‹ Romans, contes, nouvellesChapitre 10 sur 11 · L'ENFANT A LA BALUSTRADE · texte numérisé non relu

L'ENFANT A LA BALUSTRADE

ANALYSE

L auteur est parti de cette idée que la vie commune des hommes offre des spectacles le plus souvent mesquins et dont la médiocrité choque les tendances idéalistes, — le goût du beau ou de quelque chose de noble et de grand, — que beaucoup d'entre nous portent en eux, et surtout les enfants.

Il a donc placé son récit dans la bouche d'un enfant, ou plus exactement, d'un homme qui simpose de ne raconter que ce qu'il a vu et éprouvé au temps où il était tout jeune. Il pose l'enfant au bord d'une balustrade d'où l'on contemple toute la vie d'une petite ville.

Dans cette petite ville, on observe d'abord un des faits les plus simples, les plus caractéristiques. Ce n'est pas d'aujourd'hui que date la crise du logement. Elle sévissait en province déjà il y a longtemps, car la stricte économie bourgeoise s'opposait à toute construction superflue.

Uun des deux notaires de Beaumont, — petite ville de Touraine, — M^ Nadaad, père du jeune narrateur, étant par trop mal logé, achète une très convenable maison à une vieille dame nommée Madame Colivaut, en laissant à celle-ci sa vie durant, la jouissance de ïhahitation de la terrasse dominant la ville et de ses beaux jardins.

Second fait typique de la vie provinciale : il se trouve que cette maison était convoitée par M. Plancoulaine, un des personnages les plus importants de l'endroit et chez qui toute la société de la ville et des châteaux environnants se donne rendez-vous.

D'où lutte immédiate, âpre, impitoyable.

Rupture des Plancoulaine avec les Nadaud, guerre acharnée du tyranneau de village contre l'infortuné notaire qui a eu l'audace de s'emparer, sans demander permission, de l'immeuble nécessaire à l'exercice de ses fonctions comme à la santé de sa jeune femme et de son enfant.

En attendant le décès de madame Colivaut qui ne se produit toujours pas, les Plancoulaine usant de tout leur ascendant, font le vide autour des Nadaud. On assiste au lâche abandon de tous les amis du notaire, jusqu'au plus ancien, au plus fidèle, au plus cher, son prédécesseur Clérambourg.

La défection de Clérambourg est le signal de la ruine

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totale de Nadaud, car non seulement ses amis l'ont trahi, mais ses clients sont passés à l'étude rivale. Sur ces entrefaites, meurt madame Colivaut.

Le notaire Nadaud, tout abîmé qu'il soit, entre en possession de la maison fameuse. Il est l'homme le mieux logé de la ville, il en domine la rue principale jusqu'à l'église, il a une belle terrasse à balustrade et des jardins superposés.

Alors, intervient le troisième fait caractéristique des sociétés humaines grandes et petites : le notaire détenant désormais légalement un domaine matériel relativement imposant, voit se détendre petit à petit autour de lui les hostilités ; il est demeuré jusqu'à présent très digne et très fier dans son cruel isolement. Le restera-t-il? Le malheur donne courage et grandeur morale : mais aussitôt que s'offre de nouveau à nous la possibilité de jouissance, adieu, nobles attitudes : on Veut profiter tout à fait.

C'est ainsi que le nouveau propriétaire de la maison Colivaut sentant que, secrètement, la ville qui s'est comportée odieusement avec lui, est tout près de se rendre pour venir profiter de ses beaux ombrages, fait lui-même les premiers signes de réconciliation ; il s abaisse jusqu'à envoyer une bourriche de gibier aux Plancoulaine qui acceptent et remercient.

C'est l'armistice et la paix sans grandeur.

Et F enfant témoin de toutes ces choses et qui les narre simplement, s'adresse à la statue du poète Alfred de Vigny qu'il voit chaque jour de sa balustrade : « O vous qui avez l'air de voir plus loin et plus haut que nous, dites-nous ce que vous voyez!... »

Mon père nous arriva un jour à Courance avec l'air d'un homme qui apporte une bien bonne surprise. Il n'était pas assis qu'il nous dit :

— J'ai acheté la maison Colivaut. ■ — Vous avez fait une sottise!

Grand'mère lui lança cela d'un trait, avant de prendre le temps de déposer ses lunettes, ce à quoi elle ne manquait point d'ordinaire, lorsqu'il s'agissait de choses importantes. Mon père, qui était plein de son sujet et qui étouffait d'en parler, répliqua :

— Soit! n'en parlons plus.

Et il se leva comme pour aller faire un tour de jardin.

Cependant, grand'mère enrageait d'avoir des détails. Elle alla jusqu'à la porte, dans le dessein de barrer le chemin à son gendre ; mais lui-même, après avoir gagné la porte, en était revenu, car il espérait bien qu'on allait parler.

Tous les deux se promenaient de long en large.

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Mon grand-père était assis à une petite table de jeu et faisait des réussites. Lui, n'était pas nerveux et ne se mettait pas aisément martel en tête. Après deux minutes de silence qui parurent longues, grand'mère s'arrêta devant son placide mari :

— Eh bien! dit-elle, tu as entendu?

— Qu'est-ce que j'ai entendu, ma bonne amie?

— Tu ne pourrais pas nous accorder un peu d'attention? Ton gendre dit qu'il a acheté la maison Colivaut !

— Inutile, inutile! dit mon père. Ma chère bellemère prétend que j'ai commis une sottise : enterrons cette affaire.

— Enterrons-la, dit grand-père.

Cela lui était bien égal ; il se remit à ses cartes. Il disposait sur le tapis de drap vert ses petits paquets en piles ; il flattait du bout des doigts ses narines velues et l'extrémité de son nez en cerise, puis retournait un des bristols flexibles avec l'intérêt d'un bébé qui ouvre une boîte de jouets. Grand*mère frappa la table en son milieu, du plat de la main, et les cartes sautèrent.

— Casimir! mais c'est insensé! veux-tu me faire l'honneur d'écouter, oui ou non?

— J'entends bien, ma bonne. Nadaud dit : « Enterrons cette affaire. » Mais quelqu'un qui n'est pas enterré, là-dedans, c'est madame Colivaut. Elle

vivante, vous n'habiterez pas sa maison, que diable!

— Il y a promesse de vente entre madame Colivaut et moi, dit mon père ; l'engagement, synallagmatique, est conditionnel. « Au décès de madame Colivaut, » porte l'acte.

— Mais, malheureux! dit grand'mère, vous ne voyez donc pas que vous allez vous mettre tout le pays à dos?

— Comment! parce que j'achète une maison, n'ayant pour m'abriter qu'une bicoque! parce que, n'ayant pas l'emplacement d'un cabinet de toilette pour ma femme, ni d'une chambre pour mon fils, je me rends acquéreur d'un immeuble!... Eh parbleu! que l'on dise ce que l'on voudra. J'use du droit qui appartient à tout citoyen d'acheter, quand il est en état de payer ; et de plus, j'accomplis un acte de salubrité pour mon ménage. Qui sait si l'obscurité, l'humidité de ma maison actuelle, n'ont pas été la première cause d'un malheur que nous déplorons les uns et les autres, n'est-ce pas? Rappelez-vous le médecin qui soignait votre fille : « Si elle avait pu être transportée à temps au grand air... » L'a-t-il dit? ne l'a-t-il pas dit, le jour même des obsèques? Fichtre! Je n'ai pas envie de recommencer. Quant à mon enfant... à Riquet...

— Oui, oui, tout cela est très bien, dit grand'mère ; mais avez-vous songé aux Plancoulaine?

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— Que le diable emporte les Plancoulaine !

— Non, mon ami, non, le diable n'emportera pas si aisément les Plancoulaine. Pour commencer, vous le premier, ne sauriez briser avec monsieur Plancoulaine, sans perdre du jour au lendemain les trois quarts de votre clientèle, composée de la bourgeoisie, qui se réunit chez lui tous les jours, et de la noblesse, qui, après l'avoir dédaigné quand il était maire, sous l'Empire, lui fait les doux yeux aujourd'hui que nous possédons un savetier à la tête du conseil municipal. En second lieu, votre femme ne se passera pas de la société qu'elle rencontre chez les Plancoulaine, qu'elle ne rencontrera pas ailleurs, retenez bien ce que je vous dis, parce que l'on ne se voit que chez eux, parce qu'ils ne permettront pas que vous voyiez qui que ce soit hors de chez eux, et parce qu'ils sont assez forts pour imposer leur volonté. Or, vous savez que M. Plancoulaine guigne cette maison pour son neveu Moche, depuis dix ans. Il me l'a dit cent fois : « Je n'ai pas d'enfants, madame Pantin ; la consolation de mes vieux jours, ce sera d'avoir mon neveu Moche à trois enjambées de chez moi, au lieu de me donner la peine de faire atteler si je veux embrasser les fillettes. »

— Vous comprenez que si, pour éviter à Plancoulaine de faire atteler, je dois me condamner,

moi et les miens, à vivre en un trou de taupe!... Grand'mère lui dit d'un air narquois :

— Et c'est votre ami Clérambourg qui vous a conseillé cet achat?...

— Clérambourg est la prudence même : il ne m a caché aucun des inconvénients de l'affaire.

— A la bonne heure!... Eh bien! mon cher, vous aurez Clérambourg lui-même contre vous!

— Clérambourg contre moi!...

— C'est moi qui vous le dis.

M. Clérambourg était le prédécesseur de mon père en son étude, et son plus cher ami. C'était un homme d'une vertu à toute épreuve et qu'on ne prenait point en défaut.

— Tout cela est bel et bien, dit mon père, mais n empêche que je sois seul à juger comme il convient du prix de la santé de ma jeune femme et de l'opportunité de faire une place à mon enfant près de moi. Ce sont là de ces résolutions contre lesquelles tous les raisonnements échouent.

Du coup, grand'mère devint rubiconde. Par surcroît de malheur, le maudit achat de la maison Colivaut la priverait de son petit-fils. Elle l'avait prévu ; mais c'est autre chose de se l'entendre dire.

J étais accoutumé depuis mon plus bas âge à assister en témoin solitaire aux scènes de famille. Je savais en reconnaître de loin les signes avant-

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coureurs, comme un paysan annonce la pluie. Cependant, je n'entendais pas les premiers bruits du désordre sans être secoué d'un tremblement. Alors, j'invoquais le secours de je ne sais qui, en tout cas, d'une puissance favorable que je croyais volontiers près de moi ; et il se produisait un phénomène imaginaire qui peut être figuré à peu près comme ceci : deux mains complaisantes se liaient derrière moi en formant un siège suspendu ; suspendu à quoi? J'aurais été bien en peine de le dire, mais sur lequel je m'asseyais solidement. Aussitôt, le tabouret s'enlevait et allait se fixer, non pas à une hauteur extraordinaire, mais suffisamment hors de portée des gestes de ceux qui s'allaient chamailler, comme qui dirait sous la corniche, par exemple, de préférence dans une encoignure. En vérité, je restais bien au milieu de la bagarre ; mais je voulais ne pas y être. C'est ainsi que, parfois, dans les rêves, on parvient à dominer un cauchemar... Et, de là, je regardais, comme d'un balcon, une scène qui a lieu dans la rue,

Grand'mère blessa immédiatement son gendre dans la partie la plus sensible de 1 amour-propre, en lui disant que sa femme n'était pas capable de prendre soin d'un garçon de mon âge.

Il n'y avait pas grand mal ; le fait, assez vraisemblable, n'était guère méchant. Mais mon père

n'entendait point sa belle-mère parler de sa femme sans qu'il flairât de machiavéliques embûches sous l'expression la plus anodine. Et dans ce que luimême disait de sa femme, grand'mère soupçonnait des sarcasmes ou pour le moins des allusions défavorables à la mémoire de son premier mariage.

Toutefois, elle ne s'était jamais permis une appréciation aussi libre. Mon père bondit comme un chevreau. Il fit l'éloge de sa femme ; il énuméra de nombreuses qualités que j'ai oubliées ; à la fin, elle était un ange.

— Eh bien! dit grand'mère, est-ce que l'autre était moins parfaite?

Cependant, elle avait naturellement de l'ordre dans l'esprit ; elle revint au sujet, mais non pour le traiter posément, hélas!

— Voulez-vous savoir pourquoi elle n'est pas capable de prendre soin d'un enfant? Le voulezvous?

Il haussa les épaules.

— Je me suis rarement trompée, toutes les fois qu'il s'est agi de juger une femme, et j'ai pour cela un pronostic. Eh bien! votre femme a gardé pendant quinze jours, qumze grands jours, sur sa robe de tailatane... là, là, en plein sur l'estomac... une tache! Ça crevait les yeux... Ça n'est rien, je le sais, ça n'est rien! Mais une femme qui a gardé pendant

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quinze jours une tache là nira jamais voir si votre enfant a changé de chemise ou pris son bain de pieds.

Mon père trépignait ; il claquait des doigts ; il voulait fuir, et il voulait rester aussi pour confondre l'audace de sa belle-mère.

Il saisit un argument qui était d'usage courant dans la famille :

— Parlons de savoir élever les enfants! quand votre grand dadais de fils, à quarante ans sonnés, végète encore à Paris et n'est pas fichu de gagner sa vie!

Le fils « qui ne gagnait pas sa vie » était la tache de ma grand mère. Il n'était point en son pouvoir de la nettoyer. On la lui avait si souvent reprochée, qu'elle la voyait en effet sur elle-même, et elle s'humiliait, à chaque fois, comme sous une peine originelle, inexplicable, mystérieuse, et, à cause de cela, respectée.

Le grand-père s'était levé ; il époussetait, à coups de chiquenaude, les revers de sa redingote, où tombait de ses cheveux blancs une neige légère, et il disait tantôt : « Nadaud! » et tantôt : « Célina! » en s 'adressant à son gendre ou à sa femme, comme il l'eût fait à de petits chiens qui vont déchiqueter, en jouant avec trop d'entrain, le tapis de la table. Mon père s'écria :

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— Mais je ne sais pas ce que je fais là! Je me demande pourquoi je vous écoute!... Allons, mon petit, dit-il en se dirigeant vers moi, va faire ton paquet, je t'emmène...

— Où ça? cria grand 'm ère.

— Mais chez moi, parbleu ! Après ce qui s'est dit ici !

— Vous ne ferez pas ça!

— C'est ce que nous allons bien voir!

Ma pauvre grand 'mère avait à ce moment-là tout près de soixante-dix ans ; la passion la soulevait, mais la fatiguait vite. La menace soudaine de son gendre acheva de l'ébranler. Elle voulut courir à la porte et dire sans doute : « Vous me passerez plutôt sur le corps! » mais son corps même lui manqua. Ses joues devinrent blêmes, ses yeux chavirèrent. Elle dit :

— Mais ce n'est pas possible! ce n'est pas possible! D'autres paroles pressées lui emplissaient la

bouche sans produire plus de bruit qu'une grappe de bulles de savon qui crève ; mais de sa main maigre et tremblante, autrefois jolie, elle décrivait dans l'espace comme quoi c'était impossible que 1 on m'emmenât. Mon père n'avait pas de place chez lui ; il venait de dire qu'il n'avait pas de quoi installer un cabinet de toilette pour sa femme. Quand elle put parler, elle dit :

— Vous voulez donc la mort de cet enfant? Je

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la connais, votre maison, c'est un taudis, une cave : des pièces sans jour, une cour sans un rayon de soleil... J'y vois encore ma pauvre fille, dans son fauteuil, cherchant de l'œil un coin du ciel! Je l'entends : « Grand comme ça! si je voyais grand comme ça de bleu, il me semble que je pourrais guérir I »

Elle abondait, sans y prendre garde, dans le sens même des premières paroles de son gendre, et elle s'étonnait de le voir tout à coup souriant et arrondissant le bras et tendant la main pour recueillir comme la manne les choses sensées qu'elle disait enfin. Quand il jugea la provision suffisante, luimême l'arrêta doucement :

— Là! là! dit-il, tout beau!... Nous sommes d'accord ; c'est ce que je voulais vous faire constater dès en arrivant : ma maison est mortelle, et, n'ayant pas le choix, j'ai donc bien fait d'acheter la maison Colivaut... Vous l'avez dit! vcus l'avez dit! Maintenant, je vous avouerai, entre nous, que je ne suis pas fâché de vous laisser Riquet encore, provisoirement, parce qu'il nous eût vraiment gênés dans notre boîte. Mais, Dieu merci, la question a été posée et même tranchée, et vous avez le temps de vous préparer à le voir habiter avec moi dès que j entrerai en jouissance de la maison Colivaut.

Grand-père, qui sentait que c'était fini, dit plaisamment :

— Comment se porte madame Colivaut?

— Mais, dit mon père, couci-couça... On redoute pour elle les chaleurs.

— Tranquillisez- vous, le journal nous prédit un été torride.

Le dimanche, nous nous rendions, grand-père, grand'mère et moi, à la messe de Beaumont. Puis l'on déjeunait chez mon père, et, l'après-midi, l'on se rendait, avec tout ce qui avait un nom dans la ville, chez les Plancoulaine.

On privait les enfants d'aller chez les Plancoulaine, lorsqu'ils n'avaient pas été sages. Je ne saurais dire au juste ce qui attirait dans cette maison, car madame Plancoulaine avait au menton la barbe d'un pâté de ménage qui moisit ; elle embrassait trop fort et trop longuement, et n'offrait que du « raisiné », une confiture épaisse et fadasse que l'on puisait dans des jarres de grès ; enfin, M. Plancoulaine était quelque chose comme un ogre.

Rien ne vaut contre les faits et les habitudes : c'est chez les Plancoulaine qu'on allait, chez eux que l'on se rencontrait, chez eux que l'on avait plaisir à se voir.

Le déjeuner chez mon père n'exerçait pas la même fascination ; d'ailleurs, il était d'institution récente.

On s'était imposé, d'un commun accord, cette occasion hebdomadaire de se réunir, — comme il arrive parfois dans les familles, — afin d'échapper à la tentation de ne se pomt réunir du tout. Et cette institution ne remontait pas plus haut que 1 époque de la grande querelle survenue à propos de « la tache >>. Mon père n'ayant pu se tenir de rapporter à sa femme les propos de grand'mère, il y avait eu, à la première entrevue entre les deux femmes, une algarade qui avait dû, au bout d'une heure, s apaiser et se terminer par des concessions réciproques ou des excuses, scellées d'une invitation à déjeuner. Cela se passait au milieu de la semaine.

— Voulez-vous demain? avait proposé la jeune femme.

— Attendons jusqu'à dimanche, avait dit grand mère, bien des choses se tasseront d'ici-là.

On avait remis le déjeuner au dimanche.

On s'y trouvait un peu contraints, la mésintelligence fondamentale demeurant la même, malgré les plus loyaux efforts à la dissimuler.

Je m'en tirais, quant à moi, à assez bon compte, depuis i heureuse inspiration qui m'avait permis, un beau jour, d'inventer un nom à donner à la femme de mon père. Pour un cadeau qu'elle m'avait fait, j'avais dit encore et comme toujours : « Merci. » D'ordinaire, c'était mon père qui m'objectait aus-

sitôt, d'un ton Impératif : « Merci qui?... « Cette fois, elle-même me dit, d'une voix douce, en approchant de ma bouche S£ joue parfumée : " Merci qui?... » Mon cœur batiit ; je crus, certes, commettre un sacrilège vis-à-vis de la mémoire de ma mère ; mais un terme moyen, un terme qui me paraissait ménager les exigences des uns et des autres, m était venu, et je m'en servis. Je dis : « Merci, petite-maman. >' Elle courut en faire part à mon père, qui fut ravi, m'embrassa et n'appela plus sa femme, dans ses rapports avec moi, que du mot composé que j'avais trouvé pour ne pas dire « maman ». Néanmoins, devant ma grand'mère, je trouvais « petite-maman » encore un peu fort et trop rapproché du mot qu'elle m'avait défendu d'employer, et je disais « petite-mère », par une nuance subtile.

Un dimanche, nous trouvâmes mon père très agité. Il nous confia que le bruit du contrat passé avec madame Colivaut était répandu, bien qu'il eût essayé de le tenir secret jusqu'à la mort de la vieille dame.

— Et la santé de madame Colivaut, dit le grandpère, est toujours excellente?

— Excellente.

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— Ah! ah! dit grand'mère, je vous ai averti, dès le premier jour, que vous auriez des ennuis ; vous avez paru faire fi de mes prévisions.

— On ne prévoit jamais toute l'étendue de la méchanceté des hommes !

— Que voulez-vous dire?

— Oh! rien de particulier... Je parle de la méchanceté des hommes, c'est une façon de dire : il y a de fières canailles!

— Que s'est-il donc passé?

— Mais je ne dis pas qu'il se soit passé quelque chose.

— Les hommes sont-ils méchants? reprit grand'mère. Ils sont lâches plutôt... Ah! je vous concède qu'ils peuvent commettre bien des atrocités quand ils se sentent en nombre et que quelqu'un donne le branle. Il suffit d'un individu intéressé à mal faire : les autres suivent comme un troupeau de Panurge, mais sans se rendre compte de ce qu'ils font.

Mon grand-père était pur optimiste. Il n'avait eu toute sa vie que des déboires, ayant passé cinquante ans dans les affaires, ayant été volé toujours, ruiné dix fois, garanti seulement par l'âge de recommencer l'aventure. Il se flattait d'avoir connu bien des gens aimables et ne gardait rancune à personne. Les événements ne le touchaient

plus que rétrospectivement, en évoquant le souvenir d'une anecdote qui, comme au théâtre et dans la littérature de son temps, se terminait toujours bien.

Il en raconta que nous avions entendues vingt fois, mais qui allégèrent l'embarras où nous mettait le tourment de mon père. Et après le déjeuner, voyant que l'on manquait d'entrain, il nous dit :

— Allons fumer un cigare chez les Plancoulaine.

— Déjà? fit mon père.

— Vous ne dites pas déjà, d'habitude. Vous êtes le premier à blâmer votre jeune femme lorsque sa toilette la met en retard.

— Mais il n'est pas deux heures.

— Nous verrons chez les Plancoulaine monsieur Charmaison, dit petite-maman ; je l'ai aperçu ce matin à la messe de huit heures avec ces dames.

— Cet iroquois-là va à la messe? dit grand*mère.

— Oh! pas à Paris, à cause de ses électeurs, mais ici, à cause de sa mère.

Grand'mère n'appelait jamais M. Charmaison que Tiroquois. Il était député radical avancé, d'une part, — quelques-uns insinuaient qu'il avait failli se compromettre dans la Commune, — et, d'autre part, distingué de sa personne, de goût cultivé et homme du monde. Quelque chose de la méfiance

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de grand 'mère à son endroit rejaillissait sur mon amie Marguerite.

Marguerite Charmaison était élevée à la manière libre, c'est-à-dire qu'on ne lui imposait aucune morale, aucune religion, aucune étude. Elle s'élevait elle-même, pour ainsi dire, et à sa guise. C'est une petite, disait-on, qui tournera mal. Deux ans aupai avant, déjà, ne voulait-elle pas entrer au théâtre parce qu'elle avait vu jouer Mounet-SuUy ! Elle débitait chez les Plancoulaine des tirades de Corneille et de M. de Bornier. Et elle portait dans un carnet une photographie rognée du célèbre comédien en Œdipe, les yeux crevés et sanguinolents, horrible. « Comme cela, confiait-elle en montrant cette terrifiante image, on ne dira pas que c est l'acteur et non l'art qui me plaît. >' Elle avait quatorze ans à peine! Mon admiration pour elle atteignait le délire.

Mon père alla plusieurs fois à son cabinet, sous le prétexte qu'il avait entendu entrer des clients. Petite-maman sonna la bonne pour lui demander s'il était entré des clients : il n était entré personne, sauf le maître clerc Coqueugniot.

Nous étions tous prêts et debout, attendant le départ. Impatientés, nous passâmes dans la cour où l'on montait à l'étude des clercs et au cabinet, par un escalier extérieur.

De la fenêtre du cabinet sortaient des nuages bleuâtres qui allaient s'évanouir dans le feuillage d'une glycine. On appela. Mon père parut aussitôt ; il était chez lui, tout seul, debout et fumant un cigare.

— J'y vais, je vous suis. Une minute.

— Il est là, il n'a rien à faire ; il ne fait rien, dit sa femme. Il ne travaille pas en fumant, et il ne fume presque jamais. Quand il allume un cigare, c'est qu'il est énervé.

— Mais qu'a-t-il donc?

— Est-ce que je sais? Cette satanée maison...

— Ah! dit grand'mère, c'est bien pour vous qu'il l'a achetée! Ma pauvre fille est morte dans celle-ci, elle...

— Je pense que vous ne me reprochez pas de n'en avoir pas encore fait autant?

Oh! sapristi! elles ne pouvaient pas échanger trois idées sans se prendre de bec! que c'était donc ennuyeux! Heureusement, mon père descendit et

nous partîmes.

A ranimer seulement ce souvenir, l'odeur de nos rues de petite ville, le dimanche, me revient en bouffées que l'éloignement seul rend agréables. Ces rues étaient bondées de paysans exhalant l'ail et le vin, piétinant le crottin, imprégnés de 1 at-

mosphère de l'étable à bœufs. Ils se tenaient au carrefour, en une masse immobile et impénétrable qui envahissait aussi toute la place de la Mairie, dominée par la statue hautaine d'Alfred de Vigny, dont le noble et pur profil de bronze n'évoquait absolument rien, à personne.

On attaquait cette foule par les bords, en longeant les maisons afin d'y prendre un point d'appui ; encore butait-on dans les colliers de cuir de l'étalage du bourrelier, dans les seaux de fer-blanc ou les sacs de graines, gras, bondés, boursouflés, fermés étroitement par une cravate de chanvre qui gaufre la toile en nombril d'andouillette. Je voyais les enfants de mon âge se faufiler dans cette forêt humaine en s'agrippant aux pantalons des paysans et s'orientant avec un instinct de sylvains entre les troncs cagneux de velours côtelé. Mais ma grand'mère disait invariablement, avant de pénétrer dans le fort de l'assemblée : « Gare les puces! » et j'évitais avec soin les contacts rustiques.

On ne retrouvait ses aises que lorsqu'on avait atteint le magasin élégant de madame Virevolière, où ces dames se fournissaient de tout ce qu'elles ne faisaient point venir de Paris ; et l'on arrivait sans trop de difficulté jusqu'à l'église, après avoir respiré les émanations de la charcuterie à droite, de la pharmacie à gauche, et le parfum du bois

de noyer chez le marchand cle sabots. Après cela venaient des maisons bourgeoises : celle de la vieille madame de Grébauval, que l'on saluait à sa fenêtre, du colonel Flamel, de maître Courtois, le confrère de mon père, que l'on évitait de regarder s'il se trouvait par hasard dans sa cour.

Nous ne fréquentions point M. Courtois, bien entendu, les deux notaires vivant à couteaux tirés ; et il était une des rares personnes que l'on ne rencontrât chez les Plancoulaine qu'au 1®^ janvier. C'est qu'ayant été autrefois leur notaire, il avait été supplanté par mon père dans cette qualité avantageuse. A l'écart des Plancoulaine, M. Courtois ne pouvait voir beaucoup de monde à Beaumont. Sa clientèle était rurale ; il possédait des propriétés et jouait au gentilhomme campagnard.

M. Courtois avait deux enfants jumeaux, de mon âge. Quand nous nous croisions dans la ville, les jumeaux et moi, nous ne manquions pas d,e nous toiser, du chapeau à la chaussure, comme des femmes. Huit fois sur dix, à la suite de cet examen, les jumeaux échangeaient une réflexion qui les faisait rire, et je rougissais. J'eusse été fier vis-à-vis d'eux, cependant, à cause de l'étude de mon père, qui passait pour supérieure à l'étude Courtois ; mais j'étais seul : ils étaient deux ; de plus, ils montaient à cheval.

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Il paraît que M, Courtois était précisément dans sa cour au moment où nous passâmes, ce jour-là. Mon père le dit à sa femme, avec mystère, quatre pas plus loin. Il n'avait pourtant pas tourné la tête, mais il avait vu son ennemi. Je surpris ses paroles, et d'un mouvement involontaire, je me jetai en arrière pour voir la porte par où mon père avait vu M. Courtois sans remuer la tête. J'aperçus alors mon grand-père et ma grand'mère, demeurés derrière nous, Grand'mère se composait, elle aussi, une figure, par solidarité de famille, en passant devant la maison Courtois : elle abaissait les coins de la bouche, et, raidissant la taille, portait l'œil à quinze pas. Mais mon grand-père était bien avec tout le monde ; il ne se gêna point pour regarder dans la cour, et il allongea un grand coup de chapeau à M. Courtois. Mon père disait en ce moment à sa femme :

— Je l'ai vu, comme je te vois, dans sa cour : il mettait ses gants.

— Non?

— Il mettait ses gants!... J'ai été prévenu par lettre anonyme : nous allons nous rencontrer làbas nez à nez.

— Ah! c'est donc cela!... Tu ne pouvais pas parler plus tôt?...

• — Je ne croyais pas ; j'attendais des preuves...

Il met ses gants, je l'ai vu ; nous l'avons sur les talons. S'il va chez les Plancoulaine aujourd'hui, c'est qu'il y est convoqué ; s'il y est convoqué, c'est qu'on me nargue. Ma petite, il n'y a pas à se le dissimulei, nous faisons aujourd'hui notre dernière visite aux Plancoulaine.

— Oh! tu te laisses monter la tête : tu crois ce que t'a dit ta belle-mère!...

— Toute la ville le sait déjà!,.. Tu ne lis donc pas sur les figures?

Nous arrivions à l'ancienne porte de la ville par une ruelle obscure qui serpente entre de vieilles maisons à colombage, et l'on prenait jour tout à coup en face du pont en dos d'âne qui relie Beaumont au faubourg, au milieu d'un paysage large et charmant.

Ce pont, qui n'a été restauré que d'un côté, — duquel ce n'est pas la peine de parler, — a conservé, de l'autre, son parapet de pierre, muni de bornes, et qui s'en va tout zigzaguant et offrant de commodes refuges triangulaires au-dessus de ses longs briseglaces pointus. A peine y a-t-on fait quelques pas, que l'on ne peut s'empêcher de s'arrêter pour regarder de loin le spectacle amusant des laveuses

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