PRÉFACE DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Le manuscrit de cette nouvelle a été trouvé dans une de ces maisons qui ont servi de prison à une certaine époque, et qui ont été rendues depuis à leur première destination. 11 avoit été caché, sans autre précaution, sous une pierre du pavé; de sorte que le temps et l’humidité en ayant altéré plusieurs pages, il y restoit des lacunes que l'éditeur a été obligé de remplir. C’est la seule part qu’il ait à l'ouvrage, car il n’a rien corrigé au style dans les endroits même où il ne falloit qu’effacer pour le rendre meilleur. Il a cru que les inspirations d’un jeune homme sensible et malheureux avoient un caractère qu’il n’est pas permis d'altérer, sous prétexte qu'elles ne sont pas toujours également bien servies par l'expression. Il a respecté jusqu'à des incorrections légères, par égard pour des sentiments, quoique les sentiments que l'auteur a essayé de décrire ne soient pas d'un intérêt fort général. Cet infortuné n’avoit pu connoitre qu'un genre d’émotions que peu de personnes ont éprouvées profondément, dont le souvenir, repoussé par
l’homme sage, importune l’homme froid, révolte l’homme cor-
ROMANS
rompu, et ne se conserve tout au plus que dans certaines âmes passionnées qui ont eu le tort ou le malheur de ne rien trouver de mieux. Si on étoit sûr d’avoir rencontré toutes celles qui nous entendent, on n’écriroit pas sans doute; mais pourquoi écriroit-on, si ce n’est pour les chercher?
Il est un reproche sur lequel l’éditeur d’un ouvrage de ce genre doit passer condamnation d’avance, celui de présenter au lecteur des tableaux trop sombres, d'éveiller dans son cœur des sentiments trop pénibles. Il faut avouer que cette triste distraction ne convient heureusement qu’à un petit nombre d’esprits chagrins, pour qui c’est un besoin de s'attendrir sur les peines des autres, dans les moments de relâche où ils peuvent goûter l'oubli de leurs propres douleurs, et c'est à eux que cette nouvelle s'adresse. Quant aux écrivains qui ambitionnent cette espèce de succès, je suppose qu'ils n’ont pas toujours été maîtres du choix.