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LA CHAPELLE

Inquiète pour le meunier et pour Lémor, que l'aveugle vengeance île Bricolin pouvait entraîner dans une affaire sinon grave, du moins désagréable, Marcelle engageait Bon amant à se cacher, et là Piaulette sortait déjà pour avertir Grand-Louis d'en faire autant, lorsque l'on vit toul le monde, dispersé sur le terrier et occupé à commenter le désastre, se rassembler et se mettre à courir vers la terme.

— Je suis sûre que c'est déjà fait! s'écria la Piaulette en pleurant. Ils auront déjà mis la main sur ce pauvre Grand-Louis !

Lémor, n'écoutant que son courage et son amitié, sortit de la chaumière et s'élança vers le terrier. Marcelle, effrayée, l'y suivit, laissant Edouard à la garde de la fille ainée de son hôtesse.

En entrant dans la cour de la ferme, Marcelle et Lémor virent avec effroi ces masses éparses de noirs décombres, le sol ruisselant d'une eau qui ressemblait à un lac d'encre, et la foule des travailleurs épuisés, mouillés, brûlés, semblables à des spectres, et qui se préparaient à une nouvelle fatigue. Le leu venait de se rallumer à une petite chapelle isolée, située entre la ferme et le vieux château.

Ce nouvel accident semblait incompréhensible, car cette construction était restée intacte jusque-là, et si une flammèche fût tombée dessus pendant l'incendie, le feu n'eut pas pu couver aussi longtemps dans une provision de pois secs qui y était renfermée. Le feu partait cependant de l'intérieur, comme si une main implacable eût ■ ■■■ l'audace jusqu'à vouloir, sous les yeux de tous, et en plein jour, détruire jusqu'au dernier bâtiment du domaine.

— Laissez brûler la chapelle, criait M. Bricolin écumant de rage, courez après l'incendiaire! Il doit être par là , il ne peut être loin. I esl I Irand-Louis, j'en suis certain ! j'ai des preuves! Cherchez dans la garenne! Cernez la garenne

M. Bricolin ignorait que, pendant qu'il signalait ainsi le meunier à la vindicte publique, celui-ci, oubliant tout et oe sachant plus rien de ce qui se passait au dehors, était au presbytère, à genoux auprès du fauteuil où l'on avail déposé Rose, et qu'il recevait de sa bouche l'aveu de son amour et la révélation des engagements pris par son père, Dans le désordre général, le curé et même sa servante, s'étant mêlés aux travailleurs officieux, la grand'mère Bricolin était seule restée auprès de Hun'. >t les jeunes amants, plongés dans la plus pure ivresse, ne se souvenaient plus des événements qui s'agitaient autour d'eux.

Un cercle s'était formé autour de la chapelle, et on dirigeait les pompes, lorsque M. Bricolin, qui s'était avancé jusqu'à la porte cintrée , recula d'horreur et alla tomber sur un de ses garçons de ferme, qui le soutint à grand'peine. Cette chapelle, qui avait été jadis attenante au vieux château , montrait encore aux yeux des antiquaires d'assez jolis détails de sculpture gothique. Mais la vétusté d'une telle construction devait céder bientôt à l'intensité de la chaleur. La flamme sortait par les fenêtres, et les rosaces délicates commençaient à se détacher avec fracas, lorsque la porte à demi ouverte lut poussée brusquement de l'intérieur. On vit alors sortir la toile, une petite lanterne dans une main et un brandon de paille enflammé dans l'autre. Elle se retirait lentement après avoir mis la dernière main à son œuvre de destruction ; elle marchait d'un air grave, les yeux fixés à terre, ne voyant personne, et tout occupée du plaisir de sa vengeance longtemps méditée et froidement exécutée.

Un gendarme trop consciencieux marcha droit à elle et l'arrêta en la prenant par le bras. La folle s'aperçut alors que la foule l'entourait; elle porta vivement son brandon enflammé à la figure du gendarme, qui, surpris de cette défense imprévue, fut forcé de lâcher prise. Alors la Bricoline, retrouvant son agilité impétueuse, et prenant une expression de haine et de fureur, s'élança dans la chapelle, comme pour se cacher, eu proférant des imprécations confuses. On tenta de l'y suivre, personne n'osa. Elle traversa la flamme avec la prestesse d'une salamandre, et gravit le petit escalier en spirale qui conduisait aux combles. Là, elle se montra à une lucarne et on la vit activer le feu qui montait trop lentement à son gré, et qui bientôt l'environna de toutes parts. On fit vainement jouer les pompes pour arroser le toit. Il avait été récemment réparé et garni en zinc. L'eau coulait dessus et pénétrait fort peu. Le feu couvait donc à l'intérieur, et l'infortunée Bricoline, brûlant lentement, devait subir des tortures atroces. Mais elle ne parut pas les sent^ et on l'entendit chanter un air de danse qu'elle avait Vmc dans sa jeunesse, qu'elle avait sans doute dansé souvent avec son amant, et qui lui revint à la mémoire au moment d'expirer. Elle ne fit pas entendre une seule plainte; sourde aux cris et aux supplications de sa mère qui se tordait les bras et qu'on retenait de force pour l'empêcher de courir auprès d'elle, elle chanta longtemps, puis elle parut à la fenêtre une dernière fois, et, reconnaissant son père :

— Ah! monsieur Bricolin, lui cria-t-elle, c'est un bien beau jour pour vous que le jour d'aujourd'hui!

Ce fut sa dernière parole. Quand on fut maître de l'incendie, on retrouva ses os calcinés sur le pavé de la chapelle.

Cette affreuse mort acheva d'égarer l'esprit de M. Bricolin et de briser le courage de sa femme. Ils ne songèrent plus à arrêter personne, et, pendant toute la journée, Rose, la mère Bricolin et son vieux mari lurent complètement oubliés d'eux. Enfermés à la cure, M. et M™" Bricolin ne voulurent voir personne, et n'en sortirent que lorsqu'ils eurent épuisé ensemble toute l'amertume de leur peine.

LE MEUNIEK D'ANGIBAULT.

CONCLUSION

Marcello avait eu la présence d'esprit de prévoir que Rose, malade et brisée par tant d'émotions, n'apprendrait pas sans danger la déplorable lin de sa sœur. Elle avait suggéré au meunier de la mettre bien vite dans le cabriolet du notaire et de l'emmener à son moulin avec la grand'mère et le vieux infirme, dont la bonne femmo ne voulait pas se séparer. Marcelle, appuyée sur le bras de Lémor qui portait Edouard dans ses bras, les suivit de près.

Pendant quelques jours Rose eut tous les soirs d'assez vifs accès de fièvre. Ses amis ne la quittaient pas d'un instant, et, après avoir réussi à lui cacher le spectacle des funérailles du mendiant Cadoche, qui fut porté en terre avec toutes les cérémonies qu'il avait exigées , ils lui laissèrent ignorer la mort de la folle jusqu'à ce qu'elle fût en état de supporter cette nouvelle ; mais pendant bien longtemps encore elle n'en connut pas les affreuses circonstances.

Marcelle consulta M. Tailland sur la valeur de l'acte passé avec Bricolin.

L'avis du notaire ne fut pas favorable. Le mariage étant d'ordre public, on n'en pouvait faire une clause de venie. Dans le cas de clauses illicites, la vente subsiste et lesdites clauses sont réputées non écrites. Tels sont les termes de la loi. M. Bricolin les connaissait avant la signature de l'acte.

Au bout de trois jours, on vit arriver au moulin le fermier pâle, abattu, maigri de moitié, ayant perdu jusqu'à l'envie de boire pour se donner du cœur. Il paraissait incapable de se mettre en colère; cependant, on ignorait dans quelles intentions il venait à Angibault, et Marcelle, qui voyait Rose encore bien faible, tremblait qu'il ne vint la réclamer avec des paroles et des manières outrageantes. Tout le monde était inquiet, et on sortit en masse au-devant de lui pour l'empêcher d'entrer s'il n'annonçait pas des intentions pacifiques.

Il débuta par intimer froidement à la mère Bricolin l'ordre de lui ramener sa fille au plus vite. Il avait loué une maison dans le bourg de Blanchemont, et il allait commencer les travaux de reconstruction. — Mais de ce que je suis mal logé, dit-il, ce n'est pas une raison pour que je sois privé de la société de ma fille et pour qu'elle refuse ses soins à sa mère. Ce serait le fait d'un enfant dénaturé.

En parlant ainsi, Bricolin lançait au meunier des regards farouches. On voyait bien qu'il voulait tirer sa fille de chez lui, sans esclandre, sauf à exhaler ensuite sa rancune et à accuser au besoin Grand-Louis de l'avoir enlevée.

— C'est juste, c'est juste, dit la mère Bricolin, qui s'était chargée de répondre. Il y a longtemps que Rose demande à retourner auprès de son père et de sa mère ; mais comme elle est encore malade, nous l'en avons empêchée. Je pense qu'aujourd'hui elle sera en état de te suivre, et je suis prête à l'accompagner avec mon vieux, si tu as de quoi nous loger. Laisse seulement à madame Marcelle le temps de préparer la petite au plaisir et à la secousse de te revoir. Moi, j'ai à te parler en particulier, Bricolin ; viens dans ma chambre.

La vieille femme le conduisit dans la chambre qu'elle partageait avec la meunière. Marcelle et Rose avaient été installées dans celle du meunier. Lémor et Grand-Louis couchaient au foin avec délices.

— Bricolin, dit la bonne femme, tu vas faire bien de la dépense pour ces bâtiments ! Où donc prendras-tu l'argent?

— Qu'est-ce que ça vous fait, la mère? vous n'en avez pas à me donner, répondit Bricolin d'un ton brusque. Je suis à court, il est vrai, dans ce moment ; mais j'emprunterai. Je ne serai pas embarrassé pour trouver du crédit.

— Oui, mais avec de gros intérêts, comme c'est l'usage, et puis quand il faut rendre ça , on est déjà lancé dans

do nouvelles dépenses nécessaires, inévitables. Ça gêne, ça encombre, et on ne sait plus comment en sortir.

— Eh bien ! qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? puis-je serrer, l'année prochaine, mes récoltes dans mon sabot, et mettre mon bétail à l'abri sous un balai?

— Qu'est-ce que ça coûtera donc, tout ça ?

— Dieu sait!

— A peu près?

— De quarante-cinq à cinquante mille francs , tout au moins; quinze à dix-huit mille pour les bâtiments, autant pour le cheptel, et autant que j'ai perdu de ma récolte et de mes profits de l'année!

— Oui , ça fait cinquante mille francs environ. C'est bien mon calcul. Eh bien ! dis donc, Bricolin , si je te donnais ça, que ferais-tu pour moi?

— Vous? s'écria Bricolin dont les yeux reprirent leur feu accoutumé ; avez-vous donc des économies que vous m'aviez cachées, ou est-ce que vous radotez ?

— Je ne radote pas. J'ai là cinquante mille francs en or que je te donnerai, si tu veux me laisser marier Rose à mon gré.

— Ah! voilà! toujours le meunier! Toutes les femmes en sont folles de cet ours-là, même les vieilles de quatrevingts ans.

— C'est bon, c'est bon, plaisante, mais accepte.

— Et où est-il, cet argent?

— Je l'ai donné à garder à Grand-Louis, dit la vieille qui savait son fils capable de le lui arracher, de force, des mains dans un moment d'ivresse, s'il venait à le voir.

— Et pourquoi à Grand-Louis, et non pas à moi ou à ma femme? Vous voulez donc lui en faire une donation si je ne fais pas votre volonté?

— L'argent d'autrui est en sûreté dans ses mains, dit la vieille, car il a eu celui-là à mon insu, et il me l'a rapporté quand je le croyais perdu pour toujours. Il est à mon homme, s'entend ; mais puisque vous l'avez fait interdire, et que nous nous étions, sous l'ancienne loi, donné notre bien à fonds perdu , au dernier vivant, j'en dispose !

— Mais c'est donc un recouvrement? C'est impossible ! vous vous moquez de moi, et je suis bien bon de vous écouter !

— Écoute, dit la mère Bricolin, c'est une drôle d'histoire.

Et elle raconta à son fils toute l'histoire de Cadoche et de sa succession.

— Et le meunier t'a rapporté cet argent-là quand il pouvait n'en rien dire? s'écria le fermier stupéfait. Mais c'est très-honnête, ça, c'est très-joli de sa part ! Il faudra lui faire un cadeau.

— Il n'y a qu'un cadeau à lui faire : c'est la main de Rose, puisqu'elle lui a déjà fait le cadeau de son cœur.

— Mais je ne donnerai pas de dot! s'écria Bricolin.

— Ça va sans dire, qui est-ce qui t'en parle?

— Faites-moi donc voir cet argent-là !

La mère Bricolin conduisit son fils auprès du meunier, qui lui montra le pot de fer et son contenu.

— Et de celte manière-là , dit le fermier ébloui et comme ressuscité par la vue de tant d'or monnayé, madame de Blanchemont n'est pas absolument dans la misère?

— Grâce à Dieu !

— Et à toi, Grand-Louis?

— Grâce à la fantaisie du père Cadoche.

— Et toi, de quoi hérites-tu?

— De trois mille francs, dont un tiers est destiné à la Piaulette et le reste à établir deux autres familles auprès de moi. Nous travaillerons tous ensemble et nous nous associerons pour les profits.

— C'est bête, ça !

— Non, c'est utile et juste.

— Mais pourquoi ne pas garder ces mille écus pour les présents de noces de... de ta femme?

— Ça sentirait l'argent volé ; et quand même ça ne serait que le produit de l'aumône, vous, qui êtes si fier, voudriez-vous que Rose eût sur le corps des robes payées

LE MEUNIER P'AMi IBAULT.

avec tous les gros sous du pays, donnés en charité à un mendiant?

— On n'aurait pas été obligé de dire d'où ça provenait!... Ah çà, à quand la noce, Grand-Louis?

— Demain, si vous voulez.

— Publions les bans demain , et remets-moi l'argent aujourd'hui, j'en ai besoin.

— Non pas! non pas! s'écria la vieille fermière. Tu l'auras le jour de la noce. Donnant, donnant, mon garçon!

La vue de l'or avait ranimé M. Bricolin. Il se mit à table, trinqua avec le meunier, embrassa sa fille, et remonta sur son bidet, entre deux vins , pour aller mettre ses maçons à l'ouvrage.

— Comme ça, se disait-il en souriant, j'ai toujours Blanchemont p'our deux cent cinquante mille francs, et même pour deux cent mille francs, puisque je no dote pas ma dernière fille !

— Et nous aussi , Lémor, nous allons faire bâtir, dit Marcelle à son amant lorsque Bricolin fut parti. Nous sommes riches; nous avons de quoi élever une jolie maisonnette rustique, où notre enfant aura une bonne éducation; car tu seras son précepteur, et le meunier lui apprendra son état. Pourquoi ne serait-on pas à la fois un ouvrier laborieux et un homme instruit?

— Et je compte bien commencer par moi-même , dit Lémor. Je ne suis qu'un ignorant; je m'instruirai le soir à la veillée. Je suis garçon de moulin ; l'état me plait et je le garde pour la journée. Quelle belle santé cette vie va faire à notre Edouard !

— Eh bien, madame Marcelle, dit le Grand-Louis, en prenant la main de Lémor, vous qui me disiez, la première fois que vous êtes venue ici... ( il y a huit jours, ni plus ni moins!) que votre bonheur serait d'avoir uno petite maison bien propre, avec du chaume dessus et des pampres verts tout autour, dans le genre do la mienne; une vie simple et pas trop gènéo comme la mienne, un fils occupé et pas trop bête, comme moi... Et tout cela ici, sur notre rivière de Vauvre qui a l'honneur do vous plaire, et à côté de nous qui sommes de bons voisins!

— Et tout cela en commun, dit Marcelle, car je ne l'entends pas autrement!

— Oh ! c'est impossible! Votre part, quant à présent, est plus grosse que la mienne.

— Vous calculez mal, meunier, dit Lémor; le tien et le mien entre amis sont des énormités comme deux et deux font cinq.

— Me voilà donc riche et savant ! reprit le meunier, car j'ai le cœur de Rose et vous allez me parler tous les jours! Quand je vous le disais, monsieur Lémor, qu'il se ferait un miracle pour moi et que tout s'arrangerait! Je ne comptais pourtant pas sur l'oncle Cadoche!

— Qu'esl-ce que tu as donc à danser comme ça, alochon? dit Edouard.

— J'ai, mon enfant, répondit le meunier en l'élevant dans ses bras, qu'en jetant mes filets, j'ai péché, dans le plus clair de l'eau, un petit ange qui m'a porté bonheur, et , dans le plus trouble, un vieux diable d'oncle que je réussirai peut-être à faire sortir du purgatoire !

FIN III: MRUSIEB D ANCIBAUU,

CORA

A mon retour de l'île Bourbon (je me trouvais dans une situation assez précaire), je sollicitai et j'obtins un mince emploi dans l'administration des postes. Je fus envoyé au fond de la province, dans une petite ville dont je tairai le nom pour des motifs que vous concevrez facilement.

L'apparition d'une nouvelle figure est un événement dans une petite ville, et, quoique mon emploi fût des moins importants, pendant quelques jours je fus, après un phoque vivant et deux boas constrictors, qui venaient de s'installer sur la place du marché, l'objet le plus excitant do la curiosité publique et le sujet le plus exploite des conversations particulières.

La niaise oisiveté dont j'étais victime me séquestra chez moi pendant toute la première semaine. J'étais fort jeune, et la négligence que j'avais jusqu'alors apportée par caractère aux importantes considérations de la mise et de la tenue commençaient à se révéler à moi sous la forme du remords.

Après un séjour de quelques années aux colonies, ma toilette se ressentait visiblement de l'état de stagnation honteuse où l'avait laissé le progrès du siècle. Mon cha-

peau à la Bolivar, mes favoris à la Bergami et mon manteau à la Quiroga étaient en arrière de plusieurs lustres, et le reste de mon accoutrement avait une tournure exotique dont je commençais à rougir.

Il est vrai que, dans la solitude des champs, eu dans l'incognito d'une grande ville, ou dans le tourbillon de la vie errante, j'eus.-e pu exister longtemps encore sans me douter du malheur de ma position. Mais une seule promenade hasardée sur les remparts de la ville m'éclaira tristement à cet égard. Je ne lis point dix pas hors de mon domicile sans recevoir de salutaires avertissements sur l'inconvenance de mon costume. D'abord une jolie grisolle me lança un regard ironique, et dit à sa compagne, en passant près de moi : — « Ce monsieur a une cravate bien mal pliée. » Puis un ouvrier, que je soupçonnai être dans le commerce des feutres, dit d'un ton goguenard , en posant ses poings sur ses flancs revêtus d'un tablier de cuir : — « Si ce monsieur voulait me prêter son chapeau, j'en ferais fabriquer un sur le même modèle, afin de me déguiser en roastbeej'le jour du carnaval. » Puis une dame élégante murmura en se penchant sur sa croisée : — « C'est dommage qu'il ait un gilet si

COR A

fané el la barbe si mal faile. » Enfin, un bel esprit du lieu dit en pinçanl la lèvre: — «Apparemment que le père de ce monsieur esl un homme puissant, on le voit a l'ampleur de son habit.» Brof, il me fallut bientôt revetiir sur mes | as, fort heureux d'échapper aux vexations d'une douzaine de polissons en guenilles qui criaient après moi du haut do leur tète : A bas l'angîichel à lia? le milord '. à bas l'éti anger !

Profondément humilié de nia mésaventure, je résolus île m'enfermer clic/, moi jusqu'à ce que le tailleur du chef-lieu m'eût fait parvenir un habit complet dans le dern ci- goût. L'honnête homme ne s'y épargna point, et me confectionna des vêtements si exigus et si coquets que je pensai mourir de douleur en me voyant ré uil

i i lus simple expression, el semblable en tous points à ces caricatures de fats parisiens et à'incrogaoles qui nous faisaient encore pâmer île nie. l'année p écédente, à nie Maurice, .le ne pouvais pas me persuader que je

ne fusse pas ci ni fois plus ridicule SOUS cet habit que sens

celui que je venais île quitter, et je ne -avais plus que devenir ; car j'avais promis solennellement a mon hô esse ( la femme du plu- gros notaire de l'arrondissement ) de

la conduire au bal. et de bu faire danser la première et probablement l'unique contredanse a laquelle ses charmes Pu di nnai.ni le droit de prétendre. Incertain, honteux, tremblant , je me décidai à descendre et à demander à cette estimable femme un avis rigide et sincère sur ma situation. Je pris un flambeau et je me hasardai jusqu'à la porte de son appui tement : mais je m'arrêtai palpitant el désespéré, en entendant partir de ce sanctuaire un I mit confus de voix fraîches et perçantes, de rires aigus el naïfs, qui m'annonçaient la présence de cinq ou six demoiselles de la ville. Je faillis retourner sur mes pas; car, de m'exposer au jugement d'un si malin aréopage dans une parure plus que problématique à mes yeux, c'était un héroïsme dont peu de jeunes gens à ma place se fussent sentis capables.

Enfin, la force de ma volonté l'emporta ; je me demandai si j'avais lu pour rien Locke et Condillac, et poussant la pinte d'une main ferme, j'entrai par l'effet d'une résolution désespérée. J'ai vu de prés d'affreux événements, je puis le dire : j'ai traversé les mers et les orages, j'a, échapi é aux griffes d'un tigre dans le royaume de Java. et aux dents d'un crocodile dans la baie de Tunis; j'ai vu en face les gueules béantes des sloops flibustiers ; j'ai mangé du biscuit de nier qui m'a perce les gencives ; j'ai embrassé la fille du roi de Timor... eh bien ! je vous jure que tout ceci n'était rien au prix de mon entrée dans cet appartement, et que dans aucun jour de ma vie je ne recueillis un aussi glorieux fruit de l'éducation philosophique.

Les demoiselles étaient assises en cercle, et, en attendant que la femme du notaire eût achevé tle mêler à ses cneveux noirs une légère guirlande de pivoines, ces gente.filles de la natuie échangeaient entre elles de joyeux propos et de naïves chansons. Mon apparition inattendue paralysa l'élan de cette gaieté charmante. Le silence étendit ses ailes de hibou sur leurs blondes têtes, et tous les yeux s'attachèrent sur moi avec l'expression du doute, de la méfiance et de la peur.

Puis tout à coup un cri de surprise s'échappa du sein de la plus jeune, et mon nom vola de bouche en bouche comme la bordée d'une frégate armée en guerre. Mon sang se glaça dans mes veines, et je faillis prendre la fuite comme un brick qui a cru attaquer un chasse-marée , et qui, à la portée de la longue-vue, découvre un beau troisnjâts, laissant nonchalamment tomber ses sabords pour lui faire accueil.

Hais, a ma grande stupéfaction, la femme de mon hôte, laissant la moitié de ses boucles crêpées el menaçantes, tandis que l'autre gisait encore sous le papier gris de la papillote, accourut vers moi en s'écrianl : —C'est notre jeune homme 1 c'est notre pauvre Georges! Ah! mon Dieu! quelle métamorphose I qu'il est bien mis! quelle jolie tournure! quelle coupe d'habit élégante et moderne! Ah! Mesdemoiselles, regardez! regardez

comme M. Georges esl changé, comme il a l'air distingué.

Vous ferez danser ces demoiselles, monsieur Georges, après moi, pourtant I Vous m'avez forcée de vous promettre la première, vous vous eu souvenez?

I es di moiselles 'ardaient le -il. ■née, el je doutais encore de mon triomphe, .le rassemblai le reste de mon courage pour leur demander timidement leur goût sur cet habit, el aussitôt un chœur de louanges pur et mélodieux à mes oreilles comme un chant céleste s'éleva autour de moi. Jamais on n'avait rien vu de mieux; on ne trouvait pas un pli a blâmer; le collet raide et volumineux était d'un goût exquis, le- basques courtes et cambrées avaient une grâce parfaite, le gilet parsemé de gigantesques rosaces était d'un éclat sans pareil ; la cravate inflexible, croisée avec une rigueur systématique , était un chefd'œuvre d'invention; la manchette et, le jabot terrible couronnaient l'œuvre. De mémoire déjeunes filles, aucun employé de l'administration des postes n'avait fait un tel début dans le monde.

J'avoue que ce n'est pas un des moins brillants souvenirs de ma jeunesse que mon entrée triomphante dans ce P. il. serré dans mon habit neuf, froissé par les baleines dorsales de mon gilet, vexé par le rigorisme île mes entournures, et, de plus, flanqué à droite de la femme du notaire, à gauche de mademoiselle Phédora, sa nièce, la plus vieille et la plus laide fille du département. N'importe; j'étais lier, j'étais heureux, j'étais bien mis.

La salle était un peu froide, un peu sombre, un peu malpropre; les banquettes étaient bien tachées d'huile ça et là, les quinquets jouaient bien un peu, sur les têtes fleuries et emplumées du bal , le vieux rôle de l'épée de Damoclès; le parquet n'était pas fort brillant, les robes des femmes n'étaient pas toutes fraîches, pas plus que la fraîcheur de certains visages n'était naturelle. Il y avait bien des pieds un peu larges dans des souliers de satin un peu rustiques, des bras un peu rouges sous des manches de dentelle, des cous un peu hàlés sous des colliers .le perles, vi des corsages un peu robustes sous des ceintures ee moire. Il y avait bien aussi sur l'habit des hommes une légère odeur de tabac de la régie, dans l'office un parfum de vin chaud un peu brutal, dans l'air un nuage de poussière un peu agreste, et pourtant c'était une charmante fête, une aimable réunion, sur ma parole! La musique n'était pas beaucoup plus mauvaise que celle de Port-Louis ou de Saint-Paul. Les modes n'étaient, à coup sur, ni aussi arriérées, m aussi exagérées que celles qu'en prétend suivre à Calcutta; en outre, les femmes étaient généralement plus blanches, les homm s moins rudes et moins bruyants.

A tout prendre, pour moi qui n'avais point vu les merveilles de la civilisation poussées à la dernière limite, pour moi qui n'avais vu l'opéra qu'en Amérique et le bal qu'en Asie, le bal a peu pies public et général de la petite ville pouvait bien sembler pompeux et enivrant, si l'on considère d'ailleurs la profonde sensation qu'y produisait mon habil et le succès incontestable que j'obtins d'emblée à la lin de la première contredanse.

Mais ces joies naïves de l'amour-propre firent bientôt place à un sentiment plus conforme à ma nature inflammable et contemplative. Une femme entra dans le lui et j'oubliai toutes les autres; j'oubliai même mon triomphe et mon habil neuf. Je n'eus plus de regards et de pensées que pour elle.

Oh! c'est qu'elle était vraiment bien belle, et qu'il n'était pas besoin d'avoir vingt-cinq ans et d'arriver de l'Inde pour en être frappé. Un peintre célèbre qui passa, l'année suivante, dans la ville, arrêta sa chaise de p iste en l'apercevant à sa fenêtre, lit dételer les chevaux et resla huit jours à l'auberge du Lion- l'Argent, cherchant par tous les moyens possibles à pénétrer jusqu'à ille pour la peindre. Mais jamais il ne put faire comprendre à sa famille qu'on pouvait par amour de l'art faire le portrait d'une femme sans avoir l'intention de la séduire. Il fut éconduit, et la beauté de Cura n'est restée empreinte que dans le cerveau peut-être de ce grand artiste. et dans le cœur d'un pauvre fonctionnaire destitué de l'administration des postes.

Elle était d'une taille moyenne admirablement propor-

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