‹ Romans de Charles NodierChapitre 9 sur 30 · U OMAN S · texte numérisé non relu

U OMAN S

qui voyois des frères dans tous les hommes, j’ai été vendu par eux, et ils m’ont envoyé dans un exil lointain. Mais plus souvent, quand la nuit, voilée de crêpes obscurs, s’avance dans ses voies silencieuses, — debout, sur un rocher couvert de mousse, je répète avec Job, dans toute l’effusion de ma douleur, ce cri profond de l’Ame désabusée :

Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée à un misérable , et la vje à ceux qui sont dans l’amertume du cœur Y

Le 10 octobre.

De dépit je briserois volontiers mes pinceaux, quand je pense à quel point la nature de ce triste Occident est chétive et disgraciée ! — quand je rêve ces climats favorisés, ces ciels purs et ce soleil sans nuages dü magnifique Orient, et que j’erre, en idée, sous les huttes no. inades et patriarcales des pastorales oasis, ou parmi les monuments augustes de la vieille Égypte; quand le magnanime habitant de ces régions heureuses s’élève â mes yeux dans toute l’énergie de sa première grandeur et de ses formes originaires; — tandis que j’observe ici comment on a comprimé toutes les forces et restreint toutes les facultés; — lorsqu’il me semble voir cet Arabe, seul avec son coursier, qui respire, comme lui, toute la liberté des solitudes; lorsqu’il me semble, disje, le voir franchir les sables torrides, ou bien se reposant sous l’ombrage réparateur de ses palmiers : — en rassemblant ces traits devant ma pensée, je me plains quelquefois à la Providence qu’elle m’ait exilé sur une zone froide, au milieu d’une création timide, et si loin des superbes regards du soleil inspirateur; — et je m’écrie : Pourquoi les hommes m’ont-ils fait leur captif, et pourquoi m’ont-ils amené prisonnier dans leurs cités?

LE PEINTRE DE SALTZIiOURU. 55

vous l’eussiez vu ce lion, dans le désert, se jeter sur la terre altérée, oublier qu elle brûle, et la goûter longtemps entre ses dents.

Dans le désert, ai-je dit; — car dans les liens de fer de la société, et sous le poids de ses institutions ignominieuses, — pauvres esclaves que nous sommes! — nos organes lassés ne pourroient pas supporter longtemps l’éclat de cette nature exubérante. Ses riches prodigalités ne sauroient appartenir à l’homme qui s’est laissé dégrader de la dignité de son espèce, et qui a lâchement trafiqué de son indépendance. Et comme elle se sent profondément humiliée, l’âme généreuse qui a engagé toutes ses forces dans ce contrat, quand elle vient â savoir à quel prix, et pour quels pitoyables avantages, elle en a fait le sacrifice; quand elle se trouve subjuguée par l’ascendant audacieux de ses insolents dominateurs, et qu’elle se reporte à ces âges fortunés de la jeunesse du monde, où les sociétés circonscrites dans l’étroite enceinte des familles ne reeonnoissoient d’autres pouvoirs que ceux qui ont été conférés par la Divinité, d’autre chef que celui quelles tenoient de la nature!

C'est alors qu’on sent le besoin de choisir parmi les harmonies de la terre celles qui ont une affinité plus particulière avec notre misérable condition; c’est alors, et je l’ai souvent éprouvé, qu’on préfère à la pompe radieuse du soleil les douteuses clartés de la lune et les mystères de la nuit; à l’appareil des étés, aux grâces du printemps, aux opulentes faveurs de l’automne, la triste nudité de l'hiver, les brises froides et les noirs frimas.

Ainsi, quand mon âme vint à se détacher de ses jeunes illusions, et qu’elle ne trouva plus rien qui pût la fixer parmi les hommes, elle épia les secrets des ténèbres, et les joies silencieuses de la solitude; elle s’égara dans les demeures de la moi t, et sous les gémissements de l’aquilon; elle aima les ruines, l’obscurité, les abîmes, — tout ce que la nature a de terreurs ; et voilà comment elle a

ROMANS

étudié en elle-même quelques-uns des caractères de l’infortune.

Oui, je le répète, l’hiver dans toute son indigence, l’hiver avec ses astres pâles et ses phénomènes désastreux, me promet plus de ravissement que l’orgueilleuse profusion des beaux jours. J'aime à voir la terre dépouillée de sa parure féconde, et nageant dans ses horizons brumeux comme dans une mer de nuages. Au milieu de ses grandeurs évanouies et de cette végétation réprimée, tout semble prendre des voix gémissantes et des aspects funèbres, tout devient sévère et terrible. A travers les voiles grisâtres et les nuées formidables dont il est enveloppé, on prendroit le soleil pour un météore qui s’éteint. Les rivières n’ont plus de frissonnement; les forêts n’ont plus d’ombrage ni de murmure. On n’entend que le cri de la branche morte qui se rompt et le bruissement des vents qui se glissent en sifflant sous les landes sèches. — Plus de verdure que celle du lierre, qui déploie ses larges tentures sous les parois des rochers, qui les attache aux murailles rustiques ou les roule autour des vieux chênes, et celle du houx au feuillage armé, qui groupe ses bouquets épineux sur la lisière des bois. Seulement, quelques sapins dessinent çà et là, contre la neige des montagnes, leurs obélisques foncés, comme autant de monuments dédiés à la mémoire des morts... — Et vous voyez de temps en temps, dans le lointain, des voyageurs qui traversent précipitamment la plaine, — ou des pèlerins qui prient sur une tombe.

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