CURA
Elle lisait. (Page 106.)
tionnée , souple comme un ciseau , mais lente et fière comme une dame romaine. Elle était extraordinairement brune pour le climat tempéré où elle était née; mais sa peau était fine et unie comme la cire la mieux moulée. Le principal caractère de sa tête régulièrement dessinée, c'était quelque chose d'indéfinissable , de surhumain , qu'il faut avoir vu pour le comprendre ; des lignes d'une netteté prestigieuse, de grands yeux d'un vert si pâle et si transparent qu'ils semblaient faits pour lire dans les mystères du monde intellectuel plus que dans les choses de la vie positive ; une bouche aux lèvres minces , fines et pâles , au sourire imperceptible , aux rares paroles ; un profil sévère et mélancolique, un regard froid, triste et pensif, une expression vague de souffrance, d'ennui et de dédain; et puis des mouvements doux et réservés , une main effilée et blanche , b( auté si rare chez les femmes d'une condition médiocre ; une toilette grave et simple, discernement si étrange chez une provinciale ; surtout un air de dignité calme et inflexible qui aurait été sublime sous la couronne de diamants d'une reine espagnole, et qui , chez cette pauvre
fille, semblait être le sceau du malheur, l'indice d'une organisation exceptionnelle.
Car c'était la fille... le dirai-je? il le faut bien : Cora était la fille d'un épicier.
0 sainte poésie, pardonne-moi d'avoir tracé ce mot ! Mais Cora eût relevé l'enseigne d'un cabaret. Elle se fût détachée comme l'ange de Rembrandt au-dessus d'un groupe flamand. Elle eût brillé comme une belle fleur au milieu des marécages. Du fond de la boutique de son père, elle eût attiré sur elle le regard du grand Scott. Ce fut sans doute une beauté ignorée comme elle qui inspira l'idée charmante de la belle fille de Perth.
Et elle s'appelait Cora ; elle avait la voix douce, la démarche réservée, l'attitude rêveuse. Elle avait la plus
', belle chevelure brune que j'aie vue de ma vie, et seule, entre toutes ses compagnes, elle n'y mêlait jamais aucun
I ornement. Mais il y avait plus d'orgueil dans le luxe de ses boucles épaisses que dans l'éclat d'un diadème. Elle
I n'avait pas non plus de collier ni de fleurs sur la poitrine.
| Son dos brun et velouté tranchait fièrement sur la den-
. telle blanche de son corsage. Sa robe bleue la faisait pa-
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Je revins à moi sor un grand fauteuil. (Page 107.)
raitre encore plus brune de Ion et plus sombre d'expression. Elle semblait tirer vanité du caractère original de sa beauté.
Elle semblait avoir deviné qu'elle était belle autrement que toutes les autres: car je n'ai pas besoin de vous le dire, Cora étant d'un type rare et d'un coloris oriental, Cora ressemblant à la juive Rebecca, ou à la Juliette de Sbaskspeare, Cora majestueuse, souffrante et un peu farouche, Cora qui n'était ni rose, ni replette, ni agaçante, ni gentille, n'était ni aperçue ni soupçonnée dans la foule. Elle vivait là comme une rose épanouie dans le désert , comme une perle échouée sur le sable , et la première personne venue, à qui vous eussiez exprimé votre admiration à la vue de Cora, vous eût répondu : Oui , elle ne serait pas mal si elle était plus blanche et moins maigre.
J'étais si troublé auprès d'elle, si subitement épris, que vraiment j'oubliais toute la confiance qu'eussent dû m'inspirer mon habit neuf et mon gilet à rosaces. Il est vrai qu'elle y accordait fort peu d'attention, qu'elle écoutait d'un air distrait des fadeurs qui me faisaient suer sang et eau à débiter, qu'elle laissait, à chaque invitation de ma part, tomber de ses lèvres un mot bien faible, et,
dans ma main tremblante , une main dont je sentais la froideur au travers de son gant. Hélas! qu'elle était indifférente et hautaine, la fille de l'épicier! Qu'elle était singulière et mystérieuse, la brune Cora ! Je ne pus jamais obtenir d'elle, dans toute la durée de la nuit, qu'une demi-douzaine de monosyllabes.
Il m'arriva le lendemain de lire , pour le malheur de ma vie, les Contes fantastiques. Pour mon malheur encore, aucune créature sous le ciel ne semblait être un type plus complet de la beauté fantastique et de la poésie allemande que Cora aux yeux verts et au corsage diaphane.
Les adorables poésies d'IIoffman commençaient à circuler dans la ville. Les matrones et les pères de famil'e trouvaient le genre détestable et le style de mauvais goût. Les notaires et les femmes d'avoués faisaient surtout une guerre à mort à l'invraisemblance des caractères et au romanesque des incidents. Le juge de paix du canton avait l'habitude de se promener autour des tables dans le cabinet de lecture, et de dire aux jeunes gens égarés par cette poésie étrangère et subversive : Hien n'est beau que le vrai, etc. Je me souviens qu'un vau-
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rien de lycéen, en vacances, lui dit à celle occasion en le regardant fixement :
— Monsieur, cette grosse verrue que vous avez au milieu du nez est sans doute postiche?
Malgré les remontrances paternelles, malgré les anathèmes du principal et des professeurs de sixième , le mal gagna rapidement, et une grande partie de la jeunes e fut infectée du venin mortel. On vit de jeunes déliants de tabac se modeler sur le type de Kressler, et des surnuméraires à l'enregistrement s'évanouir au son lointain d'une cornemuse ou d'une chanson déjeune fille.
Pour moi, je confesse et je déclare ici que je perdis complètement la tète. Cora réalisait tous les rêves enivrants que le puète m'inspirait, et je me plaisais à la gratifier d'une nature immatérielle et féerique qui réellement semblait avoir été imaginée pour elle, .l'étais heureux ainsi. Je ne lui parlais pas, je n'avais aucun titre pour m'approcher d'elle. Je ne recueillais aucun encouragement à ma passion; je n'en cherchais même pas. Seulement , je quittai la maison du notaire et je louai une misérable chambre directement en face de la maison de
I é| irier. Je garnis ma fenêtre d'un épais rideau , dans lequel je pratiquai des fentes habilement ménagées. Je passais là en extase toutes les heures que je pouvais dérober à mon travail.
La rue était déserte et silencieuse. Cora était assise à sa fenèire au rez-de-chaussée. Elle lisait. Que lisait-elle?
II est certain qu'elle lisait du matin au soir. Et puis elle posait son livre sur un vase de giroflée jaune qui brillait à la fenêtre. Et la tète penché sur sa main, les boucles de ses beaux cheveux nonchalamment mêlées aux fleurs d'or et de pourpre, l'œil fixe et brillant, elle semblait percer le pavé et contempler, à travers la croûte épaisse de ce sol grossier, les mystères de la tombe et de la reproduction des essences fécondantes, assister à la naissance de la fée aux Roses , et encourager le germe d'un beau génie aux ailes d'or dans le pistil d'une tulipe.
Et moi je la regardais , j'étais heureux. Je me gardais bien de me montrer, car, au moindre mouvement du rideau, au moindre bruit de ma fenêtre, elle disparaissait comme un songe. Elle s'évanouissait comme une vapeur argentée dans le clair-obscur de l'arrière-boutique; je me tenais donc là, immobile, retenant mon souffle, imposant silence aux battements de mon cœur, quelquefois à genoux implorant ma fée dans le silence, envoyant vers elle les brûlantes aspirations d'une âme que son essence magique devait pénétrer et entendre. Parfois je m'imaginais voir mon esprit et le sien voltiger enlacés dans un de ces rayons de poussière d'or que le soleil de midi infiltrait dans la profondeurétroite et anguleuse de la rue. Je m'imaginais voir partir de son œil limpide comme l'eau qui court sur la mousse, un trait brûlant qui m'appelait tout entier dans son cœur.
Je restai là tout le jour, égaré, absurde, ridicule ; mais exalté, mais amoureux, mais jeune ! mais inondé de poésie et n'associant personne aux mystères de ma pensée et ne sentant jamais mes élans entravés par la c, ainte de tomber dans le mauvais goût, n'ajant que Dieu pour juge et pour confident de mes rêves et de mes extases.
Puis, quand le jour finissait, quand la pâle Cora fermait sa fenêtre et tirait son rideau , j'ouvrais mes livres favoris et je la retrouvais sur les Alpes avec Manfred, chez le professeur Spallanzani avec Nathanaëi , dans les cieux avec Oberon.
Mais, hélas! ce bonheur ne fut pas de bien longue durée. Jusque-là personne n'avait découvert la beauté de Cora; j'en jouissais tout seul. Elle n'était comprise et adorée que par moi. La contagion fantastique, en se répandant parmi les jeunes gens de la ville, jeta un trait de lumière sur la romantique bourgeoise.
Un impertinent bachelier s'avisa un matin, en passant devantsesfem tn s, de la comparer à Anne aeGierstern,la fille du brouillard. Ce mot lit fortune : on le répéta au bal. Les inspirés de l'endroit remarquèrent la danse molle et aérienne de Cora. Un autre génie de la société la compara à la reine Mab. Alors , chacun voulant faire montre de son érudition, apporta son épithete et sa métaphore, et la
pauvre fille en fut écrasée à son insu. Quand ils eurent assez profané mon idole avec leurs comparaisons, ils l'entourèrent, ils l'accablèrent de soins et de madrigaux, ils la firent danser jusqu'à l'extinction des quinquets, ils me la rendirent le lendemain fatiguée de leur esprit, ennuyée de leur babil, flétrie de leur admiration ; et ce qui acheva de me briser le cœur, ce fut de voir apparaître à la fenêtre le profil arrondi et jovial d'un gros étudiant en pharmacie à côté du profil grec et délié de ma sylphide.
Pendant bien des matins et bien des soirs , je vins derrière le rideau mystérieux essayer de combattre le charme que mon odieux rival avait jeté sur la famille de l'épicier. Mais en vain j'invoquai l'amour, le diable et tous les saints, je ne pus écarter sa maligne influence. Il revint, sans se lasser, tous les jours s'asseoir à côté de Cora , dans l'embrasure do la fenêtre , et il lui parlait. De quoi osait-il lui parler, le malheureux ! La figure impénétrable de Cora n'en trahissait rien. Elle semblait écouter ses discours sans les entendre, et à l'imperceptible mouvement de ses lèvres, je devinais quelquefois qu'elle lui répondait froidement et brièvement comme elle avait l'habitude de le faire, et puis la conversation semblait languir.
Le couple contraint et ennuyé étouffait de part et d'autre des bâillements silencieux. Cora regardait tristement son livre fermé, sur la fenêtre et que la présence de son adorateur l'empêchait de continuer. Puis elle appuyait son coude sur le pot de giroflées et le menton sur la paume de sa main, et le regardant d'un regard fixe et glacial, elle semblait étudier les fibres grossières de son organisation morale au travers de la loupe de maître Floh.
Après tout, elle supportait ses assiduités comme un mal nécessaire ; car, au bout de six semaines, l'apprenti pharmacien conduisit la belle Cora au pied des autels , où ils reçurent la bénédiction nuptiale. Cora était admirablement chaste et sévère sous son costume de mariée. Elle avait l'air calme, indifférent, ennuyé comme toujours. Elle traversa la foule avide d'un pas aussi mesuré qu'à l'ordinaire , et promena sur les curieux ébahis son œil sec et scrutateur. Quand il rencontra ma figure morne et flétrie, il s'y arrêta un instant et sembla dire : Voici un homme qui est incommodé d'un catarrhe ou d'un mal de dents.
Pour moi , j'étais si désespéré , que je sollicitai mon changement...
Mais je ne l'obtins pas, et je restai témoin du bonheur d'un autre. Alors je pris le parti de tomber malade, ce qui me sauva du désespoir, ainsi qu'il arrive toujours en pareil cas.
Si dégoûté qu'on soit de la vie, il est certain que, lorsque la fatalité nous y retient malgré nous , la faiblesse humaine ne peut s'empêcher de remercier secrètement la fatalité. La mort est si laide qu'aucun de nous ne la voit de près sans effroi. Bien magnanimes sont ceux qui enfoncent le rasoir jusqu'à l'artère carotide, ou qui avalent le poison jusqu'au fond de la coupe. (Je dis la coupe, parce qu'il n'est pas séant et presque impossible de s'empoisonner dans un vase qui porte un autre nom quelconque.)
Oui , le proverbe d'Ésope est la sagesse des nations. Nous aimons la vie comme une maîtresse que nous convoitons encore avec les sens, après même que toute estime et toute affection pour elle sont éteintes en nous. Le soir où je vis un prêtre et un médecin convenablement graves à mon chevet, je n'eus pas la force de m'enquéiir vis-à-vis de moi-même de ce que j'en ressentais de joie ou de peine. Mais quand, un matin, je m'éveillai faible et languissant, et que je vis la garde-malade endormie profondément sur sa chaise, le soleil brillant sur les toits et les fioles pharmaceutiques vides sur le guéridon, quand je me hasardai à remuer et que je sentis ma tète sans douleur, mes membres légers, et mon corps débile dégagé de tous les liens de fer de la souffrance, je ressentis un
COR A
insurmontable sentiment de bien-être et do reconnaissance envers le ciel.
El puis je me rappelai Cora et son mariage, el j'eus Honte de la joie que e venais d'éprouver; car, après les ferventes prières que j'avais adressées à Dieu et au médecin pour être délivré de la vie, c'était une inconséquence sans pareille que d'en accepter le retour sans colère et sans amertume. Jo me mis donc à répandre des
lai mes. La je sse est si riche en émotions de tout genre,
qu'il lui est possible de se torturer elle-même en dépit de la force de ['espoir, de la poésie, de tous les bienfaits donl l'a douée la Providence. Je lui reprochai, moi, d'avoir été plu9 sage que moi, et. de n'avoir pas permis qu'un amour bizarre et presque imaginaire me conduisit au tombeau. Puis je me résignai et j'acceptai la volonté de Dieu, qui rivait ma chaîne et me condamnait à jouir encore de la vue du ciel, de la beauté de la nature et de l'affection de mes proches.
Quand je fus assez fort pour me lever, je m'approchai de la fenêtre avec un inexprimable serrement de cœur. Cora était là ; elle lisait. Elle était toujours belle, toujours pâle, toujours seule. J'eus un sentiment de joie. Elle m'était donc rendue, ma IVe aux yeux verts ma belle rêveuse solitaire! Je pourrais la contempler er.core et nourrir en secrel celte passfon extatique que le regard d'un rival m'avait Forcé de refouler si longtemps! Tout à coup elle releva sa tète brune, et ses yeux, errant au hasard sur la muraille, aperçurent ma face pâle qui se pem hait vers elle. Je tressaillis, je crus qu'elle allait fuir comme à l'ordinaire. Mais, ô transport ! elle ne s'enfuit point. Au contraire, elle m'adressa un salut plein de politesse et de douceur, puis elle reporta son attention sur son livre, et resta sous mes yeux absolument indifférente à l'assiduité de mes regards ; mais du moins elle resta.
Un homme plus expérimenté que moi eût préféré l'ancienne sauvagerie de Cora à l'insouciance avec laquelle désormais elle bravait le face-à-face. Mais pouvais-je résister au charme qu'elle venait de jeter sur moi avec son salut bienveillant et gracieux? Je m'imajinai tout ce qu'il peut entrer de chaste intérêt et de bienveillance réservée dans un modeste salut de femme. C'était la première marque de connaissance que me donnait Cora. Mais avec quelle ingénieuse délicatesse elle choisissait l'instant de me la donner ! Combien il entrait de compassion généreuse dans ce faible témoignage d'un intérêt timide et discret! Elle n'osait point me demander si j'étais mieux. D'ailleurs elle le voyait, et son salut valait tout un long discours de félicitations.
Je passai toute la nuit à commenter ce charmant salut, et le lendemain, à l'heure où Cora reparut, je me hasardai à risquer le premier témoignage de notre intelligence naissante. Oui, j eus l'audace de la saluer profondément ; mais je fus si bouleversé de ce que j'osais faire, que je n'eus point le courage de fixer mes yeux sur elle. Je les tins baissés avec crainte et respect, ce qui fit que je ne pus point savoir si elle me rendait mon salut, ni de quel air elle me le rendait.
Troublé, palpitant, plein d'espoir et de terreur, je restais le front caché dans mes mains, n'osant plus montrer mon visage, lorsqu'une voix s'éleva dans le silence de la rue, et, montant vers moi, m'adressa ces douces paroles :
— Il parait, Monsieur, que votre santé est meilleure?
Je tressaillis, je relirai ma tète de mes mains; je regardai Cora', je ne pouvais en croire mes oreilles, d'autant plus que la voix était un peu rude, un peu mâle, et que je m'étais toujours imaginé la voix de Cora plus douce que celle de la brise d'avril caressant les fleurs naissanti s. Mais comme je la contemplais d'un air éperdu , elle réitéra sa question dans des termes dont la douceur me lit oublier l'accent un peu indigène et le timbre un peu vigoureux de sa voix.
— Je vois avec plaisir, dit-elle, que monsieur Georges se porte mieux.
Je voulus faire une réponse qui exprimât l'enthousiasme de ma reconnaissance ; mais cela me fut impos-
sible : je pâlis, je rougis, je balbutiai quelques paroles inintelligibles; je faillis m'évanouir.
A ce moment, l'épicier, le père de ma Cora, approchant son profil osseux de la fenêtre, lui dit d'un ton rauquo, mais pourtant bienveillant :
— A qui parles-tu donc, mignonne?
— A noire voisin, M. Georges, qui est enfin convalescent el que je vois à sa fenêtre.
— Ah! j'en suis charmé, dit l'épicier, et, soulevant son bonnet, de loutre : Comment va la santé, mon cher voisin ?
Je remerciai avec plus d'assurance lo père de ma bienaimée. J'étais le plus heureux des mortels; j'obtenais enfin un peu d'intérêt de celte famille naguère si farouche et si méfiante envers moi. Mais hélas! pensais-je presque aussitôt, que me sert à présent d'être plaint et consolé? Cora n'est-elle pas pour jamais unie à un autre?
L'épicier, appuyant ses deux coudes sur sa fenêtre, entama alors avec moi une conversation affectueuse et bienveillante sur la beauté de la journée, sur le plaisir de revenir à la vie par un si bon soleil, sur l'excellence des gilets de flanelle en temps de convalescence, et les bienfaisants effets de l'eau miellée et du sirop de gomme sur les poitrines fatiguées et les estomacs débilités.
Jaloux de soutenir et de prolonger un entretien si précieux, je lui répondis par des compliments flatteurs sur la beauté des giroflées qui fleurissaient a s i fenêtre , sur la grâce mignonne et coquette de son chat qui donnait au soleil devant la porte, et sur la bonne exposition de sa boutique qui recevait en plein les rayons du soleil de midi.
— Oui, oui, répondit l'épicier, au commencement du printemps les rayons du soleil ne sont point à dédaigner; plus tard ils deviennent un peu trop bons...
A cet entretien cordial et ingénu, Cora mêlait de temps en temps des réflexions courtes et simples, mais pleines do bon sens et de justesse ; j'en conclus qu'elle avait un jugement droit et un esprit positif.
Puis, comme j'insistais sur l'avantage d'avoir la façade de son logis exposée au midi, Cora, inspirée par le ciel et par la beauté de son âme, dit à son père :
— Au fait, la chambre de M. Georges exposée au nord doit encore être assez fraîche dans ce temps-ci. Peutêtre, si vous lui proposiez de venir s'asseoir une heure ou deux chez nous, serait-il bien aise de voir le soleil en face?
Puis elle se pencha vers son oreille, et lui dit tout bas quelques mots qui semblèrent frapper vivement l'épicier.
— C'est bien, ma fille, s'écria-t-il d'un ton jovial Vous plairait-il, monsieur Georges, d'accepter une chaise à côté de ma Cora?
— 0 mon Dieu ! pensai-je, si c'est un rêve, faites que je ne m'éveille point.
Une minute après , le généreux épicier était dans ma chambre et m'offrait son bras pour descendre. J'étais ému jusqu'aux larmes et je lui pressai les mains avec une effusion qui le surprit, tant son action lui paraissait naturelle.
Au seuil de ma maison, je trouvai Cora qui venait pour aider son père à me soutenir en traversant la rue. Jusque-là je me sentais la force d'aller vers elle ; mais dès qu'elle toucha mon bras, dès que sa main longue et blanche effleura mon coude , je me sentis défaillir, et je perdis le sentiment de mon bonheur pour l'avoir senti trop vivement.
Je revins à moi sur un grand fauteuil de cuir à clous dorés, qui, depuis cinquante ans, servait de trône au patriarcal épicier. Sa digne compagne me frottait les lempes avec du vulnéraire , et Cora , la belle Cora , tenait sous mes narines son mouchoir imbibé d'alcool. Je faillis m'évanouir de nouveau ; je voulus remercier, mais je n'avais pas d'expres?ions pour peindre ma gratitude ; pourtant, dans un moment où l'épicier, me voyant mieux, se retirait, et ou sa femme passait dans l'an lère-boutique pour me chercher un verre d'eau de réglisse , jedis à Cora en levant sur elle mon œil languissant:
CORA
— Ah ! Madame, pourquoi ne m'avoir pas laissé mourir? j'étais si heureux tout à l'heure!
Elle me regarda d'un air étonné et me dit d'un ton affectueux : — Remettez-vous, Monsieur, vous avez de la lièvre, je le vois bien.
Quand je fus tout à fait remis de mon trouble, l'épicière retourna à la boutique, et je restai seul avec Cora.
Comme le cœur me battit alors! Mais elle était calme, et sa sérénité m'imposait tant de respect que je pris sur moi de paraître calme aussi.
Cependant ce tète-à-tète devint pour moi d'un cruel embarras. Cora n'aimait point à parler. Elle répondait brièvement à toutes les choses que je tirais de mon cerveau avec d'incroyables efforts, et, quoi que je fisse, jamais ses réponses n'étaient de nature à nouer l'entretien; sur quelque matière que ce fût, elle était de mon avis. Je ne pouvais pas m'en plaindre, car je lui disais de ces choses sensées qu'il n'est pas possible de combattre à moins d'être fou. Par exemple, je lui demandai si elle aimait la lecture. — Beaucoup, me répondit-elle. — C'est qu'en effet, repris-je, c'est une si douce occupation! — En effet , reprit-elle, c'est une très-douce occupation. — Pourvu , ajoutai-je, que le livre qu'on lit soit beau et intéressant.— Oh! certainement, ajouta-t-elle. — Car, poursuivisse, il en est de bien insipides. — Mais aussi , poursuivit-elle, il en est de bien jolis. — Cet entretien eût pu nous mener loin si je me fusse senti la hardiesse de l'interroger sur le genre de ses lectures. Mais je craignis que cela ne fût indiscret , et je me bornai à jeter un regard furtif sur le livre entr'ouvert au pied de la giroflée. C'était un roman d'Auguste Lafontaine. J'eus la sottise d'en être affecté d'abord. Et puis, en y réfléchissant , je trouvai dans le choix de cette lecture une raison d'admirer la simplicité et la richesse d'un cœur qui pouvait puiser là des émotions attachantes. Je parcourus de l'œil une pile de volumes délabrés qui gisaient sur un rayon près de moi. Je ne nommerai point les auteurs chéris de ma Cora ; les lecteurs blasés en riraient, et moi, dans ma vaine enflure de poète, je faillis en être froissé... Mais je revins bientôt à la raison eu comparant les ressources d'un esprit si neuf et d'une âme si virginale à la vieillesse prématurée de nos imaginations épuisées. Il y avait dans ta vie intellectuelle des trésors auxquels Cora n'avait pas encore touché, et l'homme qui serait assez heureux pour les lui révéler verrait s'épanouir sous son souffle la plus belle œuvre de la création , le cœur d'une femme ingénue 1...
Je rentrai chez moi enthousiasmé de Cora, dont l'ignorance était si candide et si belle. J'attendis l'heure d'y retourner le jour suivant, sans pourtant espérer cette nouvelle faveur. Elle reparut avec sa mère , qui m'invita à descendre. Quand je fus installé dans le grand fauteuil , je vis une sorte d'agitation inquiète dans la famille. Puis l'épicier s'assit vis-à-vis de moi avec un air hypocritement naïf. J'étais agité moi-même, je craignais et je désirais l'explication de cette contenance.
— Puisque vous vous trouvez bien ici , monsieur Georges, dit-il enfin en posant ses deux mains sur ses rotules replètes , j'espère que vous y viendrez sans façon vous reposer tant que vous ne serez pas assez fort pour aller vous distraire ailleurs.
— Généreux homme! m'écriai-je.
— Non, dit-il en souriant, cela ne vaut point un remerciement : entre voisins on se doit assistance, et , Dieu merci ! nous n'avons jamais refusé la nôtre aux honnêtes gens : car je présume que vous êtes un brave jeune homme, monsieur Georges , vous en avez parfaitement l'air, et je me sens de la confiance en vous.
— J'en suis honoré, répondis-je avec embarras.
— Ainsi, Monsieur, poursuivit le digne homme avec gaieté, en se levant, restez avec notre Cora tant que vous voudrez. C'est une fille d'esprit, voyez-vous! une personne qui a vécu dans les livres , et dont la mère n'a jamais voulu contrarier le goût. Aussi, elle en sait plus que nous à présent, et vous trouverez de l'agrément dans sa société, j'en réponds.
— Il y a bien longtemps, répondis-je en rougissant et en jetant sur Cora un regard timide, que je me serais es-
timé heureux de cette faveur... Elle est venue bien tard , hélas! au gré de mon impatience...
— Ah ! dame, dit l'épicier en ricanant , c'est qu'il y a deux mois, voyez-vous, la chose n'était pas possible. Cora n'était pas mariée, et... à moins de se présenter ici avec l'intention de l'épouser, avec de bonnes et franches propositions de mariage, aucun garçon n'obtenait de sa mère l'entrée de cette chambre. Vous savez , Monsieur, comme il faut veiller sur une jeune "Tille pour empêcher les mauvaises langues de lui faire tort; à présent que voici l'enfant établie, comme nous sommes sûrs de sa moralité, nous la laissons tout à fait libre, et puis... d'ailleurs (ici l'épicier baissa la voix), pâle et faible comme vous voilà, personne ne pensera que vous songiez à supplanter un mari jeune et bien portant... L'épicier termina sa phrase par un gros rire. Je devins pâle comme la mort , et je n'osai pas lever les yeux sur Cora.
— Tenez, tenez, ne vous fâchez pas d'une plaisanterie, mon cher voisin , reprit-il : vous ne serez pas toujours convalescent , et bientôt peut-être les pères et les maris vous surveilleront de plus près... En attendant, restez ici ; Cora vous tiendra compagnie, et d'ailleurs je crois qu'elle a quelque chose à vous dire.
— A moi? m'écriai-je en regardant Cora.
— Oui , oui , reprit le père, c'est une petite affaire délicate... voyez-vous, et qu'une jeune femme entendra mieux qu'un vieux bonhomme. Allons, au revoir, monsieur Georges.
11 sortit. Je restai encore une fois seul avec Cora , et cette fois elle avait une affaire délicate à traiter avec moi : elle allait me confier un secret peut-être, une peine de son cœur, un malheur de sa destinée : ah 1 sans doute, il y avait un grand et profond mystère dans la vie de cette fille si mélancolique et si belle ! son existence ne pouvait pas être arrangée comme celle des autres. Le ciel ne lui avait pas départi une si miraculeuse beauté sans la lui faire expier par des trésors de douleur. Enfin, me disaisje, elle va les épancher dans mon sein, et je pourrai peutêtre en prendre une partie pour la soulager !
Elle resta un peu confuse devant moi. Puis elle fouilla dans la poche de son tablier de taffetas noir et en tira un papier plié.
— En vérité, Monsieur, dit-elle , c'est bien peu de chose : je ne sais pourquoi mon père me charge de vous le dire; il devrait savoir qu'un homme d'esprit comme vous ne s'offense pas d'une demande toute naturelle... Sans tout ce qu'il vient de dire, je ne serais pas embarrassée, mais...
— Achevez, au nom du ciel, m'écriai-je avec ferveur; ô Cora ! si vous connaissiez mon cœur, vous n'hésiteriez pas un instant à m'ouvrir le vôtre.
— Eh bien , Monsieur, dit Cora émue, voici ce dont il s'agit. Elle déplia le papier et me le présenta. J'y jetai les yeux, mais ma vue était troublée, ma main tremblante, il me fallut prendre haleine un instant avant de comprendre. Enfin je lus : « Doit M. Georges à M***, épicier droguiste, pour objets de consommation fournis durant sa maladie...
12 1. cassonade pour sirops et tisanes, ci. Savon fourni à sa garde-malade, ci-contre.
Chandelle
Centaurée fébrifuge, etc., etc
Total.
. . 30 fr. 50 c.
Pour acquit, Cora **. »
Je la regardai d'un air égaré. — Véritablement, Monsieur; me dit-elle , vous trouvez peut-être cette demande indiscrète , et vous n'êtes pas encore assez bien portant pour qu'il soit agréable d'èlre importuné d'affaires. Mais nous sommes fort gênés, le commerce va si mal , le loyer de notre boutique est fort cher... et Cora parla longtemps encore. Je ne l'entendis point. Je balbutiai quelques mots et je courus, aussi vite que mes forces me le permirent, chercher la somme que je devais à l'épicier. Puis je ren-