II- parcoururent rapidement la distance qui sépare les
deux chaînes de montagne, et ne ralentirent, leur course que dans la gorje étroite et sombre qui s'étend de l'ierrelille à Luz. C'esl sans contredit une des parties les plus austères et les plus caractérisées des Pyrénées. Tout y prend un aspect formidable. Les monts se resserrent; le I rave s'encaisse et, gronde sourdement en passant sous les arcades de loeher- el, de vigne sauvage-; le- 11, mes noirs du rocher se couvrent de piaules grimpantes dont le vert Vigoureux passe à des lentes bleue- sur les plans éloignes, el a des Ions grisâtres vers les sommets. L'eau du torrent en reçoit des reflets tantôt d'un vert limpide, tantôt d'un bleu mat et ardoisé, comme on en voit sur les eaux de la mer.
De grands ponts de marbre d'une seule arche s'élancent d'un flanc à l'autre de la montagne, au-dessus des précipices. Rien n'est, si imposant que la structure et la situai ion de ces ponts jetés dans I espace, et nageant dans l'air blanc et humide qui semble tomber a regret dans le ravin. La route passe d'un flanc a l'autre de la gorge sepl lus dans l'espace de quatre lieues. Lorsque nos deux voyageurs franchirent le septième pont, ils aperçurent au fond de la gorge, qui insensiblement s'élargissait devant eux , la délicieuse vallée de Lu/. , inondée des feux du soleil levant. La hauteur des montagnes qui bordent la route ne permettait pas encore au rayon matinal d'arriver jusqu'à eux. Le merle d'eau faisait entendre son petit cri plaintif dans les herbes du torrent.
L'eau écumante et froide soulevait avec eflférl les voiles de brouillard étendus sur -elle. A peine, vers les hauteurs,
quelques lignes de lumières doraient les anfractuositi s es i chers et Fa chevelure pendante des clématites. Mais au
fond de ce sévère paysage, derrière ces gr le- masses
noires, âpres et reveehes comme les sites unes de Salvator, la belle vallée, baignée d'une rosée elincelante, nageail dans la lumière el formait une nappe d'or dans un cadre de marbre noir.
« Que cela est beau! s'écria Henry, et que jo vous plains d'être amoureux, Lionel! Vous êtes insensible à toutes ces choses sublimes ; vous pensez que le plus beau rayon du soleil ne vaut pas un sourire de miss Margaret Ellis.
— Avouez, Henry, que Margaret est la plus belle personne îles trois royaumes.
— Oui, la théorie a la main, c'est, une beauté -tins défaut. Eu bien ! c'est celui que je lui reproche, moi. Je la voudrais moins parlaile, moins majestue ise, inouïs classique. J'aimerais cent fois mieux ma cousine, si Dieu me
donnait a choisir entre elles deux.
— Allons donc, lien, y, vous n'y songez pas, dit, Lionel en souriant ; l'orgueil de la famille vous aveugle. De i a ■ u de tout ce qui a (h ux \ eux dans la tète, la ly Lavinia est d'une beauté plus que problématique; et moi, qui t'ai connue dans toute la fraîcheur de ses belles années, je puis vous assurer qu'il n'y a jamais eu de parallèle possible...
— D accord; mais quo de grâce et de gentillesse chez Lavinia! d s yeux si vifs, une chevelure si belle, des pieds si petit.-! »
Lionel s'amusa pendant quelque temps â combattre l'admin l on de Henrj pour .-a cousine. M. us, tout en mettant
du plaisir à vanter la beauté qu'il aimait, lie
iïO
LAVINIA
OfLAVIL-É
Celte maison était nn pca isolée des aatres... (Page (22.)
timent d'amour-propre lui faisait trouver du plaisir encore à entendre rébabiliter celle qu'il avait aimée. Ce fut, au reste, un moment de vanité, rien de plus ; car jamais la pauvre Lavinia n'avait régné bien réellement sur ce cœur, que les succès avaient gâté de bonne heure. C'est peutêtre un grand malheur pour un homme que de se trouver jeté trop tôt dans une position brillante. L'aveugle prédilection des femmes, la sotte jalousie des vulgaires rivaux, c'en est assez pour fausser un jugement novice et corrompre un esprit sans expérience.
Lionel , pour avoir trop connu le bonheur d'être aimé, avait épuisé en détail la force de son âme ; pour avoir essayé trop tôt des passions, il s'était rendu incapable de ressentir jamais une passion profonde. Sous des traits mâles et beaux, sous l'expression d'une physionomie jeune et forte, il cachait un cœur froid et usé comme celui d'un vieillard.
« Voyons, Lionel, dites-moi pourquoi vous n'avez pas épousé Lavinia Buenafè, aujourd'hui lady Blake par votre faute? car enfin, sans être rigoriste, quoique je sois assez disposé à respecter, parmi les privilèges de notre sexe, le sublime droit du bon plaisir, je ne saurais , quand j'y
songe, approuver beaucoup votre conduite. Après lui avoir fait la cour deux ans, après l'avoir compromise autant qu'il est possible de compromettre une jeune miss (ce qui n'est pas chose absolument facile dans la bienheureuse Albion ), après lui avoir fait rejeter les plus beaux partis, vous la laissez là pour courir après une cantatrice italienne, qui certes ne méritait pas d'inspirer un pareil forfait. Voyons, Lavinia n'était-elle pas spirituelle et jolie? n'était-elle pas la fille d'un banquier portugais, juif à la vérité, mais riche? n'était-ce pas un bon parti? ne vous aimait-elle pas jusqu'à la folie?
— Eh ! mon ami, voici ce dont je me plains : elle m'aimait beaucoup trop pour qu'il me fût possible d'en faire ma femme. De l'avis de tout homme (le bon sens, une femme légitime doit être une compagne douce et paisible, Anglaise jusqu'au fond de l'âme, peu susceptible d'amour, incapable de jalousie, aimant le sommeil, et faisant un assez copieux abus de thé noir pour entretenir ses facultés dans une assiette conjugale. Avec cette Portugaise au cœur ardent, à l'humeur active, habituée de bonne heure aux déplacements, aux mœurs libres, aux idées i libérales, à toutes les pensées dangereuses qu'une femme j
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Mais un homme était avec elle... ( Page 127.)
ramasse en courant le monde, j'aurais été le plus malheureux des maris, sinon le plus ridicule. Pendant quinze mois, je m'abusai sur le malheur inévitable que cet amour me préparait. J'étais si jeune alors! j'avais vingtdeux ans; souvenez-vous de cela, Henry, et ne me condamnez pas. Enfin, j'ouvris les yeux au moment où j'allais commettre l'insigne folie d'épouser une femme amoureuse folle de moi.. . Je m'arrêtai au bord du précipice, et je pris la fuite pour ne pas succomber à ma faiblesse. — Hypocrite ! dit Henry. Lavinia m'a raconté bien autrement cette histoire : il paraît que, longtemps avant la cruelle détermination qui vous fit partir pour l'Italie avec la Rosmonda, vous étiez déjà dégoûté de la pauvre juive, et vous lui faisiez cruellement sentir l'ennui qui vous gagnait auprès d'elle. Oh ! quand Lavinia raconte cela , je vous assure qu'elle n'y met point de fatuité ; elle avoue son malheur et vos cruautés avec une modestie ingénue que je n'ai jamais vu pratiquer aux autres femmes. Elle a une façon à elle de dire : « Enfin, je l'ennuyais. » Tenez, Lionel, si vous lui aviez entendu prononcer ces mots, avec l'expression de naïve tristesse qu'elle sait y mettre, vous auriez des remords, je le parierais.
— Eh ! n'en ai-je pas eu ! s'écria Lionel. Voilà ce qui nous dégoûte encore d'une femme : c'est tout ce que nous souffrons pour elle après l'avoir quittée ; ce sont ces mille vexations dont son souvenir nous poursuit ; c'est la voix du monde bourgeois qui crie vengeance et anathème, c'est la conscienco qui se trouble et s'effraie; ce sont de légers reproches bien doux et bien cruels que la pauvre délaissée nous adresse par les cent voix de la renommée. Tenez, Henry, je ne connais rien de plus ennuyeux et de plus triste que le métier d'homme à bonnes fortunes.
— A qui le dites-vous 1 » répondit Henry d'un ton vaillant, en faisant ce geste de fatuité ironique qui lui allait si bien. Mais son compagnon ne daigna pas sourire, et il continua à marcher lentement, en laissant flotter les rênes sur le cou de son cheval, et en promenant son regard fatigué sur les délicieux tableaux que la vallée déroulait à ses pieds.
Luz est une petite ville située à environ un mille de Saint-Sauveur. Nos dandys s'y arrêtèrent; rien ne put déterminer Lionel à pousser jusqu'au lieu qu'habitait lady Lavinia : il s'installa dans une auberge et se jeta sur
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son lit en attendant l'heure fixée pour le rendez-vous.
Quoique le climat soit infiniment moins chaud dans celte vallée que dans celle de Bigorre, la journée fut lourde et brûlante. Sir Lionel, étendu sur uu mauvais lit d'auberge, ressentit quelques mouvements fébriles, et s'endormit péniblement au bourdonnement des insec'.es qui tournoyaient sur sa tète dans l'air embrasé. Son compagnon, plus actif et plus insouciant, traversa la vallée, rendit de- visites à tout le voisinage, guetta le passage di s cavalcades sur la roule de Gavarni, salua les belles ladys qu'il aperçut à leurs fenêtres ou sur les chemins, jela de brillantes œillades aux jeunes Françaises, pour lesquelles il avait une préférence décidée, et vint enfin rejoindre Lionel à l'entrée de la nuit.
« Allons, debout, debout ! s'érria-t-il en pénétrant sous ses rideaux de serge ; voici l'heure du rendez-vous.
— Déjà? dit Lionel, qui, grâce à la Fraîcheur du soir, commençait à dormir d'un sommeil paisible; quelle heure esl-il donc , Henry? »
Henry répondit d'un ton emphatique :
Al Ihe close ofthe day when ihe Haralel is siill And uouglil but ihe Luirent is lieard upon Ihe liill...
— Ah ! pour Dieu , faites-moi grâce de vos citations, Henry! Je vois bien que la nuit descend, que le silence
que la vi ix du torrent nous arrive plus sonore et plus pure; mais lady Lavinià ne m'attend qu'a netif heures; je puis peut-être dormir encore un peu.
— Non , pas une minute de plus, Lionel. Il faut nous rendre à pied à Saint-Sauveur; car j'y ai fat conduire nos chevaux dès ce matin , et les pauvres animaux sont assez fatigués , sans compter ce qui leur reste à faire. Allons, habillez-vous. C'est bien. A dix heures je serai à cheval , à la porte de lady Lavinia , tenant en main votre palefroi et pré! à vous offrir la bride , ni plus ni moins que notre grand William à la porte des théâtres, lorsqu'il était réduit à l'office de jockey, le grand homme ! Allons, Lionel, voici votre porte-manteau, une cra\ale
he, de la cire à moustai lie. Patience donc ! Oh ! quelle négligence ! quelle apathie! Y songez-vous, mon cher? se présenter avec une mauvaise toilette devant une femme que l'on n'aime plus , c'est une faute énorme ! Sai lu/, donc bien qu'il faut, au contraire , lui apparaître avec tous vos avantages, alin de lui faire sentir le prix de ce qu'elle perd. Allons, allons ! relevez-moi votre chevelure encore mieux que s'ii s'agissait d'ouvrir le bal avec miss Margaret. Bien ! Laissez-moi donner un coup de brosse à votre habit. Fh quoi ! auriez-vous oublié un flacon d'essence de tubéreuse pour inonder votre foulard i\r- lndes?Ce serait impardonnable; non; Dieu soit loué! le voici. Allons, Lionel, vous embaumez, vous resplendissez; partez. Songez qu'il y va de votre honneur de faire verser quelques larmesen apparaissant ce soir pour la dernière lois sur l'horizon de lady Lavinia. »
Lorsqu'ils traversèrent la bourgade SaintrSauveur, qui se compose de cinquante, maisons au plus, ils s'étonnèrent de ne voir aucune personne élégante dans la rue ni aux fenêtres. Mais ils s'expliquèrent cette singu arité en passant devant les fenêtres d'un rez-de-chaussée d'où partaient les sons faux d'un violon, d'un flageolet et d'un tympanon, instrument indigène qui lient du tambourin français et de la guitare espagnole. Le bruit et la poussière apprirent à nos voyageurs que le bal était commencé, et que tout ce qu'il y a de plus élégant parmi l'aristi cratie de France, d'Espagne et d'Angleterre, réuni dans une salle modeste, aux murailles blanches décoe guirlan les de buis et de serpolet, dansait au bnnt du plus détestable charivari qui ait jamais déchiré des oreilles et marqué la mesure à taux.
Plusieurs groupes de baigneurs, de ceux qu'une condition moins brillante ou une santé plus réellement détruite privaient du plaisir de prendre une part active à la soirée, se pressaient devant ces fenêtres pour j ter, par- lessus l'épaule les uns des autres, un coup d'oeil de curiosité envieuse ou ironique sur le bal, et pour échanger quelque remarque laudative ou maligne, en attendant que l'horloge du village eût sonné l'heure où tout
convalescent doit aller se coucher, sous, peine de perdre le benefit des eaux minérales.
Au moment où nos deux voyageurs passèrent devant ce groupe . il y eut dans cette petite foule un mouvement oscillatoire vers l'embrasure des fenêtres; et Henry, en essayant de se mêler aux curieux , recueillit ces paroles :
« C'est la belle juive Lavinia Blake qui va danser. On dit que c'est la femme de toute l'Europe qu: danse le mieux. »
« Ah ! venez, Lionel ! s'écria le jeune baronnet ; venez voir comme ma cousine est bien mise et charmante ! »
Mais Lionel le tira par le bras; et, rempli d'humeur et d'impatience, il l'arracha de la fenêtre, sans daigner jeter un regard de ce côté.
« Allons, allons! lui dit-il, nous ne sommes pas venus ici pour voir danser. »
Cependant il ne put s'éloigner assnz vite pour qu'un autre propos, jelé au hasard autour de lui , ne vint pas frapper son oreille.
« Ah ! disait-on, c'est le beau comte de ilorangy qui la fait danser.
— Faites-moi le plaisir de me dire quel autre ce pourrait être? répondit une autre voix.
— On dit qu'il en perd la tète, reprit un troisième interlocuteur. Il a déjà crevé pour elle trois chevaux , et je ne sais combien de jockeys. »
L'amour-propre est un si étrange conseiller, qu'il nous &Frive cent l'ois par jour d'être, grâce à lui, en pleine Contradiction a\ec nous-mêmes. Par le fait, sir Lionel était charmé de savoir lady Lavinia placée, par de nouvelles aiTeclions, dans une situation qui assurait leur indépendance mutuelle. Et pourtant la publicité des triomphes qui pouvaient faire oublier le passé à cette femme délaissée fut pour Lionel une espèce d'affront qu'il dévora avec peine.
Henry, qui connaissait les lieux , le conduisit au bout du village, à la maison qu'habitait sa cousine. Là il le laissa.
Celte maison était un peu isolée des antres; elle s'adossait, d'un côté, à la montagne, et de l'autre, elle dominait le ravin. A trois pas, un torrent tombait à grand
bruit dans la cannelure du rocher; et la maison . in lée,
pour ainsi dire , de ce bruit Irais et sauvage , semblail ébranlée par la chute d'eau et prèle à s'élancer avec ede dans l'abîme. C'était une des situations les plus pittoresques que l'on pût choisir, et Lionel reconnut dans cette circonstance l'esprit romanesque et un peu bizarre de lady Lavinia.
Une vieille négresse vint ouvrir la porte d'un petit salon au rez-de-chaussée. A peine la lumière vint a frapper son visage luisant et calleux, que Lionel laissa échapper une exclamation de surprise. Celait Pepa, la vieille nourrice de Lavinia, celle que , pendant deux ans, Lionel avait vue auprès de sa bien-année. Comme il n était en garde contre aucune espèce d'émotion , la vue inattendue de celte vieille, en réveillant en lui la indu passé , bouleversa un instant toutes ses idées. Il faillit 'lui sauter au cou; l'appeler nourrice, comme au temps de sa jeunesse et de sa gaieté, l'embrasser comme une oigne servante, comme une vieille amie ; mais Pepa recula de trois pas, en contemplant d'un air stupéfait l'air empressé de Lionel. File ne le reconnaissait pas.
« lléias ! je suis donc bien change'.' » pensa-t-il.
« Je suis, dit-il avec une voix troublée, la personne que lady Lavinia a faitdemander. Ne vous a-t-elle pas pré- \enue?...
— Oui, oui, Milord, répondit la négresse; milady esl au bal: elle m'a dit de lui porter son éventail aussitôt qu'un gentleman frapperait a celle porte. Restez ici, je cours l'avertir.. i »
La vieille se mit à chercher l'éventail. Il était sur le coin d'une tablette de marbre, sous la main de sir Lionel. Il le prit pour le remettre à la négresse, et ses doigts en conservèrent le parfum aprè qu elle fut soi lie.
Ce parfum opéra sur lui connue un charme; ses organes nerveux en reçurent une commotion qui pénétra