I.e il octobre
Après des pluies abondantes, un torrent large et rapide, grossi de tous les ruisseaux et de toutes les ravines, descend du haut de nos montagnes, tombe avec le bruit de
la foudre, s’élance furieux dans la plaine, la remplit d’épouvante et de désastre, brise, envahit, dévore tout ce qui contrarie son passage, et, chargé d’arbres déracinés, de rocs et de décombres, il roule, et se précipite en grondant dans la Salza.
Si vous trouvez par hasard, sur ses bords, quelque bouquet de peupliers, qui oppose doucement sa tranquille majesté à l’agitation véhémente de l’onde, votre âiro s’ouvre à des peusers graves et religieux; et vous méditez tristement sur ces vaines grandeurs du monde, qui apparoissent tout à coup, comme le torrent, sans qu’on en sache la source; qui, comme lui, s’écoulent avec beaucoup de bruit et de ravages, et comme lui, s’abîment sans laisser de nom !
Quant à moi, je souris de pitié aux soins puérils que les hommes se donnent, pendant que le temps emporte dans son avenir toujours naissant le court présent dont ils jouissent; et je sens mes peines s’adoucir, en considérant que la vie n’est qu’un moment qui fuit au milieu de l’immense éternité.
Le 19 oclobre.
Cette nuit, — je me trouvois dans celte situation indéfinissable, qui n’a presque rien de l’activité de la vie, mais qui n’est pas tout à fait le sommeil. Je crus entendre une musique trés-mélodieuse, d’une expression suave et touchante, et dont les sons étoient modulés^ avec tant de douceur, que la harpe elle-même n’a point d’accents plus tendres et plus séduisants. Vous auriez dit quelques concerts angéliques! mais leur harmonie inconstante et capricieuse ne multiplioit mes joies fugitives que pour multiplier mes regrets; et je l’avois à peine saisie, qu’errant au gré de tous les souffles de l'air
R OMAN S
elle m’échappoit de nouveau. Enfin, avec une cadence gémissante qui retentit profondément dans mon âme, elle cessa, et je n’entendis plus qu’un bruit sourd à peu près pareil à celui d’un fleuve éloigné. Alors une main froide s’imprima pesamment sur mon cœur; un fantôme se courba vers moi, en me nommant de sa voix grêle; et je sentis que le souffle de sa bouche m’avoit glacé. Je me détournai, et je pensai voir mon père, — non tel qu’il me paroissoit jadis, — mais d'une forme vague et sombre , pâle, défiguré, l’œil enfoncé, la prunelle sanglante, et les cheveux épars comme un petit nuage; puis il s’éloigna, devenant à chaque pas moins distinct, et décroissant dans l’obscurité, comme une lumière prête à s’éteindre. Je voulus m’élancer pour le suivre ; mais, an même instant, cette lumière, cette voix, ce fantôme, tout s’évanouit avec mon rêve, et je n’embrassai que les ténèbres.
I,e 23 octobre.
Puisqu’il est vrai que, dès le commencement de ce court passage de la vie, tout ce que nous avons vu autour de nous ne nous a laissé que des regrets, heureux le sage qui s’enveloppe de son manteau, qui s’abandonne à son esquif, et qui ne tourne plus les yeux vers le rivage! — Mais ce courage difficile ne m’a pas été donné.
Je m’étonne moi-même des irrésolutions de mon cœur et de l’aveugle facilité avec laquelle il embrasse tous les jours d’autres chimères. Tout ce qui a une apparence de nouveauté le séduit, parce qu’il ne sait rien de pire que sou état ordinaire, et qu’il se fie au changement. 11 veut des émotions inégales et distraites, une manière d’être diverse et fortuite, parce qu’il a observé qu’il gagnoit plus sur ce qu’il laissoit au hasard que sur ce qu’il donnoit à
LE PE1NTKE 1)E SALTZliOU KG. ÎW
la prévoyance. Telle est pourtant son inquiétude, qu’au milieu des agitations qu’il cherchoil, il désire encore le repos, uniquement peut-être, parce que. le repos est autre chose que ce qu’il éprouve habituellement ; mais il ne tarde pas à se fatiguer du repos lui-même. 11 ne voit le bonheur que loin de lui; cl dès qu’il croit l’avoir vu qnelque part, il brise, pour atteindre à ce point, les nœuds qui l'atlachoient ailleurs ; plus heureux, du moins, s’il puuvoit les briser tous ! — Qu’arrive-t-il, cependant? Avant que la route qui nous mène au but désiré soit parcourue à demi, le prestige cesse et le fantôme s’envole, en se jouant de nos espérances. Dieu me préserve d’exister longtemps de cette manière !
Me rapprocher d’Eulalie! — disois-je ce malin ; — oui, vivre près d’elle! habiter où elle habite! respirer l’air qu’elle respire! — Et, depuis ce temps-là, tout ce que je vois ici m’importune.
Le 30 uctolii e.
L’autre jour, je mélois presque involontairement acheminé vers Sallzbourg ; mais dès que j’aperçus la forteresse de la montagne, les flèches des églises, les dômes des palais, et dès que je pus renouer la sensation que j’éprouvois avec tous mes souvenirs, je me trouvai si puis samment entraîné, qu’à quelque prix que ce fût, je n’aurois.pas changé de direction. Cependant la nuit s’approchoit, et les brumes épaisses et pluvieuses de cette saison avoient hâté les ténèbres. J’avois besoin, d’ailleurs, de recueillement et de liberté, et je ne voulois entrer dans la ville qu’après avoir exercé mon âme à supporter les agitations qui la menacent. Je m’emparois avec volupté de cette nuit longue et rigoureuse où rien ne limitoil plus l’indépendance de ma pensée. Tous ces tableaux que le
CO ROMANS
jour anime et colore, tout ce qui me rappelle la vie, nie froisse et me contraint. S'il y a en moi quelque activité toute-puissante, si je me sens quelquefois une force audessus de l'homme, c’est dans l’isolement de la nuit et dans la contemplation des tombeaux. Toutes les idées sublimes naissent du coeur, et le cœur de l’homme est sombre et souffrant.
En passant dans le village où j’ai vu enterrer Cordélia, où j’ai rencontré le mari d’Eulalie, — je pénétrai dans le cimetière par les brèches de la muraille. L’obscurité étoit profonde. I^es hiboux de la vieille église pleuroienl ou sitfloient sur les corniches. La cloche, lentement vibrée par le vent, rendit des sons plaintifs, et je ne sais quels accents lugubres s’élevèrent auprès de moi. Alors un homme s’élança sur mon passage ; puis, s’arrêtant tout à coup, et laissant reposer sa tête sur son sein, il nomma tristement Cordélia. — C’étoit Guillaume, et le ciel me permit de lui donner quelques consolations ; car la voix des malheureux parvient facilement au cœur des malheureux ; et on a dit que ceux qui avoient beaucoup souffert savoient des paroles pour charmer la douleur. Nous conversâmes longtemps.
« Si j’avois voulu, me dit-il, — la vie est facile à quitter, et les jours de l’homme se dépouillent comme un vêtement. — Mais, vous le dirai-je? il étoit minuit; j’étois assis sur ces pierres, et prêt à briser ce fragile talisman de l’existence, je m’égarois dans la contemplation des temps, je les embrassois de ma pensée. Déjà tous les événements écoulés se succédoient devant hir. mémoire, comme les réminiscences d’un rêve, mais j’aspirois encore à l’avenir ; et cet avenir incertain, je le peuplois de mes chimères : — quand, tout à coup, — une idée horrible me frappa! Écoutez ce que le ciel m’avoit inspiré. L’avenir! m’écriai-je; et de quel droit, misérable suicide, oses-tu compter sur l’avenir? Tu as voulu cesser d’être avant ton heure; et qui sait si la punition ne sera
pas de n'ètre jamais? Tu trouves une issue pour échapper aux douleurs de la vie; mais qui sait si tu ne te fermes pas l’éternité? Gordélia, cependant, la plus pure des tilles de la terre, t’atlendoit parmi les justes; et, avec une joie ineffable, elle se préparoit à t’initier aux délices du ciel Mais celui qui a détruit l’image de Dieu
ne vivra plus; il a semé la mort, et il recueillera le néant.
« Depuis, j’y ai beaucoup réfléchi, reprit Guillaume après un moment de silence; je crois que celui qui se donne la mort a trompé l'intention de la Divinité; et, en réfléchissant à cette foule de relations qui rattachent l’homme à tous les objets d’ici-bas, je l’ai considéré comme le centre d’une multitude d’harmonies qui naissent et qui périssent avec lui, de sorte qu’il ne peut tomber sans entraîner toute une création dans sa chute, et que le dernier soupir qu’il exhale met en deuil toute la nature. En méditant sur ces choses, j’ai reconnu que la suprême vertu étoil à aimer ses semblables, et la suprême sagesse, à supporter sa destinée.
« Je sais pourtant que la raison de l’homme est un roseau qui cède à beaucoup d’orages; moi-même, hélas ! j’ai péniblement appris qu’il est difficile de lutter avec la douleur, quand on ne lui oppose pas l’absence et surtout la religion ! C’est pourquoi j’ai résolu de m’exiler d’ici et de chercher ailleurs une tombe. Il y a auprès de Donnawert un monastère ancien, dont les murailles sont baignées par le Danube, et auquel on arrive par un bois de sapins d’un aspect triste et formidable. Ce lieu est plein de mystères et de solennité; et l’âme s’y abandonne à des sentiments d’un ordre si sublime, qu’ils absorbent, dit-on, par un privilège miraculeux, toutes les anciennes émotions de la vie. Ce monastère sera mon asile. »
Le jour nous surprit dans cet entretien. Le soleil se levoit derrière la tour de l’église et la couronnoit de ses rayons comme d’une pâle auréole ; l’air était chargé de
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vapeurs humides, et à travers le brouillard dont nous étions enveloppés, on auroit pu nous prendre pour des ombres qui erroient, avec leurs robes de nuages, au milieu des sèpu'tures Je compris qu’il étoit l’heure de se séparer; j’embrassai tendrement Guillaume, et je franchis les murs du cimet ère.
Mais, en entrant à Saltzbourg, — je ne sais quel pressentiment affreux!.... — mon coeur s’est serré, mes yeux se sont obscurcis, et le sentiment de ma vie est demeuré suspendu.