‹ Romans de Charles NodierChapitre 17 sur 30 · HUMA N S · texte numérisé non relu

HUMA N S

G’éloit un jeune moine du couvent arménien des Lagunes de Venise, qui revenoit de la mission, et dont la figure douce et honnête lui avoit inspiré le plus vif intérêt. Celte prière ètoit de celles que madame Alberti et sa sœur n’anroient jamais repoussées, quelque raison qu’elles eussent pour le faire. La portière s’ouvrif, et l’Arménien, soutenu par le bon vieillard qui l'avoit présenté, mit le pied sur les marches du carrosse, après avoir balbutié quelques mots de remerciment, et se souleva péniblement vers la place qui lui éloit destinée. Sa main blanche et douce comme celle d’une jeune fille s’appuya par inégarde sur la main de madame Alberti, mais il la retira précipitamment; et, reconnoissant que la voiture éloit presque entièrement occupée par des femmes, il rabattit sur son visage les ailes démesurées de son feutre rond, avant d’avoir été aperçu. Bientôt après on se remit en marche. La nuit éloit alors tout à fait tombée.

L’intervalle de Sestiana à Duino est rempli par une grève légère d’un sable fin et mobile, qui fuit de toutes parts sous les roues, et dans lequel, la vo ture, se relevant et s’enfonçant tour à tour, semble agitée par un mouvement d’ondulation pareil à celui des flots. Une circonstance qui augmente ce prestige dans la lumière fausse et trompeuse des astres du soir, c’est la couleur brillante de l’arène argentée, et l 'étendue vague de l’horizon, qui, moins circonscrit que pendant le jour, se prolonge de toute l’incertitude de ses ténèbres, et présente aux yeux quelque image de la vaste mer. 11 semble alors que les chevaux sont descendus dans un gué et parcourent un espace inondé par les eaux des montagnes. Antonia, qui occupoitun des angles de la voilure, avoit levé la glace de son côté, et jouissoit, en respirant l’air froid mais énergique de la nuit, de cette espèce d’illusion. La difficulté de la marche des chevaux sur le sol fugitif et profond qui se déroboit à tout moment

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JEAN S B 0(i A H.

sous leurs pas les avoit extrêmement ralentis, et la moindre agitation extérieure se faisoit remarquer. Plusieurs lois Anlonia, qui n’étoit que trop disposée à saisir tous les sujets d’inquiétude, avoit cru voir des ombres d’une forme singulière se glisser dans l’espace indécis qui s’étendoit devant elle; et, troublée, elle avoit retenu sa respiration, pour savoir si ce mouvement n’étoil pas accompagné de quelque bruit, ce qui devoit être indubitablement s’il résultoit d’autre chose que d’une simple erreur de sa vue. Tout à coup le postillon, qui éprouvoit peut-être quelque chose de semblable, ou qui craignoit de céder au sommeil, se mit à entonner un pismé dalmate, sorte de romance qui n’est pas sans charme quand l’oreille y est accoutumée, mais qui l’étonne par son caractère extraordinaire et sauvage quand on l’entend pour la première fois, et dont les modulations sont d’un goût si bizarre que les seuls habitants du pays en possèdent le secret. Le chant en est extrêmement simple cependant, car il ne se compose que d’un motif répété à l’infini, selon l’usage des peuples primitifs, .et de deux ou trois sons, au plus, qui reviennent dans le même ordre ; ce qu’il y a d’incompréhensible, c’est l’espèce même de ces sons, qui ne paroissent pas procéder de la voix d’un homme, et dont un artifice analogue à celui de ces jongleurs de France, qu’on appelle ventriloques , mais qui est naturel au chanteur illyrien, change à tout moment l’expression, le volume, le lieu d’origine sensible. C’est une imitation successive et rapide des bruits les plus graves, des cris les plus aigus, et surtout de ceux que l’habitant des lieux déserts recueille au milieu des nuits dans la rumeur des vents, dans les sifflements des tempêtes, dans les hurlements des animaux épouvantés, dans ce concert de plaintes qui sort des forêts solitaires au commencement d’un ouragan, lorsque tout prend dans la nature une voix pour gémir, jusqu’à la branche que le vent a rompue, sans la détacher entière-

ment de l’arbre auquel elle appartient, et qui se balance en criant suspendue à un reste d’écorce. Tantôt la voix pleine et sonore retentit sans obstacle autour des auditeurs; tantôt on croiroit qu’elle résonne sous une voûte, et quelquefois que l’air l’enlève au delà des nuages et l’égare dans les cieux, où elle l’empreint d’un charme qu’on n’a jamais goûté dans les mélodies humaines. Cependant une musique aérienne n’a pas la pureté si calme et si propre à reposer l’Ame que nous attribuons à celle des anges, môme quand elle s’en approche le plus: elle est, au contraire, sévère au cœur de l’homme, parce que la pensée qu’elle éveille est pleine de souvenirs tumultueux, de sentiments passionnés, d’inquiétudes et de regrets; mais elle attache, elle entraîne, elle subjugue l’attention, qui ne peut se délivrer de son empire. Elle rappelle ces accords redoutables et doux des divinités marines, qui lioient les voyageurs et qui attiroient leur navire dans des écueils inévitables. L’étranger doué d’une imagination vive, qui, assis sur les rivages de Dalmatie, a entendu une seule fois la jeune fille morlaque exhaler son chant du soir, et livrer aux vents ses accents qu’aucun art ne sauroit enseigner, qu’aucun instrument n’imitera jamais, qu’aucune parole ne peut décrire, a pu comprendre la merveille des sirènes de V Odyssée, et il a excusé, en souriant, la méprise d’Ulysse.

Antonia, par un penchant commun à toutes les âmes foibles qui s'élancent volontiers hors des bornes de la nature, parce qu’elles ont besoin d’ètre protégées et surtout d’ètre aimées (c’est peut-être pour elles la même chose), Antonia jouissoit mieux que personne de ces effets mystérieux qui doublent l’aspect de la vie et qui donnent un monde nouveau à l’intelligence. Elle ne croyoit pas à l’existence de ces êtres intermédiaires qui jouent un si grand rôle dans les superstitions de son pays natal et de son pays adoptif; de ces géants ténébreux

JEAN SBOGAR

qui régnent sur les hautes montagnes, où on les voit quelquefois assis dans une nue, les bras armés d’un pin énorme; de ces sylphes plus légers que l'air, qui ont leur palais dans le calice d’une petite fleur, et que le zéphyr emporte en passant ; de ces esprits nocturnes qui gardent les trésors cachés sous un roc retourné sur sa pointe, ou qui errent à l’entour pour éloigner les voleurs, en laissant sur leur passage une flamme inconstante qui monte, descend, s’éteint pour renaître, disparoit et renaît encore : mais elle aimoit ces illusions, et le chant morlaque, qu’elle avoit souvent écouté avec plaisir, les renouveloit toutes à la fois. Elle écoutoit donc avec un intérêt vif et sans mélange, quand un mouvement singulier de la voilure, qui s’arrêta subitement en se balançant sur elle-même, vint interrompre sa rêverie. Les chevaux avoient reculé d’un pas, et la chanson morlaque expiroit dans la bouche du postillon.

— Les voitures qui nous précèdent ont pris l’avance, dit-il, pendant que le moine montoit dans celle-ci; et la roule est, si je ne me trompe, coupée par des brigands.

— Que dit-il? s’écria madame Àlberti en s’élançant à la portière.

— Que nous sommes arrêtés, reprit Antonia, qui venoit de retomber dans l’angle de la voiture, et qui frissonnoit de terreur.

— Arrêtés ! répétèrent madame Alberti et les voyageurs.

— Arrêtés! assassinés! perdus ! continua le postillon : ce sont eux, c’est la troupe de Jean Sbogar ; et voilà cet exécrable château de Duino, qui sera notre tombeau à tous.

— Par saint Nicolas de Raguse ! dit le moine arménien, d'un accent profond et terrible, la terre s’écrouleroit plutôt sous nos pieds.

Et en finissant ces paroles, il s’étoit élancé au milieu

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