PRÉFACE
Nous sommes loin de l’époque où le lecteur désiroit dans les romans ces développements habilement ménagés qui augmentent l’intérêt d’une action de toutes les circonstances qui la préparent; ces détails de mœurs et de caractères qui rendent présentes à l'esprit les choses et les personnes; l'attrait extraordinaire et piquant des combinaisons libres de l'imagination, concilié à force d’art avec la vraisemblance de l'histoire. La génération actuelle, impatiente de sensations fortes et variées, se soucieroit peu de trouver dans les productions de l’esprit celte heureuse mesure, cette exquise bienséance de composition, ce fini si pur et si délicat de style, qui distinguent les inimitables romanciers de la France et de l’Angleterre, les Lesage et les Fielding, les Rousseau et les Richardson. L'âme ne se déplace guère de sa situation habituelle que pour changer l'ordre de ses émotions, pour en renouveler l’espèce, pour s'en distraire par des émotions plus puissantes; et il est certain que les émotions purement sociales de notre siècle ont dû nous
* Cette préface a été composée pour la première édition d'Adile.
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rendre extrêmement difficiles sur les émotions romanesques. Maintenant, si notre curiosité blasée par une incroyable variété de tableaux qu’elle n’a point cherchés se décide à chercher quelque chose hors de la sphère des idées positives, il est naturel qu'elle s’attache moins aux faits qu'aux passions, aux circonstances matérielles d’un récit qu’au sentiment indéfini qu’il fera naître, aux aventures vraies ou fausses d’un personnage indifférent qu’à je ne sais quelles idéalités qui, sans constituer un caractère particulier, correspondent plus ou moins avec les besoins, les affections, les illusions du grand nombre, dans les âges malheureux de la société. Cet ordre d'idées est ce qu’on appelle depuis quelque temps le vague en littérature, et il résulte d’un grand vague dans la morale, dont la littérature est l'expression écrite. Voilà ce que j’avois à dire pour justifier le genre de cet ouvrage, où l’on ne trouvera que des caractères indiqués, que des faits entrevus, que le cadre défectueux d’un ouvrage plus. que médiocre, que je n’avois ni le temps, ni le talent, ni la force de faire meilleur.
Comme c'est mon héros qui parle avec toutes ses erreurs et toutes ses passions, je demande seulement au lecteur 18 permission de parler de lui. Gaston n'appartient plus à l’âge des illusions. Son coeur n’est pas fatigué, mais il est exercé par l’expérience. L’habitude des chagrins l’a rendu sombre et timide. L’habitude des méprises l’a rendu défiant. Il est comme tous les hommes qui ont beaucoup souffert. Il craint des émotions nouvelles, parce qu’il n’a jamais gagné au changement; mais il en éprouvera nécessairement, parce qu'il y a des âmes qui en ont besoin et qui en cherchent en dépit d'elles-mêmes. Sa sensibilité s’est refroidie à défaut d’aliments. Il la croit éteinte. Son style même sera plus simple, plus négligé qu’à l’ordinaire. La poésie des expressions se décolore avec la poésie des sentiments. Cependant la première étincelle qui viendra ranimer ce volcan fera jaillir de son sein des éclairs plus menaçar squ'autrefois. Ce ne sera plus une suite non interrompue d'idées et d'actions
ADÈLE
véhémentes, une manière continuellement violente d’être et de sentir; ce seront des mouvements rares, mais impétueux et terribles, qui toutefois n’aboutiront jamais au mal absolu, exception distinctive et certaine en faveur des passions qui prennent leur source dans une organisation élevée. Je ne me défendrai pas d’avoir affectionné ce caractère, et je ne dirai pas les raisons particulières qui m’ont décidé à le peindre sous plusieurs aspects différents. L’intérêt que j’y prenois malgré moi n’excuseroit pas la multiplicité de mes essais. Pour avoir vécu dans un ordre de sensations heureusement peu commun, on n’a pas acquis le privilège de faire de mauvais romans.
Celui-ci exige une justification plus spéciale. Avec un cœur droit, mais très-exalté, Gaston n’a pu se défendre de l’influence de l’esprit de paradoxe qui a présidé à l’éducation tout entière des dernières générations. Cet esprit se développe en raison de la situation de Gaston, quand le bonheur de sa vie vient à dépendre d’une règle de convenance sociale, et qu’il sent la possibilité de justifier à ses propres yeux une faute par un sophisme. 11 n’y a rien à conclure d’un roman, et surtout des opinions d'un personnage de roman, qui n’est pas donné pour éminemment raisonnable, contre des bienséances publiques dont la raison des siècles a reconnu l’importance. Ce n’est pas moi, d’ailleurs, qu'on accusera d’ètre uni d’intention aux hommes qui déclament contre certaines conséquences par aversion pour tous les principes, et qui ne combattent, dans le fantôme de la noblesse actuelle, que l’existence encore positive de la monarchie. Il faut avouer que ce genre d’agression n’auroit jamais été plus déplacé.
Je n’ai plus qu’un mot à dire. Il importe fort peu au public que j’aie fait tel ou tel roman, mais il m'importe infiniment de n’avoir fait que les miens. Puisque mon nom, auquel je ne croyoispas tant de crédit, a pu devenir pour quelques libraires un objet de spéculation, je saisis cette occasion de déclarer que
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ce derifier ouvrage est avec Jean Sbogar, Thérèse Aubert, et les * volumes publiés chez M. Gide sous le titre de Romans, Nouvelles et Mélanges, tout ce que j’ai fait en ce genre. Ces foibles écrits ne méritent certainement pas mieux d'être avoués que ceux qu'on a trouvé bon de m’attribuer ou qu'on m’attribuera dans la suite, mais ils sont de moi.
ADELE
CASTON DEGEItMANCÉ A ÉDOUARD DE M 1 L LANGES
Germancé, le 12 avril 1801.
3e te sais bon gré, mon cher Édouard, de m’avoir suggéré celte idée. Accoutumé à partager avec toi toutes mes peines et tous ms plaisirs, à puiser dans ton cœur toutes mes consolations et toutes mes espérances, à ne me croire sûr de la possession d’une pensée ou d’un sentiment qu’autant que tu t’y trouves associé en quelque chose; et maintenant, séparé de loi par la force des événements, jeté sur un nouveau théâtre et au milieu d’une existence nouvelle, il m’en coûteroit trop de ne plus savoir où déposer chacune des émotions que cet ordre de choses me destine. Nous avons heureusement pourvu à la tristesse de cette vie solitaire, en nous prescrivant de tenir un compte fidèle de nos journées, de nos aventures, de nos projets, de nos secrètes et douces rêveries, de manière que chacun de nous, en recevant à la fin de chaque mois le journal sincère de son ami, puisse encore s’identifier avec lui comme autrefois, revivre toutes ses heures et se rendre toutes ses actions présentes. 11 n’y a point de temps, point de distance dans cet échange continuel de secrets, dont cette confiance de tous les moments, ne doivent abréger l'espace,
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point d’absence dont elles ne doivent diminuer la rigueur.
Nous avons prévu que le calme de ton caractère, la douceur de tes mœurs et la gravité de ton esprit l’assureroient des jours simples et tranquilles , dont les orages du inonde troubleroient peu du moins la paisible uniformité. L’exaltation de ma tète, l’ardeur de mes passions, mon penchant à l’enthousiasme, et peut-être à la folie, comme tu dis quelquefois, t’ont donné lieu de conjecturer que mes récits seroient bientôt plus variés et plus animés que les tiens. D’après ce calcul, tu serois chargé de la partie philosophique, de la partie raisonnable de notre correspondance, et je te fournirois un journal romanesque assez extravagant. Ne compte pas là-dessus. L’hypothèse étoit fondée en vraisemblance dans le passé; elle est fausse, elle est certainement fausse pour l’avenir.
J’ai vingt-huit ans, mon Édouard, et, ce qui est rare à cet âge, l’expérience d’une douzaine d’années de malheurs. J’ai vécu vite, parce que ma sensibilité, qui étoit ma vie, s’est usée en essais infructueux et en affections stériles. Les calamités de la révolution, les dangers de la proscription et de la guerre, les agitations toujours renaissantes d’une vie incertaine et mobile, des pertes bien multipliées, bien vives, bien douloureuses, tout cela, sans doute, a pu imprimer à mon organisation, à mon caractère, au mouvement de mes pensées, au tour de mes expressions, je ne sais quoi de singulier, d'inusité, de bizarre, celte espèce d’exagération dont tu blâmes avec tant de raison les écarts; mais, en vérité, je n’avois besoin que d'être rendu à la nature et à moimôme, que de me trouver libre de toutes les impressions étrangères qui fatiguoient mon cœur, que de rentrer dans le repos délicieux de la solitude, et dans le cercle des devoirs faciles, pour me renouveler. Tu ne saurois croire de quelle tranquillité je conçois l’espérance, depuis que j’ai repassé le seuil du vieux château
ADÈLE
paternel, el que je parcours de l’œil, à travers la croisée de nia petite chambre natale, ces bois, ces champs magnifiques, ces belles pièces de verdure, lieux si familiers et si chers à mon enfance.
Ma mère m’a reçu avec tendresse, mais avec une tendresse mêlée de ces airs de faste et de cérémonie que tu lui connois, et qui refoulent, pour ajnsi dire, jusques au fond de l’âme, un sentiment prêt à éclater. Qu’il est cruel, Édouard, de ne pas pouvoir exprimer ce qu’on éprouve à une personne que l’on aime et qu’on a le droit d’aimer, de ne pouvoir lui dire qu'on l’aime, sans violer une bienséance! Je me suis contenu.
11 m’a fallu recueillir toutes mes forces d’homme pour visiter l’appartement de mon père, l’endroit où je l'ai quitté, où j’ai reçu ses dernières instructions et ses derniers embrassements, celui d’où il me suivit d’un regard si triste et si doux! et où cependant j’espérois le revoir et l’embrasser encore, quand j’aurois payé ma dette au prince et à la patrie. Quel père j’ai perdu en lui! tu le sais, toi qui as pu apprécier la grandeur de ses qualités, l’élévation de son esprit, la pureté, la simplicité de ses mœurs, et cette philosophie calme et religieuse qui le rendoit si supérieur à l’adversité, que toutes les vicissitudes fâcheuses paroissoient pour lui des sujets de triomphe. Dieu n’a pas permis qu’il m’assistât plus longtemps de ses conseils, et qu’il me guidât plus avant parmi les écueils de la vie. Il m’a laissé seul sur cette terre, et je sens que cette idée, la conviction de l’abandon total où me voilà, est près de briser mon cœur. Je te quitte un moment pour pleurer.
Le 17 avril.
Je me suis tracé un plan de vie auquel tu ne t’attends guère. D’abord, mon intention est de voir très-peu de inonde, le moins de monde possible. Je veux me rc
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tremper, me refaire tout entier, et j’ai besoin pour cela de recueillement et de solitude.
Tout mon domestique se borne à Latour, que tu eonnois, à ce brave Latour, qui a fait avec moi les campagnes de la Vendée, et qui est moins un domestique qu’un camarade sûr, qu’un ami fidèle, dont mon cœur ne pourroit plus se passer. Sa présence d’esprit m’a sauvé la vie dans deux occasions, où il se distingua d’ailleurs par des prodiges de valeur qui lui attirèrent l’amitié des officiers, l’estime de l’armée, et qui l’assimilèrent à mes yeux à ce que je connois parmi les hommes de plus noble, de plus généreux, de plus éminent. S’il avoit désiré un autre état, un autre genre d’établissement, j’étois heureusement assez riche pour le lui donner. II est ici par choix.
Comme il est difficile de vivre longtemps sans occupations, ou plutôt comme je ne peux me passer de contracter , de temps en temps , quelques goûts plus ou moins vifs pour me distraire de vivre, je suis revenu à la botanique, autrefois ma plus douce étude. Je vais recommencer mes herbiers détruits, et renouer connoissance avec ces riches familles de végétaux, parmi lesquelles une longue inhabitude m'a rendu presque étranger. Est-il besoin de te dire quelles jouissances inexprimables me procurent ces heureux souvenirs auxquels se lient tant de souvenirs délicieux et tant d’harmonies charmantes? Privilège enchanteur des plaisirs simples et purs de l’adolescence, qu'on ne puisse en réveiller un seul sans qu’ils viennent tous se rattacher à lui pour l'embellir encore !
Puis-je retrouver, par exemple, celte jolie pervenche si aimée de Rousseau, sans me rappeler qu’à ton premier voyage dans nos campagnes nous aimions à la cueillir sur le revers frais et ombragé de ce petit bois, en mémoire d’un écrivain dont nous adorions les ouvrages? L’ancolie n’est pas rare dans les terres légères et sablon-
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neuses à la lisière des forêts, mais Lucie, que je pleure toujours, l’aimoit par-dessus toutes les fleurs. Une églantine frappée des rayons brûlants du midi, ou pendante à un rameau brisé par l'orage, me représentera celle que Fanny m’avoit donnée, et qui se dessécha, qui pâlit ainsi sur mon cœur. Un bosquet de sorbiers me fera souvenir de ceux que j’arrondis en berceaux sur le passage de Victoire; et jamais je ne verrai, û le plus joli des arbres ! tes petites feuilles ailées, si fines et si légères, et tes larges corymbes de fleurs blanches ou de fruits pourprés, sans le sentir encore brûler mes lèvres et mon sang, le premier baiser de l’amour que je reçus sous ton ombrage !
Le 18 avril.
J’occupe la dernière chambre de l’aile droite du château, celle qui donne sur cette pièce d'eau circulaire où nous avons tant navigué dans notre enfance.
il n’v a de luxe dans mon ameublement que deux tableaux, le portrait de mon père et le lien, un forte-piano et quelques livres. J’ai fait de grandes économies en ce dernier genre surtout, car je suis convaincu qu’à part un très-petit nombre, les livres ne sont bons qu’aux oisifs et à certains esprits paresseux, qui ne pensent point sans véhicule. Je vais plus loin; la Bible est le seul corps d’ouvrage absolument indispensable que je commisse, et il me semble qu’en la donnant à l’homme, Dieu a tout fait pour les besoins de son intelligence. Aussi ai-je conservé l’usage d’en lire tous les soirs un chapitre, suivant la situation de mon cœur. Tout à l’heure, par exemple, l’imagination enchantée par mille rêveries pastorales qui m’ont bercé dans le cours de ma promenade, j’égarois mes pensées sous les tentes des patriarches ou parmi les moissonneurs de Bethléem, et j’assistois en idée aux fiançailles de Buth.
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J'ai rabattu quelque peu de mon enthousiasme pour Ossian, et môme pour Shakspeare. En général, je m’affranchis autant qu’il est en moi de l’influence des sentiments romanesques, sans chercher cependant un genre d’illusions mille fois plus misérable dans ces superbes vanités de la philosophie qu’on appelle des connoissances positives, comme s’il y avoit quelque chose de positif sur terre, et comme si le peu que Dieu nous permet de voir dans ses ouvrages étoit autre chose qu’une pâture livrée à l’orgueilleuse ignorance de l’homme déchu.
Je ne puis me passer de quelques méthodes de botanique; mais, comme la collection de mes espèces ne deviendra jamais fort considérable, je m’en tiens maintenant aux méthodes les plus anciennes et les plus simples.
Je trouve que les hommes des temps passés avoient de la nature des idées bien plus belles et bien plus touchantes que nous, et que cette manière religieuse et intellectuelle de pénétrer dans ces mystères, qui distingue nos vieux écrivains, valoit bien les stériles avantages que nous retirons du perfectionnement de l’analyse. Les hommes des siècles éclairés ressemblent à des enfants qui rompent leurs joujoux pour savoir le secret de leur construction ; l’instrument brisé, que reste-t-il? un ressort d’acier, un morceau de verre, un grelot : quant à la merveille, elle n’y est plus.
Le 21 avril.
Me renouveler! disois-je l’autre jour; hélas! si je pouvois seulement me distraire... ou m’oublier! Je ne désire pas, je n’espère pas le bonheur, mais un repos durable et profond, une liberté sans réserve. Je te l’ai répété souvent, je ne hais pas la vie pour les choses qu’on y trouve, et qui, en général, m’attachent et me retiennent. Je comprends ces illusions; je les chercherois volontiers. Je hais la vie telle que les hommes l’ont faite, comme une
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obligation mutuelle, comme un devoir social qui soumèt mon indépendance à des intérêts reconnus, à des conventions établies sans moi. Je la hais, comme tout ce qui n’est pas spontané dans la volonté d’une créature sensible, forte et intelligente que Dieu a daigné former à son image. Conviens qu'il est affreux de penser que vivre n’est pas une action libre, et que l ame est condamnée d'avance à l’existence... que dis-je? à l’immortalité, sansyavoir consenti...
Celte disposition d’esprit où je suis tombé depuis quelques jours m’a cependant procuré une émotion douce, une émotion d’autant plus agréable, qu’elle ne m’est pas bien familière. Ma inère, alarmée de ma mélancolie, a fait quelques frais pour en pénétrer le motif, et pour opposer aux peines de mon cœur le charme des consolations et des espérances. J’ai tressailli d’une joie involontaire en pensant qu’elle m’aimoit assez pour me plaindre, et puis j’ai regretté amèrement de lui avoir donné un sujet de chagrin si peu fondé; car je serois bien embarrassé de m’expliquer à moi-même ce qu’elle appelle ma douleur. Croirois-tu qu’elle a supposé que l’amour... l’amour!... de misérables illusions d’enfant, dont j’ai tant de fois reconnu la frivolité!... l'amour!... Ah! sans doute, j’aime les femmes dans leurs brillantes harmonies avec la nature, comme un des ouvrages les plus enchanteurs, comme un des plus séduisants ornements de la création ; je les aime comme les (leurs, comme j'aimerois des créatures animées et pensantes qui auroient, dans le développement de leurs idées et de leurs sentiments, la grâce, la délicatesse des fleurs. Il y en a quelques-unes que je distingue davantage, et j’éprouve alors le besoin d’occuper leur esprit ou d’intéresser leur cœur. Si un de leurs regards tombe sur moi, s’il se rencontre avec les miens, je sens, comme autrefois, mon cœur battre plus vite, mes yeux se troubler, mon sang tourner dans mon sein ou monter à mes joues, mes nerfs ébranlés par je ne sais quel mélange vague et
doux de honte et de plaisir, d’inquiétude et de tendresse. Je me souviens en effet du temps... Quel homme n’a pas été en proie à son tour aux erreurs de l’adolescence frivole, crédule, inoccupée?... Le froissement d’une robe ou d’un châle qui m’effleuroit en passant, le mouvement d’une plume qui flottoit sur les cheveux d’une femme, le jeu de la lumière qui étinceloit sur les pierres de son peigne ou de son agrafe, la mélodie d’une voix d’ange que l’air apporte de loin à travers tous les bruits, et dont le son vibre longtemps à votre oreille, la moindre chose suftit alors pour absorber toutes vos pensées, pour suspendre toute votre existence. Il y a des instants, des heures, des jours entiers où vous êtes distrait malgré vous par une image charmante qui vous appelle, qui vous poursuit, que vous évitez vainement, que vous retrouvez partout, et dont la perfection idéale se compose des traits qui appartiennent à mille femmes différentes, ou, tout au plus, à une femme inconnue que vous ne verrez jamais. Combien faut-il avoir vécu d’années, mon cher Édouard, pour sentir le néant de ces chimères?...
O mon ami ! sois sûr qu’il y a dès le monde que nous habitons des âmes punies d’une faute ancienne, punies peut-être par anticipation d’une faute à venir indispensable, des âmes d’expiation qui portent pour une génération tout le poids des vengeances de Dieu, et qui sont condamnées à l’amour de l’impossible, comme si la suprême puissance, qui ne peut sans contrevenir à ses décrets leur ôter l'infini dans l’éternité, avoit voulu leur donner le néant dans le présent; qui ont la faculté déplorable de concevoir, d’embrasser en imagination des voluptés devant lesquelles toutes celles de la terre se dégradent et s’anéantissent! Ainsi tout ce que je comprends maintenant de l’amour n’appartient pas au temps, à l’espace où ma vie est enfermée. C’est en moi le goût prématuré d’un bonheur futur qui n’a rien de terrestre, rien de borné, qui remplira un jour le vide immense de
ADÈLE
mon cœur, qui comblera loute l'ambition de mes désirs. Que voulez-vous que je demande, grands dieux! à la femme qui consentiroil à m’aimer; que pourrois-je attendre d’elle? L’engagement de deux êtres si foibles, si passagers, qui ne commissent, qui n’apprécient du moins de leurs facultés que l’instant dont ils jouissent, qui ne peuvent répondre de la plus prochaine de leurs émolions, qui s’étonneroient tous les jours d’eux-mèmes si tous les jours ils devinoient leur lendemain? Une transaction, un bail de quelques années ou de quelques mois, qu’une circonstance imprévue, une jalousie, un dépit, une heure d’absence modifie, qui s’altère par sa durée, qui se dissout par la mort, et qu’une méprise, un caprice, une maladie changeroit en aversion !... Non! Non!...
Rien de fini, rien de périssable ne peut suffire au besoin d’aiiner qui me tourmente. — 11 faut que j’use, voistu, il faut que je dépose tous les liens qui m’attachent aux affections d’un jour pour en reprendre possession dans cette vie assurée de l’avenir dont ma vie est la fatigante préparation. Il faut, pour jouir pleinement dece que j’aime, que je trouve dans le bonheur d’aimer et d’être aimé la sécurité d’une éternité entière, et l’éternité môme serat-elle jamais trop longue pour aimer?
L’amour d’une femme! d’une femme mortelle!... qu’entendez-vous par là?... Un sourire plein de charme, un son de voix qui trouble et qui bouleverse les sens, le serrement d’une main de feu qui brûle la vôtre... Je sais bien. Mais cette main et ce cœur deviendront poussière, et la poussière de mon cœur éteint ne sera pas confondue avec elle, et ce qui vivra de moi restera pour toujours étranger à cette âme qui a un moment remplacé la mienne ! Cela n’est pas possible, et l’amour dont nous parlons, Édouard, n’est qu’une invention de notre vanité. Ce n’est pas une chose de la terre que l’amour ! C’est la première conquête de l’homme qui ressuscite. Laisscz-moi partir.
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Le 23 avril.
J’ctois prévenu, depuis quelques jours, que nous irions rendre visite hier au soir à mademoiselle de Valency, seul rejeton de cette illustre famille et propriétaire du château voisin. J’avois perdu de vue cette jeune personne qui n’a pas plus de vingt ans, et qui étoit tout à fait un enfant lors de mon émigration; mais je conservois respeciueusement le souvenir de sa tante la prieure, madame Adélaïde, femme d’un esprit sage et d’une haute vertu, dont ma plus tendre jeunesse a goûté les leçons, et à qui je suis peut-être redevable de ce fonds de piété qui m’a sinon préservé de bien des erreurs, du moins consolé de bien des revers. Je n’avois pas appris sans la joie la plus vive que le ciel eût protégé son existence au milieu des funestes événements qui ont enlevé tous les siens.
Eudoxie de Valency est d’une taille élevée et bien prise; son port est plein de majesté, mais d’une majesté qui n’est pas sans affectation. Ses traits ont une expression remarquable, mais fixe, et qui ne paroit pas sans étude. Le sourire, cet aimable indice du contentement de soi-même, s’arrête quelquefois sur ses lèvres; mais il n’y figure presque jamais que le dédain. J’ai inutilement cherché, inutilement attendu dans sa conversation un mouvement, un geste, une inflexion qui révélât quelque pensée du cœur. Son abandon même, car elle a une sorte d’abandon, est si soigneusement négligé; il y a tant de mësurc dans sa liberté, tant de circonspection dans sa franchise, que lu éprouverois en la voyant le sentiment pénible qu’inspirent ces imitations trop exactes de la nature qui ne sont pas la nature, et qui choquent à force de lui ressembler. Je te demande si ses termes sont choisis, son élocution ornée, ses moindres discours brillants de citations et de traits! Elle sait trois langues et fait des vers. Quand nous entrâmes, elle sembloit méditer profondément je ne sais quel passage d’un livre
ADÈLE
ouvert sur son pupitre, et, en m’approchant, j’ai reconnu ce livre pour un des chefs-d’œuvre de noire métaphysique moderne, chef-d’œuvre, en effet, de toute l’aridité du cœur alliée à toute la présomption de l’esprit. Je donnerois sur-le-champ une bonne partie de ma vie pour être persuadé qu’il n’y a point de femme qui lise Condillac, comme je suis convaincu qu’il n’y a point de femme qui l’entende, et je crois qu’il ne falloit plus que ce travers pour me brouiller irrévocablement avec tout le sexe.
Ma mère a remarqué que mademoiselle de Valency avoit changé d’appartement ; mais tu n’en devinerois jamais la raison! Imagine-toi qu’à l’extrémité du jardin anglois sur lequel s’ouvroient son salon et sa chambre de toilette, il y a une chute d’eau, à la vérité peu bruyante, mais dont le murmure sourd a quelque chose d’importun. On a planté sur les bords de la pièce d’eau qu’elle forme, et qui se divise ensuite en petits ruisseaux, de tristes saules pleureurs, et c’est l’arbre d’aversion de mademoiselle de Valency. Enfin, l’exposition de tout ce logement est au soleil levant, dont les premiers rayons venoient, malgré tous les obstacles, offenser chaque matin ses paupières encore chargées de sommeil. Je te laisse à penser de quel genre est l’impression que m’a laissée une femme qui n’aime ni le soleil levant, ni le feuillage des saules pleureurs, ni le bruit des eaux lointaines, et qui, de plus, lit Condillac ou veut passer pour le lire!
Madame Adélaïde est retenue au lit par une maladie de langueur qui mine, qui consume sa vie, et qui ravira bientôt peut-être au monde les exemples de cette sainte. J’ai obtenu d’être introduit dans sa chambre, ou plutôt dans la modeste cellule qu elle s’est fait donner au château. Elle étoit couchée, mais vêtue, les mains déployées sur sa poitrine. Un crucifix de bois noir s’élevoit audessus de sa tête. Près d’elle, il y avoit une petite table
couverte de livres pieux ù sou usage, et surmontée de quelques rameaux bénits à demi desséchés qui se croisoient contre la muraille. Au bruit que j'ai fait en entrant, elle s’est tournée vers moi et m’a souri tout de suite. — Est-ce vous, m’a-t-elle dit, mon cher Gaston? A mon âge, et après une si longue absence, pouvois-je espérer de vous revoir encore? Dieu soit loué pour cette nouvelle grâce qu’il m’a faite! — Mais croyez que ce n’est pas sans motifs que sa Providence vous a sauvé de tant de dangers. Vous promettiez d’être bon et généreux dans vos penchants, modéré dans vos passions, et l’exemple des gens de bien est un trésor pour le siècle. — J’étois attendri jusqu’aux larmes. Sa pâleur, sa débilité, la foiblesse de sa voix, me tourmentoient de l’idée d’une autre absence, d’une séparation prochaine et éternelle. Je voyois qu’elle s’efTorçoit de paroitre bien pour me causer moins de peine. Je me suis retiré fort ému.
Je t’avoue que mademoiselle de Valencv ne gagne pas à être vue si près d’une telle femme. Cependant le jugement que je porte de cette jeune Eudoxie, après un quart d’heure d’entretien vague, de rapports insignifiants, au milieu des bienséances embarrassantes et de la contrainte d’une première visite, pourroit bien n’être aussi que l’effet d’une prévention mal fondée. Je suis si facile à me laisser surprendre par je ne sais quelles apparences de sympathie ridicule ou d’antipathie injuste! mais je te parle comme à ma pensée. — Et l’on en dira ce que l’on voudra, Eudoxie est certainement foit bien; j’admets qu’elle est parfaitement belle; je doute qu’on puisse avoir autant d’esprit; j’aime à croire, avec tout le monde, qu’il est difficile de pratiquer la vertu d’une manière plus exacte et plus irréprochable; mais elle a une sorte de vertu, une # sorte d'esprit et une sorte de beauté que tu me permettras de n’aimer jamais.
ADÈLE
Le 29 avril.
Il y a des gens que la manie de paroitre grands fait descendre à des petitesses qu’on auroit de la peine à croire, s’ils ne vous forçoient pas eux-mêmes à en être témoin tous les jours. Quant à moi, cela me cause une indignation si violente, que je ne suis pas maître de la contenir, et qu’il faut absolument que j’éclate quand quelque chose de pareil me tombe sous les yeux.
Mon père s’honoroit tout particulièrement d’un de ses aïeux, simple homme de loi, vers la fin du seizième siècle, mais écrivain d’une science et d’une érudition peu communes, qui s’est distingué par des ouvrages très- précieux sur la jurisprudence et les usages des temps reculés, et qui a débrouillé avec une sagacité exquise des textes importants, mais confus, dont les plus habiles n’avoient osé entreprendre l’interprétation. Il est à remarquer, en passant, que c’est à ce grand homme que notre famille doit son illustration, et que ma noblesse date de lui, ce qui ne prouve pas qu elle vienne de loin ; mais ce qui prouve qu’elle ne vient pas d’une source indigne, et c’est cela qui seroit un véritable malheur.
Le hasard m’a conduit aujourd’hui dans un salon du château, que j’avois vu jadis tapissé de portraits de famille, et où j’ai reconnu toutes les augustes images des ancêtres de ma mère, avec leurs armoiries, leurs décorations et leurs hermines; mais j’y ai cherché inutilement ce qui m’intéressoit le plus dans celle tenture généalogique, l’image du savant respectable dont les vastes et utiles travaux ont fondé ma fortune, et doté mon berceau de l’héritage d'un nom cher à la société. La mémoire de ce tableau m’étoit d’autant plus présente que mon pèrel’avoit, comme je t’ai dit, en singulière vénération, et le montroit toujours de préférence aux étrangers dont nous* recevions la visite. J’aurois marqué du doigt la place où je l’avois vu, mais elle est décidément vide, et je te
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laisse à deviner la cause de sa suppression. Je rougirois de te l’apprendre, tant j'y trouve de ridicule et d’ingratitude.
En rentrant dans l’appartement de ma mère, je me suis informé des motifs d’un changement si étrange; elle m’a répondu, hélas! comme je m'y attendois; mais j’ai insisté avec une fermeté respectueuse, et le portrait est replacé.
Le 2 mai.
Eudoxie nous a rendu ce matin la visite que nous fui avions faite dernièrement. Elle étoit accompagnée d’un gentilhomme des environs, nommé Ferréolde Monlbreusc. Je ne t’ai pas encore parlé de Ferrèol de, Montbreuse, quoique tout le monde en parle ici. C’est un homme de trente-six ans au plus, mais dont la politesse calme, la gravité inaltérable et la sévérité reconnue de mœurs et de principes feroient honneur à un âge plus avancé. On m’avoit parlé de sa fréquentation comme de l’avantage le plus réel de mon séjour en Touraine, et cependant je l’ai peu recherchée. J’estime singulièrement la perfection, mais elle n’a pas pour moi cet attrait qui s’empare du cœur, et que mon cœur a besoin d’éprouver; car il ne s’attache à rien par des liens ordinaires, et quand il ne sent pas qu’il aime. Tu es le seul des amis que j’ai reçus de la société (la nature m’en avoit donné un autre), tu es le seul, dis-je, qui m’ait réduit à souffrir, à pardonner ce défaut désolant et inimitable de la perfection; mais la tienne a quelque chose de si naturel, dè si involontaire, de si inconnu de toi-même; elle est si inséparable de toi, qu’on s’y accoutume sans s’en apercevoir, et qu’on n’arrive à s’en douter que lorsqu'on n’a plus la liberté de l’indifférence ou là force de l’oubli. Quoi qu’il en soit du mérite de M. de Montbreuse, on prétend qu’il avoit eu le bonheur d’occuper un moment les
ADÈLE
nobles pensées d’Eudoxie; et deux âmes si solennelles étoient dignes de se rapprocher. Le délabrement de leur fortune a empêché cet établissement. C’est une chose fâcheuse qu’à la fin d'une révolution les familles qui ont couru les mêmes chances, que des voisins, des parents, des amis, frappés du même malheur, n’imitent pas les navigateurs jetés par la tempête dans une île déserte, et ne remettent pas tout ce qu’ils possèdent en commun. Avois-je besoin de rester si riche !
La nouvelle du rétablissement presque total de madame la prieure m’a causé une joie si vive, que je n’ai pu attendre à demain pour aller la lui témoigner. J’ai reconduit mademoiselle de Valency au château avec un empressement qu’elle a probablement attribué à d’autres motifs. Sa tante éloit assise dans un grand fauteuil à bras, à un endroit de la terrasse où les rayons du soleil, foiblement balancés entre quelques touffes de lilas, répandoient une agréable chaleur. Elle vouloit sr lever à mon approche, mais je me suis hâté d’aller à elle pour l’en empêcher. Nous avons conversé gaiement et longtemps de mille choses différentes. Elle m’a fait promettre de lui raconter mes voyages, et de lui parler de mes amis. Je t’ai déjà nommé. De son côté elle m’a recommandé) avec quelque autorité, de cultiver la connoissance de M. de Monlbreuse, dont elle trouve seulement l’austérité un peu rigoureuse pour son âge. Enfin, il étoit déjà tard que nous causions encore, et je ne me suis aperçu qu’à la fraîcheur de l’air du soir qu’il étoit temps qu’elle rentrât. Elle s’est appuyée d’un côté sur mon bras, et de l’autre sur l’épaule d’une petite fille qu’elle aime beaucoup, et dont elle ne cesse de répéter les louanges. Elle l’appelle son amie, sa bienfaitrice, son ange sauveur, en reconnoissance de quelques soins qu’elle en a reçus pendant sa maladie, et c’est un ange en effet que cette enfant. Je ne me souviens pas d’avoir rien vu d’aussi gracieux, d’aussi doux que ses traits, rien qui
ROMANS
reposât plus agréablement le cœur. C’est un de ces ensembles ravissants d'harmonie et de calme qui font plaisir à regarder. As-tu quelque idée de cela? N’en as-tu jamais rencontré de ces visages célestes où se lisent tant de paix, tant de bonheur, et dont l’expression surnaturelle, fascine l’âme? Je donnerois beaucoup pour que tu visses celui-ci.
Une circonstance charmante ! mes regards ont rencontré par hasard ceux de l’ange. Alors, si tu avois vu ses beaux yeux se baisser, ses longs cils ombrager timidement sa paupière, son teint se colorer d’un éclat vif et subit! L’ange a rougi, et ce n’étoit plus qu’une mortelle, mais une mortelle adorable, et j’allois dire adorée! quelle folie !
Voici ce qu’on raconte. C’est une pauvre orpheline que ses parents ont délaissée sans qu’on en dise trop la cause. 11 y a huit ou dix ans qu’ils ont quitté ce village où ils vivoient de leur travail, pour aller on 11 e sait où. Certaines personnes veulent même qu’ils aient fini assez misérablement; mais je te parle d’après des gens qui sont probablement mal instruits. Ce qu’il y a de certain, c’est que madame la prieure a recueilli la petite Adèle dont elle étoit marraine, et lui a fait donner une espèce d’éducation. Si mon Adèle t’intéresse, une autre fois je t’en dirai davantage, quoiqu’il ne s’agisse au fond que de la femme de chambre de mademoiselle de Valency, car j’oubliois d’ajouter que c’étoità ce titre qu’Adèle vivoit au château.
Comme j’étois allé dans la voiture de mademoiselle de Valency, je suis revenu à pied à travers le bois qui est magnifique et en pleine végétation. La soirée étoit d’une sérénité délicieuse, le coucher du soleil bien pur et bien lumineux. Des prestiges enchanteurs, qui se succédoient dans mon esprit comme les idées d’un beau rêve, ègaroient tous mes sens dans le vague le plus doux. Je ne sais pas maintenant pourquoijemetrouvoissi heu-
ADÈLE
reux, car il n’y a rien de changé depuis ce temps-là dans mon état, et cependant!... Que l'homme est difficile à expliquer !
Ce bien-être que je goûte ici prouve du moins que je ne. me trompois pas quand je t ecrivois que la paix de la campagne convenoit à merveille à ma situation actuelle, et que je mettois tout mon bonheur à y couler obscurément mes jours. Tu vois bien que le tour romanesque et l’exaltation de mes idées tcnoient à des causes fort indépendantes des folles passions de la jeunesse, et voilà ce que vous n’avez jamais voulu comprendre. J’ai une conscience de moi-même qui me trompe rarement.
Le 3 mai.
Hier au soir, comme j’achevois d’écrire, Latour est entré dans ma chambre avec un air inquiet et même un peu effaré. Il s’est assis à l'écart et a gardé quelque temps un silence morne, et puis il s’est mis à murmurer je ne sais quoi entre ses dents. — De quoi s’agit-il, lui ai-je dit, mon pauvre Latour? Te voilà bien occupé 1 — Qu’on ne m’appelle jamais Latour, dit Cœur-de-lloi, a-t-il repris, si ce n'est pas le Maugis, l’infâme, l’exécrable Maugis ! Monsieur se rappelle-t-il cet aventurier qui se présenta au général avec de faux pouvoirs, qui s’en servit, le lâche, pour livrer à l’ennemi un détachement considérable des nôtres, et qui se déroba malheureusement par une prompte fuite au châtiment qu’il inéritoit? — J’ai entendu parler de ce misérable, et je crois comme loi, Latour, qu’il s’appeloit effectivement Maugis, soit dans la seule intention de déguiser son nom véritable, soit pour se conformer à la méthode assez bizarre de nos officiers; mais quel rapport... — Quel rapport! s’est-il écrié. Cet infernal Maugis, que j’aurois reconnu entre mille, et que je peindrois au besoin, n’est autre chose
ROMANS
que l’honnête Ferréol de Montbreuse, que vous avez vu aujourd’hui, et au péril d’un million de morts, j’affirmerois qu'il n’y a point d’autre Maugis. Rage et malédiction ! c’est une honte pour la Providence que de voir des gens tels que celui-ci jouir de l’air et du soleil !
J’ai eu beaucoup de peine à apaiser la colère de Latour, et à lui faire comprendre qu’il étoit impossible que ses soupçons fussent bien fondés. Il est sorti plus étonné de mon incrédulité que satisfait de mes raisons.
J’étois réservé à soutenir aujourd’hui une discussion plus difficile, une discussion à laquelle ce que je t’écris depuis quelques jours t’a cependant plus préparé peutêtre que je ne l’élois moi-même. Ma mère m’avoit fait demander chez elle pour m’entretenir de choses sérieuses, très-sérieuses en effet. Il s’agissoit de perpétuer mon nom en l’illustrant par de nobles alliances. Tu comprends bien : illustrer le nom de mon père ! Je devois savoir, a-t-on ajouté, que la noblesse de ma famille, du côté paternel, ne répondoit pas tout à fait à l’éclat de ma fortune ; et si la fortune a quelque avantage, n’est-ce pas surtout celui de favoriser des établissements honorables qui relèvent la splendeur de nos propres titres et qui les transmettent plus glorieux à nos enfants? On m’a fait sentir ensuite modestement que c’étoit à ces sages combinaisons de convenance que je devois ma mère. Je croyois ne la devoir qu’à l’amour et à la nature. Que te dirai-je? lesValency sont moins riches que moi, Eudoxie est moins riche que moi ; mais elle est noble comme ma mère à qui elle a l’honneur d’appartenir. Tu devines le reste.
Tout cela m'a frappé d’une surprise si vive et si douloureuse, que j’ai été longtemps à chercher une idée, et plus longtemps encore à trouver une expression. Ce que je me rappelle bien imparfaitement des propos confus qui ont dû m’échapper dans cet instant de trouble et d’accablement, c’est qu’ils avoient pour but de solliciter,
ADÈLE
je crois, quelques mois de délai que je voulois donner à la réflexion, et j’ai sans doute ajouté qu’on n’obtiendroit rien de moi autrement, de manière à lever tout soupçon à cet égard, car ma mère est sortie en me lançant un regard plus sévère encore que de coutume. Il est cependant probable qu’elle n’a pas espéré gagner beaucoup à faire violence à mon cœur, puisqu’elle vient d’accéder à ma demande, avant que je me fusse trouvé la force de la renouveler. Au reste, elle attend ma résolution dans six semaines, et il n’est guère à supposer que j'en doive changer d’ici là.
C’est te dire que ma résolution est prise à l’heure môme, et qu’elle est invariable comme les principes qui ont, jusqu’à ce jour, dirigé ma vie. Non, je n’achèterai pas de mon bonheur, et je suis certain qu’Eudoxie ne me rendroit point heureux, je n’achèterai pas de mou repos, de ma liberté, de l’incertitude délicieuse de mes espéranee's, le ridicule honneur d’associer mon nom à celui d’une femme que je ne puis jamais aimer. Si j’attache quelque prix à ma fortune et à l’état que je tiens dans la société, c’est surtout à cause de l’indépendance qu’il me donne, et de l’immense latitude qu'il laisse à mes
choix : car enfin pourquoi ne le dirois-je pas? J’aime-
rois mieux cent fois me mésallier pour quelqu’un, que de souffrir que personne se mésalliât pour moi. Je suis trop fier pour consentir à augmenter par un emprunt aussi lâ che la somme de ma valeur personnelle, et pour donner cetrc prise-là sur moi à la vanité d’une femme. Plutôt que de subir cette hurpiliation, j’épouserois Adèle môme — Adèle ! — Vraiment, je le crois bien !
Le 5 mai.
Il y a de cerlains jours, des jours trop vite écoulés, que le hasard, que la Providence nous ménage, quand notre
HOMANS.
cœur, trop fatigué de chagrins, a besoin, pour ne pas céder, de reprendre la trempe du bonheur, et qui compenseroient à eux seuls une éternité d’abandon et de misères. Oui, je dirois : Que ce jourmesoit'rendu, qu’il recommence avec tous ses charmes, avec toutes ses illusions ; qu’il me soit permis de le vivre comme la première fois, sans que rien en détourne ma pensée, d’en goûter les plaisirs avec la même confiance, avec le môme abandon, d’en épuiser encore les délices; — et puis que le néant commence !
Près du château de Valency, j’avois remarqué dans le bois un site frais et enchanteur, où aboutissent de jolis sentiers qui partent de l’un et de l’autre village, et qui, de là, se distribuent au loin dans la plaine. Cette espèce de vestibule de verdure, agréablement ombragé d’une large voûte de feuillage, et tapissé d’un gazon fleuri d'où s’exhalent les plus douces odeurs, offre de tous côtés des petits sièges naturels aussi commodes que si l’art lesavoit façonnés. A une foible distance, on voit briller à travers les rameaux la surface polie d’un étang de l’eau la plus claire, qui renferme le bois entre ses détours comme dans une vaste enceinte de cristal, et qui attire sur ses bords une foule innombrable d’oiseaux.
C’est là que j’élois assis, comptant scrupuleusement les étamines d’une fleur douteuse, quand le bruit d’un pas léger et le frémissement d’une robe de femme ont tourné mon attention sur un autre objet. Cette femme, c’éloit Adèle, et. quoiqu’il n’y eût rien d étonnant à la voir là ; quoique je me fusse même attendu, je ne sais comment, à l’y rencontrer; quoiqu’Adèle d’ailleurs ne fût pour moi qu’une jeune fille intéressante, mais à peu près inconnue, les palpitations de mon cœur se sont multipliées avec violence ; j’ai frémi, j’ai tremblé, un nuage, varié de différentes sortes de couleurs, a troublé mes yeux, une défaillance vague a parcouru mes membres et ralenti mes pas; car je m’étois levé, j’étois par-
ADÈI.E.
venu près d’Adèle sans la regarder, ou du moins sans la voir, et je lui avois présenté mon bras, sans m’informer de l’endroit où elle alloit. Quand le voile qui obscurcissoit mes paupières a commencé à s’éclaircir, au point de me permettre d’observer distinctement les traits et la physionomie d'Adèle, j’ai remarqué qu’elle s’élonnoit de ma proposition, et, à te dire vrai, je me suis étonné aussi de l’avoir faite, mais je l’ai répétée d’une voix sans doute plus assurée. Après quelques moments d’une hésitation pleine de grâce, Adèle a paru céder â un ordre plutôt que déférer à ma prière, en appuyant légèrement sa main sur mon bras; alors j’ai fixé cette main avec force, en rapprochant étroitement de mon sein le bras sur lequel elle étoit engagée, et je me suis mis à marcher assez précipitamment dans la direction qu’Adèle sembloit suivre.
Lorsque mon agitation, à demi calmée, a laissé quelque liberté à mon esprit, je me suis aperçu que l’agitation d’Adèle n’étoit guère moins forte que la mienne, non pas à ses regards que j’évitois encore, mais au frémissement de ses doigts que ma main droite avoit saisis par je ne sais quel mouvement involontaire et tenoit déployés contre mon cœur, bien n’étoit plus propre à nous distraire tous deux de cet état d’émotion que la question si froide et si naturelle que j’avois d’abord omise, et je pensois qu’une conversation nécessairement moins passionnée, moins orageuse que notre silence, achèveroit de nous rendre un peu de tranquillité. J'ai donc demandé à Adèle où elle alloit, et Adèle m’a répondu, avec un sourire fin sans malignité, que c’étoit un grand secret. Ce mystère ne m’a pas donné d’inquiétude. Je l’avois oublié déjà que le dernier son des paroles d’Adèle n’avoit pas achevé d’agiter l’air, et n’étoit point parvenu jusqu’à moi. Je cherchois, le croirois-tu? je cherchois dans mon imagination quelque diversion nouvelle qui pût la tromper et me tromper moi-môme sur ce que j’éprouvois.
ROMANS
Je sentois à la fois le désir et la crainte d’être deviné. J’étois si heureux d’être auprès d'elle, et si impatient d’être seul pour penser à tout ce qu’il y avoit à lui dire! Après une minute de silence, j’ai renouvelé ma question, faute de mieux. Cette fois, Adèle a bien voulu m’apprendre qu’elle portoil au hameau voisin de petits secours que la bonne prieure y envovoit tous les jours à une famille malade. Je devois m’en douter, mais j’étois si occupé d’autre chose !
Je passe rapidement ce soir sur les détails de ce voyage d’une heure, heure charmante qui auroit dû être un siècle et qui n’a été qu’une minute. Je les néglige, ces détails, parce que je perdrois tout à les décrire; parce qu’ils seroient sans chaleur sous ma plume et qu’ils brûlent dans mon cœur: parce qu’il y a dans tout ceci une fleur de volupté qui se dérobe aux facultés imparfaites que l’homme a reçues pour exprimer et pour comprendre; parce que je croirois borner mon bonheur en bornant le vague de mes souvenirs; parce que, dans ce récit où tout se rapporte à Adèle, il y a pourtant des circonstances qui ne sont point Adèle, qui me distrairoient d’Adèle, et qu’il est bien décidé qu’Adèle aura toutes mes pensées d’aujourd'hui, — toutes les pensées de ma vie !
Le 0 mai.
La bienséance me prescrivoil du moins de voir Eudoxie. Mon cœur m’entrainoit vers sa tante. Je les ai vues. J’ai vu Adèle aussi. Que dis-je, hélas ! je n’ai vu qu’Adèle.
Oui, mon Édouard, il scroit superflu, il seroit indigne de moi de dissimuler à toi ce sentiment qui me domine, qui remplit, qui absorbe mon existence. Enfer et paradis i Qui auroit pensé qu’à vingt-huit ans la vue d'une jeune fille toute simple, toute bonne et presque sans éclat, me subjugueroit comme au temps de la foiblesse et de
ADÈLE
l’ignorance de mon cœur? Qui pourroit exprimer ce que j’éprouve d'extase et de délire au seul souvenir de ses traits, au seul bruit de son nom? Ce n’est déjà plus cela. Je nageois dans une si pure atmosphère de bonheur, mon sein étoit soulevé d’une joie si parfaite et si nouvelle... Car tout est devenu nouveau pour cette âme qui se réveille encore une fois des débris de ma vie, pour aimer et pour souffrir...
— Pour souffrir. — Je sais combien une passion semblable peut faire tomber sur moi de honte et de malheur. Je ne m’aveugle pas sur cet étrange égarement de mon imagination, ou plutôt sur cette impitoyable contrariété de ma fortune qui me pousse obstinément vers tout ce que je devrois fuir, et qui me plonge d’autant plus profondément dans l’abîme de mes résolutions, que sa menaçante obscurité me laisse moins d’espoir de retour. Je maudis la folie de mes projets, l’incroyable foiblesse de ma raison, que le moindre prestige éblouit, dont le moindre caprice triomphe; je m’indigne de moi-même, et je m’abandonne cependant au penchant qui m’entraîne sans essayer d’y résister. 11 y a plus. Si je connoissois une puissance qui fût capable de m’en affranchir sans retour, et d’effacer de mon sein jusqu’à la trace d’un souvenir, je n’aurois pas la force de l’invoquer. Tout ce que les autres hommes y trouveront de vil et de haïssable sera précisément ce qui m’y attachera par des nœuds difficiles à rompre, et j’ai besoin de te dire que ce sentiment a pris une telle autorité dans mou cœur, que les conseils et les instances de l’amitié ne feroient qu’en redoubler l’emportement.
Édouard, mon cher Édouard, toi en qui le ciel m’avoit donné un frère, un guide et un protecteur au milieu des orages de la jeunesse, toi qui as été si longtemps la lumière de mon esprit et le frein de mes passions, ne m’abandonne pas dans l’état de perplexité où je suis. Ce n’est pas pour toi que j’ai dit cela.
ROMANS
O mon ami ! que résullera-l-il de ia violence de tant de pensées contraires qui m’apportent à chaque minute un nouveau tourment? Qui me fera triompher de l'image qui me suit partout, qui la bannira de là, de ma mémoire qu’elle occupe sans partage, avec ses grands yeux noirs si nobles et si touchants, ses lèvres si voluptueusement belles, cet air d'amour et de bonté qui flotte sur son visage, et son parler un peu lent dont la franche mélodie me pénètre?
Le 8 mai.
Qui m’empêeheroit de chercher ailleurs Indépendance et de goûter dans un oubli profond, sous quelque abri impénétrable à toutes les recherches des hommes, le bonheur que la société me refuse? Que fais-je ici, et qui s'apercevrait de mon absence dans ce tourbillon de froids étrangers continuellement distraits par les intérêts de leur fortune et de leur orgueil? N’ai-je pas rempli envers mon pays les devoirs que me prescrivoit mon nom? La limite de mes obligations s’étend-elle au delà du sacrifice de ma vie cent fois hasardée dans les batailles? Je m’en irai, car j’y ai pensé souvent. J’opposerai à toutes leurs bienséances et à toutes les puériles vanités de leur étiquette le silence et l’obscurité de ma solitude. Il arrive une époque où Lame a besoin de prendre enfin possession d’elle-même et de se recueillir dans des méditations imposantes, loin du chaos des affaires sociales, — bien loin — sur la pointe d’un mont qui déchire les nues et qui commande à des plaines immenses et à des mers sans rivages. 11 me semble que le Créateur, en produisant son univers si accompli en beauté, en jetant une magnificence si merveilleuse sur les ouvrages de ses mains, et en faisant contraster leurs richesses d’une manière si humiliante avec la misère de nos sentiments, a voulu nous révéler par un objet de
ADÈLE
comparaison sensible le néant de tous les plaisirs que nous plaçons hors de lui, et de tous les jugements que nous fondons sur la vaine opinion de la multitude. Je me transporte quelquefois en idée à ce jour où, bien jeune encore, mais déjà proscrit, j’atteignis pour la première fois les hauts sommets du Jura. Quand vous avez suivi sur le plus élevé de ses plateaux les sinuosités d’une route sévère et sauvage qui se prolonge sur les flancs de la Dole; quand à l’extrémité de cette promenade taciturne où vous n’êles accompagné tout au plus que par le cri q’une vieille aigle effrayée pour ses petits et qui s’étonne d’entendre au-dessous de ces rochers le bruit depuis longtemps oublié d’une voix humaine; quand il semble que la terre va manquer sous vos pas, et que de votre bras étendu, vous allez toucher l’azur solide du firmament, à cet endroit il se manifeste tout à coup un spectacle si peu vulgaire qu’il vous fait comprendre au même instant la nécessité d’une volonté divine dans le mystère de la création. Vous croiriez que le génie de la terre soulève la toile qui sépare d’un monde magique ce monde de fange et de pierre, et qu’il vous introduit dans une région de miracles. Je voudrois le décrire cela, mais avec quelles couleurs?
Imagine-toi qu’à l’extrémité des bois de Lavatay il y a là sur la dernière crête de la montagne une pauvre maison qui paroit de loin perdue dans le fond des nuages, et qu’on appelle le Clullet des Faucilles , parce que les sentiers qui en descendoient autrefois sur le chemin escrapé de l'abîme se recourboient sur eux-mêmes comme la faucille du moissonneur. Aujourd’hui que l’esclavage et le travail en ont fait des routes somptueuses pour les échanges corrupteurs du commerce et pour les invasions de la guerre, les Faucilles se développent d'une manière moins menaçante dans les profondeurs du précipice, et la chevrette de montagne, surprise qu’une main servile ait osé embellir sa demeure, ne se
HOMANS.
hasarde plus dans ces voies de l’homme. Elle reste immobile à l’angle le plus saillant d’une roche taillée à pic et contemple tristement le ciel, seul désert que la civilisation nous ait laissé. Toutes les parties du tableau qui se présentent ensemble à vos regards préoccupent d’abord si puissamment la pensée, que vous êtes longtemps à mettre de l’ordre dans vos sensations et à distinguer des détails; à vos pieds, où finissent le Jura et la France, un lac qui, dans son immensité, présente l’aspect d’une mer; — sur ses bords, les campagnes romantiques du pays de Vaud, les paysages agrestes du Valais, les âpres solitudes de la Savoie; — à votre horizon, une chaîne vaste comme lui, celle des Alpes, dont les coupoles innombrables se groupent sur toute la demi -circonférence du ciel, diverses de formes, de caractère, de physionomie , de couleurs , mais toutes affectant aux feux du soleil l’éclat de divers métaux; les unes resplendissantes comme de l'argent poli; les autres, selon l’effet des ombres qui se projettent sur leurs contours, mates comme un plomb grossier, ou brillantes comme l’acier bruni, de reflets bleus et violets; certaines si éblouissantes, quand la lumière du couchant les inonde tout entières, qu’on les prendroit pour des masses de fer qui blanchissent dans la fournaise. Ce jour-là, par exemple, le soleil se couchoit avec tant de magnificence et dans un ciel si pur! Les vapeurs du lac, aspirées par le crépuscule, suspendues à ses rayons, se balançoient sur les eaux comme un crêpe léger teint du rose le plus doux, se relevoient peu à peu des pieds du voyageur jusqu’au sommet des montagnes, et déployoient devant lui, sur l’horizon, un rideau enflammé qui répandoit sur tous les objets le prestige de sa lumière; puis, devenues plus denses et plus obscures, couronnoient enfin tout ce magnifique spectacle d’un dais de pourpre et d’or dont la splendeur ne pâlit qu’au lever des astres de la nuit.
Et ces montagnes immenses, inhabitées, pour la plu-
ADÈLE
part inconnues, elles ne cachent pas un lieu d’asile où je puisse emporter avec moi, dérober à la curiosité insolente, à la censure hypocrite, le secret de mon bonheur et de ma vie ! Je ne serai pas maître d'y reléguer, d’y exiler mon avenir! Je mourrai lié à la chaîne odieuse qu’ils m’ont imposée, sans faire un effort pour la rompre! Édouard! qu’on ne s’en flatte pas! Je romprois plutôt toutes les chaînes à la fois.
Prends pitié de mon infortune !
Le 9 mai.
Je ne t’ai pas dit que la conversation de l’autre jour avoit roulé sur le sujet des mésalliances, à propos de ce fou de Sublignv, qui vient de finir sa carrière romanesque en épousant une danseuse. Je me suis saisi de ce texte avec une chaleur et une abondance d’idées dont j’étois plutôt redevable à certaines circonstances de ma situation particulière qu’à la propre richesse du sujet. J’ai soutenu qu’il n’y avoit d’impardonnable , d-’antisocial , dans toute la force du mot, que les mésalliances morales, et quelles étaient extrêmement difficiles, parce qu’il est rare que les belles âmes ne s’accostent pas de leurs semblables, comme dit Shakspeare, ou qu’elles soient abusées assez longtemps par des dehors imposteurs pour arriver au moment de former un nœud si solennel sans avoir eu le triste bonheur de se détromper ; que ce qu’on appeloit d’ailleurs mésalliance, dans cette acception générale qui se rapporte seulement à la différence des états, ne pouvoit choquer que le plus absurde, le plus révoltant des préjugés, celui qui attribueroit à une classe déterminée des facultés spéciales, ou, pour mieux dire, exclusives; que, comme je ne savois personne qui eût poussé la témérité au point d’avancer que la vertu se prouvoit par des titres ou s’acquéroit par des privilèges,
je ne voyois pas pourquoi on interdiroit à un homme sensible et délicat le droit de chercher, partout où se trouve la vertu, un bonheur que la vertu seule peut donner; que c’étoit une chose atroce, à force d’être ridicule. que de condamner une femme intéressante, douée de toutes les qualités et de toutes les grâces, au désespoir de ne jamais appartenir à l’objet aimé, parce que cette infortunée, comblée des plus précieux avantages de la nature et de l’éducation, seroit privée par hasard d’un avantage qui ne dépend que du hasard, et qui ne tient lieu d’aucun des autres, même dans la société; que si les grands talents imprimoient à ceux qui en étoient ornés un caractère incontestable de noblesse aux yeux du siècle et de la postérité, l’exercice privé des devoirs bien plus difficiles à pratiquer de la religion et de la morale, titre moins éclatant à la faveur du monde, n’ètoit pas un titre moins recommandable à l’estime et au respect des bons esprits; qu’en conséquence, je ne me permeltrois jamais de blâmer une alliance du genre de celle dont on parloil, si je pouvois y reconnoitre cette heureuse harmonie de mœurs eide caractère, qui est le seul gage assuré du bonheur des ménages et de la prospérité des familles.
11 est probable que ces raisonnements avoient paru totalement indignes de réponse à M. de Montbreuse, car il se contenta de me regarder sévèrement sans me parler, et je remarquai qu’il se tournoit ensuite du côté d'Eudoxie avec un air d’intelligence dans lequel perçoit je ne sais quel mélange d’amertume et de mépris. Eudoxie même, dont je choquois trop ouvertement les idées, ne me sembla pas faire assez de cas de mes raisonnements pour daigner les réfuter avec ordre : à peine laissa-t-elle échapper quelques lieux communs rebattus auxquels les grâces de son élocution et la finesse de son ironie prêtoient plus d’agrément que de solidité. Adèle m’écoutoit avec émotion, car ses joues étoient fort ani-
ADÈLE
mées, et j’essayai inutilement de rencontrer ses yeux. Madame Adélaïde avoit souri d’abord ; puis sa physionomie avoit pris un caractère plus grave, et, je tremble de le penser, une expression plus triste qu’à l’ordinaire. Elle releva doucement mes paroles en me reprochant, d’une manière affectueuse, l’ardeur que je portois dans la discussion, et l’enthousiasme avec lequel j’embrassois les idées les plus extraordinaires et souvent les plus funestes. Elle se plaignit de la facilité qu’ont les hommes de cette génération à saisir et propager les sophismes dont ils n’apprécient pas les conséquences, et qui tendent à dénaturer successivement tous les véritables rapports des choses. En m’accordant qu’il y avoit des vérités noblement senties dans ce que je venois de dire, elle me recommanda de réfléchir sur l’origine et les effets de ces convenances morales, si respectables d’ailleurs par l’autorité qu’elles ont exercée sur nos ancêtres, et par la consécration presque religieuse qu’elles ont reçue des siècles, dont le jugement définitif est, en dernière analyse, toute la raison sociale; ajoutant du ton d’une résignation modeste, et non d’une conviction impérieuse, que le devoir d'un bon citoyen est de se soumettre aux institutions établies sans les discuter, et que, puisque l’imperfection des hommes les rend tributaires essentiels de certaines erreurs sanctionnées par la nécessité ou par le temps, l’intérêt du genre humain prescrit aux cœurs sages et droits le devoir de plier leur raison à la déférence commune.
11 est possible que cela soit vrai. — Et combien ne donnerois-je point pour qu’il n’en restât pas de souvenir, de cette foible démarcation que le hasard de la naissance a tracée entre quelques familles et la grande famille des hommes; de celte circonstance si étrangère à ma volonté, qui rn’a soumis à un ordre particulier d’habitudes et d’obligations; qui a restreint, comprimé, brisé l’indépendance de mon cœur ; qui m’a interdit les affections les
ROMANS
plus simples et les plus heureuses; qui me sépare d’Adèle et du bonheur.
Séparé! — Préjugé barbare ! je te voue à l’indignation des âmes fortes et sensibles !
Séparé ! — Moi qui traverserois le globe pour un baiser de ses lèvres !
Séparé! — Viens, viens sur le cœur de Gaston, pauvre orpheline que les hommes rebutent! viens avec confiance; et j’en atteste l’innocence et la candeur de ton âme d’ange, toutes les puissances de l’enfer ne parviendront pas à nous séparer.
Le 16 mai.
Jamais je n’ai été plus assidu au petit bois que depuis quelques jours, et jamais mon herbier ne s’est plus lentement accru. Cela étonne beaucoup Latour, qui prend à mon herbier le même intérêt qu'à tous mes plaisirs, mais à qui je ne les confie pas sans exception. Cela ne t’étonnera pas, toi qui te rappelles bien distinctement qu’Adèle passe tous les jours dans le petit bois à une certaine heure, et qui ne me crois pas capable de me plaire ailleurs qu’à l’endroit où j’espère la trouver. Tu as déjà remarqué aussi que ma lettre est à une grande distance de la précédente, et lu en as conclu sans doute que l’abondance des sensations et des évènements avoit pu seule me distraire pendant plusieurs jours de mes occupations les plus douces. Tout cela est conforme à la vérité, mon cher Édouard, et cependant il n’y a rien de nouveau dans ma vie à t’apprendre, car mon amour n’est plus nouveau pour toi, et toute ma vie est là.
Je ne t’avois donné sur l’origine d’Adèle que des renseignements imparfaits, recueillis dans le vague des bruits populaires. Madame Adélaïde in’en avoit appris un peu davantage, mais pas assez pour contenter ma
ADÈLE
curiosité, que je craignois d’ailleurs de déceler trop ouvertement. Enfin, l’autre jour, je m’en suis informé d’Adèle, pendant que je la conduisois du bois au hameau, je m’en suis informé, dis-je, avec tous les ménagements qu’exigeoit l’abord d’une question si délicate; et, comme ce récit ne seroit pas sans intérêt pour les personnes même les plus étrangères à tout ce qui m’intéresse, je veux te le faire entendre de la propre bouche d’Adèle, ainsi que je l’ai entendu. Pardonne-moi si, avec la simplicité de ses paroles, je n’ai pas eu le bonheur de conserver leur grâce naturelle, et cette effusion si facile et si touchante de sentiments qui leur prête le charme le plus entraînant. 11 y a des choses qu’il faut désespérer •*. d’exprimer.
« Mon père, me dit Adèle, étoit né à Valency, d’une famille de très-riches laboureurs. 11 s’appeloit Jacques Evrard, et, comme il annonçoitun esprit et des manières au-dessus du commun, ses parents résolurent de lui donner une éducation honorable qui pût le rendre propre à parcourir dans le monde une carrière plus brillante que celle qu’ils avoient suivie. Ses progrès répondirent à toutes les espérances, mais inutilement. Des malheurs multipliés qui survinrent dans ce temps-là à mon aïeul; plusieurs mauvaises années de suite qui épuisèrent ses récoltes sans les remplacer; deux incendies qui consumèrent successivement sa grange et sa maison, la perte enfin d’un procès considérable, duquel dépendoit tout le reste, changèrent sa fortune en misère. Il étoit impossible de donner des suites aux projets qu’on avoit formés pour mon père; on y renonça, et, plus malheureux que s’il n’avoit jamais pensé à sortir de sa condition, il s’engagea de désespoir.
« Le régiment où il entra étoit alors en garnison à Saumur. A celle époque, mon père étoit très-jeune encore, d’une figure aimable et qu’on trouvoit distinguée, d’une bravoure à toute épreuve, et il joignoit à cela une
foule de ces talents agréables qui ouvrent à ceux qui les possèdent l’accès de toutes les sociétés. Estimé de son colonel et de ses officiers, il avoit déjà monté deux fois en grade avec une rapidité inouïe dans le service, mais sans qu’il en résultât la moindre plainte de la part de ses camarades, qui rendoient sincèrement justice à ses avantages. Enfin, il avoit peu de supérieurs qui ne se fussent accoutumés à le regarder d’avance comme leur égal. Le hasard fit qu’une demoiselle de cette ville, qui appartenoil à une famille très-noble, le remarqua dans quelques occasions, et que, sans prendre garde à son penchant, elle se fit de le voir une habitude si douce, que son cœur ne pouvoit plus s’en passer. Elle sentit bientôt que ce besoin ètoit de l’amour, mais il étoit trop tard pour y remédier; elle le crut du moins, et mon père le crut comme elle. Que vous dirai-je, monsieur Gaston? voilà de quelle erreur je fus le fruit.
« Ma mère ne put dissimuler sa faute à ses parents; mais, quoique tendres et bons, ils éloient trop fiers pour souffrir que Jacques Evrard la réparât. On se contenta de prendre les précautions nécessaires pour cacher ma naissance à tout le monde, et on envoya ma nourrice dans ce village éloigné, où je fus baptisée sous les auspices de madame la prieure. Vous devinez bien que cet asile ne m’avoit pas été donné sans motif, et que ma mère se plaisoit à penser que je grandirois sous les yeux d’un père attentif à tous mes besoins. Le temps de son service étant accompli depuis quelque temps, il sacrifia en effet sans peine ses espérances d’avancement au plaisir de ne me plus quitter, et de voir se développer peu à peu dans mes traits la ressemblance d’une personne qui lui étoit si chère. Sa tendresse alla plus loin. Se seroit-il trouvé heureux s’il n’avoit pas osé me nommer sa fille? La nourrice qu’on m’avoit donnée, jeune et malheureuse victime d’une inclination trompée, passa pour ma mère et pour son épouse. Madame Adélaïde seule étoit dans
ADELE.
le secret, et portoil une vive compassion à ses chagrins.
« C’est ainsi que je fus élevée, et mon enfance ne fut pas sans plaisirs. L’amitié de ma bonne marraine, les soins attentifs et vraiment maternels de celte nourrice, à qui je croyois des titres encore plus sacrés à ma reconnoissance, et surlout l’affection de mon excellent père, embellirent tout. Seulement, quand il revenoit des champs, je le sentois quelquefois me baigner de larmes, mais je ne m’inquiétois point, pensant que c’étoit de joie qu’il pleuroit.
« Cependant ma véritable mère ne nous avoit point retiré son cœur. Elle écrivoit souvent à mon père, et lui faisoit part de ses regrels et même de ses espérances. Il „ arriva que vers la troisième ou quatrième année de la Révolution, son père la laissa seule à Saumur, pour aller servir le roi dans son armée de la Vendée, et qu’elle désira de profiter de la liberté dont elle jouissoit pour me voir ; car il y avoit déjà quelque temps qu’elle avoit perdu sa mère. Ce fut un beau jour pour notre petite famille que celui où nous parvint la nouvelle inattendue de ce voyage. Quoique je fusse bien jeune pour entendre clairement ces choses, mon père me les fil comprendre de son mieux, et nous partîmes après de courts préparatifs, qu’il ne croyoit pas pouvoir jamais abréger assez. Enfin, je fus rendue à celle de qui j’avois reçu le jour, et je lui rapportai la tendresse qu’une autre lui avoit dérobée si longtemps sans l’enlever tout entière à celle-ci. Ma mère ne s'en affligeoit point, et me voyoit avec plaisir allier les devoirs de la reconnoissance aux devoirs de la nature. J’étois bien heureuse et bien aimée ; pourquoi falloit-il que cela durât si peu !...
« Mon père avoit conçu un projet digne d’une âme si noble, et ma mère l'avoit approuvé. Les troubles civils, qui étoient parvenus au plus haut point, ouvroient une carrière facile aux hommes de résolution, et il ne désespéroit pas d’acquérir, sous les yeux de mon grand-père,
ROMANS
de tels titres à la gloire, qu’on ne crût pas déroger en approuvant son mariage. C’est pourquoi il nous avoit quittées, emportant l’espoir de nous revoir bientôt et de ne plus nous quitter jamais.
« Pendant son absence, ma mère m’avoit placée dans une pension où elle venoit me voir souvent. On me pre* noit pour une orpheline de ses parents, et on me trailoit avec les mêmes soins que si mes véritables rapports avec elle avoient été connus. Quand nous étions seules, nous parlions de mon père, et nous pleurions longtemps ensemble, Je m’aperçus, au bout de quelques mois, qu’elle avoit encore d’autres chagrins qu’elle ne me disoit pas, mais je me bornois à m’en affliger en secret sans les connoître, et je ne l’interrogeois point. Enfin, un jour, elle cessa de venir; la semaine, le mois s’écoulèrent, je la demandois à tout le monde, et personne ne répondoit. Je sentis bien qu’il n’y avoit plus pour moi de bonheur, et que j’attendois en vain ma mère. Voici ce qui s’étoit passé :
« Les espérances de mon père s’étoient réalisées. Des actions du plus grand éclat l’ avoient fait distinguer de ses généraux, et il venoit d'étre promu lui-même au grade de chef de division. »
— Cela est vrai, m’écriai-je en interrompant Adèle à cet endroit de son récit, c’est Marius Evrard qu’on l’appelle.
— On m’a dit, reprit Adèle, que c’étoit là son nom de guerre.
— Oui, continuai-je, ce moment m’est présent comme s’il venoit de s’écouler. Le général, entouré d’un gros d’ennemis, est près de succomber ; son cheval est tué sous lui. Il est entraîné dans sa chute, et déjà grièvement hlessé, il n’oppose plus de résistance inutile aux forces qui l’accablent. Tout à coup le capitaine Evrard perce la foule étonnée de sa témérité, arrache des mains qui se disputent l’honneur de frapper le général évanoui et sanglant, et revient à nos rangs sous une
ADELE.
grêle de balles qui ne l'atteignent pas. Le grade de chef de division fut en effet le prix de son courage, mais il disparut peu de jours après, et toute l'année fut persuadée qu’il avoit péri dans une embuscade.
« Je vais, dit Adèle, en reprenant l’histoire de ses parents où elle l'avoit laissée, vous expliquer cet événement. Dès l’instant où il eut reçu devant l’armée le nouveau titre sous lequel il devoit en être reconnu, moins fier de cette distinction que ravi de pouvoir le faire servir au succès de son amour, il courut se jeter aux pieds de mon grand-père et lui confier sa faute, son repentir et ses vœux. Jugez du contentement qui succéda dans son âme à tant d’inquiétudes et de douleurs, dont elle avoit été navrée pendant plusieurs années, quand il vit que ma mère lui étoit accordée pour épouse. Mais ce n’étoit pas assez pour lui d’éprouver une pareille joie, il avoit encore besoin de la faire partager. Saumur netoit pas loin du quartier général de l’armée. Deux jours de trêve lui donnent le temps de s’échapper sous le premier déguisement venu, et de voler dans les bras de ma mère. Le premier instant est tout entier au plaisir de se revoir, le second est à l’inquiétude et à la terreur. Saumur appartient aux républicains, et mon père est proscrit.
« Je ne vous ai pas donné le secret de cette sombre tristesse que j’avois remarquée en ma mère la dernière fois qu’elle visita la pension. Un jeune gentilhomme, qui venoit de quitter le drapeau royal sous l’apparence de je ne sais quel service intérieur, et qui avoit obtenu de mon grand-père une recommandation assez vague pour sa famille, n’avoit pas craint de témoigner à ma mère des sentiments qu elle ne devoit partager qu'une fois. La passion de cet étranger lui étoit d’autant plus importune que tout la prévenait à la fois contre lui, et que des renseignements particuliers Larmoient à son égard d’une défiance qui, même dans un cœur parfaitement libre, n’auroit jamais pu se concilier avec l’amour.
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Cependant son respect pour celte recommandation sacrée, et surtout sa timidité naturelle, encore augmentée par l'ascendant d’un caractère farouche et impétueux, l’avoient en quelque sorte contrainte à supporter patiemment ses poursuites et à dissimuler en partie l'éloignement qu’il lui inspiroit. Quant à lui, convaincu qu’il avoit un rival aimé, il ne négligeoil rien pour trouver quelque circonstance qui pût confirmer scs soupçons, cl le hasard servit sa jalousie de la manière la plus funeste, en le conduisant chez ma mère à l’instant même où elle recevoit les derniers adieux et les derniers embrassements de son époux.
# Rien ne peut donner une idée de la colère et de l’emportement de ce furieux, à l’aspect de l’homme qui lui déroboit un cœur où il s’éloit promis de régner; il remplit la maison de ses menaces et de ses cris, et il ne craignit pas de provoquer mon père, dont la patience déjà fatiguée ne tint pas à cette dernière marque d’audace. Ils sortirent aussi animés l’un que l’autre, et se rendirent, après un court intervalle, dans un endroit propre à terminer leurs débats, tandis que ma mère éplorée attendoit sa vie ou sa mort du résultat de cette affreuse contestation.
« A peine sont-ils en présence, que mon père jette son habit ^sur la terre et découvre inconsidérément sa poitrine. Le noble cœur des Vendéens, seule décoration, vous le savez, de cette pieuse armée, frappe les yeux de son adversaire; et celui-ci, saisissant avec une joie féroce l’occasion de perdre un ennemi sans payer de son courage, pousse une clameur au bruit de laquelle se réunissent une douzaine de brigands qu’il avoit sans doute apostés en ce lieu pour le seconder dans quelque autre lâcheté. « Ar- « rêtez ! s’écrie-t-il, c’est un officier royaliste, un ennemi « de la république! » Mon père lutte vainement contre ces misérables; on l’entoure, on le désarme, on le traîne dans un cachot.
ADÈLE
« Cependant, ma mère avoit compté impatiemment les heures sans recevoir aucune nouvelle consolante, et elle se livroit à toute l'amertume de ses craintes, moins terribles que la vérité, quand un tumulte confus qui s’élevoit dans la rue, le roulement d’un tambour interrompu d’espace en espace, et la rumeur sourde des pas d’une troupe armée... Souffrez, monsieur Gaston, que je pleure librement devant vous. Il m’en coûteroit trop de contenir ma douleur... Elle écoute, elle court, elle franchit les degrés, elle traverse la place, elle écarte le peuple, elle arrive au détachement, regarde, jette un cri et tombe.
« Angélique! mon Angélique, reviens à toi! Sois digne de ton père et de ton ami ! Vis pour Adèle et pour ma mémoire!... » Il parle sans être entendu. Les baisers qu’il dépose sur ses paupières ne la réveillent pas. Elle ne sent pas ses larmes. Déjà on les a séparés; le tambour se tait, l’escorte s’arrête. Ma mère est revenue à elle; ses yeux s’ouvrent, s’égarent, se promènent sur tout ce qui l’entoure. Elle est encore heureuse... elle ne se rappelle pas bien... mais l’explosion frappe son oreille, et le sentiment l’abandonne de nouveau. Mon père est mort!
« Il y avoit trois mois de passés depuis ce jour-là, quand on vint me chercher dans ma pension pour me conduire à ma mère. Elle étoit détenue dans une maison de réclusion, et je lui fus menée au milieu des baïonnettes. Mon cœur n’oubliera jamais la tristesse et l’effroi dont il fut tout à coup pénétré quand, au travers de cet affreux appareil, derrière ces hommes hideux dont le seul regard me faisoit frissonner, sur un peu de paille noire, je reconnus nia mère, hélas! pâle, défigurée, mourante. Je me jetai dans ses bras en pleurant de toutes mes forces, en lui demandant pourquoi on l’avoit mise en prison, et pourquoi on la traitoit ainsi. Elle me dit sans pleurer, mais ses yeux étoient rouges et creusés, elle me
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dit ce que je viens de vous raconter, et puis que je n’avois plus de ressource au monde que la pitié de ma marraine à qui elle avoit envoyé tout ce dont elle pouvoit disposer pour moi, et vers qui elle venoit d’obtenir qu’on me reconduisît pour toujours. Enfin, d’une voix éteinte qu’elle arrachoit de son sein avec plus d’efforts : — Ma fille, ma pauvre Adèle, mon unique amour, Dieu te fasse prospérer... et qu’un jour l’époux qu’il te donnera dans sa bonté... entends-tu, ma fille, s’écria-t-elle en relevant sa tète et en prenant un accent grave et lugubre qui retentit encore à mon oreille, que cet époux destiné à venger tes parents vienne satisfaire au sang de ton père assassiné, avec le sang de Maugis ! b
A ce nom, je sentis tous mes membres frémir, et Adèle, qui altribuoit mon agitation à une autre cause, continua son récit en ces termes :
« Je ne voulois point quitter ma mère dans l’état où je la voyois, et je restai assise sur sa paille jusqu’à l’heure où l’on vint fermer les cachots. Mais alors un des guichetiers me lira brusquement de cette place, et me dit que je n’y pouvois coucher. Ma mère sommeilloit; son teint étoit très-coloré, sa respiration rapide. Je craignis de troubler son repos en l'embrassant, et je me contentai d’imprimer mes lèvres sur un coin de sa robe. Après cela, on me fit entrer chez le concierge qui avoit permis que je couchasse avec ses enfants; mais je ne pus m’endormir de toute la nuit, à cause de mon chagrin et de quelque bruit qui se faisoit dans l’intérieur de la prison. A peine eus-je entendu tourner les verrous et les portes se rouvrir sur leurs gonds, que je courus à la chambre de ma mère. J’entre, je cherche, j’appelle, je m’informe; elle n’y étoit plus. Son corps, me dit-on, avoit été enlevé de bonne heure. Je ne devois plus embrasser ma mère! »
Ainsi se termina, mon cher Édouard, l’histoire des parents d’Adèle; et souvent, pendant son récit, mes
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Oc) I
pleurs s’étoient mêlés aux siens. Sur les suites de cet entretien, sur les idées nouvelles qu’il a fait naître en moi, je t’ouvrirai sincèrement mon cœur, je te parlerai bientôt avec l'abandon sans réserve de notre amitié de frère. Aujourd’hui je te livre à tes propres sensations. O mon cher Édouard, tu le comprends... c’est un holocauste que je dois à la vertu, à l’honneur et à l’amour. Quel bienfaisant délateur me montrera ce Maugis!
Le 19 mai.
Il étoit temps de soulager mon cœur du poids dont il ètoit chargé. Ces jours devenoient longs au gré de mon impatience. « Quelle considération m’arrête, me suis-je dit, et, puisque tout mon bonheur est en elle, qui peut m’empêcher de l’assurer, si elle m’aime? » Cependant, je te l’avouerai, il me semble que j’oublie mes résolutions toutes les fois que je trouve l’occasion de les accomplir et j’avois tardé jusqu’ici de lui parler de ce que j'éprouve. Voici l’événement qui m’a servi.
Il y a un nouveau roman dont le héros m’a touché; soit que sa position ait avec la mienne quelques-uns de ces rapports qui nous identifient comme malgré nous avec un personnage inconnu, soit qu'il ressemble un peu à l’homme que j’aurois voulu être si j’avois composé ma vie. Ce n’est pas que j’approuve beaucoup les caractères romanesques, surtout dans les sociétés bien organisées, où ils sont presque toujours déplacés par leur folle exagération ou leur sotte ingénuité; mais il y a des temps où le caprice de l’imagination la plus bizarre vaut mieux que tout ce qu’on est appelé à voir autour de soi, et dédommage de toutes les tristes réalités du monde. Pour en venir au fait, comme le jugement que je portois de ce héros imaginaire avoit fourni à la brillante Eudoxie un sujet inépuisable de persiflages, le titre du roman exci-
toit de plus en plus chaque jour la curiosité d’Adèle; et, quoique bien convaincu qu’il n'y a rien de plus pernicieux pour une jeune personne dont la sensibilité commence à se développer que la lecture d’un ouvrage de cette espèce, quoique bien éloigné, tu le sais, de calculer l’effet qu’elle pouvoit produire sur une âme neuve et tendre — combinaison lâche et odieuse, dont la seule idée me révolte ! — je n’avois pu me refuser à lui laisser ce livre, tant le moindre de ses désirs a de pouvoir sur ma volonté ! Aujourd’hui, je m’étonnois qu’Adèle eût légèrement outre-passé l'heure de son petit voyage à travers le bois, et je marchois à grands pas en différents sens dans le sentier de Valencv, quand je l’ai vue s’avancer d’un air préoccupé, la télé penchée et le volume à la main. Aussitôt qu’elle m’a aperçu, elle me l'a rendu avec un sourire triste, et elle a marché près de moi sans parler. — Eh bien, lui ai-je dit, que pensez-vous de cet insensé, de ce furieux, dont le nom seul révolte mademoiselle Eudoxie? Vous a-t-il paru si haïssable? — Elle ne répondit point, mais quelques larmes rouloient encore dans ses yeux, et sa main trembloit dans la mienne. — Oh! ma bonne Adèle, me suis-je écrié, heureux le cœur qui sera entendu de ton cœur! mille fois heureux l’homme que tu aimeras! — Et celte main dont je m’étois emparé, mes lèvres l’ont pressée avec emportement. — Que faites-vous, Gaston! monsieur Gaston, que faites-vous, au nom du ciel ! Laissez-moi, a-t-elle continué d’une voix altérée, vous savez bien que je suis Adèle Evrard! — Mon sein éloit gonflé, ma tête embarrassée, j’étouffois. — Adèle, ma sœur, mon épouse, ma bien-aimée, l’unique objet de toutes mes pensées, l’unique charme de mon existence, l’affection, l’espoir qui me reste, voilà ce que tu es pour Gaston. — Et mes pleurs, des pleurs délicieux, ruisseloient sur mes joues! Comme je me sentois chanceler, je me suis assis sur un de ces bancs naturels qui entourent, ainsi que je te l'ai
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ADÈLE
dit, ce petit salon de feuillage où aboutissent les principaux sentiers du bois, et j'ai appuyé ma tète sur mes mains. Après quelque temps j’ai levé les yeux, et j’ai vu Adèle debout, mais tournée du côté opposé, qui assorlissoit un petit bouquet de fleurs. Je suis allé auprès d’elle, et j’ai passé doucement mon bras autour de son cou, sans rien oser lui dire. — Voyez, m’a-t-elle dit, voyez les belles fleurs que j’ai cueillies; je voudrois savoir le nom de celle-ci. — C’étoit cette fleur charmante qu’on appelle la Silvie, parce qu’elle ne se plait que dans les lieux sauvages et à l’ombre des forêts. Je me suis soudain rappelé, et j’ai répété tout haut la jolie strophe du poète allemand.
« C’est Silvie, la fraîche Silvie, la douce anémone des bois. Il n’y a point de fleurette, ô Silvie, qui puisse rivaliser avec toi de grâce et de beauté, quand tu balances nu souffle de l’air ta couronne blanche et rose découpée en cinq parties. Toute la pompe des autres fleurs, et l’Amour lui-même n’en excepteroit pas la rose, ne vaudra jamais ta modeste beauté. Ta tige courbée sur elle-même est l’emblème de la mélancolie, et la mobilité de ton calice flottant exprime les agitations d’un jeune cœur. Que le ciel, ô la plus aimable des fleurs, multiplie à jamais autour de loi la mollesse des gazons humides, la fraîcheur des nouveaux ombrages et le souffle des nouveaux zéphyrs! C’est Sylvie, la fraîche Sylvie, la fleur de la solitude et du printemps, la douce anémone des bois. »
Adèle oublioit déjà son bouquet. 11 alloit tomber de sa main, et je m’en suis emparé pour l’attacher sur mon cœur. Elle m’a dit doucement ; — Gaston, je ne reviendrai plus!
Notre promenade a été tranquille cependant. Ce qu’il y a de singulier, c’est que la conversation ètoit aussi vague entre nous que celle de deux personnes étrangères l’une à l’autre, et qu’il n’y avoit pas une de ces paroles
indifférentes qui ne parvint toute brûlante à mon cœur. Des choses qui ne me paroi! roient pas dignes d'attention dans une autre circonstance faisoient sur moi une impression si flatteuse ! Quel charme que celui-là qui anime, qui embellit tout, qui jette sur la vie une lueur de divinité ! Les sens eux-mêmes, abusés par l’ivresse de l’âme, ne rêvent que des parfums, des lumières, des mélodies célestes. C’est l’idéal d’un paradis.
J'entends bien ce long cri du préjugé qui répète à mon oreille : C’est la fille illégitime de Jacques Evrard. Voilà, Gaston, ton amante! — Oui, c’est la fille illégitime de Jacques Evrard, et c’est, ô mon Adèle, le plus précieux de tes titres. Plus tu as été malheureuse, plus je trouverai des délices à combler ton avenir d’un bonheur sans vicissitudes. — Illégitime ! L’amour, la constance, la gloire, l’aveu même de Ion aïeule, ne t’ont-ils pas légitimée? Cette cérémonie froide et sérieuse qu’on appelle le mariage auroit-elle mieux constaté ta naissance que le dernier baiser que se donnèrent tes parents en face de Dieu, du peuple et des bourreaux, — que le sacrement de sang qui les unit dans l’éternité? La fille de Jacques Evrard! Laboureur ou soldat, nul homme n’a surpassé celui-ci en noblesse, et si la noblesse est le prix de rares actions, celui qui la transmet aux siens n’est-il pas plus noble que ceux qui la reçoivent de lui? Naître noble, c’est l’ouvrage du hasard; le devenir par son courage, c’est la plus haute fortune de l’héroïsme. Un roturier! disent-ils. Vous ne savez pas, enfants épris de ridicules hochets, que la noblesse date des grandes révolutions politiques, qu’elle naît, vieillit, se renouvelle avec les empires. La véritable noblesse, comme on l’entend dans les monarchies, est à faire un roi ou à s’immoler avec lui. Elle ne brille qu’autour d’un trône qui s’élève ou d’un trône qui tombe. Les guerriers qui portent un souverain sur le pavois, les guerriers qui meurent avec sa race, voilà les nobles. Je ne reconnois de titres que ceux qui ont été
ADÈLE
scellés avec l'épée ou sanctionnés par 1 échafaud. Le reste n’est qu’une roture illustrée par lettres patentes.
Qu’importe d’ailleurs dans l’état actuel de la société? A la suite d’un ordre de choses fini, ce ne sont pas les nobles qui restent, ce sont les héros. On ne s’informe pas plus maintenant du père de Coriolan que de celui de Spartacus.
Ai-je besoin, après tout, d’amasser tant de raisonnements pour justifier ce que j'ai invariablement résolu? Ne suffit-il pas pour moi et pour tous ceux qui m’aiment que cette action soit la seule qui puisse me faire jouir d’une pure félicité? Céderai-je à la crainte des rumeurs imbéciles de la populace titrée? Manquerai-je de force pour braver le blâme de ces cœurs stériles que dessèchent l’égoïsme et l’orgueil, les dérisions de quelque femme hautaine, le mépris de quelque misérable parvenu?
Cela est arrêté dans mon cœur, Édouard ! je serai libre.
11 faudra l’éviter, la fuir, cette société dont on recherche si fort l’estime, et qui la prodigue ou la ravit d’après des règles si étranges et si incertaines. Tant mieux. J’ai toujours aspiré à circonscrire ma vie, à l'enfermer dans le cercle de quelques affections, à ne donner aux conventions et aux habitudes communes que ce qu’il est impossible de leur enlever. Je tâcherai d’être à moi. Viennent maintenant se briser autour de ma retraite, comme au pied d’un roc inébranlable, tous les orages du monde, et s’évanouir, sans arriver jusqu’à mon cœur, les murmures insensés de la haine et de la prévention ! Qu’ils m’inspirent de pitié, ces malheureux tourmentés du besoin de vivre dans tout ce qui les entoure, qui marchent empressés au milieu de la foule, écartant péniblement ce qui s’oppose à leur passage, froissant les foibles ou les foulant au pied, froissés par les forts ou rampant devant eux, et toujours prêts à sacri*
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fier des victimes humaines à leurs préjugés, comme les barbares à leurs dieux !
Le 25 mai.
Ces derniers jours ont la fraîcheur d’un de ces rêves consolants que l'on craint de voir finir; et quand je pense qu’il y a déjà plusieurs semaines que dure cette féerie, et que je redescends dans mon cœur pour m’assurer que ce n’est pas une de ces illusions accoutumées, une foule de pressentiments terribles s’accumulent tout à coup autour de ma pensée, et je découvre eu moi une conscience vague, mais infaillible, de quelque grand malheur à venir. J’entends des gens qui disent, en déplorant la mort d’un ami, que la mort n’en veut qu’aux heureux, et que c’est une chose bien cruelle que d’être frappé au milieu de sa jeunesse et de ses plaisirs, à l’instant même où tout commence à nous sourire et à nous fialtcr. C’est cependant alors qu’il faudroit mourir, avant que le rideau fût tombé sur nos chimères; quand l’enchantement dure encore, et que ce bien passager dont nous jouissons n’est pas changé en irréparables regrets. Souvent je me suis senti saisir d'une joie si puissante, que tous mes sens accablés cherchoient à se recueillir pour goûter la possession de ce présent fugitif et pour le fixer un moment. 11 me semble que j’aimerois à mourir dans cet état.
Conçois-tu ce qu’a d’amer et d’épouvantable la mort d’un infortuné que tout abandonne, détrompé de l’existence, épouvanté du néant, repoussant, pour mourir plus calme, quelque doux souvenir dont le contraste ajouterait à l’horreur de sou agonie, et rendant le dernier soupir entre des bras froids, sur un sein qui ne palpite pas?
Je voudrais mourir, je voudrois être mort aujourd’hui.
ADÈLE
Elle éloit là, — contre moi, penchée sur ma poitrine, et pleurant d’émotion. — Oui, lui ai-je dit, devant Dieu et les hommes, je promets de n’avoir point d’autre épouse! — Arrêtez! s’est-elle écriée, Gaston n’est pas un parjure, et il promet devant Dieu une chose que rien ne peut rendre possible! — Quel obslaele? — Non, Gaston ne peut pas êlre l’époux d’Adèle. Gaston n’est pas un homme du peuple, obscur et pauvre, l’époux, le seul époux qui convienne à mon état et à mon indigence. — 11 sera l’époux d’Adèle, ai-je repris. Cette réparation est dans l’ordre de la Providence. J’acquitterai la dette de la société! — Je l’ai dit, Édouard, et j'c-n jure sur l'honneur, il faut que ce dessein s’accomplisse !
Nous étions si préoccupés, que le crépuscule a failli nous surprendre dans le bois. En quittant mon Adèle, j’ai voulu, j’ai osé la presser encore dans mes bras. L’un des siens me repoussoit foiblemenl, l’autre me pressoit, peut-être!... Un éblouissement pareil à celui que produiroil la clarté d’un météore a tout à coup troublé ma vue, ma tète s’est penchée, et ma bouche, le le dirai-je, a rencontré sa bouche ! Un Irait de feu s’est élancé jusqu’à mon cœur. — Incoiîiparable volupté! G’esl un baiser d'Adèle, l’empreinte, la douce empreinte de ses lèvres qui repose sur mes lèvres! Oh ! je la conserverai entière, inaltérable! On ne l’effacera jamais! Périsse le jour où je le profanerois, ce précieux sceau de l’amour, dans les baisers d’une autre femme; où une bouche inanimée, insensible, me raviroit la fleur humide de ton baiser! S’anéantisse mon âme avant que je commette ce sacrilège !
Que le poids de mes sensations est difficile à supporter! Que j’ai quelquefois de regret à mes douleurs passées! Qui auroit cru qu’il fallût tant de forces pour le bonheur !
HOMANS.