aurais eu votre signature!...

— Ma signature! Mais, vous ne m'avez pas fait demander ma signature, que je sache!

— Oh! ne vous faites pas plus méchante que vous n'êtes! On sait vos bontés...

— Ecoutez, Nathalie, vous avez toujours été une femme raisonnable : vous en aller à Paris, vous, pour accompagner votre fils, est un luxe, convenez-en!...

— On avait fait ses calculs, n'ayez crainte! Dans notre petit monde, à nous, un homme et une femme sur la même bourse, ça n'est pas plus cher à nourrir... Mais ce n'est pas la question, madame d'Oudart : j'ai eu peur!...

— Peur de quoi?

— De vous être désagréable.

— Gjmment ça, Nathalie?...

— On est délicat ou bien on ne l'est pas. Vous m'auriez eue là-bas, comme on dit, à vos trousses...

— Mais...

— Pardi! je connais bien votre bon cœur : depuis que ma mère m'a mise au monde, que ça soit vous, que ça soit les vôtres, vous n'avez pas cessé de nous combler de vos bienfaits. Vous n'avez pas fait ça pour nous abandonner à moitié route, c'est bien clair ! autrement, le bon Dieu ne serait plus le bon Dieu...

Laissez-moi causer, ma chère dame! Je disais donc que vous auriez encore fait pour nous bien des sacrifices. Eh bien! moi, madame d'Oudart, non, je ne veux pas. Je ne le veux pas!

Madame d'Oudart, rassurée, ne se pardonnait pas d'avoir porté contre sa protégée un jugement téméraire ; elle s'en fût presque excusée ; elle souhaitait, intimement, qu'une occasion s'offrît de réparer ses torts. Madame Lepoiroux continuait :

— Me voyez-vous à Paris, fagotée comme je le suis, et logée, qui sait? peut-être bien à côté de vous : je ne vous aurais pas fait honneur... Non, non, ne dites pas le contraire, madame d'Oudart, je ne vous aurais pas fait honneur. « Et la mère Lepoiroux » par-ci, « et la mère Lepoiroux » parlà!... je vois la chose aussi bien que si j'y étais... Rassurez-vous : ça ne sera point.

— Mais, ma bonne Nathalie...

— Ça ne sera point. Plutôt que ça, je ne crains pas de le dire, ma chère dame, écoutez-moi bien : plutôt que ça, j'aime encore mieux que ça soit Hilaire qui pâtisse!

Madame d'Oudart sursauta :

— Comment! comment! qu'est-ce que cela signifie? C'est moi, à présent, qui suis la cause qu'Hilaire va pâtir?

— Il ne pâtira point... Ma langue m'a trahie.

madame d'Oudart... Il ne pâtira point, parce que vous serez là pour l'arrêter si vous voyez qu'il s'empoisonne à manger de la vache enragée, ou à boire du vin qu'autant vaudrait se désaltérer avec de l'acide sulfurique... Il ne pâtira point, bien entendu, parce que vous ne le laisserez pas dans le besoin, parce que vous savez ce que c'est qu'un jeune homme sur le pavé de Paris, et qui n'a pas sa mère...

— Ah!... parfait!...

— Ce n'est-il pas vous qui m'avez dit, madame d'Oudart, que, sans vous pour lui prêter main forte, le vôtre ne se tirerait jamais d'embarras?... Ah! quand on a sa position à faire... La position, voilà le chiendent!

— Mais, malheureuse! de quoi vous plaignezvous? Vous avez un garçon qui vient de remporter tous les succès scolaires, qui est intelligent, qui est travailleur, qui est animé des meilleures intentions ; il arrivera oii il voudra ; il a devant lui le plus bel avenir!

— Ça n'est pas ce que disent ces messieurs...

— Encore " ces messieurs "!... Mais qui? qui? « ces messieurs »?...

— Ceux-ci, ceux-là... ces messieurs de la ville... Je peux bien vous les nommer, pardi! Ils ne m'ont point commandé le secret : Monsieur Papin, le conservateur des hypothèques, tenez! ce n'est pas le

premier venu, celui-là... Eh bien, il dit, monsieur Papin, qu'Hilaire arriverait certainement aux plus hauts grades s'il avait été au lycée, mais...

— Mais il n'a pas été élevé au lycée!... Vous allez me le reprocher, sans doute?

— Je ne vais pas vous le reprocher, bien sûr! Vous m'avez fait élever mon garçon conformément à vos opinions : il n'y a rien à redire, puisque le malheur a voulu que je n'aie pas le moyen de lui payer une éducation. Ce n'est pas ça, mais voilà qu'à présent l'Etat vient me dire : « C'est très bien, madame Lepoiroux, vous venez me chanter que votre garçon est savant, est savant!... mais je n'ai pas l'honneur de le connaître, moi, votre garçon : d'où sort-il? »

— D'oii il sort?... Mais qu'importe?... Il a ses diplômes. C'est l'Etat qui lui a conféré ses parchemins!...

— Oui, madame, c'est bien l'Etat qui lui a conféré ses parchemins ; mais ce n'est pas ses parchemins qui vont lui donner de quoi manger... A ce qu'ils disent, il en faut, il en faut! pour avoir le droit d'enseigner... Et, en attendant, qu'est-ce qu'il va venir me dire, l'Etat? 11 va venir me dire : « Madame Lepoiroux, vous voulez une bourse pour votre garçon : c'est très bien. Mais je vous avertis d'une chose, madame Lepoiroux, c'est qu'il y en a cinq cents.

qu'il y en a mille, qu'il y en a des milliers qui me demandent le même privilège! Je les connais : depuis dix ans, depuis quinze ans, ils mangent mes haricots... )'

— « Et l'élève Lepoiroux n'a pas mangé les haricots de l'Etat!... »

— C'est bien cela qu'il ne pardonnera jamais à Hilaire, à ce que m'ont dit ces messieurs... « Quant à avoir une bourse, votre fils peut se taper! » voilà les propres paroles de monsieur Papin ; et monsieur Bousier, l'archiviste, à un mot près, a parlé comme lui.

— Autrement dit, ma chère Nathalie, vous venez me faire observer aujourd'hui, à la veille de mon départ pour Paris, que j'ai compromis l'avenir de votre fils, et que je vous dois une réparation?...

— Faut-il bien jeter dans l'air des paroles si fumantes, madame d'Oudart!... Je viens vous rapporter, sans cachettes, ce qui m'a été dit par ces messieurs. Aurait-il mieux valu que je me couse la bouche avec une alêne et du fil enduit?

— Ce sont ces messieurs, aussi, qui vous ont conseillé d'envoyer votre fils à Paris?

— Non! c'est vous, ma chère dame, par l'exemple de ce que vous faites pour le vôtre. L'instruction appelle l'instruction ; un coup qu'on est parti, c'est comme le train express qui ne s'arrête pas aux petites

stations. Vous ne voudriez pas que je fasse d'Hilaîre un épicier, instruit comme il est, ni un curé, bien entendu, puisque ce n'est pas son idée, rapport à ce que ces messieurs ne sont pas bien vus par le temps qui court...

Madame d'Oudart avait craint surtout que Nathalie Lepoiroux ne vînt s'installer à Paris, près d'elle : elle ne songeait presque plus à s'ofîusquer de ce qu'Hilaire — mais du moins Hilaire seul — lui fût imposé. Au prix d'un plus grand mal, se charger de l'avenir d'Hilaire à Paris paraissait presque acceptable.

Avait-elle donc accepté cette charge? Assurément non. Mais madame Lepoiroux excellait dans l'art de s'établir en des situations mal définies d'où l'on tire parfois plus que d'un contrat en règle. Elle savait aussi rendre grâce avant seulement d'avoir prié.

— Merci! merci! criait-elle encore en s 'éloignant sous la châtaigneraie.

« De quoi donc? » se demandait madame Dieu-

lafait d'Oudart.

Madame Chef-Boutonne voulut connaître son protégé Hilaire Lepoiroux. Hilaire l'alla voir, à la sortie d'un cours, portant à la main ses livres et

cahiers étranglés par une lanière, comme un bambin qui revient de l'école.

Le pauvre garçon ne payait pas de mine. Lamentable d'habit et de visage, il n'était toutefois pas timide ; c'était un être à répondre avec l'aplomb d'un tribun devant le plus solennel appareil d'examen, mais à vous prendre, en bonne compagnie, l'air d'un crétin de montagnes. Il souriait ; il vous regardait, de cette manière qu'ont en commun le chien qui va bondir et le fort en thème attendant la « colle ». Point de colle, et votre Hilaire s'affaissait, désappointé, déçu, grincheux et rancunier comme si l'on s'était permis à son égard une mauvaise plaisanterie.

Madame Chef -Boutonne n'eut pas à se louer de l'entrevue ; mais, comme elle avait, dès auparavant, décrété qu'Hilaire était digne du plus vif intérêt, elle le trouva « original », dit que c'était « quelqu'un », et, afin que son fils aussi le connût, invita Hilaire à dîner.

Madame d'Oudart dut conduire Hilaire à la Belle- Jardinière, et le pourvoir d'un habit, d'un plastron rigide, d'une cravate blanche. Elle maugréait bien un peu ; au cours de ses achats, elle le tarabustait, lui disait :

— Mais, mon pauvre garçon, tâche donc d'avoir Tair moins emprunté!...

Et puis, tout à coup, l'excessive disgrâce d'Hi-

laire l'apitoyait ; et elle lui achetait, par surcroît, une parure de boutons en nacre à fils d'or, des souliers vernis, un « chapeau claque ».

— Mon garçon, lui dit-elle, tu monteras dans un fiacre, en sortant de chez toi, pour que tu n'aies pas de la boue jusqu'aux genoux, et tu viendras nous prendre à la maison.

Hilaire vint en fiacre, en effet, mais avec ses souliers crottés, parce qu'il les portait depuis le matin, ainsi que le plastron empesé ; la cravate blanche et son agrafe de métal. Alex riait. Hilaire n'était nullement incommodé. Il semblait absorbé : il dit qu'il préparait mentalement une leçon sur Boileau.

— Mon garçon, dit madame d'Oudart, il faut être avec les gens qui vous font l'honneur de vous adresser la parole.

Il avait assisté, dès son inscription, aux cours de droit : il demanda à Alex, qui avait fait, l'an passé, les mêmes études, quelques renseignements sur les professeurs.

— Ah bien! mon vieux, dit Alex, si tu crois qu'on te mène en sapin pour que tu nous parles de ces bonzes-là!...

— Dans le monde, mon garçon, dit madame d'Oudart, il faut s'efforcer d'être homme du monde : on ne vit pas pour savoir par leur numéro les ar-

tîcles du Code, et il y a d'autres gens, Dieu merci! que ceux qui vous enseignent ces choses arides.

Hilaire souriait : il avait acquis le dédain le plus absolu de tout ce qui n'était pas matière d'examen.

Il se tint assez proprement à table, ayant appris chez les Pères une certaine décence de gestes ; mais il avait coutume de lire en mangeant, et, faute d'un Boileau, il s'exténuait à déchiffrer l'analyse des eaux sur une bouteille de la source Cachât. Et quand il eut achevé sa lecture, il la recommença ; puis il guigna de l'œil quelque bouteille d'une autre source, afin d'avoir quelque chose à lire. Il fallait qu'il lût. Il n'écoutait point ce qu'on disait autour de lui. Seul, un professeur, dans sa chaire, valait d'être entendu. Il avait, d'ailleurs, le mépris des femmes. Il trouvait le temps long, et d'autant plus qu'il avalait tout d'une goulée, comme un dogue ; après quoi il s'ennuyait. Il bâilla même, mais crut l'honneur sauf, du moment qu'il posait la main devant sa bouche ; ensuite, il s'essuya les yeux.

Après le dîner, pour offrir à son hôte une occasion de revanche, la maîtresse de maison dit à Hilaire :

— Oh! oh! jeune savant, je vais vous confronter à forte partie... Où donc est mon fils?... Paul, dit-elle, fais-moi donc le plaisir de tenir tête à monsieur Lepoiroux !

Paul, stylé, condescendant et d'une politesse achevée, s'inclina légèrement, sourit et dit, du ton dont il eût demandé à une jeune fille si elle était musicienne :

— Alors, vous cumulez les lettres avec le droit, monsieur ?

Hilaire assujettit son lorgnon, toisa son homme et, à brûle-pourpoint :

— Si vous voulez, je vais vous poser une de ces colles !...

Paul ne riait qu'à certaines phrases, questions ou reparties auxquelles il est admis que l'on rit. A la proposition d'Hilaire, formulée au milieu des dames qui offraient le café, il ne connaissait point de précédent : son savoir-vivre lui manquait, et il demeura interdit.

Sans plus temporiser, Hilaire « lui posait la colle ».

Des messieurs s'étaient approchés, la tasse à la main, curieux, autour d'Hilaire qui avait eu le verbe un peu haut. Il y avait là M. Beaubrun, le gendre, auditeur de première classe à la Cour des comptes, M. du Périer, membre du Cercle nautique, juge au tribunal civil, M. Chef-Boutonne lui-même, qui gara son petit verre sur la cheminée, mit les pouces aux goussets, et dit : « Ah! ah! » quand la question fut nettement établie.

Paul hésita d'abord, partit d'un pied, puis de l'autre, s'arrêta, puis fonça sur l'obstacle, dit :

— Je la tiens, votre colle!...

Et il bafouilla.

Il s'agissait d'un point de droit romain, épineux, des matières de première année, et que l'avisé Hilaire, à peine inscrit, avait résolu. Paul, comme Hilaire, apprenait pour fournir à des questions insidieuses telle ou telle réponse dont la sanction est une boule blanche, ou une rouge, ou une noire redoutable, mais son génie était moindre et sa mémoire pauvre ; outre cela, la matière était de l'an passé, c'est-à-dire close et scellée par la vertu d'un examen heureux, et jetée pour jamais dans le gouffre sans fond des vanités pédagogiques.

Hilaire dit gravement :

— Passons à une autre.

Car il en possédait plusieurs.

Les dames se joignirent aux hommes ; on formait cercle ; Paul était dans ses petits souliers.

Le pis était pour lui qu'il ne voulait pas consentir à ne point savoir : il disait des mots, des mots ; il mettait bout à bout les bribes de sa connaissance, et, par un étalage disparate, manifestait, même aux profanes, qu'il n'avait de vraies clartés sur rien.

M. Beaubrun engainait son monocle dans l'ourlet de l'arcade sourcilière, en avivant son regard malin ;

puis, soudainement, le laissant choir, semblait, avec cette lentille, avoir perdu toute intelligence ; M. du Périer flattait les basques de son habit ; le maître de la maison répétait son « ah! ah! » sur un mode varié, commençant d'ailleurs à trouver la farce de mauvais goût. Ces messieurs prenaient au spectacle l'intérêt qu'inspire un farouche combat, et il n'y manquait pas la crainte qu'un des lutteurs ne se retournât inopinément contre l'assistance!... Ah mais! c'est que cet animal d'Hilaire les eût « collés » tout comme il faisait, pour la seconde fois, le fameux Paul Chef-Boutonne.

Alex, indifférent à la joute, causait, en un coin du salon, avec madame Beaubrun, qui se plaisait en sa compagnie. Madame Chef-Boutonne, relevant son face-à-main, dit très haut :

— Monsieur Dieulafait d'Oudart, vous vous dérobez! Vous, qui venez de subir tout fraîchement vos examens, voyons un peu si vous allez confondre le terrible monsieur Lepoiroux!

— Oh ! madame, dit Alex, si Paul n'y suffit pas, c'est moi qui serais confondu!

Les mots n'étaient rien : Alex ne cherchait point à s'échapper par une réponse mémorable, mais son air détaché de tout pédantisme donna de l'aise au cercle qui se cristallisait autour des deux champions. On bougea et l'on rit. Et madame Chef-Bou-

tonne jugea qu'il convenait d'être satisfaite de 1 attitude d'Alex, modeste, généreuse pour Paul, et qui sauvait celui-ci et Hilaire même, et d'autres peut-être, du ridicule qu'un plus long interrogatoire eût rendu éclatant. Alex ne mettait pas son amourpropre à « confondre » ou à ne confondre pas Lepoiroux ; et, en se retournant vers sa voisine pour reprendre la conversation interrompue, ne donnait-il pas le meilleur exemple?

La famille Chef-Boutonne ne manquait pas d'apprécier l'incivilité du jeune Lepoiroux, ni d'être humiliée de la publique insuffisance de Paul ; mais, tel était, dans la m.aison, le prestige du rat de bibliothèque, que l'on pardonnait à Hilaire le grotesque incident, et que l'image du jeune Lepoiroux, quoique barbare, devait demeurer environnée d'une gloire spéciale.

24 septembre.

Conime un malade qui sent ses jours comptés, j'ai éprouvé le besoin de revoir le pays où je suis né, où j'ai vécu ma première jeunesse, et que j'ai quitté depuis plus de vingt ans. Ce qui m'amène ici, parbleu! je le sais : c'est d'amour que j'ai besoin; je meurs du désir que quelque chose, à défaut de quelqu'un, m'enveloppe d'un certain air de tendresse, et je nourris l'illusion qu'un pan de mur, une terrasse, un vieux jardin, ou la rivière qui coule au pied de ma petite ville, vont s'émouvoir à mon aspect chagrin!...

25 septembre.

La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de ces grands paysages de Loire! Ces longs lointains, ces lignes et couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint

une impression de contes de fées, presque souriante! La courbe de ces eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en fuseaux blonds comme des cheveux ; ces groupes de peupliers fournis et frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt plans divers ! 0 grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la courbure même de la terre!... Raison souveraine qui présidez à l'ordonnance de ces vallées splendides! Calme parfait, possession de soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente!...

Mais ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à hauteur d'homme, et qui portez l'inscription mémorable : « Crue de 1856,... 66,... 76. » Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles aux mesures superposées de la croissance d'un enfant. Que l'on ne se fie pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes beautés!

Langeais, 26 septembre.

Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai eus ici, à huit ans, dans le

jardin potager d'un vieil oncle, pendant que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant méticuleusement ses pieds 1 un devant l'autre, avec la précision d'un balancier de pendule, et arrosait les radis. L'ondée, excessive, mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en branches qui rendaient l'eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme au comptegouttes, et elle atteignait d'autre part, les feuilles velues des melons qui, elles, au contraire, conservaient 1 eau, en belles gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon, leur arôme mélangé à celui de la terre humide! On disait « messieurs les melons » parce qu'ils étaient importants, obèses, objets de soins et d'admiration particulière, et parce qu'ils avaient des cloches de verre, blanchies à la chaux, intérieurement, et qu'on soulevait, ou baissait, ou inclmait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces potentats ; et, dans ce « messieurs les melons », il y avait le sourire de Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d'un mot souligné à peine, entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des hommes.

Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me tire des larmes de joie à la vue d'une cour pavée où l'herbe pousse, je l'avais

dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais ; cela descendait à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de ses runies, que l'on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers roses.

Pourquoi les pas sur le gravier, venant d'une sombre allée sous ces marronniers, me causaientils déjà l'angoisse de l'imprévu, l'appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à une impatience ardente de le voir arriver? pourquoi me cachais-je? Et pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir? pourquoi étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l'allée ne fussent que de quelqu'un que l'on voyait tous les jours? Pourquoi la vue d'une fillette, d'une jeune fille, ou d'une dame qui passait pour jolie, en me faisant rougir de confusion, me combiaitelle tout à coup d'un avant-goût d'avenir et de félicités certaines mais inimaginables ? Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d'une certaine notion d'infini, m'était-elle procurée par la vue du tram de Nantes que l'on apercevait du haut d'un belvédère ?

Pourquoi, si ce n'est parce que mon amour présent germait dès ce temps-là?...

Beaumont, 29 septembre.

Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d'une petite rue montante, j'ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui ai dit : « C'est vous le fils Tif?encau?... » La dernière fois que j'avais pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c'était son père qui la remettait ; mais je n'ai pas osé dire : « Et votre père?... »

Et j'ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d'orties, où, autrefois, j'accompagnais tantôt l'un, tantôt l'autre, en les aidant à porter des fleurs ou bien la bouteille d'eau destmée à emplir un pot de fer-blanc qu'on maintenait toujours fleuri « là- haut »...

La porte est neuve, le mur est neuf : le cimetière est bien agrandi! Je m'y perds... Que de noms à moi familiers!... Mais tout à coup je m'oriente : voici l'ancienne entrée, ses pilastres écroulés ; voici des cyprès... bien plus beaux!... et je reconnais celui au pied duquel reposent les trois femmes à qui je dois la vie : celle qui me l'a donnée ; celle qui me l'a conservée par ses soins, ma grand'mère ; et ma grand'tante Félicie, grâce à qui j'ai eu, pendant ma jeunesse, un peu d'argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre

jauni par les pluies et où j'ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et l'invitation à prier Dieu pour elles... Voici le pot de fer-blanc où nous versions la bouteille d'eau.

L'endroit est paisible et simple ; la vue qu'on y a est presque jolie : de beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville couchée au bord de la rivière, la cheminée d'une usine à fabriquer le papier. Les mouches bourdonnent ; des poules caquettent derrière la muraille ; un âne brait ; au loin, j'entends le roulement d'une carriole ; sous mon genou, l'herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute bruissante du fourmillement heureux des insectes.

Quand j'étais enfant, je tombais là à deux genoux, d'un seul coup, jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j'offrais au Ciel ma petite douleur en le priant d'en reverser le mérite sur les trois mortes, afin qu'elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours, ma prière se perdait dans une songerie où j'essayais en vain de me représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l'état qui pouvait être le leur. Je me disais : « Quand j'aurai lu beaucoup de livres, je saurai cela ». A présent, j'ai lu beaucoup de livres et je n'en sais pas plus.

Même jour.

La plupart des gens que j'ai connus dans ce pays sont morts ; ceux qui demeurent ne me reconnaissent pas. On s'aborde et on se nomme de part et d'autre. Curieux effet : le masque que le temps a mis sur notre visage d'il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus haut qu'il n'est nécessaire, comme des gens qui, s étant rencontrés dans un chemin, la nuit, ont eu peur.

30 septembre.

J'ai revu Courance. C'est la terre où j'ai vécu tout enfant. J'allais par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras bien haut pour lui donner la main, et aujourd'hui, me voilà promenant par la main des neveux qui ont l'âge que j'avais...

Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les plus infimes ; et les deux rives de l'abîme qu'on ne refranchit pas, ainsi soudainement rapprochées, je suffoque... Ou bien c'est un fantôme qui se présente à moi, avec une précision qui m'effraie... Son œil bleu, sa bouche abîmée

par la douleur physique, son teint de cire transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible en toute sa personne : ma pauvre tante Félicie!... Et, à côté de son image, j'ai le souvenir de mes deux pieds ; mes deux pieds chaussés de vilaines galoches, c'était ce que je considérais avec le plus d'attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j'entends encore la recommandation : " Mon enfant, regarde où tu mets les pieds !... '>

Voilà, aujourd'hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie, enfoncent jusqu'au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent solides comme l'argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les mêmes herbes, les jolis chardons qu'on écrase comme un animal nuisible, les pissenlits, la « boursette », une petite fleur jaune dont je n'ai jamais su le nom, et les crottes de biques!... Et, lorsqu'on a rejoint le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté, quel beau tapis! quel doux tapis fait d'un trèfle menu et pressé où trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants !

Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur

de la main, et que les pluies comblaient d'une eau pareille à du café noir, mais que je ne pouvais voir qu'en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse pierre ; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que j'entendais souvent au cours de ces promenades : « Mon enfant, quand tu seras grand... » Il est là encore, mon vieux noyer! Je l'ai reconnu de loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de frissons, de la petite mare de café qu'il porte. Je l'ai vue sans grimper sur la pierre, et j'y ai plongé le doigt : « Mon enfant, quand tu seras grand... «

A tout bout de champ je m'interroge : « Depuis que tu t'es éloigné de ce sol, qu'as-tu fait? » Les témoins de notre enfance sont d'acharnés enquêteurs et d'im.placables juges. Docilement, je m'efforce de répondre ; je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l'état naïf de mes travaux. Oh! comme rnes juges semblent impassibles! N'ai-je rien accompli qui vaille? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble devant un morceau d'écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir bourbeux de l'eau : enfin n'ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur? N'ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle? — Et

je ne sens l'indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue, c'est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles me disent : « Oui, oui, c'est vrai, tu as aimé. >'

A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen dont la table, écrasant l'un de ses soutiens, s'est abaissée et peut servir de siège. C'est là qu'autrefois ma tante Félicie aimait à faire halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail. Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas de pierres surgissent, s'animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et tragique aussi. Visages! gestes! son des voix! lumière nimbant les choses finies, plus belle que le soleil!... Oh! pourquoi un si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur? 0 pierres! ô noyers! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact à mes semelles m'est plus agréable que des caresses, que contenezvous? qu'êtes-vous? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la puissance d'une parole d'amour?...

Le jour est splendide et calme ; sur la terre, on n'entend aucun bruit ; pas un être n'a bougé depuis une heure que je suis là ; où sont les hommes, les

chiens, les bœufs, les oiseaux? Où est le vent? Je sens à peine l'odeur des herbes et de la terre! Suis-je dans le présent ou bien dans le passé? Suis-je halluciné par l'intensité du souvenir?... Mais la notion du temps qui s'écoule m'est fournie par la tache noire d'un troupeau de dindons, qui se déplace d'un mouvement lent, perceptible à la longue.

Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé, avec de larges et longues échappées soudaines ; par-dessus tout il est dépourvu d'emphase, de romanesque, et l'on pourrait dire même de tout pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte ; le pinceau même n'y a presque rien à faire ; la plume, en deux traits, en rendrait l'essentiel.

Ce n'est rien, d'abord : un champ de chaume, trois rangées de betteraves, une vigne piquée d'échalas, un chêne isolé ; au second plan, un grand espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d'une ânesse ; un noyer qui borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le ciel clair, une bordure où l'esprit même de tout ce paysage apparaît.

Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure ! Peu d'éléments en font les frais : une maison à demi visible, une chemmée qui fume, trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d'une gentilhommière, des peupliers, un espace vide, l'orée d'un bois, et le bois, là-bas, qui s'étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs vraiment modestes, et l'infaillible sûreté de chaque composition nouvelle, crée, au contraire d'une monotonie, une diversité, une fécondité d'images d'un style identique, infiniment original.

Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et votre vue charmée s'étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà, sur les vallées de deux rivières, l'une bleue ; la Creuse, qui vient du Berry ; l'autre, plus éloignée, d'opale laiteuse, la Vienne, courant vers la Loire immense.

1*^"" octobre.

Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne ou en nous? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans l'instant où les images les plus propres à nous émouvoir dégagent tout leur charme, ou quelle

rencontre, pour qu'à l'instant où nous sommes le plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à chanter tout à coup notre intime ivresse?

Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la m.aison, nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut sensible.

Il n'y avait rien devant nous, que le chemin creux s enfonçant sous bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d'un sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant de la lune déjà rose ; et sur l'obscurité déchiquetée de ce bois, un troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et sans qu'on entendît aucun de leurs mouvements, passait.

Ces chèvres avançaient d'un pas régulier comme la marche de la nuit tombante, et le petit gardien avait la couleur d'un lièvre, la couleur d'un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les chèvres et le petit gardien passèrent. C'était comme si l'on eût vu le bois, le chemin creux, la nuit ellemême, d'un lent mouvement rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse...

Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous retournâmes en arrière. L'horizon

était à cent mètres de nous, et, sur cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C'était le reste du coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques arpents de chaume, étaient couverts par la nuit ; et trois ormes grêles, dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques, fixant là, en dépit de l'heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau jour fini.

Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s'élargit, et quand son sol plus clair que l'ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui rougit au milieu d'un halo brouillé. A droite, la lisière du bois s'enfuit, noir velours, d'un dessin splendide, le trait fort du tableau nocturne qui s'offre à nous ; puis au-dessous, en tons adoucis, s'écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on distingue l'autre trait, fin et charmant, de l'horizon, fait d'un bois de grands pins, puis de rien, puis d'un toit, puis d'ormes tordus, puis d'un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet, universel, admirable. Dans l'ombre, à trois pas

seulement, paraît un homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir...

Je sens mon dos qui frissonne, et ma mam a tremblé : qu'est-ce qui m'émeut tant? Mon pays? une certaine heure? — ou la tristesse de mon amour que je répands partout?...

4 octobre.

J'ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j'ai habité autrefois. Il sait bien que j'ai habité là, mais il me parle d'affaires ; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire : « Vous avez peut-être envie de revoir la terrasse?... » Et si je ne lui demandais pas la permission de m'accouder à la balustrade, il pourrait me croire préoccupé de ce que vaut l'hectolitre de blé. Il sourit quand je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les fruits, justement, n'ont pas donné cette année, et il s'en excuse, le pauvre homme, tandis qu'à son côté je gravis, sous un prunier de mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran solaire. Il s'excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé, tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c'est sur cette table d'ardoise, par l'ombre de ce style, que me fut révélée la gravité

de l'heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des seules choses qui durent.

— Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite ombre qui est dirigée de si haut.

Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu'il soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle, je fais l'imbécile devant cet homme d'affaires sérieux ; je lui dis, en passant entre deux poiriers :

— Ici, quand j'étais enfant, une jeune fille, en visite, piqua son ombrelle dans la terre et faillit 1 oublier. Sur la porte, comme cette jeune fille allait partir, c'est moi qui fus dépêché pour quérir l'ombrelle. Je savais bien où elle était, mais je fis comme si je la cherchais longtemps : caché derrière ce noisetier, je baisais, comme un grand amoureux, la petite pomme d'agate que touchait chaque jour la main du premier être qui ait charmé ifion cœur.

Le notaire m'écoutait avec inquiétude. J'ai ajouté : « Au fond, dans la vie, il n'y a que ces choses-là qui comptent... » Mais le notaire a dû se dire que je n ai pas cessé d'être enfant.

7 octobre.

Il a plu toute la nuit ; toute la matinée il a plu ; il pleuvra l'après-midi entière. J'ai une fenêtre ouverte sur le jardm, par où j'entends la chute continuelle de l'eau sur le sable et sur les feuillages ; au loin, c'est un murmure monotone, universel, sans défaillances, comme un bavardage de femmes ; plus près, sur les lierres, on discerne la goutte d'eau opiniâtre, qui a choisi telle feuille, et, depuis des heures et des heures, la frappe d'un coup pareil, à intervalles comptés ; et, du haut de la fenêtre, pend un sarment de la treille, flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, salue, salue... De la bassecour viennent parfois les gloussements étouffés des poules tapies à l'abri, paroles de mauvaise humeur.

De l'autre côté, sur la route qui traverse le faubourg, une voiture a passé, sombre, luisante et rapide comme une otarie entre deux plongeons, et suivie d'un pauvre chien si crotté par la boue qu'il avait l'air d'être en terre glaise ; et puis, plus rien n'a passé, plus rien n'a remué depuis une heure : la gouttière de la maison est affligée d'un hoquet incurable, et le toit de la grange voisine, d'une abondante incontinence. Et, par la porte d'une petite maison paysanne, je vois un bonnet blanc qui va et vient dans l'ombre...

Alors, tout à coup, la détresse de l'atmosphère m envahit. Je songe à des femmes veuves qui habitent, alentour, en des trous obscurs semblables à celui où je vois remuer le bonnet ; à d'autres, qui y veillent un homme paralysé, une mère mourante ; et à des jeunes filles qui s'y préparent avec joie au mariage, grâce à quoi elles pourront, à leur tour, en un trou obscur, par les jours de pluie, attendre le retour de l'homme, veiller leur mère mourante, ou transmettre à leur fille le même privilège de vivre, de longs jours de pluie, en un trou obscur ouvert sur la route où rien ne passera...

Je songe aussi à d'autres femmes, plus fortunées, qui sont, à l'heure qu'il est, dans leur demeure bourgeoise, et dans une pièce appelée salon, où dans l'angle est un piano fêlé, sur la cheminée des photographies encadrées de peluche, et sur un guéridon les journaux des modes de Paris, qu'elles ne suivront pas. Elles pensent à la première communion de Germaine ou au baccalauréat de Gustave, à la difficulté de se procurer de la viande de boucherie hors le dimanche, au grand dîner que donneront les Lambert au carnaval prochain : nous ne sommes qu'en octobre!... Et la pluie tombe autour d'elles!...

Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts ans dans la pièce même, tendue de serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept ans seule, et qui y a

subi peut-être quinze mille jours de pluie!... Je songe à une autre qui est morte à trente ans, non loin d ici, dans la maison oii je suis né... Est-ce que la pluie lui faisait peur comme à moi ? Est-ce qu'elle pensait : « Voici un jour vain, un jour qui ôte l'espérance, un jour retranché à ma vie? » Ah! quelle foi en le lendemain de la mort il faut, pour supporter sans désespoir une longue journée provinciale sans soleil! Ou quelle inconscience!

Je songe à moi qui suis seul, sans doute, à m attrister de la pluie!...

9 octobre.

L'automne radieux, le ciel pur, l'atmosphère sans trouble, une sorte d'arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d'une bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reines-Claude tombées et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure d'allégresse... A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se balance au bout de son fil ; elle me confond avec le poirier sous lequel

je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volettent au-dessus des glycines...

Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s'abandonnent, et acceptent l'invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse! J'assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n'est pas donnée pour lui.

Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m'en vais!...

C'était, ma foî, un fort joli château que le manoir de Fontaine-I'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous apparut, au débouché d'un bois épais oii madame du Toit nous avait invités à faire une petite prière près de la source, lieu de très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup, entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés simplement : un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un immense toit Louis XIII ; le centre, moins élevé, allongé, simple, noble, pareil à un bon vieil hôtel du Marais ; une aile enfin ajoutée au XVIII^ siècle ; tout cela sans façon, s 'harmonisant si heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui traversait le fossé, nous dis-

cernions très nettement la lanterne au-dessus du pavillon central, et par delà, la campagne lointaine et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume. Je dis à madame Du Toit :

— Comme vous êtes discrète!.,. Je ne vous ai jamais entendue parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit une maison de campagne ordinaire.

— J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance, c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous voyez que mon fîls, lui, ne le trouve guère séduisant, puisqu'il ne veut pomt y venir. ..

« Mon fils... » Ah! je vis que ce serait là le point épineux de notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que sa plus jolie face. L absence d'Albéric nous promettait un sujet de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me soutenir! Etait-il là? Y devait-il seulement venir ? On ne m'en avait rien dit, mon « allié » étant absent de Paris quand le sort de nos vacances s'était décidé.

M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être, quelques jours, entre deux excursions ; il était, comme beaucoup de ses contemporains, en mal de voyage, — encore une disposition chez lui que les Du Toit comprenaient peu. — Nous

nous trouvions à table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une demidouzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que je vis paitout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là.

L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier ; il y avait aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment accordé, à propos duquel on me dit : « J'espère bien que vous allez vous y remettre!... »

La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi, prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui, par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux allées du parc.

— Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe. Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on appelle un parc... Quand 1 herbe est trop haute et s'oppose à la promenade, on la fauche, voilà pour le parc ; mais je vous montrerai mon potager...

Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse.

Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années. Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à la surface ; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même.

A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du soir, à la campagne, sans que mon cœur se contracte ; et il est curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis

comblée de bien-être, et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument, et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois, que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le « trouble » plus déchirant qu'une peine réelle, et plus atti ayant que le bonheur défini. Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche. De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement, un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charm.e de la nuit tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers, continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie ; làbas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des

choses, qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain, si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance. « Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un sa'on, mais s'il eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!... » Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent, chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours tous les bruits de la vie, et, sous l'œil de Dieu, à se retrouver soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes tentatives de réflexion, avec cette imper-

tinente assurance que mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer aux travaux de l'esprit.

Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait, comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé, je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses. Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les feuillages déchiquetés des platanes ; et, par la même ouverture, un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde. Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?... Mais

aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi* courant et dansant, à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air : « Oh! Madame a de la vie!... »

Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés, le séjour de Fontaine-i'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je m'étais promis de faire retraite en moi-même : ah! bien ouiche!... Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Pans ; j'avais beaucoup moins de temps à moi qu'à Paris, Le soleil, les ombrages, l'eau, les routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces haies vives : la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son ruisseau, son clocher, m'attiraient, m enchantaient ; j'étais une marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le boute-entrain M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions à l'antienne de la bonne madame du Toit, plus fatigante que la marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux

fois par jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle m'entraînait avec elle au potager. / On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent ; on y voyait une balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois, un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas, non ci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur la droite, derrière les troncs d'arbres ; sa crête écorchée en plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant, on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle consentait parfois à cesser de parler de son fils Albéric, pour me donner à goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès. Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre d'Albéric arrivée par le courrier de

midi ou bien une carte datant de plusieurs jours et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d interpréter à nous deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec une telle application étaient d'une incurable aridité ; c'était le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de l'exécuter ; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus maladroit était Albéric ; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à feindre, racontait les farces de sa sœur Pipette, qui n'étaient pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albénc ne racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où, naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se trouvait pas alors à Dinard,

étant retenu par des travaux dans la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité importante : les Albéric avaient-ils ou navaient-ils pas l'intention de venir?

Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à Tâge de six ans et demi : aussi le potager était-il absolument interdit aux enfants.

C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une maternité passionnée.

Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano. Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les travaux des

champs ou à me laisser bercer par le murmure rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage.

J'ai dit combien la musique m'avait plu lorsque j'étais jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était trouvé d'accord avec ma grandemère pour réprouver qu'une jeune femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements. Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m eût été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits, à un si grand nombre de sentiments refoulés ; il avait passé dans la cohue ! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne pas croire à cette « vocation » que mes amis Vaufrenard et mon cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une voca-

tion, celle d'être une mère de famille et rien d'autre.

Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer, une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de mes doigts ; j'étais seule, il faisait bon dans cette pièce, et je m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien, le seul agrément musical qui m'animait ; c'était, en même temps que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais connu une immense allégresse... Ah ! mon Dieu ! pourquoi avez-vous mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne, voilà que ce piano maintenant m'enivrait !

Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais remarqué plusieurs fois que

la porte s 'entr 'ouvrait derrière moi, comme si le ressort du pêne, mal introduit, se fût détendu tout à coup. Je m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour le bouton tourna, et la porte demeura entr 'ouverte. Ah! à la fin, par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments, une confusion : on était pris, car on était là en fraude, en dépit des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident tourna court parce qu'il y avciit là, parmi les personnes qui m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure, inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir.

Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M. Juillet musicien, et je ne voulais pes qu'il se moquât de moi ; de plus, je me disais : « Pour un peu de temps qu'il est là, profitons de la causerie avec lui. »

M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de M. Du Toit, était beaucoup plus agréable

en la seule présence de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands espaces, mais aussi avec ses dangers,, ses minutes d'angoisse, ses frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache. On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit, ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais dans ses discours ; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient : « Acrobate! » Enfin, comme nous étions enfermées presque entre femmes, à Fontainel'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la campagne et des beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à la grande surprise, me trouvais tenir le rôle dangereux ! Ce fut moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de M. Juillet, assurément, et mes

idées, jointes à ma conviction, ne purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts cris le grand Saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement à un « paganisme d'Opéra », disait-il, séduisant au premier abord, accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée, artificielle, « livresque », elle me mécontentait et me blessait même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de M. Froulette : « le parti de la jeunesse! » dit celui-ci, mais il n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M. Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il parlait comme un prédicateur de carême!...

Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais fâchée, bien que l'on s'étonnât de me

voir si animée. Mais, ne voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à pleurer, mais à pleurer comme si j'avais, d'un coup, perdu toute ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais quoi, — je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un bonheur possible, — que quelque chose d'infiniment bon, appelé de tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore aujourd'hui les entrailles.

Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin qu'on n'allât pas s'imaginer que j'étais attristée par le départ de M. Juillet!

L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M. Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait, par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion, aucun signe de qui que

ce fût. Et cette crainte n'avait pas été précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en savais pas alors l'importance ; mais cette crainte m'envahit et me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète disproportion avec le mince événement d'oii provenait ma tristesse : mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moimême... Etais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse ; en effet, si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M. Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas dû s'apercevoir que j étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d une période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si tranquille...

J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé dune compagnie plus nombreuse ; je n'étais pas pressée de

voir M. Du Toit et ses amis, qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre ; eh bien ! je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal ; j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées ensoleillées et épanouies ; l'immensité du ciel me causait une espèce de vertige ; le nombre des étoiles, ces millions de milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière...

Et je me sentais partagée entre un grand désir de m 'abandonner à ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent, et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait raison de juger cet attrait mauvais. « Il a raison, il a raison! » me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M. Juillet avait raison...

G)mme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du Toit et de ses amis. M. Du Toit

n'était pas un homme à bayer aux corneilles, à rêver à la lune ; son activité était extraordinaire, et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui. Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes, dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes anciennes maîtresses de pension : empêcher à tout prix l'oisiveté, troubler par la distraction forcée les colloques particuliers entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il, et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades ordinaires ; il les doubla d'excursions en voitures ; deux grands breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans le pays ; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait maintes gens, y compris sa femme.

A peine de retour au château, il faisait l'impossible

pour organiser les jeux^: grâces, croquet, boules, si le temps ou l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs, jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup la lecture en commun ; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien, et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y mettait une certaine coquetterie ; ou bien il passait le volume à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter ; on lut même Robmson Crusoé.

Il va sans dire que l'on ihe réclama à cor et à cri de la musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique ; il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença de m'écouter avec un .sourire narquois qui me fit trembler. Je savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger avec goût les dieux de la musique ; il avait seulement horreur de tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt : « Tiens! tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!... » Et, du moment qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satis-

faction. Il approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément possible de « grabuge ». Mais dès qu'il eut découvert en moi une qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune, il m'accorda sans plus ample information toutes les autres. J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut. Et je me disais : « Est-ce curieux ! un homme de cette gravité et de cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!... Mais, c'est presque de la légèreté!... » Et je m'épouvantais moimême de ma hardiesse à juger un homme si haut placé.

Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore l'excellence des

charmes de la nature, tout en rappelant les objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux qui impressionnait la compagnie : « Allez, allez! ma jeune amie, vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!... » Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais absurde : M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste envers son neveu.

La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement prévenue ; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture, il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du soir et même la musique étant d'ailleurs abrégées par la somnolence plus rapidement venue de ces messieurs.

Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames, qu'il avait charmées dernièrement, crièrent : « Bravo! » Moi, je rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon imbécillité ; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme tout le

monde : « Bravo! bravo! » Mais j'étais furieuse contre moi parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je dis : « Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme très charmant... » On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux. Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et j'étais assez maîtresse de mes paroles ; enfin, surtout, je n'étais pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs, à personnel J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable. J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais j'étais « une sainte »! Elle le disait, je le savais, et d'une façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M. Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait certes rien du beau séducteur ; il n'était pas du tout de ces hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord : « Ah! à

qui va-t-il faire la cour? » Il n'était ni bien ni mal, on pouvait presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire : mais je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela. Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me gouvernais plus. C'était un peu fort!

Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet fut là. Quand il fut là, à demeure, pour quelque temps, je me trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.

C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère, c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la fois plus ardent dans ses discours et plus détaché que de coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina

339 RËN^ BOVLtSVE

tcnilrrairnl, moi de mrmc, outanl du ihoiun (ju'iI clail possible de le lacpimrr, cnr nan» en rire offnisr, il a'nl- Irialnif. c:r (jui rnl pire. Sa tante nu- dit : " Pourvu mon I )irii, (|M il H Hf^iHHe dune inclination srrifiiscl... Un bon inariat,;r lui fc-rail tant (\r bini i! a bc-soin d'être retenu, a«l<Hui, liumam:./- ; il »;.i i[o|» •. mUioI El «i c'est autre cliosc, tout ( .1 .1 redouter d'un i>arcil garçon!... »

Elle l'aunail braiKonp, un pru ronimr un orplirlin <;ii<iii iiiia(j;iiic- VdIoiilHf. < .ij mMc de iKnulrcs, faute <le l'éducation faniiiialr. I.lir l'eut aime davanlaj,»e 8 il eût été moinH compliqué, moins éniKinalKiue, moins tourmenté de contradictions ri loii|ours (raianli du tcncire abandon par une raillrnr rilr nirme incertaine ; car maudissait -il cr sourirr paralysant et fin, ou bien le tenait-il an tontraire commr l'cxpK.sion d'un dédain supérieur? On ne savait.

Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, cl cela m'ennuya parce (pie j'en revins k l'imaKnicr fâché de (ctte dispute d'un Hoir ; mais, «inand c lui fi8 part de mon scrupule, il parut toniix i iKs nues. La dispute!* il était bi<n loin de me l'avoir rcprocliée, il ne ge souvenait que " d'une soirée délicieuse ».

Oli! lui dis-je, vous employé/ des mol» convenus.

Il n'y avait pas moyen de le faire iwuler d'un lujcl qui nous fût tant soit peu personnel, À l'un ou h

l'autre. Il semblait même le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en abordant les idées générales. Tantôt, il avait l'air satisfait de me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château, dans le parc, dans le potager, ou sous l'allée couverte, tantôt, j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement particulier. Tout cela était agaçant, irritant ; je n'avais jamais séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable ces moments heureux ; mais le savoir là, le voir, et sentir à toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier ; en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de s'adresser à moi, de me dire : « Vous me comprenez bien, vous... » Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes

à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole, ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait sa tante, mais au lieu de me toucher le cœur de compassion, cela m'indisposait ; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond du jardin ou dans la campagne ! Et je me souviens bien que je lui opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente? Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi. Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait furieuse, tout simplement...

Et puis cet homme dont le cerveau semblait si admirablement organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi diminué ou tout au rhoins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste... Pourquoi lui supposais-je une « passion avilissante »?...

Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression ; elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites. Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition, en tenant un

langage tout à fait insolite chez lui, et qui me scandalisa.

Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la voûte épaisse du feuillage ; nous marchions de front, lui, moi et M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime dit « passionnel » qui avait fait assez de bruit durant la dernière session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout à coup, M. juillet nous déclare que les furieux déportements de l'amour sont moins désastreux pour un homme que les transports sentimentaux.

Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit trou dans le sol poussiéreux ; je ne sais pas pourquoi je fis attention à ce rien, ni pourquoi je me dis : « Si quelqu'un de nous marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière, quelque chose en moi va mourir... » Nous eûmes un moment de silence ; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants. M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet ; mais ce qu'il

trouva à objecter était si bête que tout lavantage appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce qu'il avait dit.

Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse! D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe ; ensuite, celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément affecté par ce qu'il devait juger « le plus désastreux pour un homme »? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que par un mouvement de répulsion contre les écœurantes sucreries que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? Pourquoi ne s'être pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses habituelles conclusions ? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour son intelligence. Etait-ce un des bons jugements

du président? Il ne m'avait pas frappé quand je l'avais entendu prononcer ; il me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire et son esprit naturel, avait le langage d'un grand moraliste. Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me disaisje, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il vient me dire que l'instinct anim.al est moins mauvais pour un homme que les plus beaux sentiments !...

Que je me tourmentais ! Et encore à ce moment-là, je ne me demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable à l'opinion de M. Juillet!

Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant 6ù j allais lui poser ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une inconvenance, une inconvenance inouïe...

Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de dissimuler m.a confusion dans le rire, dans un rire stupide, soudain, sans cause plausible, un

rire cle fillette, et M. Juillet crut que je me moquais de lui, et en souffrit.

Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine, j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon cœur les motifs, fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler en lui disant : « Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me sois moquée de vous! » Mais, comment lui dire cela? Il me boudait un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions pas l'air du tout d'être bien ensemble ; je fournissais à tous la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment : « Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui... »

Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et moi, une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la malignité qui gouverne certaines destinées.

Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande indulgence affectueuse ;

il avait une personnalité trop peu commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout... chasseurs, qui étaient là ; les femmes présentes n'avaient ni jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je pressentais qu'il allait repartir.

Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment n'étaient que plaisanterie ; le voyage d'Italie était décidé ; les Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain, mais tout de suite : ils partaient, ils étaient partis à l'heure où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir paru à Fontaine-l'Abbé ; cela dépassait les prévisions les plus sombres pour madame Du Toit ; la pauvre femme, au désespoir, en demeura un jour entier alitée ; le médecin fut appelé ; on eut une sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté, et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et nous inspira la plus sérieuse compassion.

J'osai dire à M. Juillet :

— Ne nous abandonnez pas!

II me répondit assez gentiment :

— Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!... Et, peu après :

— Mais comment saviez- vous que j'allais partir?

— Par vous-même!

— Vous en ai -je parlé?

— Il n'y a pas de danger!

Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui demandais n était pas réjouissant. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui dire, à la tante Du Toit?

Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère de peine à le chercher : c'est que je me trouvais, vis-à-vis de ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma grand mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit :

— Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante, je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de tout mon cœur, et

cependant je les mécontente en prenant mes vacances chez vous et non chez eux!

Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé de mes enfants, ce qui prime tout ; si mes parents ne voulaient pas l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme ; et il dissimulait, affirmait -elle, une colère froide beaucoup plus dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir.

Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi, par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins, que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric était vaine ; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant ; et, si inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme une convalescente ; elle faisait tête à sa douleur quand elle était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements.

M. Juillet s'en impatientait, je le voyais ; mais je me plaisais à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables. « Pour vos péchés... » lui disais-je, à part, en pensant à la malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait embarrassé de m.on mot, il ne savait comment le prendre. Je lui trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche. N'étaitce que de l'ennui? Mais non, c'était de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis qu'il était avec moi ce qu'il appelait « de service » près de sa tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation ; il était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil ; il était comme ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation. Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit : « Je me faisais scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé... »

— Quel étrange garçon! me disait-elle.

Et je ne pouvais m'empêcher de me demander : « Est-ce qu'il a si grand'peur d'être rendu à sa liberté?... Que craint-il donc d'en faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?... '>

II m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de cotillon ; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi, depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique ; et le soir, au piano, il me tournait les pages.

Il me tournait les pages...

Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu il me troublât, lui, personnellement : j'étais très calme en sa présence ; ce n'était pas la surprise de voir que c était lui qui me tournait la page : il n'y avait à cela rien que de naturel ; avant qu'il fût là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus jeune de la compagnie ; il était venu tout simplement se placer près de moi au piano ; et j'étais si préoccupée, si émue, moi, avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que je songeai tout à coup qu'étant jeune fille, j'étais devenue

bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce souvenir fut sans durée ; mais il se représenta à moi une heure plus tard, pendant que je montais à ma chambre ; et, à mon balcon, devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un cœur de dix-sept ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles.

En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage ; cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité, m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction étaient du côté de mon rêve, mais la saveur du réel ne laisse guère subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant, sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune...

J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que produisait le barrage ; en face de moi les beaux arbres touffus semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne, imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages, mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune, ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait, mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la chauvesouris, je l'avais connue à Chmon, sur la pelouse du clos Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine.

Le temps oii j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ ; j'aimais avec les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs ; c'étaient des

ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses ; quelle torture, mais quelle ivresse!... 11 n y avait pas beaucoup d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre de songer à ce roman de ma vie de jeune fille...

JV songeais presque tous les jours, et tous les soirs, invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais de tout... sauf des battements de mon cœur.

Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointams, d'eaux murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti qui nous mtrigue et nous leurre ; c'était dans le plein soleil de midi ; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte ; un domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc ; je revols son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la lumière aveuglante ; ce domestique signifiait : (> Madame est servie « ; l'on était même en retard ; nous nous dépêchions de rentrer. Je posais le pied sur la première marche du perron ; M. Juillet, qui m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler ;

je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi ; elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de moi-même : dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je me mentais, je me jouais indignement : je pensais au jeune homme de Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet.

Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions clair en nous-mêmes?

Eh bien! à cette révélation, — j'en demeure encore stupéfaite, après vingt ans écoulés, — je n'ai éprouvé ni épouvante, ni indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on constate qu'un bassin s emplit d'eau, je m'aperçus simplement que j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans

le cours de ma vie, l'étrange douceur de ia pénétration en moi d'une puissance si redoutable demeure la plus étonnante.

Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas si tôt sous son aspect « coupable «. La vérité est que je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais.

Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je me disais : « C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme faisait l'autre « ; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui donnait le pas sur M. Juillet.

0 mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande révolution accomplie en tout moimême, et malgré toute la confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir évoqué cette saison de Fontame-l'Abbé!...

Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas cela pour m'innocenter ; je ne suis pas du tout de celles qui n'accep-

tenl aucune responsabilité ; je sais trop bien ce que nous pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non! nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise ; et que leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyions pas sur nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en nousmêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que leurs visages...

Si l'étais demeurée plus longtemps à Fontaine- FAbbé, après le moment où la lumière se fît en moi, pendant que je mettais le pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet m eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté. Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant

une perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse ; je serais partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine, après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut exécuter si l'on essaie de guérir de cela.

Mais voici ce qui arriva.

Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps, m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde. Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que ma conduite ne contribuait pas

peu à l'aggravation de son état. Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, II fallait que le cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de ce qui se passait à Chinon ; et mon mari, de son côté, m'écrivait pour me supplier de contenter ma famille ; il revenait, lui, de la Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait en même temps que moi à Chinon, « ce qui ferait très bon effet », si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa lettre.

Je ne pouvais plus retarder mon départ ; je montrai mes deux lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la nécessité. Je fis en hâte mes valises.

Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père, vieux, et désolé de mon absence ; ce n'était pas à la pensée des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontalne-l'Abbé.

Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions, depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople, l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le

lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré, appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient le lointain, l'étranger...

En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne, aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir, il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant ; je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé ; puis, penchée à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve, au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là-bas, à l'amorce de l'escalier qui descend au potager...

Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois, me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait :

— Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de l'affection ici!...

Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père :

— As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année prochaine?

Je pleurais.

On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les arbies avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait ; les couleurs de l'arc-en-ciel jouaient autour de ses fines perles retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à venir.

On frappa doucement à la porte ; c'était madame Du Toit. Elle me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda. Elle m apportait un petit panier garni des plus belles poires de son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles dans les intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle ! Et elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie, c'était l'âme de la maison qui s'envolait ; elle m'affirma qu'elle m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille mère ; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait servir

une petite collation où tout le monde était réuni pour me dire adieu. « Comment! tout le monde?... » Oui, oui, tout le monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant renoncé à la chasse, cette après-midi, pour me rendre ses devoirs, jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les yeux rougis...

C'était une véritable petite manifestation que 1 on organisait en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre, sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis ; il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un piédestal ; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à de la vénération dans toute son attitude envers moi ; et il fallait que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que toute la compagnie ne me prît pas en grippe.

Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet à qui je ne dis à peu près rien ; je le quittai, en lui serrant la main

comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui.

Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare, tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château, celle qui m'était apparue la première, du baut de l'allée en lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse, je regardai du côté du château ; je revis le dessin des douves, des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures que je n'oublierais pli's, et, par delà, ces beaux lomtains vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne ; et, l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer, bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la voiture.

achevé d imprimer i.e quinze octobre 1922, par la société d"imprimerie, d'édition et des

JOURNAUX DU BERRY (eRNEST GAUBERT, directeur), A CHA- TEAUROUX, pour LES ÉDITIONS — G. CRÈS ET C'*^, PARIS —

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Boylesve, René

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