JEAN S B 0 G A II
premier; et chaque fois qu’une grande commotion politique fait pencher vers son état naturel la balance de la société, il s’y précipite avec une incroyable ardeur, parce que telle est la tendance de son organisation, qui le ramène toujours d’une autorité irrésistible à la jouissance la plus complète de liberté qu’il puisse se procurer. Ce sentiment peut être affreux par ses résultats; il est presque toujours absurde dans ses combinaisons, mais il tient à la nature de l'homme, et il est en lui-même noble et touchant. D’est bien autre chose encore dans une société usée comme celles parmi lesquelles nous vivons, et où tout le pouvoir, partagé pour quelques moments entre des institutions également précaires qui n’ont plus que le droit du temps ou qui n’ont encore que celui de l’audace, menace de tomber à tout moment des mains de la témérité dans celles de la noblesse, et de devenir le partage des derniers misérables.
Eh quoi! lorsqu’un peuple est arrivé à ce point; lorsque, arraché à ses anciennes mœurs et à ses anciennes lois par une force invincible, et incertain de son existence, il endort sa lâche agonie dans les bras des jongleurs hypocrites qui le caressent pour hériter de ses dernières dépouilles; lorsque la société, si près de sa ruine, ne repose presque plus parmi les méchants que sur des intérêts, parmi les honnêtes gens que sur quelques règles de morale qui vont cesser d’exister, il sera interdit à l’homme fort qui trouve en lui, et dans l’impulsion qu’il est capable de donner aux autres, la garantie, la seule garantie des droits de l’espèce entière,... il lui sera défendu de rassembler toutes ses facultés contre l’ascendant de la destruction, contre le progrès de la mort! Je sais bien que cet homme n’arborera point l'étendard des sociétés ordinaires. Les sociétés ordinaires le repousseroient, car il leur parleroit un langage qu’elles n’entendent point et qu’il leur est défendu d'entendre. Pour les servir, il doit se séparer d’elles, et la guerre qu’il leur
HOMANS.
déclare est la première caution de l’indépendance qu’elles trouveront un jour sous ses auspices, quand la main qui maintient les États se sera retirée tout à fait. Alors ces méprisables brigands, l’objet du dégoût et l’horreur des nations, en deviendront les arbitres, et leurs échafauds se changeront en autels.
Ce n’est point ici un paradoxe, continua Lothario, c’est une induction tirée de l’histoire des peuples, et qui s'appuie de l’exemple de tous les siècles. Qui ne verroit un effet très-naturel de l’ordre des choses dans cet esprit de renouvellement qui se manifeste à la fin d’une civilisation, et qui la tue pour la rajeunir? car enfin les nations ne rajeunissent qu’ainsi, au moins s’il faut en croire l’expérience. Et vous croyez à la Providence, et vous osez blâmer ses moyens ! Quand un volcan épure la terre en couvrant vos campagnes de laves fumantes, vous dites que Dieu l’a voulu; et vous ne croyez pas que Dieu a revêtu d’une mission particulière ces hommes de sang et de terreur qui usent, qui brisent les ressorts de l’état social pour le recommencer! Cherchez dans votre mémoire quels sont les fondateurs des soc.elés nouvelles, et vous verrez que ces hommes sont des brigands comme ceux que vous condamnez ! Qu’étoient, je vous le demande, ces Thésée, ces Pirithoüs, ces Romu. lus qui ont marqué le passage des âges barbares à l’âge héroïque auquel ils ont présidé; Hercule lui-même dont le nom est resté en vénération parmi les foibles, parce que les forts n’eurent jamais d’ennemi plus redoutable, et dont la colère ne s’adressoit qu’aux rois et aux dieux? Les prêtres consacrèrent le souvenir de ses travaux, et lui décernèrent l’apothéose, quoiqu’il fût bâtard, voleur, meurtrier et suicide. J’ai vu, dans mon voyage à Athènes, la montagne sur laquelle Mars a été mis en jugement pour assassinat.
Pendant que Lothario parloil, Antonia setoit assise, et le regardoit avec un sentiment ^définissable. Ma-
JEAN SBOGAR
dame Alberti prenoit une part moins vive à ses discours, mais elle en jouissoit comme d’une idée singulière el nouvelle; et tel étoit sur elle l’empire de ces idées, qu’il lui faisoit souvent oublier combien elles étoient en opposition avec les senlimenls qu elle avoit reçus de son éducation, ou que sa propre raison lui avoit inspirés.
Le caractère de Lothario, connu d’ailleurs par une indépendance un peu farouche, et par un penchant prononcé pour les opinions qui ne portoient pas le sceau du pouvoir, et l’approbation plus honteuse encore de la multitude, prêtoit à ses expressions un intérêt piquant et singulier; sa position dans le monde étoit telle qu’on ne pouvoit voir dans ses idées les plus bizarres et les plus hasardées qu'un caprice de son imagination. Celte impression étoit si générale quand il avoit parlé qu’il étoit rare qu’on essayât de le contredire. On lui savoit gré de l’effusion de son cœur, de l’abandon de ses mouvements.
On ne lui en demandoit pas compte. Celte conversation étoit finie depuis longtemps, et Lothario, absorbé, ne prenoit plus part à l’entretien indifférent, à l’échange * froid des phrases insignifiantes qui y avoit surcédé. La tète appuyée sur sa main, il altachoit un œil sombre sur Antonia, qui avoit changé de place sans s’en apercevoir pour se rapprocher de lui, et qui paroissoit frappée d’une pensée douloureuse.
— Lothario, lui dit-elle à demi-voix en lui tendant la main, votre amour pour les foibles et les malheureux vous entraine quelquefois à dire des choses que vous n’approuveriez plus après avoir réfléchi. Défiez-vous d’un enthousiasme que de certaines circonstances pourroienl rendre funeste à votre bonheur, au bonheur de ceux qui vous aiment.
— De ceux qui m’aiment! s'écria Lothario... Ah ! si j’avois été aimé! si j’avois pu l’être ! si le monde m’avoit été connu, si le regard d’une femme digne de mon cœur
ROMANS
étoit tombé sur mon cœur avant que le malheur l’eut flétri!... Quelle êlrange supposition!...
Anlonia s’étoit encore rapprochée pour isoler Lolhario, ou pour mieux l’entendre. Sa main étoit croisée dans la sienne.
— Oui, reprit Lolhario, si une femme qui m’auroit été destinée avoit permis à ma misérable vie un sentiment qui ressemblât à de l’amour; si un être qui eût approché d' Anlonia, qui en eût approché de loin comme l’ombre de la réalité, m’avoit pris alors sous la protection de sa pitié;... si j’avois pu respirer sans profanation l’air agité par les plis de sa robe ou les ondes de ses cheveux; si mes lèvres avoient osé te dire : Ântonia, je t’aime !...
La société s’écouloit. Antonia, tremblante, avoit cessé de comprendre sa position. Elle restoit immobile, et madame Alberti étoit rentrée; mais Lothario n’avoit rien changé à son langage. 11 répétoit sa dernière phrase avec une expression plus sombre, et entraînoit madame Alberti vers sa sœur avec un cri douloureux.
— Que faites-vous, dit-il, que faites-vous de Lothario? Connoissez-vous Lothario, ou plutôt cet inconnu, cet homme du hasard qui n’a point de nom? Et vous, la sœur de cet enfant, savez-vous que je l’aime, et que mon amour donne la mort?
Anlonia sourioit amèrement.
Cette liaison d’idées 11e se faisoit pas sentir à son esprit; mais elle y voyoit un présage pénible.
Madame Alberti 11e s’ètonnoit point. Ces expressions n’étoient pour elle que celle d'un amour exalté, comme Lothario devoit le sentir, et comme ( lie s’en étoit souvent fait l’image. Elle pressa la main de Lolhario, en le regardant d'une manière affectueuse, pour lui témoigner qu’il dépendoit de lui d’étre heureux , et qu’il ne trouveroit point d’obstacle à ses vœux dans la seule personne qui pût encore exercer quelque empire sur les résolutions de sa
JEAN SBOGAR
sœur. Les senliments d’Anlonia, encouragés par cet aveu, se manifestoient avec plus d’abandon. Elle les peignit d’un regard, le premier regard de ses yeux que l’amour eût animé.
— Malheur à moi ! dit Lothario d'une voix étouffée, et il disparut.
Le bruit d’une rame qui frappoit le canal troubla le morne silence qui avoit suivi son départ. Antonia s’élança vers la fenêtre. La lune éclairoit d’un de ses rayons le panache flottant de Lothario, qui étoit ce jour-là vêtu à la vénitienne. L’aspect du ciel, le mouvement de l’air, l’heure, l’instant, quelque autre circonstance peut-être, rappelèrent à Antonia l’apparition de ce brigand inconnu qu’elle avoit vu partir du môle de Saint-Charles. Son cœur ne céda qu’un moment à ce souvenir d'effroi. Quel que fût le motif secret du trouble de Lothario, il lui avoit dit qu’il l'aimoit, et sa tendresse devoit la protéger contre tous les périls.
Ah! contrée délicieuse? s’il se trouvoit quelque séjour propre à calmer un peu les peines d*un cœur désolé, à panser les blés* sures profondes faites par les traits du chagrin, et à rappeler les premières illusions de la vie, ce seroit toi sans doute qui l’offrirois! Ton aspect enchanteur, les bois solitaires, ton air pur et balsamique ont le pouvoir de calmer toute sorle de tristesse*.. hors le désespoir.
x Charlotte Smith.
Madame Alberti passa la nuit et une partie du jour suivant à chercher des interprétations aux discours mystérieux de Lothario. Elle n’en trouva point qui changeassent la moindre chose à ses dispositions. Une naissance peutêtre obscure, une fortune peut-être dérangée par des
ROMANS
prodigalités excessives, de grands malheurs politiques ou privés qui le tenoient pour jamais éloigné de sa patrie, telles furent les diverses suppositions sur lesquelles son imagination s'arrêta, et aucune d’elles ne lui faisoit naître l’idée d’un obstacle fondé au bonheur d'Antonia. La résistance même de Lothario s’expliquoit alors par des sentiments si délicats et si honorables qu’elle n’hésita pas sur les moyens d’en triompher.
Après quelques moments d’entretien avec Antonia, elle l’autorisa à disposer de sa main en faveur de Lothario, et à lui en donner la nouvelle elle-même, persuadée que ses généreux scrupules ne résisteroient pas à l’amour. Antonia, plus craintive et menacée, par des sentiments sombres dont elle avoit conservé l’habitude depuis l’enfance, de ne jamais goûter la félicité dont on lui présentoit les images, attendoit avec une impatience plus inquiète que ce jour fût écoulé. Il lui sembloit que Lothario ne reviendroit point, qu’elle l’avoit vu pour la dernière fois.
Il revint cependant.
Sa physionomie triste et fatiguée annonçoit des méditations pénibles. Son teint étoit plombé. Son œil avoit perdu la douceur ordinaire de son expression; il peignoit le vague inquiet et orageux d’une imagination malade. Il s’assit près d'Antonia et la regarda fixement; madame Alberti étoit occupée à quelque distance et se déroboit à dessein à leur conversation. Cette situation avoit quelque chose de difficile pour l’organisation timide et foible d’Antonia. Elle essayoit de sourire, et une larme rouloit dans ses yeux. Son cœur battoit avec une grande violence. Quelquefois elle se détournoit de Lothario, et puis elle s’étonnoit, en revenant à lui, de le retrouver dans cette contemplation immobile et sinistre où elle l’avoit laissé. Elle vouloit articuler quelques paroles, mais elle balbutioit à peine des sons confus, et Lothario ne s’informoit point de ce quelle avoit voulu
JEAN SBOGAR
dire. L’attention avec laquelle il la couvroit de son regard avoit quelque chose d’un prestige et d’une vision nocturne. Enfin elle parvint à rompre une partie de ce charme, en lui disant :
— Vous êtes donc malheureux, Lothario?...
Cette question se lioit, par un rapport imperceptible, à leur dernier entretien, mais elle ètoit plutôt l’expression d’un sentiment douloureux qui résultoit de ce qu’elle avoit promis de dire.
Lothario ne répondit point.
— Cependant, continua-t-elle, vous seriez trop cruel envers ceux qui vous aiment...
— Ceux qui m’aiment! dit Lothario en couvrant sa tête de ses mains. Toujours ceux qui m’aiment! Mon mauvais ange vous a enseigné là une phrase magique qui me navre l’àme!
— J’y revenois à dessein, répondit Antonia, car je ne sais point de malheur absolu pour l’homme qui est aimé; et si tel est votre destin, Lothario, que beaucoup d’affections aient trompé votre tendresse, que beaucoup de félicités aient échappé à vos espérances, ce ne fut jamais à ce point, mon ami, que vous n’ayez plus trouvé auprès de vous cette compensation si précieuse qui dédommage un cœur sensible de toutes les douleurs; vous le savez, Lothario, vous êtes aimé.
Lothario se remit à regarder Antonia, mais le caractère de sa physionomie étoit tout à fait changé. On ne remarquoit en lui qu’un mélange de joie inquiète, d'étonnement et de terreur qui n’appartenoil pas à ses traits.
— Lothario, poursuivit-elle, je ne connois ni votre famille, ni votre rang, ni votre fortune, et il m’importe peu de connoitre tout cela ; mais on m’a dit que la main de cette Antonia dont vous désirez d’occuper le cœur n’étoit à dédaigner pour personne, sous aucun de ces rapports ; et Antonia, libre de son choix, ne l’arrêteroit que sur vous.
ROMANS
— Sur moi! s’écria Lothario avec une sorte de fureur.
Madame Alherti s’approcha.
— Sur moi! et c’est vous, c’est Antonia qui m’accable d’une dérision si amère!
— Lothario, reprit Antonia, d’un ton de dignité froide, vous méprisez Antonia, ou vous ne l’avez pas comprise.
— Mépriser Antonia ! Que signifie ce langage? lie quoi m’a-t-on parlé? I)’un mariage, si je ne me trompe, et c’est vous...
Antonia s’appuya sur sa sœur. Elle pleuroit.
— Ma fille, dit madame Alherti, respecte ses secrets. Il ne te repousseroit point si un obstacle invincible, un autre lien peut-être...
Lothario l’interrompit.
— Ah ! gardez-vous de le croire. Né pour aimer Antonia, et pour n’aimer qu’elle, je n’ai engagé ma liberté dans aucune autre affection... Et si sa main pouvoit être le prix de l’amour — ou du courage, c’est à moi, je le jure, qu’elle appartiendroit ; mais de quel droit et à quelles conditions? A quelles conditions, grand Dieu! et quel homme oseroit les proposer? Vengeances du ciel, que vous êtes redoutables! Écoutez-moi, n’avez-vous pas entendu dire, — ne vous a-t-on pas parlé — il y a peu de temps encore d’un homme qui s’appelle — Lothario — ce doit être son nom ! et l’épouse de Lothario, dans quel palais, le savez-vous, dans quels domaines il la présenteroit à ses vassaux !
Antonia s’assit. Un frisson mortel glaçoit ses membres. Des lueurs horribles apparoissoient à son esprit qui se révoltoit contre elles. Elle cherchoit à pénétrer cet impénétrable mystère; et tout ce qu'elle pouvoit distinguer, c’est qu’il ètoit profond et affreux. Lothario s’éloignoit, se rapprochoit d’elle tour à tour. Quelquefois ses traits portoient l’empreinte du délire, quelquefois ils paroissoient se détendre et se décomposer sous une force irrésistible. Depuis quelque temps il étoit pensif et abattu.
JEAN SBOÜAR.
Tout à coup son front s’éclaircit, ses yeux s’animèrent, une idée subite qui le réconcilioit avec l'espérance éclata sur sa physionomie. Il tomba aux genoux d’Antonia; et pressant avec transport ses mains et celles de madame Alberti en les baignant de larmes :
— Si cependant, dit-il, j’avois été le monde pour elle et pour vous!
— Le monde ! répondit Antonia.
— Elle et vous, continua madame Alberti. Toute ma vie étoil dans cette pensée.
— Il seroil vrai? s’écria Lothario, comme accablé sous le poids d’un bonheur qu'il n’avoit jamais prévu; il seroit vrai, et je pourrois commencer avec vous une existence nouvelle, emporter mon nom et ma destinée du milieu des hommes, — je le pourrois! Mais faut-il... comment oserois-je’ soumettre ce que j’aime... Ainsi le veut ma fatale étoile! C’est loin d’ici, loin des villes, dans un pays où vous jouiriez inutilement de l'éclat d'un grand nom et d’une grande fortune, mais où désormais je consacrerois ma vie entière... Ah! laissez-moi me reposer un moment sous les sentiments qui m’oppressent !
Lothario garda le silence pendant quelques minutes, puis il se leva; et, reprenant son discours avec plus de calme, il s’exprima ainsi :
— Bien jeune encore, je sentois déjà avec aigreur les maux de la société, qui ont toujours révolté mon âme, qui l’ont quelquefois entraînée dans des excès qu’Antonia me reprochoil hier, et que je n’ai que trop péniblement expiés. Par instinct plutôt que par raison, je fuyois les villes et les hommes qui les habitent; car je les haïssois, sans savoir combien un jour je devois les haïr. Les montagnes de la Carniole, les forêts de la Croatie, les grèves sauvages et presque inhabitées des pauvres Dalmates, fixèrent tour à tour ma course inquiète. Je restai peu dans les lieux où l’empire de la société s’étoit étendu, et, reculant toujours devant ses progrès qui indignoient
ROMANS
l’indépendance de mon cœur, je n’aspirois plus qu’à m’y soustraire entièrement. 11 est un point de ces contrées, borne commune de la civilisation des modernes et d’une civilisation ancienne qui a laissé de profondes traces, la corruption et l’esclavage : le Monténègre est comme placé aux confins de deux mondes, et je ne sais quelle tradition vague m’avoit donné lieu de croire qu’il ne participoit ni de l’un ni de l’autre. C’est une oasis européenne, isolée par des rochers inaccessibles, et par des mœurs particulières que le contact des autres peuples n’a point corrompues. Je savois la langue des Monténégrins. Je m’èlois entretenu avec quelques-uns d’entre eux, quand les besoins qui ne s’accroissent jamais, et qui ne changent jamais de nature, en avoient amené par hasard dans nos villes. Je me faisois une douce idée de la vie de ces sauvages qui se suffisent depuis tant de siècles, et qui, depuis tant de siècles, ont su conserver leur indépendance en se défendant soigneusement de l’approche des hommes civilisés. En effet, leur situation est telle que nul intérêt, nulle ambition ne peut appeler dans leurs déserts cette troupe de brigands avides qui envahissent la terre pour l’exploiter. Le curieux seul et le savant ont quelquefois tenté l’accès de ces solitudes, eL ils y ont trouvé la mort qu’ils alloient y porter; car la présence de l’homme social est mortelle à un peuple libre qui jouit de la pureté de ses sentiments naturels. 11 étoit donc difficile d’y pénétrer; j’y parvins cependant, à la faveur de vêtements semblables aux leurs et de l’habitude de leur langage. Ce n’étoit point d’ailleurs des hommes que j’allois chercher, c’étoit une terre indépendante où n’avoit jamais retenti la voix d’un pouvoir humain fondé sur d’autres droits que la paternité. J’avois mesuré mes besoins, ceux d’un adolescent à tête ardente, qui croit se suffire toujours, parce que, dans quelque moment d’ivresse amère, il a cru sentir que toutes les affections sont insuffisantes pour son cœur, et que Dieu
Ju
JEAN SBOGAR
l’a fait seul de son espèce. Il ne falloil à mon ambition qu'une cabane contre les froids rigoureux de l’hiver, un arbre fruitier et une fontaine. J’errai longtemps sur la seule trace des bêtes sauvages, à travers les groupes variés des montagnes Clémentines, fuyant de loin la fumée des maisons de l’homme, dans lequel un sentiment que les Monténégrins éprouvent bien réciproquement me faisoit voir partout un ennemi.
Je ne vous peindrai pas les. fortes impressions que je recevois de cette grande et imposante nature qui n’a jamais été soumise, et dont les bienfaits suffisent à une population heureusement assez rare pour être dispensée de les solliciter. Je ne vous dirai pas avec quelle joie je ravissois à la terre une racine nourrissante, sans crainte de faire tort à la cupidité d’un fermier avare, ou de tromper l’espérance d’une famille de laboureurs affamés, et d’entendre résonner ce mot fatal qui me rappelle toujours, comme à un de vos écrivains, l’usurpation de la terre : Ceci est mon champ! Un jour enfin, comment exprimerai -je le mélange inexplicable des sentiments qui se succédèrent en moi? le soleil se couchoit dans la plus belle saison de l’année, il se couchoit à l’extrémité d’une vallée immense qu’ombrageoient de toutes parts des bocages de figuiers, de grenadiers et de lauriersroses, et que couvroient, de distance en distance, de petites maisons isolées, mais entourées des plus belles, des plus riantes cultures. C’est un tableau qui appartenoit, il est vrai, à l’état de société, mais à la société du premier âge. En aucun temps, en aucun lieu, l’habitation du cultivateur n’avoit flatté mes regards d’un aspect plus agréable. Jamais mon imagination n’avoit rêvé tant de prospérité pour la demeure du villageois. Je conçus alors les rapports pleins de charmes de l’homme aimé de l’homme, et utile à son bonheur sans lui être nécessaire, dans une tribu agricole; je regrettai de n’avoir pas vécu au moment où la civilisation n’en étoit qu’à ce point, ou
de ne pas être admis à en jouir chez le peuple qui en goûtoit la douceur. Bientôt, je frémis en pensant, en me rappelant que les lois d'une telle société dévoient être terribles, et que l’étranger qui en souilloit le territoire ne pouvoit attendre que la mort. Mon sang bouillonnoit d’indignation contre moi-même à l’instant où, dans les veines d’un autre, il se seroit glacé de terreur. — Ah ! malheur au profane, m’écriai-je, qui apporteroit ici les vices et les fausses sciences de l'Europe, si j’y avois une mère, une sœur ou une maîtresse! Il payeroit cher l’injure qu’il a faite à l’air que je respire en l’empoisonnant de son souffle.
Un Monténégrin m’avoit entendu, car je m’étois exprimé dans sa langue.
— Telles sont aussi nos lois, me dit-il en me prenant la main, et ceux mêmes qui comme toi descendent vers nos vallons des hauteurs du Monténègre, dont les barrières extérieures sont presque insurmontables aux étrangers, ne sont pas toujours admis à vivre parmi les bergers mérédites. La différence de nos mœurs nous sépare d’ailleurs assez, puisque vous êtes chasseurs et guerriers, et que vous consentiriez difficilement à partager les douces habitudes et la vie tranquille de nos pasteurs; seulement, pour ne point gêner la liberté naturelle des hommes, en abusant du pouvoir que nous exerçons sur nos enfants, nous permettons quelquefois l’échange de ceux que leur inclination appelle à défendre nos montagnes contre ceux d’entre vous à qui des goûts plus simples font ambitionner les paisibles travaux de nos champs; et ce commerce libre d’hommes et de sentiments entretient nos rapports avec nos voisins, malgré la dilférence de nos mœurs. Ainsi, depuis des siècles, les Monténégrins guerriers enveloppent nos montagnes d’une ceinture d'hommes formidables, et protègent ces champs, qui les nourrissent à leur tour, quand la nature refuse de pourvoir à leurs besoins, ce qui arrive rarement. Vous
JEAN SBOGAIt.
êtes probablement un des enfants de nos frères, et tout ce grand espace, poursuivit-il en m'indiquant un recoin isolé de la vallée, délicieux par son aspect, et déjà couvert des espérances d’une riche moisson, tout cela vous appartient, qui que vous soyez. Si vous choisissez une épouse parmi nos filles; si elle vous donne des enfants, et que votre domaine ne vous suffise plus, nous l’agrandirons en raison de vos besoins, sauf à rendre proportionnellement à la nature ce dont vous pourrez vous priver quand voire famille se sera étendue dans nos montagnes ; car chez les autres peuples on juge de la prospérité des familles et des villages à l'étendue des cultures, et chez nous on la mesure sur l’étendue des terres qui restent en friche, et dont des besoins précoces, indices d’une population trop nombreuse, n’ont pas rendu l’exploitation nécessaire. A compter de ce moment, vous êtes pasteur mérédite; vous êtes libre, et il n’existe entre vous et nous d’autre lien obligé que celui des secours mutuels et de l'hospitalité, dans les rares occasions où quelque événement inopiné peut les rendre nécessaires. Si vous n’avez pas de besoins actuels, allez prendre possession de votre domaine ; autrement, recourez à nous, et rien ne vous manquera de ce que la nature accorde aux désirs d’un homme simple.
En achevant ces paroles, il se disposoit à me quitter^ mais une idée insupportable corrompoit mon bonheur et me rendoit incapable d’en jouir. Il y alloit de ma vie de me faire connoitre, mais quelque chose de plus impérieux que l’intérêt de ma vie me défendoil de recevoir de la bonté hospitalière de ces montagnards un bienfait qui ne m’étoit pas destiné.
— Mon frère, lui dis-je, vous êtes abusé par les apparences. Je suis né hors des montagnes Clémentines; j’y ai cherché la liberté. Tout me prouve que j’y aurois trouvé les seuls biens que je désire sur la terre, la libre jouissance de l’air, du ciel et de mon cœur; mais ce pa-
ROMANS
radis que vous m’offrez appartient à un homme plus heureux que moi. Je ne suis dans ce bocage qu’un étranger que vous avez le droit de punir.
Le Morlaque meregardoit.
— Jeune homme, dit-il après un moment de silence, on ne sait pas tromper à ton âge, mais à ton âge est-on bien sûr de ne pas se tromper soi-même ? Puisses-tu être désabusé du monde que tu quittes et l’être pour toujours! Rsssure-toi, d’ailleurs. Jeune comme toi, et alors étranger comme loi au Monténègre, j’y vins chercher un asile, et la même bienveillance m’accueillit parmi ces pasteurs dont je craignois aussi d’être repoussé. Va, continua-t-il avec une sorte d’autorité, prends possession des terres que je t’ai montrées. Elles n’appartenoient à aucun homme en particulier, mais au premier venu, et nous n’en sommes pas au point d’être obligé de réprimer l’excès d’une population embarrassante. Cent familles occupent ici un territoire qui suffiroit à un peuple. Les enfants de tes enfants v croîtront sans être à charge à leurs voisins et sans souffrir de l’aspect de la misère. Adieu, me dit-il. Travaille, prie, et jouis de la paix de ton cœur.
Je restai seul, heureux du sentiment de ma liberté, et maître d’un sol fertile qui demandoit à peine .quelques travaux que leur facilité et leur succès changoient toujours en plaisir. Mon domaine sauvage étoit arrosé par les eaux d’un ruisseau abondant qui, de temps en temps grossi par les orages, tomboit en cascade du sommet de mes rochers et alloit baigner au loin des vergers trop riches pour mes besoins, mais dont les fruits attiroient des familles innombrables d'oiseaux voyageurs. Je jouissois avec délices du plaisir de prémunir ces hôtes passagers de mes jardins contre les vicissitudes imprévues des saisons; heureux quand je ravissois l’abeille même, l’abeille saisie tout à coup par une brise du soir, à l’action mortelle du froid, et quand je la rapportois, réchauffée
JEAN SBOGAK. 181
par mon souffle, au creux de la roche solitaire où elle avoit coutume de trouver son abri. Je vécus ainsi deux ans sans communiquer avec personne. J’en avois dixhuit alors, et l’habitude d’une vie agreste avoit développé mes forces de manière à m’étonner moi-même.
J’étois heureux, je le répète, heureux parce que j’étois libre, parce que j’étois sûr de l'être, et je ne connois rien de plus propre à remplir le cœur de l’homme d’émotions délicieuses que cette pensée dont il jouit si rarement. Comme tout m’enchantoit, comme tout me mettoit hors de moi dans la contemplation de la nature! souvent cependant j’étois tourmenté par un besoin inconcevable d’être aimé, et par la persuasion désolante que jamais une femme de mon choix ne viendroit dans ces déserts s’associer à mon sort. J’éprouvois alors que le sentiment le plus tendre peut se changer en fureur dans un cœur passionné. J’accablais le monde qui possédoit ce trésor inconnu de toute la haine que j’aurois portée à un rival heureux. Je rêvois avec dépit, avec une jalouse colère, à ces jeunes filles éblouies des atours de la mode et des flatteries de quelques adorateurs efféminés, qui avoient laissé tombé sur moi un regard dédaigneux à cause de mon obscurité ou de ma trop grande jeunesse. Je sentois avec une sorte de rage qu’il seroit doux de les détromper un jour des préventions de leur vanité, en versant du sang sous leur yeux ou en les effravant de la clarté d’un incendie... Pardonnez, Antonia, au délire d’une folle jeunesse abandonnée à ses passions.
Je cherchois à dessein les ours de la montagne pour les attaquer avec un pieu qui étoit la seule arme dont je fusse pourvu, et je regrettois que ces femmes ne fussent pas obligées de venir se réfugier, frémissantes de terreur, sous la protection de mon bras, car je les voyois partout. Je ne fréquentois point d’ailleurs les autres bergers mérèsites, qui ne se fréquenloient presque pas
ROMANS
entre eux; mais j’en étois connu par quelque courage et par une grande force physique que le hasard m’avoit fait quelquefois essayer sous leurs yeux.
La bizarrerie de mon apparition, l’isolement absolu dans lequel je vivois, et dont aucune circonstance ne m’avoit fait sortir, ce qu’on rapportoit surtout de ma vigueur et de mon audace, m’avoient acquis ce crédit populaire que les sauvages accordent à l’extraordinaire comme les hommes civilisés.
Un jour les montagnes Clémentines furent investies par des troupes étrangères. Quelques détachements aventureux vinrent y mourir. Ils étoient soutenus par une armée qui ne tenta pas de les suivre, mais qui menaça quelque temps nos solitudes. Le bocage du plateau inférieur où j’habitois est à peu près inaccessible. Qu’y viendrait chercher d’ailleurs la cupidité des peuples voisins? Mais beaucoup de nos frères de l’extérieur étoient morts; nous nous levâmes pour les remplacer. Le hasard de la bataille me livra prisonnier à nos ennemis, en dépit de ma résolution. J’avois tout fait pour mourir, caria vie me lassoit; mais je perdis la connoissance avec le sang, et on m’entraîna au loin. Cela seroit fort long et fort inutile à raconter.
Ce que ma vie est devenue depuis, c’est un autre mystère qu’il faudra peut-être expliquer. Mais combien de fois le souvenir de cet asile inviolable et délicieux, que je me suis acquis dans une société nouvelle, hors des pouvoirs et des lois delà terre, a fait palpiter mon sein! Combien de fois j’aurois tout quitté pour en reprendre possession, si l’ascendant d’un sentiment invincible ne m’avoit pas retenu !
— Depuis longtemps? dit Antonia.
— Depuis que je vous ai vue, reprit froidement Lothario; — et si mon cœur, moins téméraire dans ses sentiments, s’étoit attaché à quelque femme isolée comme moi au milieu du monde, qui eût pu comprendre et en-
JEAN SBOGAR
vier le bonheur de mes bocages? — C’étoit le rêve de la jeunesse!
— Il me semble, Lothario, reprit madame Alberti, que vous créez des chimères pour les combattre. Je n’ai point examiné, je n’ai pas même entrepris d’approfondir le secret étrange qui vous fait renoncer de si bonne heure à tous les avantages que vos heureuses qualités vous donnoient lieu d’espérer dans le monde : mais mon existence est liée sans condition à l’existence de ma sœur, et je sais déjà qu’elle est prête à se soumettre aux caprices sauvages de votre philosophie, jusqu’à ce qu’il vous plaise de revenir à un genre de vie plus digne d’elle et de vous. Elle seule a le droit de me désavouer.
— Allons aux montagnes Clémentines, dit Antonia, en se jetant dans les bras de sa sœur.
— Aux montagnes Clémentines ! s’écria Lothario, Antonia y seroit venue! elle m’y auroit suivi, et la privation d’un tel bonheur ne suffiroit pas à mon châtiment éternel !
. La porte s’ouvrit aux visites ordinaires.
Un poids de glace tomba sur le cœur d’ Antonia. Lothario s’approcha d’elle doucement; et couvrant ses transports d’une apparence froide et polie :
— Aux montagnes Clémentines ! répéta-t-il à voix basse. Antonia y seroit venue?
Antonia chercha les yeux de sa sœur.
— Partout, dit-elle en la montrant, partout avec elle — et avec Lothario.
— Laissez-moi rêver, reprit-il, au bonheur qui m’estréservé ou à celui que j’ai perdu. Je ne suis pas assez calme pour voir distinctement mon avenir. — Demain... ou jamais !
Lothario éloit sorti dans le plus grand trouble; le cœur d’Ànlonia n'étoit pas plus tranquille. Son inquiétude étoit devenue une affreuse perplexité. Deux heures après, Matteo entra, et présenta une lettre à Antonia, qui
184 ROMANS
la remit à madame Alberti. Elles étoienl seules. Ce billet ètoit conçu en ces termes :
« Jamais, Àntonia, jamais! Ne m’accusez pas; oubliezmoi... après m’avoir pleuré un moment. Je renonce à tout, au seul bonheur que mon misérable cœur ait jamais compris. Je vais chercher la mort qui m’a trop longtemps épargné. O mon Antonia ! si ce monde auquel tu crois peut s’ouvrir un jour à la voix du repentir ; si, parmi les enfants de Dieu, il n’y en a point qui soit déshérité d’avance, je te reverrai. — Te revoir ! hélas ! jamais, Antonia, jamais ! « Lothario. »
Madame Alberti avoit lu ces lignes d’une voix tremblante, et sans oser lever les yeux sur sa sœur. Quand elle regarda Antonia, elle fut effrayée de sa pâleur et de son immobilité. Un coup terrible venoit d’être porté à ce foible cœur, et madame Alberti conçut que ce coup étoit irréparable.
Le départ de Lothario fut le jour môme connu dans Venise; et, suivant l’usage, il y fit naître une foule de conjectures diverses, plus étranges les unes que les autres. Lorsque Antonia fut en état d’y réfléchir, elle n’y vit qu’une énigme affreuse, dont elle ne pouvoit chercher le mot sans sentir son cœur défaillir et sa raison s’égarer. Une seule fois, elle crut un moment pouvoir en saisir le mystère. Depuis le jour où Lothario avoit dit à Antonia son dernier adieu, demain ou jamais, on avoit évité de la laisser entrer dans cet appartement, qui ne lui rappeloit que des pensées cruelles et de mortels regrets. Comme elle étoit parvenue à s’y introduire sans témoins, et quelle regardait, pensive, la place où il l’avoit quittée, elle aperçut, au pied du siège sur lequel elle étoit assise, de petites tablettes de cuir de Russie, garnies d’une agrafe d’acier dont le ressort étoit brisé. Elle s’en saisit ; et pensant qu’elles pouvoienl contenir l’explication dont elle avoit besoin, que peut-être
JEAN SBOGAR
même Lothario ne les avoit pas abandonnées sans dessein dans cet endroit, elle les ouvrit avec empressement, et y promena rapidement ses regards. Elles ne renfermoient qu’une douzaine de pages éparses, tracées tantôt avec un crayon, tantôt avec une plume, suivant les circonstances où les idées s’étoient présentées à l’imagination de Lothario.
Deux ou trois de ces lignes étoient écrites avec du sang.
Elles offroient peu de liaison entre elles; mais presque toutes étoient inspirées par ce fatal esprit de paradoxe, par cette misanthropie sauvage et exaltée qui dominoitdans ses discours.
Trop préoccupée par les sentiments qui remplissoient son cœur pour s’attacher à leurs sens, et pour y voir autre chose que ce qu’elles offroient en effet de plus remarquable, des images singulières, des pensées rêveuses, des traits d’une énergie sombre, mais rien qui pût dissiper ses doutes ou les fixer, Antonia referma les tablettes de Lothario et les cacha dans son sein, sans les communiquer à madame Alberti.
Ne cherchons pas à débrouiller pourquoi l’innocent gémit, tandis que le crime est revêtu de la robe d’honneur. Le jour des vengeances, le jour de la rétribution éternelle peut seul nous dévoiler le secret du juge et de la victime.
Hcrvet.