‹ Romans de Charles NodierChapitre 20 sur 30 · TABLETTES DE LOTHARIO · texte numérisé non relu

TABLETTES DE LOTHARIO

— Le mont Taurus élevoit son front par-dessus toutes les collines; une d’elles lui dit ; Je ne suis qu’une colline, mais je renferme un volcan.

— La société, c’est-à-dire une poignée de patri-

te.

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eiens, de publicains et d'augures, et de l’autre eôté, le genre humain tout entier dans ses langes et dans ses lisières....

— Les législateurs du dix-huitième siècle ressemblent aux architectes de Lycérus, qui emportoient dans les airs les matériaux d’un palais, et qui ne s’occupoient pas des fondements.

— Les peuples usés demandent à être gouvernés. Les peuples dépravés ont besoin d’être soumis. La liberté est un aliment généreux qui ne convient qu’à une saine et robuste adolescence.

— Quand la politique est devenue une science do mots, tout est perdu. Il y a quelque chose de plus vil au monde que l'esclave d’un tyran : c’est la dupe d’un sophisme.

— Il est inconcevable que les hommes s’égorgent pour leurs droits, et que ces prétendus droits de l’homme ne soient que des mots mystiques interprétés par des avocats. Pourquoi ne parle-t-on jamais à l’homme du premier des droits de l’homme, de son droit à une part de terre déterminée dans la proportion de l’individu au territoire?

— Quelle est cette loi qui porte les emblèmes et le nom de l’égalité à son frontispice? Est-ce la loi agraire? — Non, c’est le contrat de vente d’une nation livrée aux lâches par des intrigants et des factieux qui veulent devenir riches.

— Un homme flatte le peuple. Il lui promet de le servir. Il est arrivé au pouvoir. On croit qu’il va demander le partage des biens. Ce n’est pas cela. 11 acquiert

JEAN SBOGAR

des biens et il s’associe avec les tyrans pour le partage du peuple.

— Le mot sacré des Hébreux, c’est I'or. Il y a une manière de le prononcer à l’oreille des juges de la terre qui fait tomber votre ennemi roide mort.

— Lycurgue pensa une chose étrange : c’est que le vol étoit la seule institution qui pût maintenir l’équilibre social.

— N’es-tu pas las, jeune homme, de moissonner les jardins de Tantale? Ouvre les yeux sur les maux de l’humanité; regarde. Le gouffre de Curtius est encore ouvert, et il faut que beaucoup s’y précipitent pour le salut du monde.

— L’aumône est une restitution partielle, faite à l’amiable. Le mendiant transige; plaidons.

— Tirez un homme du fond des bois, et montrez-lui la société ; il sera bientôt corrompu et méprisable comme vous, mais il ne comprendra jamais l’aréopage impassible qui envoie froidement un mendiant à la potence pour avoir décimé le banquet d’un millionnaire.

— C’est une question difficile à décider que de savoir ce qu’il y a de plus hideux dans la vie sociale du délit ou de la loi, ce qu’il y a de plus cruel du coupable ou du juge, du crime ou du châtiment. Les opinions sont fort partagées.

— Tuer un homme dans le paroxysme d'une passion, cela se comprend.

lie faire tuer par un autre en place publique, dans le

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calme d'une méditation sérieuse et sous le prétexte d'un ministère honorable, cela ne se comprend pas.

— Une chose effrayante à penser, c'est que l’égalité, qui est l’objet de tous nos voeux et de toutes nos révolutions, ne se trouve réellement que dans deux états de l’homme, l’esclavage et la mort.

— De voir les peuples se débattre autour d’une idée comme des fourmis pour un brin de paille, il y a de quoi mourir de confusion. Un brin de paille, au moins, c’est quelque, chose, et une idée, ce n’est rien.

— Le vol du pauvre sur le riche, si on remontoit à l’origine des olioses, ne seroit, en dernière analyse, qu’une réparation, c’est-à-dire le déplacement juste et réciproque d’une pièce de monnaie ou d’un morceau de pain qui retourne des mains du voleur dans les mains du volé.

— La plus haute portée de • liberté à laquelle puisse parvenir une nation qui s’avise de sa souveraineté, c’est le droit de choisir un esclavage à son goût.

— 11 y a un grand obstacle à l’affranchissement des villes, ce sont les villes.

— Monlrez-moi une ville, une ruche ou une fourmilière, et je vous montrerai l'esclavage; le lion et l’aigle seuls sont rois, parce qu’ils sont solitaires.

— La méchanceté est une maladie sociale. L’homme naturel n’est pas plus malfaisant qu’une autre brute. L’homme civilisé fait horreur ou pitié. Comptez les étages d’une maison, et rappelez-vous la parabole de Babel.

JEAN SBOGAR. 189

— Si j’avois le pacte social à ma disposition, je n’y changerois rien; je le déchirerois.

— Le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, c’est la société. La première fois que l’homme s’est enveloppé d’une ceinture de feuillages, il a revêtu l’esclavage et la mort.

— 11 y a deux instincts très-opposés dans l’homme simple : l’instinct de conservation pour lui et pour ce qui procède de lui ; l’instinct de destruction pour tout ce qui lui est appris et commandé. La société est donc fausse.

— Toutes les œuvres de Dieu sont accomplies dans leur destination et dans leur fin. Si la société étoit entrée dans le but de la création, l’alouette ne conduiroit jamais ses petits dans un champ de blé mûr et prêt pour la moisson.

— Il y a peu d’hommes dont le cœur ne tressaille d’indignation et de douleur à l’aspect d’un fier lion garrotté dans une cage de fer, et léchant avec humilité la main sanglante du boucher qui le nourrit. Que doit penser l’homme qui regarde l’homme?

— Pour rendre l’inégalité politique moins outrageante, presque tous les peuples qui ne l'ont pas fait reposer sur des avantages moraux en ont du moins rattaché l’origine à des souvenirs généreux ou à des traditions sacrées. Il ne s’est pas trouvé encore de législation assez dépravée pour avouer dans ses institutions l’aristocratie de l’argent. Quand nous en serons là, il fera beau vivre, car tout finira.

— Il est bien humiliant pour l’espèce que les es-

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claves ne soient en minorité nulle part dans une société humaine. Que faut-il donc pour changer une mauvaise place contre une bonne , quand on a la force et le nombre ?

— Rien de plus facile que de persuader à l’homme qu’il dépend de l’homme en vertu d’un droit mystérieux fondé sur un litre inconnu. Mais comment lui faire comprendre ce qui est vrai , que sa dépendance résulte purement et simplement de l’inégalité d’un ancien partage du sol, qui n’a changé ni de forme ni d’étendue, et qui peut tous les jours être remis en litige?

— La ruche de l’abeille n’appartient pas au frelon, mais les fleurs des champs appartiennent à tous les insectes de l’air. La seule propriété inviolable de l’individu, c’est son industrie.

— Est-il vrai que la plupart des souverains de l’Europe s’occupent de faire cadastrer la terre ? Soit.

— Instituer des monarchies aujourd’hui, c’est une grande pitié.

Je n’ai pas été surpris de trouver la cellule d’un ermite à demi cachée dans la cendre du cratère ; mais qu’un roi pense à bâtir son trône au fond, je ne le lui conseille pas!

— Tendre pour la dernière fois l’arc de Nemrod, ce n’est pas une rare merveille, Napoléon : dix autres l’ont fait avant vous. - Passe encore pour le briser.

— Nos feux d’artifice de Venise finissent par une gerbe de feu qui èclipseroit le soleil dans son midi.

La nuit n’en est que plus profonde après cela, la nuit qui appartient aux voleurs.

JEAN SBOGAR

Le lendemain d’une grande nation, c’est la nuit d’un feu d’artifice.

— « Si vous réussissiez dans vos projets, disent-ils; ce seroit à recommencer demain. »

Le grand mal que de recommencer demain! Nous sommes si bien aujourd’hui!

— Quand on a cessé de vivre en premier dans le cœur d'un autre, on est très-réelleinent mort. Il n’y manque plus que la façon.

— Une société qui tue un homme est bien convaincue qu’elle fait justice. — Immense et sublime justice rétributive que celle d’un homme qui tueroit la société.

— Deux crimes pour lesquels je suis sans pitié : faire du mal à qui ne peut se défendre, et voler qui a besoin.

Supplices et malédictions sur l’infâme qui a dérobé le chien d’un aveugle !

— Le sauvage de la mer du Sud qui donne une femme pour une hache ne fait pas un mauvais marché. Quel est le pays où l’on n’auroit pas une femme avec une hache?

— 11 y a au fond du cœur de l’homme trois erreurs ou trois mystères qui le décident à vivre : Dieu, l’amour et la liberté. — Et il y a bientôt deux mille ans que la société n’exisleroit plus, si quelques mendiants de Galilée ne s’étoient avisés de faire une religion avec cela.

Combien connoissez-vous de spéculateurs qui placement sur la durée probable de cette dernière institution du monde politique un sequin en viager?

— Je voudrois bien qu’on me montrât dans l’histoire

une monarchie qui n’ait pas été fondée par un voleur.

— Quand les nations arrivent à leur dernier période, il n’y a plus entre elles qu’un cri de ralliement : Todt

est A TOUS.

Et le jour où l’étendard qui portera cette devise sera mouillé des pleurs d'un enfant, je l’arracherai pour m’en faire un linceuil.

— L’histoire des peuples anciens n’est pas difficile à raconter; l’histoire des peuples à venir n’est pas difficile à prévoir. — Les pères, les vieillards, les sages, les prêtres, les soldats, les rois. — Et puis après.... les peuples peut-être?...

— Il n’y a que trois manières de lier sa mémoire à celle du temple de Delphes. Il faut le bâtir, le consacrer ou y mettre le feu.

— Donnez-moi une force qui ose prendre le nom de loi, et je vous montrerai un vol qui prendra le nom de propriété.

— La liberté n’est pas un trésor si rare : elle est dans la main de tous les forts et dans la bourse de tous les riches.

— Tu es maître de mon argent, et je le suis de ta vie. Cela ne nous appartient, ni à toi, ni à moi. Rends, et je laisse.

— Mille fortunes pour une pensée ! mille pensées pour un sentiment! mille sentiments pour une action! mille actions sublimes pour un cheveu! — elle monde, et l’avenir, et l’éternité avec tout cela!

JEAN SBOGAR

— Le fondateur d’une secte nouvelle, pauvre homme ! l’enlumineur d’une vieille morale, pauvre homme ! un législateur, pauvre homme ! — Un conquérant, quelle misère !

— S’il y a une bonne société au monde, c’est celle où l’on partage tout, en donnant une prime au plus fort. — Quand la ruse et la trahison s’en mêlent, il arrive une législation.

— Je ne sais plus qu’un métier à décréditer, celui de Diku.

— On m’a demandé quelquefois si j’aiiriois les enfants. Je le crois bien. Ils ne sont pas encore hommes.

— Toutes les voix de la terre annoncèrent une fois, que le grand Pan étoit mort. Ce fut l’émancipation des esclaves. Quand vous les entendrez une seconde fois, ce sera l’émancipation des pauvres, et alors l'usurpalion du monde recommencera.

— De tous les gouvernements, celui qui révolte le moins mon cœur, celui qui dégrade le moins l’humanité, c’est le despotisme de l’Orient, où l’abaissement des peuples est au moins expliqué par des superstitions. Je conçois un tyran qui descend des prophètes et qui est allié des astres. Au Thibet, il est invisible, immortel, sacré. Cela est bien, cela ne devroit jamais être différemment. La tyrannie et l’esclavage sont deux états qui impliquent deux espèces. Les plus avilis des hommes, ce sont les esclaves qui rcconnoissent des tyrans faits à leur image.

— On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se déclarer leur ennemi.

ROMANS

— Quelle différence y a-t-il entre un crime et une action héroïque, entre un supplice et une apothéose? Le lieu, le temps, la méprisable opinion d’une foule stupide qui ne connoit pas le véritable nom des choses, et qui applique au hasard ceux que l’usage lui a appris.

— Les lléaux sont dans l’ordre de la nature, et les lois n’y sont pas.

— C’étoit une idée moins appropriée à la Divinité, telle que je la conçois, mais qui avoit quelque chose de consolant pour l’homme, que de donner des infirmités aux dieux. J’aime qu’Apollon soit banni, que Cérès souffre de la faim chez la mère de Slellion, que Vénus soit blessée par Diomède, que le berceau d’Ilercule soit entouré de serpents comme celui du génie, et qu’il meure luimême dévoré par cette robe de Nessus qu'il a léguée à ses successeurs.

— Si mon cœur pouvoit se donner la foi,... si j’avois un dieu à inventer, je voudrois qu’il fût né sur la paille d’une étable ; qu’il n’eût échappé aux assassins que dans les bras d’un pauvre artisan qui auroit passé pour son père ; que son enfance se fût écoulée dans la misère et dans l’exil ; qu’il eût été proscrit toute sa vie, méprisé des grands, inconnu des rois, persécuté par les prêtres, renié par ses amis, vendu par un de ses disciples, abandonné parle plus intègre de ses juges, dévoué au supplice de préférence au dernier des scélérats, fouetté de verges, couronné d’épines, outragé par les bourreaux, et qu’il eût péri entre deux voleurs, dont l’un le suivit dans le ciel.

— Dieu tout-puissant, ayez pitié de moi !

EAN SBOGAR.

C’est moi qui conduis au séjour des gémissements, c'est moi qui conduis dans l'étemelle douleur, c’est moi qui conduis au milieu du peuple réprouvé des rebelles. Laisse! toute espérance, vous qui entrez.

Dartb.

Depuis le départ de Lothario, la mélancolie d’Antonia avoit fait de rapides progrès. Elle étoit tombée dans un abattement d'autant plus effrayant qu'elle sembloit en ignorer elle-même ou en avoir oublié la cause. Sa tristesse n’avoit rien de déterminé; c’étoit un malaise vague duquel on la tiroil avec une distraction vive, mais où elle rentroit plus vite qu’elle n’en étoit sortie. Il lui arrivoit souvent de sourire, et quelquefois même sans motif; alors sa gaieté faisoit peine à voir, parce que l’expression de sa physionomie paroissoit ne pas bien s’accorder avec l’état de son cœur. Jamais elle n’avoit cherché avec plus de soin les promenades solitaires. Presque tous les lieux qu’elle fréquentoit lui rappeloient Lothario, mais elle ne le nommoit jamais. Elle éviloit les conversations où son souvenir pou voit se mêler; onauroitcru qu’elle cherchoit à sc persuader qu’il n’avoit pas existé pour elle, et qu’il n’étoit dans sa vie que l’illusion d’un rêve ou d’un accès de délire. Elle s’occupoit souvent au contraire de son père et de sa mère, qu’elle n’avoit pas nommés depuis longtemps, et elle en parloit, contre son usage, sans répandre des larmes, comme si elle n’en avoit été séparée que par un court espace de chemin, et qu’elle dût bientôt les rejoindre.

Madame Àlberti regarda cette circonstance comme quelque chose d’heureux dans la situation d’Antonia. Elle pensa que ses souvenirs se détruiroient plus facile-

ROMANS

ment les uns par les autres, et qu’il lui seroit plus aisé d’oublier les contrariétés d’un sentiment dont elle éloit encore loin de connoître toute la puissance, auprès du tombeau de ses parents. Elle résolut donc de reconduire Antonia à Trieste, et Àntonia reçut cette proposition avec un témoignage de satisfaction froide, le seul que ses traits mornes et ses yeux fixes pussent imparfaitement manifester. Au reste, madame Alberti n’avoit pas renoncé pour elle à toute espérance. Elle étoit bien persuadée, au contraire, et il n’y avoit à la vérité rien de plus probable, que l’étrange procédé de Lothario n’étoit qu’un nouvel effet de la bizarrerie de son caractère ou de l’embarras de sa position, et qu’il ne tarderoit pas à revenir aux pieds d’Antonia réclamer les droits qu’elle lui avoit donnés à un bonheur qui sembloit passer toutes ses espérances.

Il étoit possible que les raisons qui rendoient nécessaire ce mystère singulier dont il enveloppoit ses actions l’empêchassent alors de former un nœud qui, en fixant tout à fait son existence, le soumettroit de trop près et par trop depointsà la curiosité des hommes, et le soustrairoit à ce vague de conjectures dont l’incertitude ne lui étoit sans doute pas inutile.

Dans l’état de l’Europe, combien d’hommes éminents étoient forcés, comme Lothario, à cacher leur nom à travers vingt pays différents, et à se dérober comme lui aux affections les plus profondes, aux devoirs les plus doux de la nature, pour conserver leur sécurité, et surtout pour ne pas compromettre celles des personnes qui leur étoient chères !

Telle étoit évidemment la situation de Lothario, et il falloit bien qu’elle changeât un jour. Il auroit été absurde de chercher à sa conduite une autre explication. On pouvoit même penser que s’il avoit redouté, avec de justes motifs, de trop prolonger son séjour dans une grande capitale où il est déjà très-connu, il ne manqueroit pas

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de se diriger du côté de Trieste, quand il auroit appris qu’Antonia y éloit de retour.

Ces suppositions avoient beaucoup de vraisemblance, et Antonia ne les repoussoit point; seulement elle ne répondoil rien, et regardoit sa sœur d’un œil défiant quand il en étoit question; puis elle se jetoit dans ses bras.

Les affaires qui les avoient appelées à Venise ne les retenant plus, elles partirent sur un bateau qui se rendoit à Trieste par les lagunes. Cette manière de voyager leur avoit paru préférable à toute autre, parce qu'elle leur faisoit éviter les routes infestées par la troupe de Jean Sbogar, et surtout le passage dangereux où elles avoient failli devenir ses prisonnières.

Les canaux des lagunes offrent peu d’intérêt au voyageur. Tracés par la nature entre des portions de terre désertes et arides que la mer envahit et abandonne tour à tour, et qui ne peuvent offrir d'asile qu’aux troupes errantes des oiseaux de rivage, rien ne varie, rien n'anime leur triste monotonie. Ils ne présentent partout aux regards que des grèves stériles ou des forêts de roseaux, d’où s’élève quelquefois avec un long cri le héron surpris dans son sommeil par le bruit des mariniers et des passagers.

Antonia, pensive, n’avoit encore été distraite par aucune circonstance digne de l’occuper, quand la nuit tomba et vint prêter à tous les objets un caractère plus calme et plus doux. Le ciel étoit parsemé d’étoiles brillantes, mais la lune lui refusoit sa lumière. On ne distinguoit plus rien hors de la barque, et le balancement alternatif des rameurs s’y faisoit à peine apercevoir. On n’entendoit que la chute cadencée de leurs rames et le sifflement de l’eau divisée par la proue. Tout à coup l’homme placé au gouvernail rompit le silence de la nature en chantant, d’une voix qui n’étoit pas sans agrément, quelques strophes du Tasse où sont peintes en vers

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harmonieux les délices de la solitude entre deux amants également épris. Ses accents, que rien ne réfléchissoit dans l’immensité de l’air et du ciel, et qui s’étendoient sans obstacle sur la surface unie de la mer, faisoient participer l’âme à la jouissance de cet infini dans lequel ils aboient mourir. Antonia les écoutoit avec un sentiment dont la douceur l'étonna, et qu’un moment, auparavant elle n’auroit pas cru pouvoir goûter encore. Elle ne savoit à quoi attribuer la confiance qui remplissoit son cœur, et qui en calmoit tous les orages. Ce n’étoit pas l’illusion vive et tumultueuse des premières espérances, c’étoit la jouissance reposée d’un avenir pur. H lui sembloit que ces intelligences tutélaires qui veillent sur les derniers moments de l’innocence, et qui viennent lui ouvrir le séjour de l’éternel repos, dévoient manifester ainsi leur présence.

Madame Alberti éprouvoit la même émotion. Sa main s’étoit unie à celle d’Antonia, elles s’étoient penchées l’une contre l’autre, et leurs cœurs battoienl d’un mouvement régulier et doux. Plongées dans une langueur que l’extrême tranquillité de l’air et l’ondulation presque insensible des eaux contribuoient à entretenir, elles s’endormirent en s’embrassant.

U y avoit peu de temps que leur repos duroit quand un coup de fusil, tiré à peu de distance, troubla le sommeil d’Antonia. Madame Alberti étoit encore appuyée contre elle, mais elle ne parla point. Antonia crut d’abord qu’elle avoit rêvé; mais l’immobilité du bateau, le silence des rames, et quelques mots étrangers qu’elle entendit dans l’entretien confus des mariniers épouvantés, la détrompèrent. Elle essaya de réveiller sa sœur sans pouvoir y parvenir. Elle voulut se lever, et se sentit saisir le bras par une main froide et nerveuse.

— C’est encore une femme, dit une voix : Jean ne sera pas content.

A ces paroles, ses cheveux se dressèrent sur son front,

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une sueur froide inonda ses membres, et elle perdit connoissance. Elle ne revint à elle qu’au bruit des roues d’une voiture qui la conduisoit, et sous laquelle treinbloient, en grondant sourdement, les ais retentissants d’un pontlevis.

Elle étoit seule.

Antonia, revenue de ce premier accès d’étonnement qui donne aux. malheurs inattendus l’apparence d'un songe, ne tarda pas à comprendre celui-ci. 11 étoit hors de doute que c’étoient des bandits apostés sur le bord de la mer qui avoient arrêté le bateau, et ces bandits ne pouvoient appartenir qu’à la troupe de Jean Sbogar. Descendue de la voilure, et soutenue par deux hommes dont le vêtement bizarre et la physionomie féroce la remplissoient d'effroi toutes les fois que les lumières éparses sous les voûtes venoient à les éclairer, elle parcouroit les vastes galeries, les escaliers immenses, les salles gothiques du château, en se confirmant de plus en plus dans l’horrible idée qu’elle étoit prisonnière à Duino.

Arrivée à une chambre qui paroissoit lui être destinée, et où son affreuse escorte la laissa libre un moment, elle s’élança vers une croisée ouverte, et ne vit devant elle que la mer. Une lueur lointaine, qui lui parut être celle du phare d’Aquilée, brilloit seule au milieu des astres nocturnes. Elle ne douta plus de son sort, et tomba navrée de douleur sur un fauteuil.

— A Duino! s’écria-t-elle : — Jean Sbogar! — Mais qu’a-t-on fait de ma sœur?

Les voûtes sonores répondirent seules à ses cris.

Le dernier mot qu’elle avoit prononcé expira dans leurs profondeurs, comme une voix foible qui s’éteint. Antonia se leva épouvantée en répétant: Ma sœur!... du ton d’une personne affligée d’un songe pénible, et qui cherche à se réveiller.

L’illusion de l’écho se renouvela plus sinistre encore. Elle ressembloit au dernier gémissement d’une mort vio-

HOMANS.

lente . La malheureuse Antonia, presque incapable de se soutenir, s’appuya contre un des grands pilastres de la porte d’entrée, sous un réverbère qui répandoit sur elle toute sa clarté. Elle embrassa en tremblant la colonne froide, y colla son visage à demi recouvert de ses cheveux flottants, et se sentit fléchir sous le poids de sa terreur. Quelques hommes groupés dans le corridor paroissoient la regarder de loin; mais la foiblesse de sa vue ne lui laissoit distinguer, dans l’ombre où ils étoient cachés, que le mouvement de leurs panaches, et elle n’étoit pas bien sûre de ne pas s’abuser, quand un cri terrible frappa son oreille.

Un de ces hommes s’étoit enfui en la nommant.

La nuit étoit fort avancée, lorsque Antonia céda pour la seconde fois à ces cruelles émotions. Ce ne fut que bien des heures après qu’on put la rendre entièrement à ellemême. Elle s’étonna, en regardant autour d’elle, de la délicatesse des soins dont elle étoit l’objet. On l’avoit transportée dans une chambre plus commode et plus ornée. Il n’y avoit pas de femmes dans le château, mais elle étoit servie par des enfants d'une figure agréable.

Un seul des brigands sollicita, vers la fin du jour, la permission d’être introduit près d’elle pour s’acquitter des ordres dont son capitaine l’avoit chargé. C’étoit un très-jeune homme, dont la physionomie triste, mais douce et modeste, auroit inspiré dans tout autre lieu la confiance et l’intérêt. 11 venoit apprendre à Antonia que son bateau n’avoit ôté attaqué que par la méprise la plus funeste; que rien de ce qu’elle possédoit ne lui seroit enlevé; qu’elle-même étoit libre à Duino, qu’elle n’avoit pas cessé de l’être; que tout étoit disposé pour son voyage, et qu’il dépendoit d’elle seule de le hâter ou de le retarder, suivant que sa santé l’exigeroit; qu’en attendant, enfin, elle pouvoit commander en souveraine à tout ce qui habiloit dans le château.

— Mais ma sœur ! s’écria Antonia.

JEAN SBOGAR

— Votre sœur, madame, répondit le jeune homme en baissant les yeux, ne peut vous être rendue. C’est la seule réserve que nous soyons obligés de mettre à notre obéissance, et cette condition même n’est pas imposée par une force qui dépende de nous.

' — Et qui a pu l’imposer? reprit vivement Antonia. Qui empêcheroit que je me réunisse à ma sœur, qui a été arrêtée, enlevée, conduite ici avec moi? Ah! je ne veux aucun des avantages, aucune des réparations que vous m’offrez, si je ne les partage avec elle.

— Madame, dit le jeune homme en s’inclinant, je n’ai pas reçu d’autres instructions.

Et il se retira sans attendre de nouvelles instances.

Le nom de madame Alberti erroit encore sur les lèvres d’Antonia interdite; il ne fut pas entendu.

La perplexité dans laquelle elle resta plongée est plus facile à comprendre qu’à décrire. Elle commençoit à espérer que cet événement n’auroit pas les suites affreuses qu’il lui avoit fait craindre; mais elle ne devinoit pas les motifs qu’on pouvoit avoir de la tenir éloignée de sa sœur, et ce nouveau mystère étoit un abîme où son esprit s’ôgaroit. Tout lui persuadoit d’ailleurs qu’on ne l’ avoit pas trompée par de fausses promesses. Le soleil étoit couché depuis plusieurs heures, et ses portes restoient ouvertes. Les gens employés à la servir s’étoient retirés d’eux-mêmes pour lui laisser une liberté entière, on lui indiquant la partie de son appartement qu’ils olloient occuper et où ils attendoient ses ordres. Enfin il ne paroissoit pas un soldat dans la vaste étendue des corridors qu’on avoit éclairés comme pour lui offrir un passage, à quelque moment quelle prit la résolution de sortir.

Rassurée par tout ce qu’elle remarquoit, elle n’hésita pas à s’engager dans la galerie qui aboutresoit à sa chambre et à suivre ses détours jusqu’au grand escalier du château. Elle descendit sans obstacles, parcourut avec

ROMANS

la même facilité le vestibule et les cours, et parvint au pont-levis sans rencontrer personne. Il se baissa à son approche, comme si une puissance magique avoit interprété le vœu d’Antonia, et s’étoit empressée d’y obéir. A peine l’eut-elle laissé derrière elle, qu’elle aperçut une voiture de voyage prête à partir, et gardée par des dômes* tiques. Elle crut même reconnoître qu’elle étoit chargée des bagages qui avoient été pris avec elle sur le bateau, et l’empressement du postillon, à son approche, lui donna lieu de croire qu’elle étoit attendue. Elle s’informa cependant de la destination de cette voiture.

— Apparemment pour Trieste, répondit un des domestiques; mais pour tel lieu qu’il plaira à la signora Antonia de Monteleone.

— C’est moi, reprit Antonia.

— Nous n’en doutions pas, dit le postillon; il n’y a pas d’autre femme dans ce château, et nous sommes prêts à vous obéir.

— Il y a une autre femme dans ce château, s’écria Antonia... Ma sœur est dans ce château... Ne vous a-t-on pas prévenus que je scrois accompagnée de ma sœur?

— On n’a parlé que de la signora, dit-il en secouant tristement la tête, et il n’y a pas d’apparence que sa sœur puisse sortir du château, si ce n’est pas l’intention du propriétaire. Mais madame ne connoît peut-être pas le propriétaire du château de Duino. Captive depuis si peu de temps...

— Pardonnez-moi, répondit Antonia, je sais où je suis. Il est cependant incompréhensible que ma sœur ne soit pas ici.

Le pont-levis étoit encore baissé. Le château n’étoit gardé que par les vigies de ses tours. Antonia jeta les yeux dans l'intérieur, et pensa que sa sœur y étoit prisonnière. '

— Je resterai, dit-elle d’une voix forte, je ne partirai pas sans elle, et sa destinée sera la mienne,

JEAN SBOUAR. 203

Eu prononçant ces paroles, elle avoit rapidement parcouru une partie de l’espace qui la séparoit du grand escalier. Elle se retourna pour voir si elle n’étoit pas suivie. Le pont-levis se relevoit. A cet aspect son courage foiblït; il lui sembla que tout finissoit, et qu’elle venoit d’élever entre elle et le monde une barrière qu’elle ne franchiroit plus. Elle auroit voulu se voir transportée tout à coup au milieu d’une forêt sauvage, à la merci des animaux les plus féroces, pendant une des nuits les plus âpres de l’hiver, mais encore libre et maîtresse d’ellemême ; les murs du château pesoient sur elle, sur l’air qu’elle respiroit, et son cœur comprimé étoit près d’éclater dans son sein. Elle s’approcha de la balustrade pour s’appuyer et pour reprendre haleine. Ses yeux étoient tournés vers un soupirail d’où sortoit une faible lumière qui venoit trembler à ses pieds. Au bout de quelques instants d’attention vague et involontaire, elle crut saisir des bruits singuliers qui sortoienl aussi des souterrains du château et qui rappeloient à son esprit la solennité de certains chants religieux. Elle jugea d’abord que ce devoit être le mugissement de la mer qui se brise au pied de la montagne ; mais ces bruits n’arrivoient à elle <jue par intervalles, quelquefois même ils paroissoient tout à fait arrêtés, et Antonia se rapprochoit à pas mesurés du soupirail avec une curiosité inquiète. Ils la frappèrent enfin plus directement, au point qu’elle s’imaginoit y discerner des sons articulés et le nom même de sa sœur. Persuadée que la préoccupation de son esprit pouvoit avoir produit cette illusion, elle s'agenouilla sur le bord du soupirail ; et, retenant sa respiration pour ne pas perdre le moindre bruit qui agitoit l’air, elle l’entendit encore.

— Ma sœur est là; dit-elle à haute voix, incapable de modérer le sentiment qui absorboit toutes ses idées, qui pénétroit tous ses sens d’un mélange inconcevable de joie et de terreur.

ROMANS

Elle se leva précipitamment, et s’élança dans une rampe mal éclairée qui devoit la conduire aux souterrains du château. Après d’innombrables détours qu’indiquoient d’espace en espace des lampes pâles cachées dans les creux de la muraille, elle ralentit sa marche, parce que le bruit qui l’avoit attirée s’éloit rapproché de manière à ne pas lui laisser perdre un mot, mais elle n’entendit plus le nom de madame Alberti. C’étoit seulement, comme elle l’avoit présumé, un chant semblable aux chants de l’Église, qui étoit entonné par une seule voix et répété en chœur. Bientôt elle arriva au lieu même de la cérémonie ; et, transie de frayeur, elle se glissa comme un spectre entre les hautes colonnes qui soutenoient la voûte à une hauteur prodigieuse, cachée dans les ombres que projetoient au loin leurs bases énormes. Toutes ces colonnes chargées de faisceaux de lances, de cimeterres et d’armes à feu, formoient une espèce de forêt à travers laquelle on ne pouvoit distinguer que confusément ce qui se passoit au centre de cette salle souterraine.

Antonia, exaltée par son attachement pour sa sœur, s’armoit de plus en plus d’une résolution jusqu’alors étrangère à son caractère. Chaque fois que les voix réunies remplissoient les échos d’un bruit prolongé qui pouvoit couvrir le bruit de ses pas, elle voloit d'une colonne à l’autre, et altendoit, pour oser tourner ses yeux sur l’enceinte, que le silence universel qui y succédoit de temps à autre, et que son aspect auroit sans doute troublé, lui prouvât qu’elle n’avoit pas été aperçue.

Cependant la délicatesse de sa vue ne lui pcrmettoit de distinguer les objets que comme s’ils avoient été interceptés par un nuage, et le vague que son imagination prêtoit à leurs formes incertaines augmenloit la terreur de cette scène nocturne.

Du côté opposé à l’entrée du souterrain, s’élevoit une longue suite, d’arcades anguleuses dont les pointes se per-

JEAN SBOGAR

doient dans l’obscurité de la voûte, et qui n’étoient séparées entre elles que par d’autres groupes de colonnes minces, noircies et usées par le temps. Des tentures de deuil coupoient ces arcades à une certaine élévation, et les brigands disséminés sur le fond de cette décoration funèbre ajoutoient à sa mystérieuse horreur; les uns, immobiles et recueillis, assis au fond des stalles creusées dans le massif des colonnes, et qu’on auroit pris pour des figures sinistres disposées par un sculpteur atrabilaire; ceux-ci, debout autour des candélabres de fer, et attisant de leurs poignards la flamme des torches et des brasiers; ceux-là qui se perdoient dans la nuit des portiques éloignés, et qui, à travers les ténèbres mobiles dont s’obscurcissoient et se dégageoient tour à tour leurs tôles sourcilleuses et leurs barbes touffues, ressembloient à autant de fantômes. Parmi eux, il en étoit un surtout dont la singulière attitude excitoit d’autant plus vivement l’attention d’Antonia, qu’elle jugea bientôt qu'il étoit malheureux et sensible. Son visage étoit enveloppé d’un crêpe qui le cachoit entièrement. Agenouillé sur les premières marches d’une estrade dont le reste se déroboit à la vue d'Antonia, il étoit appuyé sur la poignée de son sabre et pleuroit amèrement. Le bruit de ses sanglots interrompoit seul la voix ferme et soutenue du prêtre qui présidoit au sacrifice. Anlonia, hors d’elle-même et pressée d’une curiosité invincible, fit un mouvement pour voir l’autel. C’étoit un lit funèbre, et sur ce lit une femme couchée, la tête soulevée sur un coussin de velours noir, et à peine défigurée par les traces récentes de la mort.

— Ma sœur! s’écria Antonia, et elle tomba.

C’étoit elle, en effet, car le coup de fusil tiré sur le bateau l’avoit tuée, et la troupe de Jean Sbogar lui rendoit les derniers honneurs.

ROMANS

pourquoi hérisses-tu ainsi, en me regardant, ta chevelure sanglante? Pourquoi tournes-tu sur moi ces yeux dont la prunelle desséchée a disparu de son orbite ? Ce n'est pas moi qui t'ai tué.

Shaksj-karf..

Vous retrouverai-je partout, ombres des assassinés, avec vos larges plaies livides? et vous, mères éplorées, qui me montrez ces flammes allumées par mes mains, ces ilammes dont les langues horribles dévorent le berceau de vos premiers nés?

Schiller,

Aulonia resta longtemps ensevelie dans un étal qui ressembloit au sommeil. Elle ne paroissoit éprouver aucune agitation, et ce calme étoit si profond, il devoit faire place, selon toute apparence, à de si mortelles angoisses, qu’on trembloit de le voir cesser. Cependant elle revint à elle sans manifester de douleur. Tout au plus, elle sembloit occupée d une idée fâcheuse, d’un souvenir importun qu’elle essayoit de chasser. Elle promenoit ses regards autour d’elle avec incertitude, et passoit sa main sur son front pour chercher à se rendre compte d’un doute inquiétant.

— Je sais bien, dit-elle enfin, je sais où elle est. Je la retrouverai ce soir.

Fitzer, le plus jeune des brigands, s’approcha d’elle pour s’informer de son état. Elle lui sourit comme à une personne connue, parce que c’éloit lui qui lui avoit parlé la veille de la part de Jean Sbogar.

— Je vous attendois depuis longtemps, reprit-elle. Je voudrois savoir de quel supplice vous punissez les indiscrets qui pénètrent dans vos fêtes sans y avoir été priés. Je connois une jeune fille... Mais je vous recommande ce secret sur le salut de ce que vous aimez le mieux au monde... Promettez-moi de n’en parler jamais à personne.

JEAN SBOGAR

Le jeune homme la regardoit, les yeux mouillés de larmes, parce qu’il s apercevoit que sa raison étoit égarée.

— Attends, lui dit-elle du ton de la plus grande surprise, ce sont des larmes ! je croyois qu'on ne pleuroit plus. Ne me cache pas tes larmes. Quant à moi, je ne puis plus en montrer. Je me souviens d’avoir vu un autre homme, c’étoit dans un endroit où je n’étois pas attendue, un homme qui pleuroit aussi. Je pense que ce pouvoit être toi, car son visage étoit couvert d’un voile qui m’empêchoit de le connoitre.

— Ses traits me sont inconnus comme à vous, répondit Fitzer. Peu d’entre nous l’ont aperçu autrement qu’à travers ce voile ou la visière de son casque. Nos vieux guerriers seuls l’ont vu à découvert dans les combats ; mais il vient très-rarement à Duino, et n’v paroit que masqué depuis que nous parcourons sans danger les provinces vénitiennes. C’est notre capitaine.

— Où est-il? reprit froidement Antonia. 11 ne sait donc pas que je suis ici?

— Il le sait, mais il n’ose se présenter devant vous, de crainte que sa présence ne vous alarme, et quejvous ne lui imputiez l’erreur qui vous a rendue captive.

— Captive! dis-tu? Antonia est plus libre que l’air ! Cette nuit encore, je me suis promenée bien loin d’ici dans des bosquets délicieux, où je respirois un air si pur! Je n’ai jamais vu tant de fleurs ! Ma sœur y étoit avec moi ; elle a voulu y rester. J’y allois plus souvent quand j’ètois plus jeune; mais je n’y suis jamais allée avec ma mère. Ma vie a bien changé depuis ce temps-là.

Antonia reposa sa tête sur sa main, et ses paupières s’abaissèrent. Son teint étoit animé de couleurs foncées, ses lèvres paroissoient desséchées par une fièvre brûlante. Elle rioit et sanglotoit.

Le destin d’Antonia étoit accompli. 11 ne lui restoitplus sur la terre d’autre protection que celle de ce redoutable amant qui lui avoit si mystérieusement apparu

ROMANS

au Farnedo , et qui étoit Jean Sbogar lui-même. L’amour de Jean Sbogar veilla sur elle avec une sollicitude et avec une pureté qui l’auroit étonnée sans doute, si le trouble de sa raison lui avoil permis de réfléchir sur son état. On fit venir des chaumières de Sestiana de jeunes femmes pour la servir et pour la garder ; des médecins célèbres furent appelés ou enlevés des villes voisines pour lui donner les soins que sa maladie exigeoit. Un ecclésiastique, depuis longtemps prisonnier des brigands, celui qui venoit de célébrer le service funèbre de madame Alberli, dans un souterrain qu’ils avoient converti en chapelle pour cette cérémonie, épioit auprès de son lit de douleur les instants lucides que son mal lui laissoit, pour lui porter les consolations du ciel. Ces hommes féroces, enfin, dont l'âme n’avoit conçu jusque-là que des pensées de sang, purifiés par l’aspect de tant d’innocence et touchés de tant d’infortune, lui prodiguoient les marques de soumission les plus délicates et les plus tendres. Antonia s’accoulumoit à les voir et à les entretenir des illusions bizarres qui se succédoient dans son imagination malade. Jean Sbogar, lui seul, n’osoit se présenter auprès d’elle sous le voile ou le casque à visière qui déroboit ses traits, que lorsqu’elle étoit livrée au sommeil, ou que le délire lui ôtoit la connoissance de tous les objets, et qu’il pouvoit nourrir ses regards de la douloureuse contemplation de l’objet aimé, sans s’exposer à lui inspirer de la crainte et de l’horreur. Un jour cependant, prosterné à ses pieds et incapable de contenir les sentiments qui l’oppressoient :

— Antonia ! s’écria-l-il d’une voix étouffée par les sanglots, Antonia! chère Antonia!

Elle se retourna de son côté, et le regarda avec douceur. 11 s’empressoit de s’éloigner. Elle le rappela d’un signe. Il demeura, la tète penchée sur sa poitrine, dans l’attitude de l’obéissance et de l’attention.

— Antonia! dit-elle après un moment de silence, je

JEAN SBOGAR

crois que c’est en effet mon nom, je le portois dans la maison où je suis née, et l’on me promettoit alors d’être heureuse. Écoute, continua-t-elle en prenant la main du voleur, je veux te faire une confidence. Du temps de ma première jeunesse, quand je croyois qu’il éloit si aisé et si doux de vivre, quand mon sang ne brûloil pas mes veines, quand les pleurs ne brûloient pas mes joues, quand je ne voyois pas des esprits qui courent dans les halliers, qui ouvrent la terre en la frappant de leur pied, qui y creusent des abîmes plus profonds que la mer, et qui en font jaillir des sources de feu ; quand les âmes des assassins qui n’ont point d’asile dans le tombeau ne venoient pas encore autour de moi bondir et s’élancer avec des rires cruels, et qu’à mon réveil je n’étois pas obligée de détacher la vipère enlacée à mes cheveux, la vipère dont la tête écumante d’un poison bleuâtre a reposé sur mon cou... dans ce temps-là, il y avoit un ange qui voyageoit sur la terre avec des traits qui auroient ému le cœur d’un parricide ; mais je n’ai fait que le voir, parce que Dieu le retira quand sa félicité fut jalouse de la mienne, et je l’appelois Lothario, mon l.othario... Je me rappelle que nous avions un palais dans des montagnes bien éloignées. Jamais je n’ai pu en trouver le chemin.

Quoique le brigand n’eût pas quitté son voile, Antonia s’aperçut que ses pleurs avoient redoublé à ces derniers mots. Elle lui sourit alors avec une pitié tendre; et reprenant sa main qu’elle avoit laissé échapper et qui n’avoit osé retenir la sienne ;

— Je sais, lui dit-elle, que je te fais de la peine, et je t’en demande pardon. Je n’ignore pas que tu m’aimes et que je suis ta fiancée, la fiancée de Jean Sbogar. Tu vois que je te connois et que je parle raison aujourd'hui. 11 y a longtemps que notre mariage est arrangé, mais je n’ai pas voulu avoir de secret pour toi. D’ailleurs ce Lothario pourroit bien ne pas exister. J’ai vu, depuis quelques

HOMANS.

jours, tant de personnes qui n’existent que dans mon imagination et qui m'échappent quand je reviens à moi!... Je suis sûre, par exemple, que tu ne m’as pas connu de sœur? Non, reprit-elle après avoir réfléchi un instant. Si j’avois une sœur, elle me tiendroit lieu de mère, et nous ne pourrions nous passer d’elle à la célébration de nos noces. Dis-moi si tu fais, pour ce jour-là, de brillants préparatifs? Il le faut, car la mariée est une riche héritière. J’ai des agrafes d'or et des anneaux de diamants pour me parer; mais je ne veux dans mes cheveux qu’une simple guirlande d’églantier.

Elle s’interrompit de nouveau. Son égarement redoubloit. Un sourire affreux à voir s’arrêta sur sa bouche.

' — Ce sera une belle fête ! continua-t-elle; tout l’enfer

y sera. Le flambeau des noces de Jean Sbogar doit faire pâlir le soleil dans son midi. Vois-tu d’ici les conviés? Tu les connois tous. Je n’ai invité personne. En voilà qui ont les membres à demi calcinés par le feu ; des vieillards, des enfants dont les lambeaux se réveillent vivants des incendies que tu as allumés, pour prendre part à tes plaisirs... En voilà d’autres qui se lèvent dans leur linceul, et qui se glissent à la table dû festin en cachant des plaies sanglantes. 0 mon Dieu! quels monstres ont tué cette jeune femme? Pauvre Lucile ! Et de quel nom ils me saluent... Les as-tu bien entendus?... Salut, salut... Je n’oserai jamais le répéter ! Salut, disent-ils ; et ils murmurent tous ensemble le mot de ralliement des maudits, le cri de joie que Satan auroit poussé s’il avoit vaincu son créateur, la parole secrète que prononce une exécrable mère qui va égorger son enfant, pour se rendre sourde à ses gémissements. — Salut a la fiancée i>f. Jean Sbogar...

En achevant ces mots, Antonia perdit connoissance. Cette crise fut longue et terrible : longtemps môme on désespéra de sa vie. Pendant huit jours, le chef des voleurs, immobile au pied du lit sur lequel elle étoif cou-

JEAN SBOGAR

cliée, attentif à tous ses mouvements, ne s’étoit occupé d’aucun autre soin que de la servir. 11 veilloil et pleuroit.

Quand l’état d’Antonia fut amélioré, certain quelle s’ètoit familiarisée avec son aspect et qu’elle le voyoit sans effroi, il veilloit encore.

Gette assiduité la frappa.

Les réminiscences qu’elle avoit du passé étoient trop confuses pour que le nom de cet homme et les souvenirs qui y étoient attachés lui inspirassent un sentiment continu d’horreur. De temps en temps seulement, son âme se révoltoit contre l’idée de dépendre de lui, et sa seule approche la glaçoit d’épouvante; mais, plus ordinairement, abandonnée comme un enfant, par l’absence de sa raison, au seul instinct de ses besoins, elle ne voyoit plus , dans le capitaine des bandits de Duino , qu’une créature sensible et compatissante qui s’efforçoit d’adoucir l’amertume de ses souffrances, et qui prévenait avec empressement ses moindres besoins. Alors elle lui adressoit des paroles douces et flatteuses, qui paroissoient redoubler la douleur secrète dont il étoit dévoré.

Un jour, entre autres, il étoit assis auprès d’elle, voilé suivant son usage, et attentif à protéger son sommeil contre tous les accidents qui pourraient le troubler. Elle se réveilla cependant tout à coup avec un mouvement brusque, en prononçant le nom de Lothario.

— Je le voyois, dit-elle en soupirant profondément; il étoit assis à ta place. Je l’y vois souvent dans mon sommeil, et je me trouve bien heureuse; mais comment se fait-il que je croie l'y voir aussi quelquefois quand je suis éveillée, et quand il me semble que je ne rêve point? C’est là, sous ce rideau, qu’il a coutume de venir. — Dans ces jours de douleur.... et d’espérance, où je me sentois appelée à l'éternelle liberté, un ruisseau de flammes parcouroit tous mes membres, ma bouche étoit ardente, mes ongles bleus et meurtris. — Tout, ici, étoit plein de fantômes. — On y voyoit des aspics d’un vert éclatant,

HOMANS.

comme ceux qui se cachent dans le tronc des saules; d’autres reptiles bien plus hideux, qui ont un visage humain; des géants démesurés et sans formes; des têtes nouvellement tombées, dont les yeux pleins de vie me pénétroient d’un affreux regard; et toi, tu étois aussi debout au milieu d’eux, comme le magicien qui présidoit à tous ces enchantements de la mort.... Je criois de terreur, et j’appelois Lothario pour me protéger.... Tout â coup, — ne ris point de ma chimère! — je vis ce voile tomber, et, à l’endroit où tu étois placé, j’aperçus Lothario tout en larmes, qui étendoit vers moi ses bras tremblants, et qui me nommoit d’une voix gémissante.... Il est vrai que ce n’éloit point lui tel que je l’ai connu, triste , soucieux et sévère , mais beau d’une céleste bonté! Défait, livide, effaré, il tournoit des yeux sanglants; sa barbe étoit épaisse et hideuse; un rire désespéré, comme celui des démons, erroit sur ses lèvres pâles.... Oh! tune concevrois jamais ce qu'est devenu Lothario !....

Le voleur paroissoil ne pas avoir entendu Antonia. Il étoit plongé dans un silence profond. Il se leva et marcha dans la chambre à pas précipités, puis il revint vers Antonia et la contempla longtemps. Ses dents se heurtoient violemment. Une méditation horrible sembloil l’occuper tout entier au point même de ne pas lui laisser discerner l’effroi toujours croissant qu’il inspiroit à son infortunée prisonnière.

Enfin elle se souleva sur son lit, parvint à se soutenir sur ses genoux, et lui cria, les mains croisées en signe de prière :

— Grâce, grâce, pardonne-moi! ne crains rien de Lothario; il ne veut point d’Antonia. Je me donnois à lui, et il m’a refusée. — Grâce encore pour cette fois, et je ne t’en parlerai jamais.

Ensuite, elle retomba, car ses forces étoient épuisées. Jean Sbogar vola à ses pieds, saisit l’extrémité de la cou-

JEAN SBOGAR

verture qui l’enveloppoit et qui flotloit jusqu’à terre, y imprima sa bouche avec fureur, et s’enfuit....

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