‹ Romans diversChapitre 81 sur 113 · II OH ACE · texte numérisé non relu

II OH ACE

livres, il ne pouvait èlre poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel ou tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche ! de fictions entassées dans son intelligence par la culture, et tontes prèles à èlre fécondées quand sa vie serait Completel', il so croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pias s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient pas -on âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles élaient le produit de certaines combinaisons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité , sous quelque forme qu'il voulut les résoudre, et il le sentait; car il était homme de goût, et son amour-propre n'avait rien de, sot. Alors il raturait, déchirait, recommençait, et finissait par abandonner son œuvre pour en essayer une autre qui ne réussissait pas mieux.

Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en l'attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse qu'd eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté ; mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait essentiellement, et sans lequel les œuvres littéraires 'es pli. s chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et charmants, n'ont cependant aucune valeur.

Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans le convaincre. Après l'essai que, depuis plus d'un mois, il s'obstinait à faire, il s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang, l'impétuosité de sa jeunesse , l'impatience fiévreuse de s'exprimer , élaient les seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout ce qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers, une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'élait nourri, qu'il rougissait de ne faire que des pastiches. Il me munira quelques vers et quelques phrases qui eussent pu èlre signés Lamartine, Victor Hugo, Paul Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Eéranger, le plus difficile de tous à imiler, à cause de sa manière nette et serrée; mais ces courts essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent été, dans l'œuvre de ses modèles, que des appendices servant d'ornement à des pensées individelles, et cette individualité, Horace ne l'avait pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué (et il l'était lui-même) du plagiat manifeste, car cette idée n'était p int a lui : elle était à eux ; elle était à tout le monde. Pour y mettre son cachet, il eût fallu qu'il la porlàt dans sa conscience et dans son cœur, assez profondément et assez longtemps pour qu'elle y subit une modification particulière; car aucune intelligence n'est identique à une autre intelligence, et les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes ellets dans l'une et dans l'autre; aussi plusieurs maîtres peuvent-ils s'essayer simultanément à rendre un même fait ou un même sentiment, à traiter un même sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais pour qui n'a point subi celte cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni éprouvé ce sentiment par lui-même, l'individualité, l'originalité, sont impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il y usa en pure perte le peu de volonté qu'il avait amassée pour sortir de l'inaction. Quand il fut harassé de fatigue, abreuvé de dégoût, presque malade, il sortit de sa retraite, et se répandit de nouveau au dehors, cherchant des distractions et voulant même essayer, disait-il, des passions, pour voir s'il réveillerait par là sa muse en. gourdie.

Celte résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur cette mer orageuse, sans aucune expérience pour se préserver, c'est risquer plus qu'on ne pense. 11 s'élait aventuré de même dans la carrière l.uéraire; mais comme là il ne devait pas trouver de complice, le seul désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu u'encre et de temps perdu. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, sous la conduite de {'aveugle dieu ?

Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le craignais. En fait de passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'élait point né passionné. Sa personnalité avait pris de telles dimensions dans son cerveau, qu'aucune

tenlalion n'élait digne de lui. 11 lui eût fallu rencontrer des êtres sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se préférait, avec quelque raison, à lous les êtres vulgaires avec lesquels il pouvait établir des rapports. 11 n'y avait pas à craindre qu'il risquât sa précieuse santé avec des prosliluées de bas élage. Il élait incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles qui ne cèdent qu'à des offres considérables ou à des démonstrations d'engouement qui raniment leur cœur éteint et réveillent leur curiosité blasée. Il faisait profession pour celles-là d'un mépris qui allait jusqu'à l'intoléran e la plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et vraiment grand de Marion Delorme. Il aimait l'œuvre sans être pénétré de la moralité profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais seulement pour une scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de sa découverte, accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses malédictions ; et, quant au pardon du dénoûment, il disait que Didier ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, une minute après, la tète tranchée.

Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à des existences plus précieuses, il ne les flétrit ou ne les brisât par son caprice ou son orgueil, et qu'il ne remplit la sienne propre de regrets ou de remords. Heureusement cette victime n'était pas facile à trouver. On ne trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans les mêmes conditions. Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme, quelle pro- I tection et quel respect on lui doit. A celui qni est pénétré i de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité des sexes devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaiieà cet égard, l'amour peut se révéler dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté ; mais à celui qui est imbu des erreurs communes de l'infériorité de la femme , de la différence de ses devoirs avec les noires en fait de fidélité; à celui qui ne cherche que des émotions et non un idéal , l'amour ne se révélera pas. Et, à cause de cela, l'amour, ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit nombre.

Horace n'avait jamais remué dans sa pensée celte grande question humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses côtés défectueux, il rejetait tout examen d'un pareil charlatanisme. C'était son expression ; et si e'ie était méritée à beaucoup d'égards, ce n'était du moins sous aucun rapport sérieux à lui connu. Il ne voyait la que les habits bleus et les fronts épilés des pères de la nouvelle doclrine, et c'en était assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse toute l'idée samt-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière., et se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine que la société consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucun pédantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans celui des novateurs.

Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux et social, il voulait expérimenter l'amour, la plus ieligieusedes manifestations de noire vie morale, le plus imporlanl.de nos actes individuels par rapport à la société : Il n'avait ni l'élan sublime qui peut réhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une espèce de vertu en suivant les traditions du passé.

Sa première passion fut pour la Malibran.

11 allait quelquefois au parterre des Italiens; il emprunta de l'argent, et y alla toutes les fois que la divine cantatrice paraissait sur la scène. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais désiré (pie cette adoration continue occupât plus longtemps son imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impressions plus durables et plus complètes. Mais Horace ne savait pas attendre. 11 voulut réaliser son rêve, et il fit desfu/ies pour madame Malibran, c'est-à-dire qu'il s'élança sous les roues de sa voiture (après l'avoir guettée a la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal ; puis il jeta un ou deux bouquets sur la scène ; puis enfin

il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne reçut pas plus do réponse cette lois que l'autre, et il ignora de même le sorl de sa lettre, si ou l'avait méprisée, h on l'avail reçue.

Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. H en lut quitte pour un peu <lo dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru un instant que i l'orgueil « du génie s'abaisserait jusqu'à sentir le prix d'un homo mage ardent el pur.» Je le trouvai un jour écrivant une seconde lettre qui commençait ainsi : « Merci, Femme, « merci ! \ous m avez désabusé de la gloire ; » et qui Unissait par : « Adieu, Madame ! soyez grande, soyez enivrée « de vos triomphes ! et puissiez-vous trouver, parmi les « illustres anus i|iii vous entourent, un cœur qui VOUS o comprenne, une intelligence qui vous réponde! »

.!<■ le déterminai à jeter celle lettre au feu, on lui disant que probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois lois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps a les lire. Celle réflexion lui donna à penser.

« Si je croyais , s'écria-t-il , qu'elle eût l'infamie de montrer ma premièie lettre et d'en rire avec ses amis, j'irais la si filer ce soir dans J'uncrède; car enlin elle chante faux quelquefois !

— Votre sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en souriant: a Voici un de mes billets doux qui me siffle ; c'est le revers du bouquet d'avant-hier. » Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus au milieu de lous les autres hommages. » Horace frappa du poing sur sa table.

o Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette lettre ! s'écria-t-il ; heureusement j'ai signé d'un nom de fantaisie, et si quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte, elle ne pourra pas dire : «J'ai celui-là dans mes épluchures. »

Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint, après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon, en regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me cassant des pipes, selon son habitude.

Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis; car, pour le tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lui signifier que cela me déplaisait; et, en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne ferait pas la cour à Eugénie, que les sœurs d'Arsène lui casseraient la ligure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de trancher du jeune seigneur libertin avec elles ; et comme je l'aimais véritablement, j'avais du plaisir à le retrouver quand je rentrais, et à lui l'aire partager notre modeste repas de famille.

Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu'elle était l'objet de ses œillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ue lui pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que, dans le fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours frappé, malgré lui, de son exquise manière d'être, de sa conversation sobre, sensée et délicate. Elle embellissait à vue d'œil. Toujours mélancolique, elle n'avait plus cette expression d'abattement que donne l'esclavage. M. Poisson l'avait déjà remplacée, et ne lui causait plus de crainte. Elle prenait avec nous l'air de la campagne le dimanche; et sa santé, longtemps altérée, se consolidai! par le régime doux et sain que je lui prescrivais, et qu'elle observait avec une absence de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirail bien chez moi quelques amis de plus que par le passé; Eugénie se chargeait d'éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux anciens, nous leur pardonnions d'être un peu plus assi-

dus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis et espiègles dans la rue prenaient tout à coup, sous nus toits, des manières polies, une gaieté Chaste et un langage sensé, pour complaire à d'honnêtes filles et à dis femmes aimables, avaient quelque chose d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir le cœur froid et de l'esprit farouche pour ne pas goûter, ! dans cet essai de sociabilité bienveillante et puro, un plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en trouvaient bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpre. Nos jeunes gens y prenaient l'idée et le goùl de mœurs plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait l'horreur do son passé; Suzanne y riait de bon cœur, et s'y faisait un esprit plus juste que celui de la province. Louison y progressait moins que les autres ; mais elle y acquérait la puissance de contenir sa rude franchise, et, quoique toujours farouche dans son rigorisme, elle n'était pas fâchée d'être traitée comme une dame par des jeunes gens dont elle s'exagérait peutêtre beaucoup l'élégance et la distinction.

Insensiblement Horace trouva un grand charme dans la société de Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avilit jamais reçu sa lettre, il eut l'esprit de se conduire comme un homme qui ne veut pas se faire repousser deux l'ois. Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait devenir de l'amour si ou n'en arrêtait pas brusquement le progrès, et qui , en cas de résistance soutenue, était une réparation de bon goût pour le passé.

Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On y franchit de grandes distances d'une manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de l'amour, il y fut initié par le respect dont il ne put se défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion , et lut éloquent. C'était la première lois que Marthe entendait ce langage. Elle n'en fut pas effrayée comme elle s'était attendue à l'être ; elle y trouva même un charme inconnu, et, au lieu de le repousser, elle s'avoua surprise, émue, demanda du temps pour comprendre ce qui se passait en elle, et lui laissa l'espérance.

Confident d'Horace, je l'étais indirectement d'Arsène par l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et a l'autre; j'étais l'ami de lous deux ; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire que j'avais plus d'amitié et d'attrait pour Horace. Entre ces deux poursuivants de la Pénélope dont j'étais le gardien , j'eusse été assez embarrassé do me prononcer, si j'avais eu un conseil à donner. Mon affection me défendait de nuire à l'un des deux; mais Eugénie éclaira ma conscience.

« Arsène aime Marthe d'un amour éternel, me ditelle, et Horace n'a pour Marthe qu'une fantaisie. Dans l'un elle trouvera, quoi qu'elle fasse, un ami, un protecteur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son honneur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouler cet écervelé avec plaisir; cela m'afilige, et je crois que plus je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de l'éclairer : elle croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne l'aimera jamais.» Cela élait bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en savions-nous après tout? Horace était assez jenne pour ignorer même l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui , et mûrir tout a coup son caractère. Je convins que ce n'était pas à la noble Marthe de courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force. Dans le monde! me dira-l-on, vous, un étudiant, un carabin? Eh! mon Dieu oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me mettre (>n rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg Saint-Germain avait de plus brillant et de plus

HORACE

aimable. l'avais un unique habit noir qu'Eugénie mo conservait avec soin pour ces grandes occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite; j'allais voir les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu'on sùtfort bien que je ne me piquais pas d'un ardent légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi , cher lecteur, de n'avoir pas songé plus lot à vous le dire, c'est que j'étais né gentilhomme et de très-bonne souche.

Fils unique et légitime du comte de Mont..., ruiné, avant de naitre, par les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. 11 m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme de bachelier ès-lellres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre modeste maison de province, et là il m'avait dit : — Tu vois que je suis attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me reste à causer sérieusement avec loi de ton avenir, et t'aider à fixer les idées.

« Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu sur la terre. Je l'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément historique et nécessaire du principe de la charité chrétienne. 11 sera bon que lu pratiques celle égalité en travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place dans la société. Je ne désire point pour toi que cette place soit brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cette éducation a porlé ses fruits. Je sais bien que les nobles de notre entourage me blâmeront beaucoup, dans les commencements, do donner à mon fils une profession, au lieu de le placer sous la protection d'un gouvernement. Mais un jour n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de gentilhomme, et j'ai voulu t'enseiguer d'autres arts que l'équitation et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom de l'amour que je te porte, et tu me remercieras encore plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve. »

Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières éludes, et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença, mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de la médecine.

Loisque mon père s'en lut bien assuré, il voulut m'envoyer a Paris; mais il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans rien ôter à son courage. A chaque redoublement delà maladie, il voulait me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire que de soigner un moribond, mais il céda a ma tendresse, et me permit de lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fit renouveler le serment que [

je lui avais fait bien des fois d'entreprendre sur-le-champ mes éludes.

Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la douleur dont j'étais accablé, je poussai activement les préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans, vivant de mes trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles de nos connaissances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de l'affection.

De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui, dans sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu, disait-on, pour mon père des sentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu a cet amour, et mon père, en mourant, m'avait dit: « N'abandonne jamais cette personne-là; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie. »

Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort riche, elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux , l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans celui-là qu'elle passait les élés de préférence. Elle avait, en oulre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous appartenant à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste, et en même temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées les plus nouvelles; mais le juste-milieu et la bourgeoisie parvenue ne trouvaient point grâce devant madame de Chailly ; elle s'arrangeait mieux , comme toutes les carlistes, des opinions républicaines et de la pauvreté fière et discrète.

Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires importantes, et quoique la saison fût avancée , elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était fort restreint, et l'élément artiste et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu'en automne (quand il y va), donnait plus dans son salon que l'élément noble. Elle m'accorda gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je lui menai Horace.

Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière de se présenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce n'était pas tout à fait la première fois qu'il lui arrivait de voir des personnes de cette classe; mais il n'ignorait pas qu'on a plus d'indulgence à la campagne qu'à Paris, et il tenait beauccup à ne pas avoir l'air d un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fête; il se promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son prochain roman; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l'idée de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte d'un petit-chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le personnage ridicule de. la comédie classique.

Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau , i. igénie, qui fondait de grandes espérances de salut pour Marthe de ce début parmi les comtesses, s'amusa a ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il ne savait le faire; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur l'oiedle, et sut, en un mot, lui donner un air presque comme il faut. Il se prêta de fort bonne grâce à ses corrections, s'émerveillant de cette délicatesse de taet qui faisait deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne se lût jamais avisé tout seul, et s'étonna de l'indifférence, peut-être affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond, Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller

HORACE

dans le monde, et quoiqu'elle ne se fûl point avoué qu'elle aimait Horace, elle avait le cœur serré d'une épouvante secrète. Il y eul un momenl où Horace, riant aux éclats, et Faisant la répétition de son entrée, s'approcha d'elle d'une manière comique, lui attribuanl le ; aie de la comtesse de Chailly. A ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu'il lui adressait , devint tremblante; et se tournant vers moi,

s Vraiment, dit-elle, est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?

— Ce n'est pas mal, répondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame de Chaillj esl une personne âgée.

meez-moi cola, Horace. El puis, tenez, quand

vous vous retirerez , madame de Chaillj vous invitera certainement à revenir; elle vous adressera quelques paroles très-cordiales, el il est possible qu'elle vous tende la main, parce qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle pour mes amis. Nous devez alors prendre cette main du bout de vosdoigts; et l'approcher de vos lèvres.

Comme cela ? » dit Horace en essayant do baiser la

main de Marthe.

Marthe relira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.

o Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant-la grosse main rouge de Louison , et en baisant son propre pouce.

— Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus beau monde est le plus malhonnête. Voyez-vous çâ! ci tte vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes gens I Ah çà ! n'y Revenez plus; je ne suis pas comtesse, moi, ei je vous campe le plus beau soufllet...

— Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant , on n'a pas envie do s'y exposer. Allons, Théophile, partons-nous? Je me sens tout a l'ait à l'aise, et tu

ir comme je sauiai prendre des airs de marquis. Je vais bien m'amuser.ï

Il lit son entrée beaucoup mieux que je no m'y attentai-. Il traversa une douzaine de personnes pour saluer Ni maîtresse de maison, sans gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly, belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose merveilleuse, aucune des méfiances hautaines qu'elle avail en général pour les nouveaux venus.

On venait de prendre le café, on passa au jardin, et l'on s'y distribua en deux groupes: l'un qui se promena avec la belle-mère, active el enjouée, l'autre qui s'assit autour de la bru, romanesque et nonchalante.

C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des ai lue- taillés, des statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand la vicomtesse l'ordonnait. Elle prétendait aimer ce bruit d'eau fraîche sous le feuillage quand la nuit tombait, parce qu'alors, ne voyant plus ce bassin misérable et cette eau verdm re, elle pouvait se figurer être a la campagne aur pris il' une eau libre et courante à travers les prés.

En parlant ainsi , elle s'étendit sur une causeuse qu'on lui roula du salon sur le gazon un peu jauni du tapis \ eft. Un petit arbre exotique se penchait sur sa tête avec de faux airs do palmier. Sa cour, composée de ce qiijii y avail de plus jeune el de plus galant dans la société do ce jour-là , s'assit autour d'elle; et l'on échangea, dans une béatitude un peu guindée, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du tout. Ce groupe n'eût pas été celui que j'aurais choisi , si la nécessité de surveiller lionne dans sa première apparition ne m'eût forcé d'écouter l'esprit therclié de la vicomtesse, bien inférieur, selon moi , à l'esprit chercheur de sa belle-mère. Je craignais qu'Horace n'en fût bientôt las; mais, à ma grande surprise, il y trouva un plaisir extrême, quoique son rôle \ fûl assez délirai et difficile à remplir.

lui effet , ce n'était pas une petite épreuve pour son aplomb et son bon sens. 11 était évident que, dès le premier coup d'oeil, la vicomtesse avait piis une sorte d'ihi, rêl â pénétrer en lui . pour savoir si son ramage se riait à son plumage. Au lieu de le tenir a dis-

tance jusqu'à ce qu'il eûl fait preuve d'esprit à la pointe de l'épée, elle lui facilitait avec une complaisance sournoise l'occasion de montrer d'emblée s'il était un homme do sens ou un sol. Elle mit tout de suite la conversation sur des sujets où il était infaillible qu'il émettrail son sentiment, et l'attaqua indirectement sur la littérature, en jetant à la tète du premier venu celle question insidieuse : « Avez -vous lu la dernière pièce de vers de M. de Lamartine?

— Esl-ce a moi , Madame, que ce discours s'adresse? demanda un jeune poète monarchique el religieux qui s'était assis presque à se3 pied- d un air contemplatif.

— Comme vous voudrez, » répliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec le vent de son éventail ses longues touffes do cheveux châtains roulés en spirales légères.

Le jeune poè'le déclara qu'il trouvait les dernières Mutilations très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de Lamartine, il le rabaissait avec amertume.

La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et Horace, encouragé par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui , hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le guettaient, trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de la vicomtesse, et par conséquent se sentaient, assez mal disposés pour le nouveau venu, dont la crinière avantageuse et la parole accentuée annonçaient quelque prétention à la supériorité. On prit généralement parti contre lui , et même avec assez de malice, espérant qu'il se làelierait et dirait quelque sottise.

L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté qu'il n'était de bon goût et de lionne compagnie de le faire; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s'attendait.

Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, n ais qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et môme à ses adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant preuve d'originalité, on est certain d'être approuvé par plus d'uno femme blasée.

Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la vérité. Dussé-jo être accusé de trahir les miens, ou du moins do mo séparer d'intentions de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions, la société légitimiste était encore, en 1831 , d'une médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie française, qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages; et si l'on veut trouver encore quelque chose qui y'ressemble, c'est dans les coulisses de certains théâtres ou dans certains ateliers de peinture qu'il faut aller la chercher. Là, vous entendez un dialogue plus trivial, mais aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que celui de l'ancienne bonne compagnie. Cela seul pourra donner à un étranger quelque idée de la verve et do la moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes d'étudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en débite en une heure, entre jeunes gens animes par la fumée des cigares, de quoi délrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir entendu pour le croire. Moi qui, sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment d'uno société à l'autre, j'étais Confondu de la différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon mot faire le tour d'un salon comme un joyau précieux qu'on se passait de main en main, qui avait tant traîné chez nous que personne n'eût voulu le ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général : elle a bien prouvé qu'elle avait plus d esprit de conduite que la noblesse; quant à de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la seconde génération. Les pai venus de ce temps-ci ont poussé à l'ombre de l'industrie, dafls l'atmosphère pesante des usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du gain, et toute paralysée par un-' ambition égoïste. Mais leurs en-

n oit a ci;.

Horace... se livrait à des essais littéraires. (Page 27.)

fants, élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie, qui, à défaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de l'intelligence, sont en général, incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus lins que les héritiers étiolés de l'aristocratie nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescriptions religieuses et politiques, sont rarement intelligents, et jamais instruits. L'absence de cour, la perte des' places et des emplois, le dépit causé par les triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de Jes effacer; et leur rôle., qui commence pourtant à devenir me:lleur à mesure qu'ils le comprennent et l'acceptent, était, à l'époque de mon récit, le plus triste qu'il y eût en France.

.le n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste l'épithète. L'esprit n'existe qu'à la condition d'être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de civilisation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc pas d'esprit, selon moi. 11 a mieux que cela : il

a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n'est rien , il n'use pas son cerveau à la chercher ; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au fond de son cœur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit l'expression, elle saisit et foudroie comme l'éclair de la vérité divine.

Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours par le feu de la discussion , il défendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait en niasse et en détail. 11 rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu par la vicomtesse de Chnilly, qui se piquait d'éclectisme en matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles à leur tenir tète.

La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une allée voisine, m'appela d'un signe.

Page 1