‹ Romans diversChapitre 79 sur 113 · IT · texte numérisé non relu

IT

Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant une telle répugnance pour le droit, il ne se livrait pas à l'étude de quelque autre science. « Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son âge, et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme de quarante ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise à tout, c'est celle d'avocat.

— Qu'est-ce donc que vous appelez tout? lui demandai-je?

— Pour le moment , me répondit-il , la députation est tout. Mais attendez un peu , et nous verrons bien autre chose !

— Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution? Mais si elle n'arrive pas, comment vous arrangerez-vous pour être député? Vous avez donc de la fortune?

— Non pas précisément; mais j'en aurai.

— A la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.

Je le croyais sincèrement dans une position de fortune assez éminente pour légitimer sa confiance. Il hésita quelques instants; puis, n'osant me continuer dans mon

erreur, ni m'en tirer brusquement, il reprit : « Il faut exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux ans les capacités seront admises à la candidature; il faut donc faire preuve de capacité.

— Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il vous faut bien le double pour être reçu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacité; encore serez-vous loin de l'âge...

— Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaissé comme le cens, à la prochaine session, peut-être?...

— Je ne le crois pas ; mais enfin , c'est une question de temps, et je crois qu'un peu plus tôt ou un peu plus tard, vous arriverez, si vous en avez la ferme résolution.

— N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatitude et un regard étincelant de fierté, qu'il ne faut que cela dans le monde? lit que, do si bas que l'on parte, on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a dans le sein une pensée d'avenir?

— Je n'en doute pas, lui répondis-je; le tout est de savoir si l'on aura plus ou moins d'obstacles à renverser, et cela est le secret de la Providence.

— Non, mon cher! s'écria-t-il en passant familièrement son bras sous le mien ; le tout est de savoir si l'on aura une volonté plus forte que tous les obstacles; et cela , ajouta-t-il eu frappant avec force sur son thorax sonore, je l'ai !

Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la Chambre des pairs. Horace semblait prêt à grandir comme un géant dans un conte fantastique. Je le regardai , et remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur des contours de son visage accusait encore l'adolescence. Son enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus sensible. — Quel âge avez-vous dore? lui demandai-je.

— Devinez! me dit-il avec un sourire.

— Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans, lui répondis-je. Mais vous n'en avez peut-être pas vingt.

— Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que voulez-vous conclure?

— Que votre volonté n'est âgée que de deux ou trois ans , et que par conséquent elle est bien jeune et bien fragile encore.

— Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma volonté est née avec moi, elle a le même âge que moi.

— Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité; mais enfin je présume que cette volonté ne s'est pas encore exercée beaucoup dans la carrière politique ! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez sérieusement à être député ; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce que c'est qu'un député?

— Soyez certain que je l'ai su d'aussi bonne heure qu'il est possible à un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans celui-là pour moi quelque chose de magique. Il y a là une destinée, vovezvous; la mienne est d'être un homme parlementaire. Oui, oui, je parlerai et je ferai parler de moi !

— Soit ! lui répondis-je, vous avez l'instrument : c'est un don de Dieu. Apprenez maintenant la théorie.

— Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?

— Oh ! si ce n'était que cela ! Je veux dire : Apprenez la science de l'humanité, l'histoire, la politique, les religions diverses; et puis, jugez, combinez, formez-vous' une certitude...

— Vous voulez dire des idées"? reprit-il avec ce sourire et ce regard qui imposaient par leur conviction triomphante ; j'en ai déjà, des idées, et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais de meilleures ; car nos idées viennent de nos sentiments, et tous mes sentiments, à moi, sont grands! Oui, Monsieur, le ciel m'a fait grand et bon. J'ignore quelles épreuves il me réserve ; mais, je le dis avec un orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens généreux, je me sens fort, je me sens magnanime; mon âme frémit et mon sang bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent jusqu'au délire. Je n'en lire et n'en peux tirer aucune vanité, ce me semble ; mais, je le dis

HORACE

avec assurance, je me sons de la race des héri

Je ne pus réprimer un sourire; mais Horace, qui m'observait, \ii que ce sourire n'avait rien de malveillant.

«Vous êtes surpris, me dit-il , que je m'abandonne ainsi devant vous, que je connais â peine, à des sentiments qu'ordinairement on ne laisse pas percer, même devant son meilleur ami'.' Croyez-vous qu'on soit plus modeste pour cela?

— Non, celles, 61 l'on BSl inoins sincère.

— Bb bien, donc, sachez que jo me trouve meilleur et moins ridicule que tous ces hypocrites qui, se croyant in petto des demi-dieux, baissent sournoisement la tête et affectent une pruderie prétendue de bon goût. Ceux-là sont des égoïstes, >U'^ ambitieux dans le sens haïssable du mot et de la cliuse. Loin de laisser étaler cet enthousiasme qui est sympathique et autour duquel viennent se grouper h mies les idées fortes, toutes les âmes généreuses (et par quel autre moyen s'opèrent les grandes révolutions? ) , ils caressent en secret leur étroite supériorité, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aux regards jaloux , pour s'en servir adroitement le jour où leur Fortune sera faite. .le vous dis que ces hommes-là ne sont bons qu'à gagner de l'argent et à occuper des places sous un gouvernement corrompu ; mais les hommes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitent les passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement et noblement le monde, les Mirabeau, les Danton, les l'Ut, allez voir s'ils s'amusent aux gentillesses de la modestie ! »

Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avec lanl de conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de le contredire, quoique j'eusse des lors par éducation, peutêtre autant que par nature, l'outrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier, qu'en le voyant et en l'écoutant, on était sous le charme de sa parole et de son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas lui avoir démontré son erreur; mais quand on le retrouvait, on subissait de nouveau le magnétisme 'de son paradoxe.

Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité, et me demandant si c'était un fou ou un grand homme. Je penchais pour la dernière opinion.

« Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je le lendemain, vous avez dû vous battre, l'an dernier, aux journées de Juillet?

— Hélas I j'étais en vacances, me répondit-il ; mais là aussi, dans ma petite province, j'ai agi , et si je n'ai pas couru de dangers, ce n'est pas ma faute. J'ai été de ceux qui se sont organisés en garde urbaine volontaire, et qui ont veillé au maintien de la conquête. Nous passions des nuits de faction, le fusil sur l'épaule , et si l'ancien système eût lutté, s'il eût envoyé de la troupe contre nous comme nous nous y attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous ces vieux épiciers qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde nationale, lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là n'avaient pas bougé de leurs boutiques lorsque l'événenement était encore incertain, et c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville, pour les préserver d'une réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger fut éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes au travers du corps, si nous eussions crié : Vive la liberté ! »

Ce jour-là, ayant causé assez longiemps avec lui, je lui proposai de rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et ensuite de venir dîner rue de l'Ancienne-Comédie, chez Pinson , le plus honnête et le plus affable des restaurateurs du quartier latin.

le le traitai de mon mieux, et il est certain que la cuisine de M. Pinson est excellente, très-saine et à bon marché : son petit restaurant est le rendez-vous des jeunes aspirants à la gloire littéraire et des étudiants rangés. Depuis que son collègue et rival Dagnaux , officier de la garde nationale équestre, avait fait des prodiges de valeur dans les émeutes, toute une phalange d'étudiants, ses habitués, avait juré de ne plus franchir le seuil de

ses d aines, et s'était rejetée sur les côtelettes plus

I m -es .1 irs biitc-Ks plus épais du pacifique et bienveillant Pinson.

\|'ns diner , nous allâmes à l'Odéon, voir madame Dorval et Lor.kroy, dans Antony. De ce jour, la connaissance lut faite, et l'amitié nouée complètement entre Horace et moi.

« \insi, lui disais-je dans un enlr'acte, vous trouvez l'élude de la médecine encore plus repoussante que celle du droit?

— Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne comprends rien à voire vocation. Se peut-il que vous puissiez plonger chaque jour vos mains, vos regards et votre esprit dans cette boue humaine, sans perdre tout sentiment de poésie et toute fraîcheur d'imagination?

— Il y a quelque chose de pis que de disséquer les morts, lui dis-je, c'est d'opérer les vivants: là, il faut plusde courage et de résolution, je vous assure. L'aspect du plus hideux cadavre fait moins de mal que le premier cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne comprend rien au mal que vous lui laites. C'esl un métier de boucher, si ce n'est pas une mission d'apôtre.

— On dit que le cœur se dessèche à ce métier-là, reprit Horace; no craignez-vous pas de vous passionner pour la science au point d'oublier l'humanité, comme ont fait tous ces grands anatomistes que l'on vante, et dont je détourne les yeux comme si je rencontrais le bourreau?

— J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sangfroid nécessaire pour être utile, sans perdre le sentiment de la pitié et de la sympathie humaine. Pour arriver au calme, indispensable, j'ai encore du chemin à faire, et je ne crois pas, d'ailleurs, que le cœur s'endurcisse.

— C'est possible; mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination se détend, le sentiment du beau et du laid se perd : on ne voit plusde la vie qu'un certain côté matériel où tout l'idéal arrive à l'idée d'utilité. Avez-vous jamais connu un médecin poète ?

— .le pourrais vous demander également si vous connaissez beaucoup de députés poètes? Il ne me semble pas que la carrière politique, telle que je l'envisage de nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de l'imagination et le fragile coloris de la poésie.

— Si la société était réformée, s'écria Horace, celle carrière pourrait être le plus beau développement pour la vigueur du cerveau et la sensibilité du cœur; mais il est certain que la roule tracée aujourd'hui est desséchante. Quand je songe que pour être apte à juger des vérités sociales , où la philosophie devrait être Tunique lumière, il faut que je connaisse le Code et le Digeste; que je m'assimile Polluer, Ducaurroy et lîogron ; que je travaille, en un mot, à m'abrutir, et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps je descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement à me retirer de la politique.

— Mais, dans ce cas, que leriez-vous de cet enthousiasme qui vous dévore, de cette grandeur d'âme qui déborde en vous? Et quel aliment donneriez-vous à celte volonté de fer dont vous me faisiez un reproche de douter, il y a peu de jours? »

Il prit sa tète entre ses deux mains, appuya ses coudes sur la barre qui sépare le parterre de l'orchestre, et resta plongé dans ses réflexions jusqu'au lever de la toile; puis il écouta le troisièmeacte û' Antony avec une attention et une émotion très-grandes.

«Et les passions! s'écria-t-il lorsque l'acte fut fini. Pour combien comptez-vous les passions dans la vie ?

— Parlez-vous de l'amour? lui répondis-je. La vie, telle que nous nous la sommes faile, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir être à la fois amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut opter.

— C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant cet Antony si dédaigneux de la société, si outré contre elle, si révolté contre tout ce qui fait obstacle à son amour... Avez-vous jamais aimé, nous?

— Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre cœur ce que c'est que l'amour.

HORACE

— Dieu me damne si je m'en doule , s'écria-t-il en haussanl les épaules. Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une oie, ajoula-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie; et dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, jusqu'il présent, les femmes m'ont fait plus de peur que d'envie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au menton et beaucoup d'imagination à satisfaire. Eli bien! c'esl là surtout ce qui m'a préservé des égarements grossiers où j'ai \u tomber mes camarades. Je n'ai pas encore rencontré la vierge idéale pour laquelle mon cœur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, me font tant de pitié, que pour tous les plaisirs de l'enfer, je ne voudrais pas avoir à me reprocher la chute d'un de ces anges déplumés. Et puis, cela a de grosses mains, des nez retroussés; cela fait des pa-taqu'est-ce, et vous reproche son malheur dans des lettres â mourir de rire. Il n'y a pas même moyen d'avoir avec cela un remords sérieux. Moi, si je me livre à l'amour, je veux qu'il me blesse profondément, qu'il m'électrise, qu'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et m'enivre de voluptés. Point de milieu : l'un ou l'autre, l'un et l'autre si l'on veut; mais pas de drame d'arrièrebouli |ue, pas de triomphe d'estaminet! Je veux bien souffrir, je ve x bien devenir fou, je veux bien m empoisonner avec ma maîtresse ou me poignarder sur son cadavre; mais je ne veux pas èlre ridicule, et surtout je ne \eux pas m'ennuyer au milieu de ma tragédie et la finir par un trait de vaudeville. Mes compagnons raillent beaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous mes yeux p.ur me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils îe font à bon marché. Je, leur souhaite bien du plaisir; mais j'en désire un autre pour mon compte. A quoi songez-vous? ajouta-t-il en me voyant détourner la tète pour lui cacher une forte envie de rire.

— Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez moi une grisette fort aimable, à laquelle je veux vous présenter.

— Oh! que Dieu me préserve de ces parties là! s'éci ia-t il. J'ai cinq ou six de mes amis que je suis condamné à ne plus entrevoir qu'à travers le fantôme léger de leurs ménagères à la quinzaine. Je sais par cœur le vocabulaire de ces femelles. Fi, vous me scandalisez, vous que je croyais plus grave que tous ces absurdes compagnons! Je les fuis depuis huit jours pour m 'attacher à vous, qui me semble/, un homme sérieux, et qui, à coup sur, avez des mœui s élégantes pour un étudiant ; et voilà que vous avez une femme, vous aussi! Mon Dieu, où irai-je me cacher pour ne plus rencontrer de ces femmes-là?

— Il faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Je vous dis que j'y liens, et que j'irai vous chercher si vous ne venez pas déjeuner demain avec elle chez moi.

— Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que je ne suis pas l'homme qui vous en débarrasserai.

— Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous déclarant que si vous étiez tenté de la débarrasser de moi, il faudrait commencer par me couper la gorge.

— Parlez-vous sérieusement?

— Le plus sérieusement du monde.

— En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai du plaisir à voir de plus près un véritable amour...

— Pour une grisette, n'est-ce pas, cela vous étonne?

— Eh bien! oui, cela m'étonne. Quant a moi, je n'ai

vu qu une femme que j'aurais pu aimer, m elle avait eu vingt ans de moins. C'était une douairière de provir.ee, une châtelaine encore blonde, jadis belle, et parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une certaine façon, auprès de laquelle toutes les femmes que j'avais vues jusque-la me semblèrent des gardeuses de dindons. Cette dame était d'une ancienne famille; elle avait la lailie d'une guêpe, les mains d'une vierge de i aël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une mo- 1 d'une vipère. Mais je me suis bien promis de ne jamais prendre une maîtresse belle, aimable

et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et ces mains-là, et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup de dentelles blanches sur des cheveux blonds.

— Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore loin du temps où vous aimerez, et peut-être n'aimerez-vous jamais.

— Dieu vous entende! s'écria-t-il. Si j'aime une fois, je suis perdu. Adieu ma carrière politique; adieu mon austère et vaste avenir! Je ne sais rien être à demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poète, serai-je amoureux'.'

— Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je.

— Hélas! vous en parlez à votre aise, répondil-il. Vous êtes étudiant et amoureux. Moi , je n'aime pas, et j'étudie encore moins ! »

Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas absolument convaincu de cette force héroïque et de cet austère enthousiasme qu'il s'attribuait dans la sincérité de son cœur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant, généreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiration continuelle vers les choses élevées me le faisaient aimer sans que j'eusse besoin de le regarder comme un héros. Cette fantaisie de sa part n'avait rien de déplaisant : e le témoignait de son amour pour le beau idéal. De deux choses l'une, me disais-je : ou il est appelé à être un homme supérieur, et un instinct secret auquel il obéit naïvement le lui révèle, ou il n'est qu'un brave jeune homme, qui , cette fièvre apaisée, verra éi lui une bonté douce, une conscience paisible, échauffée de temps à autre par un rayon d'enthousiasme.

Apre? tout , je l'aimais mieux sous ce dernier aspect. J'eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité candide sans perdre l'amour du heau et du bien. L'homme supérieur a une terrible destinée devant lui. Les obstacles l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et violent, au point de l'égarer et de changer en une puissance funeste celle que Dieu lui avait donnée pour le lien. D'une manière ou de l'autre, Horace me plaisait et m'attachait. Ou j'avais à le seconder dans sa force, ou j'avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus âgé que lui de cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plucalme ; mes projets d'avenir étaient assis et ne me causaient plus de souci personnel. Dans l'âge des passions, j'étais préservé des fautes et des souffrances par une affection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que tout ce bonheur était un don gratuit de la Providence, que je ne l'avais pas mérité assez pour en jouir seul, et que je devais faire profiter quelqu'un de cette sérénité de mon âme, en la posant comme un calmant sur une autre âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médecin ; mais mon intention était bonne, et, sauf à répéter les innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai que moi au-si , j'étais bon , et plus aimant que je ne savais l'exprimer.

La seule chose clairement absurde et blâmable que j'eusse trouvée dans mon nouvel ami, c'était ce te aspiration vers la femme aristocratique, en lui, républicain farouche, mauvais juge, à coup sur, en lait de belles manières, et dédaigneux avec exagération des formes naïves et brusques, dont il n'était ceites pas lui-même aussi décrassé qu'il en avait la prétention.

J'a\ais résolu de lui faire faire connaissance avec Eugénie [dus tôt que plus tard, m'imaginant que la vue de cette simple et noble créature changerait ses idées ou leur donnerait au moins un cours plus sage. Il la vit, et fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva point aussi belle qu'il s'était imagine devoir èlre une femme année sérieusement, a Elle n'est que bien, me dit-il entredeux portes. Il faut qu'elle ait énormément d'esprit. — Elle a plus de jugement que d'esprit, lui répondis-je, et ses ancienne- eompagnes l'ont jugée fort sotte.

!.. ■ serwt notre modeste déjeuner, qu'elle avait pré-

HORACE

paré elle-même, et cette action prosaïque souleva de dégoût le cœur allier d'Horace. M. us lorsqu'elle s'assil entre nous deux, etqu'elle lui lit les honneurs avec une aisance et une convenance parfaites, il fut frappé de respect, et changea tout à coup de manière d'être. Jusque-là il avail écrasé ma pauvre Eugénie de paradoxes l h spirituels qui nel'avaienl même pas fait sourire, ce qu'il avail pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il pul pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il de- \ ni sérieux, el prit autant de peine pour paraître grave, qu'il venait d'en prendre pour paraître léger: Il était trop tard. Il avait produit sur la sévère Eugénie une imi n fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et ;i peine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle si' retira dans ci m .1.' la chambre et se mit à coudre, m plus ni moins qu'une grisette ordinaire. Horace sentil son respecl s'en allei comme il étail venu.

Mon petit appartemenl , situé sur le quai des Au usguslins, étail composé do trois pièces, el ne me coûtait pas moins de trois cents francs de loyer. J'étais dans . n - meubles: c'était du luxe peur un étudiant. J'avais une salle à manger, une chambre a coucher, et, entre les deux, un cabinet d'étude que je décorais du nom de salon. C'est là que nous primes le cale. Horace, voyant des cigares, in alluma un sans façon. — Pardon, lui di -je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie; je ne fume jamais qui' sur le balcon. H prit la peine de demander pardon a Eugénie de sa distraction; mais au fond d étail surpris de me voir trader ainsi une femme qui étail en tram d'uni 1er mes cravates.

.Mon balcon couronnait le dernier étage de la maison. Eugénie l'avail ombragé de liserons et de pois de senteur, qu'elle avait semés dans deux caisses d'oranger. Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de violettes et de réséda complétaient les délices de mon divan. Je lis a Horai e les honneurs du morceau de vieille tenture qui me servait de tapis d'Orient, et du coussin de cuir sur lequel j'appuyais mon coude pour fumer ni plus ni moins voluptueusement qu'un pacha. La vitre de lu fenêtre séparait le divan de la chaise sur laquelle Eugénie travaillait dans le cabinet. De celle façon, je la voyais j'étais avec elle, sans l'incommoder de la fumée de mi n tabac. Quand elle vit Horace sur le lapis au lieu de moi, elle baissa doucement et sans affectation le rideau de u ousseline de la croisée entre elle et nous, feignant ii avoir trop de soleil, mais effectivement par un sentiment de pudeur qu'Horace comprit fort bien, .le mêlais assis sur une des caisses d'oranger, derrière lui. Il y avait de la place bien juste pour deux personnes et pour quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère; mais nous embrassions d'un coup d'œil la plus belle parlie du cours de la Seine, toute la longueur du Louvre, jaune au soleil el tram haut sur le bleu du ciel, tous les puni- el tous le.- quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En face de nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'un l is sombre et son fronton aigu au-dessus des maisons de la tiile ; la belle tour de Saint-Jacques la-Boucherie élevait un peu plus loin ses quatre lions géants jusqu'au cul , et la façade de Notre-Dame fermait le tableau, à droite, de sa niasse élégante et solide. C'était un beau coup d'œil; d'un côté, le vieux Paris, avec ses monuments vénérables et son désordre pittoresque; de l'autre, le Paris de la renaissance, se confondant avec le Paris de l Empire, l'œuvre de Médicis, de Louis XIV et de Napi léon. Chaque colonne, chaque porte était une page de l'histoire de la royauté.

Nous venions ne lire dans sa nouveauté Notre-Damede-Paris; nous nous abandonnions naïvement, comme tout le monde alors, ou du moins comme tous les jeunes gens, au charme de poésie répandu fraîchement par cette œuvre romantique sur les antiques beautés de notre capitale. C'était comme un colons magique a travers lequel les souvenirs effacés se ravivaient ; et, grâce au poêle, nous regardions le faite de nos vieux édifices, nous en examinions les formes tranchée- et les effets I illoresques avec des yeux que nés devanciers les étudiants de I Empire et de la Instauration , n'avaient cer-

tainement pus eus. limace élait passionné pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les élrangetés, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne fusse pas toujours do son avis. Mon goût el. mon instincl me perlaient vers une forme moins accidentée, vers une peinture aux couleurs moins âpres et aux ombres moins dures. Je le comparais a Sa I val or H usa, qui a vu avec les veux de l'imagination plus qu'avec cvu\ de

la science. Mai- pourquoi aurais-je l'ait contre Horace la guerre aux mois el aux figures? Ce n'est pas à dix-ni uf ans qu'on recule devant [expression qui rend une sensation plus vue, el ce n'e-l pas i vingt-cinq ans qu'on la

condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante;

elle ne trouve jamais de traduction trop énergique i

rendre ce qu'elle éprouve avec tant d'énergie elle-même, el c'est bien quelque chose peur un poète que de donner a sa contemplation une certaine forme assez large et assez frappante peur qu'une génération presque entière ouvre les yeux avec lui ei se mette à jouir des mêmes émotions qui l'ont inspirél

Il en a été ainsi : les plus récalcitrants d'entre nous, ceux qui avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de lue, en fermant Notre-Dame-de-Paris, une page de Paul et Virginie, ou, comme a dit un élégant critique, de repasser bien vile le plus cristallin des sonnets de Pétrarque, n'en ont pas moins mis sur leurs veux délies Is ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir tant do choses nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce Spectacle plein d'émotions, le.- ingrats oui prétendu que celaient la d'étranges lunettes1. Étranges tant que «mivendre/; mais, sans ce caprice' du maître, et avec vus yeux nus, aurie/.-vous distingué quelque clie-e?

Horace faisait à ma critique de minces concessions, j'en taisais do plus larges à son enthousiasme; el, après avoir discute, nos regards, suivant auvol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos tètes, allaient se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de notre contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathédrale, comme ces beautés délaissées qui reviennent de mode, et autour desquelles la foule s'empresse dès qu'elles ont retrouvé un admirateur fervent dont la louange les rajeunit.

Je ne prétends pas faire de ce récit d'une parlie de ma jeunesse un examen critique de mon époque : mes forces n'y suffiraient pas; mais je ne pouvais repasser certains jours dans mes souvenirs sans rappeler I influence que certaines lectures exercèrent sur Horace, sur moi, sur nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes, pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques de mon adolescence de la lecture de René et A'Jtala.

Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna à la porte. Eugénie m'en avertit en frappant un petit. coup contre la vitre, et j'allai ouvrir. C'était un élève en peinture de l'école d'Eugène Delacroix, nommé Paul Arsène, surnommé le petit Masaccio a l'atelier où j'allais tous les jours faire un cours d'anatomie à l'usage des peintres.

« Salut au signor Masaccio, lui dis-jeen le présentant à Horace, qui jeta un regard glacial mit sa blouse malpropre et ses cheveux mal peignés. Voici un jeune maître qui ira loin, à ce qu'on as>uie, et qui vient en attendent me chercher pour la leçon.

— Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous avez plus d'une heure devant vous; je venais pour vous parler de choses qui meconcernenl particulièrement. Aunez-votis le loisir de m 'écouter?

— Certainement, répondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera fumer sur le balcon.

— Non , reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret à vous dire, et, comme deux avis valent mieux qu'un, je ne serai pas tâche que monsieur m'entende aussi.

— Asseyez-vous, lui dis-jo en allantchercher une quatrième chaise dans l'autre chambre.

— Ne faites pas attention,» dit le rapin eu grimpant sur la commode; et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou, il essuya d'un mouchoir à carreaux sa

HORA.CE

Celait le type peupe incarne dans tin individu, (l'âge 9.)

figure inondée de sueur et parla en ces termes, les jambes pendantes et le reste du corps dans l'attitude du Pensieroso :

« Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'e?itrer (/ans la médecine, parce qu'on me dit que c'est un meilleur état; je viens donc vous demander ce que vous en pensez.

— Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle il est plus difficile de répondre que vous ne pensez. Je crois toutes les professions très-encombrées, et par conséquent tous les états, comme vous dites, très-précaires. De grandes connaissances et une grande capacité ne sont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne vois pas en quoi la médecine vous offrirait plus de chances que les arts. Le meilleur parti à prendre c'est celui que nos aptitudes nous indiquent; et puisque vous avez, assure-t-on, les plus remarquables dispositions pour la peinture, je ne comprends pas que vous en sovez déjà dégoûté.

— Dégoûté, moi ! oh ! non , répliqua le Masaccio ; je ne suis dégoûté de rien du tout, et si l'on pouvait gagner

sa vie à faire de la peinture , j'aimerais mieux cela que toute autre chose, mais il parait que c'est si long, si long! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèle pendant deux ans au moins avant de manier le pinceau. El puis, avant d'exposer, il parail qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou trois ans. Et quand on a exposé, si on n'est pas refusé, on n'est souvent pas plus avancé qu'auparavant. J'étais ce malin au Musée, je croyais que tout le monde allait s'arrèler devant le tableau de mon patron; car enfin c'est un maître, et un fameux, celui-là! Eh bien! la moitié des gens qui passaient ne levaient seulement pas la léle, et ils allaient tous regarder un monsieur qui s'était fuit peindre en habit d'artilleur et qui avait des bras de bois et une figure de carton. Passe pour ceux-là : c'élaient de pauvres ignorants; mais voilà qu'il est venu des jeunes gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que chacun disait son mot : ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; mais pas un n'a parlé comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit alors : A quoi bon faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y en-

non aciï.

W-%ft

H.OELMILVE SC

Au premier feu de la troupe , mon pauvre Jean tombe. (Page H.)

tend goutte. C'était bon da)is les temps! Moi je vais prendre un autre métier pourvu que ça me rapporte de l'argent.

— Voilà un sale crétin! me dit Horace en se penchant vers mon oreille. Son âme est aussi crasseuse que sa blouse! »

Je ne partageais pas le mépris d'Horace. Je ne connaissais presque pas le Masaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix en faisait grand casi et ses camarades avaient de l'estime et de l'amitié pour lui. 11 fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût cachée sous ces manifestations de cupidité ingénue; et comme il avait déclaré, en commençant, n'avoir rien de secret à médire, je prévoyais bien que ce secret ne sortirait pas aisément. 11 ne fallait, pour se convaincre de l'obstination du Masaccio, eten même temps pour pressentir en lui quelque motif non vulgaire, que regarder sa figure et observer ses manières.

Celait le type peuple incarné dans un individu ; non le peuple robuste et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chétif, hardi, intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'était pas beau. Cependant il était de ceux dont

les camarades d'atelier disent : « Il y a quelque chose de fameux à faire avec cette tête-là 1 «'C'est qu'il y avait dans sa tête, en effet, une expression magnifique, sous la vulgarité des traits. Je n'en ai jamais vu de plus énergique ni de plus pénétrante. Ses yeux étaient petits et même voilés, sous une paupière rourte et bridée; cependant ces yeux là lançaient, des flammes, et le regard était si rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. Le nez était trop court, et le peu de distance en rv le coin de l'œil et la narine donnait au premier aspect l'air commun et presque bas à la face entière; mais celte impression no durait qu'un instant. S'il y avait encore de l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de l'indépendance couvait intérieurement et se trahissait par des éclairs. La bouche épaisse, ombragée d'une naissante moustache noire, irrégulièrement planlée ; la figure large, le menton droit, serré et un peu fendu au milieu ; les zygomas élevés et saillants; partout des plans fermes et droits, coupés de lignes carrées, annonçaient une volonté peu commune et une indomptable droiture d'intention. Il y avait à la commissure des narines des délicatesses exquises pour un adepte de Lavater; et le

HORACE

Front, qui était d'une structure admirable dans le sens de la statuaire, ne l'était pas moins au point de vue phrénologique. Pour moi, qui étais dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de le regarder; et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques à l'atelier, je m'adressais toujours instinctivement à ce jeune homme, qui était pour moi le type de l'intelligence, du courage et de la bonté.

Aussi je souillais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une manière si triviale. — Comment, Arsène, lui dis-je, vous quitteriez la peinture pour un peu plus de profit dans une autre carrière?

— Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis , répondit-il sans le moindre embarras. Si maintenant j'étais assuré de gagner mille francs nets par an, je me ferais cordonnier.

— C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire do mépris.

— Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masaccio. C'est le métier de mon père, et je n'j serais pas plus maladroit qu'un autre. Mais cela ne me donnerait pas l'argent qu'd me faut.

— Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre garçon ? lui dis-je.

— Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs; et, au lieu de cela, j'en dépense la moitié.

— Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier la médecine! 11 vous faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les années où l'on étudie que pour celles où l'on attend la clientèle. Et puis...

— Et puis vous n'avez pas fait vos classes, dit Horace, impatienté de ma patience.

— Cela c'est vrai , dit Arsène ; mais je les ferais , ou du moins je ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma chambre avec une cruche d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais dans une semaine ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les écoliers, en général , n'aiment pas à travailler; et quand on est enfant, on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison, et quand d'ailleurs on est forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais d'après ce que vous me dites du reste de l'apprentissage, je vois bien que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?

Horace éclata de rire.

o Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement le Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace en cet instant.

— Mon cher enfant, repris-je, éloignez tous ces projets, à votre âge ils sont irréalisables. Vous n'avez devant, vous que les arts et l'industrie'. Si vous n'avez ni argent m crédit, il n'y a pas plus de certitude d'un côté que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du temps, de la patience et de la résignation. »

Arsène soupira. Je me réservai de l'interroger plus tard. « Vous êtes né peintre, cela est certain, conlinuai-je; c'est encore par là que vous marcherez plus vite.

— Mon, Monsieur, répliqua-t-il; je n'ai qu'à entrer demain dans un magasin de nouveautés, je gagnerai de l'argent.

— Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné de plus en plus.

— Cela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il n'y avait que cela !...

— Arsène! Arsène! m'écriai-je, ce serait un grand malheur pour vous et une perte pour l'art. Est-il possible que vous ne compreniez pas qu'une grande faculté est un grand devoir imposé par la Providence?

— Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux s'enflammèrent tout à coup. Mais il y a d'autres devoirs que ceux qu'on remplit envers soi-même. Tant pis! Allons, je m'en vais dire à l'atelier que vous viendrez à trois heures, n'est-ce pas? »

El il sauta à bas de la commode, me serra la main sans rien dire, salua à peine Horace, et s'enfonça comme un chat dans la profondeur de l'escalier, s'arrêlant à chaque étage pour faire rentrer ses talons dans ses souliers délabrés.

Paul Arsène revint me voir; et quand nous filmes seuls, j'obtins, non sans peine , la confidence que je pressentais. 11 commença par me faire en ces termes le récit de sa vie :

« Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est cordonnier en province. Nous étions cinq enfants ; je suis le troisième. L'aîné était un homme lait lorsque mon père, déjà vieux , et pouvant se retirer du métier avec un peu de bien , s'est remarié avec, une femme qui n'était ni belle ni bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée de son esprit, et qui gaspille son honneur et son argent. Mon père, trompé, malheureux, d'autant plus épris qu'elle lui donne plus do sujets de jalousie, s'est jeté clans le vin , pour s'étourdir, comme on fait dans notre classe quand on a du chagrin. Pauvre père! nous avons bien patienté avec lui , car il nous faisait vraiment pitié. Nous l'avions connu si sage et si bon! Enfin, un temps est venu où il n'était plus possible d'y tenir. Son caractère avait tellement changé, que pour un mot, pour un regard , il se jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'étions plus des enfants, nous ne pouvions pas soullïir cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec douceur, et nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre famille. Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre mon frère aîné! Le fait est que la belle-mère lui avait fait des avances, parce qu'il était beau garçon et bon enfant; mais il l'avait menacée de tout raconter à mon père, et elle avait pris les devants , comme dans la tragédie de Phèdre, que je n'ai jamais vu jouer depuis sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses propres égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu comme remplaçant, et il est parti. Le second, qui prévoyait que quelque chose de semblable pourrait, bien lui arriver, est venu ici chercher fortune, en me promettant de me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen d'exister. Moi , je restais à la maison avec mes deux soeurs, et je vivais assez tranquillement, parce que j'avais pris le parti de laisser crier la méchante femme sans jamais lui répondre. J'aimais à m'occuper; je savais assez bien ce que j'avais appris en classe; et quand je n'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lue ou à barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goût pour le dessin. Mais comme je pensais que cela né me servirait jamais à rien, j'y perdais le moins de temps possible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays pour faire des études de paysage , commanda chez nous une paire de çros souliers, et je fus chargé d'aller lui prendre mesure. Il avait des albums étalés sur la table de sa petile chambre d'auberge; je lui demandai la permission de les regarder; et comme ma curiosité lui donnait à penser, il me dit de lui faire, d'idée, un bonhomme sur un bout de papier qu'il me mit dans les mains ainsi qu'un crayon, .le pensai qu'il se moquait de moi , mais le plaisir de charbonner avec un crayon si noir sur un papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je fis ce qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut même le coller dans son album, et y écrire mon nom, ma profession et le nom de mon endroit. « Vous avez tort de rester ouvrier, me dit-il : vous êtes né pour la peinture. A. votre place /je quitterais tout pour aller étudier dans quelque grande ville. » 11 me proposa même de m'emmener ; car il était bon et généreux, ce jeune homme-là. Il me donna son adresse à Paris, afin que, si le cœur m'en disait , je pusse aller le trouver. Je le remerciai , et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances qu'il me donnait. Je retournai à mes cuirs et à mes formes, et un an se passa encore sans orage entre mon père et moi.

«La belle-mère me haïssait : comme je lui céd;ds toujours, les querelles n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma sœur Louison, qui avait déjà quinze ans, devenait jolie, et que les gens du quartier s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine, qui commence à lui reprocher d'être une petite coquette,

llOItACK.

ci pis que cela. La pauvre Louison était pourtant aussi pure qu'un enfanl de dix an-, et avec cela, Gère comme était notre pauvre mère. Louison , désespérée, au lieu do i\ comme je le lui conseillais, se pique, répond , el menace de quitter la maison. Mon père veul la soutenir; mais sa femme a bientôt pris le deeBiis. Louison ridée, insultée, frappée, Monsieur, hélas! el la peti e S izanne aussi, qui voulait prendre le parti Bœor, el qui criait pour ameuter le voisinage. Alors je prends un jour ma sœur Louison par un bras, el ma petite sœur Suzanne de l'autre, et nous voilà partis tous I ied, sans un sou, sans une chemise, el pleurant au soleil sur le grand chemin. Je vas trouver ma tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues do i; tre ville, el je lui dis d'abord : g Ma tante, donnez-nous à manger et à boire, car . luronsde faim el de soif; nous n'avons pas seuls force de parler. lit après que ma lante nous eut 6 à dîner, je lui dis :

— Je vous ai amené vos nièces : si vous ne voulez pas les garder, il faut qu'elles aillent do porte en porte de* mnii 1er leur pain, ou qu'elles retournent à la maison pour périr sous les coups. Mon père avait cinq enfants, el il ne lui en reste plus. Les garçons se tireront d'affaire en travaillant : mais si vous n'avez pas pitié des tilles, il leur arrivera ce que je vous dis. »

\1 ire ma tante répondit : — Je suis liien vieille, je suis bien pauvre; mais plutôt que d'abandonner mes nièces. j'irai mendier moi-même. D'ailleurs elles sont sages, - Mint courageuses, et nous travaillerons toutes les trois. Cela dit et convenu J'acceptai vingt francs que la pauvre femme voulut absolument me donner, et je partis sur mes jambes pour venir ici. Je fus tout de suite trouver mon second frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique où il travaillait comme cordonni i . et ensuite j'allai voir mon jeune peintre pour lui demander des conseils. 11 me reçut très-bien, et voulut m'avancer de l'argentque je refusai. J'avais dequoi mander en travaillant; mais celte diable de peinture qu'il m'avait mise en tète n'en était pas sortie, et je ne commençais jamais ma journée sans soupirer en pensant combien j'aimerais mieux manier le crayon et le pinceau que l'alène. J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi. a mes hei n 3 de loisir, le dimanche, l'avais toujours barbouillé quelques figures ou copié quelques images dans un vieux livre qui me venait de ma mère. Le jeune peintre m'eneail , et je n'eus pas la force de refuser les leçons qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait subsister uni ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un homme de lettres qui me donna des manuscrits à copier. J'avais une belle main , comme on dit, mais je ne savais pas l'orthographe. On m'essaya, et dans les quatre OU cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de failles. J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu la langue par rornine; mais je ne savais pas les principes, el je n'osais pas trop le dire, de peur de manquer il ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes dans mes copies; el ce fui à force d'attention. Cette attention me faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tôt fait d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul a fane des théines. En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon sommeil , je tombai malade. .Mon frère me retira dans son grenier, et travailla pour deux. Le peu d'argent que j'avais gagné en copiant le manuscrit de l'auteur servit a payer le pharmacien. Je ne voulus pas faire savoir ma position à mon jeune peintre. J'avais vu par mes yeux qu'il était lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni réputation, ni fortune. Je savais que son bon cœur le porterait à me secourir; el comme il l'avait fait déjà malgré moi, j'aimais mieux mourir sur mon grabat que de l'induire encore en dépense. 11 me crut ingrat , et, trouvant une occasion favorable pour (aire le voyage d'Italie, objet de ton -. il partit sans me voir, emportant

de moi une idée qui me fait bien du mal.

Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frère amaigri, exténué, nos petites épargnes dépensées, et la

boutique fermée pour nous; car, pour me soigner, Jean avait manqué bien des joui m i >is de juillet

de l'année passée, par un,- el, ni' m de tous les diab es. Nous causions Iristemenl de m - petites affaires, moi en core couché el si faible, que je comprenais a peine ce que Jean me disait. Pendant ce ton ps-ià, nous entendions tirer le canon . el non- e à deman-

der pourqui i. Mais la porte s'ouvre, el deux de î

- de la boutique, Loul écbeve i out i salles,

v leur eut nous chère lier pour vameie ou périr, c'était leur

manière dédire. Je demande de qui i d s'agit. « De renverser la royauté et d'établir la république,»

me disent-ils. Je saule à bas de mon lit; en deux secondes, je passe un mauvais pantalon et une ble guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me suit, o Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim, » disait-il. Nous voilà partis.

Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes gens comme nous distribuaient des fusils à qui en voulait. Nous en prenons chacun un , et nous nous postons derrière une barricade. Au premier feu de la troupe, mon pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je perds la raison , je deviens furieux. Ah! je ne mi jamais cru capable de répandre tant de sang. Je m'y suis baigné pendant trois jours jusqu'à la ceinture, je puis due; car j'en étais couvert, et non pas seulement de relui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs res; niais je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je me suis trouvé à l'hôpilal, sans savoir comment j\ étais venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus misérable que jamais, et j'avais le cœur navré; mon frère Jean n était plus avec moi , et la royauté était rétablie.

J'étais trop faible pour travailler, et puis ces journées de juillet m'avaient laissé dans la tète je ne sais quelle fièvre. Il me semblait que la colère et le désespoir pouvaient faire de moi un artiste; je rêvais des tableaux effrayants; je barbouillais les murs do figures que je m'imaginais dignes de Michel-Ange. Je lisais les ïambes de Barbier, et je les façonnais dans ma tête en images vivantes. Je rêvais, j'étais oisif, je mourais de faim, et ne m'en apercevais pas. Cela ne pouvait pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de force, que je n'avais souci de rien autour de moi. 11 me semblait que j'étais contenu tout entier dans ma tête, que je n'avais plus ni jambes, ni bras, ni estomac, ni mémoire, ni conscience, ni parents, ni amis. J'allais devant moi par les rues, sans savoir où je voulais aller. J'étais toujours ramené, sans savoir comment, autour des tomb a de Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre lrère était enterré là , mais je me figurais que lui ou les autres martyrs, c'était la même chose, et que, presser cette terre de mes genoux , c'était rendre hommage à la cendre de mon frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait sans cesse parler tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun souvenir de mes longs discours; il me semble que lo plus souvent je parlais en vers. Cela devait être mauvais et bien ridicule, et les passants devaient nie prendre puur un fou. Mais moi, je ne voyais personne, et je ne m'entendais moi-même que par instants. Alors je m'efforçais de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma iigure était baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plus étrange, c'est que cet état de désespoir n'était pas sans quelque douceur. J'errais toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la lune, en proie à des rêves sans fin et sans suite, comme ceux quon l'ait dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car je marchais, et je voyais sur les murs ou sur le pave mon ombre marcher et gesticuler à côté de moi. Je ne comprends pas comment je ne fus pas une seule fois ramassé par la garde.

Je rencontrai enfin un étudiant que j'avais vu quelquefois dans l'atelier de mon jeune peintre. Il ne lut pas lier, quoique j'eusse Pair d'un mendiant, et il m'accosta le premier. Je n'y mis pas de discrétion , je ne savais pas ?i j'étais bien ou mal mis. J'avais bien autre chose dans la cervelle, et je marchai à côlé do lui sur les quais, lui parlant peinture; car c'était mon idée lise. 11

HORACE

parut s'intéresser à ce que je lui disais. Peut-être aussi n'était-il pas fâche de se montrer avec un des bras-nus des glorieuses journées, et de faire croire par là aux badauds qu'il s'était battu. A celte époque-là, les jeunes gens de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pouvoir montrer un sabre de gendarme qu'ils avaient acheté à quelque voyou après Va fête, ou une égratignure qu'ils s'étaient faite en se mettant à la fenêtre précipitamment, pour regarder. Celui-là me parut un peu de la trempe des vantards : il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et telle barricade, où je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontré. Enlin, il me proposa de déjeuner avec lui , et j'acceptai sans fierté ; car il y avait je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner, il s'en allait visiter le cabinet de M. Dusommerard , à l'ancien hôtel de Cluny; il me proposa de l'accompagner, et je le suivis machinalement.

La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées dans cette collection me passionna tellement que j'oubliai tous mes chagrins en un instant. 11 y avait dans un coin plusieurs élèves en peinture qui copiaient des émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail ; il me sembla que j'en pourrais bien faire autant , et même que je verrais plus juste que quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut salué par mon introducteur l'étudiant, qui le connaissait un peu. Ils se tinrent quelques minutes à distance de moi, et je vis bien à leurs regards que j'étais l'objet de leur explication. Comme le déjeuner m'avait rendu un peu de sangfroid, je commençais à comprendre que ma mauvaise tenue était choquante, et que l'antiquaire aurait bien pu me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu de moi. M. Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les faiseurs d'embarras, mais il oblige volontiers les pauvres diables qui lui montrent du zèle et du désintéressement. 11 s'approcha de moi , m'interrogea ; et voyant mon désir de travailler pour lui , et prenant aussi sans doule en considération le besoin que j'en avais, il me remit aussitôt quelque argent pour acheter des crayons, à ce qu'il disait , mais en effet pour me mettre en état de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna les objets que j'aurais à copier. Des le lendemain, j'étais habillé proprement et installé à la place où je devais travailler. Je fis de mon mieux , et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore. J'ai eu beaucoup à m'en louer, et c'est grâce a lui que j'ai vécu jusqu'à ce jour; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations moyennant lesquelles je suis entré dans plusieurs boutiques de joaillier pour peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d'émail, et des tètes pour imitation de camées.

Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les ateliers de M. Delacroix , pour qui je me suis senti de l'admiration et de l'inclination à la première vue. Je ne suis pas demandeur, et jamais je n'aurais songé à ce qu'il m'a accordé de lui-même. La première fois que j'allai lui dire que je désirais participer à ses leçons, je crus devoir en même temps lui porter quelques croquis. Il les regarda , et me dit : — Ce n'est vraiment pas mal. On m avait prévenu qu'il n'était pas causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien content. Aussi , je le fus. et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour me demander si j'avais de quoi paver l'atelier. Je répondis que oui en rougissant jusqu'au blanc des yeux. .Mais soit qu'il devinât qui ce ne serait pas sans peine, soit que quelqu'un lui eût parlé de moi, il ajouta : a C'est bien , vous paierez au massier. »

Cela voulait dire, comme je le sus oienlôl, que je mettrais seulement à la masse l'argent qui sert à payer le loyer de la salle et les modèles, mais que le maitre'ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses leçons gratis. Aussi, je porte ce maitre-là Jans mon cœur, voyez-vous!

Voila bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais bien heurenx si cela pouvait durer toujours. Mais

cela ne se peut plus; il faut que ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus belle carrière, je me mette à courir au plus vite dans n'importe laquelle.

Ici le Masaccio se troubla visiblement; il ne raconta plus dans l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il chercha des prétextes, et il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irrésolution où il était tombé. Il me montra une lettre de sa sœur Louison, qui contenait de fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne vieille parente était devenue tout à fait infirme, et ne servait plus que de porte-respect à ses deux nièces, qui travaillaient à la journée puur la faire vivre. Les médecins la condamnaient, et on ne pouvait espérer de la conserver au delà de trois ou quatre mois.

a Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène, que deviendront mes sœurs? Resteront-elles seules dans une petite ville où elles n'ont point d'autres parents que la tante Henriette, exposées à tous les dangers qui entourent deux jolies filles abandonnées? D'ailleurs mon père ne le souffrirait pas ; et il ne serait pas de son devoir de le souffrir; et alors leur sort serait pire; car nonseulement elles seraient exposées aux mauvais traitements de la belle-mère, mais encore elles auraient sous les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas seulement méchante. Le seul parti que j'aie à prendre est donc ou d'aller rejoindre mes sœurs en province et de m'y établir comme ouvrier, pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici , et de les y soutenir jusqu'à ce qu'elles puissent, par leur travail, se soutenir elles-mêmes.

— Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis-jo ; mais si vos sœurs sont fortes et laboneuses comme vous le dites, elles ne seront pas longtemps à votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez forcé de vous créer un élat qui donne des appointements hxes aussi considérables que vous le disiez l'autre jour. 11 ne s'agit que de trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour les aider un peu dans les commencements. Eh bien , vous avez des amis qui pourront vous avancer cette somme sans se gêner, et moi-même...

— Merci , Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux pas... On sait quand on emprunte, on ne sait pas quand on rendra. Je dois déjà trop aux bontés d'autrui , et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais ; pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux supporter? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner, tant pis pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue à peindre, vous vous trouverez peut-être empêché le lendemain d'en faire un pour un homme plus malheureux que moi; car enfin, pourvu qu'on vive honnêtement, qu'importe qu'on soit artiste ou manœuvre? Il ne faut pas être délicat pour soi-même. Il y a tant de grands artistes qui se plaignent, à ce qu'on dit : il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent rien. »

Tout ce que je pus lui dire fut inutile ; il demeura inébranlable. Il lui fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fût-ce en service comme laquais, le plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour lui que de trouver sa nouvelle condition.

« Mais si je me chargeais, lui dis-je, de vous donner plus d'ouvrage à domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des manuscrits, soit en vous donnant des dessins a faire, persisteriez-vous à quitter la peinture?

— Si cela se pouvait! dit-il ébranlé un instant ; mais, ajouta-t-il, cela vous donnera de la peine et cela ne sera jamais nxe.

— Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et partit, emportant sa résolution et son secret. »

Horace me fréquentait de plus en p'us. Il me témoignait une sympathie à laquelle j'étais sensible, quoique

HORACE

Eugénie ne la partageât point. Il lui arriva plusieurs fois do rencontrer chez moi le petit Masaccio; et malgré le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partager la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui une antipathie insurmontable. Cependant il le traitait avec- plus d'égards depuis qu'il l'avait vu essayer le por-

liail d'Eugénie, et que l'esquisse était si bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large, qu'Horace, engoué de toute supériorité intellectuelle, ne pouvait s'empêcher <le lui montrer une sorte de déférence. Mais il n'en était, que plus indigné de celle inexplicable absence d'ambition noble qui contrastait avec l'exubérance de la sienne propre. Il s'emportait en véhémentes déclamations à eet égard, et Paul Arsène, l'écoutant avec un sourire contenu au bord des lèvres, se contentait, pour toute réponse, de dire en se tournant vers moi : — Monsieur, voire ami parle bien!

Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition à son égard. Il était de ces gens qui marchent si droit à leur but que jamais ils ne s'arrêtent aux distractions du chemin. Il ne disait rien d'inutile; il ne se prononçait presque sur rien, alléguant toujours son ignorance, soii qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servit de prétexte souverain pour couper court à toute discussion. Toujours renfermé en lui-même, il no faisait acte de volonté que pour calmer les autres sans pédantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prit le parti qu'il roulait dans sa tète, il étudiait le modèle, apprenait l'anaiomie, et faisait des dessins pour porcelaine ave< autant de soin et de zèle que s'il n'eût pas songé à changer de carrière. Ce calme dans le présent avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiration. C'est un des assemblages de facultés les plus rares qui soient dans l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir dans le présent sans souci du lendemain ou à dévorer le présent dans l'attente fiévreuse de l'avenir.

limace semblait l'antipode volontaire et raisonné de ce caractère, l'eu de jours m'avaient suffi pour nie convaincre qu'il ne travaillait pas, quoiqu'il prétendit réparer en quelques heures de veille toute l'oisiveté de la semaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois fois dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pas ouvert plus souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre, je n'y trouvai que des romans et des poèmes. Il m'avoua que tous ses livres de droit étaient vendus.

Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne fût l'effet d'une conduite légère; il se justifia en me disant que ses parents n'avaient aucune fortune; et sans me faire connaître le chiffre du revenu qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi vivre à Paris.

Je n'osai pousser plus loin mon interogatoire; mais je jetai un regard involontaire sur la garde-robe élégante et bien fournie de mon jeune ami : rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de redingotes que moi, qui jouissais d'un héritage de trois mille francs de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le lléau de cette existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front d'Horace se rembrunir, sa parole devenir plus brève et son ton plus incisif. 11 fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai l'aveu de son outrage. L'infâme tailleur s'était permis de présenter son mémoire, le misérable! Cela méritait ,dcs coups de canne! Celait encore un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en était pas au degré de perversilé où l'on se vante de ses dettes et où l'on rit avec fanfaronnade à l'idée ae voir fondre sur les parents une note de trois ou quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément sa mère, quoiqu'il la trouvât bornée ; et il était bon fils, quoiqu'il eût un secret mépris pour la dépendance où son père vivait à l'égard du gouvernement.

Le voyant tomber dans le spleen , je pris sur moi de dire au tailleur quelques mots qui le tranquillisèrent; et Horace, après m'avoir remercié avec une effusion extième, reprit sa sérénité.

Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie, pour n'avoir rien que de tres-ordmaire dans un étudiant , me causa une vive surprise a mesure que je l'observai. Comment concilier, en effet , cette ardeur de gloire, ces rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique, avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel tempérament? Il semblait que la vie dût être

cent fois trop longue pour le peu qu'il y avait à faire. 11 perdait les heures, les jours et les semaines avec une insouciance vraiment royale. C'était quelque chose de beau à contempler que ce lier jeune homme aux formes athlétiques, a la noire chevelure, à l'œil de flamme, couché du malin a la nuit sur le divan de mon balcon, fumant une énorme pipe (dont il fallait tous les jours renouveler la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux du balcon , il ne manquait jamais de laisser tomber la capsule dans la rue), et feuilletant un roman de Balzac ou un volume de Lamartine, sans daigner lire un chapitre ou un morceau entier. Je le laissais là pour aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital , je le retrouvais assoupi à la même place, presque dans la même attitude. Eugénie, condamnée à subir cet étrange tête-à-téte, et n'ayant, du reste, pas à s'en plaindre personnellement, car il daignait à peine lui adresser la parole (la regardant plutôt comme un meuble que comme une personne), était indignée de cette paresse princière. Quant à moi , je commençais à sourire lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et la puissance.

Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se mêlait à mon doute. Tous les jours, après le dîner, nous nous retrouvions, Horace et moi , au Luxembourg, au café ou à l'Odéon , au milieu d'un groupe assez nombreux , composé de ses amis et des miens; et là , Horace pérorait avec une rare facilité. Sur toutes choses il était le plus compétent, quoiqu'il fût le plus jeune; en toutes choses il était le plus hardi, le plus passionné , le plus avancé, comme on disait alors, et comme on dit, je crois encore aujourd'hui. Ceux même qui ne l'aimaient pas, parmi les auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt, et ses contradicteurs montraient en général plus de méfiance et de dépit que de justice et de bonne foi. C'est que là Horaco reprenait tous ses avantages : la discussion était sur son terrain; et chacun s'avouait intérieurement que s'il n'était pas logicien infaillible, du moins il était orateur fécond, ingénieux et chaud. Ceux qui ne le connaissaient pas croyaient le renverser, en disant que c'était un homme sans fond, sans idées, qui avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration n'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi, qui savais si bien le contraire, j'admirais cotte puissance' d'intuition, à laquelle il suffirait d'effleurer chaque chose en passant pour se l'assimiler et pour lui donner aussitôt toutes sortes de développements au hasard de l'improvisation. C'était à coup sûr une organisation privilégiée, et pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours temps, puisqu'il lui en fallait si peu pour s'élargir et se compléter.

Sa présence assidue chez moi était un véritable supplice pour Eugénie. Comme toutes les personnes actives et laborieuses, elle ne pouvait avoir sous les yeux le spectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir un malaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point actif par nature, mais par raisonnement et par nécessité, je n'étais pas aussi révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais à croire que cette inaction n'était qu'une défaillance passagère dans les forces de mon jeune ami, et que bientôt il donnerait, comme il disait, un vigoureux coup de collier.

Cependant, comme deux mois s'étaient écoulés sans apporter aucun changement à cette manière d'être, je crus de mon devoir d'aider au réveil du lion, et j'essayai un jour d'aborder ce point délicat, en prenant le café avec lui chez Poisson. La journée avait été orageuse et de grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verdure des marronniers du Luxembourg. La dame du comptoir

HORACE

élait belle comme à l'ordinaire, plus qu'à l'ordinaire peut-être; car la mélancolie habituelle de aon visage élait ,.„ harmonie avec cette soirée pleine de langueur et à demi sombre.

Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et revenant a moi : «Je m'étonne, dit-il, qu'élant capable. de devenir sérieusement épris d'une femme do ce genre, vous n'ayez pas conçu une grande passion pour celle-ci.

— Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'ai le bonheur de ne jamais avoir d'yeux que pour la femme que l'aime. Ce serait plutôt à moi de m'élonncr qu'ayant le rieur libre, vous ne fassiez pas plus d'attention à ce profil grec et à cette taille de nymphe.

— I a Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Horace, et elle a sur celle-ci de grands avantages. D'abord elle ne parle point, et celle-ci me désenchanterait au premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée n'est pas limonadière, et en troisième lieu elle no s'appelle point madame Poisson. Madame Poisson! quel nom! Vous allez encore blâmer mon aristocratie; mais vousmême, voyons ! Si Eugénie s'était appelée Margot ou Javelle...

— J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léocadie ou Phœdora. Mais laissez-moi vous dire, Horace, (pie vous me cachez quelque chose : vous devenez amoureux? »

Horace me tendit son bras. — Docteur, s'écria-t-il en riant, làtez-moi le pouls; ce doit être un amour bien tranquille, puisque je ne m'en aperçois pas. Mais pourquoi ayez-vous une pareille idée ?

— Parce que vous ne songez plus à la politique.

— Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jamais. Mais ne peut-on marcher à son but que par une seule voie?

— Oh! quelle est donc celle où vous marchez? Je sais bien que pour moi le far-niente serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire...

— La gloire vient trouver ceux qui l'aiment d'un amour délicat et fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je trouve l'étude du droit inconciliable avec mon organisalion, et le métier d'avocat impossible à un homme qui se respecte ; j'y ai renoncé.

— lin vérité! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec laquelle il m'annonçait une pareille détermination; et qu'allez-vous faire?

— Je ne sais, répondit-il d'un air indifférent; peutêtre de la littérature. C'est une voie encore plus large que l'autre; ou plutôt c'est un champ ouvert où l'on peut entrer de toutes paris. Cela convient à mon impatience et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer au premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution sonnera, les partis sauront reconnaître dans les lettres, bien mieux que dans le barreau , les hommes qui leur conviennent.

Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une fisure qui me sembla être celle de Paul Arsène; mais, avant que j'eusse tourné la tète pour m'en assurer, elle avait disparu.

«Et quelle partie choisirez- vous dans les lettres? demandai-je à Horace.

— Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique, satire, poë'me, tonte forme est à mon choix, et jo n'en vois aucune qui m'effraie.

— La lorme bien, mais le fond?

— Le fond déborde, répondit-il, et la forme est le vase étroit où il faut que j'apprenne à contenir mes pensées. Soyez tranquille, vous verrez bientôt que cette oisiveté qui nous effraie couve quelque chose. Il y a des abîmes sous l'eau qui dort.»

Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent denouveau Pau! Arsène, mais dans un accoutrement inusité. Ci tte rois si chemise était fort blanche et assez fine; il avait un tablier blanc, et pourachover la métamorphose, M portait un plateau chargé de tasses.

«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la

ni'' ■ direction que les miens, un garçon qui ressemble

effroyablement au Masaccio. »

Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petite moustache, il m'était impossible de douter un seul instant que ce ne fût le Masaccio en personne. J'eus le cœur affreusement serré, et faisant un effort, j'appelai le garçon.

« /'oilà, Monsieur! répondit-il aussitôt; et, s'approchant de nous, sans le moindre embarras, il nous présenta le calé.

— Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avez pris ce parti?

— En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.

— Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dessiner? lui dis-je, sachant bien que c'était la seule objection qui pût l'émouvoir.

— (Jh ! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul, répondit-il, ne me blâmez pas, Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire venir mes sœurs ici ; car, voyez-vous quand on a tâté de ce coquin de Paris, on ne peut plus s'en aller vivre en province. Au moins ici j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeunes étudiants : et quand M. Delacroix exposera, jo pourrai m'esquiver une heure pour aller voir ses tableaux. Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne s'en môle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, ajouta-t-il gaiement en retenant le plateau prêt à s'échapper de sa main encore mal exercée.

— Ah çà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant do rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux de la belle madame Poisson. »

Il fit celle plaisanterie, selon son .habitude, avec si peu de précaution, que madame Poisson, dont le comptoir était tout près, l'entendit et rougit, jusqu'au blanc des yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit, donna un coup d'oeil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un livre ad hoc. Le garçon de café est comptable de tout ce qu'il casse. En voyant l'émotion de sa femme, nous entendîmes le palron lui dire d'une voix âpre :

« Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier au moindre bruit? Vous avez des nerfs de marquise. »

Madame Poisson détourna la tète et ferma les yeux , comme si la vue de cet homme lui eût fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en trois minutes; Horace n'y fit aucune attention : mais ce fut pour moi comme un trait de lumière.

L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour le pauvre Masaccio me fit souvent retourner au café Poisson ; j'y fis de plus longues séances que de coutume , et j'y augmentai ma consommation, afin de ne point éveiller désagréablement l'attention du maîtra, qui me parut jaloux et brutal. Mais quoique je m'attendisse sans cesse à voir quelque tragédie dans ce ménage, il se passa plus d'un mois sans que l'ordre farouche en parût troublé. Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare activité, une propreté irréprochable, une politesse brusque et de bonne humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitués et jusqu'à celle de son rude palron.

« Vous le connaissez? » me dit un jour ce dernier en voyant que je causais un pou longuement avec lui. Arsène m'avait recommandé de ne point dire qu'il eût été artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son maître, et conformément aux instructions qu'il m'avait données, je répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on le regrettait beaucoup.

« C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson; parfaitement honnête, point causeur, point dormeur, point ivrogne, toujours content, toujours prêt. Mon établissement a beaucoup gagné depuis qu'il est à mon service. Eh bien ! Monsieur, croiriez-vous que madame Poisson, qui est d'une faiblesse, et d'une indulgence absurdes avec tons ces gaillards-là , ne peut point souffrir ce pauvre Arsène ! »

M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas de ma petite table, le coude appuyé majestueusement sur la face exlcrno du comptoir d'acajou où sa femme trônait

HORACE

lu

d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figure ronde el rouge de l'ép us soi tail de sa chen ise à ibi i i seline, el son embonpoint débordai! un pantaii n de nankin ridiculemenl tendu sur ses Bancs énormes. Horace l'avaii surnommé le Minaulore. Tandis qu'il dé-

plorail l'injustice de sa f( ne envers ce pauvre Arsène,

je crus voir un imperceptible sourire errer sur les lèvres de celle-ci. M;i i^ elle ne répliqua pas un mol, et lorsque je voulus continuer cette conversation avec elle, elle me répondil avec un calme imperturbable :

« (Jue voulez-vous, Monsieur? ces gens-là (elle parlai! des ;arçons de café en général) sont les fléaux de imiie existence. Ils ont des manières si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent à la maison el jamais aux personnes. .Mon chat vaut mieux, il tient à la mai- ; .1 moi. »

El parlant ainsi d'une voix douce et traînante, elle passail sa main de neige sur le, dos tigré du magnifique an m qui se jouait adroitement parmi les porcelaines du comptoir.

M; .une Poisson ne manquait point d'esprit, et je re-

marquai si uvenl qu'elle lisait de bons romans. Commo

habitué, j'avais acheté le droit do causer avec elle, et

mes manières respectueuses inspiraient toute confiance

au mari, .le lui lis souvent compliment du choix de ses

lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de

rag 'S grivois et à demi obscènes qui font les dé-

e ,i |.ehie In urgoisic. Un jour qu'elle terminait

i Lescaut, je vis une larme rouler sur sa joue, et

i ordai en lui disanl que c'était le plus beau roman

du cœur qui eût été fait en France. Elle s'écria :

u ( Mi ! oui , Mons eur ! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ahl perfide Manon! sublime Desgrleuz! » et ses regards tombèrent sur Arsène, qui déposait de l'argent dans sa Si bile; fut-ce par hasard ou par entraînement'.' il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait les j eux - ir elle ; il circulait des tables au comploir avec une' tranquillité qui aurait dérouté le plus lin observateur.

Peu à peu Horace avait daigné faire attention à la beauté el aux bennes manières de I.aure : c'était le petit nom que M. Poisson donnait à sa femme.

Si cela était né sur un trône, disait-il souvent en la regardant, la terre entière serait prosternée devant une telle majesté.

— A quoi bon un trône? lui répondis-je; la beauté est par elle-même une royauté véritable.

— Ce qui la.distingue pour moi des autres teneuses de cou ptoir, reprenait-il, c'est cette dignité froide, si différente de leurs agaceries coquettes. En général, elles vous vendent leurs regards pour un verre d'eau sucrée; c'esl à vous ôier la soif pour toujours. .Mais celle-ci est, au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, une pei le fine dans le fumier; elle inspire vraiment une sorte de respect. Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurais presque envie d'en devenir amoureux. »

La vue de plusieurs jeunes gens qui, chaque jour, s'évertuaient à fixer l'attention de la belle limonadière, et qui eussent vraiment fait des folies pour elle, acheva de piquer l'amour-propre d'Horace ; mais il ne convenait pas à tant d'orgueil de suivre la même route que ces naïfs admirateurs. Il ne voulait [ as être confondu dans ce cortège : il lui fallait, disait-il, emporter lu place d'assaul au nez des assiégeants. Il médita ses moyens, et jeta un soir une lettre passionnée sur le comptoir; puis il resta jusqu'au lendemain sans.se montrer, pensant que ci" air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué cnsuite par lui selon la circonstance, ferait un bon effet, par contraste avec l'obsession de ses rivaux.

l'avais consenti à m'intéresser a cette folie, persua !é intérieurement qu'elle servirait de leçon à la naissante d'Horace, et qu'il en serait pour ses frais d'éloquence épislolaire. Le lendemain je fus occupé plus que de coutume, et nous nous donnâmes rendez-vous le soir

au café Poisson. La dame n'était pas à son comploir: Arsène remplissail à lui -cul le- fonctions de maître et

i . ci il ci, ni -i affairé, qu'à l ul : nos questions

il ne répi inlit qu'un « je ne >ais pas » jeté en COUranl

d'un air d'indifférence. M. Poisson ne paraissant i vanlage, nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, Ici-que Laravinière, le président tirs bousingots, entra bruyamment au milieu de sa jojeuse phala

J'ai lu quelque pari une définition assez étend le

{'étudiant, qui n'esl certaine ni pas faite sans talent,

mais qui ne m'a point paru exacte. L'étudiant y es! trop rabaissé, je dirai plus, trop dégradé; il y joue un rôle ier qui vraiment n'est pas lésion. L'étudiant a pins de travers et de ridicules que de vices; et quand il en a, ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui -ullit d'avoir subi ses examens et repassé le seuil du toit paternel, pour devenir calme, positif, rangé; trop positif la plupart du temps, i ar lis vices de l'étudiant .-mil ceux de la société tout entière , d'une société où l'adolescence est livrée à une éducation à la fois superficielle et [ édantesque, qui développe en elle l'outrecuidance et la vanité; où la jeunesse est abandonnée, sans règle et sans frein, à tous les désordres qu'engendre le scepticisme, où l'âge viril rentre immédiatement âpre- dans la sphère des égoïsmes rivaux et des luîtes difficiles Mais si les étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous les montre, l'avenir do la France serait étrangement compromis.

Il faut bien vile excuser l'écrivain que je blâme, en reconnaissant combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de résumer en un seul type une < las eai nombreuse que celle des étudiants. Eh quoi! c'esl la jeunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire connaître dans une simple effigie? Mais que de nuanci s infinies dans cette population d'enfants a demi hommes que Paris voit sans cesse se renouveler, comme des alimenta hétérogènes, dans le vaste estomac du quartier latin! 11 y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez la bourgeoisie encroûtée qui , maîtresse de toutes les forces de l'Etat, en fait un misérable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent de généreux instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs cii constances do notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montrée brave et franchemout républicaine. En 1830, elle s'est encore interposée entre le peuple et les ministres déchus delà restauration, menacés jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; c'a élé son dernier jour de gloire.

De| uis, on l'a tellement surveiUlée, maltraitée et découragée, qu'elle n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, si l'amour de la justice, le sentiment de l'égalité et l'enthousiasme pour les grands principes et les grands dévouements de la révolution française ont encore un loyer de vie autre que le foyer populaire, c'est dans l'âme de cette jeune bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et la consume rapidement, j'en conviens. Quelques années de cette noble exaltation que semble lui communiquer le pavé bruant de Paris, et puis l'ennui de la province, ou le despotisme de la famille, ou l'influencé des séductions sociale-, ont bientôt ellacé jusqu'à la dernière trace du généreux élan.

Alors on rentre en soi-même , c'est-à-dire en soi seul , on traite de folies de jeunesse ies théories courageuses qu'on a aimées et protessées; on rougit d'avoir été louriériste, ou saint-simonien, ou révolutionnaire d'une manière quelconque; on n'ose pas trop raconter quelles motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans les sociétés politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhaité l'égalité dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le peuple sans frayeur, d'avoir voté la loi de fraternité .-ans amendement. El au bout de peu d'années, c'est-à-dire quand on est établi bien eu mal, qu'on soit juste-m ii i, légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance des U, buts , de la Gazette ou du National, on inscrit sur

HORACE

HDELMILLEi"

M Poisson parlait ainsi debout. (Page H.)

sa porte, sur sou diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie, entendu porler atteinte à la sacro-sainte propriété.

Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société bourgeoise qui nous opprime. Ne faisons pas celui de la jeunesse, car elle a été ce que la jeunesse, prise en masse et mise en contact avec elle-même, est et sera toujours, enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; n'en doutez pas.

Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les assertions de l'auteur, que j'incrimine sans aucune aigreur, je vous jure. 11 est possible qu'il soit mieux informé des mœurs des étudiants que je ne puis l'être relativement à ce qu'elles sont aujourd'hui ; mais je dois en conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants ont bien changé; car j'ai vu des choses fort différentes.

Ainsi, de mon temps, nous n'étions pas divisés en deux espèces, l'une, appelée les bambocheurs, fort nombreuse, qui passait son temps à la Chaumière, au cabaret, au bal du Panthéon, cnant, fumant, vociférant dans

une atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte , appelée les piocheurs, qui s'enfermait pour vivre misérablement, et s'adonner à un travail matériel dont le résultat était le crétinisme. Non! il y avait bien des oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et des idiots; mais il y avait aussi un très-grand nombre de jeunes gens actifs et intelligents, dont les mœurs étaient chastes, les amours romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au sein de la médiocrité et même de la misère. Il est vrai que ces jeunes gens avaient beauconp d'amourpropre, qu'ils perdaient beaucoup de temps, qu'ils s'amusaient à tout autre chose qu'à leurs études, qu'ils dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux à la famille ne l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la politique et du socialisme avec plus d'ardeur que de raison, et de la philosophie avec plus de sensibilité que de science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme je l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en falde beaucoup qu'ils fussent vicieux , et que leurs jours s'écoulassent dans l'abrutissement , leurs nuits dans l'orgie. En un mot, j'ai vu beaucoup plus d'étudiants dans

HORACE

On le reconnaissait à son chapeau poiulu. (Pajfl 18.)

lo genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui de l'Étu- (liant esquissé par l'écrivain que j'ose ici contredire.

Celui dont j'ai maintenant à vous faire le portrait, Jean Laravinière, était un grand garçon de vingt-cinq ans, leste comme un chamois et fort comme un taureau. Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pas le faire vacciner, il était largement sillonné par la petitevérole, ce qui était, pour son bonheur, un intarissable sujet de plaisanteries comiques de sa part. Quoique laide, sa figure était agréable, sa personne pleine d'originalité comme son esprit. 11 était aussi généreux qu'il était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts de combativité, comme nous disions en phrénologie, le poussaient impétueusement dans toutes les bagarres, et il y entraînait toujours une cohorte d'amis intrépides, qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque et sa gaieté belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet; plus tard, hélas! il se battit trop bien ailleurs.

C'était un tapageur, un bambocheur, si vous voulez; mais quel loyal caractère, et quel dévouement magnanime ! Il avait toute l'excentricité de son rôle, toute l'inconséquence de son impétuosité, toute la craneric de sa

position. Vous eussiez pu rire de lui ; mais vous eussiez été forcé de l'aimer. 11 était si bon, si naïf dans ses convictions, si dévoué à ses amis! Il était censé carabin, mais il n'était réellement et ne voulait jamais être autre chose qu'étudiant éineutier, bousingot , comme on disait dans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui s'en va se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tacher de l'expliquer.

Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres (étudiants un peu aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dédain toutefois, étudiants d'estaminet. Elle se composait invariablement de la plupart des étudiants de première année, enfants fraîchement arrivés de province, à qui Paris faisait tourner la tète, et qui croyaient tout d'un coup se faire hommes en fumant à se rendre malades, et en battant le pavé du matin au soir, la casquette sur l'oreille; car l'étudiant de première année a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'étudiant en général devient plus grave et plus naturel. Il est tout à lait retiré de ce genre de vie, à la troisième. C'est alors qu'il va au parterre des Italiens, et qu'il commence à s'habiller comme tout le monde. Mais un cer-

•niOClUPIIU J. CLATE, 7 MIE SAINT-DENolT — U. DELAVULE , SC.

Page 1