‹ Romans diversChapitre 101 sur 113 · CÉCILIA · texte numérisé non relu

CÉCILIA

Mais il était écrit au livre de ma destinée que je retrouverais Celio sur mon chemin. J'approche de la loge

LE Cil \Ti:\U DES DESERTES.

dia, je frappe, on vient m'ouvrir : au lieu du visage doux et mélancolique de la cantatrice, c'est la figure enflammée du débutant >pii m'accueille d'un regard

ii el de cette parole insolente : — Que voulez-vous , Monsieur?

— Je croyais frapper chez la signora Boccaferri, répondis je ; elle a di ne 1 h ingé de li '

— Non, non, c'est ici! me cria la voix de Cécilia. Entrez, signor Salentini, je suis bien aise de vous voir.

J'entrai, elle quittait son costume derrière un paravent. Célio se rassil .-mr le sofa; sans me rien dire, et h r ; ■ sans daigner fane la inuimlre attention à ma présence, il repi it son discours au point où jo l'avais intorrompu. A vrai dire, ce discours n'était qu'un monologue, il procédail môme uniquement par exclamations et malédictions, donnant au diable ce lourd et stupide parterre d'Allemands, ces buveurs, aussi froids (pie leur bière, aussi incolores que leur café. Les logea n'étaient pas mieux traitées — Je sais que j'ai mal chanté et encore plus mal joué, disait-il a la Boccaferri, comme pour répondre à une objection qu'elle lui aurait faite avant mon arrivée; mais soyez donc inspiré devant trois rangées de sols diplomates et d'affreuses douairières ! Maudite soil l'idée qui m'a tait choisir Vienne pour le théâtre de mes débuts ! Nulle part les femmes no sont si laides , l'air si épais , la vie si plaie et les hommes si bète^ ! En bas, de^ abrutis qui mus glacent; en haut, des monstres qui vous épouvantent ! Par tous les diables ! j .11 é é a la hauteur de mon public, c'est-à-dire insipide es aille!

La naïveté de ce dépit me réconcilia avec Célio. Je lui dis qu'en qualité d'Italien et de compatriote, je réclamais contre son arrêt, que je ne l'avais point écouté nenl , et que j'avais protesté contre la rigueur du public.

A cette ouverture, il leva la tète, me regarda en face, et, venant a moi la main ouverte : « Ah"! oui ! dit-il , c'esl vous qui étiez à l'avant-scène , dans la loge de la duchesse de... Nous m'avez soutenu, je l'ai remarqué; ( éci ia Boccafei 1 1 , ma bonne camarade , y a fait attention aussi... i cite haridelle do duchesse, elle aussi m'a abandonne '. niais vous luttiez jusqu'au dernier moment. Eh bien, touchez là; je vous remercie. Il parait que vous êtes artiste aussi , que vou3 avez du talent , du succès? I 'est bien de vouloir garantir et consoler ceux qui tombent! cela vous portera bonheur ! »

11 parlait si vite , il avait un accent si résolu , une cordialité si spontanée, que, bien que choqué de l'expression de corps de garde appliquée à la duchesse, nies lécentes amours, je ne pus résister à ses avances, ni rester froid a l'étreinte de sa main. J'ai toujours jugé les gens à ce signe. Une main froide me gène, une main humide me répugne, nue pression saccadée m'irrite, une 111,1111 qni ne prend que du bout des doigts me fait peur; mais une main souple et chaude, qui sait presser lu mienne bien fort sans la blesser, et qui ne craint pas lie livrer a une main virile le contact de sa paume entière, m'inspire une conliance et même une sympathie subite. Certains observateurs dei variétés de l'espèce humaine s'attachent au regard, d'autres à la forme du front, ceux-ci a la qualité de la voix, ceux-là au sourire, d'autres enfin a l'écriture, etc. Moi, je crois que tout l'homme est dans chaque détail de son être, et que toute action ou aspect de cet être esl nu m lice révélateur de sa qualité dominante. 11 faudrait donc tout examiner, si on en avait le temps; mais, dès l'abord, j'avoue que je suis pus ou icpoussé par la première poignée de main.

Je m'assis a iprès de Célio , et tâchai de le consoler de son échec en lui parlant de ses moyens et des parties incontestables de son talent. « Ne me Qattez pas, ne m'épai , 1 /, pas, s'éct M-i-it avec franchise! J'ai ele mauvais, j'.u mérité de faire naufrage; mais ne méjugez pus, je vous en supplie , sur ce misérable début. Je vaux mieux que cela. Seulement je ne suis pas assez v leux pour être bon à froid. Il me faut un auditoire qui me porte, et j'en ai trouvé un ce soir qui , dès le commencement, n'a lait

que me supporter. J'ai été froissé et contrarié avant l'épreuve , au punit d'entrer en scène épuisé et frappé d'un sombi e pressentiment. La colère est bonne quelquefois , mais il l,i faut simultanée a l'opération do la volonté. I a mienne n'était pas encore as-o/ refroidie, et elle n'était plus assez chaude : j'ai succombé. 0 ma pauvre mère ! si 111 avais été la , tu m'aurais électrisé par la présence, et je n'aurai- pis été indigne de la gloire de porter ton nom ! Dors bien sous tes cyprès, chère sainte ! Dans l'état OÙ me voici, c'est la première lois que je nie réjOUÏS de ee que les veux sont fermés pour 11101 !

Une grosse larme coula sur la joue ardente du beau Célio. Sa sincérité, ce retour enthousiaste vers sa mère, son expansion devant moi, effaçaient le mauvais effet de son attitude sur la scène. Je nie sentis attendri, je sentis que je l'aimais, l'uis, en voyant de pies combien sa beauté était vraie, son accent pénétrant et son regard sympathique , je pardonnai à la duchesse de l'avoir aimé deux jours; je ne lui pardonnai pas de ne plus l'aimer.

Il me restait à sa\oir s'il était aimé au-si de Cécilia Boccaferri; Elle sortit de sa toilette et vint s'asse, ir entre nous deux, nous prit la main à l'un et à l'autre, et , s'adressant à moi : — C'est la première fois que je vous serre la main, dit-elle, mais c'est de bon cœur. Vous venez consoler mon pauvre Célio , mon ami d'enfance, le fils de ma bienfaitrice, et c'est presque une sœur qui vous en remercie. Au reste , je trouve cela tout simple de votre part, je sais que vous êtes un noble esprit, et que les vrais talents ont la bonté et la franchise en partage... Ecoute, Celio, ajouta-t-elle , comme frappée d'une idée soudaine, va quitter ton costume dans ta loge, il est temps : moi, j'ai quelques mots à dire à M. Salentini. Tu reviendras me prendre, et nous partirons ensemble.

Célio sortit sans hésiter et d'un air de confiance absolue. Etait-il sur, à ce point, de la fidélité de sa maitresse'?... ou bien n'était-il pas l'amant de Cécilia? Et pourquoi l'aurait-il été? pourquoi en avais-je la pensée, lorsque ni elle ni lui ne l'avaient peut-être jamais eue?

Tout cela s'agitait confusément et rapidement dans ma tôte. Je tenais toujours la main de Céciliadans la mienne, je l'y avais gardée ; elle ne paraissait pas le trouver mauvais. J'interrogeais les fibres mystérieuses de cette petite main, assez ferme, légèrement attiédie et particulièrement calme, tout en plongeant dans les yeux noirs, grands et graves de la cantatrice; mais l'œil et la main d'une femme ne se pénètrent pas si aisément que ceux d'un homme. Ma science d'observation et ma délicatesse de perceptions m'ont souvent trahi ou éclairé selon le sexe.

Par un mouvement très-naturel pour relever son châle, la Boccaferri me relira sa main des que nous fùmesseuls, mais sans détourner son regard du mien.

— Monsieur Salentini , dit-elle , vous faites la cour à 'a duchesse de X... et vous avez été jaloux de Célio; mais vous ne l'êtes plus, n'est-ce pas? vous sentez bien que vous n'avez pas sujet de l'être.

— Je ne suis pas du tout certain que je n'eusse pas sujet d'être jaloux de Célio, si je faisais la cour à la duchesse , répondis-je en me rapprochant un pou de la Uuccaferri ; mais je puis vous jurer que je no suis pas jaloux, parce que je n'aime pas cette femme.

Cécilia baissa les yeux, mais avec une expression de dignité et non de trouble. — Je ne vous demande |>as vos secrets, dit-elle, je n'ai pas cette indiscrétion. Rien la il- dans ne peut exciter ma curiosité ; mais je vous parle franchement. Je donnerais ma vie pour Célio; je sais que certaines femmes du monde sont très-dangereuses. Je l'ai vu avec peine aller chez quelques-unes, j ai prévu que sa beauté lui serait funeste, et peut-être Sun malheur d'aujourd'hui est-il le résultat de quelques intrigues de coquettes, Je quelques jalousies fomentées à dessein... Vous connaissez le monde mieux que moi; mais j'y vais quelquefois chanter, et j'observe sans en avoir l'air. Lh bien , j'.i 1 vu ce soir Célio chuté par des gens qui lui promettaient chaudement hier de l'applaudir, et j'ai cru comprendre certains petits drames dans les loges qui nous

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KL i '

C'est une cruauté, Madame. (Page 76.)

avoisinaient. J'ai remarqué aussi votre générosité, j'en ai été vivement touchée Célio , depuis le peu de temps qu'il est à Vienne, s'est déjà fait des ennemis. Je ne suis pas en position de l'en préserver; mais, lorsque l'occasion se présente pour moi de lui assurer et de lui conserver une noble amitié , je ne veux pas la négliger. Célio n'a point aspiré à plaire à la duchesse, voilà tout ce que j'avais à vous dire, signor Salentini , et ce que je puis vous affirmer sur l'honneur, car Célio n'a point de secrets pour moi, et je l'ai interrogé sur ce point-là, il n'y a qu'un instant, comme vous entriez ici.

Chacun sait plus ou moins la fisure que tâche de ne pas faire un homme qui trouve occupée la place qu'il venait pour conquérir. Je lis de nvm mieux pour que mon désappointement ne parût pas. — Bonne Cécilia , répondis-je, je vous déclare que cela me serait parfaitement égal, et je permets à Célio d'être aujourd'hui ou de ne jamais être l'amant de la duchesse, sans que cela change rien à ma sympathie pour lui, à mon impartialité comme dilettante, à mon zèle comme ami. Oui, je serai son ami de bon cœur, puisqu'il est le vôtre, car vous êtes une des personnes que j'estime le plus. Vous l'avez com-

pris , vous, puisque vous venez de me livrer sans détour le secret de votre cœur, et je vous en remercie.

— Le secret de mon cœur ! dit la Boccaferri d'un ton de sincérité qui me pétrifia Quel secret?

— Etes-vous donc distraite à ce point que vous m'ayez dit , sans le savoir, votre amour pour Célio, ou que vous l'ayez déjà oublié?

La Boccaferri se mit à rire. C'était la première fois que je la voyais rire, et le rire est aussi un indice à étudier. Sa figure grave et réservée ne semblait pas faile pour la gaieté, et pourtant cet éclair d'enjouement l'éclaira d'une beauté que je ne lui connaissais pas. C'était le rire franc, bref et harmonieusement rhythmé d'une petite fille épanouie et bonne. — Oui, oui, dit-elle, il faut que je sois bien distraite pour m'ètre exprimée comme je l'ai fait sur le compte de Célio , sans songer que vous alliez prendre le change et me supposer amoureuse de lui... mais qu'importe? Il y aurait de la pédanterie de ma part à m'en défendre , lorsque cela doit vous paraître très-naturel et très-indifférent.

— Très-naturel... c'est possible... Très-indifférent... c'est possible encore; mais je vous prie cependant de

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Pois, en voyant de prés combien sa beauté était vraie... (Page 79.)

vous expliquer. — Et je pris le bras de Céeilia avec une brusquerie involontaire dont je me repentis tout à coup, car elle me regarda d'un air étonné, comme si je venais de la préserver d'une brûlure ou d'une araignée. Je me calmai aussitôt et j'ajoutai : — Je tiens à savoir si je suis assez votre ami pour que vous m'ayez confié votre secret, ou si je le suis assez peu pour qu'il vous soit indifférent, à vous , de n'être pas connue de moi.

— Ni l'un ni l'antre, répondit-elle. Si j'avais un tel secret, j'avoue que je ne vous le confierais pas sans vous connaître et vous éprouver davantage; mais, n'ayant point de secret, j'aime mieux que vous me connaissiez telle que je suis. Je vais vous expliquer mon dévoui ment pour Célio, et d'abord je dois vous dire que Célio a deux sœurs et un jeune frère pour lesquels je me dévouerais encore davantage , parce qu'ils pourraient avoir plus besoin que lui des services et de la sollicitude d'une femme. Oh ! oui , si j'avais un sort indépendant .je voudrais consacrer ma vie à remplacer la Floriani auprès de ses enfants , car l'être que j'aime de passion et d'enthousiasme, c'est un nom, c'est une morte, c'est un souvenir sacré, c'est la grande et bonne Lucrezia Floriani !

Je pensai , malgré moi , à la duchesse, qui, une heure auparavant , avait motivé son engouement pour Célio par une ancienne relation d'amitié avec sa mère. La duchesse avait trente ans comme la Boccaferri. La Floriani était morte à quarante, absolument retirée du théâtre et du monde depuis douze ou quatorze ans... Ces deux femmes l'avaient-elles beaucoup connue"? Je ne sais pourquoi cela me paraissait invraisemblable. Je craignais que le nom de Floriani ne servit mieux à Célio auprès des femmes qu'auprès du public.

Je ne sais si mon doute se peignit sur mes traits, ou siCécilia alla naturellement au-devant de mes objections, car elle ajouta sans transition : — Et pourtant je ne l'ai vue, dans toute ma vie, que cinq ou six fois, et notre plus longue intimité a été de quinze jours, lorsque j'étais encore une enfant.

Elle fit une pause; je ne rompis point le silence; je l'observais. Il y avait comme un embarras douloureux en elle; mais elle reprit bientôt : « Je souffre un peu de vous dire pourquoi mon cœur a voué un culte à cette femme, mais je présume que je n'ai rien de neuf avons apprendre là-dessus. Mon père... vous savez, est un

SG

TVPOP.IUI'HIE J. CLAÏE, 7 RUE SAIKT-BENolT. — U. DELAVILLB SC.

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homme excellent, une âme ardente, généreuse, une in-' telligence supérieure... ou plutôt vous ne savez guère cela ; ce que vous savez comme tout le monde, c'est qu'il urs vécu dans le désordre, d;ins l'incurie, dans la misère. Il était trop aimable pour n'avoir pas beatroup d'amis; il en faisait tous les jours, parce qu'il plaisait, mais d n'en conserva jamais aucun , parce qu'il était incorrigible, et que leurs secours ne pouvaient le guérir de son imprévoyance et de ses illusions. Lui et moi nous devons de la reconnaissance a tant de gens, que la liste serait trop longue; mais une seule personne adroit, de notre part, à une éternelle adoration. Seu e entre tous, seule au monde, la Floriani ne se rebuta pas de nous sauver tous les ans... quelquefois plus souvent. Inépuisable en patience, en tolérance, en compréhension, en largesse , elle ne méprisa jamais mon père, elle ne l'humiha jamais de sa pitié ni de ses reproches. Jamais ce mot amer et cruel ne sortit de ses lèvres : « Ce pauvre homme avait du mérite; la misère l'a dégradé. » Non ! la Floriani disait : « Jacopo Boccaferri aura beau faire, il sera toujours un homme de cœur et de génie! » Et c'était vrai: mais, pour comprendre cela , il fallait être la pauvre fille de Boccaferri ou la grande artiste Lucrezia.

«Pendant vingt ans, c'est-à-dire depuis le jour où elle le rencontra jusqu'à celui où elle cessa de vivre, elle le traita comme un ami doni on ne doute point. Elle était bien sûre, au fond du cœur, que ses bienfaits ne l'enrichiraient pas; et que chaque dette criante qu'elle acquittait ferait naître d'autres dettes semblables. Elle continua; elle ne s'arrêta jamais. Mon père n'avait qu'un mol à lui écrire, l'argent arrivait à point, et avec l'argent la consolation . le bienfait de l'âme, quelques lignes si belles , si bonnes ! Je les ai tous conservés comme des reliques, ces précieux billets Le dernier disait :

u Courage, mon ami, cette fois-ci la destinée vous a sourira, et vos efforts ne seront pas vains, j'en suis « sûre. Embrassez pour moi la Cécilia, et comptez tou- « jours sur votre vieille amie. »

« Voyez quelle délicatesse et quelle science delà vie ! C'était bien la centième luis qu'elle lui parlait ainsi. Elle l'encourageait toujours; et, grâce à elle, il entreprenait toujours quelque chose. Cela ne durait point et creusait de nouveaux abîmes; mais, sans cela, il serait mort sur un fumier, et il vit encore, il peut encore se sauver... Oui , oui , la Floriani m'a léjjué son courage... Sans elle, j'aurais peut-être moi-même douté de mon père; mais j'ai toujours foi en lui , mûre à elle I 11 est vieux, mais il n'est pas fini. Son intelligence et sa fierté n'ont rien perdu de leur énergie Je ne puis le rendie riche comme il le faudrait à un homme d'une imagination si féconde et si ardente; mais je puis le préserver de la misère et de 1 abattement. Je ne le laisserai pas tomber; je suis forte! »

La Boccaferri parlait avec un feu extraordinaire, quoique ce feu fût encore contenu par une habitude de dignité calme.

Idle se transformait à mes yeux, ou plutôt elle me révélait ces trésors de l'âme que j'avais toujours pressentis en elle. Je pris sa main très-franchement cette fois, et je la baisai sans arrière-pensée.

— Vous êtes une noble créature, lui dis-je , je le savais bien , et je suis fier de l'effort que vous daignez faire pourm'avouer ce»'3 grandeur que vous cachez aux yeux du monde, comme les autres cachent la honte de leur petitesse, l'.u lez . parlez encore ; vous ne pouvez pas savoir le bien que vous me laites, à moi qui suis né pour croire et pour aimer, mais que le monde extérieur contriste et alarme perpétuellement.

- Mais je n'ai plus rien à vous dire, mon ami. La Floriani n'est plus, mais elle i si toujours vivante dans i [on cœur. Son fils aîné commence la vie et taie le tcrr.un de la destinée d' n pied hasardeux, téméraire peut-

i . Est-ce à moi de douter de lui? Ah ! qu'il soit ambitieux, imprudent, impuissant même dans les arts, qu'il se trompe mille fois, qu'il devienne coupable envers lui-même , je veux l'aimer et le servir comme si j'étais sa mère. Je puis bien peu de chose, je ne suispres-

que rien ; mais ce que je peux, ce que je suis, j en voudrai- faire le marchepied de sa gloire, puisque c'est dans la gloire qu'il cherche son bonheur. Vous voyez bien , Salentini, que je n'ai pas ici l'amour en tête. J'ai l'esprit et le cœur forcément sérieux , et je n'ai pas de temps à perdre, ni de puissance à dépenser pour la satisfaction de mes fantaisies personnelles.

— Oh ! oui, je vous comprends, m'érriai-je, une vie toute d'abnégation et de dévouement ! Si vous êtes au théâtre, ce n'est point pour vous. Vous n'aimez pas le théâtre, vous! cela se voit, vous n'aspirez pas au succès. Vous dédaignez la gloriole ; vous travaillez pour les autres.

— Je travaille pour mon père, reprit-elle, et c'est encore grâce à la Floriani que je peux travailler ainsi. Sans elle, je serais restée ce que j'étais , une pauvre petite ouvrière â la journée, gagnant à peine un morceau de pain pour empêcher son père de mendier dans les mauvais jours. Elle m'entendit une fois par hasard, et trouva ma voix agréable. Elle me dit que je pouvais chanter dans les salons, même au théâtre , les seconds rôles. Elle me donna un professeur excellent; je fis de mon mieux. Je n'étais déjà plus jeune, j'avais vingt six ans, et j'avais déjà beaucoup souffert; mais je n'aspirais point au premier rang, et cela fit que je parvins rapidement à pouvoir occuper le second. J'avais l'horreur du théàire. Mon père y travaillant comme acteur, comme décorateur, comme souffleur même ( il y a rempli tous les emplois , selon les jeux du hasard et de la fortune), je connaissais de bonne heure cette sentine d'impuretés où nulle fille ne peut se préserver de souillure, à moins d'être une martyre volontaire. J'hésitai longtemps; je donnais des leçons, je chaulais dans les concerts; mais il n'y avait là rien d'assuré. Je manque d'audace , je n'entends rien à l'intrigue. Ma clientèle , fort bornée et fort modeste, m'échappait à tout moment. La Floriani mourut presque subitement. Je sentis que mon peu1 n'avait plus que moi pour appui. Je franchis le pas, je surmontai mon aversion pour ce contact avec le public , qui viole la pureté de l'âme el flétrit le sanctuaire rie la pensée. Je suis actrice depuis trois ans , je le serai 'ont qu'il plaira à Dieu. Ce que je souffre de cette contrainte de tous mes goûts, de cette violation de tous mes instincts, je ne le dis à personne. A quoi bon se plaindre? chacun n'a-l-il pas. son fardeau? J'ai la force de porter le mien : je fais mon métier en conscience. J'aime l'art, je mentirais si je n'avouais pas que je l'aime de passion; mais j'aurais aimé à cultiver le mien dans des conditions toutes différentes. J'étais née pour tenir l'orgue dans un couvent de nonnes et pour chanter la prière du soir aux échos profonds et mystérieux d'un cloître. Qu'importe? ne parlons plus de moi , c'est trop !

Lu Boccaferri essuya rapidement une larme furtive et me tendit la main en souriant. Je me sentis hors de moi. Mon heure était venue : j'aimais!

FLANERIE.

Elle s'élait levée pour partir; elle ramena son chàlo sur ses épaules. Elle était mal mise, affreusement mise, comme une actrice pauvre et fatiguée, qui s'est débarrassée a la hâte de son costume et qui s'enveloppe avec joie d'une robe de chambre chaude et ample pour s'en aller à pied par les rues. Elle avait un voile noir liv-fané sur la tèle et de gros souliers aux pieds, parce que le temps était à la pluie. Elle cachait ses jolies mains (je me rappelle ce détail exactement) dans de vilains gants tricotes. Elle était très paie, même un peu jaune, comme j'ai remarqué depuis qu'elle le devenait quand on la forçait à remuer la cendre qui couvrait le feu de son aine. Probablement elle eût élé moins belle que laide pour tout autre que moi en ce moment-là.

Eh bien! je la trouvai, pour la première fois de mu vie, lu plus belle femme que feusse encore conl mpléa. Et elle l'était, en effet, j'en suis certain. Ce mélange de

LE CHATEAU DES DÉSERTES

désespoir et de volonté, de dégoût et ' ■, cette

atioo complète dans une nature si énerg que, el par conséquent si capable de goûter la vie avec plénitude, ceiie flamme profonde, cette mémoire endolorie, voilées par un soui ire de douceur naïve, la Faisaient resplendir a mes yeux don éclat singulier. Elle était devant moi comme la douce lumière d'une petite lampe qu'on viendrait d'allumer dans une vaste église, D'abord ce n'est qu'une étincelle dans les ténèbres, el puis la flamme s'alimente, la clarté s'épure, l'œil s'habitue et comprend, Uni- le- objets s'i luminent peu a peu. Chaque détail se n èle -uns que l'ensemble perde rien de sa lucidité transparente el de son austérité mélancolique. Au premier moment, on n'eût pu marcher sans se heurter dans ce crépuscule, el puis voilà qu'on peut lire à cette lampe du sanctuaire el que les nuages ou temple se colorenl el flottent devant vous comme des êtres vivants. La vue augmente à chaque seconde comme un sens nouveau, perfectionné, satisfait, idéalisé, par ce sua\o aliment d'une lumière pure, é ;ale el sereine.

Cette métaphore, longue a due, me vint rapide et complète daim la pensée. Comme ou peintre une je suis, je vis le symbole avei les yeux de l'imagination en même terni s que je regardais la femme avec les yeux du sentileeui. .le m élançai \er.> elle, je l'entourai de mes bras, en m'écriant follement : « Fini lux ! aimons-nous, et la lumière sera. »

Mois elle ne me comprit pas, ou plutôt elle n'entendit pus me- SQttes paroles. Elle écoutail un bruit de voix dans la loge voisine, j Ali! mon Dieu! me dit-elle, voici mon père qui se querelle avec Célio! allons vite les distraire. .Mon père sort du café. Il est très-animé n cette heure-ci , et Célio n'est guère dispose a entendre une théorie sur le néanl de in gloire. Venez, mon ami ! »

Elle s'empara de mon bras, el courut a la loge de Célio. H devait se passer bjen du temps avant que l'occasion de lui dire mon amour se retrouvât,

I e vieux Boccaferri était loi t débraillé et à moitié ivre, ce qui lui arrivait toujours quand il ne l'était pas tout à fiiit. Célio, tout en ^e lovant la ligure avec de la pâte de concombre, frappait du pied avec fureur.

— Oui, disait Boccaferri, je te le répéterai quand même lu devrais m'étran^ler. C'est ta faute; lu as été mauvais, archimauvais ! .le te savais bien mauvais, mais je ne le croyais pas encore capable d'être aussi mauvais que tu l'as été ce son !

— Est-ce cpie je ne le sais pas que j'ai élé mauvais,

mauvais ivrogne que vous êtes? s'écria Célio en roulant sa serviette convulsivement pour la lancer a la figure do vieillard ; mais, en voyant paraître Cécilia, il atténua ce mouvement dramatique, et la serviette vint tomber a ieds. — Cécdia, reprit-il, délivre-moi de ton fléau de père; ce vieux fou m'apporte le coup de pied de l'âne. Qu'il me iaisso tranquille, ou je le jette par la ■ enelie !

Le le violence de Célio sentait si fort le cabotin , que j'en lus révolté; mais la paisible Crcilia n'en parut ni surprise ni émue. Comme une salamandre habituée a traverser le feu, comme un nautonier familiarisé avec li tempête, i . -.1 entre les deux antagonistes, put

leurs mains et les força à se joindre en disant: — Et pourtant vous vous aime/.! si mon père est fou ce soir, c'esf de chagrin; m i.eiio pst méchant, c'est qu'il est malheureux , mai- il sait bien que c'est sou malheur qui fait déraisonner Sun vieil ami.

Boccafei ri se jeta au cou de Célio, et, le pressant dans ses bras: « Le ciel m e-l témoin, s'ecna-t-ll , que je

t'aime presque autant que ma propre fille! » lit d se mit à pleurer. Ces larmes venaient à la fois du cœur et de la bouteille, Célio haussa les épaules tout en l'embrassant. C'est que, vois-tll , reprit le

ie l'art . sur l,i personnalité mal entendue qui du talent. Il appelait cela la personnalité de In personne. Il s'exprima d'abord en termes lu

, "li eurs; mais, a mesure qu'il parlait, l'ivre se

se dissipait: il devenail extraordinairemenl lucide, il

ail même des formes agréables pour faire accepter

sa critique ,iu réca citranl Célio. Il lui dit à peu près les

mêmes choses, quant au fond , que j'avais dites à la du-

; mais il les dit auirement et mieux, .le vis qu'il pens ni comme moi , eu plutôt que je pensais comme lui, et qu'il résumail devant une mu propre pensée. Je n'avais jamais voulu faire attention aux paroles de ce vieillard, dont le désordre me répugnait, .le m'aperçus e,' soir-là qu'il avait de l'intelligence, de lu finesse, une grande science de la philo ophie de l'art, el que, par moments il trouvait dis mois qu'un homme de n eui pas désavoués.

Célio l'écoutait l'oreille b;i sse , se défendant mal, et

mon trant, avec la naïveté ;éné se qui mi était propre,

qu il etiui convaincu en dépit de lui même. L heure s'écoulait, on éteignait jusque dans les couloirs, et les portes du théâtre allaient -e fermer. Boccaferri était partout chez lui. Avec cette admirable insouciance qui est une grâce d'état pour le- débauchés, il eût couché sur les planches ou bavardé jusqu'au jour sans s'aviser de la fatigue d'autrui plus que de la sienne propre. Cécilia le prit par le lua- pour l'i meioncr, nous dit adieu dans la rue, et je me trouvai seul avec Célio, qui, se sentant, trop agité pour dormir, voulut me reconduire jusqu'à mon domicile.

— Quand je pense, me disait-il, que je suis invité à souper ce soir dans dix maisons, et qu'a l'heure qu'il est,

toutes mes connaissances sont censées me chercher pour me consoler! Mais personne ne s'impatiente après moi, personne ne regrettera mon nb-t nce, ei, je n'ai pas mu ..un qui m'ait bien cherché, car j'étais dans la loge do Cécilia, et, en ne me trouvant pas dans la mienne, on n essayait pas de savoir si j'étais de l'antre côté de la cloison. A travers celle cloison maudite, j'ai entendu des mots qui devront me faire réfléchir. « Il est déjà parti 1 Il esl donc désespéré! — Pauvre diable! - Ma foi ! je m'en vais. — .le lui laisse ma carte. — .l'aime aillant l'avoir manqué ce soir, etc. » C'est ainsi que nies bons et fidèles amis se parlaient, l'un a l'autre. Et je nie I nais coi , enchanté de les entendre partir. Et vpl : e duchesse ! qui devait m'envoyer prendre par son sigisbée avec sa voilure? Je n'ai pas eu la peine de refuser son thé. Vous en tenez pour cette duchesse, vous? Vous avez grand tort; c'est une dévergondée. Attendez d'avoir un fiasco dans votre ail, et vous m'en direz îles nouvelles. Au peste, celle-là ne m'a pas trompe. Des le premier jour, j'aj vu qu'elle faisait pa-ser son monde sous la toise, et que, pour avoir les grandes entrées chez elle, il fallait avoir son brevet de grand homme à la main.

— Je ne sais, répondis je, si c'est le dépit ou l'habitude qui vous rend cynique, Célio; mais vous l'êtes, et c'est une tache en vous. A quoi bon un langa si acerbe'.' .le ne voudrais pas qualifier de dévergondée une femme dont j'aurais à me plaindre. Or, comme je n'ai pu- e>' droit-là, et que je ne suis pas amoureux de la duchesse le moins du monde, je vous prie d en parler froidement el poliment devant moi ; vous me lerez plaisir, et je vous estimerai davantage.

— Ecoutez , Salentini , reprit vivement Célio, vous «''tes prudent, et vous louvoyez a travers le monde comme tant d'autres, Je ne crois pas que vous ayez raison; du moins ce n'est pas mon système. Il faut être franc pour

ehe forf, et moi , je veux exe; cer ma force à toul prix. Sj VOUS n'êtes pas l'amant de la duchesse, e'esl que VOUS ne l'avez pas voulu , car, pour mon couple, je sais que

je l'aurais été, si cela eût ele de mon gOÙU -le sais ce

vieillard , toi , ta mère,

tes sœurs, ton jeune frère,., je voudrais vous placer dans qu'elle m'a dit de vous an premier mol de galanterie que

,a\cc une auréole, une couronne d'éclairs au je lui ai adressé (el je le faisais par manière d amuse-

i mme des dieux ! .. lit voilà que lu fais un fiasco menl . par curiosité pure, je vous l'atteste) : je regardais

I ne m avoir pas consulte ! une jolie esquisse que VOUS avez laite d'après elle et

Il déraisonna pendant quelques m in u les, puis -es idées qu'elle a mise , richement encadrée, dan- sua boudoir.

en eut en parlant. Il oit d'excellentes choses sur Je trouvais le portrait flatté, et je le lui disais, sans

LE CHATEAU DES DÉSERTES

qu'elle s'en doutât , on insinuant que cette noble interprétation de sa beauté ne pouvait avoir été trouvée que par l'amour. « Parlez plus bas, me répondit-elle d'un air de mystère. J'ai bien du mal à tenir cet homme-là en bride". » On sonna au même instant. «Ah! mon Dieu! dit-elle, c'est peut-être lui qui force ma porte; sortons d'ici. Je ne veux pas vous faire un ennemi, à la veille de débuter. — Oui, oui, répondis-je ironiquement; vous êtes si bonne pour moi , que vous le rendriez heureux rien que pour me préserver de sa haine. » Elle crut que celait une déclaration , et , m'arrêtant sur le seuil de son boudoir: «Que dites-vous là? s'écria-t-elle ; si vous ne craignez rien pour vous, je ne crains pour moi que l'ennui qu'il me cause. Qu'il vienne, qu'il se fâche, restons ! » C'était charmant, n'est-ce pas, monsieur Salentini?mais je ne restai point. J'attendais cette belle dame à l'épreuve de mon succès ou de ma chute. Si vous voulez venir avec moi chez elle, nous rirons. Tenez, voulez-vous?

— Non , Célio; ce n'est pas avec les femmes que je veux faire de la force ; les coquettes surtout n'en valent pas la peine. L'ironie du dépit les flatie plus qu'elle ne les mortifie. Ma vengeance, si vengeance il y a, c'est la plus grande sérénité d'âme dans ma conduite avec celleci désormais.

— Allons, vous èles meilleur que moi. Il est vrai que vous n'avez pas été chuté ce soir, ce qui est fort malsain, je vous jure, et crispe les nerfs horriblement; mais il me semble que vous êtes un calmant pour moi. Ne trouvez pas ie mot blessant : un esprit qui nous calme est souvent un esprit qui nous domine, et il se peut que le calme soit la plus grande des forces de la nature.

— C'est celle qui produit, lui dis-je. L'agilation, c'est l'orage qui dérange et bouleverse.

— Comme vous voudrez, reprit-il; il y a temps pour tout, et chaque chose a son usage. Peut-être que l'union de deux natures aussi opposées que la vôtre et la mienne ferait une force complète. Je veux devenir votre ami, je sens que j'ai besoin de vous, car vous saurez que je suis égoïste et que je ne commence rien sans me demander ce qui m'en reviendra ; mais c'est dans l'ordre intellectuel et moral que je cherche mes profits. Dans les choses matérielles, je suis presque aussi prodigue et insouciant que le vieux Boccaferri , lequel serait le premier des hommes, si le genre humain n'était pas la dernière des races. Tenez, il a raison , ce Boccaferri , et j'avais tort de ne pas vouloir supporter son insolence tout à l'heure. Il m'a dit la vérité. J'ai perdu la partie parce que j 'étais au-dessous de moi-même. Là-dessus , j'étais d'accord avec lui ; mais j'ai été au-dessous de mon propre talent, et j'ai manqué d'inspiration parce que jusqu'ici j'ai fait fausse route. Un talent sain et dispos est toujours prêt pour l'inspiration. Le mien est malade, et il faut que je ie remette au régime. Voilà pourquoi je suivrai son conseil et n'écouterai pas celui que votre politesse me donnait. Je ne tenterai pas une seconde épreuve avant de m'être retrempé. Il faut que je sois à l'abri de ces défaillances soudaines, et pour cela je dois envisager autrement la philosophie de mon art. Il faut que je revienne aux leçons de ma mère, que je n'ai pas voulu suivre, mais que je gardo écrites en caractères sacrés dans mon souvenir. Ce soir, le vieux Boccaferri a parlé comme elle, et la paisible Cécilia... cette froide artiste qui n'a jamais ni blâme ni éloge pour ce qui l'entoure, oui. oui , la vieille Cécilia a glissé, comme point d'orgue aux théories de son père, deux ou trois mois qui m'ont fait une grande impression , bien que je n'aie pas eu l'air de les entendre.

— Pourquoi l'appelez-vous la vieille Cécilia, mon cher Célio? Elle n'a que bien peu d'années de plus que vous et moi.

— Oh ! c'est une manière de dire, une habitude d'enfance, un ternie d'amitié, si vous voulez. Je l'appelle mon vieux fer. C'est un sobriquet tiré de son nom , et qui ne la fâche pas. Elle a toujours été en avant de son âge, Irislo, raisonnable et prudente. (Juund j'clais entant, j'ai joué quelquefois avec elle dans les grands corridors des vieux palais; elle me cédait toujours, ce qui me la fai-

sait croire aussi vieille que ma bonne, quoiqu'elle fût alors une jolie fille. Nous ne nous sommes bien connus et rencontrés souvent que depuis la mort de nia mère, c'est-à-dire depuis qu'elle est au théâtre et que je suis sorti du nid où j'ai été couvé si longtemps et avec, tant d'amour. J'ai déjà pas mal couru le monde depuis deux ans. J'étais arriéré en fait d'expérience; j'étais avide d'en acquérir, et je me suis dénoué vite. Le furieux besoin que j'avais de vivre par moi-même m'a étourdi d'abord sur ma douleur, car j'avais une mère telle qu'aucun homme n'en a eu une semblable Elle me portait encore dans son cœur, dans son esprit, dans ses bras, sans s'apercevoir que j'avais vingt-deux ans, et moi je ne m'en apercevais pas non plus, tant je me trouvais bien ainsi ; mais elle partie pour le ciel , j'ai voulu courir, bâtir, posséder sur la terre. Déjà je suis fatigué, et j'ai encore les mains vides. C'est maintenant que je sens réellement que ma mère me manque; c'est maintenant que je la pleure, que je crie après elle dans la solilude de mes pensées... Eh bicnl dans celle solitude effrayante toujours, navrante parfois pour un homme habitué à l'amour exclusif et passionné d'une mère, il y a un être qui me fait encore un peu de bien et auprès duquel je respire de toute la longueur de mon haleine, c'est la Boccaferri. Voyez-vous, Salentini, je vais vous dire une chose qui vous étonnera ; mais pesez-la, et vous la comprendrez : je n'aime pas les femmes, je les déteste, et je suis affreusement méchant avec elles. J'en excepte une seule, la Boccaferri , parce que, seule, elle ressemble par certains côlés à ma mère, à la femme qui est cause de mon aversion pour toutes les autres; comprenez-vous cela?

— Parfaitement, Célio. Votre mère ne vivait que pour vous, et vous vous étiez habitué à la société d'une femme qui vous aimait plus qu'elle-même... Ah ! vous ne savez pas à qui vous parlez, Célio, et quelles souffrances tout opposées ce nom de mère réveille dans mon cœur ! Plus mon enfance a différé de la vôtre, mieux je vous comprends, ô enfant gâté, insolent et beau comme le bonheur! Aussi tant qu'a duré voire virginale inexpérience, vous avez cru que la femme élait l'idéal du dévouement, que l'amour de la femme était le bien suprême pour l'homme ; enfin, qu'une femme ne servait qu'à nous servir, à nous adorer, à nous garantir, à écarter de nous le danger, le mal, la peine, le souci, et jusqu'à l'ennui, n'est-ce pas?

— Oui, oui, c'est cela, s'écria Célio en s'arrètant et en regardant le ciel. L'amour d'une femme, c'était, dans mon attente, la lumière splendide et palpitante d'une étoile qui ne défaille et ne pâlit jamais. Ma mère m'aimait comme un astre versé le feu qui féconde. Auprès d'elle , j'étais une plante vivace , une fleur aussi pure que la rosée dont elle me nourrissait. Je n'avais pas une mauvaise pensée, pas un doute, pas un désir. Je ne me donnais pas la peine de vivre par moi-même dans les moments où la vie eût pu me fatiguer. Elle souffrait pourtant; elle mourait, rongée par un chagrin secret, et moi, misérable, je ne le voyais pas. Si je l'interrogeais à cet égard, je me laissais rassurer par ses réponses ; je croyais

à son divin sourire Je la tenais un matin inanimée

dans mes bras ; je la rapportais dans sa maison la croyant évanouie... Elle élait morte, morte ! et j'embrassais son cadavre...

Célio s'assit sur le parapet d'un pont que nous traversions en ce moment-là. Un cri de désespoir et de terreur s'échappa de sa poitrine, comme si une apparition eût passé devant lui. Je vis bien que ce pauvre enfant ne savait pas souffrir. Je craignis que ce souvenir réveillé et envenimé par son récent désastre ne devint trop violent pour ses nerfs; je le pris par le bras, je l'emmenai.

— Vous comprenez, me dit-il en reprenant le fil de ses idées, comment et pourquoi je suis égoïsle; je ne pouvais pas être autrement, et vous comprenez aussi pourquoi je suis devenu haineux et colère aussitôt qu'en cherchant l'amour et l'amitié dans le commerce de mes semblables, je me suis heurté et brisé contre deségoïsmes pareils au mien. Les femmes que j'ai rencontrées (et je commence à croire que toutes sont ainsi) n'aiment qu'elles-mêmes ,

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