PRÉFACE NOUVELLE
J'ai bien peu de chose à dire de Thérèse Aubert, quoique ce soit le seul de mes livres que j’aime, et peut-être à cause de cela. C'est le seul qui ait été écrit sous la puissance d’une impression, et. pour ainsi dire, d’une nécessité morale; le seul que j’aie mouillé de quelques larmes, et que je 11e puisse relire encore aujourd’hui sans pleurer un peu Cette émotion, que je ne me flatte pas de faire partager à beaucoup de monde, s'explique par l'intimité, par la personnalité des souvenirs. S’il me reste le temps de publier quelques fragments de mon journal de jeune homme, et l’espoir de distraire et d’intéresser un lecteur sans sortir du vrai absolu, je serai obligé de revenir sur les mêmes faits, et on verra que ma fable et mon histoire
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ne diffèrent que par de légères circonstances de date et de localité. Dans l’épisode de Mondyon, dans celui de Jeannette, dans la rencontre à la ronde des jeunes tilles, il n’y a pas un fait, pas un nom, pas un mot d’invention. Certains détails de ce récit ont été criLiqués avec une grâce toute spirituelle et toute bienveillante, sous le rapport du goût. Mon respect pour les bienséances de la pensée et du style ne m’a pas décidé à les sacrifier, parce que leur absence auroil enlevé quelque chose à l'ensemble du sentiment qui me les inspiroit, parce que j’éprouvois un triste besoin de n’en rien perdre pour moi-même, et que si, dans mes trop nombreux ouvrages, il y en a un que j'aie eu l’intention et le temps de faire pour moi, depuis que j’ai le tort ou le malheur d’écrire, c’est Thérèse Aubert.
J’ai déjà dit que ce qu'il y avoit de plus fictif dans mon petit drame, c’étoit l’époque et le théâtre. 11 n’y a pas dix ans que j’ai vu le Mans pour la première fois, et cette particularité peut donner quelque intérêt à une anecdote qui montre d’ailleurs combien il est difiieile de rien inventer, quand on croit que l’on invente. Quelques mois après la publication de Thérèse Aubert, je reçus la visite d'un vieillard des environs du Mans, homme de vénérable physionomie et de noble langage, qui venoit me prier de rectilier le nom de son patron dans la lettre que je lui avois attribuée aux premières éditions, ou, pour mieux dire, je pense, aux premiers tirages d’une édition à trois frontispices. Il s'appeloit Pierre et non pas Jules; mais, sur tout le reste, et il me le prouva au point de me déchirer le cœur, la conformité des événements étoit complète. Il avoit exercé un emploi public au moment où j'ai placé mon récit ; il avoit été arrêté comme suspect de connivence avec les aristocrates pour avoir sauvé une jeune tille vendéenne; sa propre fille étoit morte, aveugle, de la petite vérole, et elle s'appeloit Thérèse Aubert. Les sites même n’étoient pas sans rapport, et je m'en suis convaincu depuis. Nous nous attendrîmes tous les deux sur une sympathie de malheurs qui nous avoit unis à de
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si longues distances. Cette sympathie, faut-il le dire, je regrettois presque de la repousser dans ce qu’elle avoit de plus immédiat, et j’en ai adopté ce qu’il a voulu. — Mais les jeunes âmes qui s'affectionnent à l’infortune se trompent quand elles ne l’aiment que pour son étrangeté. Elle est encore plus monotone que le reste.
Je comprends à merveille qu’il y a, comme on dit aujourd hui, beaucoup à.' individualisme, et, par conséquent , un immense ennui au fond de tout cela ; mais je ne peux guère me justifier d’avoir fait tant de romans inutiles qu’en répétant souvent qu’ils sont, comme mes préfaces, une sorte de roman de ma vie, qui n’est aussi qu’une préface inutile, marquetée d'historiettes.
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Je m’appelle Adolphe de S..., je suis né à Strasbourg, le 19 janvier 1777, d’une famille noble dont j ’élois le dernier rejeton. J’ai perdu mon père dans l’émigration. Ma mère a péri dans une maison de détention pour les suspects ; je n’ai ni frères, ni sœurs, ni parents de mon nom. J’ai dix-sept ans et demi depuis quelques jours, et rien n’annonce que cette courte existence puisse se prolonger. J’en dirai même la raison plus tard, quoique ma position n’intéresse plus personne. Aussi, ce n’est pas pour le monde que j’écris ces lignes inutiles; c’est pour moi, pour moi seul; c’est pour occuper, pour perdre de tristes et désespérants loisirs qui seront heureusement bien courts. C’est pour ouvrir une voie plus facile aux sentiments qui m’oppressent, pour soulager mon cœur si le souvenir est un soulagement, ou pour achever de le briser.
J’avois suivi mon père à quatorze ans; je venois de le perdre à seize. J’étois rentré à Strasbourg, rapportant pour tout bien son dernier adieu, ses derniers conseils, l’exemple de son dévouement, de son courage, de ses vertus privées, et je ne sais quelle émulation de malheur qui relève l’âme. Je cherchois ma mère; on ignoroit jusqu’à sa fosse. Nos biens n’étoient plus à nous. Nos parents ètoient errants ou morts. Nos anciens amis auroient
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craint de me reconnoitre, et probablement il y en avoit parmi eux qui ne m’auroient plus aimé ; j’étois si à plaindre! J’avois eu pour professeur de grec un moine qui s’appeloit le père Schneider, et pour maître de musique un virtuose qui s’appeloit M. Edelman. L’un et l’autre avoient embrassé avec violence le parti de la révolution ; je m’informai d’eux cependant, parce que je les avois vus s’honorer de l’amitié de mon père, et que leur pitié, à eux, étoit ma dernière ressource. Le premier venoit d’être lié aux poteaux de l’échafaud dans un mouvement populaire; je passai sur la place d’Armes; je le reconnus pâle, défiguré, sanglant. La clameur publique l’accusoit des forfaits les plus odieux; mais il avoit été mon maître, il m’avoit peut-être aimé; j’aurois volé à lui, si je n’avois craint que ma tendresse ne le chargeât d’un crime de plus. Je pleurai amèrement en cachant mon visage. M. Edelman avoit été arrêté le même jour. Quelques mois après, m’a-t-on dit, ils sont tombés à Paris, sous cette faux terrible de la révolution qui n’épargne pas ses enfants.
Mon dernier assignat avoit été échangé contre un peu de pain. Il faisoit très-froid, la journée s’avançoit, et je nesavois où me retirer. Je me souvins que, dans une petite ville assez voisine, j’avois passé quelques jours de mon
enfance chez la jolie hôtesse de Ma reconnoissance,
hélas! n’ose pas la nommer. Gomme elle étoit connue par son attachement à ce qu’on appeloit les aristocrates, c’étoit dans sa maison que nous avions couché, mon père et moi, la nuit qui précéda notre émigration. J’employai à ce voyage tout ce qui me restoit de forces. J'arrivai à la nuit obscure ; je gagnai avec précipitation le cabinet de madameT...,etje me jetai, ou plutôt je tombai à sespieds, car je ne pouvois plus me soutenir. Au nom de la charité, lui dis-je, un peu de vin pour se remettre, un peu de paille pour se reposer, à votre pauvre petit Adolphe ! Je meurs s’il faut que je passe encore celle nuit dans la
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neige! Elle m’embrassa et pleura; et comme ses larmes l’embellissoient ! Ensuite, elle me recommanda d’èlre prudent, et me conduisit dans une chambre écartée où il y avoit trois lits. J’ètois seulement prévenu que je n'avois rien à redouter de mes voisins. C’étoient des compagnons de malheur, mais je ne les connus pas ce jour-là. J’avois à peine achevé mon léger repas que tous mes sens furent liés par le sommeil. Quand je rouvris les yeux, il faisoit jour.
Mes camarades m’embrassèrent en frères; le nom de mon père ne leur étoit pas étranger. Nos sentiments étoient les mêmes; notre fortune, notre destinée étoient communes; ils m’offroient d’ailleurs quelque chose de plus que des consolations; ils parloient de grands dangers à courir, de quelque gloire à mériter. Ils vouloient changer mon sort, et j’étois jaloux déjà de partager le leur, quel qu’il fût. L’amitié doit être un sentiment délicieux à toutes les époques et dans toutes les conditions de la vie; mais, entre de jeunes âmes froissées par de nobles malheurs, c’est presque une religion.
L’un de ces messieurs avoit dix-huit à vingt ans. C’étoit un jeune homme d’une figure affable mais sérieuse, plein de calme et de résolution, d’énergie et de présence d’esprit. Il s’appeloit Forestier, et je crois qu’il étoit fils d’un cordonnier de Saumur ou de Chollet, je ne sais pas lequel. L’autre, qui avoit pour lui la plus grande déférence, étoit de deux ou trois ans plus jeune et se nommoit le chevalier de Mondyon. Quoiqu’il fût tout au plus de mon âge, il étoit beaucoup plus développé que moi. Ma petite taille, mes yeux bleus, la couleur un peu ardente de mes cheveux bouclés, la fraîcheur d’un teint animé que je tiens de ma mère et qui caractérise nos Alsaciennes, me donnoit, à mon grand regret, quelque chose de féminin et de timide qui m’avoit souvent exposé, sitr mon passage, a»x soupçons et aux railleries des voyageurs mal élevés. En vérité, dit Mondyon avec un
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Ion de gaieté expansive qui ne l’abandonnoil jamais, nous aurons peine à persuader au général que ce nouveau camarade ne soit pas une jeune fille déguisée. Je le détromperai de cette erreur, lui répondis-je, sur le premier champ de bataille où il y aura du sang à répandre pour le service du roi. Forestier sourit et me serra vivement la main; Mondyon, qui craignoil de m’avoir mortifié, me sauta au cou.
Ces deux officiers venoient de se montrer avec le plus grand éclat dans les premières affaires de la Vendée. Leur intelligence, leur zèle, leur courage éprouvé, leur jeunesse même, qui repoussoit à leur égard jusqu’au soupçon d’une mission importante, et peut-être décisive, les avoit fait préférer par le brave Larochejaquelein, pour être envoyés auprès des princes de la maison de Bourbon. Ils étoient arrivés à leur armée au moment où l’on s’ocoupoit d’établir avec la France des communications qui pouvoient la sauver, et ils avoient eu la généreuse témérité de réclamer ce nouvel emploi, plus fertile que cent batailles en dangereux hasards. Déjà la parlic la plus importante de leurs instructions étoit remplie, et le succès le plus heureux, un succès même inattendu, et dont tous les résultats ne sont probablement pas perdus pour la génération à venir, avoit couronné leurs entreprises. Il ne leur restoit plus pour reprendre à travers la France le chemin de la Vendée, qu’à recevoir les passe-ports qui leur étoient promis par un des chefs du parti de l’intérieur. Ces papiers arrivèrent peu de jours après; les liens de notre amitié avoient continué de se serrer dans l’intimité de notre solitude. Nous jurâmes que la mort seule nous sépareroit les uns des autres. La bonne dame T.... nous procura des uniformes de volontaires, nous munit de quelques provisions pour notre voyage, et nous fit promettre de revenir la voir un jour, si nous échappions aux périls presque inévitables qui nous menaçoient. Je n’en doutois pas; les pre-
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mières chances de la vie n’élonnent point l ame, elles l’enhardissent. Tout est vaste, illimité comme l’avenir et l’espérance, pour un homme que l’espérance n’a pas encore trompé, qui n’a pas encore vu de près cet avenir si enchanteur, et qui ne l’a pas vu dépouillé de tous ses prestiges, réduit à toutes ses misères, pauvre et vide comme le néant. Tout réussit au gré de nos souhaits; nous arrivâmes sous le drapeau blanc, non sans obstacle, mais sans accident, et nous pûmes alors nous estimer heureux, si c’est un bonheur d’échapper au mal présent qui nous frapperoit le cœur de sentiments doux et d’illusions agréables, pour tomber avec un cœur flétri, desséché par la douleur, sous l’empire du désespoir et de la mort.
Je passe sur ces événements avec rapidité. Quoiqu'ils me rappellent des noms chers à ma reconnoissance, à mon amitié, je sens que le récit m’en fatigue. Je rie peux plus m’expliquer l’intérêt qu’on attache à l’inutile conservation d’une vie pénible, les soins qu’on prend pour la retenir, les vaines dissipations d’esprit dans lesquelles on se plaît à consumer ses jours. Je sens qu’il n’y a réellement dans l’existence que quelques heures, quelques instants fugitifs ; que lorsqu’ils sont passés, irréparablement passés, tout fait mal dans les images de ce temps qui ne reviendra plus. Ce n’est pas seulement de l’amertume, c’est du dégoût; c'est quelque chose qui rend la mémoire à charge, et qui fait désirer l’apathie imbécile de la brute, qui sent peu, qui ne sent pas, ou qui oublie vite. La môme raison me rendroit impossible la narration détaillée des faits militaires dont j’ai été le témoin. Je comprends que ces réminiscences, si indifférentes dans la foule des riens qui usent nos années, aient un certain charme pour l’âme heureusement servie de son organisation ou de son destin qui n’a rien éprouvé de plus vif; niais je n’écris pas une histoire. Je suis pressé de sortir de ces détails stériles qui contraignent, qui oppressent
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mon cœur. Il me faut un autre air, un autre horizon où mes pensées puissent s’épanouir en liberté, et commencer à participer à cette immensité qui s’ouvre (levant moi. Qu’il me suffise de dire que cinq ou six actions d'éclat m’avoient mérité, malgré mon extrême jeunesse, l’estime de l’armée royale, la confiance de mes chefs et le commandement d'une compagnie, quelques semaines avant la déroute du Mans.
J'avois reçu plusieurs blessures dans les affaires antérieures; quelques-unes n’étoient pas tout à fait fermées ; les fatigues des jours précédents pesoient encore sur moi. Pour comble de maux, je perdis mon cheval d’un coup de feu, et mon épée fut rompue près de la garde, dès le commencement de l’affaire. 11 faut avoir vu le désordre de l'armée, le tumulte et la confusion du peuple; il faut avoir été témoin de cette journée de désastres, pour s’en former quelque idée : les plus braves de nos soldats erroient au hasard dans les rues, cherchant inutilement à se rallier, et augmentant de leurs mouvements incertains, de leurs cris de terreur et de rage, de tous leurs efforts sans objet, l’horreur de notre situation; enfin je parvins à en rassembler quelques-uns autour de moi, au bas d’une rue escarpée dont la hauteur étoit occupée par un poste de républicains qui se hâtoient de l’encombrer de tous les débris qui se présenloient sous leurs mains. Je m’y jetai avec ardeur, en encourageant ma petite troupe du geste et de la voix; l’ennemi sebranloit et paroissoit disposé à nous laisser la place; niais, en l’abandonnant, il poussa vers nous, avec une violence augmentée par la rapidité de la pente, quelques-uns de nos chars d’artillerie qui obstruoienl le passage; un de leurs limons me frappa dans l’estomac, et me renversa mourant sur un monceau de morts, où je passai la nuit sans autre sentiment qu’une perception confuse de douleur. La fraîcheur du matin développa cette impression et la rendit plus distincte; mes idées reprirent un peu
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d’ordre, un peu de netteté ; je revins à moi, le jour étoit levé. J’entendois une rumeur vague qui s’éloignoit, qui se rapprochoit tour à tour, qui me laissoit de temps en temps reconnoitre quelques sons, distinguer quelques paroles. Elles étoient accompagnées du cliquetis des baïonnettes qui se heurtoient dans la marche. G’étoient évidemment les républicains ; je pensai qu'ils parcouroient tous les quartiers pour surprendre ceux d’entre nous qui s’étoient cachés ou pour compter les morts. Il n’y avoit pas une maison qui ne fût fermée avec le plus grand soin; mais parmi les objets qui avoient servi à barricader la rue, je remarquai une échelle, je la dressai contre une muraille; j’arrivai au toit au moment où une décharge de fusils brisoit le dernier échelon sous mes pieds ; je n’étois pas atteint, mais je n’ètois pas sauvé. Je passai de ce toit sur un autre; et, toujours poursuivi, toujours en évidence, je parvins au détour de la rue avant les soldats qui rechargeoient leurs armes, et que cette opération avoit retardés. Dans l’angle même, je me trouvai auprès d’une fenêtre dont le volet mal attaché céda au premier effort, et je tombai d’un saut au milieu d’une chambre dont l’aspect annonçoit la demeure du pauvre. Une jeune tille poussa un cri ; elle étoit couchée: — Ne craignez rien, lui dis-je, sauvez un pauvre brigand, et Dieu vous récompensera. En prononçant ces mots, je m’étois jeté sur son lit, et j’avois retourné sur moi une partie de sa couverture. Mon chapeau étoit resté sur les morts; j’avois passé dans ma ceinture le tronçon de mon épée; mes cheveux, qui étoient très-longs, tomboient épars sur mes épaules. Les soldats entrèrent, s’approchèrent du lit, regardèrent dessous, parcoururent la chambre et revinrent à nous. Je fermois les yeux, et je cachois sous le drap mon front noirci du feu et souillé de la poussière de la bataille. — Voilà qui est bien, dit l’un d’eux, je connois celle-ci ; c’est Jeannette. — La blonde est sa jeune sœur, reprit l’autre, le brigand n’est pas ici. La
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porte se referma enfin sur eux; il en étoit temps pour ma compagne dont les dents se choquoient de terreur.
Il n’y avoit peut-être pas un moment à perdre pour éviter leur retour; j’étois déjà debout derrière le rideau qui sèparoit le pied du lit de Jeannette de l’intérieur de la chambre. Quelques mots rapidement échangés avec ma protectrice avoient suffi pour la décider à me sacrifier un de ces deux habits complets; et, malgré la nouveauté du travestissement, il ne me coûta que quelques minutes ; mon costume étoit simple mais propre ; mes cheveux étoient relevés avec un peu d’art, sous une cornette que Jeannette auroit mieux posée: mais toutes les toilettes de ce jour-là pouvoient se ressentir du désordre et des terreurs de la veille ; enfin le hâle de mon visage n’étoit plus disparate avec mes atours; le soleil brûle la peau comme la fumée du canon. Après m’être assuré, d’un seul regard, sur un fragment de miroir suspendu à la muraille, qu’il ne m’étoit pas impossible de faire illusion aux soldats mêmes qui m’avoient vu de près dans la mêlée, je me hâtai d’envelopper ma veste gris de fer avec le cœur et l’épaulette qui la dècoroient, mes pistolets, mon poignard et le reste de mon équipage dans le mouchoir rouge qui me servoit d’écharpe un moment auparavant; je le passai à mon bras. Je me rapprochai du lit de Jeannette, je la forçai à recevoir quelques pièces d'or, qui étoient la juste moitié de ma petite fortune, et que sa main repoussait ; puis j’imprimai sur ses joues et sur son front un baiser de reconnoissance plus expressif que toutes les paroles. J’arrivai au pied de l’escalier quand les soldats qui me poursuivoient achevoient leur infructueuse recherche. Ils ne me remarquèrent pas.
Je ne connoissois point la ville ; j’y marchois au hasard, en cherchant une issue du côté par où il me sembloit que dévoient être sortis mes camarades; enfin j’aperccvois la campagne et je me croyois près de la
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liberté, quand un soldat abattit devant moi le canon de son fusil, et me força à reculer de deux pas. — Halte-là, me dit-il, la jeune fdle. On ne passe pas sans se faire connoitre. Entrez au bureau. — - J’obéis. Ce bureau étoit un vaste dépôt, où se trouvoient déjà réunies une foule de femmes gémissantes, d'enfants en pleurs, dont quelques-uns avoient été séparés de leurs mères, peut-être pour toujours, dans le trouble de la déroute, et qui attendoient là, dans une anxiété horrible, ce qu’il plairoit aux vainqueurs de décider de leur sort. — Es-tu aussi une brigande? me dit un homme d’une physionome féroce, dont le cœur s’étoit sans doute épanoui de joie en voyant tomber sous son pouvoir une victime de plus. — Non, lui dis-je, — Où est ton passe-port? — Je n’en ai point. Je suis la fille du meunier de P..., qui est mort en défendant la république contreles brigands, et comme nous sommes une famille nombreuse et pauvre, j’étois venue au Mans pour y chercher du service. Je suis arrivée au milieu des événements d’hier ; la peur m’a saisie ; je me suis cachée jusqu’au matin, et je cherchois à retourner d’où je viens. Voilà tout. — Du meunier de P..., reprit mon interrogateur, cela est possible. Qu’on la mène au président Aubert, dit-il en se retournant ; il est de ce village; et, si elle ne nous induit pas en erreur, il la reconnoitra.
Le président étoit au bout de la salle. Il étoit tourné. Des panaches à trois couleurs llottoient sur son chapeau ; un ruban à trois couleurs, en sautoir, descendoit sur ses épaules. 11 parloit avec action, et, à ce qu’il me parut, avec violence. J’eus le sentiment d’une mort prochaine. Mon cœur se serra pendant une seconde; mon front se mouilla de sueur; je laissai glisser mon paquet; il alloit m’échapper quand je me raffermis. Il ne s’agissoit, au pis aller, que de mourir; et quel intérêt, quelle affection pou voient me rattacher à la vie? J’entendis avec assez de calme l’homme qui me conduisoit répéter
le mensonge que je venois d’invenler, ou plutôt, si j'éprouvois quelque émotion, elle ne provenoit plus que de la honte d’avoir menti pour racheter des jours dont le souverain juge devoit bientôt me demander compte. Le président Aubert avoit repris les mômes mots d'une voix émue et inquiète. Il se retourna brusquement de mon côté, et fixa sur moi un regard triste, dont je n’oublierai jamais l’expression. Cet état d'incertitude ne fut pas long. Sa physionomie, qui ètoit noble et tendre, mais qui portoit l’empreinte d’un souci habituel, s’éclaircit rapidement. Il sourit avec douceur, et me frappa la joue du revers de la main, en me disant affectueusement : — C’est donc toi, pauvre Antoinette! Tu dois avoir eu grand'peur. — Cette main, avec quel transport de rcconnoissance et de respect j’y aurois imprimé mes lèvres, si j’avois pu le faire sans perdre mon bienfaiteur. 11 dut lire dans ines regards une partie de ce que j’éprouvois. Quant à moi, j’acquérois au même instant des idées singulières et nouvelles. Je concevois, pour la première fois, qu’il n’y a point de nuance d’opinion si absolue qu’on puisse la supposer qui exclue entièrement l'humanité et la justice. Je me blâmois intérieurement de la sévérité trop générale de certains jugements que j’avois portés jusqu’alors sur la foi des préventions et des passions des autres. Je me promeltois de consulter avant tout, dans ma conduite à venir, les règles générales de la bienveillance et de la pitié, avant de m’abandonner à l’injuste impression des haines de parti. Pendant que je faisois ces réflexions, M. Aubert avoit écrit et scellé un petit billet. — 11 me le donna. — J’ai pensé, dit-il, que, puisque tu es disposée éprendre du service, il est plus convenable que tu entres auprès de ma fille que partout ailleurs. La mort de sa inère a laissé dans son cœur comme dans le mien un vide qu’une tendre intimité peut seule remplir. Sa grand’mère est infirme et malade. Trop d’isolement m’inquiète pour son bon-
heur, et je me proposois depuis longtemps de lui donner une compagne de ton âge. Tu as de l'éducation, des mœurs, la recommandation d’un nom honnête. Ma Thérèse te recevra et t’aimera en sœur. Tu sais peut-être que nous habitons, depuis la guerre, notre petite ferme de Saiicv, près de la Sarthe. Comme tu peux n’en pas connoitre le chemin, et que ton âge et ton sexe ont besoin de protection dans un voyage de quatre lieues, ce brave homme te conduira. U a, pour passer sans obstacle, l’autorité nécessaire. — Javois les yeux baissés. Je tremblois de laisser lire dans ina physionomie ce qui se passoit en moi. Quand je me hasardai à regarder du côté du président, il avoit repris sa conversation, et ne paroissoit plus s’occuper d'autre chose.
Que la protection de Dieu s'attache à tous les jours qui te sont comptés ! dis-je dans la profondeur de mon cœur; qu’elle s’étende sur ta famille et sur tous ceux que tu aimes! et, s’il ne t’est pas donné de jouir sur la terre, dans ce temps de corruption et de cruauté, de tout le bonheur que tu mérites, puisse la bonté céleste le mesurer dans une autre vie, dans une vie éternelle, sur les vœux que je fais pour toi !
Je partis avec mon guide. J’éprouvai quelque embarras de l’entretien que j’aurois à soutenir avec lui, dans un pays où je ne connoissois ni les personnes, ni les lieux, et où la moindre maladresse pouvoit trahir mon imposture et remettre mon salut en question ; mais je ne tardai point à m’apercevoir que cet homme ne jouissoitpas sans motif de la confiance de M. Aubert. Quelques mots d’une bienveillance vague, qui n’annonçoient pas le dessein d’une explication, mais qui me faisoient concevoir qu’elle seroit sans danger, si par hasard ma conversation la faisoit naître, achevèrent de me rendre une parfaite tranquillité. Peu à peu, nous réunissions d’ailleurs autour de nous de pauvres paysans que la crainte des armées avoit chassés de leurs foyers, et qui
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se hâtoient de les rejoindre avec leurs enfants dans leurs bras. Les propos sans liaison de ces bonnes gens m’instruisoient cependant d’une partie de ce qu’il étoit nécessaire que j’apprisse. Us me confirmoient dans l’idée que je m’étois faite de la journée de la veille et de ses suites; ils me démontroient l’impossibilité de rejoindre les débris des troupes royalistes, et l’inutilité de cette tentative qui n’auroit servi d’ailleurs, en cas de succès, qu’a embarrasser leur retraite d’un proscrit de plus; ils me faisoient apprécier le bonheur de trouver un asile pour quelques jours, en attendant une occasion plus facile de me réunir à mes malheureux camarades; Je bonheur de me trouver surtout dans la maison de M. Aubert, dont quelques circonstances développoient de plus en plus à mes yeux le généreux caractère. 11 résulloit de tout ce que j’entendois, comme de tout ce que j’avois présumé d’abord, que M. Aubert, engagé dans les premiers mouvements de la révolution par irréflexion ou par enthousiasme, avoit continué à suivre sa marche par raison et par vertu, pour tirer au moins quelque parti de la juste influence d’une âme droite et sensible sur l’aveugle multitude, et pour faire servir ce qui lui restoit de celte popularité fugitive qui n’est fidèle qu’aux excès, à secourir, à sauver quelques malheureux. Je n’avois pas compté jusque-là ce genre de dévouement et de courage au nombre de ceux qui peuvent honorer l’humanité ; mais je n’en fus que plus disposé à l'apprécier. Je supposai même qu’il étoit peut-être moins rare qu’on ne l’imagineroit au premier abord ; qu’il y avoit dans les rangs des méchants beaucoup d’hommes qui ne restoient confondus avec eux que par l’excès d’une abnégation sublime, et qu’en faisant une grande part à l’erreur et tà la foiblesse, il restuit probablement fort peu de méchants dans le sens absolu du mot. Ces idées reposoient mon cœur; elles adoucissoient le sentiment de ma vie, elles jetoient du charme sur
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toutes les impressions que je recevois des objets extérieurs ; et l'instinct du bien-être qui faisoit palpiter mon sein s'augmenta encore à la vue de la petite ferme de Sancy. Jamais mes regards ne s’étoient arrêtés sur un tableau plus agréable. Hélas ! aujourd’hui même je trouve une sorte de plaisir à me le rappeler, comme si mon existence rétrogradoit jusqu’au jour où je l’aperçus pour la première fois, et que ce qui s’est passé depuis fut encore de l’avenir.
Sancy ne se compose que de trois ou quatre maisons parmi lesquelles on distingue celle de M. Aubert à ses quatre cheminées blanches et à l’étendue de ses jardins. On y arrive par un sentier tortueux tracé pour une seule personne sur le revers d’une petite côte aride, mais extrêmement pittoresque, dont toute la surface est hérissée de rochers qui affectent les formes les plus bizarres et les plus variées. Quelques buissons de ronces, de houx, de genévrier, et des mousses de différentes couleurs sont la seule végétation qu’on y remarque pendant la plus grande partie de l’année; mais, au printemps, elle rachète sa pauvreté accoutumée par un luxe tout à fait extraordinaire. Elle se charge de violettes, de primevères jaunes et d’une quantité innombrable de ces jolies anémones, dont la tige penchée se plait dans les lieux obscurs, sous le frais abri des roches humides. Cette parure éphémère disparoit aux premières ardeurs du soleil de mai. Au sommet de la montagne , sur une petite esplanade de verdure d’où l’œil s’égare au loin dans des plaines délicieuses, s’élevoit une croix de pierre que l’on avoit déjà ébranlée, mais que l’on n’avoit pu abattre. Elle se soutenoit entre les pierres auxquelles sa base ètoit liée par de fortes bandes de fer, quoique penchée au point qu’elle paroissoit depuis le bas suspendue sur la pente du précipice, et elle ajoutoil à la singularité de cet aspect sauvage, l’aspect d’une ruine miraculeuse. Un joli ruisseau , qui coule entre deux rangs de
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saules , et qui va un quart de lieue plus loin se perdre dans la Sarthe, baigne le pied de celte colline, qu’il embrasse tout entière et dont son murmure anime seul la muette solitude. Au delà se déploient des campagnes riantes, coupées d’espace en espace avec une grâce infinie par de petits coteaux boisés, ou par des bouquets d’arbres solitaires qui se dessinent sur le fond du paysage comme des îles de verdure. L’œil égaré entre les contours agrestes et cependant harmonieux se plaît à y retrouver de temps à autre la trace brillante et argentée du ruisseau ou des parties de la rivière qui, interceptée à tout moment par de nouveaux objets, n’offre que l’apparence de quelques lacs épars placés à dessein dans la perspective pour en augmenter la variété. Leurs bords semés de hameaux annoncent d’ailleurs celte douce prospérité dont le sentiment s’éveille si agréablement dans le cœur d’un voyageur ami des hommes, à la vue d’un groupe de petites maisons blanches entourées d’arbres fruitiers : spectacle consolateur qui lui fait oublier un moment la hideuse misère et la cruelle opulence des villes.
Quand j’arrivai à Sancy, la saison étoit bien avancée, et quelques traits de ce tableau, altéré par les premières influences de l’hiver, manquoient à la perfection de son ensemble; mais je les ai rassemblés depuis autour de la première idée que je m'en étois faite, et qui m’avoit causé une sorte d’extase. En effet, je n’avois jamais éprouvé jusqu’alors une profonde impression de plaisir à la vue de la nature: elle m’avoit quelquefois étonné, elle ne m’avoit pas encore ravie. Mon cœur fortement dilaté ne s’étoit jamais senti comme emprisonné dans mon sein, comme tourmenté du besoin de s’élancer hors de moi pour embrasser la création, et cependant cette jouissance si nouvelle pour lui ne combloit pas les désirs immenses qu’il venoit de concevoir. Il prenoit possession sans obstacle de tout cet infini qu’il commençoit à dé-
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couvrir; mais, en se repliant sur lui-même, il s'étonnoit de se trouver si vide encore et de ne rapporter de ses conquêtes qu’une curiosilé insatiable et des inquiétudes inconnues. Il se demandoit si c’étoit là tout ce qui lui étoit donné, et il palpitoit d’une impatience indéfinissable qui étoit pleine de soucis et de charmes. Ma gorge se serroit, mes paupières se mouilloient de larmes, je ne sais quel murmure bruissoit à mes oreilles, quelle clarté mobile et décevante éblouissoit me3 yeux. Depuis plus d’un an, j’avois vécu au milieu des distractions de la guerre, occupé de soins continuels, entouré de périls toujours renaissants. J’attribuai l’état singulier où je me trouvois à l'effet de la solitude, mais je comprenois mal qu’elle pût produire ainsi dans mon imagination et dans mes organes des désordres qui approchoient du délire. Cette incertitude me suivit jusqu’à la ferme où elle devoit cesser. Mon conducteur m’introduisit dans la chambre de Thérèse, à qui je remis la lettre de son père. Au moment où elle me regarda, mon cœur se remplit : l’uuivers étoit complet.
Thérèse avoit un peu moins de seize ans. Ce n’étoit pas la plus belle des femmes, mais c’étoit la seule femme qui m’eût fait comprendre le bonheur d’aimer et d’être aimé; car je le compris d’abord, non sans m’étonner, qu’un sentiment si puissant, si tyrannique, qui absorboit si complètement toutes les facultés de ma vie, eût eu si peu de chose à faire pour les soumettre. Je me suis souvent demandé depuis s’il en étoit ainsi parmi les autres hommes-, mais je n’ai pu l’apprendre d’eux. Cette impression fut subite comme la pensée, subite comme le regard que Thérèse laissa tomber sur moi, et qui étoit animé d’une si touchante bienveillance que la vue du ciel ouvert n’auroit pas réjoui mon âme d'une volupté plus vive et plus pure. Je dis son regard, parce que je ne sais point d’autre expression pour peindre cette émanation d’un feu doux qui s’échappe entre les cils d’une femme aimée,
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et dont le contact bouleverse le cœur et fait tourner le sang dans loutes les artères. La paupière de Thérèse n’éloit pas tout à fait rabaissée sur la lettre de son père, que je savois déjà que ma destinée lui appartenoit à jamais. J’osai la regarder alors, parce qu’elle ne me regardoit plus, et j’étois si foible pour mon bonheur que je rcdoutois presque le moment où sa lecture iiniroit. Je ne me sentois pas la force de supporter à si peu de distance deux émotions dont la première avoit suffi pour inonder tous mes sens d’une félicité enivrante. Lesbiens de l’existence me sembloient mal répartis. J’aurois voulu distribuer l’excès de mes sentiments et de mes illusions sur toutes les années qui me restoient à vivre, ou bien j’aurois voulu qu’ils s'accumulassent jusqu’au point de m’accabler, et que mon cœur brisé de délices s’anéantit dans sa joie. Celte dernière idée prévalut, et je commençai à mé nourrir delà contemplation de ses traits; je m’efforçai de les graver ineffaçablement dans ma mémoire, de me les approprier tous, de manière qu’aucun événement ne put m’en priver à l’avenir, et que, s’il m’étoit réservé de mourir d’une mort si accomplie en douce'ur, celte image, identifiée à ma dernière pensée, l’occupât seule pendant l’éternité entière. Thérèse étoit d’une petite taille, mais on ne s’en apercevoit que par comparaison, parce que la nature n’avoit jamais donné à des formes plus gracieuses des proportions plus remarquables par leur élégance et leur harmonie. Ses cheveux noirs, qui étoient rattachés avec simplicité sur le sommet de la tète, laissoienl à découvert un front plus blanc que l’ivoire: deux boucles seulement s’arrondissoient de l’un et de l’autre côté comme pour en relever l’éclat. Elle n’avoit pas un coloris animé, mais la moindre impression vive le faisoit naître, et ce charme fugitif n’en étoit que plus enchanteur. Il en résultait un caractère de beauté qui n’ étoit pas moins fait pour l’âme que pour les yeux. Cet avantage, qui n’est dans les autres femmes
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que le signe accoutumé de la jeunesse et de la santé, paroissoil dans Thérèse un privilège particulier du sentiment. Dès le premier regard, on la trouvoit charmante, mais on ne savoit pas à quel point elle étoit digne d’être aimée, tant qu’on ne l’avoit pas vue rougir d’une douce émotion. La même facilité à sentir et à exprimer einbellissoit toutes les parties de sa physionomie de cet attrait indéfinissable qu’on sent mieux qu’on ne peut le décrire, et qui se renouvelle si vite que l’œil attentif de l’amour même ne le saisit pas toujours. C’étoit quelquefois le transport d’une gaieté si franche et si ingénue, l’expression du bonheur facile d’un enfant content de peu de chose; c’étoit plus souvent je ne sais quelle tristesse indéterminée qui ne sembloit pas se nourrir d'un objet réel et qui s’égaroit dans des pensées étrangères aux lieux, aux temps, aux circonstances où elle venoit à se manifester. Il est possible que la mélancolie ne soit pas dans tous les êtres sensibles l’effet du souvenir des peines passées. Pourquoi ne soroit-elle pas quelquefois une disposition involontaire du cœur à essayer les peines qui le menacent et un avis de s'y préparer? Son cou étoit extrêmement délié et cédoit presque à tout moment sous le poids de sa tête qui retomboit alors penchée sur une de ses épaules avec un abandon plein de grâces. Celte habitude étoit probablement un défaut, mais un défaut dont aucune perfection n’auroit pu remplacer le charme, tant il s’y rattachoil d’idées tendres et délicates! Au reste, ce ne sont là que des réminiscences, et non un portrait. J’ai voulu parler d’elle, et non pas substituer à cette vive image qu’elle a laissée dans mon cœur, et que nul effort humain ne sauroit faire passer dans l’esprit et dans le cœur des autres, une esquisse imparfaite qui se décolore, qui s’efface sous ma plume. Ah! ce n’est point ainsi que je l’ai vue, ou plutôt je ne l’ai jamais vue assez distinctement pour entreprendre de la peindre ! Il y avoit sur ses traits un voile lumineux qui m’en déroboit tous
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les détails, et, maintenant encore, je ne me rappelle son visage que dans le vague de cette vapeur éblouissante dont il étoit enveloppé.
Mon premier abord avoit inspiré à Thérèse un intérêt affec:ueux, mais familier. Elle m’avoit souri avec une cordialité franche où se révéloit toute la bonté de son cœur. A mesure qu elle lisoit, ses dispositions, sans changer tout à fait de nature, prenoient un autre caractère. Quelque embarras, qui augmentoit à chaque ligne, se développoit sur sa figure. La timidité paroissoit gêner l’effusion d’ûme que celte lettre lui inspiroit. Son sein palpitoit; ses joues s’étoient vivement colorées. On voyoit qu'elle cherchoit à retenir des larmes prêtes à jaillir de ses yeux. Quand elle eut fini, elle vint à moi, ine prit la main avec expression, jeta au feu l’écrit de son père après y avoir appliqué ses lèvres; et, relevant le doigt sur sa bouche, elle me regarda d’un air d’intelligence. — Mademoiselle, me dit-elle, comptez sur tous les soins... Elle me regarda de nouveau, et remarquant mon émotion, elle passa un de ses bras autour de mon cou ; — si l’amitié peut vous dédommager de vos peines, reprit-elle, si du moins elle peut les adoucir, vous ne serez pas tout à fait malheureuse. — Mes joues se mouillèrent de pleurs de reconnoissance; mon cœur donnoit le change à son trouble, en sc livrant sans réserve à ce sentiment. Je sentois mes genoux faillir, mes lèvres s’attachèrent à sa main, un feu inconnu s’en échappoit et se répandoit dans mes veines. Toutes ces impressions étoient aussi nouvelles pour moi que si j’avois fait le premier essai de l’air, de la lumière et de la vie. 'Je voulois parler, je balbutiois des mots confus comme un homme qui rêve. Enfin, elle se laissa tomber dans mes bras, en me disant : — Oh ! si tu savois comme je t’aime déjà... — elle m’aimoit, elle l’avoit dit! - Apprendsmoi ton nom, continua-t-elle, ou celui que lu veux qu’on te donne. Cette question et ce langage me rappelèrent
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que je passois pour une femme, et tout le prestige de mon bonheur s’évanouit Ma vie auprès de Thérèse n'étoit plus qu’un rôle, et ce rôle étoit le seul qui me convint chez la fille de mon bienfaiteur. Mon cœur profitoit d’ailleurs un peu de sa méprise, et je jouissois de l’idée qu’elle pourroit garder de moi quelque tendre souvenir si je ne la délrompois pas.. — Je m'appelle Antoinette, lui répondis-je en rougissant, et je cédai au mouvement qui m’entraînoit vers elle. Nous marchâmes les bras enlacés jusqu’à la chambre de sa grand’mère, qui étoit assise au coin du feu dans une chaise longue à pupitre. Un livre d‘ Heures étoit ouvert devant elle et occupoit toute son attention. Thérèse s’avançoit à petits pas pour la surprendre; et, quand elle fut auprès d'elle, elle lui sauta au cou en posant une de ses mains sur ses yeux : — Voilà une bonne malice, petite espiègle! lui dit la vieille madame Aubert. Crois-tu que je ne te reconnoîtrois pas, même quand je serois aveugle, et je le serai bientôt, car mes yeux s’affoiblissent tous les jours, mais je ne confondrai jamais ta jolie petite main avec celle d’une autre. — En disant cela, elle l’embrassa. Thérèse s’étoit retournée de mon côté avec un air soucieux. Je crus deviner qu’elle regrettoit d’avoir fait naître dans l’esprit de sa grand’mère une pensée qui pouvoit l’attrister, celle que l’âge affoiblissoit ses yeux et qu’elle les perdroit bientôt. Dans tous les cas, cette impression avoit été bien passagère. Madame Aubert venoil de m’apercevoir, Thérèse se rapprocha d’elle et lui parla à demi-voix avec beaucoup de chaleur. Pendant ce temps, madame Aubert levoit les yeux au ciel, me regardoit d’un air attendri, prenoit la main de Thérèse, cherchoit la mienne et pleuroit. Je fléchis le genou, je me prosternai, je l’entendis me bénir, et sa bénédiction ne m’alarma point, car je me trouvai la force de m’en rendre digne.
Je ne peindrai pas ma situation pendant les premières
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semaines que je passai près de Thérèse. Elle avoit quelque chose de si embarrassant que je concevrois à peine que j’aie eu la force de m’y maintenir si longtemps, si je ne me rappelois combien j’avois à redouter qu'elle cessât. C’étoit une espèce d’ivresse qui troubloit toutes mes facultés, et dont l’effet le plus doux étoit d’en suspendre souvent l’usage. Accablé sous le poids de ces émotions de toutes les minutes qui se succédoient, qui se mulliplioient sur mon cœur, je cédois quelquefois à un accablement qui n’étoit pas sans charmes, et que je me trouvois heureux d’entretenir. Cependant une idée pénible venoit interrompre de moment en moment cette espèce de sommeil où j’aimois à me plonger. Thérèse et son généreux père étoient trompés. Je n’étois point ce que je paroissois être, et je nourrissois une passion qu’ils pouvoient un jour désavouer tous les deux. Cette idée me devint d’autant plus insupportable, il faut le dire, car la misère de nos sentiments se mêle à ce qu’ils ont de plus élevé, que je consentois avec peine à être aimé pour un autre, à dérober sous un habit de femme cette tendresse à laquelle il faudroit renoncer un jour, à tromper un cœur qui me donnoit tout et auquel je n’offrois qu’un objet idéal, qu’un vain fantôme dont l’apparence alloit s’évanouir et lui être ravie par une séparation pire que la mort; car il est moins cruel de perdre par la mort un être qu’on aime que d’en être désabusé. J’étois donc décidé à tout dire à Thérèse, et cependant la foiblesse de mon âme m’arrêtoit ; je craignois qu’en cessant d’aimer Antoinette, qui n’existeroit plus pour elle, elle cessât d’aimer Adolphe, qu’elle n’avoit point connu. Je me persuadois, je ne sais pourquoi, que ces caresses innocentes que je devois à mon travestissement seroient le dernier bonheur de ma vie, et qu’aussitôt que je lui aurois avoué mon secret, je la perdrois pour jamais. Balancé entre le besoin d’être aimé de Thérèse, et le besoin plus impérieux de ne tromper ni l’amitié de Thérèse, ni la confiance
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de son père, je n’avois cependant pas à hésiter. Je cherchois une occasion, ou plutôt je l'altendois en tremblant. Elle ne tarda pas à se présenter.
Thérèse avoit une amie qui demeuroit à une demilieue de la ferme, dans un petit château agréablement situé, qu’on voyoit depuis la montagne de la Croix, et dont les vergers en amphithéâtre éloient couronnés par une plate-forme plantée de cerisiers. Au bas s'étendoil un joli jardin baigné par le ruisseau qui venoit un peu plus loin, â travers un vallon creux, ombragé de jeunes hêtres, arroser les coteaux de Sancy. Le sentier profondément encaissé dans une gorge étroite, serpentoit entre deux collines peu élevées, mais qui se développoient sur un long espace. La vue n’y éloit distraite que par un petit nombre de maisons éparses, presque toutes délaissées à cause de la guerre, un moulin abandonné sous une chute d’eau qui avoit tari, les restes d'une chaumière incendiée qui laissoit encore apercevoir, entre ses pans de murailles noircis, les vestiges du foyer domestique autour duquel se passèrent tant d’agréables veillées; enfin quelques huttes pyramidales bâties en lave, où se réfugient, après leurs travaux, les pauvres gens qui viennent tirer de la pierre des carrières voisines. Ce sentier devint notre promenade accoutumée, parce que l’amie de Thérèse se trouvoil ordinairement à moitié chemin. Elle s’appeloit Henriette de F.... et elle étoit noble; mais, quoique le malheur des circonstances eût plutôt augmenté qu’affoibli en elle le sentiment de la naissance et la fierté du caractère, il étoit impossible de trouver dans le commerce de la vie une âme plus simple et plus dépouillée de prétention. Son âge étoit un peu plus avancé que le nôtre. Son nom, son éducation, ses manières sembloient lui donner quelque avantage qu’elle s’efforçoit toujours de perdre, et qui lui devenoit à charge dès qu’il étoit remarqué. Elle avoit un genre de coquetterie qui doit être rare. Elle ne faisoit de frais que pour être plus simple. Elle étoit d’ail-
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leurs si naturelle dans ses sentiments, si franche dans son abandon, qu’on s’accoutumoit tout de suite à être aimé d’elle; et que l’on comprenoit quelle fût aimée de Thérèse. L’amitié de Thérèse étoit bien son plus grand charme à mes yeux ; mais je sentois qu un homme qui n’auroit jamais vu Thérèse pouvoit être heureux de l'amour d’Henriette. Moins jolie que Thérèse, elle étoit cependant fort bien, quoique sa physionomie manquât d’ensemble et d’harmonie. Jamais des traits plus mélancoliques n’ont été animés par une expression de joie si extraordinaire. Il est vrai que cette expression étoit trèsfugitive, mais elle étoit si fréquente qu’elle auroit pu passer pour habituelle sans le contrasle qu’elle produisoit. Son regard étincelant de gaieté, qui s’obscurcissoit tout à coup et devenoit fixe et sombre, son rire jeté à de courts intervalles, et qui faisoit place au silence, l’immobilité la plus morne, une alternative étrange d’exaltation et d’abattement, rendoient l’idée de cette joie importune et pénible. On devinoit, je ne sais pourquoi, que, derrière l’illusion passagère qu’elle, se faisoit, il y avoit un malheur caché.
Un jour.... les premières influences du printemps commençoientà se faire sentir dans la campagne ; de petites fleurs blanches, façonnées en coupe déliée qui échappent presque à la vue, s’épanouissoient entre les pierres dont le sentier est bordé ; la douce odeur de la violette révéloit sa présence sous les buissons, et l’air, échauffé des rayons du soleil renaissant, se peuploit d’une fuule d’insectes qui n’apparoissoient un moment que pour mourir, mais qui rèpandoient dans ce tableau le mouvement de la vie; nous avions le cœur ouvert à toutes les douces impressions de cette saison de renouvellement et de bonheur, quand nous aperçûmes Henriette. Four la première fois, sa physionomie étoit immobile ; elle nous regardoit, elle soupiroit; elle ne rioit pas comme à l’ordinaire du premier objet qui frappoit son imagination
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si facile à exciter; notre conversation même ne l’occupoit point. Elle sembloit vivre ailleurs, et d’une autre pensée. Celte position devint bientôt embarrassante pour nous trois; le cœur de Thérèse surtout se brisoit sous le poids d’une contrainte si nouvelle. Elle n’y résista pas longtemps; les yeux mouillés de larmes, et le bras jeté autour de l'épaule d’Henriette, elle lui dit : « Tu as du chagrin? — Oh! beaucoup, répondit Henriette en pleurant aussi; mais tu ne le comprendrois pas. — Eh ! quoi, reprit Thérèse, est-il un de tes chagrins que je ne puisse pas comprendre? » Cette fois, Henriette sourit amèrement. « Je le crois bien, si tu n’as pas aimé. — Peux-tu le demander? n’aimé-je pas ceux qui m’aiment? n’aimé-je pas mon père? ma pauvre mère, ô mon Dieu ! ne l’aimois-je pas? et mon autre mère, suis-je quelque part plus heureuse qu’auprès d’elle? mais toi, ingrate, je ne t’aime pas, n’est-il pas vrai? voilà, comme tu me juges!... Antoinette ne me traiteroit pas si cruellement. Elle sait bien que je l’aime. — Voilà tout, dit froidement Henriette. — Voilà tout, continua Thérèse avec un peu d’étonnement. Oh! je sais bien, s’écria-t-elle du ton d’une .réminiscence singulière qui ne revient que par hasard à l’esprit, tu veux parler d’un autre sentiment, de l’amour, n’esl-ce pas? Saurois-tu ce que c’est que l’amour? disle-moi, je t’en supplie. — Henriette secoua la tète. — Qu'importe, au reste? reprit Thérèse; je me suis toujours persuadé que les peintures passionnées qu’on en fait dans les livres et dans les romances ne sont qu’un abus sans conséquence du privilège connu des poètes. Je sais très-bien, quel que soit le mari que mon père me donnera ou qu’il me permettra de choisir, que je ne l’aimerai pas mieux que toi... ou que toi, ajouta-t-elle en se retournant de mon côté, et en attachant sur moi un regard plus fixe. — Vous me le promettez? lui dis-je. — Oui, je te le promets. » Je pris sa main, et j’en couvris tour à tour ma bouche et mes yeux pour ne
pas lui laisser apercevoir mon trouble. J’avois déjà sur son cœur un droit qui ne pouvoit plus m’être disputé, et Adolphe eommençoit à participer au bonheur d’Antoinette.
— Heureuse de penser ainsi, dit Henriette; il est inutile aujourd’hui que tu en saches davantage; et ce sentiment que tu ignores, puisses-tu ne le connoilre jamais que par ses douceurs! Voici maintenant ce que tu demandes. J’ai perdu mon père, comme tu sais, mais j’ai un frère dont je dépends, et qui prend un intérêt plus vif à mon bonheur qu’au sien même ; car il a succédé pour moi à la tendresse comme aux devoirs d’un père. Depuis longtemps, sur les témoignages avantageux qu’on rendoit d’un de nos parents, il avait formé le projet de m’unir à lui, en supposant toutefois que cet arrangement pût me convenir. Les événements de la guerre avoient retardé l’accomplissement de son dessein, sans le lui faire oublier, et même sans contrarier entièrement ses vues. Mon cousin éloit tout au plus de mon âge; il commençoit avec honneur une carrière éclatante, et il ne pouvoit qu’être avantageux pour lui de la poursuivre pendant quelques années, avant notre mariage; de mon côté, je ne hàtois point de mes désirs le moment de cette union; je n’avois jamais vu mon cousin, mon cœur étoit libre, et, comme le tien, ma chère Thérèse, il ne se eroyoit pas capable d’éprouver jamais de sentiment plus vif que l'amitié. Je craignois même, s’il faut te le dire, le moment où la volonté d’un époux, seul arbitre de ma vie à venir, pourroit me ravir à mon heureuse solitude, à nos jolis bosquets, à nos rendez-vous, à nos jeux. Cependant, je ne pus me défendre d’une vive curiosité, lorsqu’oprès la déroute du Mans, mon frère, arrivé précipitamment au château, nous annonça que nous y verrions le soir même un jeune officier échappé comme par miracle aux désastres de cette journée, et que c’étoit le chevalier de Mondyon.
— Le chevalier de Mondyon! m’écriai-je.
— Eh bien! oui, dit Thérèse, il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans.
— C’est le nom de mon cousin, reprit Henriette qui n’avoit pas encore remarqué mon étonnement. Il arriva enfin, et j’essayerois inutilement de te peindre l’impression que me fit sa vue. Je sentis que mon existence entière alloit dépendre de celle que je produirois sur lui. Elle passa mon espérance. Les nœuds que la convenance avoit formés furent resserrés par la sympathie la plus vraie. Une seule inquiétude, mais elle étoit affreuse, troubloit le charme de ces moments de bonheur. Peut-être elle en augmenta le prix, en leur donnant une ivresse qui manque sans doute à l’amour, quand on le goûte avec sécurité, sans rien craindre des hommes et de l’avenir. Mondyon étoit poursuivi; chaque témoin de sa présence pouvoit être un délateur; chaque instant de notre félicité trop rapide pouvoit être le dernier; chaque jour, celui de son arrestation et de sa mort. Je le pressai moi-même de hâter son départ, et de rejoindre les corps errants de l’armée.
— Reste-il des corps d’armée organisés? lui dis-je.
— On l'assuroit, répondit Henriette en me regardant avec surprise.
— Et où sont-ils? je vous prie de me l’apprendre.
• — En vérité, Antoinette, interrompit Thérèse, je ne sais pas où tu vas chercher tes questions? — Que devint ton cousin?
— Tu penses bien que mon frère ne négligeoit rien pour nous procurer des renseignements positifs sur la situation des Vendéens, et sur les moyens de les rejoindre. Avant-hier enfin, il nous apporta la nouvelle qu’en effectuant leur retraite ils avoient dispersé les républicains sur quelques points rapprochés, et qu’il en étoit un où le passage restoit libre.
— Et ce point, vous le connoissez? m’écriai-je.
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— Ce fut la question du chevalier. 11 n’y avoit pas un moment à perdre. Ils montèrent à cheval et partirent après de courts adieux, que je tremblois, hélas! de prolonger, car une minute de retard pouvoit laisser à l’ennemi le temps de leur dérober cette dernière espérance de salut. Mon pressentiment n’étoit pas mal fondé, puisque le domestique qui les a accompagnés jusque-là ne s’est échappé qu’avec peine, au retour, entre les colonnes républicaines qui reprenoient possession de tout le pays, et fermoient toutes les issues.
— Possession de tout le pays, et il y avoit un passage ! murmurai-je entre mes dents; et Mondyon étoit dans ce château, et Adolphe ne l’a pas su!...
— Voilà qui est singulier ! reprit Henriette. Il regrettoit cet Adolphe dont lu parles, il le nommoit souvent, il espéroit quelquefois le retrouver... Te seroit-il connu?
— Très-connu!
— Très-connu ! dit Thérèse, et vous rougissez, et vous tremblez comme Henriette quand elle parle de son cousin... Je vous sais mauvais gré de m’avoir fait des secrets...
Je souris de sa méprise, et la conversation changea d'objet en ce moment. Quand nous arrivâmes chez Henriette, la nuit commençoit à tomber, et nous ne nous arrêtâmes point. Nous revînmes à la ferme en hâtant le pas, afin que notre absence trop prolongée n’inquiétât pas madame Aubert; et, préoccupés tous les deux de notre conversation avec Henriette, nous marchions sans nousparler. Mon sang bouillonnoità la pensée que Mondyon avoit été si près de nous, qu’il avoit habité cette maison où j’entrois tous les jours, et que c’étoit de là qu’il avoit trouvé une occasion de rejoindre l’armée, occasion qui ne se présenteroit peut-être jamais pour moi, à qui elle seroit d’autant plus nécessaire que ma position à l’égard de Thérèse alarmoit mon cœur de la honte d’une fraude et de la crainte d'une ingratitude. Dans
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le désordre où celle idée me jetoit, j’avois tellement précipité ma marche que Thérèse ne pouvoit plus me suivre. Nous avions déjà passé la grille par laquelle les jardins de M. Aubert s'ouvrent sur la campagne, mais nous étions encore loin de la maison. A l’entré d’un petit jardin dont Thérèse faisoit ses délices, elle se reposa sur une pierre brute qu’on y avoit placée en forme de siège, et autour de laquelle elle prenoil plaisir à entretenir les herbes sauvages et les mousses parasites qui croissent parmi les rochers de la montagne. Je revins sur mes pas, et je remarquai qu’elle étoit accablée.
— Tu ne penses qu’à cet Adolphe, me dit-elle d’un air de reproche; et, depuis que nous avons quitté Henriette, j’ai vu que tu ne t’occupois plus de moi.
— Chère Thérèse! m’écriai-je, comme lu es injuste, et comme tu me soupçonncrois peu de le préférer cet Adolphe, dont le nom m’est échappé, si je pouvois te le faire connoîlre ! Que dis-je? ne faut-il pas que tu le connoisses enfin, que tu l’aimes pour lui, que tu lui pardonnes du moins d’avoir été aimé si longtemps pour un autre! — 11 y a là dedans, reprit Thérèse, quelque chose que je ne comprends point, je ne sais quoi qui m’étonne et qui m’effraye. Ne me laisse pas dans celte incertitude; el'e est plus pénible qu’un chagrin réel. — Thérèse, tu ne sais pas que tout mon bonheur dépend d’un seul mot! Je puis tout perdre ou tout gagner, car ma vie entière est dans ton amour que tu vas peut-être m’enlever; cependant, ce mot qui décide irrévocablement de mon sort... et du tien, il est de mon devoir de le dire ; et si je meurs de ta colère ou de ton indifférence, je mourrai du moins digne de ton estime. — Achève. — Je ne suis pas Antoinette, je suis Adolphe; — et je tombai à ses genoux en saisissant ses mains qui se dérobèrent aux miennes; elle poussa un grand cri et s’enfuit.
Je n’ai pas besoin de dire que cet aveu changea sur-le* champ tous nos rapports; depuis ce moment, Thérèse
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no me regardoit plus qu’avec un œil inquiet, comme si elle avoit craint de trouver en moi un ennemi, et qu’elle se défiât des sentiments que je pouvois lui inspirer. L’expression si naïve et si familière de ses traits éloit devenue sérieuse et même sombre. Souvent, quand mes yeux rencontroient les siens, et qu’ils les forçoient pour ainsi dire à rester fixés sur moi par l’ascendant qu’exerce un amour fortement senti sur la personne qui l’inspire, le nuage de douleur qui les obscurcissoit me causoitune sorte de regret et de crainte. Je me trouvois heureux d’occuper sa vie et même de faire naître dans son cœur l’idée des orages qu’éprouvoit le mien; mais la pensée que ce pouvoit être pour elle un malheur de m’aimer brisoil quelquefois mon âme, qui n’avoit point de force contre les chagrins de Thérèse. Mes dangers ne m’avoient jamais causé autant d’inquiétude que mon bonheur. Je désirois bien que Thérèse fût émue, mais je trernblois qu’elle ne souffrit. Aussi j’évitois avec soin, je croyois du moins éviter tout ce qui éloit propre à lui rappeler notre situation réciproque, et ce que je lui avois dit de mon amour. Tout en brûlant de l’impatience d’être seul avec elle, je me félicitois qu’une personne étrangère vînt se mêler à nos promenades et à nos entretiens ; et, aussitôt que cet étranger éloit arrivé, je désirois de nouveau qu’il s’en allât, quoique bien décidé à ne rien dire à Thérèse et à ménager son repos. Quand nous restions ensemble, sa réserve s’augmentoit, et elle s’éloignoit doucement, de manière à ne plus me toucher; aussi cela ne lui arrivoit que par méprise, dans un moment de distraction ou en faisant quelque mouvement involontaire. Alors elle se retiroit encore plus loin, et son air devenoit bien plus soucieux. Quant à moi, comme je ne comptois que sur ces hasards qui survenoient rarement, je m étois fait une élude de les multiplier, parce que c'étoit mon seul bonheur. Avec quelle attention j’épiois dans ses yeux la moindre de ses volontés pour pré-
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venir, pour surprendre le moindre de ses gestes, pour faire concourir avec lui une heureuse maladresse qui rapprochoit ma main de sa main, mon pied de son pied, ma bouche de son épaule ou de son cou ! Combien de fois, sous le prétexte de lui présenter une fleur de son jardin, ou bien de lui rendre son ouvrage qu’elle avoit laissé tomber, j’ai frémi en touchant ses doigts tremblants, dont l’impression légère alloit éveiller dans toutes mes veines un sentiment inexprimable de plaisir! Il y avoit, de sa chambre à celle de sa grand mère, un corridor étroit qu’elle parcouroit à tout moment, et où je ne manquois jamais de m'arrêter aussitôt que je pouvois présumer qu’elle alloit venir, parce qu’il y avoit si peu de place pour deux personnes qu’il étoit impossible qu’elle y passât sans m’effleurer; et, à mesure qu’elle s’approchoit, je reeueillois les forces de mon cœur pour supporter la volupté de ce froissement si rapide et si délicieux. Ce hasard me paroissoit une faveur, parce que je pensois qu’elle auroit pu l’éviter ou passer autre part, et qu’il n’étoit d’ailleurs pas concevable, selon moi, qu’une émotion semblable ne se communiquât pas un peu à la personne qui la faisoit naître. J’avois une espèce de certitude qu’une femme dont on seroit haï ne produiroit pas le même effet sur l'homme qu’elle toucheroit en passant, quelque amour qu’il eût pour elle, ou qu’elle ne le toucheroit pas ainsi. J’avois remarqué aussi que sa voix n’ étoit plus la môme quand elle me parloit, et j’étois si persuadé que l’amour qui a tant de mystères avoit jusqu’à un accent, jusqu’à une mélodie qui lui est propre, qu’elle ne m’adressoit jamais la parole pour me dire les choses les plus indifférentes, que je ne tremblasse de joie comme si ces riens avoient eu un autre sens que celui qu’elle y attnchoit; comme si j’étois convenu avec elle d’une clef qui m’expliqueroit son langage. Cet état étoit si peu naturel, ce secret si facile à pénétrer, que mon déguisement lui-même ne me rassuroit
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pas, et que les témoignages de son amitié obligée pour Antoinette me donnoient autant d’inquiétude que si c'éloit à Adolphe qu elle les eût adressés. Au reste, ils me donnoient de la jalousie aussi, et je n’étois pas moins tourmenté de ses prévenances devant le monde, qu’affligé de ses froideurs quand nous étions seuls. J’avois besoin d’être moins aimé, ou de l’être davantage. Ma position étoit fausse partout; j’élois Adolphe pour Thérèse quand on nous voyoit, parce qu’alors elle ne trouvoit pas de danger à me laisser voir ce qu’elle éprouvoit; quand nous nous retrouvions ensemble, je ne l’étois plus. Cette idée éloit si pénible, qu’au moment où elle m’oppressoit j’aurois quelquefois préféré une complète indifférence, mais plus souvent je prèférois de souffrir.
De tous les endroits où j’aimois à cacher mon chagrin, il n’y en avoit point que je préférasse au jardin de Thérèse, et dans le jardin de Thérèse, au rocher sur lequel elle étoit assise quand je lui avois fait l’aveu qui l’éloignoit de moi. Comme elle s’en étoit aperçue, elle y venoit beaucoup moins souvent, de peur de m’y rencontrer, ou bien elle affectoit de s'en détourner par un long circuit, et d’aller se promener plus loin dans une allée solitaire, où je ne l’apercevois que d’espace en espace entre les massifs des bosquets et des vergers. Il y avoit déjà plusieurs, semaines que cela duroit, et j’étois à mon ordinaire demi couché sur le banc, le visage couvert de mes mains, quand je sentis les doigts d’une femme s’imposer sur mon cou avec douceur, mais avec une sorte d’autorité, comme si elle avoit voulu me prescrire de ne pas la regarder, car elle avoit à me dire des choses dont l’aveu l’embarrassoit. Je reconnus facilement Thérèse, et je restai immobile en sanglotant, parce que je pleurois quand elle étoit venue. Elle commença et suspendit plusieurs fois la phrase qu’elle venoit d’arranger, et puis elle m’apprit d’une voix émue et tremblante que nous allions nous quitter. Son père, qui n’avoit pas cessé de me
THÉRÈSE AUBERT
prendre pour une jeune fille, pensoit avoir trouvé un moyen de me faire rejoindre mes parents, ou l’armée à laquelle ils étoient attachés, et que j’avois dû suivre avec eux. Il se flattoit de me mettre en tout cas à l’abri des poursuites et des persécutions; il m’attendoit au Mans, et une lettre transmise par un homme affidé (c’étoil celui qui m’avoit conduit à Sancy) en avoit apporté la nouvelle. Après cela Thérèse croyoit me devoir des consolations; elle s’attendoit à mon désespoir, et quand, hors d’état de me soutenir, je laissai retomber ma tète sur le rocher, elle m’enveloppa de ses bras et m’appela de mon nom d’Adolphe. — Adolphe! lui dis-je. 0 mon Dieu! suis-je du moins Adolphe pour toi? — • Adolphe, mon Adolphe ! répondit-elle. — Adolphe! m'écriai-je en me levant et en arrachant le bandeau qui attachoit mes cheveux. L’Adolphe de Thérèse? Prends garde, car ce mot est un lien irrévocable, un engagement pour toute la vie. — Toute la vie! — Tu m’aimes donc? — Elle me regardoit d’un air interdit; ses lèvres étoient pâles, elles trembloient; sa physionomie entière avoit changé. — Si je t’aime! dit Thérèse. — Je crus mourir, et qu’il m’eût été doux de mourir, alors! Cependant l’intention de son père étoit une loi. Le lendemain tout fut prêt pour mon départ, et nos adieux dévoient être le plus beau moment de ma vie, car elle avoit promis de m’accompagner jusqu’audessus de la montagne.
Nous montâmes donc le sentier de la Croix, au-dessus duquel nous étions convenus de nous quitter, parce qu’elle se plaignoit d’ètre un peu malade depuis deux jours, et que je craignois qu’elle ne se fatiguât; mais le temps étoit si doux, l’air si serein, la nature si brillante de verdure et de fleurs, que je ne pus m’opposer à lui laisser continuer sa promenade, jusqu’à une côte pittoresque et ombragée d’arbustes de toute espèce que nous visitions souvent ensemble. Au sommet d’un chemin montant et assez difficile qui conduisoit à de vieilles
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murailles ruinées depuis des siècles, qui de là se divisoit en mille sentiers à travers des halliers coupés par le hasard, dont les compartiments confus formoient une sorte de labyrinthe, et qui aboutissoit de bocage en bocage à une route de traverse, il y avoit, sous quelques buissons d’églantiers, un petit lieu de halte et de délassement, où nous nous étions souvent arrêtés avant qu’elle me connût pour Adolphe, et où nous avions passé plusieurs fois des moments si doux à causer de tout ce qui l'intéressoit, de son père, de sa mère, du passé, de l’avenir! Cet endroit étoit couvert, comme je l’ai dit, par des rosiers sauvages, dont nous nous étions promis de cueillir les premières fleurs et dont nous venions de temps en temps épier les développements, moi pour elle, elle pour moi, parce que nous rivalisions d’impatience pour nous apporter l’un à l'autre les premiers tributs de la nouvelle saison. Depuis l’éclaircissement que j’avois été obligé de donner à Thérèse, nous ne faisions plus de ces promenades, et il y avoit déjà longtemps que nous n’avions vu la butte des rosiers. Quand Thérèse y arriva, elle témoigna je ne sais quel trouble, et recula d’un pas. Je compris son étonnement, ou pour mieux dire son effroi, et je fus près d’abord d’v céder comme elle. Cependant je pris sa main, je la conduisis jusqu’au lieu où elle avoit coutume de s’asseoir, et sur lequel les jeunes pousses de la haie relomboient déjà en longues guirlandes. Je m’y arrêtai; et comme je remarquai qu’elle hésitoit, — Yois-lu, lui dis-je, les églantines sont écloses; c’est moi qui les ai aperçues le premier. — Le premier! dit-elle... — Je savois bien que notre position étoit changée, mais ce mot me le rappela d’une manière presque douloureuse; nous allions nous quitter bientôt, peut-être pour toujours, et il étoit cruel de sa part de me reprocher le bonheur que j’avois dérobé à sa confiance. Ma physionomie dut même exprimer ce sentiment, car elle me dit en souriant : — Puisque c’est
THÉRÈSE AUBERT
toi qui les as vues, donne-moi une de ces églanlincs; je la garderai tonte ma vie.
Je cueillis quelques èglanlines, et je vins m’asseoir à côté d’elle. Je les répandis sur ses genoux, sur son mouchoir, sur ses cheveux. Elle en prit une, la regarda longtemps, me regarda ensuite d’un air sombre, et l’effeuilla par mégarde. Je lui en présentai une autre, mais je recueillis les feuilles qui tomboient sous ses doigts, et, à mesure que je les saisissois, je les appuyois sur ses lèvres, je les reprenois après elle, et je les portois sur les miennes, tout humides encore du côté que ses lèvres avoient touché. Pendant quelques minutes, je jouis de cet artifice sans qu’elle s’en aperçût; mais aus>ilôl qu’elle le surprit, elle parut s’en alarmer. Elle me disputa la feuille que je lui avois ravie, elle refusa celle que je lui présentois. — Eh quoi ! lui dis-je, quand nous allons nous séparer, Dieu sait combien de jours, de mois ou d’années, tu ne permettras pas à ton Adolphe, que lu ne reverras peut-être plus, de chercher l’impression de ta bouche sur les débris d’une églantine! Oh! je crois en vérité que mon cœur est innocent comme le lien; mais je ne comprends rien aux idées des hommes, s'il y a un crime entre nous quand un baiser de la bouche de Thérèse est transporté sur celle de son Adolphe par une feuille de rose. D’ailleurs, penses-y bien, je vais le dire à ton père, et je suis sûr de le dire sans rougir. Un jour
enfin si je ne meurs pas à la guerre, tu m’accorderas
des baisers plus doux...
— J’aime à te croire, me dit-elle; mais il est possible que cela soit mal aujourd’hui, cela est même vraisemblable, puisque je suis mal à mon aise, que je tremble et que j’ai peur. Je serois plus tranquille si je n’avois pas déjà quelque chose à me reprocher.
— Et crois-tu, repris-je, que mon cœur soit plus paisible lui-même? C’est l’effet, n’en doute pas, de ce sentiment inconnu dont Henriette nous parloit il y a deux
fi.
HOMANS.
mois, et que nous éprouvons comme elle. Au reste, Henriette sait aimer! Elle ne refuseroit pasàMondyonle bonheur d’attacher sa bouche à une petite fleur qu’elle auroit pressée contre la sienne.
— Et moi, dit Thérèse, je ne t’aime donc pas?...
Elle prit une feuille de rose sur mes lèvres, et la mit entre ses dents. Je la rapprochai de moi, je la regardai, et je me détournai d’elle, parce que mon cœur se brisoit, et que je conçus je ne sais quelle idée, un de ces pressentiments bizarres qui offusquent l’esprit dans la fièvre et dans le sommeil, la persuasion que tout mon bonheur seroit court et que je n’embrasserois Thérèse qu’une fois. Son teint étoit animé d’une manière extraordinaire; sa main brûloit et trembloit en même temps; j’aurois voulu me rendre compte de mon état. Je ne savois rien, mais la pensée de la mort ne m’effrayoit pas comme elle doit effrayer les hommes. Il me sembloit que cela seroit trèsbien.
Pendant ce temps-là, les domestiques qui nous suivoient parvinrent au bas de l'avenue; c’étoit le moment de partir. Il ne restoit plus qu’une feuille à la dernière églantine que je lui avois donnée. Je la détachai, je l’imprimai fortement sur sa bouche, et j’y collai la mienne en ramenant Thérèse sur mon sein. Je ne sais comment je parvins à l’y retenir. Cette feuille, rien que cette feuille... Ma vue s’obscurcit, ma poitrine se gonfla, je perdis la respiration, la connoissance, le sentiment de la vie, et quand je revins à moi, j’étois seul.
Je me hâtai de gagner le chemin de traverse, parce que je me rappelois qu'il y avoit un endroit d'où le sentier de la Croix se laissoit apercevoir, et que j’espérois y voir Thérèse à son passage. Soit que le hasard eût servi mes désirs, soit que Thérèse, animée de la même pensée, se fût arrêtée dans ce court intervalle du coteau, qui paroissoit de loin comme encadré entre un groupe d’arbres et une masse de rochers, je la vis immobile et
THÉRÈSE AUBERT
détournée contre moi ; je le pensai du moins, et je me persuadai follement que mon dernier adieu pouvoit parvenir jusqu’à elle; ma bouche balbutia un mot, je dis adieu!... comme si elle m’avoit entendu; et {lorsqu’elle eut passé, je l’accusai dans mon cœur de m’avoir quitté trop vite, quand il me restoit tant de choses à lui expliquer, à travers la distance qui nous séparoit. Si elle s’étoit au moins assise pour que je pusse la regarder encore!... Pour moi, je n’avois pas détourné ma vue un seul instant du petit espace que je l’avois vu franchir comme une ombre. Il me sembloit qu’il étoit impossible quelle n’éprouvât pas le besoin de revenir à moi, comme moi celui de retourner à elle, et je croyois toujours qu’elle reviendroit là un moment, dans la seule intention de reconnoître le lieu où nous venions d’être ensemble : le jour n’étoit pas avancé; cet endroit netoit pas loin de Sancy; elle pouvoit, elle devoit revenir; il y avoit d’ailleurs jusque dans ce point de vue désenchantements pour mon cœur ; toute celte place elle l’avoit parcourue, elle l’avoit occupée en différents moments ; tous ces contours de la montagne, ses pas les avoient suivis. Ces arbres l’avoient couverte de leur ombre, ces rochers avoient été effleurés de ses vêtements ; le ciel même, qui faisoit le fond de ce tableau où elle m’avoit apparu, étoit d’une pureté sans mélange. Il n’y avoit pas un nuage, pas une vapeur qui se fût dissipée avec elle ; c’étoit le ciel, la lumière, l’air qu’elle avoit touché...
Ma vie est marquée de si peu d’époques heureuses, que celle-ci, dans son indicible tristesse, remplit encore mon cœur du sentiment d’une pure félicité ; j’espèrois. Ma main venoit de quitter sa main, je sentois à une douce tiédeur l’empreinte de ses doigts qui avoient été liés aux miens; l’arc si régulier et si délié qui couronne ses yeux, le regard si doux qui s’en échappe, je voyois cela, et j’enflammois ce regard des feux d’un amour semblable à celui qne j’éprouvois. J’avois dérobé un jour quelques-
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uns de ses cheveux ; mais, avare du plaisir de les presser contre mes lèvres, je les avois attachés dans les plis d’un ruban qui me venoit d’elle, et que je portois près de mon cœur. Dans le mouvement que je fis pour chercher ce ruban, je vis tomber sur le sable où j’ètois assis une feuille de rose déchirée ; je la regardai, je la reconnus, je ne m’y serois pas mépris mille ans après, mais je crus sentir qu’elle brûloit encore.
A mesure que je m’éloignois de Sancy, je croyois éprouver que les liens de ma vie se relâchoient, se rompoient les uns après les autres, et qu’il n’y avoit plus rien qui pût m’y raltacher; le monde que j’avois trouvé si étroit pour mon cœur, quelque temps auparavant, éloit devenu un désert sans bornes, dans lequel, à 1 exception d’un seul point, je n’apercevois de toutes parts que la solitude et le néant ; et je m’étonnois que ce point vers lequel se réfugioienl tous mes vœux, toutes mes espérances, toutes les forces de mon âme, je fusse forcé de le quitter pour obéir à quelques malheureuses convenances établies à mon insu entre les hommes. J'y tournois mes regards, j’y fixois toutes mes pensées ; je maudissois les devoirs qui m’assujeltissoient à la fatale obligation de m’en éloigner peut-être pour toujours; et qui sait dans quel motif, inutile à mon bonheur, inutile à celui des autres, que la société me présentoit comme un appât pour me priver des avantages de ma destinée! La société !... comme je concevois amèrement qu’il éloit possible de la haïr, et que les excès de ces âmes violentes qui en préparoient la dissolution sans le savoir, pouvoient bien n’êlre que l’explosion tardive des sentiments de l’homme naturel, réprimés pendant tant de siècles ! Comme j’ambitionnois quelquefois d’assister à l’accomplissement de leur funeste mission ! La société pouvoit-elle être un bien, quand c'éloit elle qui me séparoit de Thérèse, qui m’empêchoit de me saisir d’elle, du droit de la force et de l’amour, et de l’emporter dans
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mes bras, palpitante d’un mélange de terreur et de joie, jusqu’au fond de quelque -vallée hospitalière, favorisée d’un ciel tempéré, rafraîchie par des sources pures et ombragée d'arbres fruitiers de toutes saisons ! Mon père m’avoit parlé de ces belles campagnes du nouveau monde où il avoit essayé ses armes, et mon sang bouillonnoit quand je pensois que j’aurois pu y naître à côté d’elle, y vivre son frère, son ami, son amant, son époux, au milieu des biens que prodigue à leurs habitants une nature sauvage et libre, et que j v aurois accompli sans trouble les années qui m’ètoient réservées, exempt de tous les tributs imposés à l’homme civilisé par le caprice des bienséances, la routine des coutumes ou la tyrannie des lois. Que m’imporloit à moi, orphelin, désormais sans famille et sans nom, le sort futur des États, et les succès heureux ou malheureux de cette lutte convulsive qui épuisoil en efforts sans doute impuissants les dernières facultés d’une génération vouée à tous les malheurs? Elle m’étoit étrangère. Quelle nécessité si impérieuse me faisoit courir de nouveau les hasards d’une guerre inutile et sanglante, et me forçoit à rentrer dans une carrière où je ne pouvois imprimer un seul de mes pas sans m’éloigner plus irrévocablement du seul être vivant qui eût vraiment besoin de ma vie et qui m’eût consacré la sienne ? Savois-je seulement si le sacrifice incroyable de tous les intérêts, de tous les sentiments, de l’existence tout entière, si le sacrifice mille fois plus pénible de l’existence d'un ange dont le bonheur dépendoit de moi, me défendroit un jour du magnifique dédain des nobles de cour, de l’ingratitude et des rebuts de leurs maîtres ; s’il ne deviendroit pas un titre de reproche contre les infortunés qui partageoient mon sort, et si l’histoire, vendue à un parti triomphant, n’oseroit pas nous poursuivre jusque dans le tombeau de ce nom de brigands, ironie barbare du vainqueur ? Je frémis à cette perspective, et puis je souris, car les motifs que j’opposois à ma résolution
ROMANS
étoient précisément ceux qui dévoient la fonder et l’affermir. Jamais un noble cœur ne s’engage aussi avant dans une entreprise où il n’y a rien à gagner que lorsqu’il y a tout à perdre. On ne se détacheroit pas de ses habitudes, de ses prétentions au bonheur ou à la renommée, s’il ne s’agissoit de mourir.
En général, et je révèle ici tous les secrets de mon âme, lorsque j’ai éprouvé quelques foibles hésitations, pareilles à celles que je viens de raconter, elles n’ont duré qu’un moment, et je me flatte qu’il ne faudra qu’un moment pour les expier.
Quand j’arrivai près du Mans, le jour n’étoit pas tout â fait tombé. Cependant, comme j’allois chez mon protecteur, et que je devois éviter de le compromettre, je n’ôtois pas maître de toutes mes démarches. Ma vie seule dépendoit de moi; j’avois tout à ménager pour celle des autres. Je résolus d’attendre la nuit pour m’introduire dans la ville. A peu de distance, j’avois remarqué une petite pièce de verdure, ombragée d’espace en espace de quelques arbres plantés sans ordre, et où le gazon court et foulé recouvre à peine la terre, parce que les jeunes filles des environs viennent souvent y danser dans les belles soirées de l’année. Je m’y arrêtai sur un banc circulaire adapté à la tige d’un vieil orme, en me tournant vers la partie de l’horizon où est située la ferme de Sancy. Les vapeurs du soir qui s’accumuloient vers le couchant commençoient à s’étendre de mon côté, et je me plaisois à voir ces nuages colorés des derniers feux du jour se dérouler, s’aplanir, se diviser en flocons, en nappes, en réseaux, d’abord suspendus à la voûte dorée de l’occident comme des draperies roses, puis se développant lentement en ombres cuivrées, violettes ou noirâtres, avant de disparoître dans l’obscurité de la nuit. Leur passage rapide et leurs formes variées semblaient multiplier par autant de messages les derniers adieux de Thérèse. Chacun de ces nuages avoit passé sur sa tête,
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THÉRÈSE AUBERT
elle les avoit vus, elles les regardoit encore ; la même idée l’occupoit peut-être, et mes yeux pouvoient se trouver attachés au même endroit que les siens sur cette figure confuse qui s’évanouissoit entre nous et qui emportoit avec elle nos derniers regards. Étois-je sûr de revoir jamais un nuage qu’elle auroit vu?
Comme il faisoit très-beau, les jeunes filles ne manquèrent pas d’arriver à leur rendez-vous du soir, et de former autour du vieil orme, où j’étois assis par hasard, leurs danses accoutumées, en chantant en chœur des airs de ronde qui m’étonnoient par leur simplicité et leur grâce, parce que l’exil et la guerre m’avoient privé de trop bonne heure de ces innocentes joies de l’enfance. J’en comprenois cependant la douceur, et je regrettois, les yeux mouillés de larmes, de n’avoir pas vécu dans un état où il fût permis d’être si facilement heureux. L’amour lui-même se mêloit à ces plaisirs, car il y avoit à chaque groupe quelques jeunes hommes de mon âge qui se disputoient à tous les refrains l’inappréciable faveur d’un baiser de préférence. Je ne me rappelle pas bien l’air et les paroles de ces chansons-là, mais il me sembloit qu’elles ne vibreroient jamais à mon oreille sans que mon cœur en tressaillit, tant elles me révéloient de choses charmantes. Cependant, ce n’étoit rien en soi, ou plutôt cela seroit impossible à exprimer à ceux qui n’ont pa3 senti la même chose. C’étoit, si je m’en souviens, une belle qui s’étoit endormie au bord d’une fontaine, et que son père et son fiancé cherchoient sans la trouver. C’étoient des filles de roi chassées de leurs palais qui se rèveilloient dans la forêt un jour de bataille, et qui faisoient plus de vœux pour leurs prétendus que pour la couronne. C’étoient les regrets des bergères qui s’affligent de ne plus aller au bois parce que les lauriers sont coupés, et qui aspirent après la saison qui doit ramener leurs danses et leurs amours.
Je me trouvois enfermé dans le cercle des jeux; j’y
ROMANS
avois été retenu d’abord par la curiosité d’une sensation nouvelle, et puis par cette satisfaction d’une âme fatiguée qui trouve à se délasser dans des émotions douces, et puis enfin par un intérêt d’une espèce singulière qui auroit absorbé tous mes autres sentiments, si je n’avois pas connu Sancy. Plusieurs fois le nom de Jeannette, ce nom attaché à une jeune personne dont la candeur, la franche gaieté, l’air de bien-être et de contentement, reposoient agréablement la pensée ; plusieurs fois, dis-je, il avoit frappé mon oreille et retenti jusqu’à mon cœur. Je m’étois d’abord placé à côté d’elle, je la regardois, je comparois notre taille et nos habits, je me demandois si c’étoit Jeannette, et au moment où je me croyois près de me confirmer dans mes conjectures, elle se perdoit comme à dessein au milieu de la foule. Enfin, les combinaisons d’un jeu nouveau me rapprochèrent d’elle, et une loi de ce jeu me prescrivoit de lui dire un secret. Je m’emparai de sa main et je la portai sur mon sein, j’attachai mes yeux sur ses yeux, de manière à la forcer de soutenir un moment mes regards, je laissai retomber une tresse de mes cheveux, comme ils étoient dans le désordre de ma fuite, et je me penchai sur son épaule pour n’être entendu que par elle : Jeannette, lui dis-je, Dieu te récompensera, parce que tu as pris pitié d’un pauvre brigand!... — Elle poussa un cri, et tremblant de mon imprudence et de la sienne, elle déguisa son effroi sous je ne sais quel prétexte, après quoi elle rejoignit ses compagnes.
11 étoit fort tard quand j’entrai dans la ville, et l’obscurité favorisoit mes desseins. J'arrivai assez facilement à la maison de M. Aubert, parce que Thérèse me l’avoit indiquée avec beaucoup de soin, et le vieux domestique qui vint m’ouvrir me reconnut d’abord pour m’avoir vu quelquefois à la ferme, quand il y étoit envoyé par son maître. Je fus frappé de sa tristesse et de son abattement; et je n’eus pas de peine à m’apercevoir, à la lueur
THÉRÈSE AUBERT
de la lampe qui éclairoit son visage, que des pleurs tout récents avoient mouillé ses paupières. Cependant, il ne proféra pas une parole tant que la porte fut ouverte; mais à peine l’eut-il laissée retomber sur ses gonds, qu’il se bâta de déposer la lampe qui vacilloit dans sa main tremblante, tomba sur une chaise, et m’apprit, en fondant en larmes, que M. Aubert étoit arrêté. — Arrêté! m’écriai-je. — 11 y a deux jours. — Et pourquoi? — Sait-on pourquoi on est mené dans les prisons, et des prisons à l’échafaud? me dit-il en secouant la tète; mais cela ne pouvoit pas manquer tôt ou tard, continua-t-il. C’étoit un trop honnête homme pour ces gens-ci, et depuis longtemps je pensois bien à part moi qu’ils finiroient par le tuer pour le punir de n’ètre pas méchant comme eux. — Ils ne le tueront pas; ou je mourrai près de lui!... — Antoinette! reprit le vieillard étonné. Qu’étois-je en effet, et comment pouvois-je essayer de délivrer à mon tour mon généreux libérateur, sans achever de le perdre?
Il falloit cependant tout entreprendre, et, pour parvenir à quelque chose, il falloit communiquer avec lui. Cela n’ètoit pas aisé. Huit jours entiers se passèrent avant de rien obtenir, parce que M. Aubert étoit au secret, et la permission enfin accordée à nos prières ne me concernoit point. En même temps, la correspondance de M. Aubert lui fut remise tout ouverte par le gardien de la prison. C’étoicnt deux lettres de Sancy, postérieures à mon départ.
Je passai le jour à attendre dans une anxiété inconcevable, non que j'eusse entrevu la moindre probabilité de sauver M. Aubert par un coup de main hasardeux, ou que l’état des choses fût tellement désespéré pour lui qu'il ne me restât de toutes mes hypothèses que la certitude de sa perte; mais parce qu’un sentiment indéfinissable me rendoit le retour de Dominique de plus en plus nécessaire, comme si ma vie avoit dépendu de ce
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qu’il auroit à me dire. Quand il rentra, je cherchai impatiemment à lire dans ses yeux s’il y avoit quelque circonstance nouvelle qui put justifier mes craintes. Il me parut tranquille, et sa tranquillité ne me rassuroit point. Enfin il s’assit, il tira d’un pli de ses habits une lettre à l’adresse d’Antoinette, dont je m’emparai avec empressement. Elle étoit conçue en ces termes :
« Chère enfant, lorsque j’écrivis à Thérèse de vous envoyer au Mans, je me croyois sûr de pouvoir vous rendre avant peu à votre famille. Vous savez combien mon sort est changé, et l’intérêt que vous y avez pris m’est connu. Mon seul malheur est maintenant de ne pouvoir mettre un terme au vôtre. Je n’ai d’ailleurs aucun danger personnel à courir, ou plutôt j’ai une certitude si positive d’échapper incessamment à tous les dangers qui me menacent, que si je vous recommande de détruire ma lettre, c’est dans la vue de ne pas compromettre vos secrets et votre existence. La mienne est devenue inutile aux malheureux, et si elle devoit se terminer à la suite d'un jugement, la confiscation priveroit ma famille de ses dernières ressources. C’est pour cela que j’ai résolu d’être libre et que je m’en suis ménagé les moyens. Je vous jure que tout a réussi pour cela à ma satisfaction. Dans l’état où ce dernier événement va vous laisser, je ne vois rien de mieux à. faire pour vous que de retourner à Sancy. Je vous y engage d’abord dans votre intérêt, parce que cette maison restera votre asile tant que vous aurez besoin d’un asile. Plus tard, d’ailleurs, ma fille peut devoir son bonheur à la liaison qu’elle a contractée avec vous, et trouver dans votre amitié, dans votre protection, le prix des foibles services de son père. Elle a besoin de vous dès aujourd’hui. On m’écrit à deux reprises qu’elle est malade, qu’elle est fort malade, et j’ai peur encore qu’on ne me dissimule à quel point la vie de ma Thérèse est compromise. Allez donc à Sancy, chère Antoinette! c’est son père qui vous en
prie! et surtout ne parlez pas de ma captivité, ni devant ma vieille mère, ni devant ma pauvre Thérèse. Je vous répète que cela n’en vaut pas la peine. Ma captivité va finir. Pierre Aubert. »
Cette lettre me causoit de vives alarmes sur le sort de Thérèse. Elle ne me rassuroit que foiblement sur celui de M. Aubert, dont je ne comprenois point les ressources et les espérances. La permission de Dominique lui donnoit le droit d’entrer dans la prison tous les jours. Je résolus d’attendre au lendemain. Ce jour-là, Dominique revint de très-bonne heure, après une absence si courte, qu’elle m’avoit à peine donné le temps de l’impatience et de l’inquiétude. 11 étoit rayonnant de joie. — Notre maître n’est plus en prison, me dit-il, quand il eut pris le temps de rassembler ses idées et la force de se faire entendre.
— Il n’est plus en prison! m’écriai-je. Mais où est-il? le savez-vous ?
Dominique me regarda d’un air embarrassé. — Je n’en sais rien à la vérité, mais ce qu’il y a de certain, c'est que M. Aubert n’est plus dans la prison où je l’ai vu, et qu’il n’a été transféré dans aucune autre. Je m’en suis assuré moi-môme, et partout. Le concierge m’a répondu d’ailleurs d’un ton de voix sombre et avec un regard affreux, comme l’assassin qui a perdu la trace de sa victime avant de l’avoir achevée. Il m’a dit brusquement : Il n’y est plus. — Je lui ai reparti : Est-il dans une autre maison? — 11 m’a répondu : Non, et il a repoussé la porte sur moi. Vrai comme Dieu est Dieu, continua Dominique, je vous proteste que notre maître est sauvé.
Je relus la lettre de M. Aubert. Elle avoit quelque chose de vague qui m’effrayoit au premier abord ; mais je trouvai qu’elle pouvoit se prêter à cette explication. Au moment où j’y réfléchissois, le bruit de l’évasion de plusieurs prisonniers parvint jusqu’à nous et me confirma dans cette idée. Je n’avois donc plus qu’à remplir les intentions
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do mon bienfaiteur, et qu’à satisfaire au besoin de mon âme qui étoit tourmentée des plus cruelles angoisses, depuis que je me représentois Thérèse malade, peut-êlre mourante, et appelant en vain son père et moi. J’embrassai Dominique et je partis.
Quoique je retournasse vers Thérèse, et que peu de jours auparavant je n’eusse pas conçu de plus grand bonheur; quoique je l’aimasse plus que jamais, je marchois pénétré de tristesse, et aussi lentement que si je n’avois jamais eu à la revoir. Je ne m’étois pas encore trouvé si foible et si mal au monde. Il y avoit devant mes veux comme un nuage de douleur qui obscurcissoit jusqu’aux plus doux souvenirs de ma vie. L’incertitude où j’étois du sort à venir de M. Aubert, le doute où il m’avoit laissé sur le véritable état de Thérèse, la crainte de la trouver dans une position dangereuse, l’ennui même de cet habit qui cachoit mon sexe, qui commençoit à le mal déguiser et qui devenoit à charge à mon impatience et à mon courage; je ne sais eniîn quel besoin dejnourir, qui est peutêtre dans les hommes très-malheureux le pressentiment des malheurs prêts à finir, tout cela agissoit à la fois sur mon imagination et sur mon cœur. 11 me sembloit que j’arriverois toujours trop tôt où j’allois, et qu’il vaudrait mieux ne pas arriver.
Je m’assis au-dessus de la montagne de la Croix pour regarder la maison. Rien n’étoit changé. Il n’y avoit là aucun mouvement inquiétant. Les cultivateurs étoient à leurs travaux ordinaires. L’air étoit calme et doux, et l’on s’imagine que si on avoit des motifs réels de souffrance, la nature entière devrait y prendre part. Je contemplois cependant avec un effroi involontaire ce hameau qui m’avoit vu si heureux, et. je tremblois d’y rentrer.
Dans ce moment, j’entendis quelque bruit derrière moi, dans le hallier; je me détournai pour savoir d’où il provenoit; c’étoit une femme qui étoit encore éloignée, mais que je reconnus à travers un étrange désordre de
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physionomie pour Henriette de F... Au premier abord, je crus rêver; ses cheveux étoient épars, sa robe déchirée, ses pieds nus; elle montoit avec l'agilité d’un fantôme sur les pointes aiguës des rochers, en chantant des refrains de romances, et en riant par excès; un homme la suivoit de loin, l’œil attentif à tous ses mouvements, l’air affligé et pensif; je le reconnus aussi pour un de ses domestiques. Il m’avoit aperçu en même temps, ou plutôt il avoit aperçu Antoinette, car je n’étois que cela pour lui. Il porta la main à son front avec un mouvement de tête qui exprimoit la plus vive douleur, pour me faire comprendre qu 'Henriette étoit folle. Je me levai et je courus à elle, ses grands yeux s’arrêtèrent fixement sur moi; elle resta debout sur le roc à la pointe duquel elle venoit de s’élancer, en manifestant par son attitude immobile et réfléchie le désir de se rappeler quelque chose. Le rire qui venoit d’instant en instant sur sa bouche ne s’effaça pas tout à fait, mais ses paupières se mouillèrent bientôt de pleurs abondants, et ce conüaste avoit quelque chose d’horrible; à mesure que je l’avois vue de plus près, j’avois mieux remarqué l’égarement de ses traits, la bizarrerie de ses ajustements. Elle portoit en écharpe un mouchoir rouge comme nos officiers; ses longs cheveux bruns, qui retomboient de côté et d’autre devant elle, étoient semés de soucis et de ces fleurs d'un violet foncé qu’on appelle, je crois, des ancolies; ses bras, fortement hâlés par le soleil, sortoient à nu des manches courtes de sa robe noire; ils étoient déjà maigres et flétris comme si la mort les avoit touchés,
— Tu ne sais pas, Antoinette, me dit-elle, ces gens-là ont tué Mondyon, tué, tué... — Mondyon est mort! m’écriai-je; seroit-il vrai?
Elle prit la position d’un homme qui en met un autre en joue : — Pas comme cela, reprit-elle; puis elle leva fti main et la laissa retomber le long de son cou avec un éclat de rire affreux; je ne comprenois pas bien ce geste, elle
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éclaircit mon doute en le recommençant; le domestique qui la suivoit inclina la tête d’un air affirmatif.
Mondyon ! mon pauvre Mondyon!... Je cherchois une épée, j’avois une robe, l'habit d’une femme!... Henriette elle-même n’étoit plus présente à ma pensée, mais elle s’occupoit encore bien moins d’Antoinette et de tout ce qui restoit au monde. Quand je relevai les yeux vers l’endroit où jel’avuis vue, elle étoit déjà très-loin. Elle avoit repris le refrain monotone de sa chanson et sautilloit de roc en roc au sommet de la montagne. Je tombai d’accablement sur celui qu’elle venoit de quitter et où ses pieds déchirés avoient laissé une trace de sang,
Mondyon est mort ! dis-je en mordant la terre; mon père est mort! ma malheureuse mère, que j’ai à peine embrassée, est morte avant le temps, morte dans un cachot... Tout ce que j’ai aimé dévoué à l’échafaud... sacrifié aux absurdes rêveries de quelques forcenés... et j’ai des habits de femme! O Adolphe! vous avez des habits de femme, et vous ne manquez pas cependant des vêtements et des armes d’un homme; tout cela est à votre disposition, et vous portez des habits de femme, et vous croyez jouir de votre force et de votre raison ! ah! cette pauvre créature, cette femme privée de sens, - qui vient de vous parler, qui vous mépriseroit si elle savoit qu’un soldat est caché sous les habits de la servante de ferme , Henriette est mille fois plus homme que vous : s’il lui restoit, comme à vous, un morceau de fer qui pût donner la mort, elle vengeroit Mondyon et ne pleureroit pas inutilement sur des malheurs qu’à votre place elle auroit dû partager. Voilà qui est bien, repris-je en me levant; Thérèse est malade; son père lui-même, qui a sur moi l’autorité la plus sacrée, a voulu que je vinsse auprès d’elle. Je la verrai, je la servirai, je m’assurerai qu’elle n’a plus besoin de ma présence, et je la quitterai demain, et j’irai mourir aussi! Thérèse est tout mon bonheur, mais l'honneur est tout avant
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elle! De quel droit vivrai-je quand ils sont morts? et cumulent vivrois-je grand Dieu ! daigneroit-elle supporter les regards d’une foible et indigne créature qui survit à ses amis, qui ose attester leur mémoire et qui n’a pas racheté leur sang? Je m’arrêtai, je m’étreignis de mes propres bras, comme si mon père m'avoit enveloppé des siens. Je me dis, avec une autorité qui ne venoit pas de moi, qui appartenoit à une puissance supérieure à ma volonté : Adolphe, allez mourir !... Le poids qui m’accabloit diminua, mon cœur s’épanouit comme il doit le faire à la première volupté de la vie; je sentis que j’agissois sur les foiblesses de mon âme d’une force irrésistible, et cette idée me pénétra d’une joie encore inconnue : je répétai à voix haute : Adolphe, allez mourir!... et je répondis : J’v vais.
J’arrivai à Sancy sans trouver personne, ou plutôt j’évitai quelques enfants qui gardoient leurs troupeaux sur les revers de la côte, et qui auroient pu me dire ce qui se passoit. La porte étoit ouverte, les domestiques n’y étoient point. Thérèse couchoit dans la seconde chambre, il y avoit beaucoup de monde, les domestiques, les amis, les médecins auprès de son lit. J’entrai le plus doucement possible; mais je remarquai qu’on parloit; je m’avançai, sans précaution, jusqu’à l’endroit où elle devoit me voir. Elle ne me vit cependant point : je ne compris pas précisément pourquoi ; une fdle se pencha vers elle, et lui dit avec une expression singulière : Antoinette est arrivée!... — J’observai un mouvement, et j’entendis un cri sourd, un cri voilé qui ne me rappeloit pas distinctement la voix de Thérèse; elle se souleva sur son lit, et demanda ; Où est-elle? Ce n’étoit pas Thérèse comme je l’avois vue; son teint étoit animé d’un éclat extraordinaire, qui contrastoit avec la pâleur livide de son front; ses yeux étoient tournés sur moi, et je 11e trouvois pas ses regards. Je songeai à la petite vérole que je devois avoir eue peu de temps après ma nais-
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sauce, à ce que m’avoit dit ma mère, et dont je ne connoissois point les effets. Confirmé dans celte idée par un mot échappé à l’une des personnes qui étoient là, je fus frappé de la pensée que la petite vérole faisoit quelquefois mourir, et que Thérèse avoit une maladie mortelle : ce fut l’affaire d’un moment, mais ce moment usa tellement ma vie, que j’éprouvai que le bonheur même ne la prolongeroit pas. — Oh! n’approche pas, dit Thérèse, n’approche pas, si tu n’as pas eu la petite vérole!... — J’ai eu la petite vérole, lui dis-je en m’appuyant sur son lit, car j’avois peine à me soutenir, et en couvrant de baisers et de larmes sa main qu’elle venoit de m’abandonner : — J’ai eu la petite vérole Je n’en étois pas bien sûr, et combien j’aurois voulu être sûr du contraire pour espérer de souffrir du même mal, et de courir les mêmes dangers!...
Thérèse avoit pressé ma main; elle l’avoit portée sur sa bouche. Je l’avois embrassée aussi. Elle m’avoit repoussé un peu. Ses lèvres étoient sèches et ardentes. Quand j’eus reposé, calmé le trouble de mon âme, je remarquai qu’il n’y avoit plus personne autour de nous, et que Thérèse avoit recouvert son visage de son drap. Je compris, je crus comprendre son intention. Je me révoltois contre l’idée qu’elle ne me croyoit pas digne de la regarder et de l’aimer dans la laideur de sa maladie. — Tu n’aimes plus ton Adolphe, lui dis-je à voix basse, puisque tu ne veux plus le voir. — Adolphe, dit-elle beaucoup plus bas, songe donc que tu te nommes... — Ils sont sortis, continuai-je. Il n’y a plus que toi et ton Adolphe que tu ne veux pas voir. Elle serra ma main, souleva sa tête et la laissa retomber sous ce drap qui la couvroit comme un linceul. Celte pensée me déplaisoit. Je voulus l’arracher, elle le retint. — Que je ne veux pas voir ! murmura-t-elle avec un sanglot qui me brisa le cœur. Dis que je ne peux plus le voir et que je ne le verrai plus. Thérèse n’est plus rien pour Adolphe qu’un
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spectre, que la tête du squelette qui roule dans les cimetières. Elle n’a pas d'yeux! — Tais-toi, lui dis-je en la rapprochant de moi; ton pauvre esprit s’égare; il est affoibli et troublé par ton mal. S’il ne t’abusoit toimême, tu ne me tromperois pas si cruellement. Elle rejeta le drap et se tourna vers moi comme si elle m’avoit regardé. Je ne lui vis pas d’yeux, mais je n’avois jamais remarqué les effets de la petite vérole, et je ne m’en formois qu’une idée vague. — C’est un accident commun, lui dis-je, qui ne dure qu’aulant que la maladie et qui ne doit pas l’effrayer. Elle sourit, saisit mes doigts, les porta vers l’orbite de ses yeux et les appuya dans sa profondeur. 11 étoit vide. Je tressaillis malgré moi, car j’aurois voulu lui dérober ce que j’éprouvois, mais j’avois les mains engagées dans les siennes ; elle les pressa vivement, et puis les abandonna, comme si elle avoit voulu me rendre la liberté. Je la devinai, je repris ses mains, je les retins avec force. Je pleurois amèrement. — Thérèse, m’écriai-je, que ceux qui aiment comme vous sont heureux ! Qu’ils ont des liens souples et faciles ! Vous auriez abandonné Adolphe aveugle !. Elle voulut m’interrompre. Je continuai. — Adolphe que vous avez recueilli, que vous avez nourri, que vous avez sauvé, je n’ose plus dire, hélas! que vous avez aimé! vous l’auriez abandonné pour un malheur de plus! votre pitié alloit jusque-là et pas plus loin! Un coup de feu pouvoit aussi m’enlever les yeux, et Adolphe alors n’avoit personne qui l’aimât, qui le conduisît, qui reçût pour lui l’aumône de la charité! C’est ainsi que lu m’aimois, c'est ainsi que vous aimez ! Oh! j’espère bien que vousn’êtes pas aveugle; mais, si vous l’étiez, cesserai-je, moi, de te voir et de vivre pour toi! Dis-moi, pourrois-je le quitter sans mourir! L’aveugle a un chien qui le précède, qui le sert, qui sollicite pour lui de l’attitude et du regard la charité des passants, un chien dont il est aimé; et ce qu’il attend d’une brute, vous ne le demanderiez
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pas au cœur que vous avez choisi ! Non, Thérèse, tu n’as pasbesoin d’yeux tant qu’Adolphe en aura pour veiller sur toi ; et quant à lui, s’il avoit besoin d’être vu de toi, de toi seule à jamais, tu le pardonneras aux vanités de l’amour, mais là, dans ton cœur, ne le vois- tu pas encore? — Oh! toujours, toujours, dit Thérèse. Oh! je te vois mieux. Je ne t’ai jamais si bien vu : je vois jusqu’au pli de ton front, jusqu’au mouvement de ton sourcil, jusqu’à la petite cicatrice de ta lèvre supérieure, et je verrois cela plus longtemps que les autres femmes : mais pourquoi te lier à un cadavre? Je te fais de la peine ! reprit-elle. Oh! je connois bien mon Adolphe, et je ne renoncerois pas à lui sur la terre si je ne savois où le retrouver! Mais je le retrouverai un jour pour ne m’en séparer jamais. Tu aurois beau faire, continua-t-elle en passant ses doigts dans mes cheveux, tu pourras vivre et aimer, c’est dans Tordre; mais ton éternité m’appartient tout entière. J’aurai alors, et pour toujours, ma beauté, ma jeunesse, mes yeux. En disant cela, elle couvrit de sa main la place où ils n’étoient plus. J’avois perdu la force de lui répondre. Je succombois sous le poids de ma douleur. 11 me sembloit que les larmes dont je mouillois sa main auroient dû parler pour moi; mais 11 e pouvoit-elle pas les prendre pour celles de la pitié, d’une pitié ordinaire et commode, comme celle qu’ont les autres hommes pour leurs semblables, et qui n’engage point la vie de celui qui l’éprouve? Sa main d’ailleurs étoit si pâle et si froide! Elle pouvoit être insensible à mes larmes. Je sentois qu’il me manquoit un langage, que les signes perdus pour ses yeux, l’action de ma main peut-être perdue pour sa main qui lui répondoit à peine, celle de mes paroles soutenue des exclamations vulgaires, des froids serments dont les amants se servent pour tromper, ne parviendroient pas sûrement à son cœur. J'aurois voulu ouvrir le mien, et que ses yeux un moment, un seul moment dessillés, eussent pu
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s’assurer que je ne la trompois pas. Oh ! je conccvois dans cette idée une inexprimable volupté à mourir ! Dans cette impuissance de me faire entendre, je déchirois son drap de mes dents, j’v étouffois mes sanglots, j’y desséchois mes yeux en les comprimant avec force pour tarir les pleurs dont ils étoient inondés. Je désirois de les perdre ! — Veux-tu, lui dis-je, veux-tu que je les arrache, ces yeux qui te déplaisent, et que nous allions . promener ensemble notre infirmité de ville en ville, à la merci du ciel et des hommes compatissants? Dis, veuxtu que je sois aveugle, et que je détruise de deux coups de poignard ce foible et malheureux avantage que la nature trop injuste me donne aujourd’hui sur toi? Alors on dira : Voilà les deux amants, la maîtresse qui a perdu les yeux parla petite vérole, l’amoureux qui s’est aveuglé pour ressembler à sa maîtresse ; ils s’en vont par le monde fidèles et heureux, car leur bonheur consiste à s’aimer; on le dira, n’en doute pas, et l’on prendra soin de notre misère !
— Je te comprends bien, me répondit-elle. Ce que tu dis là, je l’ai éprouvé tant de fois dans mon cœur, avant de penser que je deviendrois si malheureuse, et quand je m’imaginois que ce seroit à moi à protéger, à soutenir, à embellir ta vie! Mais ce sont peut-être les illusions de la jeunesse insensée pour qui tout l’avenir est dans une minute d’ivresse et d’égarement. Tu seras toujours tout pour moi, quoi qu’il arrive, car mon cœur n’aura jamais le funeste privilège de pouvoir changer. Je t’aimerai toute ma vie comme je t’ai aimé, parce que je le verrai toute ma vie comme je t’ai vu, et qu’aucune impression nouvelle ne pourra plus me parvenir par ces yeux éteints, parce que ma vie se composera toute des souvenirs du passé, et qu’elle n’aura plus de présent. Mais toi, si jeune et si longtemps condamné à être l’unique pensée d’une pauvre fille imparfaite, infirme, défigurée, es-tu bien sûr de ne jamais éprouver de lassi-
tude et de dégoûts? Tu te fâches, continua-t-elle en souriant. Oh ! tu es un homme habile, plein d’expérience et de raison, et qui sait déjà toute l’existence, comme s’il y avoit passé plusieurs fois ! Ne tourmentez pas cet amant de dix-sept ans de l’idée qu’il n’y a point de sentiments éternels, et que la contrainte d’une obligation rebutante peut fatiguer à la longue une âme que le bonheur même auroit ennuyée! Écoute! ne me promets pas tant. Je suis très-exigeante cependant ; j’aime beaucoup, et il est naturel de beaucoup exiger de ce qu’on aime. Promets-moi, cet engagement peut se tenir, de me conserver ton amitié toute la vie; promets-moi, quand tu en aimeras une autre, de ne pas me le dire, car je veux aimer tout ce que tu aimeras; et celle-là, je sens que je ne pourrois pas l’aimer. Consens encore à me laisser vivre où tu vivras; et, si je te deviens jamais un peu à charge, promets-moi de faire en sorte que je ne le devine pas. Voilà bien des sacrifices, mais je les comprends, et je les attends de toi. Je le dégage d’avance de tout autre serment. — J’allois parler, elle chercha ma bouche avec sa main et la couvrit fortement. Je me levai désespéré. Je marchai dans la chambre avec une sorte de fureur. Je vis qu’elle éloit inquiète. Je revins. Je la touchai. — Thérèse, lui dis-je, mettons un terme à ces débats affreux. Vous dites des paroles de femme, et vous tuez votre ami. Savez-vous qu’il n’en coûte pas plus d’en finir? C’est à l’éternité que tu en appelles? Eh bien! allons dans l’éternité! et, si ton âme se révolte contre la mort, va, je me charge de tou!. Ne frissonne pas ainsi. Dieu ne nous repoussera point.
Il y a des actions fortes qui sont au-dessus de la ca- , pacité et des jugements de l'homme, mais que Dieu apprécie, et qui trouveront devant lui la grâce que la méprisable sagesse du vulgaire leur a refusée. Puisque notre existence sur cette terre est perdue, anéantie à jamais, et que tu ne comprends d’autres moyens de l’amé-
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liorer que des transactions qui nous humilieroient tous les deux, c’est un signe que Dieu est content, et qu’il nous rappelle à lui. Ne te persuade pas, Thérèse, que sa souveraine bonté accableroit de tant de maux deux âmes innocentes qu’il a formées avec prédilection, s'il ne vouloit nous indiquer que le temps de nous en retourner est venu. Ne crains rien, Thérèse! Si je trouve en moi assez de force pour ce que je conçois, c’est que cette force m’est donnée; c’est qu’il étoil marqué dans les décrets du ciel que nous mourrions ensemble, et que je te porterois dans mes bras à notre divin père, avant de prendre possession de toi pour l’éternité. — Adolphe! cria-t-elle d’un son de voix qui annonçoit la terreur; et elle se releva avec effort, le bras étendu de mon côté. Je m’approchai pour la soutenir. File trembloit. Sa poitrine ètoit gonflée, haletante. File s’aperçut que j’étois près d’elle, et retomba en frissonnant. — Fais ce que tu voudras de ma vie, me dit-elle. Dispose de ces derniers jours que Dieu m’accorde, si tu le veux ; mais ne me parle plus comme cela. Songe que je suis malade, et que tu me fais peur. Je pensai qu’en effet mon emportement avoit fait aggraver son mal. — Je te fais peur, Thérèse! Adolphe te fait peur! Ah! plutôt mourir mille fois que d'inquiéter ton cœur de la peine la plus légère! Que dis-je plutôt mourir seul, et te perdre pour jamais! Je ne ferai moi-même que ce que tu voudras! et si tu te défies trop de ma constance pour être heureuse sur la foi de mes promesses, s’il faut l’épreuve de ma vie pour te rassurer, je me contenterai de te suivre, de t’épier de loin, de tenir mes yeux arrêtés sur toutes tes démarches, mes pensées attentives à toutes tes pensées; je ne te fatiguerai pas de l’obstination d’un sentiment auquel tu n’as pas la force de croire; je ne t’en parlerai que lorsque tu ne pourras plus rien craindre de ces illusions de la jeunesse et des passions qui t’inspirent tant
de défiance. J’attendrai pour te dire : Voilà, que le
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temps et le désespoir aient usé mes jours et blanchi mes cheveux. Je reviendrai alors près de toi, dévoué à ton bonheur comme aujourd’hui, et je te prouverai, en mourant à tes pieds du plaisir de t’entendre dire encore une fois que tu m’aimes, que vous vous étiez cruellement trompée sur mon cœur! — Pendant ce temps-là, je baignois ses mains de mes larmes. Elle ne me repoussoit plus. — Je le veux bien, dit-elle. Je croirai à tout ce que tu m’as promis. J’y croirai tant que tu le voudras. Si c’est une illusion, elle vaut la vie tout entière. Je scrois bien folle de la repousser. Oui, je crois que tu m’aimes, Adolphe, que tu m’aimes telle que je suis et que tu m’aimeras toujours. Ne s’est-il pas trouvé des amants qui n’ont pas survécu à leur maîtresse? un sentiment qui triomphe de la mort peut bien résister au malheur. Elle engagea ses bras dans les miens. Elle étoit tout à fait contre mon sein. Je craignois de l'incommoder, parce quelle souffroit partout. Je m’éloignai foiblement en laissant ma bouche assez près de la sienne pour aspirer son souffle; et, comme cette position étoit difficile à conserver longtemps sans une fatigue excessive, j’appuyai le haut de mon corps sur le lit, et peu à peu je m’y reposai tout entier sans qu’elle s’en aperçût. Cette idée me causa un horrible serrement de cœur. J’éprouvai un mélange inexprimable de douleur et d’ivresse à penser que j’èlois couché avec Thérèse, avec Thérèse aveugle et mourante; je comparois cela aux félicités que je m’étois promises, et je concevois profondément que la vie de l’homme ne peut pas embrasser toute sa destinée. J’étois sûr qu’il manquoit beaucoup à la mienne, mais qu’elle ne fmissoil pas ici, et que Dieu ne m’avoit pas donné seulement pour mon supplice une âme qui dèsiroit le bonheur et qui comprenoit l’éternité.
Depuis que je pouvois me rendre compte de mes actions,- je n’avois jamais négligé de prier; la nuit étoit déjà tombée. On savoit que je vcillerois Thérèse; on
avoit apporté la lampe et les remèdes de la nuit. Je voulus me recueillir pour ma prière, et j’eus un instant d'inquiétude, parce que j’étois couché auprès d’une femme : mon cœur battit avec violence, et repoussa cette idée comme une profanation. — 0 Dieu ! dis-je en moi-même, vous lisez dans mon âme, et vous savez si elle est indigne de vous ! Cela me rendit un calme singulier, et qui changea en confiance tout l’effroi que le premier sentiment de cette apparence de faute m’avoit inspiré. Je me plaçai plus près de Thérèse. Ses pieds étoient glacés; je les réchauffai dans ma main. Elle dorinoit d'un sommeil inquiet, et le moindre frémissement de ses membres ne m’échappoit point. J’étois du moins plus à portée de la secourir. Elle tournoit souvent sa tête avec vivacité, en poussant de petits cris» en articulant deux ou trois syllabes confuses. Mon bras droit étoit engagé sous son cou depuis plusieurs heures. J’y avois senti d’abord un peu de malaise, ensuite de l’engourdissement, et j 'avois fini par ne rien sentir. C’étoit un apprentissage de la mort ; et la mort est si peu de chose ! si elle avoit pu me gagner ainsi tout entier, si j’avois pu cesser d’être, sans cesser d’être lié pour toujours au corps de Thérèse, le néant lui-même ne m’auroit pas épouvanté à ce prix. Quand je m’aperçus qu’elle se réveilloit par degrés, je m’éloignai doucement pour qu’elle ne sût pas que j’avois été si près d’elle, et que son âme innocente ne s’en alarmât point. — Est-ce toi? me dit-elle. — Oui, lui répondis-je en l'embrassant.
— Est-il jour? reprit-elle. Je ne m’attendois pas à cette question, elle me déchira. — Pas tout à fait, lui répliquai-je avec un trouble dont elle devina le motif.
— Je veux, dit-elle, que tu t’exerces à soutenir cette idée, et que tu corriges mes erreurs avec autant de sangfroid que si elles ne te rappeloient pas une époque qui est passée pour ne plus revenir. Moi-même, en me réveillant, j’ai failli céder à cette impression. Je ne te voyois
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pas; mais tu me touchois, c’étoit toi, bien toi, et j’ai oublié l’autre pensée comme une chose étrangère à ma vie. Il y a parmi les créatures de Dieu beaucoup d’êtres qui sentent et qui ne voient pas. Nous ne plaignons cependant pas leur malheur, parce que nous regardons cela comme naturel à leur espèce ; mais un être privé de l’avantage de voir, qui verroit cependant par les yeux d’un être semblable à lui, d’un être qui l’aime et qui en a soin, nous jugerions qu’il est infiniment favorisé sur la terre. Qu'importe, en effet, que je ne voie pas, si toi, qui es la forte et la grande moitié de mon existence, tu vois pour nous conduire et pour nous faire vivre tous deux ? Je m’apercevois à cette exclamation de sentiment et de langage, qu’elle étoit animée par la fièvre. J’imprimai mes lèvres sur ses doigts pour lui témoigner que je prenois plaisir à l’entendre, et que ce qu’elle disoit étoit dans un parfait accord avec mes pensées. — C’est un étrange commerce que l’amour, continua-t-elle, un commerce où celui qui donne le plus est toujours le plus favorisé, et admire les grâces que la fortune t’a faites ! Tu seras tout entre nous deux, et moi, je ne serai rien! rien absolument! — Tu te trompes, lui dis-je, en affectant d’entrer pour lui plaire dans les rêves de son imagination, car tu seras toujours la pensée qui nous animera tous deux, et moi je ne serai que le corps qui lui obéit. — Cette idée lui sourit beaucoup. — Voilà, dit-elle, qui est digne de ton cœur. 11 y aura une âme et un corps ; mais l’âme, ce sera encore toi, car je sens que toute la mienne est passée en toi, et que hors de toi
je n’en ai plus Dieu me le pardonne, mon ami! mais
il n’y a que lui qui puisse nous redonner l un à l’autre comme nous étions. 11 paroit qu’ici c’éloit fini, et qu’il nous gardoit, comme tu disois hier, pour la vie de l’avenir. J’ai fait là-dessus un rêve étrange cette nuit. Elle remarqua que j’écoutois : elle rit. — Tu n’as pas beaucoup de confiance aux rêves, n’est-ce pas? Je pressai en-
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core ses doigts qui étoient croisés dans les miens. — Imagine-toi, reprit-elle, que je me suis retrouvée telle quej’étois quand tu m’as vue pour la première fois. J'étois conviée à un beau festin avec Henriette (je ne lui avois point parlé d'Henriette), et avec nous il y avoit deux officiers. Je me figure que c’étoit un repas de noces. L’un des officiers, c’éloit toi. Je regardois avec étonnement comme ta physionomie s’étoit animée d’une expression martiale et terrible, sans perdre cette expression de douceur pour laquelle je t’ai aimé, car tu avois toujours la tendresse de ton regard, la timidité de ton sourire, et je me réjouissois d’avoir touché un cœur si modeste et si fier. L’autre officier, ce devoit être Mondyon. Je le vovois à peu près comme tu me l’as dépeint, gai, mutin, boudeur, emporté, mais digne un peu d’être aimé de mon Adolphe. Nous étions d’une joie folle comme de pauvres jeunes gens qui se croient heureux, et qui croient que le bonheur est une chose durable. Tout à coup je relevai les yeux vers Henriette, parce qu’elle chantoit. Je fus surprise et épouvantée : elle étoil si pâle, si malade, si tristement vêtue. Oh ! si tu l’avois vue comme cela ! Saisie de douleur, je me retournai vers vous ; Mondyon et toi, vous aviez les yeux fixes, immobiles, éteints. Vous ressembliez à ces images moulées de plâtre ou de cire, auxquelles il ne manque pour faire illusion que le mouvement de la vie. Vous ne viviez pas, car tu ne me regardas point, ou tu n'eus pas l’air de me voir; et c’étoit une chose hideuse à considérer, parce que vos têtes ne paroissoient plus appartenir à votre corps, et qu’elles ne s’y rattachoient que par je ne sais quelle ligne sanglante.
Après m’avoir dit cela, Thérèse resta extrêmement abattue. Je cherchais inutilement à dissiper les idées qui la tourmentoient, parce que j’en étois poursuivi moimême, mais j’essayois de lui faire croire que j’étois tranquille, quoique ma voix fût altérée et tremblante. Enfin
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le jour étoit venu ; Thérèse avoit demandé un confesseur, et je désirois qu’elle s’entretint avec un homme qui auroit de l’autorité sur son âme, dans l’espérance qu’il en résulteroit pour elle un peu de consolation. Quelque bruit que j’entendis au dehors m’apprit qu’il étoit arrivé. J’en avertis Thérèse, j’ouvris, et je me plaçai auprès de la porte ; le prêtre passa devant moi sans me regarder. G’étoit un homme d’une petite taille et d’une physionomie commune, qui avoit tout au plus trente-six ans ; cependant ses cheveux étaient déjà rares et blanchis. Il y avoit dans ses traits une expression singulière et pénible à voir, celle du courage qui commence à être usé par la douleur, de la patience qui cède sous le poids des souffrances de tous les jours, des forces du corps qui vont manquer au dévouement de l’âme, et qui ne se soutiennent encore un moment qu’à la faveur de cet enthousiasme de la vertu, ou de ce sentiment de la foi qu’on appelle aujourd’hui le fanatisme. 11 inarchoit avec peu d’assurance, et en s’appuyant contre les ais de la boiserie, car il étoit très-fatigué, très-malade, et il ne paroissoit depuis longtemps dans les lieux habités que pour y porter les secours de son ministère. Ses habits n’annonçoient point le sacerdoce de la religion proscrite. C’étoit ce mélange de vêtements divers qui indique un costume étranger à celui qui le porte, et dont il n’est redevable qu’à la charité. Je passai le seuil de la chambre, et je m’arrêtai au dehors ; il ne me parvenoit de l’intérieur qu’un murmure sourd et confus, mais que j’aimois à entendre, parce qu’il me prouvoit du moins l’existence de deux personnes. Les autres domestiques s’étoient mis à genoux avant moi; la grand’mère avoit fait rouler sa chaise longue au milieu d'eux, et comme elle ne pouvoit s’agenouiller parce que ses jambes étoient immobiles, elle se penchoit sur ses mains croisées, en implorant l’assistance de Dieu avec des larmes et des sanglots. Je défaillois; je suivis de la main le montant
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de la porte contre lequel j’étois appuyé, et quand je fus à genoux, je m’y retins fortement en y collant mon visage et en enfonçant mes doigts dans les inégalités des moulures. J’avois le sentiment que la pensée de Dieu s’arrètoit un moment sur la petite ferme de Sancy, et que mon âme étoit en sa présence. J’aurois voulu faire un vœu; je ne sais quelle inspiration secrète me disoit qu’il ne seroit point agréé, et que ce jour n’ètoit pas un jour de promesses, mais un jour de sacrifices.
Je ne pus me lever que lorsque le prêtre sortit; il essuvoit une larme.
Après avoir fait quelques pas, if s’arrêta tout à coup et nomma Antoinette; je me présentai. — Mademoiselle vous demande, dit-il en me regardant fixement d’un air d’abord triste et austère, mais qui s’éclaircit peu à peu. Ensuite il se rapprocha vivement de moi, pressa ma main entre ses mains, et me donna sa bénédiction. Tout le monde le regardoit avec étonnement, car j’étois seul à le comprendre. Je crus deviner que la bénédiction et le serrement de main de ce saint prêtre n’étoient qu’un ajournement à quelque prochain rendez-vous, dans un monde où nous étions attendus. Cette pensée me donna un peu de force, parce que les apparences de la mort s’embellissoient pour moi de tout ce que j’avois perdu, de tout ce qui me restoit à perdre dans la vie. J'entrai à pas posés dans la chambre de Thérèse; je croyois cependant la trouver éveillée, et je fus étonné de son immobilité. Un petit mouvement de sa tète qui étoit relevée sur son oreiller, et qui étoit animée d’un coloris très-vif, quoique les traces de sa maladie n’y parussent presque plus, me décida à m’approcher davantage. Elle m’appela d’une voix basse; je me précipitai à genoux auprès d’elle, et je pris sa main qui tomboit de son lit pour y appliquer mes lèvres. Elle étoit extraordinairement Iroide; inutilement j’essayois de la réchauffer de mon souffle; l’ardeur môme de ma bouche ne pouvoit y rap-
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peler la vie. Thérèse m’appela encore en essayant d’élever la voix. — Je suis là! m'écriai-je, ne m’entends-tu pas? Elle parut étonnée. — Je t’entends bien, me répondit-elle, mais je ne te sens point. Je me levai, je plaçai mon visage très-près du sien, au point de l’effleurer de mon haleine. — Comme cela, dit-elle, je suis plus sûre que lu es auprès de moi. Tu peux même m’embrasser une fois comme ta sœur et ton épouse. On me Ta permis tout à l’heure, et on m’a dit que Dieu n’éloit point irrité contre nos amours depuis que tu es revenu. Je l’embrassai. — A la bonne heure, reprit-elle, ceci n’est pas un péché; cela ne fait pas le mal du baiser de l’églantine. — O ma Thérèse, lui dis-je, cette fois-là, c’est moi qui étois coupable! — Garde-toi bien de le croire, interrompitelle vivement, car il n’y a encore que moi qui ai racheté quelque chose.
Je m’aperçus que sa voix s’embarrassoit, que sa poitrine se soulevoit et s’abaissoit plus fréquemment, que sa respiration devenoit courte et douloureuse. — Ne parle pas comme cela, repris-je, tu te fatigues et tu souffres. Je n’ai pas besoin d’entendre tes pensées. A mesure qu’ elles se succèdent dans ton cœur, elles parviennent au mien. Elle se tourna vers moi en souriant; j’appuyai bien doucement ma tète sur son épaule, et je collai mes lèvres à son cou. Elle frémissoit contre moi. — As-tu bien mal? lui demandai-je. — Au contraire, me répondit-elle, je me sens mieux. Elle frémit encore, et sa tôle tomba tout à fait sur la mienne; je 11e sais pas ce que j’éprouvai; je ne me rendis compte de rien. Seulement je sentis quelle saisissoit mes cheveux avec ses dents, et au même moment mon cœur se glaça et mon sang se figea dans mes veines. Quand je revins à moi, j’étois sur mon lit; je n’avois de mon existence qu’une idée purement physique, l’impression d'une douleur vive à la place où un instant auparavant j’avois senti se serrer les dents de Thérèse; j’y portai la main; mes cheveux
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avoient ôté coupés en cet endroit. Thérèse étoit morte.
Je n’avois jamais essayé mon courage sur cette supposition. Elle ne s’ètoit pas présentée à mon esprit; je fus étonné de vivre, et plus étonné d’êlre calme. Je me levai, je pris le mouchoir qui contenoit mes habits vendéens; je le mis à mon bras comme quand j’étois arrivé à Sancy, et je marchai d’un pas ferme vers la porte de la maison. 11 falloit passer devant celle de Thérèse qui la touchoit, mais elle n’étoit qu’entrouverte. Il y avoit tout à l’entour des gens qui pleuroient et qui prioient. En dedans on voyoil un peu de lumière. Ma première pensée fut d’entrer et de mourir là; mais cet égarement ne dura qu’une minute. La présence d’un jeune homme caché pendant six mois sous des habits de femme dans la maison de Thérèse pouvoit nuire à sa mémoire, et le nom de cet homme auroit perdu la famille de Thérèse, s’il étoit reconnu pour un proscrit. D'ailleurs le suicide, auquel je n’avois pas encore pensé, devoit être un grand crime devant Dieu, et ce crime pouvoit m’interdire jusqu’au seul bien dont l’espérance reste au chrétien dans ses malheurs, celui de revoir dans un autre monde les êtres chéris qu’il a perdus. Cette idée me fit tressaillir parce qu’elle se présenloit à mon esprit pour la première fois, et que j’avois été près, en cédant à mon premier mouvement, de sacrifier tout mon avenir, et de perdre Thérèse dans l’éternité pour n’avoir pas eu la force de lui survivre quelques jours dans le temps. Pendant que je faisois ces réflexions, je franchissois la dernière porte de la ferme, poursuivi des cris et des gémissements qui s’élevoient au-dedans : — Ah ! ma fille, ma belle Thérèse, ma bien-aimée, crioit la grand’mère, je ne te verrai donc plus jamais, jamais!... — Et sa voix s’étouffoit dans les sanglots. — Pourquoi jamais? disois-je dans mon cœur. Ah! moi, je te verrai bientôt, bientôt, je te verrai toujours, toujours!... et cette conviction me rendoit je ne sais quelle force, parce que toutes mes facultés
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étoient absorbées en elle. Mes sens m’y confirmoient euxinêines tout enveloppés qu’ils étoient encore des ténèbres de la vie. Je suivois des yeux un fantôme brillant qui m’appeloit à sa suite. J’entendois retentir une voix forte qui me répétoit : Bientôt, bientôt, toujours, toujours. Et quand je lui demandois si elle ne me trompoit pas, elle me répondoitàcris multipliés comme une voix en colère. Cela ressembloit à un commencement de délire, et j’invoquois comme le suprême bonheur un délire non interrompu qui me délivreroit sans retour des souvenirs du passé.
Le soleil se couchoit; je gravis le sentier de la Croix, et quand je fus au haut de la montagne, il n’y avoit plus assez de jour pour que je distinguasse encore la maison, mais ses quatre cheminées blanches se dessinoient dans l’obscurité croissante de la nuit, et présentoient quelque image d’un monument funèbre. Je me tournai de ce côté, et je cherchai une longue suite de bancs de rochers que j’avois remarqués quelquefois et qui se projetoient en corniche saillante sur le précipice. Je me couchai en cet endroit les yeux fixés sur le lieu où devoit être le corps de Thérèse, et je priai Dieu avec une vive abondance de cœur que je pusse tomber de là dans mon sommeil. Cependant je ne pleurai point. Je n’avois pas dormi la nuit précédente; mes sens cêdoient à un accablement invincible; je m’y abandonnai; mais le sommeil que je goûtai n’étoit pas un sommeil de repos. C’étoit une succession de pensées tumultueuses et fantastiques, de rêves pénibles et hideux. Je m’imagine que si la Providence accorde quelque relâche au supplice des damnés, c’est ainsi qu’ils doivent dormir. Quelquefois je me persuadais qu’on s’étoit trompé sur les apparences de la mort de Thérèse, et qu’elle n’étoit pas effectivement morte, mais qu’elle étoit malade et mourante, et pourtant cela me consoloit. Je faisois un effort pour me réveiller afin de courir la rejoindre, et à peine j’étois parvenu que l’hor-
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rible vérité so ressaisissoit de mon cœur. Je criois : Elle est morte, êt je retombois dans mon assoupissement à défaut de forces suffisantes pour entretenir ma douleur dans toute sa puissance. Un instant après, des éclairs effleuroient mes paupières, j’entendois un bruit comme celui du tonnerre, et je voyois Thérèse qui s’envoloit sur des ailes enflammées; mais elle se détournoit de moi, et je me réveillois en l’appelant; c’est ainsi que je passai cette nuit. Quand le soleil fut levé, je m’assis sur le roc, et je regardai Sancy. Un peu plus d'une heure après, j’aperçus quelque mouvement, et je crus distinguer trois ou quatre hommes qui sortoient de la ferme et qui emportoient quelque chose. Alors je me levai, parce que je compris que tout étoit fini; je me dirigeai vers un endroit écarté de la forêt voisine; je m’y dépouillai des habits de Jeannette; je repris mon uniforme, et je suivis au hasard la première route qui s’offrit à moi. Je marchai plusieurs heures sans rencontrer personne, ou sans exciter d’autre sentiment que la surprise. Enfin, arrivé aux portes d’une ville dont j’ignore le nom, je fus arrêté par des soldats et amené en prison. Huit jours se sont passés depuis. On me juge demain.
ADELE