‹ Romans de Charles NodierChapitre 25 sur 30 · I.c 57 mai · texte numérisé non relu

I.c 57 mai

Jamais je n’ai vécu plus rapidement, jamais je n’ai été obsédé de plus de soucis. Un seul jour de ma vie rassemble autant de sentiments tumultueux, de craintes, d’espérances, de jouissances et de tourments, de projets et d’irrésolutions, que tout le reste de ma jeunesse. On ne peut mieux comparér cet état qu’à celui d’un fiévreux dont l’imagination malade, égarée dans un monde inconnu et poursuivie de réminiscences confuses, passe au hasard d’objets en objets, rassemble sous le même point de vue les contrastes les plus bizarres, les images les plus disparates, et se perd dans ces transitions sans motif et sans fin, aussi incapable de juger ses sensations que de les choisir. Si, de temps en temps j’ose compter sur quelque repos, la minute qui survient me désabuse, et je suis comme une âme en peine balancée par de malins esprits entre un ciel et un enfer.

J'avois accompagné ma mère au château de Valency, où nous devions trouver la société ordinaire, et par conséquent M. de Montbreuse, dont lès assiduités ont peutêtre quelque chose de remarquable. Il étoit naturel que l’entretien tombât sur le sujet le plus propre à intéresser, dans ce cercle orgueilleux, la vanité de tout le monde; et je ne m’étonnois pas de voir renouveler l'éternelle thèse des supériorités morales de la noblesse. Mais voilà qu’après avoir posé en principe que ce n étoit que chez nous qu’on trouvoit ces délicates idées de l'honneur et cette élévation de caractère et de sentiments qui sont le fruit d’une éducation appropriée à la dignité de notre destination politique, on a battu en brèche l’édifice romanesque des fausses vertus de la roture, et on les a réduites impitoyablement à un simple esprit d’émulation dont nous avons encore l’honneur d’être le véhicule : dissertation qui, je crois, ne m’auroit pas tiré d’une inè-

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ditation fort -étrangère à tout ce qui se passoit là, si à propos de l’inaliénable bassesse des parias d’Europe, et du peu de confiance qu’il falloit avoir aux moeurs du peuple, on n’avoit pas cité... Grand Dieu! mon sang révolté bouillonne encore à cette idée!... Il s’agissoit de cette jeune personne élevée avec autant de soins sous les yeux de mademoiselle Eudoxie, qui auroit aveuglément répondu de son innocence... il s’agissoit d’Adèle !... A ce nom, je ne me connois plus, et, d’un ton de voix qui marquoit peut-être plus d’emportement que de curiosité, je demande le crime de cet enfant. — Presque rien, dit Eudoxie, une de ces choses pour lesquelles voire philanthropie sentimentale réserve assurément toute son indulgence; une de ces passions décentes et contemplatives qui font un si bel effet dans les drames et dans les romans; une noble et tendre affection pour je ne sais quel rustaud du hameau voisin, auquel elle rend tous les jours d’innocentes visites, qui finiront Dieu sait comment! Vous voyez que cela ne vaut pas la peine •d'en parler; mais vous n’en trouverez pas moins bon que je la chasse, en attendant que vos éloquentes déclamations m’aient tout à fait désabusée de certains misérables préjugés auxquels j’ai la foiblesse de tenir un peu. — C’est trop de sarcasmes, ai-je répondu, dans une affaire telle que celle-ci, où il ne s’agit de rien moins que de perdre à jamais une jeune fille irréprochable; mais ce n’est point à moi de la justifier, et je ne doute pas que madame la prieure ne fasse le sacrifice de sa modestie à un intérêt aussi précieux; elle connoit le motif qui conduit tous les jours Adèle au hameau, et l’ironie a trouvé sans le savoir l’expression juste quand elle a qualifié d’innocentes visites le voyage officieux de la charité. — Madame la prieure étoit présente, et je m’étonnois qu’elle ne m’eût pas encore interrompu. Quelle a été ma douloureuse surprise quand je me suis aperçu, en fixant mes yeux sur elle, que les siens étoient humides de

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pleurs, et qu’elle me rcgardoit avec un air inquiet, comme pour pénétrer mon intention et deviner ce que je voulois dire! — Quoi! madame, ai-je repris, ce n’étoit point par votre ordre, ce n’étoit point de votre part?... — Un signe négatif... il lui en auroit trop coûté de la condamner plus positivement! un geste accompagné d’un soupir est tout ce que j’ai obtenu d’elle. J’avoue que je n’ai pas tenu à ce coup, et qu’il m'a fallu sortir pour cacher mon désespoir et ma confusion.

Je me suis enfoncé dans le bois sans savoir où je devois aller, mais impatient d’ôtre éloigné du lieu que je qùittois et de demeurer seul avec moi-môme : heureux en ce moment, si j’avois pu m’isoler aussi de mes souvenirs, et s’il avoit suffi d’un acte de volonté pour effacer tout le passé! Enfin, soit que le hasard en eût décidé, soit que je me fusse dirigé vers ce but sans me rendre compte de mon dessein, je me suis trouvé près du hameau où j’avois coutume d’accompagner Adèle, et j’ai reconnu la misérable chaumière où je Pavois vue entrer tant de fois. Il m’étoit si facile de prendre en cet endroit des informations précises, et j’avois si grand besoin d’ètre détrompé — ou convaincu, car mon Ame a plus d’énergie pour le malheur que pour l’incertitude. — Ma vie et mon honneur étoient engagés si avant dans ce mystère, que je n’ai pas hésité à entrer chez ces pauvres gens et que je n’ai pas môme pensé à l’effroi que devoit leur causer mon apparition dans le désordre où j’étois.

La famille étoit réunie dans une chambre assez vaste, où tout annonçoil l’indigence. Un vieillard d’une lignée respectable étoit couché dans un coin, sur un vieux châlit rempli de paille, et recevoit un breuvage d’une femme très-âgée, qui délournoit la tète en essuyant une larme. Une jeune fille de dix ou douze ans avoit quitté son rouet pour rajuster sur les jambes du malade un pan de tapisserie usée qui lui servoit de couverture. Deux ou trois petits enfants, étrangers à cette scène, jouoient sur le seuil

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de la porte aux rayons du soleil couchant, avec une gaieté si pleine de franchise et d’insouciance qu’elle me serroil le cœur. Je me suis assis sur un bout de banc rompu et j’ai cherché à recueillir mes idées, pour savoir ce que j’avois à dire; mais autant j’ètois impatient d’être instruit pendant le cours des minutes qui avoient précédé, aulant je redoutois alors un éclaircissement qui pouvoit détruire toutes mes illusions à la fois. J’aurois voulu n’ètre point venu.

Tu devinerois au besoin ma première question. J’ai demandé à celte bonne femme si elle n’avoit point de fils. 11 me sembloit que je senlirois moins le coup qu’elle alloit me porter en le laissant pénétrer peu à peu, et en ménageant ma douleur- — Hélas! m’a-t-elle répondu, nous n’en avons qu'un seul qui est pour nous un grand sujet de chagrin. Dieu lui a donné une terrible affliction, il tombe du haut mal depuis l’âge de dix-huit ans, et il ne peut plus travailler. I;es médecins ont renoncé tout à fait à sa guérison, a-t-elle ajouté en pleurant, car voilà quelque temps que sa tristesse s’augmente, et on dit que c’est un signe que la maladie empire. J’avois aussi une fille qui étoit mariée, mais notre gendre a été tué à l’armée au moment où il alloit passer sous-officier, et quant à elle, voilà bientôt six mois qu’elle est morte. Les enfants que vous voyez sont les siens. — Ces enfants s’étoient rassemblés derrière moi. — Cela est bien malheureux, lui ai-je dit, d’être ainsi frappé dans sa famille; mais du moins vous ne restez pas sans secours. Je crois que ce village appartenoit à M. de Montbreuse, et que ce château est encore à lui. C’est un homme sensible et bienfaisant qui ne laisse passes pauvres au besoin. — La vieille femme n’a rien dit à ce propos, mais elle m’a regardé avec étonnement, et sans me parler de Montbreuse, elle s’est vivement louée des âmes généreuses qui l’assistoient. Le nom de madame la prieure et celui d’Adèle, étroitement unis dans sa reconnoissance, sont venus plu-

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sieurs fois se confondre sur ses lèvres, de manière à me convaincre de sa sincérité. Après avoir laissé le peu que renfermoit ma bourse dans cette triste demeure de l’indigence, je suis sorti un peu rassuré, mais encore fort incertain et fort malheureux.

A quelque distance de la maison, j’ai vu sur le bord du bois un homme d’une grande taille, dont le visage annonçoit une trentaine d’années, pâle, défait, la tête penchée, les bras pendants, les épaules couvertes de longs cheveux noirs. En le regardant de plus près, j’ai remarqué dans ses yeux hagards un air de mélancolie farouche qui me l’a fait reconnoitre pour le fds des infortunés que je venois de visiter. — Eh bien! mon ami, lui ai-je dit, te trouves-tu mieux, maintenant? — Oh! je croyois, a-t-il reparti, que je me porterois mieux quand les arbres repousseroient leurs feuilles et que les près viendroient à reverdir comme par le passé; mais je crois que pour cette fois il n’y aura plus de printemps. Le soleil est blanc et froid, les fleurs éclosent toutes pâles, et on n’entend aux champs que des petits oiseaux d’hiver qui sifflent dans les buissons. Autrefois, il y avoit un vent doux, si agréable quand il se levo t le soir, etj’aimois tant à le sentir souffler dans mes cheveux. Maintenant, ce sont des brises qui dèssèchent tout, et dont le bruit m’épouvante quand elles font crier les branches mortes. Si je pouvois seulement revoir un printemps comme ceux qui étoient dans ma jeunesse, il me semble que je guérirois, mais je crois qu’il n’y en aura plus. — J’ai voulu lui parler d’Adèle; il m’a interrompu en imprimant son doigt sur sa bouche, comme pour m’engager au silence. — 11 ne faut pas la nommer si haut, m'a-t-il dit, de peur qu’on ne s’en souvienne. Les anges ne font que passer un moment sur terre. Jamais on n’en a vu vieillir. Dieu les envoie quelquefois pour consoler les pauvres et les malades, mais il les rappelle sitôt! Quand ils meurent, c’est avec un sourire de joie, parce qu’ils

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aiment à s’en retourner. Si vous en rencontrez par hasard, prenez garde de les perdre de vue un moment, car ce seroit fini pour toujours.

En achevant ces paroles, il s'est agenouillé sur un bloc de pierre, et s’est mis à prier à voix basse. Je me suis éloigné sans qu’il me remarquât, réfléchissant à tout ce que j’avois éprouvé dans celte journée, et encore ineer- . tain sur ce qui me resloit à faire, mais déjà bien persuadé de l’innocence d’Adèle.

Comme je renlrois au château de Valency, je l’ai aperçue qui marchoit lentement vers le vestibule, du côté de l’escalier par lequel on monte à sa chambre. J’ai couru à elle, et, la saisissant brusquement par le bras, je l’ai entraînée, sans lui dire un seul mot, jusqu’au salon de compagnie où l’on ètoit encore réuni. Fort indifférent sur ce qu’on penseroit de celte incartade, — Parlez, mademoiselle, me suis -je écrié en l’introduisant, justifiez-vous des soupçons qu’on élève sur votre conduite. C’est en effet pour y porter des secours que vous allez tous les jours dans le hameau des Bois, et je viens de m’en assurer ; mais diles-nous comment il se fait que ces secours, donnés au nom de madame la prieure, soient déniés par elle, et quelle espèce de secret est caché sous ces apparences. — Puis je me suis laissé tomber sur un siège, et j’ai couvert mes yeux d’une de ses mains, impatient de savoir ce qu’elle alloit répondre et tremblant de l'entendre.

Pendant ce temps-là, elle se précipitoit aux genoux de madame la prieure, et les mouillant de ses larmes : — Pardonnez-moi, lui a-t-elle dit, d’avoir osé me servir de votre nom. C’étoicnt vos bienfaits que je dislribuois, puisque tout ce que je possède me vient de vous ; mais, touchée des malheurs d'une pauvre famille, et voyant déjà vos épargnes épuisées par les libéralités que vous répandez dans ce village, j’ai recouru aux miennes pour jouir aussi du plaisir de faire du bien. N’aurois-je pas

ôté injuste d'en recueillir tout le fruit, et de vous dérober une reconnoissance qui n’est due qu’à vous seule? Que ferois-je pour les malheureux, si vous n’aviez pas tout fait pour moi?

De quel fardeau cette scène a allégé mon sein ! Tout le monde éloit ému, interdit; ma mère, M. de Montbreuse, Eudoxie même, gardoient un silence respectueux. Tel est l'empire de l’innocence et de la bonté. Il n’v avoit pas une de ces âmes superbes qui ne s’humiliât involontairement devant cette jeune fille tout à l’heure si méprisée. Quant à madame Adélaïde, elle avoit relevé Adèle; et, hors d’état d’exprimer son ravissement autrement que par des larmes, elle sanglotoit en la pressant contre son cœur, tandis qu 'Adèle, toute confuse, cachoit entre ses bras sa rougeur modeste et sa touchante émotion.

Avecquelleamertumej’auroispu restitueras sanglantes ironies dont on venoit de m’accabler, si j’avois voulu me saisir de cet avantage! mais j’ai su contenir ma juste indignation, ou plutôt je me suis borné à l’exprimer par un rigoureux silence. Montbreuse, en qui j'aime à voir un homme de bien, mais qu’une austérité exagérée de principes, fortifiée peut-être par quelque orgueil naturel, rend trop souvent sceptique sur la vertu, m’a cependant témoigné par un serrement de main qu’il éloit content de moi. Enfin ma mère, après quelques discours de bienséance, a demandé sa voiture, et je l’ai accompagnée. Le trouble de son maintien, l’embarras, la contrainte de sa position, un mot échappé par hasard, m’ont donné lieu de croire que c’étoit là le moment de lui apprendre ce qu’il falloit qu’elle sût nécessairement tôt ou tard. J’ai parlé d’Eudoxie, et j’ai dit avec fermeté qu’elle ne seroit point ma femme. Soit que j’eusse bien jugé des dispositions de ma mère, soit que le ton avec lequel je lui faisois part de ma résolution lui imposât, elle a moins insisté que je ne m’y serois attendu, et tout me promet qu’on ne forcera plus mon choix.

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Une affaire indispensable m’appelle à la ville. La fortune propre de ma mère dépend d’un procès qui se juge dans peu de jours et qu’elle m'a chargé de poursuivre. Des intérêts qui me seroient personnels ne in’auroient jamais arraché d’ici dans ces circonslances, et je ne sais quelle terreur dont je ne suis pas maître... Les idées superstitieuses auxquelles je m’abandonne quelquefois le feroiont réellement pitié!

Le 8 juin.

La ville m'inspire un tel dégoût, que je l’ai quittée dès qu’il m’a été possible de venir reprendre ma vie solitaire. D’autres sentiments contribuoient à précipiter mon retour. J’étois empressé de revoir Adèle et de pourvoir aux moyens de ne plus m’en séparer. Les jours de l’homme s’écoulent si rapidement, qu’il n’v a qu’une insouciance bien inexplicable qui puisse nous distraire du soin de les embellir.

Le procès de ma mère étoit très-mauvais, ce qui n’a pas empêché quelle le perdit de toutes voix, de sorte qu’elle est ruinée dans ses propriétés. Il lui reste du moins les miennes, et je lui en ai fait un hommage bien facile. Elle en disposera désormais sans responsabilité, sans obstacle; et si c’est là un sacrifice, il y a certainement des sacrifices qui sont des plaisirs. Qu’ai-je besoin de tout le superflu de l’opulence? Je suis riche de goûts simples et. de désirs modérés. Un domaine commode, qui rapporte un peu plus que le nécessaire; des jardins peu vastes, mais bien ordonnés; un petit bois où je puisse promener mes rêveries; une petite maison bien modeste, ce qui ne l'empêchera pas d’être élégante; et autour de moi une belle nature, une variété pittoresque de sites et de solitudes, une campagne féconde qui nourrit ses habitants, et, s’il se peut, point de misère qu’autant que j’en

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puis soulager : que faut-il de plus pour le bonheur? Mon imagination n’est pour rien dans ce dessein. J'étois assez riche pour choisir, et voilà le choix que j’ai fait. Ajoute à cette perspective une épouse comme Adèle, un ami comme Édouard, ou plutôt mon Adèle et mon Édouard eux-mêmes, car il n’v a qu’eux pour mon cœur, et tu fais de ma retraite un lieu enchanté, l’Éden que j’espère encore !

J’oubliois de te dire que la partie adverse de ma mère est un de ses parents éloignés, le vieux comte de Séligni, qui a servi avec une si grande distinction sous nos drapeaux. Cet homme vraiment vénérable m’a montré un intérêt presque paternel dont je me sens enorgueilli. 11 m’a dit que, si ma mère n’avoit pas été trompée par les gens de loi qui la dirigent, il lui auroit épargné la plus grande partie du dommage qu’elle éprouve, mais que l’événement ne changeoit rien à ses vues, et qu’il étoit décidé à la voir, soit pour lui offrir des accommodements satisfaisants, soit pour resserrer des nœuds que les démêlés de la chicane avoient trop longtemps relâchés. Il a même ajouté que je pourrois bien n’être pas étranger au plan qu’il se proposoit, mais que cette dernière clause étoit subordonnée à certains renseignements qu’il avoit à recueillir dans un village des environs.

Nous avons donc fait le voyage ensemble, causant avec chaleur de nos faits d’armes, des batailles où nous nous sommes rencontrés, des vices de notre organisation militaire, et des motifs qui ont rendu cette guerre dont nous avons été acteurs si désastreusement inutile. M. de Séligni raisonne de ces choses avec un sens juste et droit, et ses opinions ont singulièrement rectifié les miennes sur nombre de faits dont j’aurai un jour l’occasion de t’entretenir.

En passant devant le château d’Eudoxie, je me suis élancé à la portière pour chercher des yeux la petite fenêtre d’Adèle à l’angle du bâtiment. J’ai été fâché

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qu’elle n’y fût pas, comme si j’avois pensé qu’elle eût pu èlre prévenue de mon passage. Elle n’y étoit pas, et je ne la verrai pas ce soir, car nous ne sommes arrivés qu’à la chute du jour. Les soins qui m’ont retenu étoient d’ailleurs trop pressants pour me permettre une heure d’absence, et il ne falloit cependant qu’un de ses regards pour dissiper les terreurs qui me poursuivent malgré moi sitôt que je m’éloigne d’elle. — Mon Dieu, abrégez cette nuit!

, Le 9 juin

Édouard, c’en est fait de moi ! toutes mes illusions sont détruites... On a cruellement flétri mon cœur...

11 ne me faut plus, Édouard, qu’une fosse où m’endormir éternellement; car c’est le sommeil du néant que j’implore. Une immortalité qui éterniseroit ma douleur et mon humiliation, veuille le ciel m’épargner ce cruel bienfait ! ..

Voici ce que j’ai appris au chàleau de Yalency; pourquoi ne l’écrirois-je pas froidement?... Je sais des remèdes à tout.

Celte Adèle m’a trompé ; on me l'a dit du moins. Malheureux que je suis ! il est impossible d’en douter ! mais tu chercherois aussi quelques raisons pour ne pas le croire. Elle adoroit secrètement un des domestiques de Montbreuse, un homme vil, ignoble, odieux, que je n’ai jamais remarqué. N’est-il pas surprenant que leur intelligence m’ait échappé, à moi dont le cœur s’alarme si facilement? M’auroit-elle trahi, si je l’avois aimée avec moins de confiance, avec moins d’abandon? Elle m’aimoit cependant... hélas! elle ne me l’a point dit; mais qu’il étoit affreux de ménager ce prix à ma tendresse !

Les âmes les plus froides s’y seroient abusées comme la mienne. Montbreuse dit qu’il ne s’attendoil point à cela.

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Candeur céleste de la vertu, vous n'ètes donc qu’une chimère !

Ce domestique a demandé ses gages; le lendemain, ils sont partis pour aller se marier ailleurs; je lui sais gré de cette attention : c’est tout ce qu'elle a fait pour moi.

Il paroit d’abord que rien n’est plus faux que tout ce que je te dis. Je donnerois ma vie pour être persuadé que cela est faux, pour la croire innocente : il seroit si doux de mourir dans cette idée !

Elle est partie sans prévenir personne : elle avoit trop à rougir. Elle n'a pas même vu sa marraine, sa marraine qui la pleure ! Je ne la pleure pas, l'indignation ne pleure pas : je la pleurerois si elle étoit morte.

Il y a cinq jours qu'on les vit partir. 11 n’y a personne dans le village qui ne les ait vus. Je viens d’y envoyer, Latour; on lui a dit qu’on l’avoit reconnue : elle avoit un voile, mais il n’éloil point abaissé; des enfants l’ont suivie de l’œil jusque dans le bois.

11 me semble que la vengeance me soulageroit; mais quelle vengeance peut tirer un homme comme moi?... Un homme, comme moi !.. . Malédiction !... Voilà peut-être ce qu’elle a craint : elle s’est jetée dans les bras de son égal pour échapper à un homme comme moi!

Qu’avois-je fait pour mériter cet outrage? Ah ! si elle savoit ce qu’il en coûte d’être abandonné, de chercher autour de soi ce qu’on aimoil et de ne plus le trouver !

— De quelle faveur je lui serois redevable, si, d’un coup de poignard donné par derrière, — ce lâche assassinat n’a rien de trop téméraire pour la main d’une femme :

— elle avoit daigné prévenir les tourments qui me dévorent !

Si elle me voyoit un moment, si la moindre de mes douleurs lui étoit connue, elle seroit forcée d’avouer que la haine la plus impitoyable...

Une nuit calme, silencieuse, belle et enchanté pour les heureux ! Mon repos seul détruit dans cette immense har-

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inonie! Moi seul, perdu, délaissé, oublié de Dieu qui ni’a reliré sa providence!

Le 10 juin.

Tout concourt à aigrir, à envenimer mon désespoir. Il est effroyable de voir des circonstances que nous n’aurions pas osé prévoir ou désirer, des circonstances qui auroient mis le comble à mes vœux, se succéder, se multiplier pcès de nous, quand tout nous est interdit, quand du bonheur qu’elles nous auroient assuré il ne nous reste qu’un regret.

Figure-toi que M. de Séligni est le père de l’infortunée dont Adèle a reçu le jour. 11 n’y a rien de plus exact que le récit qu’elle m’a fait. Le mariage d’Evrard et d’Angélique étoit conclu, et, sans l'infâme perfidie de Maugis, cette famille vivroit heureuse. A peine rentré dans ses biens, le comte avoit cru qu’il ne pouvoit rien faire de plus agréable aux mânes de ses enfants que de reporter sur leur fille la tendresse qu’il avoit eue pour eux, et de consacrer les droits de son héritière par une adoption solennelle. Il venoit la reprendre dans les mains auxquelles elle avoit été confiée, lui restituer les avantages de sa naissance et de sa fortune, et réparer à force d’amour les peines de son enfance. Enfin, il avoit pensé que ma mère n’hésiteroit point à approuver à ces conditions mon union avec Adèle. Elle y avoit en effet consenti, et j’étpis ce soir appelé auprès d’elle pour être instruit de ce nouveau projet. Le comte s’y trouvoit aussi, et de quel coup inattendu n’ai-je pas frappé ce vieillard, quand, le cœur et les yeux pleins de larmes, suffoqué de honte et de douleur, je me suis écrié en embrassant ses genoux : Renoncez, renoncez à un dessein que l’ingrate désavoue, à un espoir qu’elle a trompé! Adèle n’est plus digne de son père ni de son amant! Elle est l’épouse d’un autre.

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Il n’y a point d’expression qui puisse donner l’idée de l’amertume de cœur avec laquelle j’ai répété les détails que je te donnois hier. 11 me sembloit ne pas prononcer un mot où ne retentit mon arrêt, et combien j’aurois désiré que mon sein se brisât pour in 'épargner l’horreur de celte humiliante révélation !

Son père, — quelle rougeur s’est élevée sur ce front vénérable, — son père confondoit ses pleurs avec les miens et sanglotoit dans mes bras. — Gaston, m’a-t-il dit après un long silence, je n’aurai perdu qu’Adèle. Voas n’en serez pas moins mon fils. Les liens que j'avois sur la terre sont rompus. C’est vous seul, Gaston, qui m'y rattachez. Promeltez-moi de ne pas abandonner votre vieux, père et de souffrir qu’il meure auprès de vous! r,

Je suis retombé à ses pieds et je lui ai demandé sa bénédiction.

Ma mère étoit attendrie. Elle m’a embrassé. Je me doulois depuis longtemps que sa sensibilité, altérée par le commerce des esprits étroits qui l’entourent, pouvoit renaître encore aux douces émotions de la nature. J’ai retrouvé dans son baiser toute l’âme d'une mère, et cette découverte m’auroit causé bien de la joie, si j’en pouvois resentir encore.

Pourquoi Adèle nous a-t-elle quittés, quand nous allions être si bien?

Je sais, Édouard, pourquoi elle nous a quittés. Ce n’étoit pas moi qu’elle aimoit.

Le 11 juin.

Moi pour qui Adèle étoit tout, moi qui aurois donné tant de fois ma vie pour lui épargner la peine la plus légère, c’est moi qu’elle a si indignement sacrifié. Ce n’éloit pas moi qu’elle aimoit!

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Des obstacles que l’on auroit crus invincibles et dont l’imagination même s’effraye, la distance des rangs à franchir, la main d’Eudoxie à refuser, l’opinion à braver, la fierté de ma mère à soumettre ou sa malédiction à subir : quel avenir plus sinistre et plus menaçant!

Tout s’aplanit, et, plus malheureux qu’aulrefois, je voudrois racheter de tout mon sang versé goutte à goutte un de ces instants d’angoisses que je n’ai pas su apprécier.

Je voudrois te revoir là comme je t’ai vue, te presser, l’enlacer de mes bras, effleurer de ma bouche une des tresses de tes cheveux. — Je voudrois entendre seulement le bruit de ta robe flottante contre les buissons, le bruit de tes pas imprimés sur les feuilles sèches, comme au détour du sentier où ce bruit m’annonçoit ton approche. — Hélas ! je voudrois que mon erreur me fût rendue, je voudrois croire encore à ton amour et n’êlrc pas détrompé!

Si du moins ma raison s’égaroit ! — Les gens en délire sont sujets à des prestiges si bizarres! Je la verrois peut-être !

Le même jour.

Latour vient d’entrer dans ma chambre. Il a cru voir l’amant d’Adèle, l’homme qui l'a, dit-on, fait partir d’ici. Ce misérable a évité ses regards et s’est soustrait à ses questions par la fuite. Latour, que j’ai instruit de tout ce qui concerne Adèle, persiste à douter de sa trahison. Que ne puis-je en douter aussi !

Il est de certains moments où je crois démêler pourtant .. Que dis-je, et quel est mon aveuglement ! Me voilà comme un voyageur de nuit à qui le pied manque sur le bord d’un abîme épouvantable, qui se rattache à tout ce qu’il peut saisir. Un foible arbrisseau, une touffe d’herbe, un brin de liane, le point d’appui le plus mobile et le

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plus incertain suffit pour le réconcilier avec l’espérance ; mais bientôt tout lui échappe à la fois, et il disparoîl pour toujours.

Le 15 juin.

Viens auprès de moi, Édouard, je ne te fatiguerai plus de mes chagrins; un jour, une heure, quelques minutes ont to;.t changé : je suis heureux à jamais ; la présence manque seule à ma félicité.

Mais comment te raconter tout cela sans anticiper sur les événements? Ces derniers instants sont si pleins de faits et d’émotions! Depuis le départ d’Adèle, je m’étois prescrit le devoir facile de lui succéder dans la distribution de ses secours aux malades du hameau, j’aimois cet emploi, Édouard; ces bonnes gens l’ont vue, et n'en parlent qu’avec attendrissement : je parlois d’elle avec eux.

Hier, c’étoit l’anniversaire d'un jour bien douloureux, j’ètois allé renouveler, au tombeau de mon père, cette cérémonie de deuil à laquelle, absent et condamné, je n'avois pu assister la première fois. Latour devoit me remplacer auprès de nos pauvres ; il rentre de bonne heure, dans une grande agitation. Il a rencontré sur son chemin la petite fille de la chaumière, qui venoit en grande hâte demander M. de Séligni et moi, de la part de M. de Montbreuse mourant.

Je ne sais pas si je t’ai dit que, depuis quelques jours, Montbreuse avoit paru se retirer tout à fait de la société, et qu’il s’éloit à peu près renfermé dans le château abandonné qu’il possède près d’ici, quoiqu’il ne soit plus guère propre qu’à loger les oiseaux de proie de la contrée, dont ses vieilles tourelles sont le rendez-vous ordinaire. Son absence éloit couverte cependant du prétexte de la chasse. — Hier, en essayant de franchir un fossé

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sur le revers duquel il avoit appuyé la crosse de son fusil, le malheureux Montbreuse avoit fait partir la détente, et la charge tout entière venoit de traverser sa poitrine. Un valet et quelques paysans l'avoient transporté dans la maison de cet épileptique et de ses parents.

Comme j’étois encore loin de revenir, M. de Séligni ne perdit pas un moment pour aller voir l’agonisant. Montbreuse expiroit; mais l’exclamation de M. de Séligni effrayé, qui proféra involontairement le nom de Maugis en le reconnoissant, le réveilla pour un moment du sommeil de la mort. — Maugis! dit-il en remuant la tète avec effort, que Dieu me pardonne!... Hélas!... puisse-t-il lui pardonner!... — Il fut ensuite quelque temps sans mouvement- et sans respiration ; mais, les soins qu’il recevoit de M. de Séligni et des gens de la maison ayant encore ranimé un instant sa vie, il sembla pressé du besoin d’une révélation importante ; des sons inarticulés se succédoicnl, s'embarrassoient sur ses lèvres : — Adèle..., dit-il. — Je sais bien, reprit M. de Séligni, qui cherclioit à lui épargner la difficulté des explications inutiles. — Adèle, reprit Montbreuse, la fille d’Angélique... — Je le sais... — Adèle, la plus vertueuse, la plus parfaite des créatures! — Eh bien! — Adèle innocente, digne de vous, digne de lui... elle est retenue par mon ordre... — Maugis mourut sans achever.

Je t'épargnerai les angoisses de cette nuit. Ce domestique de Montbreuse que Latour avoit été sur le point de surprendre, instruit de la mort de son maître, s’est rendu ce matin chez moi; il a tout dit, tout avoué. Montbreuse avoit ourdi cette infernale trahison, sous l'apparence des intérêts d’Eudoxie, qui étoit probablement étrangère à ses desseins secrets; elle avoit pu croire, elle avoit dû par conséquent tâcher de prouver à Adèle que c’étoit un grand mal de souffrir, d’autoriser mon amour, qu’il y alloit de mon bonheur d’être éloigné

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d'elle et de l’oublier, — car ils pensoient que je l’oublierois; — que tout lui prescrivoit enfin d’entrer, jusqu’à nouvel ordre, dans une retraite religieuse, où elle vivroit à l’abri de mes poursuites. Madame la prieure elle-même avoit approuvé ce plan et indiqué la maison Où l’on vouloit me la cacher. Mais telles n’étoient pas les vues de Maugis, qui adoroit Adèle depuis longtemps, et qui ne prenoit une part active à cette intrigue que pour se ménager une victime de plus. A quelque distance du village, la voiture changea de direction, et conduisit Adèle au château par des chemins détournés ; la nuit étoit profonde et avancée; personne ne l’aperçut. C’est là qu’Adèlc est captive, sous une triple clef dont ce domestique est seul dépositaire, car Montbreuse, fidèle à son hypocrisie, affectoit encore de ne communiquer avec Adèle que par des messages passionnés, et c’étoit aujourd’hui seulement qu’il devoit, pour la première fois, se présenter à ses yeiix. À la nouvelle de cette visite, Adèle s’est écriée : — Que le monstre ne paroisse point ou qu’il ne s’attende pas à me trouver vivante ! — Cet homme le répétoit là tout à l’heure.

Tu vois, Édouard, si je suis heureux, et si Adèle est digne de moi. Elle n’avoit consenti à cela que par déférence pour sa marraine, dont elle ne pouvoit méconnoître la tendresse et les bonnes intentions, que par dévouement pour moi qui l’ai calomniée. Oublie, oublie mes indignes soupçons !

Ne t’étonne pas si je mets tout ce temps à t’écrire avant qu’elle me soit rendue. Que ferois-je pour distraire mon impatience du bonheur qu’elle attend? Il faut bien, avant qu’elle me soit rendue, que je m’occupe d’elle, et c’étoit à son père, j’ai dû respecter ces touchantes bienséances, — c’étoit à M. de Sèligni à la tirer de sa prison. Juge de la lenteur avec laquelle les moments se sont écoulés ce soir î

Mais je ne fermerai pas ma lettre. — Une voilure entre

ADÈLE

dans l’avenue! Inexprimable bonheur! — i\dèle, mon père, mon ami! Venez tous!...

Viens, Édouard, viens près de moi !

LATOUIt, A M. ÉDOUAIID DE M 1 1. L A N G ES

Le même jour.

Oui, monsieur, venez, ne perdez pas une minute, mon pauvre maître a besoin de vous. Il vous écrivoit son bonheur. — Il ne savoit pas...

J'ai accompagné M. de Séligni au château. Nous montons l’escalier du corps-de-logis où mademoiselle Evrard étoit enfermée. Nous arrivons à l’étage le plus élevé. A peine la clef tourne dans la serrure, elle jette un cri de frayeur. — Adèle! * ii>ie! dit M. de Séligni hors de luimême: — Nous entrons. La chambre est vide. Une idée • me frappe. La croisée étoit ouverte, et j’y cours! Quel tableau, monsieur Édouard! L’infortunée avoit cru entendre Maugis. — Elle avoit dit qu’elle inourroit s’il se présentoit devant elle.

Point de ressources, pas un souffle de vie! Pauvre père! Et lui surtout! concevez son désespoir!

Venez, venez, monsieur Édouard! vous seul peutêtre... — Mais quel bruit!... seroit-ce encore... Ah! Dieu tout-puissant! qu’avons-nous fait pour attirer à ce point votre colère? Hélas! monsieur Édouard, ne venez pas!

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