‹ Romans de Charles NodierChapitre 18 sur 30 · K OMAN S · texte numérisé non relu

K OMAN S

dns brigands. Le cri féroce qui avoit effrayé Antonia au Farnedo se fit entendre au même moment, et mille voix horribles rugirent en le répétant. La portière étoit retombée derrière le missionnaire; les stores étoient baissés, les chevaux restoient immobiles, un silence de mort régnoit dans la voiture, il n'arrivoit plus du dehors qu’un bruit sourd qui s’èloignoit de plus en plus, quand, au sifflement redoublé du fouet, les chevaux repartirent au grand galop, impatients, comme si cet avertissement avoit produit sur eux l’action d’un sortilège. Ils ne s’arrêtèrent qu’en rejoignant les autres voyageurs.

— Et l’Arménien, s’ècrioit depuis longtemps Antonia, demi penchée hors de la portière ; ce généreux, ce brave jeune homme qui s’est dévoué pour nous.... Mon Dieu! mon Dieu! l’aurions-nous abandonné aux assassins! ce seroit une action horrible!

— Horrible! répéta vivement madame Alberti.

— Rassurez-vous, mes bonnes dames, répondit le postillon, qui étoit descendu de son siège, et qui avoit repris toute sa sécurité. Ce moine n’a rien à craindre des assassins; ils ne peuvent rien sur lui; et, afin que vous le sachiez, c’est lui qui m’a ordonné de chasser mes chevaux quand je l’ai fait, et qui m’a rendu pour cela la force et la voix : aussi avec quelle impétuosité ils se sont élancés; l’avez-vous remarqué? Quant à lui, je l’ai vu de près, je vous jure, car les brigands me touehoient ; et il s’est jeté entre eux et moi, si terrible, qu’il y en a qui sont tombés de frayeur, et que tous les autres ont pris la fuite, sans seulement retourner la tête. Une minute après, il étoit seul, et il étoit là, debout, la main levée, d’un air de commandement : Va-t’en, m’a-t-il crié d’une voix si imposante, que mon sang se seroit fi„é dans mes veines s’il avoit annoncé de la colère; mais c’étoit une voix protectrice, la voix dont il parle ordinairement aux matelots....

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— Aux matelots? dit madame Alberti... Tu connois donc cet Arménien?

— Si je le connois? reprit le postillon; ne s’est-il pas nommé lui-même, quand il a crié : par saint Nicolas de Uaguse! Quel est le saint qui éprouve les voyageurs et les récompense? et quel autre qu'un saint disperse d’un mot, d’un geste, d’un regard, une armée de bandits, qui ont le glaive à la main, la rage dans le cœur, et qui cherchent du danger, de l’or et du sang?... je vous le demande.

Le postillon sc tut en regardant le ciel, qui parut tra versé d'une lueur subite. Le canon grondoit à Duino.

Les uns l’appellent le Grand-Mogol. les sutres le Prophète Ëlie.Cvsl un homme extraordinaire qui se trouve partout, qui n’est connu de personne, et à qui l’on ne veut pas de ma!.

Levis.

Celte explication ne suffisoit pas à tout le monde. Madame Alberti en concevoit plusieurs autres, et les accueilloil tour à tour. Anlonia ne voyoit rien de distinct dans cel événement, mais elle y trouvoit tout ce qu’il falloil pour entretenir des idées sombres et rêveuses. Ce fut dans cette disposition d’esprit qu’elle poursuivit son voyage au milieu des campagnes enchantées qui lui resloient à parcourir. Elle vit le lendemain la riante Gorizia, riche de fleurs et de fruits, et dont l'aspe<t charme de loin les yeux du voyageur nouvellement sorti des sables inféconds de la côte d’Istrie. Les souvenirs antiques se réveillent si naturellement sur ce coteau chéri de la nature, ou s’y conservent avec tant de facilité qu’on croit y vivre encore sous l’empire poétique de la mytho-

logie. Les belles s’y promènent sous des berceaux dédiés aux Grâces, les chasseurs s’v rassemblent dans le bosquet de Diane : c’est de là qu’ils descendent pour aller surprendre leur proie dans les champs qui bordent l’Isonzo, l’Isonzo, la plus élégante des rivières de l'Italie et de la Grèce, qui roule, profondément encaissée entre deux montagnes d’un sable d’argent, ses flots bleu de ciel, aussi purs que le firmament qu’ils réfléchissent, et dont ils n’ont pas besoin d’emprunter l’éclat; lorsqu’il est voilé par des nuages, l’habitant de Gorizia retrouve son azur à la surface limpide de l’Isonzo. Un jour plus tard, elle aperçut les délicieux canaux de la Brenta, bordés de riches palais, et le modeste village de Mestre, qui sert de point de communication entre une partie de l’Europe et une cité à laquelle l’Europe ne peut rien montrer d’égal, cette superbe Venise dont l’existence même est un phénomène. Le jour naissoit à peine, quand la barque qui devoit y conduire madame Alberti, Antonia et les personnes qui les accompagnoient, entra de la Brenta dans l’eau marine. Le petit bâtiment glissoit doucement sur l'onde immobile, le long des poteaux qui dirigent le nautonier. Madame Alberti aperçut à sa droite une maison blanche, d’une construction trèssimple, au milieu des îlots dont cette partie des Lagunes est semée. On lui apprit que c’étoit le couvent des catholiques arméniens, et Antonia frissonna, sans pouvoir s’expliquer son émotion. Enfin Venise commença à se dessiner sur l’horizon, comme une découpure d’une couleur sombre, avec ses dômes, ses édifices, et une forêt de mâts de vaisseaux ; puis elle s’éclaircit, se développa, et s’ouvrit devant le bateau, qui circula longtemps à travers des bâtiments de toute grandeur, avant d’entrer dans le canal particulier sur lequel étoit situé le palais Monteleone, dont madame Alberti avoit fait l’acquisition depuis peu. line circonstance pénible différa leur arrivée. Ce canal étoit chargé de gondoles qui suivoient un con-

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voi funèbre : c’étoit celui d’une jeune fille, car la gondole qui portoit le cercueil étoit drapée en blanc, et parsemée de bouquets de roses de la même couleur. Deux flambeaux brûlaient à chacune de ses extrémités, et leur lumière, éclipsée par celle du soleil levant, ne sembloit qu’une fumée bleuâtre. Il n’y avoit qu’un rameur. Un prêtre, debout sur le devant de la gondole, mais tourné du côté de la bière, et une croix d’argent dans les mains, murmuroit à basse voix les prières des morts. En face de lui, un jeune homme vêtu de noir, agenouillé à la tète du cercueil, pleuroit amèrement ; le bruit de ses sanglots étouffés avoit quelque chose de déchirant : c’étoit probablement le frère de la trépassée. Sa douleur étoit si vive et si profondément sentie que, si elle avoit été exaltée par un autre sentiment, elle auroit été mortelle. Un amant n’auroit pas pleuré.

Cette rencontre de mauvais augure émut aisément la sensibilité d’Antonia; mais le premier objet remarquable lui fit oublier la pensée superstitieuse qu’elle lui avoit suggérée. Elle étoit près de sa sœur, sans motifs raisonnables de crainte pour l’avenir, entourée, au contraire, de toutes les probabilités d’une vie douce, d’une tranquillité inaltérable, d'un bonheur tel, enfin, s’il en est pour les Ames tendres qui compatissent à toutes les souffrances de la société, que peu d’entre elles sont appelées à en goûter un pareil. Elle s’arrêta à celte perspective; elle jouit pour la première fois du sentiment d’une sécurité pure; elle jugea quelle étoit heureuse ; elle conçut la possibilité de l’être toujours, et, à la vérité, jamais elle ne l’avoit été davantage.

Le peuple est, dans tous les pays, amoureux de l’extraordinaire, et sujet à se passionner pour les personnes et pour les choses; mais nulle part il ne porte aussi loin qu’à Venise la faculté de se créer des dieux, objets passagers d’un enthousiasme dont les retours sont souvent funestes pour ceux qui l’on excité. 11 n’étoit question, dans

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ce temps-là, que d’un jeune étranger qui s’ètoit concilié sans qu’on sût de quelle manière, car il n’en avoit pas même laissé deviner la prétention, cette faveur si brillante et si fugitive. Le génie, le courage et la bonté de Lothario ètoient le sujet de tous les entretiens ; son nom étoit dans toutes les bouches. Pendant le court trajet de Mestre à Venise, il avoit été ramené vingt fois dans la conversation des mariniers. Après avoir parcouru sa nouvelle demeure en soutenant Antonia, à qui l’habitude d’une santé délicate rendoit le secours de son bras nécessaire, même quand elle ne souffroit pas, madame Albertj venoit de la conduire dans une des principales pièces de l’appartement, et elles s’y étoient assises l’une à côté de l’autre. Le vieil intendant se présenta pour les saluer, et resta debout en attendant leurs ordres.

— Nous sommes contentes, lui dit madame Alberti; tout répond à ce que j’attendois de vos soins, honnête Matteo, et je puis juger à ces commencements que personne ne sera mieux servi à Venise.

— Non pas même le seigneur Lothario, répondit le vieillard en humiliant son front chauve et en tournant dans ses mains sou goura de soie noire.

Pour cette fois, Antonia, éclatant de rire :

— Et quel est donc, grand Dieu ! le seigneur Lothario? Depuis que nous sommes arrivées, je n’ai entendu nommer que lui.

— Il est vrai, dit madame Alberti en récapitulant ses idées avec sa précipitation ordinaire. Quel est donc le seigneur Lothario? Apprenez -nous, mon cher Matteo, ce qu’il faut penser de cet homme, dont la réputation est devenue proverbiale à Venise avant d’avoir passé le golfe?

— Mesdames, répondit Matteo, je ne suis pas moimême beaucoup plus instruit, quoique j'aie cédé à l’usage en me servant de ce nom qui a un tel crédit dans ce pays que les brigands mêmes le respectent. Gela peut paroitre

JEAN SBOGAR

exagéré, mais il n’y a rien de plus vrai; et le seigneur Lothario inspire un respect si universel qu’il est arrivé quelquefois qu’on a fait tomber, en le nommant, le stylet des mains d'un assassin; que le bruit, le seul bruit de son approche a calmé une révolte, dissipé un attroupement de furieux, rendu la tranquillité à Venise. Cependant c’est un jeune homme bien peu redoutable, je vous assure, car on s’accorde à dire qu’il a dans le monde la douceur et la timidité d’un enfant. Je 11 e l’ai vu qu’une fois et d’assez loin, mais j’éprouvai à contempler sa physionomie un saisissement qui me fit croire tout ce qu’on pense de lui. Depuis ce temps, j’ai inutilement cherché à le revoir. Il avoit quitté la ville.

— Il n’est plus à Venise! s’écria Antonia.

— Il en est absent depuis près d’un an contre son usage, reprit Matteo, car il passe très-rarement plus de deux ou trois mois sans y revenir.

— 11 n’y fait donc pas son habitation ordinaire? dit madame Alberti.

— Non certainement, continua Matteo; mais il y a longtemps, très-longtemps qu'il y vient de mois en mois passer quelques jours, tantôt plus, tantôt moins, presque jamais au delà d’une semaine ou deux. Cette fois-ci, son long éloignement auroit fait craindre qu'il eût tout à fait abandonné Venise, s’il n’y en avoit pas d’autres exemples; mais on se rappelle qu’il en a disparu déjà pendant plusieurs années.

— Plusieucs années? dit Antonia ; vous n’y pensez pas, Matteo; vous nous disiez tout à l’heure, si je vous ai bien entendu, que c’étoit un très jeune homme.

— Très-jeune, en vérité, répondit Matteo au moins

à ce qu’il paroit : je n’ai pas dit le contraire, mais je parle d’après les idées singulières du peuple, qui ne méritent pas votre attention, mes illustres dames, et que je rougirois moi-même

— Continuez, continuez, Matteo, dit madame Alberti

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avec véhémence; ceci nous intéresse beaucoup, n’est-il pas vrai, Antonia? Asseyez-vous, Matteo et n’oubliez rien, absolument rien de ce qui concerne Lothario.

Madame Alberti étoit en effet vivement intéressée, et son esprit, rapide à saisir tous les aspects des choses, avoit devancé de beaucoup la narration de Matteo en conjeclures romanesques et merveilleuses qu’elle brûloit de voir vérifiées. Antonia n’avoit pas une sensibilité moins vive; elle étoit, au contraire, plus irritable et plus avide d’émotions, mais elle les redoutoit, parce que sa foiblesse l’esposoit toujours à y céder. Quand Matteo eut commencé à exciter la curiosité de madame Alberti par les circonstances vagues et bizarres de son récit, elle s’ étoit pressée contre sa sœur avec un frisson d’inquiétude et d’effroi dont elle cherchoit à couvrir l’impression par un sourire.

— Ce que je sais du seigneur Lothario, reprit gravement Matteo, qui s’étoit assis pour obéir à madame Alberti, ne m’est connu, comme je vous l’ai dit, mes illustres dames, que par le bruit public. C’est un jeune homme de la plus belle figure, qui paroit de temps en temps à Venise avec le train d’un prince, et qui semble pourtant n’avoir cherché l’habitation d’une grande ville que pour trouver l’occasion de répandre des libéralités plus abondantes parmi les pauvres, car il fréquente peu la société, et on ne lui a presque point connu d’habitudes et d’amitiés familières ni en hommes ni en femmes. Il visite quelquefois une famille malheureuse pour lui porter un secours ; passionné pour les arts, qu'il cultive avec succès, il recherche quelquefois la conversation et les conseils de ceux qui les exercent. Hors de ces rapportslà, qu’il borne avec un soin extraordinaire, il vit presque solitaire dans Venise. Il n’est pas entré dix fois dans une maison particulière, il ne correspond avec personne; cela est au point que jamais homme n’a été assez avant dans son intimité pour savoir le nom de sa famille, ou

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pour connoitre le lieu de sa naissance, ou pour former une conjecture fondée sur le mystère de sa vie. Il est vrai qu’il a beaucoup de domestiques, mais tous lui sont étrangers, parce qu’il en change chaque fois qu’il voyage, et qu'il se procure à Venise même ceux qui doivent le servir pendant qu’il y réside. Ses relations hors de sa maison ne donnent pas plus de lumières. Depuis qu’on le connoit, jamais la poste ne lui a apporté une letlre, les banquiers ne lui ont pas fourni un sequin. Les révolutions des États ne changent pas la moindre chose à sa position; dans les temps orageux, il ne s’éloigne pas plus que d’ordinaire; et quand les voyageurs sont soumis à des formalités de précaution, ses papiers se trouvent toujours signés de l’autorité qui gouverne, sous ce simple nom de Lothario, qu’une pareille circonstance rendroit suspect, si l’on ne savoit que celte foule de bonnes actions qui s’v rattachent l’ont recommandé aux hommes puissants de toutes les époques et de tous les partis.

Il seroit d’ailleurs difficile de l’inquiéter à Venise, où il est, pour une classe immense, un objet de reconnoissance, d’affection, et, pour ainsi dire, de culte. La proscription de Lothario, si jamais il avoit donné lieu d'v penser, seroit peut-être le signal d’une révolution ; mais il n’a pas l’air de le croire, car il oblige la classe malheureuse sans la caresser. Son esprit sévère et un peu hautain, à ce qu’on assure, le sépare d’elle par un obstacle qu’il est seul maître de lever, et qu’il ne lèveroit point sans bouleverser les États vénitiens, s’il l’avoit résolu. Cette forte distance qu’il a laissée entre lui et le peuple ne révolte personne, parce qu’on sent que la nature môme en a marqué les limites, et quelle le sépare d’ailleurs bien plus sensiblement des hommes qui paroissent se rapprocher de sa condition. En effet, ce sont ceux-là pour lesquels il montre le plus d’éloignement; et si l'on voit le seigneur Lothario descendre en faveur de quelqu’un des hauteurs de son caractère, ce n’est jamais

HOMANS.

pour un seigneur; c’esl pour un infirme qui a besoin de son appui, pour un enfant égaré, pour un épileptique dont la vue repousse les passants. Cela ne l’empêche pas de fréquenter les réunions publiques et les grandes sociétés où les hommes peuvent paroître et même briller sans communiquer immédiatement avec personne. Il s’y est fait aisément remarquer, puisque Venise n’a point d’artiste et de virtuose qui lui soit, dit-on, comparable; mais loin d'user de ces avantages, on prétend qu’il redoute de les faire valoir, qu’il ne les laisse apercevoir qu’à regret, et que c’est au moment où ils pourroient lui procurer des connoissances agréables, ou de grands établissements, qu’il s’enfuit de Venise, comme pour éviter l’éclat d’une vie publique et répandue, qui le déroberoit à lui-même et au secret dont il veut s’envelopper. L’ambition ne peut rien sur lui; l’amour même ne l’a jamais arrêté, quoiqu’il n’y ait pas sur la terre de femmes plus séduisantes qua Venise. Une seule fois, il parut s’occuper beaucoup d une jeune fille noble, qui, de son côté, avoit témoigné une vive passion pour lui ; mais un malheur bien extraordinaire mit fin aux rapports que le public supposoit entre eux. C’étoit au moment du départ de Lothario, qui, celte fois, avoit résidé à Venise un peu plus que de coutume, et que ce sentiment, s’il a existé, ne put cependant y retenir. Deux ou trois jours après son départ, elle disparut, et on ne retrouva son corps que longtemps après, contre ce banc de sable où s’est établi depuis le couvent des Arméniens.

— Voilà qui est incompréhensible, dit Antonia d’un accent profondément concentré.

— Non, mademoiselle, répondit Matteo, en suivant sa pensée, qui n’étoit peut-être pas la même que celle d’Antonia. Le mouvement des eaux refoulées par la mer porte de ce côté la plupart des débris qui flottent sur nos canaux. Comme cette dame avoit la tête vive, et que des

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particularités que j’ai oubliées annonçoient que sa mort avoit été violente, ou l’attribua au désespoir plutôt qu’à un accident : je crois même qu’une lettre de sa main, qui fut trouvée ensuite, et dans laquelle elle expliquoit son dessein, justifia cette supposition.

— Prenez garde, Matteo, dit madame Alberti. Vous avez commencé par nous dire que Lothario étoit jeune.

— Vingt-cinq ou vingt-six ans tout au plus, répondit Matteo ; mais il est très-blond et délicat à le voir, quoique plus adroit et plus robuste que les hommes les plus fortement constitués, et il seroit possible...

— Il ne seroit pas possible, continua-t-elle avec force,

qu’il eût été absent pendant plusieurs années depuis qu’il s’est fait connoitre à Venise : c’est ce que vous ne nous avez pas éclairci. Pensez d’ailleurs que l’histoire de la jeune fille trouvée morte à l’ile des Arméniens doit être antérieure, suivant vos termes, à l’époque où les Arméniens sont venus s’y établir, et qu’alors

— Je n’en sais pas davantage, reprit Matteo avec une sorte de confusion ; et je n’ai dit à ces dames que ce que j’ai entendu dire aux Vénitiens d’un âge avancé, qui soutiennent qu’ils ont vu autrefois le seigneur Lothario tel qu’il est aujourd'hui, mais qui supposent qu’il n’a pas été absent moins de cinquante ans ; et vous sentez l’extravagance de cette idée. Au reste, il est trop naturel de croire, d’après le genre de vie du seigneur Lothario, qu’il a un grand intérêt à cacher ce qu’il est réellement, pour ne pas comprendre les soins qu’il a mis sans doute à favoriser et même à faire naître les bruits qui dévoient redoubler sur son compte l’incertitude de l’opinion. Aussi faut-il avouer qu’il n’y en a point de si étranges et de si ridicules qui n’aient eu au moins le crédit de se faire répéter, pendant quelque temps, par des personnes .qui ont la réputation d’être sensées. Vous en jugerez par le plus vraisemblable de tous : c’est que ce mystérieux étranger a le secret de la pierre philoso-

HOMANS.

phale; et, à la vérité, on ne voit pas comment expliquer autrement l’existence magnifique et les dépenses de roi d’un inconnu auquel on ne sait pas le moindre genre de commerce ou d'industrie, la plus petite propriété, la plus légère relation d’affaires de quelque espèce que ce soit. H y a près de trois ans, c’est l’époque de son premier voyage, depuis la longue absence dont parlent ces gens-ci, que des jaloux, irrités de ses prodigieux succès, et d’autant plus peut-être qu’il y altachoit lui -même moins d’importance, et que la marque d’attention la plus ordinaire qu’on puisse obtenir de lui ressemble singulièrement au dédain, s’avisèrent de faire courir sur lui la fable la plus outrageante; j’ose à peine la répéter, et je ne le ferois pas sans danger ailleurs qu’ici. On alla jusqu’à dire qu’il éloit l’agent d une troupe de faux-monnoyeurs cachés dans les grottes du Tyrol, ou dans quelque forêt de la Croatie. Cette erreur ne dura pas longtemps, car le seigneur Lothario répand l’or avec tant de profusion, qu’il est aisé d’en vérifier le titre et la fabrique. On se convainquit bien qu’il n’y en avoit point de meilleur dans tous les États de Venise; et, depuis ce moment, si on inventa des fables sur son compte, elles cessèrent du moins d’être injurieuses et atroces. Ce qu’il est réellement, c’est ce que je ne sais point, dit Matteo en se levant de son siège; mais je puis répéter qu’il dépend à peu près de lui d'être tout ce qu’il voudra être à Venise, s’il y revient.

— Il y reviendra, dit madame Alberti en embrassant cette idée avec cette susceptibilité romanesque qu’elle prenoit trop souvent pour de la pénétration : c’étoit son seul défaut.

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Tu me reverras encore une fois seus celle forme, et ce jour sera le dernier.

Shakspeare.

Cette conversation n’avoit pas laissé de traces bien profondes dans l’esprit d’Àntonia. Comme le nom de Lothario revenoit souvent dans les cercles où sa sœur l’avoit introduite, il ne frappoit guère ses oreilles sans lui rappeler vaguement les idées bizarres et singulières dont Matteo. les avoit entretenues ; mais ce n’étoit qu’une sensation passagère, à laquelle elle auroit rougi de se livrer. En cherchant à se rendre compte au premier moment de l’impression que ce récit lui avoit faite, elle s’affligea de ne pouvoir fixer sur Lothario un jugement assuré; mais il n’étoit pas dans son caractère de s’égarer longtemps dans des conjectures inutiles sur des choses qui la touchoient si légèrement. La foiblesse de sa constitution, l’abattement habituel de ses organes, la forçoient à circonscrire beaucoup ses sentiments; et plus ils étoient puissants autoui? d’elle, moins elle étoit capable de les étendre aux objets inconnus. Un jour cependant le bruit courut dans Venise que Lothario étoit arrivé, et ce bruit, bientôt confirmé par la folle joie d’une populace enthousiaste, parvint rapidement à Antonia. Ce jour-là même elle devoit se trouver, avec madame Alberti, dans une société composée en grande partie de seigneurs étrangers, attirés à Venise par les plaisirs du carnaval, et qui se réunissoient de temps en temps pour faire de la musique. A peine éloienl-elles entrées qu’un laquais annonça le seigneur Lothario. Un frémissement subit d’étonnement et de plaisir parcourut l’assemblée, et saisit surtout madame Alberti, que

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toutes les idées extraordinaires préoccupoient facilement. Elle prit ce mouvement pour un pressentiment heureux, et comme toutes ses pensées se rapportoient à Antonia, elle lui serra brusquement la main, sans savoir bien au juste ce que celte démonstration pouvoit signifier. Antonia fut autrement affectée; son cœur se serra d'une sorte d’effroi, parce qu’elle rassembla autour du nom de Lothario quelques-unes de ces circonstances inquiétantes et terribles qui l’avoient frappée dans le discours du vieil intendant. Elle tarda même quelque temps à lever les yeux sur lui; mais elle le vit alors distinctement, parce qu’il n’éloit pas loin d’elle, et qu’il paroissoit la regarder quand elle l’aperçut. Au même instant il avoit détourné sa vue, sans la fixer toutefois sur aucun autre objet. Appuyé sur le rebord d’un vase de marbre antique chargé de fleurs, il avoit l’air de prendre part à un entretien de peu d’importance, pour se dispenser de porter ailleurs son attention. Antonia fut saisie à son aspect d’une émotion qu’elle n’avoit jamais éprouvée, et qui ne ressemblait point à un sentiment connu. Ce n’ètoit plus de l’effroi; ce n’étoit pas davantage l’idée qu’elle se faisoit des premiers troubles de l’amour; c’étoit quelque chose de vague, d’indécis, d’obscur, qui tenoit d’une réminiscence, d’un rêve ou d’un accès de fièvre. Son sein palpitoit violemment, ses membres perdoient leur souplesse, ses yeux se troubloient, une langueur indéfinissable enchainoit ses organes fascinés. Elle essayoit inutilement de rompre ce prestige; il s’augmentoit de ses efforts. Elle avoit entendu parler de l'engourdissement invincible du voyageur égaré que le boa glace d’un regard dans les forêts de l’Amérique; du verlige qui surprend un berger parvenu à la poursuite de ses chèvres à l’extrémité d’une des crêtes gigantesques des Alpes, et qui, ébloui tout à coup par le mouvement circulaire que son imagination prête, comme un miroir magique, aux abîmes dont il

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est entouré, se précipite de lui-même dans leurs profondeurs horribles, incapable de résister à cette puissance qui le révolte et qui l’entraîne. Elle sentoit quelque chose de semblable et d’aussi difficile à expliquer, je ne sais quoi de tendre et d’odieux, qui étonnoit, qui repoussoit, qui appeloil, qui accabloit son cœur; elle trembla. Ce tremblement qui lui étoit assez ordinaire n’effraya pas madame Alberti, elle pressa cependant Antonia de sortir, et Antonia le désiroit. Elle fit un effort pour se lever, défaillit, se rassit et sourit à madame Alberti, qui regarda ce sourire comme un consentement à rester. Lothario n’avoit pas changé de place.

Il étoit habillé à la Françoise avec une simplicité élégante. Rien n’annonçoit la moindre recherche dans son costume et dans sa parure; si ce n’est deux petites émeraudes qui pendoient à ses oreilles, et qui, sous les épaisses boucles de cheveux blonds dont son visage étoit ombragé, lui donnaient un aspect singulier et sauvage. Cet ornement avoit cessé depuis longtemps d'être à la mode dans les États vénitiens, comme dans presque toute l’Europe civilisée. Lothario n’ètoit pas régulièrement beau, mais sa figure avoit un charme extraordinaire. Sa bouche grande, ses lèvres étroites et pâles, qui laissoient voir ses dents d’une blancheur éblouissante, l’habitude dédaigneuse et quelquefois farouche de sa physionomie, repoussoient au premier regard; mais son œil plein de tendresse et de puissance, de force et de bonté, imposoit le respect et l’amour, surtout quand on voyoit s’en échapper une certaine lumière douce, qui embellissoit tous ses traits. Son front très-élevé el irèspur avoit quelque chose d’étrange, un pli fortement ondé, que l'âge n’avoit pas produit, et qui marquoit la trace d’une pensée soucieuse et fréquente. Sa physionomie étoit en général sérieuse et sombre; mais personne n’avoit plus de facilité à effacer une prévention désagréable. Il lui suffisoit pour cela de soulever sa

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paupière, et d’en laisser descendre ce feu céleste dont ses yeux ètoient animés. Pour les observateurs, ce regard avoit quelque chose d’indicible, qui tenoit d’une organisation supérieure à celle de l’homme. Pour le vulgaire, il étoit, selon l’occasion, ou caressant ou impérieux : on sentoit qu’il pouvoit être terrible.

Antonia étoit d’une certaine force sur le piano; mais sa timidité l’empêchoit presque toujours de développer son savoir devant une société nombreuse. 11 y a un genre de modestie, et c’étoit le sien, qui consiste à dissimuler continuellement ses facultés pour ne pas blesser les personnes médiocres, qu’on trouve en majorité partout, et peut-être aussi pour ne pas déplaire à la minorité qui juge, par une apparence de prétention. Elle n’avoit jamais consenti à exécuter un morceau de musique en public que par condescendance pour des invitations qu'elle attribuoit à une simple politesse, et auxquelles elle étoit bien sûre de satisfaire, sans intéresser à ce foible effort de bienséance réciproque toutes les ressources de son talent; elle avoit elle-même remarqué que les témoignages de satisfaction obligée que recueilloit sa complaisance n’étoient pas moindres quand elle avoit rendu un passage simplement et suivant les seules règles de l’exécution mécanique, que lorsqu’elle s’étoit trouvée dirigée par une inspiration subite et heureuse, qui la satisfaisoit intérieurement. Elle s’assit donc au piano avec assez de calme, lorsqu’elle y fut appelée, et elle laissoit courir ses doigts sur le clavier avec son indifférence ordinaire, quand ses yeux, distraits par le reflet d’une glace en face de laquelle elle étoit placée, urent frappés d’une illusion étrange et terrible. Lothario s’étoit approché de son siège, et comme ce siège étoit monté sur l’estrade où étoit placé l’instrument, sa tète pâle et immobile s’élevoit seule au-dessus du cachemire rouge d'Anlonia. Les cheveux en désordre de ce jeune homme mystérieux, la fixité morne de son œil

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triste et sévère, ia contemplation pénible dans laquelle il paroissoit plongé, le mouvement convulsif de ce pli bizarre et tortueux que le malheur sans doute avoit gravé sur son front, tout concouroit à donner à cet aspect quelque chose d’effrayant. Antonia, surprise, interdite, épouvantée, reportant successivement ses regards du pupitre à la glace et de la glace au pupitre, perdit bientôt de vue les notes confuses et jusqu’à l’auditoire qui l’entouroit. Substituant involontairement le sentiment dont elle étoit saisie à celui qu elle avoit à peindre, elle improvisa par une transition extraordinaire, mais qui devoit passer pour un jeu singulier de son imagination plutôt que pour ce qu’elle étoit réellement, une expression de terreur si vraie que tout le monde frémit : et elle se jeta dans les bras de madame Alberti, qui la reconduisit à sa place au milieu d’une rumeur d’applaudissements, mêlée de surprise et d’inquiétude. Après l’avoir suivie de l’œil jusqu’à l’endroit où elle s’arrètoit, Lothario s’approcha d’une harpe, et un mouvement universel de curiosité et de plaisir succéda à celui qui venoit de troubler l’assemblée. Antonia elle même, rassurée et distraite par une impression nouvelle, exprima la plus vive impatience d’entendre Lothario, et comme il paroissoit craindre que son état ne fut pas devenu assez tranquille pour quelle pût prendre part au reste des plaisirs de la soirée, elle se crut obligée dé lui témoigner par un regard que son indisposition avoil cessé. Cette marque d’intérêt de Lothario l’avoit vivement touchée; mais on auroit dit que Lothario, plus sensible encore à la légère démonstration qu’il venoit d’en recevoir, avoit changé d’existence pendant qu’Antonia le regardoit. Son front s’ètoit éclairci, ses yeux brilloient d’une lumière bizarre; un sourire où se faisoit remarquer un reste d’attendrissement et un commencemen! de joie embellissoit sa bouche sévère. Passant sa main gauche à travers les larges ondes de ses cheveux pour chercher un motif ou un sou-

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venir, et saisissant de l'autre avec légèreté les cordes de la harpe, de manière à leur imprimer seulement une vibration vague, il entraînoit en préludant ces sons fugitifs, mais enchantés, qui tiennent des concerts des esprits, et il sembloit les jeter sans effort et les abandonner aux airs.

« Malheur à toi, murmura-t-il, malheur à toi, si jamais tu croissois dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean sbogar! »

— C’est, continua-t-il, la fameuse romance de l’anémone, si connue à Zara, et la production la plus nouvelle de la poésie morlaque. Anlonia, vivement émue par le choix de cet air et par le son de la voix de Lothario, se rapprocha de madame Alberti, qui ètoit très-préoccupée de son côté. Elle se rappeloit aussi cette voix harmonieuse et le lieu où elle l’avoil entendue; mais ce pouvoit être l’elTet d’une ressemblance fortuite. Le chant dalmate est trop simple, trop uniforme, trop dépouillé d’ornements, pour qu’il ne soit pas aisé de se méprendre entre deux voix analogues. Enfui, après un moment de réflexion, Lothario reprit sa romance tout entière, en continuant à s’accompagner de ces accords aériens que la harpe rendoit sous ses doigts, et dont la mélodie religieuse se inarioit avec son chant de la manière la plus imposante. Parvenu au refrain du vieux Morlaque, il y mit l’accent d’une pitié si douloureuse que tous les cœurs en furent attendris, mais surtout celui d’Antonia, qui attachoit à cette idée un souvenir d’inquiétude et d’effroi. La romance de Lothario étoit achevée depuis longtemps, que ses dernières paroles et le redoutable nom de Jean Sbogar retentissoient encore dans sa pensée.

JEAN SBOGAR

Rêvez, innocentes créatures, et reposez dans le doux sommeil qui ti nt vos sens assoupis; vous aurez bientôt, hélas! de tristes veilles et de cruelles insomnies.

Milton.

Au nombre des suppositions qui se succédèrent dans l’esprit de madame Alberli à la suite de cette soirée, il y en avoit une qui olTroil assez de vraisemblance pour frapper les imaginations vulgaires, et qui ne manquoit pas cependant de cet aspect romanesque qu’elle cherchoit ordinairement dans ses combinaisons, Le reste de ses conjeclures étoit si mal fondé qu’elle ne tarda pas à s’en tenir à celle-ci, qui lui convenoit d’autant mieux qu’elle flattoit le plus agréable et le plus dominant de ses sentiments, son amour pour Antonia. L’établissement de cette sœur chérie l’occupoit sans cesse; elle étoit décidée à ne rien négliger pour qu’il assurât son bonheur, et à subordonner à ce seul intérêt toutes les autres convenances. L’immense héritage d'Antonia, celui que madame Alberti devoit lui laisser un jour, étoient faits pour exciter la cupidité d’une foule de prétendants, et madame Alberti ne vouloit pas que la vie de sa sœur dépendit de l’homme vil dont l’amour seroit une spéculation et l’alliance un marché. C’éloit d'après les sentiments qu’elle se promettoit de voir éclore en elle qu'elle avoit résolu de disposer de sa main, presque sûre que le cœur d’Antonia, dirigé par le jugement et l’expérience d une seconde mère, ne pouvoit pas se tromper. Déjà plusieurs jeunes gens d’une grande fortune ou d’une naissance distinguée s’étoient mis inutilement sur les rangs. Aucun d’eux n’étoit parvenu à fixer l’attention de sa sœur, et madame Alberti, attentive à épier les moindres sensations de cette âme ingénue et sans détours, ne lui avoit jamais

ROMANS

surpris un secret; le premier aspect de Lothario sembloit, au contraire, avoir produit sur elle une impression profonde, qui pouvoit seule expliquer la scène singulière du piano. Lothario lui-même n’avoit pas paru moins ému, moins troublé, moins pénétré d’une affection puissante, et l’idée qu’un tel homme, si renommé par l’éclat de son esprit, par la variété de ses talents, par la tendresse et la générosité de son caractère, par la grandeur de ses manières et la pureté de ses mœurs, pourroit devenir l’époux d’Antonia, étoit pour madame Alberti la plus douce des illusions. Qu’étoit cependant ce Lothario, et comment lier des relations aussi sérieuses avec un inconnu qui s’obstinoit, de l’aveu de tout le monde, à s’entourer du mystère le plus suspect? Ce problème n’inquiéta qu’un moment madame Alberti. En peu de temps elle eut trouvé des explications à tout, et elle eut l’art ou le bonheur de les rattacher toutes à sa première pensée, avec assez d’apparence de vérité pour qu’Antonia môme, qui ne voyoit pas toujours les choses des mêmes yeux, demeurât sans objection et sans réponse. Il est vrai que son cœur commençoit à s’intéresser à cette hypothèse et à souhaiter qu’elle fût la réalité, non qu’elle ressentit pour Lothario ce mouvement de sympathie douce qui indique le besoin d’aimer, cet attrait indéfinissable qui fait qu’on cesse d’être soi pour vivre de l’existence d’un autre : ce qu’elle éprouvoit n’avoit pas encore ce caractère; c’étoit plutôt l’entraînement d’une âme soumise, la résignation de la foiblesse qui ne demande qu’à être protégée, la dépendance volontaire d’une créature timide et sensible envers celle qui lui impose de la confiance et du respect. Tel lui avoit paru Lothario, et le premier regard de ce jeune homme s’étoit arrêté sur elle avec tant d’empire, qu’il lui sembloit qu’à compter de cet instant il eut pris des droits sur sa destinée.

Je n’ai pas dit jusqu’ici quelle étoil la supposition de

JEAN SBOGAH.

madame Àlberti. Elle pensoit, avec assez de raisou, qu’en retranchant de l’histoire de Lothario ce que les bruits populaires y avoient ajouté de ridicule et d’absurde, il restoit probable que sa condition et sa fortune étoient tout ce qu’annonçoient son éducation et sa magnificence; que s’il avoit des raisons pour cacher son nom et son rang, elles ne pouvoienl être que momentanées ; que ce déguisement n’avoit rien d’alarmant pour l’amour d’Antonia, qui n’étoit au-dessous d’aucune alliance; que le désir de frapper son attention, de se rapprocher d’elle et d’intéresser son cœur par des considérations indépendantes de celles qui déterminent la plupart des mariages, étoit probablement au contraire le principal objet de ces apparences mystérieuses dont Lothario avoit voulu s’envelopper; que les plus extraordinaires, les plus inexplicables des faits qui se rapportoient à lui n’étoient sans doute que des mensonges habilement insinués aux gens d’Antonia par des personnes apostées, dans l’intention d’augmenter l’incertitude où l’on vouloit la retenir ; et cette dernière conjecture n étoit pas elle-même dénuée de preuves, car il étoit impossible de se dissimuler que Lothario eût pris une grande part aux derniers événements de la vie d’Antonia. C’étoit, tout bien considéré, le jeune homme qui avoit passé près d’elle au retour du Farnedo, en chantant le refrain du Morlaque, et ce jeune homme n’étoitpas sans dessin à Trieste. Les apparitions qui alarmoient si souvent Antonia, et qui avoient inspiré tant d’inquiétude à madame Alberti, lorsqu’elle les regardoit comme les illusions d’un esprit malade, pouvoient aussi procéder de la même cause. Si elle en avoit exagéré ou changé quelques circonstances, c’est le propre des âmes foibles qui ont tout à redouter, et des âmes tendres qui croient n’intéresser jamais assez. Enfin l’événement du Duino n’étoit pas ex* pliqué. Coinmentles brigands, animés au pillage et à l’assassinat, auroient-ils cédé au seul aspect d’un jeune moine arménien, si cet homme redoutable par sa valeur et peut-

1H ROMANS

être par sa renommée ne leur avoit pas imposé une terreur invincible, en s’élançant de la voiture où madame Alberti lui avoit accordé une place? Nul doute qu’il n’en ait renversé plusieurs autour de lui avant de les disperser, et qu’ensuite indécis au milieu de la nuit, sur une route qu’il n’avoit jamais parcourue, il ne se soit trouvé dans l’impossibilité de rejoindre ses compagnons de voyage. Quel seroit ce moine armé contre les statuts de son ordre, ' et qui se dévoue avec tant de courage et d’oubli de luimême pour quelques étrangers, sinon un amant déguisé qui veut sauver Antonia ou qui veut mourir pour elle? Si la vision pieuse du postillon étoit, comme il n’y avoit pas à en douter, l’erreur d’un homme du peuple tout à fait privé de lumières, quelle explication pouvoit-on substituer à celle de madame Alberti? 11 resloit des choses douteuses et incompréhensibles ; mais il seroit étonnant qu’il n’y en eut point dans la vie d’un homme qui cherche à multiplier autour de lui les incertitudes et les mystères, et qui a toute l’habileté nécessaire pour préparer, combiner, faire valoir les moyens qu’il emploie dans ce dessein. Lolhario aimoit, il adoroit Antonia, et toutes ses actions annonçoient d’ailleurs un homme si judicieux et si éclairé, qu'il étoit impossible d’attribuer la bizarrerie apparente de quelques-unes de ses démarches à un travers d’esprit. Il avoit ses raisons; et pourquoi les chercher avant le temps? Ce qu’il y avoit d’important pour madame Alberti, c’étoit de connoitre mieux Lothario, de s'assurer par une fréquentation plus habituelle de cette perfection de caractère que l’opinion générale lui attribuoil, et de voir se déclarer sous ses yeux les sentiments qu’elle n’avoit fait que soupçonner jusqu’alors. Lothario ne fuyoil pas ces réunions générales où chacun est tributaire de sou talent. Il èvitoit les sociétés particulières, où il faut porter de la confiance ou des affections, et il étoit bien rare, comme l’avait observé Matleo, qu’il consentit à y paroître plus d’une fois. Cependant il saisit avec em-

JEAN SBOG Alt.

pressement, quand elle lui fut présentée, l’occasion de voir chez elles madame Alberti et sa sœur ; et cette singularité, promptement remarquéede tout le monde, débarrassa Antonia de beaucoup de prétentions ennuyeuses. Une visite de Lothario avoit l’air d’une démarche, et une démarche de Lothario excluoit jusqu’aux hommes qui pouvoient rivaliser avec lui, quant à de certains avantages, parce qu’il conservoit sur eux des avantages qui ne sont jamais méconnus par le vulgaire et par l’imagination même des femmes les plus éprises de l’éclat et du bruit, une âme sérieuse, un caractère imposant et une vie cachée.

On a vu que l’impression qu’avoit ressentie Antonia à la vue de Lothario ne ressembloit point à celles qui annoncent la naissance du premier amour dans les cœurs ordinaires. Une circonstance bien indifférente en ellemême, et dont l’effet n’étoit cependant pas entièrement détruit, cette singulière illusion de la glace où Lothario lui apparut, y avoit mêlé une sorte de trouble et de terreur indéfinissable. L’intérêt qu’elle prenoit à Lothario, le penchant qui l’enlraînoit vers lui, n’avoient toutefois pas moins de puissance pour avoir moins de douceur. 11 portoit une empreinte de fatalité qui surprenoit, qui èpouvantoit quelquefois Antonia, mais dont elle n’essayoil pas de se défendre, puisque madame Alberti approuvoit ce sentiment, et trouvoit même un certain plaisir à le nourrir. Elle s’êtonnoit pourtant que l’amour fût si différent de l’idée quelle s’en étoit faite, sur les peintures tendres et passionnées des romanciers et des poètes. Elle n’y voyoit encore qu’une chaîne austère et menaçante qui l’enveloppoit de liens inflexibles, et dont elle se seroit inutilement efforcée de secouer le poids. Seulement, quand Lothario, distrait pour elle de ses sombres rêveries, daignoit se livrer un moment avec un naturel plein de grâce aux simples entretiens de l’amitié familière; quand cette fierté sourcilleuse, quand cette

ROMANS

tension douloureuse de l’esprit qui donnoif. à sa physionomie une dignité si majestueuse et si triste à la fois, faisoit place à un doux abandon ; quand un sourire venoit à éclore sur cette bouche qui en avoit depuis si longtemps perdu l’habitude, et rendoit à ses traits sévères une sérénité franche et pure, Antonia, transportée d’une joie qu’elle n’avoit jamais connue, comprenoit quelque chose du bonheur d’aimer un être semblable à soi, et d’en être aimée sans partage : c’étoit encore Lothario qui la faisoit naître, mais c’étoit Lothario dépouillé de ce je ne sais quoi d’étrange et de redoutable qui alarrnoit sa tendresse. Il est vrai que ces instants étoient rares, et qu’ils passoient rapidement; mais Antonia en jouissoit avec tant d’ivresse, qu’elle étoit parvenue à ne plus désirer d’autre félicité ; et elle étoit si peu maîtresse alors de dissimuler ce qu’elle éprouvoit que Lothario ne put longtemps s’y méprendre. Dès la première fois qu’il en fit l’observation, on s'aperçut qu’elle n’étoit pas pour lui sans amertume; son front se rembrunit, son sein se gonfla, il appuya fortement sa main sur ses yeux et il sortit. Dès lors, il sourit plus rarement encore; et, quand cela lui arrivoit, il se hàtoit de tourner sur Antonia un œil soucieux et chagrin.

Son amour pour elle n'étoit plus un secret. On sentoit que toutes ses pensées, toutes ses paroles, toutes ses actions se rapportoient à elle, et qu’elle étoit l’idée unique et le seul but de sa vie. Madame Alberti n’en doutoit point, et Antonia se le disoit quelquefois à ellemême dans un mouvement d’orgueil qu’elle avoit peine à réprimer : mais l’amour de Lothario, marqué d’un sceau particulier, comme l’existence entière de cet homme inconcevable, n’avoit rien de commun avec le sentiment qui porte le même norn dans la société : c’ôtoit une affection grave et réfléchie, avare de démonstrations et de transports, qui se satisfaisoit de peu, et qui se recueilloit en elle-même avec une réserve exces-

JEAN SBOGAR

sive aussitôt qu’elle pouvoit craindre d’être trop bien entendue. Le feu de ses regards le trahissoil souvent : niais, à l’expression ineffable du sentiment chaste et doux qui remplaçoit bientôt l’accès de cette fièvre passagère, Lothario ne paroissoit plus un amant. On auroit dit un père à qui il ne reste plus qu’une fille, qu’une seule fille, et qui a concentré en elle toutes les affections qu’il lui avoit été permis un jour de partager entre d’autres enfants. 11 se révéloit alors dans sa passion pour Antonia quelque chose de plus puissant, de plus grand que l’amour, une volonté dominante de protection si bienveillante et si tutélaire qu’on ne peindroit pas autrement celle de l’ange de lumière qui veille à la garde de la vertu, et qui l’escorte depuis le berceau jusqu’à la tombe. G’étoit aussi l’espèce d’ascendant qu’il exerçoit sur cette jeune fdle, et qu’on ne pouvoit comparer à rien dans l’ordre des relations purement humaines. L’imagination tendre et un peu superstitieuse d'Antonia n’avoit pas oublié cette idée dans la foule des hypothèses que l’existence incompréhensible de Lothario lui faisoit concevoir et rejeter tour à tour ; mais elle s’en jouoil avec ellemême et avec madame Alberli, comme d’une illusion sans conséquence. Lothario s’appeloit, dans leur intimité, I’Ange d’Aktonia.

ROMANS

Hélas I la plus douce perspective qui puisse flatter mon cœur, c’est l'anéantissement. Oh ! ne va pas ine tromper, unique espoir qui me reste 1 II me semble que j’oserois maintenant supplier mon juge de m'anéantir. Il me semble que je le trmverois maintenant di posé à m’exaucer. Alors, Ô ravissante pensée, alors je ne serois plus! Je retomberois dans le calme inv iolahle du néant, effacé, retranché du nombre des êtres, oublié de toutes les créatures, des anges et de Dieu même! Dieu tout-puissant I me voici : daigne me rendre au chaos d’où tu m'as tiré!

Klopstock.

Un jour, au déclin du soleil, Antonia ètoit entrée dans l’église de Saint-Marc pour prier. Les derniers rayons du crépuscule expiroient à travers les vitraux sous les grands cintres du dôme, et s’èteignoienl tout à fait dans les recoins des chapelles éloignées. On voyoit à peine briller de quelques reflets mourants les parties les plus apparentes des mosaïques delà voûte et des murailles. De là les ombres croissantes descendoient toujours plus épaisses le long des fortes colonnes de la nef, et finissoient par inonder d’une obscurité profonde et immobile la surface inégale de ses pavés, sillonnés comme la mer qui les entoure, et qui vient souvent jusque dans le lieu saint reconquérir son empire sur les usurpations de l’homme. Elle aperçut, à quelques pas d’elle, un homme à genoux, dont l’attitude annonçoit une âme fortement préoccupée. Au même instant un des clercs de l’église vint déposer une lampe devant une image miraculeuse, suspendue en cet endroit, et la flamme agitée par le mouvement de sa marche répandit autour de lui une clarté foible et passagère, mais qui suffit à Antonia pour reconnoitre Lothario. Il se levoit avec précipitation et il alloit disparoître, lorsqu’Antonia se trouva au-devant de ses pas sur le parvis.

, Elle saisit son bras, et marcha quelque temps sans lui parler; puis, avec une effusion pleine de tendresse :

JEAN SBOGAR

— Eh quoi! Lothario, lui dil-elle, quelle inquiétude vous tourmente! Rougiriez-vous d'être chrétien, et celte croyance est-elle si indigne d’une âme forte qu’on n’ose l'avouer devant ses amis? Quanta moi, le plus grand de mes chagrins, je puis vous l’assurer, étoit de douter de votre foi, et je me sens soulagée d’une peine mortelle depuis que je suis sûre que nous recormoissons le même Dieu, et que nous attendons le même avenir.

— Hélas! que dites-vous, chère Antonia? répondit Lothario. Pourquoi faut-il que ma mauvaise destinée ait amené cette explication ! Cependant je ne l’éviterai pas : il est trop affreux d’abuser une âme comme la vôtre. L’homme, mal organisé peut-être, qui ne croit pas à la religion dans laquelle il est né ; qui plus malheureux encore, ne comprend ni la grande intelligence qui gouverne le monde, ni la vie immortelle de laine, est plus digne de pitié que d’horreur; mais s’il cachoit son incrédulité sous des pratiques pieuses, s’il n’adoroit que pour tromper le inonde tout ce que le monde adore, si sa raison superbe désavouait l’hommage qu’il rend au culte public à l’instant même où il se prosterne avec les fidèles, cet homme seroit un monstre d’hypocrisie, la plus perfide et la plus odieuse des créatures. Voyez plutôt mon cœur dans toute son infirmité et dans toute sa misère. Balancé depuis l’enfance entre le besoin et l’impossibilité de croire; dévoré de la soif d’une autre vie et de l’impatience de m’y élever, mais poursuivi de la conviction du néant comme d’une furie attachée à mon existence, j’ai longtemps, souvent, parlout cherché ce dieu que mon désespoir implore, dans les églises, dans les temples, dans les mosquées, dans les écoles des philosophes et des prêtres, dans la nature entière, qui me le montre et qui me le refuse! Quand la nuit déjà avancée me permet de pénétrer sous ces voûtes, et de m’humilier sans être vu sur les degrés de ce sanctuaire, j’y viens supplier Dieu de se communiquer à moi. Ma voix le prie, mon cœur l’appelle, et rien ne me

ROMANS

répond. Plus fréquemment, parce qu’ alors je suis plus sûr de ne pas tromper un témoin par des démonstrations mal interprétées, c’est au milieu des bois, c’est sur le sable des rivages, c’est couché sur une barque abandonnée à la mer, que j’invoque cette lumière du ciel, dont la douce influence me guériroit de tous mes maux! Combien de fois et avec quelle ferveur, ô ciel , je me suis prosterné devant cette création immense en lui demandant son auteur! Combien j'ai versé de larmes de rage, lorsqu’en redescendant dans mon cœur je n’y ai trouvé que le doute, l’ignorance et la mort! Antonia, vous tremblez de m’entendre ! Pardonnez-moi, plaignez-moi, et rassurezvous ! L’aveuglement d'un malheureux, desavoué du ciel, ne prouve rien contre la foi d’une âme simple. Croyez, Antonia! votre Dieu existe, votre âme est immortelle, votre religion est vraie. Mais ce Dieu a réparti ses grâces et ses châtiments, avec l’ordre merveilleux, avec l’intelligence prévoyante qui régnent dans tous ses ouvrages. 11 a donné la prescience de l’immortalité aux âmes pures, pour qui l’immortalité est faite. Aux âmes qu’il a dévouées d'avance au néant, il n’a montré que le néant.

— Le néant! s’écria Antonia : Lothario, y pensezvous? Ah! mon ami, votre âme n’est pas dévouée au néant! Vous croirez, ne fût-ce qu'un moment, un seul moment; mais il arrivera l’instant où l’immortalité se fera sentir à la raison de Lothario, comme à son cœur! L’âme de Lothario seroit mortelle, Dieu tout-puissant! et à quoi serviroit la création tout entière, si l’âme de Lothario devoit finir? Oh ! pour moi, continua-t-elle, avec plus de calme, je sens bien que je vivrai, que je ne finirai plus, que je posséderai tout ce qui m’a été si cher, dans un avenir sans vicissitude, mon père, ma mère, ma bonne sœur... et je sais que toutes les douleurs de la vie la plus pénible, toutes les épreuves auxquelles la Providence peut soumettre une foible créature dans ce court passage de la naissance à la mort, ne me réduiront jamais

JEAN SBOGAR

à un désespoir absolu, parce que l’éternité me reste pour aimer et pour être aimée.

— Pour aimer! Antonia, dit Lothario. Quel homme est digne d’être aimé de vous?

Il achevoit ces paroles en entrant dans le salon de madame Alberti, qui lui sourit d’un air significatif. Lothario souril aussi, mais ce n’ètoitpasde ce sourire enchanteur qu’une distraction heureuse lui enlevoit quelquefois; c’étoit d'un sourire amer et douloureux qui paroissoit étranger à son visage.

Antonia commençoit à trouver une explication à la profonde tristesse de Lothario. Elle concevoit comment cet infortuné, déshérité de la plus douce faveur de la Providence, du bonheur de connoilre Dieu et de l’aimer, et jeté sur la terre comme un voyageur sans but, devoit fournil 1 avec impatience cette carrière' inutile et aspirer au moment d’en sortir pour jamais. Il paroissoit d’ailleurs qu’il étoit seul au monde, car il ne parloit jamais de ses parents. S’il s’étoit connu autrefois une mère, il l’auroit nommée sans doute. Pour un homme qui n etoit lié par aucun sentiment, ce vide immense où son âme étoit plongée ne pouvoit manquer d’être effrayant et terrible, et Antonia, qui n’avoit jamais supposé qu’une créature pût tomber dans cet excès de misère et de solitude, ne le conteinploit pas sans épouvante. Elle réfiéchissoit surtout avec un serrement de cœur extrême à cette idée de Lothario, qu’il y avoit pour certains êtres réprouvés de Dieu une prédestination du néant qui fai— soit leur malheur en ce monde de la conviction de ne point revivre dans un autre. Elle pensoit pour la première fois à ce néant effroyable, à la profonde, à l’incommensurable horreur de celte séparation éternelle; ellô'Si mettoit à la place du malheureux qui ne voyoit dans la vie qu’une succession de morts partielles qui aboutissent à une mort complète, et dans les affections les plus délicieuses que l’illusion fugitive de deux cœurs

ROMANS

de cendre ; elle imaginoit la terreur de l’époux qui presse dans ses bras son épouse bien-aimée, quand il vient à songer qu’au bout de quelques années, de quelques jours peut-être, tous les siècles seront entre eux, etque chaque moment de ce présent qui s’écoule est un à-compte donné à l’avenir sans fin ; et dans cette méditation douloureuse, elle éprouvoit le même sentiment qu'un pauvre et foible enfant, égaré dans les bois, qui, d’erreurs en erreurs et de détours en détours, seroil arrivé, sans moyen de reconnoître sa trace et de retourner sur ses pas, au penchant rapide d’un précipice. Absorbée dans ces réflexions, comme par un rêve pénible, elle s’étoit levée de son siège, pendant que madame Alberti et Lolhario la regardoient en silence, et elle avoit gagné sa chambre. A peine y fut-elle arrivée que son cœur, affranchi de. toute contrainte extérieure, se soumit sans résistance à l'oppression qui l'aecabloit, et goûta la liberté de souffrir avec une sorte de volupté. Jusque-là les passions avoient exercé un peu d’empire sur elle, et l’amour même que madame Alberti aimoit à voir développer en elle pour Lothario ne s’y étoit pas manifesté par ces orages qui accompagnent les sentiments exaltés, qui augmentent l’action de la vie, et qui font parvenir toutes les facultés à leur plus haut degré de puissance. Elle avoit conçu qu’elle aimoit Lothario, et cette persuasion pleine de douceur et d’abandon n’avoit rien coûté à son bonheur. Mais cette pensée d’anéantissement ou de damnation, la damnation, l’anéantissement de Lolhario, soulevoit dans son cœur les idées les plus tumultueuses et le remplissoit de confusion et de terreur.

— Quoi ! disoit-elle, au delà de cette vie si rapidement écoulée... rien! plus rien pour lui! et c’est lui qui le pense ! et c’est lui qui le dit! et c’est lui qui nous menace de ne le revoir jamais dans l’endroit où l’on se reverra pour ne plus se quitter!

JEAN SBOGAR

Le néant! Qu’est-ce donc que le néant? et qu’est-ce que l’ éternité si Lolhario n’y est point?

Pendant qu’elle cherchoit à se rendre compte de cette pensée, elle s’étoit, sans le savoir, rapprochée de son Christ, et sa main s'appuyoit sur un des bois de la croix. Elle releva les yeux, et tomba à genoux :

— Mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-elle, vous à qui l’espace et l’éternité appartiennent, vous qui pouvez tout et qui aimez tant, n’avez-vous rien fait pour Lolhario?

En prononçant ces mots, Antonia se sentit défaillir; mais elle fut rappelée à elle par l’impression d’une main qui la soutenoit, celle de madame Alberti, qui avoit quitté Lothario pour la suivre, dans la crainte qu’elle ne fût malade...

— Tranquillise-toi, pauvre Antonia, lui dit madame Alberti ; tes aïeux ont donné des princes à l’Orient, et la fortune se compte par millions. Tu seras l’épouse de Lothario, quand il seroit fds de roi.

— Qu’importe, répondit Antonia d’un air égaré, qu’importe s’il ne ressuscite point?

Madame Alberti, qui ne pouvoit pas saisir le sens de ces paroles, secoua la tête avec douleur, comme une personne qui se confirme malgré elle dans une conviction désolante quelle a longtemps et inutilement repoussée...

— Malheureuse enfant! dit-elle en la pressant dans ses bras et en l’arrosant de ses larmes, que tu fais de mal à ta sœur ! Ah ! si le ciel te réserve à cette infortune, puissé-je du moins mourir avant d’en être témoin !

ROMANS

On est détrompé sans avoir joui ; il reste encore des désirs, et l'on n’a plus d’illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse, l’existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite avec un cœur plein un monde vide, et sans avoir usé de rien on est désabusé de tout.

Chateaubriand.

L’intimité de Lothario étoit devenue un besoin pour Antonia, que l’espérance de ramener son cœur à la foi enflammoit d’un zèle plein de tendresse, et qui laimoit déjà vivement avant de s’être avoué qu’elle l’aimoit. Elle n’èloit pas moins précieuse à madame Alberti, qui, de plus en plus inquiète sur le sort d’une jeune fille sans appui, qui entroit dans le monde avec une organisation débile, une santé chancelante, et une disposition extrême à subir douloureusement toutes les impressions fortes, ne concevoit la possibilité de lui assurer quelque bonheur qu’en lui faisant trouver, dans une affection puissamment sentie, une protection de plus contre les froissements de la vie. Elle voyoit un grand avantage à aider de bonne heure l’attachement presque maternel qu’elle avoit pour sa sœur, du secours d’un sentiment plus tendre encore et plus prévoyant, tel qu Antonia 1 avoit sans doute inspiré à Lothario, quoique, par une singularité difficile à définir, il évitât de rapporter ce qu’il éprouvoit si évidemment à aucun être particulier. On auroil cru qu’il s’ étoit formé dans un monde plus élevé quelque type admirable de perfection dont la figure et le caractère d’Antonia ne faisoient que lui retracer le souvenir, et que s’il arrêtoit sur elle ses regards avec une attention si vive et si tendre, c’est que ses traits réveilloient une réminiscence dont l’objet n’étoit pas sur la terre. Cette

JEAN SBOGAR

circonstance avoit entretenu dans leurs rapports une sorte de mystère pénible, qui étoit à charge à tous, mais que le temps seul pouvoit éclaircir. Antonia se trouvoit assez heureuse d’ailleurs de l’amitié d’un homme tel que Lothario; et son âme timide et défiante, qui comprenoit bien un autre bonheur, n’eut pas osé le désirer. Sa vie s’embellissoit de l’idée qu'elle occupoit la vie de Lothario, et qu’elle avoit pris dans les pensées de cet homme extraordinaire une place que personne, peutêtre, ne partageoit avec elle. Quant à Lothario, sa mélancolie augmentoit tous les jours, et s’augmentoit surtout de ce qui sembloit propre à la dissiper. Souvent, en serrant la main de madame Àlberti, en reposant ses yeux sur le doux sourire d’Anlonia, il avoit parlé de son départ avec un soupir étouffé, et ses paupières s’étoient mouillées de larmes.

Cette disposition mélancolique de l’esprit qui leur étoit commune les éloignoit des lieux publics et. des plaisirs bruyants auxquels les Vénitiens se livrent pendant la plus grande partie de l’année. Leur temps se passoit ordinairement en promenades sur les Lagunes, dans les îles qui y sont semées, ou dans les jolis villages de la Terre-Ferme qui bordent les rives élégantes de la Brenta. Cependant, de tous les lieux où ils aimoient à se retrouver, il n’en étoit aucun qui leur offrit plus de charmes qu’une île étroite et allongée, que les habitants de Venise appellent le Lido, ou le rivage, parce qu’elle termine en effet les Lagunes du côté de la grande mer, et qu’elle est comme leur limite. La nature semble avoir imprimé à ce lieu un caractère particulier de tristesse et de solennité qui ne réveille que des sentiments tendres, qui n’excite que des idées graves et rêveuses. Du côté seulement où il a vue sur Venise, le Lido est couvert de jardins, de jolis vergers, de petites maisons simples, mais pittoresques. Aux beaux jours de fête de l’année, c’est le rendezvous des gens du peuple, qui viennent s’y délasser des

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fatigues de la semaine, par des jeux et des danses champêtres. De là, Venise se développe aux yeux dans toute sa magnificence; le canal, couvert de gondoles, présente dans sa vaste étendue l'image d’un fleuve immense, qui baigne le pied du palais ducal et les degrés de Saint- Marc. Une pensée amère serre le cœur, quand on distingue au-dessous de ces dômes majestueux les murs noircis parle temps de l’inquisition d’Étal, et quand on essaye de compter à part soi les innombrables victimes d’une tyrannie inquiète et jalouse que ces cachots ont dévorées.

En remontant vers la crête du Lido, on se sent attiré par l’aspect d’un bosquet de chênes qui en occupe toute la partie la plus élevée, qui s’étend en rideau de verdure au-dessus du paysage, ou qui s’y divise çà et là en groupes frais et ombreux. On croiroit, au premier abord, que cet endroit, favorable à la volupté, ne renferme d'autres mystères que ceux du plaisir; il est consacré aux mystères de la mort. Un grand nombre de tombes éparses, chargées de caractères singuliers et inintelligibles pour la plupart des promeneurs, semblent annoncer la dernière demeure d'un peuple effacé de la terre, qui n’a point laissé d’autres monuments. Cette idée imposante qui rassemble, qui confond avec le sentiment de la brièveté de la vie celui de l’antiquité des temps, a quelque chose de plus vaste et de plus austère que celle qui naît sur la pierre mortuaire d’un homme que nous avons connu vivant; mais elle n’est qu'une erreur. On n’a pas fait quelques pas que la rencontre d’une pierre plus blanche, ornée d’une manière plus moderne, et souvent semée encore de fleurs à peine fanées qu’est venu y déposer l’amour conjugal, la piété fdiale en deuil, dissipe cette illusion. Ces lettres inconnues sont empruntées à la langue d’une nation à laquelle Dieu a promis de ne point finir, et qui vit séparée des hommes, au milieu des hommes avec lesquels elle n’a pas même

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le droit de mêler sa poussière. C’est le cimetière des Juifs. En redescendant à l’opposé de Venise, tout à coup les arbres deviennent plus rares, le gazon poudreux et flétri ne se fait plus remarquer que d’espace en espace; la végétation disparoit enfin tout à fait, et le pied s’enfonce dans un sable léger, mobile, argenté, qui revêt tout ce côté du Lido, et qui aboutit à la grande mer. Ici le point de vue change entièrement, ou plutôt l’œil égaré sur un espace sans bornes cherche inutilement ces monuments somptueux, ces bâtiments élégamment pavoisés, ces gondoles agiles, qui, un moment auparavant, l’occupoient de tant de distractions brillantes et flatteuses. 11 n’y a pas un récif, pas un banc de sable qui le repose dans cette vague étendue. Ce n’est plus la surface plane et opaque des canaux tranquilles qui ne se rident le plus souvent que sous la rame légère du gondolier, et qui embellissent, de leur cours toujours égal, des rues où chaque maison est un palais digne des rois. Ce sont les flots orageux de la mer indépendante, de la mer qui ne reçoit point les lois de l’homme, et qui baigne indifféremment des villes opulentes ou des grèves stériles et désertes.

Ce genre d’idées étoit d’une nature bien sérieuse pour lame timide d’Antonia, mais elle s'étoit peu à peu familiarisée avec les scènes et les images les plus sombres, parce qu’elle savoit que Lothario y prenoit plaisir, et qu’il ne goûtoit avec douceur, avec plénitude, le charme d'une conversation recueillie que dans les solitudes les plus agrestes. Ennemi des formes du monde qui conlraignoient, qui réprimoient l’expansion de son ardente sensibilité, il n’étoit véritablement lui que lorsque le cercle de la société étoit franchi, et que, seid avec la nature et l'amitié, il pouvoit donner carrière à l’impétuosité de ses pensées souvent bizarres, toujours énergiques et franches , quelquefois grandes et sauvages comme le désert qui l’inspiroit. C’est alors surtout que

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Lothario paroissoit quelque chose de plus qu’un homme. C'est quand, libre des convenances qui rapetissent l’homme, il sembloit prendre possession d’une création à part, et respirer du poids des institutions sociales dans un endroit où elles n’avoient pas pénétré. Appuyé contre un arbre sans culture, sur un sol que les pas du voyageur n’ont jamais foulé, il rappeloit quelque chose de la beauté d’Adam après sa faute. Plusieurs fois, Antonia l’avoit considérée dans cette situation à cette partie supérieure du Lido où se trouve le cimetière des Israélites. De là, pendant qu’il portoit alternativement ses regards sur Venise et sur la mer, sa physionomie, si mobile, si animée, si expressive, peignoit ce qui se passoit en lui avec autant de netteté, autant de précision que la parole. On lisoit dans ses regards le rapprochement pénible que faisoit son esprit de ces tombeaux intermédiaires entre un monde tumultueux et la monotonie éternelle des mers avec le terme de la vie de l’homme, qui est aussi placé, peut-être, entre une agitation sans but et une inaction sans fin. Sa vue s’arrêtoit douloureusement aux dernières limites de l’horizon du côté du golfe, comme si elle eût cherché à les reculer encore, et à trouver au delà quelque preuve contre le néant. Un jour Antonia, pénétrée de cette idée comme s’il la lui avoit communiquée, s’élança jusqu’à lui du tertre où elle étoit assise, et, saisissant sa main de toute la force dont elle étoit capable :

— Dieu, Dieu ! s’écria-t-elle en lui indiquant du doigt la ligne indécise où la dernière vague se mêloit au premier nuage.... il est là!

Lothario, moins surpris que touché d’avoir été compris, la pressa contre son sein.

— Dieu manquerait dans toute la nature, répondit-il, qu’on le trouveroil dans le cœur d Antonia.

Madame Alberti, témoin de tous leurs entretiens, prenoit moins d’intérêt à ceux qui se tournoient vers

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ces grands objets de méditaiion, parce qu’elle croyoit sans effort, avec une foi naïve, et qu’elle n’avoit jamais supposé qu’on pût mettre en doute les seules idées sur lesquelles reposent le bonheur et les espérances de l’homme. Quelques circonstances lui avoient donné lieu de croire que les opinions religieuses de Lothario n’étoient pas d’accord en tout avec celles d’Antonia; mais elle étoit loin de penser que cela s’étendit jusqu’aux principes fondamentaux de sa croyance, et ce petit défaut d’harmonie entre deux cœurs qu’elle vouloit unir l'inquiétoit bien légèrement. Quelque parfait que fût Lothario, elle sentoit qu’il pouvoit se tromper, mais elle étoit sûre qu’un homme aussi parfait que Lothario ne pouvoit pas se tromper toujours.

Je grince les dents quand je vois les injustices qui se commettent, et comment on persécute de pauvres misérables au nom de la justice et des lois.

Goethf.

Un jour que leur promenade s’achevoit plus tard que de coutume, à une heure où l’obscurité qui commençoit à s’étendre sur la mer ne laissoit plus distinguer Venise qu’aux lumières éparses de ses bâtiments; dans le silence où reposoit toute la nature, et où l’oreille saisissoit facilement les moindres bruits, celle d’Antonia fut tout à coup frappée d’un cri extraordinaire qui n’étoit cependant pas nouveau pour ellô et qui la fit tressaillir. Elle se souvenoit de l’avoir entendu au Farnedo, le jour où elle y avoit rencontré un vieux poète morlaque, et, depuis, aux environs du château de Duino, quand le moine arménien s’ étoit élancé au milieu des

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brigands el les avoit dispersés devant lui. Elle se rapprocha de sa sœur par un mouvement involontaire, et chercha de l’œil Lothario, qui étoit debout à la proue de la gondole. Peu après, ce bruit se renouvela, mais il partoit d un point beaucoup plus voisin, et au môme instant la gondole éprouva une secousse violente, comme si elle avoit été touchée par une autre. Lothario n’y étoit plus. Antonia poussa un cri et se leva précipitamment en l’appelant. La gondole restoit immobile. Un grand bruit qui se faisoit à côté fixa son attention, et changea son épouvante en curiosité. Elle distinguoit très-bien, dans cette rumeur confuse, la voix de Lothario qui parloit avec autorité au milieu d’une poignée d’hommes assemblés sur un bateau découvert. Il ne lui fallut qu’un moment pour comprendre que ces hommes étoient des sbires déguisés qui conduisoient un prisonnier à Venise, et qui se plaignoient qu’on leur eût fait perdre leur proie. Indigné en effet de la 'violence qu’on faisoit à ce misérable, et ne voyant, dans les traitements rigoureux qu'il éprouvoit, qu’un abus odieux de la force, Lothario s’étoit élancé sur le bâtiment, et avoit délivré l’inconnu en le précipitant dans la mer, d’où il pouvoit gagner un bord voisin ù la nage. Les sbires éclatèrent d’abord en reproches et en menaces, car ce prisonnier étoit fort important; on avoit même des raisons de penser que c’éloit un émissaire de Jean Sbogar, et ils attendoient un grand prix de leur capture; mais ils rentrèrent dans un respectueux silence en reconnoissant Lothario, dont l’influence mystérieuse servoit de frein , dans ces temps de crise, à tous les excès du pouvoir. Après leur avoir adressé quelques mots de mépris, il laissa tomber au milieu d’eux une poignée de sequins, et remonta paisiblement sur la gondole, où son retour mil un terme aux inquiétudes d’Antonia. À l’instant où ils entroient dans le canal, le cri singulier qui avoit averti quelque temps auparavant l’attention de Lothario se fit entendre de

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nouveau à la pointe de la Judeeque. Ântonia présuma que l’homme que Lothario venoit de tirer des mains des sbires éloit abordé en cet endroit, et qu’il en donnoit connoissance à son libérateur, pour lui apprendre qu’il n’avoit pas reçu de lui un bienfait inutile. Lothario parut éprouver un vif transport de joie, et ce sentiment se communiqua au cœur d’Anlonia, qui, à travers la crainte vague qui l’occupoit encore, jouissoit vivement de la perfection de l’âme de Lothario, qu’elle avoit vu toujours prêt à se révolter contre l’injustice et à se dévouer pour le malheur. Elle concevoit que cette impétuosité invincible de sentiments l’exposoit à tomber quelquefois dans des excès dangereux, mais elle ne supposoit pas qu’on pût blâmer jamais des fautes aussi nobles dans leur motif.

Madame Alberti recevoit rarement du monde, parce qu’elle avoit remarqué que ce. genre de distraction, qui consiste le plus souvent dans un échange de bienséances réciproquement importunes, convenoit peu à Antonia, dont les goûts la dirigeoient en toutes choses. Cependant, ce jour-là même, contre l’ordinaire, elle attendoit une société assez nombreuse, qui arriva presque en même temps quelle. Déjà le bruit du singulier incident qui venoit de se passer s’ éloit répandu dans les groupes de la place Saint-Marc, et l'opinion populaire, toujours favorable à Lothario, avoit présenté sa conduite sous le jour le plus brillant. Le peuple vénitien, qui est en apparence le plus souple de tous et le plus facile à asservir, ce peuple si soumis, si humble, si caressant pour ses maîtres, est peut-être de tous les peuples le plus jaloux de sa liberté; et, dans ces moments de tourmente publique où le pouvoir indécis passoit de main en main à la merci du hasard, il se raltachoit avec enthousiasme à tout ce qui paroissoit garantir son indépendance ou la défendre dans l’absence des institutions. La moindre atteinte à la sûreté des individus inquiéloit, révoltoit

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son irritabilité ombrageuse, et il étoit bien moins porté à voir, dans les actes les plus légitimes de l’autorité, ce qu’elle faisoit pour maintenir sa sécurité, que ce qu’elle pouvoit faire un jour pour la détruire. Le nom de Jean Sbogar étoit parvenu à Venise comme celui d’un homme dangereux et redoutable; mais il n’y avoit jamais donné d'alarmes, parce que sa troupe, trop peu nombreuse pour tenter un coup do main sur une grande ville, ne porloil guère les ravages que la renommée lui reprochoit que dans quelques villages de la Terre-Ferme auxquels les habitants des Lagunes étoient aussi étrangers que s’ils en avuienl été séparés par des mers immenses. Un émissaire de Jean Sbogar n’étoit donc pas un ennemi pour Venise, et l’on ne voyoit généralement dans l’action de Lolhario qu’un de ces mouvements de générosité énergique qui paroissoient si naturels à son caractère, et qui lui avoient déjà gagné l’affection des classes inférieures et l’estime de tout le monde. La conversation se tourna naturellement sur cet objet dans le cercle do madame Alberti, malgré l’embarras visible de Lolhario, dont la modestie ne supportoit pas les moindres éloges sans impatience, et rien n’annonçoit que cette thèse inépuisable dans le style de la politesse vénitienne dût se terminer enfin à la grande satisfaction de l’homme qui en*étoit l’objet, lorsqu’ Antonia, tourmentée du malaise que manifestoit fca physionomie, s’empressa de saisir un aspect moins favorable de cet événement pour soulager Lothario du poids d’une admiration importune.

— Si cependant, dit-elle en souriant, le seigneur Lotbario s’étoit trompé sur l’objet de son généreux dévouement , si la mauvaise opinion qu’il a des sbires s’étoit trouvée cette fois en défaut, s’il avoit joint au malheur d’entraver l’action des lois et de leur opposer une résistance qui est toujours répréhensible, celui de dérober au châtiment qui lui est dû un de ces coupables qu'aucune classe de la société ne réclame, de faire ren-

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trer dans le inonde effrayé quelques-uns de ces monstres qui ne marquent leurs jours que par des scélératesses ; s’il avoit délivré un des compagnons de Jean Sbogar.... et, je frémis d’y penser, Jean Sbogar lui-même?...

— Jean Sbogar! interrompit Lothario avec l’accent de l’inquiétude et de la surprise. Mais qui pourroit penser, continua-t-il, que Jean Sbogar, ou même un des siens, eût osé se jeter au milieu de Venise, sans but, sans intérêt connu, car ce n’est point dans une grande ville que ces bandits peuvent exercer ouvertement le brigandage et l’assassinat. Cet artifice des sbires est trop grossier!...

— Il est absurde, s’écria madame Alberti. On conçoit qu’un proscrit d’un ordre élevé, que le chef d'un parti généreux s’introduise dans une ville où son jugement est porté, où il est dévoué à la mort et altendu par l’échafaud. Quand cette tentative seroit inutile à sa cause, combien de sentiments peuvent l’y déterminer! Mais quel sentiment, quelle passion détermineroit un misérable chef de voleurs, dont le cœur n’a jamais palpité que de l’espoir du butin, à exécuter une entreprise aussi téméraire? Ce n’est pas l’amour, sans doute! Heureux ou malheureux dans ses desseins, toujours sûr d’inspirer le même mépris , de quelle femme obtiendroit-il les regards, sinon de celles pour qui l’on seroit honteux de rien entreprendre? Est-il quelqu’un qui comprenne l’amante de Jean Sbogar?

— En effet, dit Lothario, ce seroit singulier.

— Au reste, continua madame Alberti, qui sait même si cet homme existe ; si son nom n’est pas le mot d’ordre d’une bande aussi méprisable que les autres, mais assez adroite pour chercher à relever sa bassesse par l’éclat de quelque renommée?

— Sur ce point, madame, dit un homme d’un âge avancé, qui avoit écoulé attentivement madame Alberti pendant qu’elle parloit, et qui faisait remarquer depuis

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quelque temps l’intention de lui répondre, vos doutes sont mal fondés. Jean Sbogar existe très-réellement, et ne m’est pas tout à fait inconnu.

Le cercle se resserra, à l’exception de Lolhario, qui continuoit de prêter à la conversation une attention assez froide, selon son usage, celle tout au plus qu’exige la politesse dans un entretien dont l'objet est également indifférent à tout le monde.

— Je suis Dalmate, continua l’étranger, et né à Spalatro.

— A Spalatro? dit Lothario en se rapprochant. Je cennois beaucoup ce pays.

— C’est dans les environs de cette ville qu’est né Jean Sbogar, reprit le vieillard, au moins si j’en crois les témoignages qui me sont parvenus, car ce nom même n’est pas son nom. Il le prit en quittant sa famille, qui est une des plus nobles et des plus illustres de notre province, et qui remonte en ligne directe à un prince d’Albanie. Je ne vous dirai pas ce qui le détermina à cette démarche, mais il passa presque enfant au service des Turcs, et de là dans la révolte des Serviens, où il s’acquit promptement une grande réputation militaire. Les événements n’ayant pas été favorables à son parti, il fut obligé de fuir pour se dérober à la proscription. Il rentra, dil-on, en Dalmatie et s’v trouva déshérité. Accoutumé à une vie orageuse, et tourmenté, à ce qu'il paroi!, de passions sombres et violentes, il saisit la première occasion venue de se rattacher à un état de révolution permanent. S’il s’étoit trouvé dans une de ces positions heureuses où l’activité et le génie mènent à tout, il se seroit acquis peut-être une réputation honorable. A défaut des périls qui donnent la gloire, il a embrassé ceux qui ne donnent que le mépris et l’échafaud. C’est un être bien à plaindre !

— Vous l’avez vu, vous avez vu Jean Sbogar? dit Antonia.

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— Je l’ai souvent pressé dans mes bras quand il étoit enfant, répondit le vieillard. C’étoit alors une âme douce et tendre, et une figure si noble et si belle !

— 11 étoit beau? s’écria madame Àlberti.

— Pourquoi pas? murmura Lothario. Une belle physionomie est l’expression d’une belle âme; et que de belles âmes ont été altérées, aigries, quelquefois dégradées par l’infortune ! Que d’enfants étoient l’orgueil de leurs mères, qui sont devenus le rebut ou la terreur du monde ! Satan, la veille de sa chute, étoit le plus beau des anges. Mais, continua-t-il en élevant la voix, l’avez-vous connu plus âgé?

— Jusqu’à dix ou douze ans, dit le vieux Dalmate, et depuis quelque temps il étoit devenu rêveur et solitaire. J'ai toujours pensé depuis que je le reconnoilrois si je le rencontrois jamais.

— Dieu vous préserve, reprit Lothario, de le reconnoître sur le banc des assassins! Ce moment seroit également affreux pour vous et pour lui... pour lui à qui il rappelleroit les souvenirs d’une jeunesse dont il a démenti les promesses, et qui fait peut-être maintenant son plus grand supplice !

— En vérité, Lothario, dit Antonia, vous êtes trop disposé à pressentir de semblables impressions dans les autres. Vous ne pensez pas que, dans Jean Sbogar, elles se sont nécessairement aliénées par le seul effet de ses habitudes, et que son âme basse et flétrie ne les comprendroit plus quand il seroit vrai, comme on le dit, qu’elle eût jamais pu les comprendre !

Lothario sourit avec douceur à Antonia; puis, se retournant vers les autres personnes qui composoient la société, et s’adressant plus particulièrement au vieillard qui venoit de parler :

— Que le coupable est malheureux sur la terre, dit-il en secouant la tête, puisqu’il est détesté par de telles âmes, sans qu’il lui reste devant elles un prétexte pour

se justifier ou pour attendrir la rigueur de leur jugement! Il ne leur paroit qu’un monstre placé tout à fait hors de la nature par la bizarrerie féroce de sa destinée, et qui ne tient à rien d’humain. Il n’a été jeté au rang des vivants que pour les effrayer et pour mourir. Cet infortuné n’a pas eu de parents. Il n’a point compté d’amis. Son cœur n’a jamais battu d'un sentiment profond de tristesse à la vue d’un malheureux comme lui. Son œil sans larmes s’est fermé au sommeil à côté de la misère qui veille et qui pleure. Grand Dieu ! qu’une pareille supposition troubleroit pour moi l’ordre déjà si triste de la société humaine ! Ah! j’aime mieux croire à l’erreur d’un jugement faux, à l’aigreur d'un cœur blessé, à la réaction d’une vanité noble, mais impitoyable, qui s’est révoltée contre tout ce qui la froissoit, et qui s’est ouvert une voie de sang parmi les hommes pour se faire connoître à son passage et pour en laisser une marque.

— J’ai pensé cela, dit Antonia émue en se rapprochant de Lothario, et en appuyant sa main sur son épaule.

— La pensée d’Antonia, continua-t-il, est toujours une révélation du ciel. Quant S moi, j’ai bien compris, j’ai senti souvent de quelle amertume les misères de la société pouvoient navrer une âme énergique; je conçois les ravages que la passion du bien même produiroit quelquefois dans un cœur ardent et inconsidéré. Il est des hommes turbulents par calcul, orageux par intérêt, dont l’exaltation hypocrite ne surprendra jamais ni mon esprit ni ma pitié; mais tant que je trouve la loyauté sous une action téméraire, extravagante ou féroce, je suis tout prêt à me faire le second de l’homme qui l’a commise, la justice l’eùt-clle déjà condamné.

Antonia retira sa main avec une sorte d’effroi. Lothario la saisit.

— L’homme a appartenu à deux états bien différents, mais il a emporté dans le second quelques souvenir^ du

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