‹ Romans diversChapitre 91 sur 113 · FRAGMENT DE LA RÉPONSE · texte numérisé non relu

FRAGMENT DE LA RÉPONSE

« Surtout , cher Malgache, n'oublie pas le rameau de buis. Nous le mettrons en guise de signet dans cette vieille Bible hollandaise que mon grand-père lui prêta pour composer le Lévite d'Éphraim , et nous léguerons ces reliques à nos petitsenfants.

« L'histoire de ces chaumièrs est celle de nos plus beaux jours ! Ce que tu dis là est bien vrai ! Qui de nous n'a pas vécu en imagination aux Charmettes les plus beaux jours de sa jeunesse! Mon Dieu ! comme ce livre des Confessions nous a impressionnés ! Comme il a rempli toute une période de notre vie ! Comme nous l'avons aimé, ce Jean-Jacques, avec tous ses travers et tous ses défauts! Comme nous avons suivi chacun de ses pas dans

la montagne, chacune de ses transformations dans la vie, et comme nous l'avons pleuré en lisant ses dernières pages, les plus belles qu'il ait écrites avec les premiers livres des Confessions !

« Comme nous l'avons aimé! » Dirai-je « comme nous l'aimons encore? Quant à moi, oui, je lui reste fidèle; ou plutôt je suis revenu à lui après un refroidissement de quelques années. Il a tant de contradictions apparentes, qu'à l'âge où , moins enthousiastes, nous devenons plus sévères, nous sommes un peu effiayés des taches que nous lui découvrons. Te répéterai-je pourquoi et comment j'ai subi ces alternatives de vénération , de terreur et d'amour? Tu le sais : nous avons parlé si souvent dt's Confessions sous nos ombrages de la Vallée-Noire ! Souviens-toi que nous tombions toujours d'accord sur ce point , et que c'était même notre consolation : Jean- Jacques a été l'un des esprits les plus avancés du siècle dernier, quoique certains égards il ait conservé des préjugés barbares, qu'il ne faut imputer qu'à l'époque où il écrivait, et qu'il proscrirait aujourd'hui s'il recommençait son œuvre. Ceci posé et démontré pour nous avec la plus grande évidence, nous nous sentions à l'aise pour entrer avec un respect mêlé de tendresse et de douleur dans la vie privée , dans la conscience intime, dans les Confessions de l'immortel ami. L'homme et l'œuvre, c'est-à-dire la conduite et les écrits, si contradictoires en apparence, et si souvent opposés l'un à l'autre dans les déclamations haineuses du temps, nous semblaient au contraire rentrer l'un dans l'autre, et s'expliquer mutuellement, sans qu'il fût besoin de charger la mémoire du grand homme ou de flétrir ceux de ses contemporains qu'il appela ses ennemis, et qui n'eurent d'autre tort que de ne pouvoir le comprendre. Quoique la lecture de ses plaintes éloquents nous identifiât aux douleurs du philosophe persécuté, et nous fit parfois prendre en haine ceux qui concoururent involontairement au lent suicide de sa vie , nous reconnaissions leur devoir beaucoup de ménagements quand nous examinions de près les choses, quand nous lisions les pièces de ce long et amer procès intenté par lui à eux dans les Confessions, par eux à lui dans les mémoires où ils ont essayé de le rabaisser pour se justifier, quand nous songions surtout que cette cause est encore pendante devant le tribunal de l'opinion , et qu'elle affecte diversement les esprits sans avoir reçu la solution définitive que les parties ont réclamée avec tant de chaleur, et que Jean-Jacques, en plusieurs endroits, demande à la postérité d'un ton à faire tressaillir les juges les plus farouches.

« Te souviens-tu comme nous avons compulsé le dossier de cette grande atîaire dans le précis qui accompagnait l'édition de '1824? Ce soin consciencieux qu on avait alors de justifier Jean-Jacques par des faits fut treslouable, et il a porté ses fruits. Mais à mesure que le temps marche et que les impressions personnelles, les haines de parti, les susceptibilités de famille et les pré-

SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU

jugés de caste s'effacent derrière nous, le jugement des hommes devient plus impartial, et l'autour d'Emile, excusé et jii>tilîé sur certains points, reste inexcusable et injustifiable sur certains autres. Quelle sera donc l'impression de nos lils lorsque, fermant ce livre, si attachant cl si fatigant , tantôt si brillant de poésie et tantôt si lourd de réalité, cynique et sublime tour à tour, ils se dedemanderont, au milieu du scepticisme de l'époque, ce que c'est que la grandeur humaine, et à quoi servent l'éloquence, les hautes inspirations, les rêves généreux , si toutes ces choses aboutissent, dans la vio do Jean- Jacques, au crime, au desespoir, à la misère, a l'isolement , à la folie, au suicide peut-être?

■ Celte question de toute une jeune génération n'est pas sans importance, et ce serait un devoir sérieux d'y répondre. Le temps n'est plus où l'on se tirait d'affaire en cai liant les clefs de la bibliothèque, tandis que le bourreau lacerait solennellement de sa main souillée les protestations de la liberté morale, et qu'un mot de madame de Pompadour étouffait la voix des philosophes. Les modernes arrêts de l'intolérance administrative frappent aujourd'hui plus vainement encore, et nos enfants lisent, malgré les cuistres de tout genre qui aspirent à la direction des idées. Les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques sont dans la poche des étudiants tout aussi bien que sur le bureau des prétendus gardiens de la morale publique. Tous s'y complaisent , ceux qui condamnent sans appel comme ceux qui approuvent sans restriction. Si Jean-Jacques vivait, il irait encore en prison ou en exil; il se trouverait encore des mains pleines de péché pour lui jeter des pierres, et des âmes pleines d'amour pour le consoler. La fureur des uns, l'enthousiasme des autres, le placeraient-ils à son véritable rang? J'en doute beaucoup!

« Mais puisque nous voici sur ce chapitre de causerie, qui en vaut bien un autre, essayons à nous deux de le bien juger, sans avoir recours à des preuves matérielles, sans dresser une enquête, et sans chercher ailleurs que dans l'examen philosophique des Confessions le sens de cette vie de philosophe, mêlée de bien et de mal, pleine d'amour et d'égoïsme, et présentant ce contraste monstrueux , ces deux faits : la création d'Emile et l'abandon de ses propres enfants à la charité publique. En un mot , au heu de nous attacher à la lettre du plaidoyer, efforçonsnous d'en saisir l'esprit. Il se passera encore du temps avant que celte manière d'envisager les causes soit introduite dans la législation , et que les hommes appelés à prononcer sur d autres hommes aient vraiment l'intelligence du cœur humain ou se soucient de l'acquérir.

« De tout temps le progrès s'est accompli , n'est-ce pas, par le concours de deux races d'hommes opposées en apparence et même en fait l'une à l'autre, mais destinées à se réunir et à se confondre dans l'œuvre commune aux yeux de la postérité? La première de ces races se compose des hommes attachés au temps présent. Habiles à gouverner la marche des événements et à en recueillir les avantages, ils sont pleins des passions de leur époque, et ils réagissent sur ces passions avec plus ou moins d'éclat On les appelle communément hommes d'action, et, parmi ces hommes-là, ceux qui réussissent à se mettre en évidence sont appelés grands hommes. Je te demanderai la permission , pour te faire mieux entendre ma détinilion, de les appeler hommes forts.

« Ceux de la seconde race sont inhabiles à la science des faits présents, incapables de gouverner les hommes d'une façon directe et matérielle, par conséquent de diriger avec'éclal et bonheur leur propre destinée et d'élever a leur profit l'édifice de la fortune. Les yeux toujours fixés sur le passé ou sur l'avenir, qu'ils soient conservateurs ou novateurs , ils sont également remplis de la pensée d'un idéal qui les rend impropres au rôle rempli avec succès par les premiers. On les nomme ordinairement hommes de méditation, et leurs principaux maîtres, appelés aussi grands hommes dans l'histoire, je les appellerai grands par exclusion ; bien que, dans ma pensée , les autres soient aus:-i revêtus d'une grandeur incontestable, mais parce que le mot de grandeur s'applique

mieux, selon moi , à l'homme détaché de toute ambition personnelle, et celui de force à l'homme exalté et inspiré par lo sontiment do son individualité.

« Ainsi donc, deux sortes d'hommes illustres : les forts et les grands. Dans la première série, les guerriers, les industriels, les administrateurs, tous les hommes à succès immédiat , brillants météores jetés sur la route de l'humanité pour éclairer et marquer chacun de ses pas. Dans la seconde, les poètes, les vrais artistes, tous les hommes à vuos profondes, flambeaux divins envoyés icibas pour nous éclairer au delà do l'étroit horizon qui enferme notre existence passagère. Les forts déblaient lo chemin, brisent les rochers, percent les forêts; ce sont les sapeurs de l'ambulante phalange humaine. Les autres tracent des plans, projettent des lignes au loin, et lancent des ponts sur l'abîme de l'inconnu. Ce sont les ingénieurs et les guides. Aux uns la force de l'esprit et de la volonté , aux autres la grandeur et l'élévation du génie.

« Je ne prétends pas que ma définition ne soit pas très-arbitraire dans la forme. Selon ma coutume, je demande que tu t'y prêtes, et que tu ne m'interrompes pas en me citant des noms propres, exceptions apparentes qui ne détruiraient pas mon raisonnement quant au fond. Selon cette définition, Napoléon ne serait qu'un homme fort, et je sais parfaitement qu'il serait contraire à tous les usages de la langue française de lui refuser l'épithète de grand. Je la lui donnerais d'ailleurs d'autant plus volontiers, qu'à bien des égards sa vie privée me semble empreinte d'une véritable grandeur de caractère qui me le fait admirer au milieu de ses fautes plus qu'au sein de ses victoires. Mais, philosophiquement parlant, son œuvre personnelle n'est pas grande, et la postérité en jugera ainsi. Ce que je dis de lui s'applique à tous les hommes de sa trempe que nous voyons dans l'histoire.

« Ainsi, je divise les hommes éminents en deux paris, l'une qui arrange le présent, et l'autre qui prépare l'avenir. L'une succède toujours à l'autre. Après les penseurs, souvent méconnus et la plupart du temps persécutés, viennent des hommes forts qui réalisent le rêve des grands hommes et l'appliquent à leur époque. Pourquoi ceux-là, me diras-tu, ne sont-ils pas grands eux-mêmes, puisqu'ils joignent à la force de l'exécution l'amour et l'intelligence des grandes idées? C'est qu'ils ne sont point créateurs; c'est qu'ils arrivent au moment où la vérité, annoncée par les penseurs, est devenue évidente pour tous, à tel point que les masses consentent, que tous les esprits avancés appellent, et qu'il ne faut plus qu'une tète active et un bras vigoureux (ce qu'on appelle aujourd'hui une grande capacité) pour organiser. L'obstacle au succès immédiat des penseurs et à la gloire durable des applicateurs, c'est l'absence de foi au progrès et à la perfectibilité. Faute de cette notion , les institutions ont toujours été incomplètes, défectueuses, et forcément de peu de durée. L'homme fort a voulu toujours se bâtir des demeures pour l'éternité, au lieu de comprendre qu'il n'avait à dresser que des tentes pour sa génération. A peine avait-il fait un pas, grâce aux grands hommes du passé, que, méconnaissant les grands hommes du présent, les traitant de rêveurs ou de factieux, il asseyait sa constitution nouvelle sur des bases prétendues inamovibles, et croyait avoir construit une barrière infranchissable. Mais le Qot des idées, montant toujours, a toujours emporté toutes les digues, et il n'y a plus sur les bancs un seul professeur ni un seul écolier qui croient à la perfection de la république de Lycurgue.

« Le jour ou la notion du progrès sera consacrée comme principe fondamental de toute législation sur la terre, où la loi, au lieu d être considérée comme un poteau de mort autour duquel il faut accumuler les cadenas et les chaînes pour enserrer les hommes, mais comme un arbre de vie dont la sève, entretenue avec soin, doit toujours pousser des branches nouvelles pour abriter et protéger l'humanité, ce jour-là les institutions seront revêtues d'un caractère durable, parce que l'essence même de la foi sera le renouvellement perpétuel des formes. Alors il ne sera plus nécessaire qu'une loi tombe en décrépitude e t

le

QUELQUES RÉFLEXIONS

devienne odieuse ou absurde au point d'être violemment abrogée au milieu des convulsions sociales. Toute loi sera développée , continuée, perfectionnée, et, par là, éternelle uuns son essence. Les formes successives qu'elle aura revêtues en traversant les siècles pourront être en-

rées dans les archives de la famille humaine et gardées avec respect comme les monuments du passé, au lieu d'être lacérées et foulées aux pieds dans un jour de colère comme des prétentions tyranniques et des obstacles injustes.

« Quand ce jour, dont nous saluons l'aube dans notre pensée, sera venu pour nos descendants, cette vaine distinction des hommes forts et des grands hommes, des e urs et des réalisateurs, des philosophes et des administrateurs, s'effacera comme un rêve des téi. bres. Le penseur, n'étant plus gêné dans son essor, pi urra voir la société accepter ses décisions, cl il ne sera plus nécessaire dans les vues providentielles que le martyre sanctionne toute démonstration nouvelle . tout es-or de grandeur. L'homme d'action pourra donc être un homme il e méditation, n'ayant plus à lutter contre les obstacles sans nombre et sa"ns cesse renaissants qui absorbent et lui Dt aujourd'hui la raison et la vérité dans les âmes les plus énergiques. Et réciproquement, le penseur, n'étant plus livré à la risée des sols ou à la brutalité des puissants, ne risquera plus comme aujourd'hui de s'égarer à travers les abîmes et do tomber, par l'effet d'une réaction inévitable, dans des erreurs ou dans des travers causés par l'amertume et l'indignation de la souffrance. Jusque-là , nous verrons encore souvent , comme nous voyons toujours dans le passe, ces deux principes en lutte, le présent et l'avenir; et, au lieu de s'unir et de s'entendre dans une œuvre commune, les hommes forts et les grands hommes se livrer une guerre acharnée ; les premiers, intelligents et grossiers maigre tout leur génie

! alun, ue voyant que le jour présent et ne produisant que des faits éphémères sans valeur et sans effet le

main; 1 S seconds, injustes ou insensés, ne con-

iit point assez les hommes de leur époque faute de

ir les étuuier en paix et en liberté, présumant ou érant trop d'eux, se faisant de trop riantes illusions ou se livrant a de trop sombres découragements; astres presque toujours voilés! flambeaux tourmentés par le vent , qui presque tous s'éteignent dans l'orage sans avoir éclaire au delà d'un certain point de la route, malgré do rapides éclairs et de brillantes lueurs.

« Disons-le encore une fois, et posons-le en fait: cette erreur ce la société engendre des vices inévitables chez ces hommes divers. Les hommes de force sont nécessairement enivrés et corrompus par l'ambition. Le besoin d'agir à tout prix sur des hommes ignorants ou

. les force d'abjurer dans leur cœur l'amour de la vérité et de la vertu. Voilà pourquoi je ne puis me résoudre à les placer aussi haut qu'ils le voudraient dans la hiérarchie des intelligences. Leur œuvre est facile, parce oui:.-, profitent des éléments qu'ils trouvent dans l'humanité, au lieu d'imprimer à l'humanité une grandeur éma-

e Dieu et d'eux-mêmes. Ce ne sont que d'habiles arrangeurs; ils ne créent rien : une conscience timorée est un obstacle qu'ils ne connaissent plus, et, cet obstacle mis de côté, on ne sait pas combien la fortune et la puissance sont faciles a conquérir avec tant soit peu d'intelligence et d'activité. Pour agir dans un milieu corrompu, il est impossible de ne pas se corrompre soimême, quoiqu'on soit parti avec une bonne, intention. — De leur coté, les penseurs , les grands hommes, toujours rebu es par le spectacle de cette corruption, et toujours exaltés par le rêve d'un état meilleur, arrivent aisément à l'orgueil, à l'isolement, au dédain, à l'huombre et méfiante, heureux quand ils s'arrêtent à l'hypocondrie et ne vont pas jusqu'à l'égarement du

iioir.

« De là, Jean-Jacques d'une part ; Jean-Jacques le penseur, l'homme de génie et de méditation , l'homme misérable, injuste et désespéré. De l'autre, Voltaire, Dderot et les holbachiens , les hommes du jour , les critiq - d'action et de succès (applicaleurs de la phi-

losphie du dix-huitième siècle, désorganisant la société sans songer sérieusement au lendemain, pensant, dénigrant et philosophant avec la multitude, hommes puissants, hommes forts, hommes nécessaires, chers au public, portés en triomphe, écrasant et méprisant le misanthrope Ri usseau au lieu de le défendre ou de le venger des arrêts de l'intolérance religieuse, contre lesquels il semble qu'ils eussent dû , conformément à leurs principes, faire cause commune avec lui.

« C'est que ces hommes si forts pour détruire ( et la le traction était l'œuvre de cette époque-là , œuvre moins sublime, mais aussi utile, aussi nécessaire que l'était l'œuvre de Jean-Jacques) , c'est, dis-je, que ces hommes d'activité et de popularité ne méritaient pas , rigoureusement parlant, le titre de philosophes. On les appelait ainsi, parce que c'était la mode : tout ce qui n'était pas catholique ou protestant s'appelait philosophe; mais ils ut, à vrai dire, que des critiques d'un ordre élevé. Ce qui prouve la différence entre eux et Jean-Jacques, c'est que, dès ce temps, dans le monde, on appelait Jean-Jacques le philosophe , comme si on eut senti qu'il était le seul. On disait de Voltaire le philosophe de Ferney : il était un de ces philosophes du siècle, le plus grand, le plus puissant dans cet ordre de forces; mais Jean-Jacques était le philosophe de tous les temps comme celui de tous les pays. Les définitions instinctives d'une époque ont parfois un sens plus profond qu'on ne pense.

» Nous savons quelle était cette époque où naquit Rousseau. Nous savons dans quel milieu il se développa. Il l'a exprimé dans ses Confessions avec un cj ni frayant. Ce cynisme de certains détails, qu'un bon goût susceptible voudrait pouvoir supprimer, est pourtant bien nécessaire pour caractériser l'horreur et l'effroi de cet homme éminemment chaste par nature au milieu des turpitudes de son époque. Je ne pense pas que l'aveu des misères auxquelles il fut entraîné ait jamais été con- . pour les jeunesgensquil'ontlu. Lorsque, dépravé secrètement Ini-même par l'imprudence ou l'abandon de ceux qui devaient veiller sur lui , il se charge consciencieusement de honte et de ridicule , il est difficile de l'accuser d'impudence. Lorsque, exposé à des dangers immondes, il se sent défaillir de dégoût et d'épouvante, il est impossible de méconnaître le sentiment qu'il veut inspirer à la jeunesse. Lorsque appelé dans les bras de madame de Warens, il éprouve quelque chose qui ressemble au remords de l'inceste , il faut bien reconnaître en lui une admirable pureté de sentiments. Enfin, lorsque à Venise il pleure sur la dégradation d'une belle courtisane, au lieu d'assouvir sa passion, on est vivement pénétré de cette soif de l'idéal, qui, en amour comme en philosophie , en fait de religion comme en fait de socialisme , domine toute la vie de Jeau-Jacques Rousseau.

« Il arrive à Paris, au foyer de la civilisation et de la corruption. Le venin de la contagion s'empare de lui, car il est homme , et à quelle foi irait-il demander une force surhumaine? Le catholicisme et le protestantisme tombent en ruine autour de lui , et , comme toutes les intelligences de son temps , il sent que son œuvre est de créer une foi nouvelle. Mais, au sortir d'une existence et d'un entourage comme ceux qu'il nous a dépeints da is la première partie des Confessions , où preudrait-il tout à coup cette vertu sauvage , cette réaction ardente contre la société, celte passion de la vérité et de la liberté vers lesquelles nous le voyons , plus tard , aspirer de toutes les forces de son àm B '.'

u Jusque-là j'avais été bon : dès lors je devin* ver- « tueux , ou du moins enivré de la vertu. Cette ivres.se « avait commencé dans ma tète, mais elle avait passé « dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur « les débris de la vanité déracinée. Je ne jouai rien : « je devins en effet tel que je parus ; et , pendant quatre « ans au moins que dura cette effervescence dans toute a sa force, rien de grand et de beau ne peut entrer dans « un cœur d'homme dont je ne fusse capable entre le ciel « et moi. Voilà d'où naquit ma subite éloquence : Noilà « d'où se répandit dans mes premiers li\res ce feu vraL.

SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU

» ment céleste qui m'embrasait, et dont, pendant qua- „ rante ans, il n'étail p: écha| pé la moindre él

e qu'il n'était pas encore allumé. » ( Co7ifessio?is , n le partie, livre i\, 1756.)

g Cette p ige et les deux qui suivent, combien de Fois je 1rs ai méditées ! J'y ai vu Jean-Jacques tout entier, se m, se jugi anl el se dévoilant lui-mênje comme aucun homme ne s'est jugé, connu et confessé. Que pourrait lui demander le moraliste exigeant, lorsque après av( r monti ent il devinl puissant par t'enthou-

i, il cessa de l'être par lassitude et par doi Cer e ce n'esl pas là un homme qui se larde ou qui se drape : c'est un homme , un homme véritable , non pas tel que les hommes célèbres enivrés de leur supériorité nti i .i e montrer, maistelque Dieu les fait et nous les envoie. C'est un être sujet à toutes les faiblesses, capable de tous les héroïsmes: c'est l'être ondoyant et divers de Montaigne, sensitive divine qui subit les influences délétères ou vivifiantes du milieu où elle s'élève, crispe -mis le vent et s'épanouit sous le soleil. Enfin c'est l'homme vrai, tel que la philosophie ohrétienne l'avait en partie découvert et défini, toujours on butte au mal, toujours accessible au bien, libre et flotntre les deux principes allégoriques d'un bon el d'un mauvais ange.

« Quand la philosophie et la religion do l'avenir auront étendu et développé cette définition , nous connaîtrons mieux nus grands hommes, et nous donnerons à ceux du passé leur véritable place dans un martyrologe n. Jusque-là nous flottons nous-mêmes entre une puérile intolérance pour leurs tantes, et un aveugle en-

uemeut peur leur grandeur. Nous prenons généralement le parti de nier tout ce que nous ne savons pas exr, nous nous enrôlons sous des bannières ( xclusives; nous sommes pour Voltaire ou pour Rousseau, comme ou était pour Gluck ou pour Piccini , lursque nous devrions reconnaître que nous avons été engendrés spirituellement par les uns et par les autres , et que, s'il esl permis d'avoir une sympathie particulière pour certains noms, ce doit être pour ceux qui ont le plus aimé , le plus senti et le mioux compris, plutôt quo pour ceux qui se sont fait le plus admirer, lu plus voir et lo mieux comprendre.

« Acceptons uonc les erours do Rousseau, nous qui ns même ses crimes, car c'en fut un que l'a ! i ère ; et ne cessons pas

i,i de le vénérer, car il a expie ces jours d'e reur par de longs et cuisants remords. Ne L'eût-il pas fait, il nous faudrait encore vénérer en lui la vertu qui , après ces jours malheureux , vint rayonner dans sa pensée , et l'ardeur sainte qui en consuma les souillures.

« Entraîné | ar de mauvais exemples , séduit par des isuies odieux , il avait abandonné ses enfants. Lorsprès des annéesde méditation, il pesal'énormitéde sa la ite, il éi rivit ['Emile, et Dieu, sinon l'opinion des hommes , lit ta paix avec lui. Peut-être n'eût-il pas donné a son Merle ce livre qui devait taire une si grande révolution dans 1rs idées, et qui, malgré ses défauts, a produi de si heureux résultats , s'il avait élevé paisiblement im< nt sa famille. Il eut sauve quelques mon idus Ue l'isolement et de la misère; il n'eût pas songé à améliorer, ainsi qu'il l'a fait, toute une génération, et

n i ii i lotîtes les générations de l'avenir. Ceci

jusl tu- la Providence s iule mt.

« Les remords do Jean-Jacques percent plutôt qu'ils

ne sont a\ - dans les Confessions. C'est dans ses

derniers écrits, dans les Rêveries, que, sans jamais ôlre explicites, ils se révèlent dans toute leur profondeur. A l'endroit des Confessions où il fait le récil de cette action capitale et terrible de sa vie, il ne montre pas, comme il l'a fait dans des aveux inoins impoi tanls, une promptitude naïve et entière à s'accuser lui-même. 11 rejetl ur li s p rnicieuses influences au milieu

desquelles il s'est trouvé; il se défend d'avoir, durant plusieurs a nm , épi uvé le moindre repentir; enfin il lad \ loir qui pourraient le justifier auprès de

ceux-là seulement qui n'auraient jamais sei li fri tnir eu

eux des entrailles paternelles. Mais ce sentiment-là e I au nombre de ceux que l'humanité ne méconnaîtra plus jamais, et cel endroit de la vie de Rousseau n'a pas trouvé /ant elle.

; . est-il donc nécessaire d'arracher celte pa nistre pour conserver I pecl qu'on doit au grand

homme infortuné'.' Des générations se sont prosternées durant des siècles devant l'effigie de saints qui furent, pour la plupart , les plus gran ; pécheurs , les plu loureux pénitents de L'humanité. La postérité n'a pas contesté l'apothéose des pères >\r l'Eglise, i n et I égarements et des turpitudes au sein desquels l'éclair de la grâce divine vint les trouver et 1rs transformer. Le temps n'est pas loin où l'opinion ne fera pas plus le procès à saint Rousseau qu'elle ne le fait à saint. Augustin. Elle le vorra d'autant plus grand qu'il est parti de plus bas et revenu de plus foin ; car Rousseau est un chrétien tout aussi orthodoxe pour l'Eglise de l'avenir, que le contenier Matthieu et le persécuteur Paul le sont pour l'Eglise du passé. Dans un temps où tout dogme se voile et s'obscurcit sous l'examen de la raison épouvantée, l'âme do Rousseau reste foncièrement chrétienne; elle rêve l'égalité, la tolérance, la fraternité, l'indépendance des hommes , la soumission devant Dieu , la vie future et la justice divine, sous d'autres formes, mais non en vertu d'autres principes que 1rs premiers chrétiens ne l'ont fait. Elle pratique l'humilité, la pauvreté, le renoncement, la retraite, la méditation , comme ils l'ont fait, et il couronne cette vie fortement empreinte de sentiments, sinon de formules chrétiennes, par un acte éclatant de christianisme primitif, par une confession publique. Cherchez un autre philosophe du dix-huitième siècle , qui, en secouant les lois religieuses, conserve une conduite et des aspirations aussi pieusement conformes à l'espnt de la religion éternelle dont le christianisme est une phase, et où le scepticisme n'est qu'un accident!

« Résumons-nous. Do tous les beaux esprits qui, des salons du baron d'Holbach, se répandirent sur le siècle, Joan-Jacques est lo seul philosophe, parce qu'il est lo seul religieux. Enveloppée durant quarante ans dans un milieu détestable, sa grandeur éclate tout d'un coup, se révèle à lui-même et au monde entier. Mais combien d'obstacles ne rencontre-t-ello pas aussitôt, et quelles affreuses luttes ne vâ-t-elle pas soutenir ! L'intolérance et le fanatisme des catholiques et des luthériens se réunissent contre lui; mais c'est trop peu pour son malheur et pour sa gloire. Il ne suffit pas des arrêts du parlement, de la persécution des petites républiques huguenotes , du fanatisme des paysans de Moutiers-Travers, des dépits rancuniers de l'aristocratie; ses plus amers, ses plus dangereux ennemis, ceux-là seuls dont le jugement peut le poursuivre et l'atteindre aux yi ux d'une postérité désabusée de l'esprit de secte, ce sont ses anciens amis, ses illustres contemporains, 1rs plus beaux esprits philosophiques et critiques de l'époque, el , pour rentrer dans ma définition , les hommes forts ue son temps.

« Mais pourquoi donc , de leur part, cette haine mesquine , ou tout au moins co persiflage cruel qui jeta tant d'amertume dans sa vie et d'égarement dans ses idées? C'est que les hommes d'action et les hommes de méditation sont ennemis naturels par le fait de la société et par L'absence de la notion de perfectibilité. Non-seulement les holbachiens ont nié la supériorité de Rousseau , paire qu'elle blessait leur vanté et irritait en eux les petites passions d'hommes de lettres; mais encore ils l'ont méconnue, parce qu'elle offusquait leurs idées d'hommes du dix-huitième siècle. Son amour subit et ardent pour des vertus qu'il n'avait pas pu pratiquer encore, et qui n'étaient pas immédiatement praticables ( elles ne le furent pas pour Rousseau lui-même ! j ne pouvait être compris que par des esprits évangéliques de la trompe du sien, l'.t l'on sait que les mœurs ue l'athéisme dominaient alors. Ce-, hommes de mouvement, ne con evant pas qu'il pût chercher ailleurs que dans la \ie réelle el te 8 ors institutions connu :s son rêve de grandeur et ue félicité , ne comprirent ni ses douleurs, ni ses dé-

Page 1