‹ Romans diversChapitre 82 sur 113 · OH A CE · texte numérisé non relu

OH A CE

La vicomtesse Léonie de Cliailly.

« Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle: qu'a-t-il donc à tempéler de la sorte? Est-eo que ma belle-fille le raille'.' Prends garde à lui. Tu sais qu'elle est fort cruelle, et qu'elle abuse de son esprit avec ceux qui n'en ont pas.

— Rassurez-vous, chère maman , lui répond is-je (j'avais, depuis mon enfance, l'habitude de l'appeler ainsi), il a de l'esprit tout autant qu'il lui en faut pour se défendre, et même pour se faire goûter.

— Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux? 11 est fort bien de sa personne , et il me parait (urt romantique. Heureusement Léonie n'est pas romanesque. Mais appelle-le un peu ici , que je jouisse à mon tour de son esprit. »

J'arrachai Horace (à son grand déplaisir) à l'auditoire qu'il avait captivé, et je restai un peu derrière la charmille pour écouter ce qu'on dirait de lui.

« C'est un drôle de corps que ce petit monsieur-là , dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.

— C'est un fat, répondit le poète légitimiste.

— Un fat! c'est être bien sé\ère, dit le vieux marquis de Vernes; je crois que présomptueux serait un mot

plus juste. Mais c'est un jeune homme de beaucoup de mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit le monde.

— Pour de l'esprit, il en a, reprit la vicomtesse.

— Parbleu! il en a. à revendre, dit le marquis; mais il manque de tact et de mesure.

— Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparée? Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle à un jeune dandy qu'elle avait l'air de subjuguer.

— Mon Dieu! Madame, répondit celui-ci avec une aigreur froide , vous vous prononcez tellement vousmême, que je ne puis que baisser la tète et dire amen. »

La vicomtesse Léonie de Cliailly n'avait jamais été belle ; mais elle voulait absolument le paraître, et à force d'art elle se faisait passer pour jolie femme. Du moins elle en avait tous les airs, tout l'aplomb, toutes les allures et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d'une expression changeante qui pouvait, non charnier, mais inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses dents problématiques; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangés avec un soin et un goût remar-

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qnnbles. Sa main était longue et sèche, mais blanche comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays du momie. Elle possédait une certaine grâce qui imposait à beaucoup de gens. Enfin elle avait ce qu'on peut appeler une beauté artificielle.

La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le plus absurde, des pa- ! radoxes avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait un procé lé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages : elle était d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait s'attacher, d'une causticité impitoyable pour tous ceux qu'elle voulait leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, d'érudition et d'excentricité. Elle avait lu un peu de tout, mémo de la politique et de la philosophie; et vraiment c'était curieux de l'entendre répéter, comme venant d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un livre ou entendu dire la veille à quelque homme grave. Enfin , elle avait ce qu'on peut appeler une intelligence artificielle.

La vicomtesse de Chailly était issue d'une famille de financiers qui avait acheté ses titres sous la régence; mais elle voulait passer pour bien née, et portait des couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses éventails. Elle élait d'une morgue insupportable avec les jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire des mariages d'argent. Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lt lires et les artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme fout le reste, comme ses dents, comme son sein, et comme son cœur.

Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et qui en a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse à la première parole, et que la tète lui en tourna.

« Mon cher, c'est une femme adorable! me disait-il en revenant le soir dans les longues rues désertes du faubourg Saint-Germain; c'est un esprit, une grâce, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi, mais qui me pénètre comme un parfum. Que' bijou précieux qu'une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire par de longues études! Tu appelles cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et bien aimable, dans tous les cas. C'est toute une science, cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on médit des coquettes : une femme qui est occupée d'un autre soin que celui de plaire n'est plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première femme véritable «pie je rencontre.

— Il y a pourtant des hommes à qui la vicomlesse déplaît, et, pour mon compte...

— C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là : elle ne les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.

— Grand merci de l'application, » repris-je. Il ne m'entendit même pas; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. 11 ne se gêna pas pour en parler devant Mail lie le lendemain, et dit contre les femmes simples et sévères des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla travailler dans une autre chambre.

« Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie; l'épreuve a réussi mieux que je n'espérais. Il a pris feu comme un brin de paille ; j'espère que Marthe est guérie. »

Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement. Il nous annonça que sa présence au café Poison n'étant plus nécessaire, il changeait de condition.

« Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture'

■ — Peut-être le ferai-je plus lard , répondit le Masaccio; mais pas maintenant. Mes sœurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assuré pour l'année. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part comme employé, pour tenir une comptabilité quelconque? dans une régie de théâtre, dans une administration d'omnibus, que fais-je? Vous avez des connaissances, vous autres!

— Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres ?

— J'apprendrai, dit Arsène.

— 11 ne doute de rien , dit Horace. Moi, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de persévérer dans la condition que vous venez d'essayer; vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servez dans une bonne maison , au lieu de servir dans un café; vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Réponds donc, Théophile !

— C'est assez de domesticité comme cela, répondit Arsène, qui comprenait fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de Marthe ; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est un état qu'on méprise...

— Qu'est-ce qui se permet de te mépriser? s'écria Louison tout en feu , en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul; est-ce que c'est vous, Marton , qui méprisez mon frère?

— Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton sévère, pour faire baisser ses yreux menaçants levés sur Marthe.

— Mais enfin , reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on te méprise : je ne sais pas on on prend ce droit-là, et je ne vois pas en quoi mademoiselle Marton... »

Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit la main pour l'apaiser. Il élait prêt à éclater contre sa sœur.

« Elle est folle,» dit-il en haussant les épaules, et il s'assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison , dont les yeux se remplirent de larmes.

« C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt qu'il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s'entendent fort bien , je vous assure, ne font pas autre chose que de déconsidérer mon frère.

— Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et voire frère, qui vous l'a dit , vous connaît bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa louange.

— Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant , et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant lui , de crainte d'amener une querelle ; mais puisqu'il n'est plus là, et que voici les coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui ('écoutait avec une pitié douloureuse , et Horace , qui , le dos étendu sur la commode et les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre), je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque monsieur et madame causaient en tèle-à-tèle, comme ça' leur arrive assez souvent , Dieu merci ! elle dans une chambre, nous dans l'autre; avec ça que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on vient, ça promené; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à perdre.

— Charmant! charmant! dit Horace en se soulevant sur son coude et en la regardant avec un calme plein de mépris: eh bien, poursuivez, fille d'ilérodias! Je verrai ensuite à vous donner ma tète sur un plat pour votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez aux portes.

— Oui , que j'écoute aux portes quand j'entends le nom de mon frère ! Et vous disiez comme cela que c'était bien dommage qu'il se fût fait valet , et qu'il était perdu. Et mademoiselle Marton , au lieu de vous traiter comme

unit VCE.

- le méritiez pour ce mot-là, disait d'un pelil air étonné:— Comment donc? comment donc, perdu? — Oui , que vous avez dil : il aurait beau changer de a adition , maintenant, il lui resterait toujours quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien.

— Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dit Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse: j'ai dil que quand cela serait vrai, Vrsène ennoblirait la plus yile des conditions.

— Et quand vous auriez dit cela, est-ce beau? N'est-ce pas avouer que mon frère est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment étaient, (ails vus ancêtres, el -i nous n'avons pas tous été élevés à travailler pour vivre. »

Je coupai cdurl à cette querelle, qui eût pu durer toute la nui) ; car il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui né comprennent pas la valeur îles mots, el qui en allèrent le sens dans leur imagination. J'envoyai couchei les deux sœurs, leur donnant tort, selon ma coutume, et les menaçant, pour la première fois, do nie plaindre à Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient à leur compagne.

Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant sut le ton le plus aigu; ce sera humain de votre paît ! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé, de cette Marton, que quand nous aurons assez travaillé p iur la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mes lames, el vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre frères et sœurs; vous vous en repentirez au jugement dernier! J'en appelle au jugement de Dieu ! »

Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous jetant des imprécations, et poussant les portes avec fracas.

a Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en rallumant son cigare avec tranquillité. Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis, un étrange service. 11 a déchaîné l'enfer dans votre intérieur.

— Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci personnel, répondit Eugénie ; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour toi, Marthe ; et si tu m'en croyais, il \ aurait un remède à toutes les persécutions dont tu es victime.

— Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit Marthe en soupirant; mais sois sûre que cela est impossible. D'ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux sœurs d'Arsène, si...

— Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase.

— Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imagine ; mais elle se trompe.

— Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à coup la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère Marthe lui avait inspirés; vous, épouser Arsène! Qui donc a pu avoir une pareille idée?

— C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du mémo pays, de la même condil on, el à peu de chose près du même âge. ils se sonl aimes des leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un scrupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. Mais je le sais, m i. et je le lui dirai clairement , parce q^ic le moment est venu de parler. C'est l'unique désir, l'unique pensée d'Arsène. »

L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit relie déclaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans sa pensée, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. Humilié, el se croyant joué par elle, il prit son chapeau , et, le mettant sur sa tète avant que de sortir :

Si vous parlez affaires , dit-il , je suis de trop , et je

vais voir Odrj ,qui joue ce soir dans l'Ours et le Pacha.»

Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d Vr-

sène ; elle ne i er pour sortir,

el I-'! ba i au milieu de la chambre.

« Ma pauvre amie , dis-je à Rugénie en l'aidant a relever sa compagne, nul ne peul détourner la des Tu as eut pouvoir préserver celle-ci. Il n'est déjà plus Horace esl aiu

Cette crise se termina par do longs sanglots. Quand Marthe fut plus calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une volonté qu'elle n'avait | as encore indiquée depuis i\ci\\ mois que nous vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient plus attristées par l'humeur intolérante et intolérable de Louison.

u Nous continuerez à m'employer à VOS travaux, ditelle ; je viendrai chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confié. De cette manière, votre repos ne sera plus troublé par ma présence ; mais je sens que j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me serait possible de supporter ces querelles grossières el ces lâches accusations. Je vois que j'en mourrais. »

Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir plus longtemps une pareille domination ; mais nous ne voulions pas l'abandonner aux ennuis et aux dangers do l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec Arsène, afin qu'il établit ses sœurs dans une autre maison. On resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une sœur, ne cesserait point d'être notre voisine et notre commensale.

Mais cet arrangement ne la satisfit pas. Elle avait une arrière-pensée que nous devinions fort bien : elle ne pouvait plus supporter la présence d'Horace, et voulait le fuir à tout prix. C'était bien la plus prompte manière de couper court à cet attachement dangereux ; mais comment faire comprendre à Arsène cette raison majeure qui devait porter la mort dans ses espérances? Au point où en étaient encore les choses, Eugénie se flattait de tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait; Horace lui-même l'y aiderait par ses dédains, à mesure qu'il s'éprendrait de la vicomtesse de Chailly, et peu à peu Arsène se ferait écouter. Tels étaient les rêves qu'elle nourrissait encore. Le plus pressé était d'éloigner Louison et Suzanne, dont la société commençait à nous peser beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie de leur part détruisant tout l'effet de nos jours de patience et de ménagements.

Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par un changement subit et imprévu.

Dès le lendemain, à l'aube naissante, elle alla chuchoter auprès du lit de sa sœur, si bas que Marthe, qui sommeillait à peine, et qui pensa qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre rie ce qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison s'approcher de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en joignant les mains : « Marthe, nous vous avons offensée, pardonnez-nous. Tout le tort vient de moi. J'ai une mauvaise tète, Marton; mais au fond, je vous plains, et je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma sœur moi à ôter à Marthe le chagrin que je lui ai fait. »

Suzanne s'approcha , mais avec une répugnance que Marthe attribua à un éloignèrent prononcé pour elle. Marthe était bonne et généreuse; l'humilité de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras autour du cou, et lui pardonna 4e toute son âme, n'ayant plus le courage de l'affliger en suivant son projet de la veille, et ne sachant plus quel prétexte donner à la séparation dont, à cause d'Horace, elle éprouvait si vivement le besoin.

Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et nous passâmes cette journée dans des effusions de cœur qui parurent soulager Marthe d'une partie de sa tristesse.

Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite d'Horace, qui s'était annoncé pour celte heure-là, nous

HORACE

proposa de faire un tour de promenade. Marthe accepla avec empressement, et nous étions déjà tous sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et nous pria de la laisser à la maison.

— Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine.

Elle resta donc, et. au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce n'était pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et à qui le portier assurait que nous étions tous sortis, leva la tète, et vit une femme sur le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina que ce devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger par quelque cruel persiflage de ce qu'il appelait une rouerie de sa part; car il croyait que, s'entendant avec Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli à demi sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intrigues.

il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé, le cœur gonflé d'un plaisir amer et cuisant; mais lorsqu'au lieu de Marthe, la fille d'Ilérodias vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se gêna pas pour jurer.

Louison ne s'effaroucha pas pour si peu; et, entrant tout de suite en matière, elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies qu'elle put le faire, pour la manière dont elle s'était conduite la veille avec lui.

Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit d'oublier tout ; et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, à ses propres yeux, un air don Juan qui compléterait son rôle à l'égard de Marthe, il appliqua un gros baiser de protection familière sur la joue vermeille et rebondie de la villageoise. Malgré sa pruderie habituelle, elle ne s'en fâcha point trop, et lui parla ainsi :

« Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon frère si épris de mademoiselle Marthe, que celle-ci consentait à l'écouter en même temps qu'elle vous écoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon pauvre Arsène.

— Je vous remercie de la supposition, répondit Horace ; permettez-moi de vous en témoigner ma reconnaissance en embrassant celte autre joue qui fait des reproches à sa voisine.

— Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant donner un second baiser, non sans rougir beaucoup : nous sommes bien assez raccommodés comme cela. Je me disais donc comme ça que c'était bien vilain de la part de Marthe d'écouter deux galants ; foi d'honnête fille, je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seulement pas dit un mot d'amourette.

— Ah! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier !» Et il commença cependant à écouler avec intérêt.

« Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit Louison. Il parait (et c'est même bien sûr) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se marier. Et puis, voyezvous, Monsieur (je peux bien vous dire ça entre nous), Marton est fière, Irop fière pour une fille qui n'a ni sou ni maille ; mais ça a des idées de princesse, ça lit dans les livres, et ça voudrait filer le parlait amour avec un jeune homme bien mis et bien éduqué. Elle trouve mon pauvre frère trop commun , et d'ailleurs elle a la tète montée pour un autre que vous savez bien.

— Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné des gros yeux malins de Louison.

— Allons donc ! dit-elle en le poussant du coude d'une façon toute rustique ; vous n'êtes cas si simple, vous savez bien qu'elle est folle de vous.

— Vous ne savez ce que vous dites, Louison.

— Tiens ! tiens ! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque temps? Et à qui donc est-ce qu'elle pense, quand elle passe la moitié de la nuit à soupirer et a geindre au lieu de dormir? Et pourquoi donc est-ce qu'elle est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes parti tout fâché?

— Elle est tombée évanouie? Quoi ! que dites-vous là, Louison?

— Raide par terre ; et des pleurs, et des sanglots ! et la voilà maintenant qui veut s'en aller d'ici pour ne plus vous voir, parce qu'elle croit que vous no la regarderez plus.

— Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison?

— Ah ! dame, Monsieur, on a des yeux et des oreilles! Ayez-en aussi, et vous verrez bien.

— Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance? ils devaient se marier?

— Ça n'est point; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut les marier à présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais l'autre n'entend à rien, et vous n'avez qu'un mot à lui dire pour qu'elle parle clair et droit à mon frère.

— Et que ne l'a-t elle fait plus tôt? Elle le trompe donc?

— Nenni, Monsieur; m3is elle a bon cœur, et craint de lui faire de la peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frère ne lui a jamais rien demandé. C'est Eugénie qui fait tout cela comme une folle qu'elle est. Le beau service à rendre à Paul que de lui faire épouser une femme qui en a un autre dans son idée! Ça ne se peut point. »

Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte, car, étant à la veille de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour à mes plaisirs), nous trouvâmes Horace bien différent de ce qu'il nous avait paru la veille. Il vint à notre rencontre, et serra la main de Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour, était entré dans son esprit. Jusque-là l'incertitude du succès avait contrarié son orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sûr de son triomphe, il en jouissait d'avance avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une expression émue et pensive qui l'embellissait singulièrement. H était pâle; son regard humide et lent pénétrait la pauvre Marthe comme une flèche empoisonnée. Elle ne s'attendait pas à le voir ce soir-là ; elle croyait le danger passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'à ce qu'Eugénie eût apporté la lampe.

Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que j'écrivais dans une chambre voisine, la porte entr'ouverte , et que les femmes travaillaient autour de la table, il fit la conversation avec autant de goût et d'élégance que s'il eût été dans le salon de la vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter ; seulement j'entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore et le plus recherché. Eugénie me dit, le soir, que jamais elle ne l'avait vu aussi aimable, aussi coquet d'esprit que de langage, aussi près du naturel et de la bonhomie qu'il le fut pendant près de deux heures.

Marthe n'osait ni parler ni respirer ; Eugénie ne se prêtait pas à soutenir la conversation , ne voulant pas faire briller son adversaire. Louison, toute radoucie, faisait seule l'office d'interlocuteur. Elle procédait toujours par questions ; et, quelque niaises et hors de sens qu'elle les fit, Horace y répondait avec le charme d'une condescendance ingénieuse , et trouvait pour elle les explications les plus enjouées, parfois même les plus poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants quand on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans cesser d'être vrai.

Quoique Eugénie mit en œuvre toutes les ressources de son esprit pour l'interrompre, l'embrouiller et même le renvoyer, elle n'y réussit pas ; et Marthe fut sous le charme," sans que rien pût l'en préserver. Penchée sur son ouvrage, le sein oppressé, l'œil voilé, elle hasardait parfois un regard timide; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle détournait bien vite le sien avec une confusion pleine d'effroi et de délices.

C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Marthe était recherchée par une intelligence. La sienne, oisive et seule, dans une secrète et continuelle exaltation, avait renoncé à cet amour de l'âme que personne n'avait su lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé , jamais pu parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucune séduction, son langage aucune poésie, ou du moins aucun

HORACE

art. Les outres amours que Marthe avait inspirés étaient îles fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées, ou îles passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le jour uù Horace lui avaii parlé d'amour, ollo avait gardé dans son cerveau et dans son cœur comme le souvenir d'uni' musique enivrante. Elle y pensait le jour, elle en rêvai! la mut. Chaste et recueillir, elle n'aspirait pas à un plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore dire les mêmes choses de la même manière. La pensée d'en êtreà jamais privée étail déjà pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eût duré des années. Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant avec lui, et pour recommencer le quart d'heuro qu'ello avail vécu le jour do sa première ivresse. Horace compril bien sou silence.

o Marthe est perdue, nie dit Eugénie quand tout le momie se l'ut relire. Elle ne peut plus comprendre Arsène ; l'amour de celui-là est trop simple pour des oreilles pleines des belles paroles de l'autre. Vous devriez mener Horace demain chez la vicomtesse.

— Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'oublier, répondis- je, car aujourd'hui il est certainement très-épris de Marthe. Mais pourquoi donc désespérer toujours de lui? Le jour où il aimera il sera transformé.

— Parle plus bas, reprit. Eugénie. Il me semble qu'on doit nous entendre do l'autre coté du mur.

— C'est le lit do Louison qui se trouve là, et ollo ronfle si bien...

— J'ai dans l'idée, répondit-elle, que celte fdle n'est pas si simple qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas. »

Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards, des mots, des billets même, furent échangés entre Marthe et Horace. Je proposai à ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai à Eugénie de ne plus chercher à contrarier cette passion , qui semblait vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison était désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait à Marthe une amitié charmante ; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers, qu'elle favorisait son amour, et l'aidait à en faire mille petits mystères inutiles à la trop clairvoyante Eugénie.

Un jour, Eugénie , qui était fort souffrante , gronda Louison d'avoir envoyé Marthe à sa place en commission.

« Eh , pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison, affectant une grande surprise.

— Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue.

— Tiens ! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré elle , dirait-on pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi, moi; mais on ne me suit pas ; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et on ne suivra pas Marthe non plus , ajouta-l-el.e en se reprenant, parce qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne. »

Louison avait eu soin de dire à Marthe, la veille.de manière à ce qu'Horace seul l'entendit :

— C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au petit Saint-Thomas, pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargées d'assortir.

Il y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière de ménager ainsi à Horaco l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en avait été épouvantée. En y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une étourderie de la part de sa compagne ; et, quoique aux battements de son cœur, elle sentit bien qu'Horace l'attendrait au lieu désigné, elle voulut se persuader qu'il n'avait point fait attention aux paroles de Louise. Le lendemain , comme elle approchait du magasin, elle vit effectivement Horace qui llànait sur le trottoir en l'attendant. Elle passa près de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la regarda d'un air si passionné, que cet oubli des formes de la bienséance ordinaire, fut un éloquent témoignage de l'amour qui le pénétrait. Elle lui sourit d'un air à la fois craintif, heureux et attendri ; et ce regard , ce souru r échangés, se prolongèrent autant que le permirent

quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut un siècle de bonheur pour tous deux.

(Jusqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes à la hâte, était bien sûre de le retrouver sur le même trottoir, autour du vitrage du magasin. Elle l'y retrouva en effet; et il l'attendait avec le projet do l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se préparait à passer doucement le bras do Marthe sous le sien, une voiture découverte s'arrêta devant la porte cochère qui fait face à la boutique. Un domestique galonné, qui elait derrière la voilure en descendit, et entra dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui avait donné se pencha pour regarder Horace en clignotant, comme si elle eut cherché à le reconnaître. Horace salua : c'était la vicomtesse de Chailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un air do doute et d'incertitude; puis elle prit son lorgnon , comme pour s'assurer qu'elle le connaissait. Horace ne jugea point nécessaire d'attendre l'effet de celte exploration un peu impertinente, et il se disposa à aborder Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait, et la voiture était tournée de manière à ce qu'elle pût le suivre ainsi de l'œil jusqu'au détour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au supplice. Marthe élait mise très-simplement , mais avec une sorte de distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme comme il faut. Mais, hélas ! elle portait un paquet dans un foulard, et c'était le cachet irrécusable de la grisette. Cette futile circonstance et l'indiscrète curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement de son cœur. 11 hésita, se reprit à dix fois, revint sur ses pas pour donner le change; et quand la voiture fut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le croyait sur ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par la rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants de la rue du Bac. Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna, elle ne vit personne derrière elle; et Horace, remontant à toutes jambes la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas devant lui.

C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faire écouter son amour. Mais Louison sut bien la lui faire retrouver.

Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller passer quelques jours à Saint-Germain, pour soigner une de ses sœurs qui était malade plus gravement. La mansarde resta confiée à Marthe. Horace y passa des journées entières. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler. Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour dont l'expression avait pour elle tant de charme et de puissance. Interrogé par moi, Horace me jura qu'il était bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à Marthe qu'elle devait user de son influence pour le faire travailler ; car je voyais ses embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens quotidiens d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette assistance que je lui donnais de bien bon cœur me mettait dans la délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse. Quand je hasardais un mot à cet égard, il me répondait d'un air désespéré : —C'est vrai ; je suis à ta charge, et tu dois bien me mépriser. Si j'essayais de récuser ce motif blessant pour nous deux, en invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me fermait encore la bouche en disant:

« Au nom du présent, jo te supplie de ne pas me parler de l'avenir. J'aime, je suis heureux, je suis enivré , je me sens vivre. Comment et pourquoi veux-tu que je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où j'existe surabondamment? »

N'avait-il pas raison?— «Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montré l'avenir sous un jour d'égoïsme. A présent qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des notions plus larges,

il or. ace.

plus vraies, plu énén ises. Le dévouemenl va se révéler, et, avec lo dévouement, la nécessité elle courage de travailler. »

Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts désormais inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer Arsène de la vérité, ou tout au moins delà lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur la manière dont elle s'y prendrait; et, après que nous eûmes envisagé la question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au parti suivant.

Ne se liant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensées, parla solennité d'une démarche que sa lionne réputation et la dignité de son caractère lui donnaient le droit de risquer.

o Écoulez, lui dit-elle; vous ave/, su vous faire aimer; mais vous ne savez pas l'étendue des devoirs que vous avez contractés envers Marthe. Vous lui faites perdre la protection d'Arsène, protection courageuse et persévérante, qui ne lui eût jamais manqué et qui eût toujours porté ses fruits. Elle ne sait pas ce qu'elle lui doit, ce qu'elle lui aurait dû encore si elle ne se fût lias mise dans la nécessité de renoncer à son assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous sachiez tout. Arsène n'eût jamais abandonné la peinture , qu'il aimait passionnément., si sa pensée secrète n'eût été de mettre, grâce à son travail , Marthe à l'abri du besoin. 11 n'eût jamais songé a faire venir ses sœurs de la province, si son unique but n'eût été de lui donner une société et une protection derrière laquelle sa protection à lui se serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient d'obtenir un tout petit emploi dans les bureaux d'une , société industrielle. Rien au monde n'est plus contraire a ses goûts, à ses habitudes d'activité, au mouvement rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains qu'il n'y succombe Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement à tous les besoins de Marthe , en ayant l'air de ne s'occuper que doses sœurs. Je sais que nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance, la propreté et la liberté où vivent Marthe et les sœurs d'Arsène. Tout ce que je sais, tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un ménage par elle-même; elle a l'inexpérience d'un enfant a cet égard-là. Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les privations ni l'excès du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper les sœurs, sur la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter. Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité ; je leur ai fail croire à toutes que ies receltes l'emportaient sur les dépenses, tandis que c'est le contraire qui est vrai. Mais cet état de choses ne peut durer désormais. Arsène s'est toujours flattée secrètement que Marthe prendrait pour lui une affection sérieuse, lorsque, revenue de ses terreurs et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de plus douces impressions. J'ai partagé son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait tout mon possible pour préserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai pas réussi. Maintenant, dites-moi ce que vous feriez à ma place du secrel d'Arseue, et quel conseil vous donneriez a l'un et à l'autre.»

Celte ouverture déconcerta beaucoup Horace. « Je suis sans fortune, dit-il ; comment pourrai-je servir de protecteur à une femme, moi qui n'ai encore pu m'aider et me guider moi-même? »

il se promena dans sa chambre avec agitation, et peu à peu ses idées se rembrunirent. « Je n'avais pas prévu tout cela, moi! s'écria-t-il avec un chagrin qui n'était 1 as sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux êtres qui s'aiment, il y ail un protecteur et un protégé? Vous, tëugénie, qui réclamez toujours l'égaillé pour votre sexe

— Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la pratique, bien qu'elle soit difficile à conquérir dans la société présente. Je sais borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez comment je vis avec Théophile, et vous savez par conséquent que je ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le considère comme mon protecteur légitime et naturel? Si je tombais malade et que je fasse longtemps privée de travail, au lieu d'aller à l'hôpital, je trouverais dans son cœur un refuge contre l'isolement et la misère. Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais un appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère... ajouta-t-elle en baissant les yeux par un sentiment de dignité pudique, et en les relevant sur lui avec fermeté pour lui faire sentir la conséquence possible de ses amours avec. Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés à manquer de pain et d'éducation. Voilà , Monsieur, pourquoi il importe à des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection durable et un dévouement égal au leur.

— Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir réfléchi aux résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon cerveau. Eh bien , chère Eugénie, je me confesse à vous, je m'accuse; je ne peux ni ne veux vous tromper. Je désire Marthe de toutes les forces de mon être , et je l'aime de toute la puissance de mon cœur; mais puis-je lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour vous? Puis-je m'engager à la soustraire à tous les dangers, à tous les maux de l'avenir? Théophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite fortune assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour le présent et pour le pa>sé en même temps!

— Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il soutient ses deux sœurs.

— Ah! s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant dans une sorte de fureur, il faudra donc que je me fasse garçon de café, moi! Non, il n'y a pas de femme au inonde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une profession indigne de moi. Si Marthe s'imagine cela...

— Oh! Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie. Marlhe ne s'imagine rien, car je lui ai fait un grand mystère de tout ceci; et le jour où elle saurait que de pareilles questions ont été soulevées à propos d'elle, je suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être à charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne l'aimez pas; car vous ne la comprenez guère, et vous ne l'estimez nullement. Ah! pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait! »

Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint. «Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi?

— Comme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.

— Vous allez me présenter comme un être odieux , comme un monstre d'égoïsme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir une femme, et quo je me respecte au point de ne vouloir pas me faire laquais? Ah ! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au poids de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un héros et moi un misérable !

— Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie, des idées insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus répondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La vérité est dure; mais il faudra que Marthe l'apprenne , et qu'elle renonce dans le même jour à son ami, à cause de vous, a vous, à cause d'elle-même. Heureusement que nous lui resterons! Théophile saura bien remplacer Arsène, avec plus de désintéressement encore ; moi aussi , je travaillerai pour elle et avec elle ; et jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle entretenir une femme!

— Eugénie , dit Horace en lui prenant les mains avec feu, ne nie jugez pas sans nie comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux yeux de Marlhe

HORACE

el aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que v us m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discernemenl peut-être; mais aussi votre susceptibilité s'effarouche pour des mots, el la mienne s'emporte à cause du blessant parallèle que vous établissez toujours entre ce Masaccio et moi. Je n'ai pas l'instinct de l'imitation, j';ii horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais, sans rieo affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratique! dans l'occasion le dévouement jusqu'au san ifi< b. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque je n'en sais rien moi-même ; je n'ai pas encore été mis à l'épreuve; mais j'ai beau me tâler et m'interroger, je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germes d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d'a- 1 Vous avez de cruelles préventions contre moi, Eugénie : el je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte. Marthe ne pourra plus étouffer un soupir ou verser une [aune qui ne me soient imputés, Enlin, nous ne pourrons plus exister l'un et l'autre sans ([ne le nom d'Arsène suit suspendu sur nos tètes comme un arrêt. Cela gène et centriste déjà tous les élans de mon cœur; mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. Cruelle Eugénie, pourquoi m'avez-vous dit toutes ces

— Et vous n'avez pas plus décourage que cela? reprit Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant que l'exemple ii Irsène ne vous effraie pas. et que vous VI h- -ente/- bien capable, comme lui. des plus grands actes d'abnégation poui l objet de votre amour?

— Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoi faut-il m'engager? Dois-je donc épouser? Mais cela n'a pas le sens commun! .le suis mineur, et mes parents ne me permettront jamais...

— Vous savez (pie je suis de la religion saint-simonienne a certains égards, repondit Eugénie, et que je ne vois dans le mariage qu'un engagement volontaire et libre, auquel le maire, les témoins et le sacristain ne donnent pas un caractère plus sacré que ne le font l'amour et la conscience. Marthe est , je le sais, dans les mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment religieux , qui se contracte à la face du ciel ; et si vous reculez devant celui-là...

— Non, Eugénie, non, ma noble amie , s'écria Horace : celui-là n'a rien que je repousse. Je me plains seulement de la méfiance que vous me témoignez; et, si vous la faites partager à votre amie, nous allons changer, grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie en quelque chose' d'arrangé, de guindé et de faux, qui nous refroidira tous les deux. »

Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention sévère le cœur d'Horace, à la même heure, au même instant, des atteintes plus profondes étaient portées à celui d'Arsène. Il était venu voir ses sœurs, ou plutôt Marthe, à la faveur de ce prétexte ; etLouison étant sortie à ce moment-là, Suzanne, qui était mécontente du despotisme de sa sœur aînée, avait résolu, elle aussi, de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.

« Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je commence par réclamer le secret le plus profond sur ce que je vais vous confier. »

Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de Louison à l'égard de Marthe.

« Vous croyez , dit-elle , qu'elle s'est réconciliée de bonne foi avec Marton, et qu'elle ne lui cause plus aucun chagrin? Eh bien, sachez qu'elle lui en prépare de bien plus grands, et qu'elle la hait plus (pie jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à vous détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir à vos yeux. Elle a voulu la perdre, et je crois bien qu'elle y a réussi déjà.

— L'avilir ! la perdre ! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma sœur qui parle? est ce de ma sœur que j'entends parler?

— Ecoutez, Paul, reprit Suzanne, voici ce qui s'est passé. Louison .1 écoèlé, a travers la cloison de sa chambre, ce que M. Théophile et Eugénie se disai

leur. Elle a appris de cette manière qu'Eugénie voulnil vous faire , cfser Marthe , et que Marthe commençait a aimer M. Horace. Alors elle m'a dit : — .Nous sommes sauvées, et noire frère \.i bientôt savoir qu'on se joue do lui. Seulement il faut lui en fournir la preuve; el quand il aura découvei 1 quelle femme perdue il nous a donnée pour compagnie, il la chassera, el il ne croira plus que nous. — Mais quelle preuve lui en donnerezvous? lui ai-je dit ; Marthe n'est pas une femme perdue. — Si elle ne l'esl pas, elle le sera bientôt, je t'en réponds, a ilit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi p.l .1

11 11 en li 111 1. et tu verras bien coin me la folle doimei a

dans le panneau. M 1 3 elle a fait semblant de demander pan li m à Marthe, et elle s'e.-tmi.-eà dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais

quoi à M. Horace 1 r l'encourager à courtiser .Marton;

et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Horace était un beau jeune homme, un brave jeune homme, et qu'à sa place elle ne le ferait pas tant languir; et puis, enlin, elle leur ménageait des lète-à-tète, elle leur di nnait l'occasion de se rencontrer dehors, et, tant qu'Eugénie a été malade, elle les a laisses expies ensemble toute la journée dans une chambre, m'a emmenée dans l'autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée et tout émue auprès de nous, comme pour se réfugier, et cependant Louison lui fermait la porte au nez, el feignait de ne pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui e-i résulté de tout cela! C'est toujours bien allreux de la part d'une tille comme Louison, qui me fait des sermons épouvantables quand l'épingle de mon 6chu n'est pas attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisserait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable, et de favoriser un jeune homme dont certainement les intentions sont peu chrétiennes. Cela m'a fait beaucoup de honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant ainsi, et que M. Horace n'était qu'un enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de coups, si je disais un mot de plus, et Eugénie, me voyant triste, m'a reproché d'avoir de l'humeur. Enlin, le moment est venu où le coup qu'on vous prépare va vous arriver. N'en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l'indulgence à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus coupable ici. »

Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison était un monstre de perfidie, ou si Suzanne était une calomniatrice infâme; et, dans l'un comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterre d'avoir un tel être dans sa famille. Il attendit que Luui-on fût rentrée, pour l'interroger d'un air calme et contiant sur les relations de Marthe avec Horace. « On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. .le n'y vois pas le moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais j'aurais cru que, comme mes sœurs, vous m'en auriez averti plus tôt, puisque vous pensiez que j'y prci, aigrand intérêt. »

Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une jalousie concentrée était la seule cause de sa souffrance , et, se réjouissant de son triomphe, — Ah dame! Paul, vois-tu lui dit-elle, on ne peut parler que quand on est sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous avons voulu l'avertir ! Mais, à présent, je puis bien te parler franchement, si toutefois tu l'exiges, et si tu me promets que Marton ne le saura pas.

En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne l'eût pas ouverte lors même (pie sa vie en eut dépendu D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre était par elle-même une preuve concluante II mit cellelà dans sa poche, el dit a Louison : « Il suffit, je te remiivie; mon parti était déjà pris en venant ici. Je le tienne nia parole «i honneur que Marthe ne saura jamais h' service qne tu viens de me rendre. »

HORACE

Tenez , lui dil-il en lui remettant la lellie. (Page 40.)

Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer moi-même, et, quelques inslants après, Eugénie arriva. «Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai trouvée par terre dans la chambre de mes sœurs. C'est l'écriture de M Horace ; je la connais.

— Paul, il est temps que je vous parle, dit Eugénie.

— Non, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je ne veux rien savoir. .le ne suis pas aimé; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais été importun, je ne le serai jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous, en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la société de mes sœurs, qui ne vous a pas été toujours des plus agréables. Louison est difficile à vivre; et l'occasion s'étant présentée de la placer ailleurs, je venais vous dire que, des demain, je vous en débarrasse, ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que vous avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitié, dont je viendrai toujours me réclamer le plus souvent qu'il me sera possible, tant que M Théophile ne le trouvera pas mauvais.

— Vos sœurs ne me sont nullement à charge , répon-

dit Eugénie. Suzannea toujours été fort douce, etl.ouison l'est devenue depuis quelque temps. Je conçois que vos idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez rompre l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices; mais pourquoi vous tant presser ?

— Il faut que mes sœurs s'en aillent bien vite, reprit Arsène. Elles ne sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout à fait en mesure de les établir. Écoulez, Eugénie, dit-il en la prenant à part, j'espère que vous garderez Marthe auprès de vous tant qu'elle n'aura pas pris un parti contraire, et que vous veillerez à ce que tous ses désirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas chargé. Voici une partie de la somme que j'ai touchée ce malin ; destinez-la au même usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez mon secret.

— Non, Paul , cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce serait avilir en quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services après ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit le bien-être dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en rende grâce et qu'elle y renonce à jamais.

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