II OH A CE
tain nombre déjeunes gens reste attaché à ces habitudes de Flânerie, de billard , d'interminables fumeries à l'estaminet, ou de promenade par bandes bruyantes au jardin du Luxembourg. En un mot, ceux-là l'ont, de la récréation que les autres se permettent sobrement, le fond et l'habitude de la vie. 11 est tout naturel que leurs manières, leurs idées, et jusqu'à leurs traits, au lieu de se former, restent dans une sorte d'enfance vagabonde et débraillée, dans laquelle il faut se garder de les encourager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs el même sa poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturellement tout portés aux émeutes. Les plus jeunes y vont pourvoir, d'autres y vont pour agir; et, dans ce tempslà. presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'en retiraient vite, après avoir donné et reçu quelques bons coups. Cela ne changeait pas la face des affaires, et la seule modification que ces tentatives aient apportée, c'est un redoublement de frayeur chez les boutiquiers, et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais aucun de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre public dans ce temps-là ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'avoir eu quelques jours de chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle a de grand et de courageux dans le cœur que par des attentats à la société, il faut que la société soit bien mauvaise!
On les appelait alors les bousingots, à cause du chapeau marin de cuir verni qu'ils avaient adopté pour signe de ralliement. Ils portèrent ensuite une coiffure écarlate en forme de bonnet militaire, avec un velours noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dans la rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris; mais ils n'en furent pas moins traqués et maltraités. On a beaucoup déclamé contre leur conduite; mais je ne sache pas que le gouvernement ait pu justifier celle de ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un bon nombre sans que le boutiquier en ait montré la moindre indignation ou la moindre pitié.
Le nom do bousingots leur resta. Lorsque le Figaro, qui avait fait une opposition railleuse et mordante sous la direction loyale de M. Dclatouche, passa en d'autres mains, et peu à peu changea de couleur, le nom de bousingot devint un outrage; car il n'y eut sorte de moqueries amères et injustes dont on ne s'efforçât de le couvrir. Mais les vrais bousingots ne s'en émurent point, et notre ami Laravinière conserva joyeusement son surnom de président des bousingots, qu'il porta jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou le mépris.
Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, qu'on ne le voyait jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait toujours autour de lui, il s'élevait comme un pin robuste et fier au sein du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du menu fretin de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Salil parmi les bergers d'Israël. (11 aimait mieux cette comparaison.) On le reconnaissait de loin à son chapeau gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses longs cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les énormes revers blancs de son gilet a taMarat. Il portait généralement un habit bleu à longues basques et à boutons de métal, un pantalon à larges carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier qu'il appelait sonfrère Jean, par souvenir du bâton de la croix dont lo frère Jean des Entommeures lit, selon Rabelais, un si horrificque carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros comme une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié brûlée, une voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers jours d'août 1830, à détonner la Marseillaise , et I aplomb bienveillant d'un homme qui a embrassé plus de cent fois balayette, mais qui n'en parle plus en 1831 qu'en disant : Mon pauvre ami ; et vous aurez au grand complet Jean Laravinière, président des bousingots.
— Vous demandez madame Poisson? dit-il à Horace,
qui n'accueillait pas trop bien en général sa familiarité. Eh bien! vous ne verrez plus madame Poisson. Absente par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne la battra plus.
— Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, s'écria le petit Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une mouche, elle n'aurait pas été battue deux fois. Mais enfin , puisque c'est le président qu'elle a honoré de sa préférence...
— Excusez! cela n'est pas vrai, répondit le président des bousingots en élevant sa voix enrouée pour que tout le monde l'entendît. A moi, Arsène, un verre de, rhum! j'ai la gorge en feu. J'ai besoin de me rafraîchir.
Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près de lui, le regardant attentivement avec une expression indéfinissable.
«Eh bien, mon pauvre Arsène, reprit Laravinière sans lever les yeux sur lui et tout en dégustant son petit verre : lu ne verras plus ta bourgeoise! Cela te fait plaisir peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta bourgeoise?
— Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire et ferme; mais où diable peut-elle être?
— Je te dis qu'elle est partie. Partie, entends-tu bien? Cela veut dire qu'elle est où bon lui semble ; qu'elle est partout excepté ici.
— Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en parlant si haut d'une pareille affaire? dis-je en jetant les yeux vers la porte du fond, où nous apparaissait ordinairement M. Poisson vingt fois par heure.
— Le citoyen Poisson n'est pas céans, répondit lo bousingot Louvet : nous venons de le rencontrer à l'entrée de la Préfecture de police, où il va sans doute demander des informations. Ah! dame, il cherche; il cherchera longtemps. Cherche, Poisson, cherche ! Apporte!
— Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra qu'on ne prend pas les mouches avec'du vinaigre. Arsène? à moi, du café!
— Elle a bien fait! dit un troisième. Je ne l'aurais jamais crue capable d'un pareil coup de tète, pourtant! Elle avait l'air usé par le chagrin, cette pauvre fernmel A moi, Arsène, de la bière ! »
Arsène servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter derrière Laravinière, comme s'il eût attendu quelque chose.
« Eh ! qu'as-tu là à me regarder? lui dit Laravinière qui le voyait dans la glace.
— J'attends pour vous verser un second petit verre, répondit tranquillement Arsène.
— Joli garçon , va ! dit le président en lui tendant son verre. Ton cœur comprend le mien. Ah! si tu avais pu te poser ainsi en Hébô à la barricade de la rue Montorgueil , l'année passée, à pareille époque! J'avais une si abominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à descendre des gendarmes. Brave comme un lion, ce gaminlà ! Ta chemise n'était pas aussi blanche qu'aujourd'hui hein? Rouge de sang et noire de poudre. Alais où diable as-tu passé depuis?
— Dis-nous donc plutôt où madame Poisson a passé lu nuit, puisque tu le sais? reprit Paulier.
— Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu.
— Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravinière. Ça vous intéresse diablement, à ce qu'il parait! Eh bien ! vous ne le saurez pas, soit dit sans vous lâcher ; car j'ai donné ma parole, et vous comprenez.
— Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner à entendre que c'est chez vous que s'est retirée madame Poisson.
— Chez moi! je le voudrais : ça supposerait que j'ai un chez moi. Mais pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît. Madame Poisson est une femme fort honnête, et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni chez moi.
— Raconte-leur donc comment tu l'as aidée à se sauver? dit Louvet en voyant avec quel intérêt nous cherchions à deviner le sens de ses réticences.
— Voilà ! écoutez! répondit le président. Je peux bien
HORACE
le dire : cela ne fait aucun tort à la dame. \h! lu écoutes, toi? ajouta-t-il en voyant Arsène toujours derrière lui. Tu voudrais faire lo capon, et redire cela à ton bourgeois.
— Je ne sais pas seulement de quoi vous parlez , répondit Arsène eu s'assoyant suc une table vide et en ouvrant un journal. Je suis là pour vous servir : si je suis de trop, je m'en vas.
— Non, non! reste, enfant de juillet! dit Laravinière. Ce que j'ai à dire ne compromet personne. »
C'étail l'heure du dîner des habitants du quartier. Il n'y avait dans le café que Laravinière, ses amis et nous. Il commença son récit en ces termes:
« Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matin (car il était minuit passe, près d'une heure), je revenais tout seul à mon gite, c'était par le plus long. Je ne vous dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit je lis cette rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais marcher devant moi une vraie (aille de guêpe, et cela avait un air si comme il faut, cela avait la marche si peu agaçante que nous connaissons, que j'ai hésité par trois l'ois... Enfin, persuadé que ce ne pouvait être autre chose qu'un phalène, je m'avance sur la tnéme ligne; mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable (style choisi, mes entants!) m'aurait empêché d'être i os ni, quand même la galanterie française ne serail pas dans les mœurs de votre président. — Femme chai mante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras? — Elle ne répond rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. Ah bah! elle est peut-être sourde, cela s'est vu. .1 insiste. On me fait doubler le pas. — N'ayez donc pas peur ! —Ah! — Un petit cri , et puis on s'appuie sur le parapet.
— Parapet? c'était le sur quai, dit Louvet.
— J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, muraille quelconque. N'importe! je la voyais trembler comme une femme qui va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. Se moque-t-on de moi;.' — Mais, Mademoiselle, n'ayez donc pas peur. — Ah! mon Dieu! c'est vous, monsieur Laravinière?— Ah! mon Dieu! c'est vous, madame Poisson? (En voilà, un coup de théâtre!) — Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un ton résolu. Vous êtes un honnête homme, vous allez me conduire. Je remets mon sort entre vos mains, je me lie a vous. Je demande le secret. — Me voilà, Madame, prêt à passer l'eau et le feu pour vous et avec vous. Elle prend mon bras. --Je pourrais vous prier de ne pas me suivre, et je suis sûre que vous n'insisteriez pas; mais j'aime mieux me confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains, vous ne le trahirez pas. »
J i tends la main , elle y met la sienne. Voilà la tète qui me tourne un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras comme un marquis, et sans me permettre une seule question, je l'accompagne...
— Où, demanda Horace impatient.
— Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin faisant: — Je quitte M. Poisson pour toujours, me répondit-elle ; mais je ne le quitte pas pour me mal conduire. Je n'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant Dieu, qui veille sur moi, puisqu'il vous a envoyé vers moi en ce moment, que je n'en ai pas et n'en veux pas avoir. Je me soustrais a de mauvais traitements, et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme honnête et bonne; je vais vivre de mon travail. .Ne \enez pas me voir ; il faut que je me tienne dans une grande réserve après une pareille fuite ; mais gardez-moi lin souvenir amical, et croyez que je n'oublierai jamais... Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peutêtre, et puis, bonsoir, plus personne. Je sais où elle est, mais je ne sais chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai pas a le savoir, et je ne mettrai personne sur la voie de le découvrir. C'est égal, je n'en ai pas dormi de la nuit, et me voilà amoureux comme une bêle! A quoi cela me sei i ira-t-il?
— Et vous croyez, dit Horace ému, qu'elle n'a pas d'amant, qu'elle est chez une femme, qu'elle...
— Ah ! je ne crois rien, je ne sais rien , et peu m'im-
porte ! Elle S'eSl emparée de moi. Me voilà forcé de tenir Ce que j'ai promis, puisqu'on m'a subjugué. Ces diables
de femmesl li -eue, du rhum ! l'orateur est fatigué. »
Je regardai Arsène : son visage ne trahissait pas la moindre émotion. Je cessai de croire à son amour pour
madame Poisson; mais, en voyant l'agitation d'Horace, je commençai à penser que le sien prenait un caractère sérieux. Nous nous séparâmes à la rue (Wt-le-Cœur. Je rentrai accable de fatigue. J'avais passé la nuit précédente auprès d'un ami malade, et je n'étais pas revenu chez moi de la journée.
Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes fenêtres, je lus tenté de croire qu'il n'y avait personne chez moi, à la lenteur qu'Eugénie mit à me recevoir. Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette qu'elle se décida à ouvrir la porte , après in'avoir bien regardé et interrogé par le guichet.
« Vous avez doue bien peur? lui dis-jo en entrant.
— Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons pour cela. Mais puisque vous voilà, je suis tranquille. »
Ce début m'inquiéta beaucoup. « Qu'est-il donc arrivé? m'écriai-je.
— Rien que de fort agréable, répondit-elle en souriant, et j'espère que vous ne me désavouerez pas ; j'ai , en votre absence, disposé de votre chambre.
— De ma chambre ! grand Dieu ! et moi qui ne me suis pas couché la nuit dernière! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystère?
— Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant sa main surina bouche. Votre chambre est habitée par quelqu'un qui a plus besoin de sommeil et de repos que vous.
— Voilà une étrange invasion! Tout ce que vous fuites est bien, mon Eugénie, mais enfin...
— Mais enfin , mon ami , vous allez vous retirer do suite, et demander à votre ami Horace ou à quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous céder la moitié de sa chambre pour une nuit.
— Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sacrifice?
— Pour une amie à moi , qui est venue me demander un refuge dans une circonstance désespérée.
— Ah! mon Dieu ! m'écriai-je, un accouchement dans ma chambre! Au diable le butor à qui je dois cet enfant-là !
— Non, non! rien de pareil ! dit Eugénie en rougissant. Mais parlez donc plus bas, il n'y a point là d'affaire d'amour proprement dite; c'est un roman tout à fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.
— Ah çà, c'est donc une princesse enlevée pour qui vous prenez tant de précautions respectueuses?
— Non ; mais c'est une femme comme moi , et elle a bien droit à quelque respect de votre part.
— Et vous ne me direz pas même son nom ?
— A quoi bon ce soir? Nous verrons demain ce qu'on peut vous confier.
— Et c'est une femme?... dis-je avec un grand embarras.
— Vous en doutez? » répondit Eugénie en éclatant de rire.
Elle me poussa vers la porte, et j'obéis machinalement. Elle me rendit ma lumière, et me reconduisit jusqu'au palier d'un air affectueux et enjoué, [mis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte à double tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécurité quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans ma mansarde.
Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris d'un vertige. Je ne suis point jaloux de nia nature, et d'ailleurs, jamais ma douce et sincère compagne ne m'avait donne le moindre sujet de méfiance. J'avais pour elle plus que de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour son caractère, une foi absolueen sa parole. Malgré tout cela, je lus saisi d'une sorte de délire, et ne pus jamais me résoudre à descendre le dernier étage. Je remontai vingt lois jusqu'à ma porte ; je redescendis autant de lois l'escalier. Le plus profond silence régnait dans ma mansarde
HORACE
et dans toule la maison.Plus je combattais ma folie, plus elle s'emparait <Je mon cerveau. Une sueur froide coulait de mon Iront. Je pensai plusieurs fois à enfoncer la porte : malgré la serruie et la barre de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais la crainte d'épouvanter et d'ollenser Eugénie par cette violence et l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de i la tentudon. Si Horace m'eut vu ainsi, il m'aurait pris en pitié ou raillé amèrement. Après tout ce que je lui avais dit pour combattre les instincts de jalousie et de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.
Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai bien a passer la nuit à me promener sur Je quai; mais la maison avait une porte de derrière sur la rue Gil-lr-Cœur, et pendant que j'en rerais le tour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois que j'aurais franchi la porte principale, soit que le portier fut prévenu, soit qu'il allât se coucher, j'étais sûr de ne pas pouvoir rentrer passé minuit. Les portiers sont fort inhumains envers les étudiants, et le mien était des plus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa réputation compromise ! pensai-je; et ne pouvant renoncer à garder mon trésor à vue, ne pouvant plus résister à la fatigue, je me couchai sur la natte de padle dans l'embrasure de ma porte, et je finis par m'y endormir.
Heureusement nous demeurions au dernier étage de la maison, et la seule chambre qui donnât sur notre palier n'était pas louée. Je ne courais pas risque d'être surpris dans celte ridicule situalion par des voisins médisants.
Je ne dormis ni longtemps ni paisiblement , comme on peut croire. Le froid du matin m'éveilla de bonne heure. J'étais brisé, je fumai pour me ranimer, et quand, vers six heures, j'entendis ouvrir la porte de la maison, je sonnai à la mienne. 11 me fallut encore attendre et encore subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis de rentrer.
« Ah ! mon Dieu! dit Eugénie en frottant ses yeux appesantis par un sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez changé ! Pauvre Théophile ! vous avez donc été bien mal couché chez votre ami Horace ?
— On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit trèsdur. Et voire hôte, est-il enfin parti ?
Mon hôte ! » dit-elle avec un étonnement si candide
que je me sentis pénétré de honte.
Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir à temps. Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant rien à dire qui eût le sens commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai mon chapeau avec humeur sur une chaise : il roula par terre, je lui donnai un grand coup de pied ; j'avais besoin de briser quelque chose.
Eugénie, qui ne m'avait jamais vu ainsi, resta stupéfaite : elle ramassa mon chapeau en silence, me regarda fixement , et devina enfin ma souffrance, en voyant l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa un soupir, retint une larme, et entra doucement dans ma chambre à coucher, dont elle referma la porte sur elle avec soin. C'était là qu'était le personnage mystérieux. Je n'osais plus, je ne voulais plus douter, et, malgré moi , je doutais encore. Les pensées injustes, quand nous
,ur laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de
us, qu'elles dominent encore notre imagination alors
e la raison et la conscience pro estent contre elles, k ■Jlétais au supplice ; je marchais avec agitation dans mon ■qijjinet, m'wrèlantà chaque tour devant cette porte fatale, a\e.' nn sentiment voisin de la rage. Les minutes me semblaient des siècles.
Enfin la porte se rouvrit , et une femme vêtue à la hâte, les cheveux encore dans le désordre du sommeil et le corps enveloppé d'un grand chàle, s'avança vers moi, pâle et tremblante. Je reculai de surprise, c'était madame Poisson.
Elle s'inclina devant moi , presque jusqu'à mettre un
genou en terre ; et dans celle altitude douloureuse, avec sa pâleur, ses cheveux épars, et ses beaux bras nus sortant de son chàle écarlate, elle eût désarmé un tigre; mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que j'eusse accueilli mon arfreuse portière avec autant de courtoisie que la belle Laure. Je la relevai, je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'être rentré si malin , n'osant pas encore demander pardon , ni même jeter un regard à ma pauvre maîtresse.
« Je suis bien malheureuse et bien coupable envers vous, me dit Laure encore tout émue. J'ai failli amener un chagrin dans votre intérieur. C'est ma faute, j'aurais dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la généreuse hospitalité d'Eugénie. Ah ! Monsieur, ne faites de reproche qu'à moi : Eugénie est un ange. Elle vous aime comme vous le méritez, comme je voudrais avoir été aimée, ne fût-ce qu'un jour dans ma vie. Elle vous dira tout , Monsieur; elle vous racontera mes malheurs et ma faute, ma faute, qui n'est pas celle que vous croyez, mais qui est p;us grave mille fois, et dont je ferai pénitence toute ma vie. »
Les larmes lui coupèrent la parole. Je pris ses deux mains avec attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la consoler; mais elle y parut sensible, et, m'enlrainant vers Eugénie, elle hâta avec une grâce toute féminine l'explosion de mon remords et le pardon de ma chère compagne. Je le reçus à genoux. Pour toute réponse, celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit : « Soyez son frère, et promettez-moi de la protéger et de l'a?sister comme si elle était ma sœur et la vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi ! Et pourtant combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour vous tourner la tète ! »
Le déjeuner, modeste comme à l'ordinaire, mais plein de cordialité et même d'un enjouement attendri , fut suivi des arrangements que prit Eugénie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre palier, et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition , quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis plusieurs jours. Tandis que notre nouvelie voisine s'établissait avec une certaine lenteur mélancolique dans ce mystérieux asile, sous le nom de mademoiselle Moriat (c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait passer pour sa sœur); ma compagne revint me donner les éclaircisssements dont j'avais besoin pour la secourir.
« Vous avez de l'amitié pour le Masaccio"? me ditelle pour commencer; vous vous intéressez à son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure, qu'elle est plus chère à l'aul Arsène?
— Quoi ! Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces secrets, impénétrables pour moi, il vous les aurait confiés? »
Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis que le Masaccio faisait son portrait, elle avait su lui inspirer une confiance extraordinaire. Lui , si réservé, et même si mystérieux, il avait été dominé par la bonté sérieuse et la discrète obligeance d'Eugénie. Et puis l'homme du peuple, méfiant et lier avec moi, avait ouvert fraternellement son cœur à la fille du peuple : c'était légitime.
Eugénie avait promis le secret; elle l'avait religieusement gardé. Elle me fit subir un interrogatoire très-judicieux et très-fin, et quand elle se fut assurée que ma curiosilé n'était fondée que sur un intérêt sincère et dévoué pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses; à savoir: primo, que madame Poisson n'était pas madame Poisson , niais bien une jeune ouvrière née dans la même ville de province et dans la même rue que le petit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès l'enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse ; car la belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était laissé séduire et enlever par M. Poisson, alors commis voyageur, qui était venu a\ec elle dresser la tente de - in café à la grille du Luxembourg, comptant sans doute sur la beauté d'une telle enseigne pour acbalander sou établissement. Cette secrète pensée n'empêchait pas
MU! a ci:.
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M. Poisson d'être forl jaloux, ot , à la moindre appa rence, il s'omportail contre Marthe, et la rendail forl malheureuse. On assurait même dans lu quartier qu'il l'avait souvent frappée.
En second lieu, Eugénie m'apprit que Paul Arsène, ayanl un soir, contrairement à ses habitudes de sobriété, cédé à la tentation do boire un verre de bière, était entré, il j avait environ trois mois, au café Poisson; que là , avant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc ci coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du moyen âge, la pauvre Marthe, ses premières, ses uniques amours, il avait failli se trouver mal. .Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que lo surveillant farouche était là; mais elle avait trouvé moyen, en lui rendant la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser un billet ainsi conçu :
« Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta pa\se, viens causer avec elle demain. C'est le jour de garde de M. Poisson. J'ai besoin de parler de mon pays et de mon bonheur passé. »
« Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous. Il en sortit plus amoureux que jamais. Il avait, trouvé Marthe embellie par sa pâleur, et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de romans à son comptoir, et même quelquefois des livres plus >éricux , elle avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idées qu'elle n'avait pas auparavant. D'ailleurs, elle lui confiait ses malheurs, son repentir, son désir de quitter la position honteuse et misérable que son séducteur lui avait faite, et Arsène se figurait que les devoirs de la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient seuls désormais à sa compatriote. Il ne cessa de rôder autour d'elle, sans toutefois éveiller les soupçons du jaloux , et il parvint à causer avec Marthe toutes les lois que M. Foisson s'absentait. Marthe était bien décriée a quitter son tyran; mais ce n'était pas, disaitelle, pour changer de honte qu'elle voulait s affranchir. Elle chargeait Arsène de lui trouver une condition où elle put vivre honnêtement de son travail, soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés, etc.; mais toutes les conditions que Paul envisageait pour c'Ie lui semblaient indignes de celle qu'il aimait. 11 voulait lui trouver une position à la fois honorable, aisée et libre : ce n'était pas facile. C'est alors qu'il a conçu et exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit que sa tante allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses sœurs à Paris, qu'il les établirait comme ouvrières en chambre avec Marthe, et qu'il les soutiendrait toutes les trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans un bon train d'affaires, sauf a ne jamais reprendre la peinture, si ses avances et leur travail ne suffisaient pas pour les faire vivre dans l'aisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la passion de l'art à celle du dévouement, et son avenir à son amour.
«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de garçon de calé, il s'est fait garçon de café, cl il a justement choisi le calé de M. Poisson, où il a pu concerter l'enlèvement de Marthe, et où il compte rester encore quelque temps pour détourner les soupçons. Car la tante Henriette est morte, les sœurs d'Arsène sont en roule, et je m'étais chargée de veiller # leur établissement dans une maison honnête : celle-ci est propre et bien habitée. L'appartement à côté du nôtre se compose de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer. Ces demoisel es y seront fort bien. Nous leur prêterons le linge et les meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les procurer, et cela ne tardera pas ; car Paul , depuis deux mois qu'il gagne de l'argent , a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin , avant-hier soir, tandis que vous étiez auprès de votre malade, Laure, ou, pour mieux dire, Marthe, puisque c'est son véritable nom, a pris son grand courage, et au coup de minuit, pendant que M. Poisson était de garde, elle est partie avec Arsène, qui devait l'a-
mener ici , et retourner bien vite à la maison avant que son patron fui rentré; mais a peine avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à l'enlre-sol de M. Poisson , et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient pas bien vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir, a forcé Ar-ene a rentier et s'est mise à descendre a toutes jambes la i ne de Toui non , comptant sur la légèreté do sa course et sur la protection du ciel pour échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie par un homme sur les quais; mais il s'est trouvé par bonheur que cet homme était voire camarade Laravinière,qui lui a promis le secret et qui l'a amenée jusqu'ici. Arsène est venu nous voir en courant ce matin. I.e pauvre garçon était censé faire une commission à l'autre bout de Paris. Il était, si baigné de sueur, si haletant , si ému , que nous avons cru qu'il s'évanouirait en haut fie l'escalier. Enfin , en cinq minutes de conversation , il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite n'était qu une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré qu'au jour, et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le moindre soupçon de la complicité d'Arsène.
— Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre de M. Poisson? Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est pas marié avec Marthe? .
— Non , mais quelque violence dans le premier feu de la colère. Comme c'est un homme grossier, livré à toutes ses passions, incapable, d'un véritable attachement, il se sera bientôt consolé avec une nouvelle maîtresse. Marthe, qui le connaît bien , dit que si l'on peut tenir sa demeure secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien à craindre ensuite.
— Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé dans tout ceci, repris-je, c'est: primo, de vous laisser disposer de tout ce qui est à nous pour assister nos infortunées voisines; secundo, d'avoir toujours derrière, la porte une grosse canne au service des épaules de M. Poisson , en cas d'attaque. Eh bien , voici , prima, un terme de ma rente que j'ai touché hier, et dont tu feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras convenable; secundo, voilà un assez bon rotin que je vais placer en sentinelle. »
Cela fait , j'allai me jeter sur mon lit , où je tombai , à la lettre, endormi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.
Je fus réveillé au bout de deux heures par Horace : — Que diable se passe-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au guichet, on chuchote derrière la porte, on cache quelqu'un dans la cuisine, ou dans le bûcher, ou dans l'armoire, je ne sais où; et, quand je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou moi ?
A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma place au conseil délibératif que Marthe et Eugénie tenaient ensemble dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En remettant lo secret de Marthe à leur honneur et à leur prudence, on avait beaucoup plus de chances de sécurité qu'en essayant de le leur cacher. Il était impossible qu'ils ne le découvrissent pas, quand même Marthe s'astreindrait à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et quand même je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne serait toujours violée; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverle, une minute durant, pour (pie quelqu'un de nos jeunes gens entrevit et reconnût la belle ', Laure. Je commençai donc le chapitre des cCrTfidenees solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que je le lis, à l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à Laure, la part qu'il avait prise a son évasion , et jusqu'à leur ancienne connaissance. Laure, désormais redevenue Marthe, fut , pour Horace et pour tous nos amis, une amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censée lui avoir offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage était assez respectable; to.is mes amis professaient à bon droit pour Eu
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génie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le croire , de mon ridicule accès de jalousie.
Cependant Eugénie ne me le pardonna pas aussi aisément que je m'en étais flatté. Je puis même dire qu'elle ne me l'a jamais pardonné. Quoiqu'elle fit , j'en suis convaincu , tous ses efforts pour l'oublier, elle y a toujours avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un homme fût à la hauteur de celui d'une femme! — Le meilleur, le plus dévoué, le plus fidèle de tous, sera toujours prêt, disait-elle, à se méfier de celle qui s'est donnée à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit tout matériel; aussi toute notre fidélité, souvent tout notre amour, se résument pour lui dans un fait. Quant à nous, qui n'exerçons qu'une domination morale, nous nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des apparences. Dans nos jalousies, nous sommes capables de récuser le témoignage de nos yeux; et quand vous faites un serment , nous nous en rapportons à votre parole comme si elle était infaillible. Mais la notre est-elle donc moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et. du nôtre deux choses si différentes? Vous frémiriez de colère si un homme vous disait que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous nous entourez de précautions qui prouvent que vous douiez de nous. A celui que des années de chasteté et de sincérité devraient rassurer à jamais, il suffit d'une petite circonstance inusitée, d'une parole obscure, d'un geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute confiance soit détruite en un instant.
Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qui avait l'habitude de se poser pour l'avenir en Othello; mais, en effet, c'était sur mon cœur que retombaient ces coups acérés. « Où diable prend-elle tout ce qu'elle dit? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop aller au prêche de la salle Taitbout. »
La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était des plus étranges. Soit qu'il n'eût jamais osé lui exprimer son amour, soit qu'elle n'eût pas voulu le comprendre, ils en étaient restés, comme au premier jour, dans les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorait le dévouement de ce jeune homme; elle ne savait pas à quelles espérances il avait dû renoncer pour s'attacher à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût étudié la peinture; mais il ne lui avait pas dit de quelles admirables facultés la nature l'avait doué à cet égard ; et d'ailleurs il attribuait son renoncement à la nécessité de faire venir ses sœurs et de les soutenir. Marthe ne possédait rien, et n'a\ait rien voulu emporter de chez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances qu'elle acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût pas fui, appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui devoir d'autres services que de simples démarches auprès d'Eugénie, et un asile auprès de ses sœurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des dépenses. En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et il s'était ôté le droit de lui jamais dire : « Voilà ce que j'ai fait pour vous ; » car, dans l'apparence, il n'avait lait pour elle que ce qui est permis à la plus simple amitié.
Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu de si près par son patron, qu'il ne put aller recevoir ses sœurs à la diligence. Marthe ne sortait pas, dans la crainte d'être rencontrée par quelqu'nn qui pût mettre M. Poisson sur ses traces. Nous nous chargeâmes , Eugénie et moi , d'aller aider au débarquement de Louison et de Suzanne, nos futures voisines. Louison, l'aînée, était une beauté de village, un peu virago, ayant la voix haute, l'humeur chatouilleuse et l'habitude du commandement. Elle avait contracté cette habitude chez sa vieille tante infirme, qui ('écoutait comme un oracle, et lui laissait la gouverne de cinq ou six apprenties couturières, parmi lesquelles la jeune sœur Suzon n'était qu'une puissance
secondaire, une sorte de ministre dirigeant les travaux, mais obéissant à la sœur aînée , sans appel. Aus-i Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de régner qui dévore les souverains.
Suzanne, sans être belle, étnit agréable et d'une organisation plus distinguée que celle de Louise. Il était facile de voir qu'elle était capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais Louise était, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb, pour l'empêcher de se répandre au dehors et d'en recevoir quelque influence.
Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidité, l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idée de la vie de Paris, et ne concevaient pas qu'il pût y avoir pour Arsène un empêchement impérieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent Eugénie d'un air préoccupé, Louise répétant à tout propos : « C'est toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là !
Et Suzanne ajoutant , d'un ton de consternation :
— C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu ! »
Il faut avouer que, venant pour la première fois de leur vie de faire un assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers pour l'examen de leurs malles, ne sachant tout ce que signifiait ce bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et dételait, d'employés, de facteurs et de commissionnaires, il était assez naturel qu'elles perdissent la tête et ressentissent un peu de fatigue , d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je réglais leurs comptes avec le bureau. A peine se virentelles installées dans un fiacre avec leurs effets, leurs innombrables corbeilles et cartons (car elles avaient, suivant l'habitude des campagnards, traîné une foule d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main jusqu'au coude dans son cabas, en criant : « Attendez, Monsieur; attendez que je vous paie! Qu'est-ce que vous avez donné pour nous à la diligence? Attendez donc! »
Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immédiatement l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de grandeur, que j'étais loin d'apprécier moi-même, commença à me gagner leur considération.
Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie et moi, afin de nous trouver en même temps qu'elles à la porte de notre domicile commun.
" Ali ! mon Dieu ! quelle grande maison ! s'écrièrentelles en la toisant de l'œil ; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faite. »
Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient du sol. Dès le second étage, elles montrèrent de la surprise; au troisième, elles firent de grands éclats de rire; au quatrième, elles étaient furieuses; au cinquième, elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer dans une pareille lanterne. Louise, découragée, s'assit sur la dernière marche en disant : — « En voila-l-il une horreur de pays! »
Suzanne, qui conservait plus d'envie de se moquer que de s'emporter, ajouta: «Casera commode, hein9 de descendre et de remonter ça quinze fois par jour! Il y a de quoi se casser le cou. »
Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait sur le prolongement de mon balcon. Louise s'y avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa tomber sur une chaise.
« Ah ! mon Dieu ! s'écria-l-elle , ça me donne le vertige ; il me semble que je suis sur la pointe de notre clocher.»
Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé un petit repas dans mon appartement, comptant, à ce moment-là, leur présenter Marthe.
a Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, dit Louison en jetant un coup d'œil prohibitif à Suzanne ; mais nous n'avons pas faim. »
HORACE
Elle avail l'air désespéré ; Suzanne s'étail hâtée de défaire les llUllleS Cl lie I llllger ll'.s ellctS , CI.III11IC SÎ c'était
la chose ta plus pressée du monde.
« Ali çà! pourquoi donc Irois lits? lit observer toul à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous? A la bonne heui e '■
— Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous, lui répondis-je. Mais nous aurez une payse, une ancienne amie, qu'il voulait vous présenter lui-même...
— Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache. Comment donc qu'il ne nous en a rien marqué dans ses lettres?...
— Il avait à vous dire là-dessus beaucoup do choses qu'il vous expliquera lui-môme. En attendant,, il m'a chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et, pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous que je vous l'amené'.'
— Nous irons bien la voir nous-mêmes, répondit 1. ouison, dont la curiosité était fortement éveillée ; où donc est-ce qu'elle est, cetie payse? »
Elle me suivit avec empressement!
« Tiens! c'est la Mai Ion, cria-t-cllfi d'une voix âpre en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va, Mai ton.' Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer avec nous? Vous avez fait une vilaine chose, pas moins, de vous ensauver avec co monsieur qui vous a sou/crée à votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée avec lui, et à tout péché miséricorde! »
Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Eilenos'élait pas attendue a un pareil accueil. La pauvre femme avail oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène avait oublié ses sœurs. Le mal du pays fait cet effet-là à tout le monde : il transforme les objets de nos souvenirs en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, tandis que les défauts s'adoucissent, toujours avec le temps et l'absence, et vont jusqu'à s'etl'acer dans notre imagination.
Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq ans auparavant, Louise el Suzanne n'étaient que des enfants sans réflexion sur quoi que ce soit. Maintenant c'étaient deux dragons de vertu, principalement l'aînée, qui avait tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à la ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l'avait pus prévu ) perdre beaucoup de leur charme et de leur \;deur. Au village elles donnaient le bon exemple, rattachaient à des habitudes de labeur et de sagesse les jeunes lilles de leur entourage. A Paris, leur mérite devait être enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple inaperçu ; et les qualités nécessaires à leur nouvelle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.
11 était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de Marthe avait été de s'élancer dans les bras de la sœur d'Arsène, le second fut d'attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté ; mais une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et do grosses larmes roulaient dans ses yeux.
.le lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la lis asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir auprès d'elle.
— Vous n'avez le droit do lui faire ni questions ni reproches, dis-jo à celte dernière d'un ton ferme qui l'étonna et la domina tout d'un coup ; elle a l'estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse, le malheur commande, le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais du passe.
Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui l'avait suivie par derrière, cédant à impulsion de son cœur, se pencha vers Marthe pour l'embrasser; mais un regard terrible de Louise, jeté en dessous, paralysa sort élan. Elle se borna à lui serrer la main; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à
ai e entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d'elle, affectant de lui témoigner plus d'amitié el d'égards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêne. Soil par dépit,
soit quô les mets ne lussent pas de son goût, Louison ne touchai I à rien. Enfin, Arsène arriva, el, après les premiers embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possédait au plus liant degré, ce qui se passait entre nous tous, il emmena ses deux mi lus dans une chambre, et resta plus d'une heure enfermé avec elles.
Au sortir do cette conférence, ils avaient tous le teint animé. Mais l'influence de l'autorité fraternelle, si peu contestée dans les mœurs du peuple de province, avait maie la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait pie; de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids a l'autorité de sa sœur, n'était pas fâchée, je crois, de changer un peu de maître. Elle lit franchement des amitiés a Marthe, tandis que Louise l'accablait de polites e affectées très-maladroites ci presque blessantes.
Arsène les envoya coucher presque aussitôt.
« Nous attendrons madame Poisson, dit Louise sans se douter qu'elle enfonçait un nouveau poignard dans le cœur de Marthe en l'appelant ainsi.
— Marthe n'a pas voyagé, répi ndil le Masaccio froidement; elle n'est pas condamnée a dormir avant d'en avoir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller vous reposer. »
Elles obéirent, et, quand elles furent sorties :
« .le vous supplie de pardonner à mes sœurs, dit-il à
Marthe, certains préjugés de province qu'elles auront
bientôt perdus, je vous en réponds.
— N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe. Elles ont raison de me mépriser : j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être aimé. Vos sœurs no sont scandalisées que parce que mon choix était indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène, je trouverais de l'indulgence, et peut-être de l'estime dans tous les cœurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la respectent. On la considère comme la femme de votre ami , quoiqu'elle ne se soit jamais fait passer pour telle; et moi, quoique je prisse le titre d'épouse, tout le monde sentait que je ne l'étais point. En voyant quel maître farouche je m'étais donné, personne n'a cru que l'amour put in'avoir jelee dans l'abîme. »
En parlant ainsi, elle pleurait amèrement, et sa douleur, trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.
Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.
«Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, s'écria-t-il ; quant à moi, je saurai bien faire partager à mes sœurs le respect que j'ai pour vous.
— Du respect! Est-il possible que vous me respectiez, vous ! Vous ne croyez donc pas que je nie sois vendu ?
— Non 1 non ! s'écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet homme haïssable; et où est donc le crime'.' Vous ne l'avez pas connu, vous avez cru à son amour ; vous avez élé trompée comme tant d'autres. Ah ! Monsieur, ajouta-t-il en s'adressent à moi, vous ne pensez pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n'estce pas? »
J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelques jours que nous connaissions la situation de Marthe à l'égard de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature si belle et si intelligente avait pu s'éprendre du Minotaure. Parfois nous nous étions dit que cet. homme, si lourd et si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine beauté ; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait, avoir eu du caractère avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint. Mais parfois aussi nous nous étions arrêtés à l'idée que des bijoux et des promesses, l'appât des parures et l'espoir d'une vie nonchalante avaient enivré cette enfant avant que l'intelligence et le cœur fussent développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien ressembler à celle de toutes les filles séduites que les
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Chat! ne faites pas de bruit! (Pdic 10 )
besoins de la vanité et les suggestions de la paresse précipitent dans le mal.
Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vit ce qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justifier.
« Écoulez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquiétudes. Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple, Monsieur! non, vous ne le savez pas! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras d'Arsène), et il y a aussi des hommes dont la vie semble livrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore, un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se plaignait sans cesse, avec des jurements et des imprécation-, de l'inégalité des fortunes et de l'injustice du sort. Il n'était pas né paresseux ; mais il l'était devenu par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s'est écoulée entre deux souffrances alternatives :
tantôt une compassion douloureuse pour mes parents infortunés, tantôt une terreur profonde devant les emportements et les délires de mon père. Le grahat où nous reposions était, à peu près notre seule propriété : tous les jours d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite des mauvais traitements de son mari. J'étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte, quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de me réjouir de l'espèce de liberté que sa mort me procurait. Je mettais toutes ses injustices sur le compte de la misère, aussi bien les siennes que celles de mon père. La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun, terrible, odieux , que , dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée à détester et à craindre.
« Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l'être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants , je cédai à celui qui domine l'enfance : je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vile
non m i
Louise, découragée , s'assit sur la dernière marche. (Page 22.)
et bien; mais à peine avait-il touché quelque argent, qu'il allait le boire; et lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ébranlant le pavé sous son pas inégal et pesant, vociférant des paroles obscènes sur un ton qui ressemblait à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés d'épouvante. Je me cachais au fond de mon lit, et des heures entières s'écoulaient ainsi, moi n'osant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul dans le délire ; quelquefois s armant d'une chaise ou d'un bâton, et frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il se croyait poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de lui parler ; car une fois, du vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, pour me préserver, disait-il, du malheur d'èlre pauvre. Depuis ce temps, je me cachais à son approche ; et souvent, pour éviter d'être atteinte par les coups qu'il frappait au hasard dans l'obscurité, je me glissais sous mon lit, et j'y restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de peur et de froid.
«Dans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies nui entourent notre petite ville avec les enfants de mon
âge; nous y avons souvent joué ensemble, Arsène ; et vous savez bien que cette enfant, qui traînait toujours un reste de soulier attaché par une ficelle, en guise de cothurne, autour de la jambe, et qui avail tant de peine à faire rentrer ses cheveux indisciplinés sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que celte enfant-là, crainlive et mélancolique jusque dans ses jeux , était aussi pure et aussi peu vaine que vos sœurs. Mon seul crime, si c'en est un quand on a une existence si malheureuse, était de désirer, non la richesse, mais le calme et la douceur de mœurs que procure l'aisance. Quand j'entrais chez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité polie de sa famille, la proprelé de ses enfants, l'élégante simplicité de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour tricoter sur une chaise propre dans un intérieur silencieux et paisible; et quand je m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. J'appris, comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille; mais j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait étiolé mes facultés actives; je ne vivais que de rêverie, heureuse quand je n'étais
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pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais. « Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause de ma faute? Le dois-je, Arsène, et lie ferai-je pas mieux d'encourir un peu plus de blâme, que de charger d'une si odieuse malédiction la tète de mon père?
— Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais le dire pour vous ; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous êtes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dire à mes sœurs, qui l'ignoraient encore. Son père, dit-il ens'adressantà nous (pardonnezlui, mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et l'ivrognerie est la cause de tous nos vices) , ce malheureux homme , avili, dégradé, privé de raison à coup sur, conçut pour sa fille une passion infâme, et cette passion éclata précisément un jour où Marthe, ayant élé remarquée à la danse sans le savoir, par un commis voyageur, avait excité le jalousie insensée de son père. Ce voyageur avait élé très-empressé auprès d'elle; il n'avait pas manqué, comme ils font tous a l'égard des jeunes filles qu'ils renconirent dans les provinces, de lui parler d'amour et d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment »ù il repartait, il \it une femme échevelée courir sur ses traces et s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui fuyait, nouvelle liéatrix, les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, prendre un autre parti, chercher un refuge ailleurs, invoquer la protection des lois; mais dans ce cas-là, il fallait déshonorer son père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux d'où l'innocent sort parfois aussi souillé dans l'opinion que le coupable. Marthe crut avoir trouvé un ami , un protecteur, un époux même; car le voyageur, voyant sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle crut pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après qu'il l'eut trompée, elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.
— Et puis, reprit Marthe, mes premiers pas dans la vie avaient été marqués de scènes si terribles et de dangers si affreux, que je n'avais plus le droit d'être si difficile. J'avais changé de tyran. Mais le second , avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte d'éducation qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier. Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des objets de comparaison autour de moi, me paraissait bon, sincère, dans les commencements. La douceur exceptionnelle que j'avais acquise dans une vie si contrainte et si dure, encouragea et poussa rapidement à l'excès les instincts despotiques de mon nouveau maître. Je les supportai avec une résignation que n'auraient pas eue des femmes mieux élevées. J'étais en quelque sorte blasée sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours l'indépendance, mais je ne la croyais plus possible pour moi. J'étais une âme brisée ; je ne sentais plus en moi l'énergie nécessaire à un effort quelconque, et sans l'amitié, les conseils el l'aide d'Arsène, je ne l'auraisjamais eue. Tout ce qui ressemblait à des olfres d'amour, les simples hommages de la galanterie, ne me causaient qu'effroi et tristesse. Il me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami : je l'ai trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si longtemps souffert sans espoir.
— Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je ; car vous ne trouverez autour de vous que tendresse , dévouaient et déférence.
— Oh I de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elle en se jetant au cou de ma compagne, j'y compte; et quant a l'amitié de celui-ci, ajouta-t-elle es prenant la tète d'Arsène entre ses deux mains, elle mo fera tout supporter. »
Arsène rougit et pâlit tour à tour.
« Mes sœurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix émue, ou bien...
— Point do menaces, répondit-elle, oh ! jamais de menaces à cause de moi. Je les désarmerai, n'en doutez pas ; et si j'échoue, je subirai leur petite morgue. C'est si peu de chose pour moi I cela me parait un jeu d'enfant.
Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvée en effet, et je te bénirai tous les jours de ma vie. »
Transporté d'amour et de joie, Arsène retourna au café Poisson, et Marthe alla doucement prendre possession de son petit lit auprès des deux sœurs, dont les vigoureux rendements couvrirent le bruit léger de ses pas.
Les sœurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après quelqucsjours de fatigue, d'étonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur parti et s'associer, sans arrière-pensée, à la compagne qui leur était imposée. Il est vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières qu'elle avait su prendre, jointes à sa douceur naturelle et à une sensibilité toujours éveillée et jamais trop expansée, rendaient son commerce le plus aimable que j'aie jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu que deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une amitié véritable pour elle. Sa politesse imposait à l'altière Louison; et lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix douce, ses paroles choisies, ses intentions prévenantes calmaient ou tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.
De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier Louise et Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritées. Elles s'étaient imaginé, au fond de leur village, que Paris était un Eldorado où, relativement, la misère était ce que l'on considère comme richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve élait bien réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou trois fois ce plaisir luxueux), elles se- regardaient l'une l'autre d'un air ébahi, en disant : « Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons carrosse. » Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur paraissait un lieu enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux vint à bout de les distraire pendant quelques jours, elles n'en firent pas moins de tristes retours sur leur condilion nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans cette pelite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer. Quelle différence, en effet, avec leur existence provinciale! Plus d'air, plus de libellé, plus de causerie sur la porte avec les voisines; plus d'intimité avec tous les habitants de la rue ; plus de promenade sur un petit rempart planté de marronniers , avec toutes les jeunes filles de l'endroit, après les journées de travail ; plus de danses champêtres le dimanche ! Aussitôt qu'elles furent installées au travail, elles virent bien qu'à Paris les jours étaient trop courts pour la quantité des occupations nécessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et travailler le triple. Chacune de ces découvertes était pour elles une surprise fâcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fût exposée à tant de dangers, et qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, ni aller danser au bal public quand on voulait se respecter. « Ah ! mon Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc bien méchant ici ? »
Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure intérieur. Arsène les tenait en respect par de fréquentes exhortations, et elles ne manifestaient plus leur mécontentement avec la sauvagerie du premier jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement malapprises eût été assez désagréable, si le travail, remède souverain à tous les maux quand il est proportionné à nos forces, ne fût venu tout pacifier. Grâce aux petites précautions qu'Eugénie avait prises d'avance , l'ouvrage arrivait; et elle songeait sérieusement, voyant l'estime et la confiance que "lui témoignaient ses pratiques, à monter un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort diligente, mais elle avait beaucoup de goût et d'invention. Louison cousait rapidement et avec une solidité cyclopéenne. Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie ferait
IldKACE.
les affaires, essaierai! les robes, dirigerai! les travaux, el partagerait loyalement avec ses associées. Chacune) étant intéressée au succès du phalanstère, travaillerait, non a la tâche el sans conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le zèle el l'attention donl elle était susceptible. Cette grande idée souriail assez aux sœurs cl \i scne ; reslail à savoir si lu caractère de Louison s'assouplirait assez pour rendre I'a69ociation praticable. Habituée a commander, elle était bouleversée de voir que cette Fainéante de Marthe (comme elle l'appe uil loul lias dans l'oreille de sa su'nr) avait plus de
géi [d'elle pour imaginer un ornement de manche, ou
agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, Bdôle ■ i ses traditions antédiluviennes , elle taillait à sa guise, et qu'Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire toutes se- notions, la virago avait bien de la peineà ne p.is lui jeter sa chaise a la tète. Mai- une douée parole de Marthe et un malin sourire de Suzcm faisaient rentrer huile celle colère, et elle se contentait de mugir sourdement, comme la mer après une tempête.
Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait a des essais littéraires. Des que je fus un peu rendu à la libellé, j'allai le voir; car depuis plusieurs jours j'eiais privé de sa société. Je trouvai son intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre garnie avec une sorte d'affectation, 11 avait mis --ni couvre-pied sur sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l'embrasure de la porte, afin d'intercepter les bruits du voisinage ; et de son rideau d'indienne, roule autour de lui, il s'était lait une1 robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes en avant, la télé dans ses mains, la chevelure ébouriffée; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits, soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, el s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux effarouches.
Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard indiscret. Tous portaient en tête des tilres différents.
« C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle la Malédiction, chapitre \^\ mais non, cela s'appelle le Nouveau René, 1er chapitre... Eh non! voici L ne Déception, livre 1er. Ah! maintenant, cet autre, le Dernier Croyant, I"' partie... Eh mais! voici des vers! un poëme! chant 1"', lu Fin du monde. Ah! une ballade! la Jolie Fille du roi maure, strophe Ir«; et sur cette autre la ('nation, drame fantastique, scène Ilu; et I ".- voici un vaudeville, Dieu me pardonne ! les Truands philosophes, acte 1er; el par ma foi ! encore autrechose ! un pamphlet politique, page Ire. Mai- si tout cela marche de front, tu vas, mou cher Horace, faire invasion dans la littérature. >
Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, m'arrachant des mains tous ces commencements, dont aucun n'avait été poussé au delà d'une demi-page, il les froissa, en fit une boule, et la jeta dans la cheminée.
« Quoi ! tant de rêves, tant de projets, tant de conceptions entièrement abandonnées pour une plaisanterie? lui dis-je.
— Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, répondit-il, je le veux bien ! Causons, rions tant que tu voudras; mai- h lu me railles avant que mon char soit laine, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au galop.
— .h' m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau : je ne veux pas te déranger dans le moment do l'inspiration.
— Non, non, reste, dit-il en me retenant de force; 1 inspiration ne viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide, et lu viens a point pour me distraire de moi-même. Je suis harassé, j'ai la tète brisée. Il y a trois nuits que je n'ai doi un, el cinq jours que je n'ai pris l'air.
— Bh bien , c'est un beau courage, et je t'en félicite. Tu dois avoir quelque chose en tiain. Veux-tu me le lire?
— Moi l Je n'ai rien écrit, l'as une ligne de rédai c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se mettre a barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebutant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je vois une arméi un monde de créations "se peindre et s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre les yeux, tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fume des pipes par douzaine-, je me grise dan- mon propre enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un volcan. El quand je m'approche de celle table maudite, la hue -e Gge el l'inspiration se refroidit. Pendant le temps d'apprêter une feuille de papier el de tailler ma plume, l'ennui me gagne ; l'odeur de l'encre me dorme des nausées. Et puis cette horrible né< itéde traduire
par lies mois el d'aligner en pâlies île mouche- des pensée- ardentes, vives, mobiles comme les rayons du soleil teignant les nuages de l'air! Oh! c'est un métier, cela aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier me poursui; ra partout !
— Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouver une manière d'exprimer vol i qui n'ait pas une forme sensible? Je n'en connais pas.
— Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue, mais sans effort, comme l'eau murmure et comme le rossignol chante.
— Le murmure do l'eau est produit par un travail, el le chant du rossignol est un art. N'avez-vous jamais entendu les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficilement à leurs premiers airs? Foule expression précise d'idées, de sentiments, el même d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue pratique? »
Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondanee qui lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me semblait bien que donner une forme tant soil peu étendue et complète à une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'étail certes pas stérile ; il avait raison de se plaindre du trop d'activité de ses pensées el de la multitude de ses visions ; mais il manquait absolument de celte force d'élaboration qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler ; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.
El puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur quoi que ce soit. 11 improvisait ses convictions en causant, a mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillante; aussi en changeait-il souvent, et le Masaccio, en l'écoutant, avait coutume de répéter entre ses dénis cet axiome proverbial : « Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. »
Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'étail pas embarrassé de le trouver dans une discussion ; mais ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat l'inspiration, comme l'œuvre des cyclopes, qui était manifestée par la flamme de l'Etna.
A défaut de convictions générales, les sentiments particuliers peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents; c'est en général la puissance de la jeunesse Horace ne L'avait pas encore; et n'ayant ni ressenti les émotions passionnées ni vu leurs effets dans la se iété en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les