QUELQUES RÉFLEXIONS SUR JEAN-JACQUES ROUSSEAU
Je caeiliis pour vous quelques rameaux. (Pjge U. )
faillar.ces, ni ses erreurs de jugement. Ils lui reprochèrent de haïr les hommes, parce qu'il ne tolérait pas les ridicules et les vices de son temps, tout en portant l'humanité future dans ses entrailles. Ils le déclarèrent sauvage, misanthrope, parce qu'il méprisait les enivrements de la vanité et fuyait le théâtre des rivalités puériles. En un mol, ils firent comme les pharisiens de tous les âges à la venue de£ prophètes, et Dieu put dire d'eux aussi : « Je leur ai envoyé mon fils , et ils ne l'ont point connu. » « Mais vous aussi , Jean-Jacques , vous fûtes aveuglé , vous ne comprîtes point l'œuvre de ces hommes qui marchaient devant vous pour vous préparer le chemin. Ils aidaient à votre œuvre en vous faisant la guerre, et ils déblayaient les obstacles de la route où votre parole devait passer. A vous aussi la foi en l'avenir a manqué. Vous étiez dévoré de la soif du progrès; vous en aviez le religieux instinct, puisque vous écriviez le Contrat
I Social et \' Emile. Si vous n'eussiez pas senti au fond de votre âme que l'homme est perfectible ( vous qui en étiez
I une si auguste preuve ) , vous n'eussiez point cherché les moyens de le rendre heureux et juste ; mais votre calice fut si amer, que le découragement s'empara de vous, etque votre âme tomba dans l'angoisse. Au lieu rie placer votre idéal devant vous , vous vous retournâtes dou-
| ioureusement pour le trouver dans le passé, à l'aurore de la vie humaine, au fond de cette forêt primitive que vous alliez cherchant toujours, à l'île Saint-Pierre comme aux Charmettes, à l'ermitage de Montmorency comme à la ferme de Wooton, et qui vous fuyait toujours, parce que votre royaume n'était pas de ce monde, mais bien du monde que vous aviez d'abord aperçu en avant des siècles; non au berceau, mais à l'âge viril de l'humanité....»
GEÛItGE SAND.
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EDITION J. HETZGL
LIBRAIRIE MARESCQ ET Ci»
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LÏÏCREZIA FLORIANI
NOTICE
Je n'ai point à dire ici sous l'empire de quelles idées littéraires j'ai écrit ce roman , puisqu'il est accompagné d'une préface qui résume mes opinions d'alors, et que ces opinions n'ont pas changé. Mais je liens à bien dire ce que j'ai seulement indiqué dans cette préface à l'égard des productions contemporaines dont j'ai critiqué la forme et rejeté l'exemple.
Ce n'est point par fausse modestie , encore moins par pusillanimité de caractère, que je déclare aimer beaucoup les événements romanesques, I imprévu, l'intrigue, {'action clans le roman. Pour le roman comme pour le théâtre, je voudrais que l'on trouvât le moyen d'allier le mouvement dramatique à l'analyse vraie des caractères et des sentiments humains. Sans vouloir faire ici la critique ni l'éloge de personne , je dis que ce problème n'est encore résolu d'une manière générale et absolue, ni pour le roman, ni pour le théâtre. Depuis vingt ans, on Hotte entre les deux extrêmes, et, pour ma part, aimant les émotions fortes dans la fiction, j'ai marché cependant dans l'extrême opposé, non point tant par goût que par conscience, parce que je voyais ce côté négligé et abandonné par la mode. J'ai fait tous mes efforts, sans m'exagérer leur faiblesse
ni leur importance, pour retenir la littérature de mon temps dans un chemin praticable entre le lac paisible et le torrent fougueux. Mon instinct m'eût poussé vers les al limes, je le sens encore à l'intérêt et à l'avidité irréfléchie avec lesquels mes yeux et mes oreilles cherchent le drame ; mais quand je me retrouve avec ma pensée apaisée et rassasiée , je fais comme tous les lecteurs , comme tous les spectateurs , je reviens sur ce que j'ai vu et entendu, et je me demande le pourquoi et le comment de l'action qui m'a ému et emporté. Je m'aperçois alors des brusques invraisemblances ou des mauvaises raisons de ces faits que le torrent de l'imagination a poussés devant lui, au mépris des obstacles de la raison ou de la vérité morale, et de là le mouvement rétrograde qui me repousse, comme tant d'autres, vers le lac uni et monotone de l'analyse.
Pourtant , je ne voudrais pas voir la génération à laquelle j'appartiens s'oublier trop longtemps sur ces eaux dormantes et méconnaître le progrès qui l'appelle sans cesse vers des horizons nouveaux. Lucrezia Floriani , ce livre tout d'analyse et de méditation, n'est donc qu'une protestation relative contre l'abus de ces formes à la mode
lïluMlAPUIE J. CLAÏE, 7 BUE SA1NT-BES01T. — D. l'ELAVULB, SC.
LUCREZIA FLOIilANI.
d'alors véritables marliincs à surprises, dont il me semblait voir le public confondre avec peu de discernement les qua'ités et les défauts.
Dirai-je maintenant un mot sur mon œuvre même, non pas quant à la forme, qui a tous les défauts (acceptés d'avance) que mon plan comportait, mais quant au fond, cette inaliénable queslion de liberté intellectuelle que chaque lecteur s'est toujours arrogé et s'arrogera toujours le droit de contester? Je ne demande pas mieux. Victor Hugo, déniant au public, dans la préface des Orientales, le droit d'adresser au poëte son insolent pourquoi, et décrétant qu'en fait de choix dans le sujet, l'auteur ne relevait que do lui-même, avait certainemenl raison devant la puissance surhumaine qui envoie au poëte l'inspiration, sans consulter le uoùt, les habitudes ou les opinions du siècle. Mais le public ne se rend pas a de si hautes considérations; il va son train, et continue à dire aux srands comme aux petits : Pourquoi nous servez-vous ce mets? De quoi se compose-t-il? Où l'avczvous pris? Avec quoi est-il assaisonné? etc., etc.
De telles questions sont assez oiseuses, et surtout elles sont emharrasantis; car cet instinct qui porte un écrivain à choisir aujourd'hui tel nu tel sujet qui ne l'eût peut-être pas frappé hier, est insaisissable de sa nature. Et si l'on y répondait ingénument, le public serait-il beaucoup plus avancé?
Si je vous disais, par exemple, ce qu un tres-gi and poëte me disait un jour, sans aucune affectation , et meiiie avec une naïveté enjouée: à toute heure, mille sujets flottent et se succèdent dans ma cervelle : tous me plaisentun instant, mais je ne m'y arrête point, sachant que celui que je suis capable de traiter m'empoignera d'une manière toute particulière et me fera sentir son autorité sur ma volonté par des signes irrécusables?— Quels sont-ils? lui demandai-je, vivement intéressé. — Une sorte d'éblouissement, me répondit-il, et un battement de cœur comme si j'allais m'évanouir. Quand une pensée, une image, un fait quelconque, traversent mon esprit en agitant ainsi mon être physique, quelque vague qu'ils soient , je me sens averti par cette sorte de vertige, d'avoir à m'y arrêter afin d'y chercher mon poëme.
Eh bien, qu'au riez-vous à répondre à ce poëte? Eùt-il mieux fait de vous consulter, que d'écouter cette voix intérieure qui le sommait de lui obéir?
Dans un ordre d'idées et de productions moins élevées, il y a un attrait mystérieux que je n'aurai pas, quant à moi , l'orgueil d'appeler l'inspiration, mais que je subis sans vouloir m'en défendre quand il se présente. Les gens qui ne font pas d'ouvrages d'imagination croient que cela ne se fait qu'avec des souvenirs, et vous demandent toujours: « Q ui donc avez-vous voulu peindre? » Ils se trompent beaucuup s'ils croient qu'il soit possible de faire d'un personnage réel un type de roman, même dans un roman aussi peu romanesque que celui de Lucrezia Floriani. Il faudrait toujours tellement aider à la réalité de cet être, pour le rendre logique et-suutenu, dans un fait fictif, ne fut-ce que pendant vingt pages, qu'à la vingt et unième vous seriez déjà sorti de la ressemblance, et à la trentième, le type que vous auriez prétendu retracer aurait entièrement disparu. Ce qui est poss.ble à faire, c'est l'analyse d'un sentiment. Pour qu'il ait un sens à l'intelligence, en passant à travers le prisme des imaginations, il faut donc créer les personnage.-, pour le sentiment qu'on veut décrire, et non le sentiment pour les personnages.
Du moins c'est là mon procédé, et je n'en ai jamais pu trouver d'autre. Cent fois, on m'a proposé des sujets à traiter. On me racontait une histoire intéressante, on me décrivait les héros, on me les montrait même "Jamais il ne m'a été possible de faire usage de ces précieux matéiaux. J'étais do suite frappé d'une chose que tous, vous avez dû observer plus d'une fois. C'est qu'il y a un désaccord apparent, inexplicable, mais très-complet, entre la conduite des personnes dans les circonstances romanesques de la vie, et le caractère, les habitudes, l'extérieur de ces personnes mêmes. De là, ce premier mouvement qui nous fait due a tous, a l'aspect d'une personne
dont las œuvres ou les actions ont frappé notre esprit : Je ne me la figurais pas coin mu cela !
D'où vient? .le ne sais, ni vous non plus, lecteurs amis. Mais, c'est ainsi, et nous pourrons le chercher ensemble quand nous en aurons le temps. Quant à présent, pour abréger cet avant-propos déjà trop long , je n'ai qu'un mot à répondre a vos questions accoutumées. Examinez si la peinture de la passion qui fait le sujet de ce livre a quelque vérité , quelque profondeur, je ne dirai pas quelque enseignement, c'est à vous de trouver les conclusions, et tout l'office de l'écrivain consiste à vous faire réfléchir. Quant aux deux types sacrifiés (tous deux) à celle passion terrible, refaites-les mieux en vous-mêmes si la fantaisie de l'auteur les a mal appropriés au genre d'exemple qu'ils devaient fournir.
GEORGE SAND
Nulianl, 16 janvier 1853.