H DEL MILLE
Je me cachais dans les buissons du rivage.. (Page 39.)
— Ne te hâte pas de le condamner pour atténuer mes torts, reprit la Floriani. Tu ne le jimes pas bien et tu ne le connais pas. Laisse-moi , après l'avoir accusé devant loi, te montrer le beau côté de son caractère. C'est un devoir pour moi , n'est-il pas vrai?
Karol soupira en faisant un signe d'assentiment, ses principes lui commandant de respecter la piété filiale de Lucrezia; mais son instinct ne pouvait accepter l'avarice et le despotisme élroit d'un pareil père. Il était pourtant lui-même bien plus avare de Lucrezia , dans ses instincts de jalousie, que Menapace ne l'avait jamais été de son autorité paternelle et de son argent.
« Les hommes ne sont jamais logiques et complets dans leurs meilleures ni dans leurs plus mauvaises qualités, dit la Floriani; et, pour ne point passer, envers eux, d'un excès d'estime à un excès ;de blâme, pour conserver de l'affection et de la confiance à ceux que le devoir nous prescrit d'aimer, il faut se faire d'eux une
juste idée, voir avec un certain calme le bien et le mal, et ne pas oublier surtout que, chez la plupart des hommes, un vice est parfois l'excès d'une vertu.
« Le vice de mon père, c'est la parcimonie; je veux le dire bien vite , puisqu'il le faut pour reconnaître que sa vertu, c'est l'esprit d'équité et le respect fanatique de la règle établie. Aimant l'argent -avec passion, comme tous les paysans , il se distingue d'eux en ce que le vol d'un fétu lui paraît un crime. Sa petitesse, c'est l'éternelle crainte du gaspillage qui amène la misère. Sa grandeur, c'est ce même instinct d'avarice mis au service de ceux qu'il aime, au détriment de son bien-être , de sa santé , et presque de sa vie.
« Ainsi il amasse mesquinement et vilainement, je l'avoue, je ne sais quel misérable trésor enfoui , je gage, dans quelque recoin de cette chaumière. De temps en temps il achète de petits morceaux de terrain , croyant placer là l'honneur et la dignilé future de ses petits-enfants. Essayer de lui persuader qu'une bonne éducation, un noble caractère et des talents sont un meilleur fonds à leur assurer, c'est chose fort inutile. Resté paysan de corps et d'âme , il ne comprend que ce qu'il voit. Il sait
LUCREZIA I-'LORIANI.
A ton âge je gagnais déjà cela. ( Page 42.)
comment l'herbe croit et comment le blé germe , et, ne se doutant pas qu'il y a là un plus grand miracle que dans toutes les œuvres humaines, il dit tranquillement que c'est un fait naturel. Parlez-lui de ces choses qui peuvent se démontrer et s'expliquer , d'un bateau à vapeur , par exemple, ou d'un chemin de fer, il sourit et ne répond pas. Il ne croit pas à l'existence de ce qu'd n'a pas vu, et si on lui disait d'aller à l'autre rive du lac pour s'en convaincre par ses yeux, il n'irait pas, dans la crainte d'une mystification.
'.i Ma vie ne lui a rien appris du monde, des arts, de la puissance des dons intellectuels, de l'échange des idées. Il n'a jamais fait do questions là-dessus, et n'entendrait pas parler sans déplaisir de ce qui lui est absolument étranger. Il pense que si j'ai fait fortune dans la carrière de l'art, c'est grâce à des circonstances fortuites qu'il ne me conseillerait pas de tenter une seconde fois. Et puis , il fait ce raisonnement tres-spécieux et tresnaïf à la fois : « Vous autres artistes , vous gagnez beaucoup d'argent , mais vous avez besoin d'en dépenser encore plus. Ce goùt-là vous \ient en vous fréquenaul les uns les antres et en courant le monde. De sorte
que vous travaillez à outrance pour arriver à vous amuser un peu. Moi, qui ne dépense rien, qui n'ai pas le goût du plaisir, je gagne moins, mais ce que j'ai acquis, je le conserve. Ma profession est donc plus agréable et plus lucrative que la vôtre ; vous êtes pauvres, et je suis riche; vous êtes esclaves , et je suis libre. »
« De là son peu d'estime et d'admiration pour la gloire que j'ai acquise. Il n'en est point flatté , et si vous voulez que je vous le dise , celte soi te de dédain pour la fumée de mes triomphes me parait un des côtés les plus intéressants et les plus respectables de son caractère. La carrière que j'ai fournie a trop contrarié ses idées d'ordre élémentaire pour qu'il m'ait conservé une grande tendresse; d'ailleurs, la tendresse proprement dite n'a jamais habité son cœur. Tout se traduit chez lui en principes d'équité rigide et froide. Quand ma mère mourut en me donnant le jour, il lit serment de ne jamais se remarier si je vivais, persuadé qu'une belle-mère ne pouvait aimer les enfants d'un premier lit. Et il tint son serment, non par amour pour la mémoire de sa femme , mais par sentiment de son devoir envers moi. 11 m'a élevée avec toutes sortes de soins et une surveillance dont peu d'hom-
LUCREZIA FL0R1ANI
mes sont capables envers un petit enfant : mais je ne crois pas qu'il m'ait jamais donné un baiser. Il n'y a jamais pensé. Il n'a jamais senti le besoin de me presser contre Sun cœur, et il trouve que je gâte mes enfants que je 1rs caresse. Il demande quel bien cela leur Lut, et quels avantages ils en retirent. Quand, après quinze ans d'absence, je suis venue me jeter à se.- pie en me confessant à lui avec ferveur, et en tâchant de justifier ma conduite : « Tout cela ne me regarde pas, m'a-t-il répondu , je n'entends rien à ce qui est permis ou défendu dans le monde dont tu me parles. Tu as refusé le mari que je te destinais, tu m'as désobéi : voilà ce que j'ai à te reprocher. Tu as aimé le fils de ton maître, et tu l'as détourné de l'obéissance qu'il devait à son père, cela est mal et pouvait me faire du tort. Ces gens-là n'y sont plus , tu reviens , et tu m'as fait beaucoup de cadeaux. Je sais comment je dois me conduire avec toi. Ne parlons jamais du passé , il y a une fin à tout, et je te pardonne, à condition que tu élèveras tes enfants dans des idées d'ordre et de sagesse. » Là-dessus, il me donna une poignée de main , et tout fut dit.
a Eh bien, mon ami , j'ai vu , dans ma vie de théâtre , l'intérieur de bien des familles d'artistes, et je vais vous dire ce qui s'y passe dix fois sur douze. L'artiste , surtout l'artiste dramatique, est toujours sorti des rangs les 1 lus pauvres et les plus obscurs de la société. Soit que ses parents l'aient destinéàleur servir de gagne-pain, soit que le hasard et des protections étrangères aient révélé et utilisé ses aptitudes, dès son premier succès, fùt-il encore enfant , le voilà chargé de soutenir , de transporter, de vêtir, de nourrir et même d'amuser sa famille. C'est lui qui paiera les dettes de ses frères, c'est lui qui établira ses sœurs , c'est lui qui placera en rentes tout le fruit de son travail puur assurer une belle pension à ses pi re et mère, le jour où il voudra leur acheter sa liberté.
« Ce sont les femmes surtout qui subissent ces dures né sites , et ce serait juste et bien , si on n'abusait pas indignement de leurs forces , de leur santé, et pis encore, hélas! de leur honneur , pour rendre le gain plusrapi le, et les mettre, par la prostitution, à l'abri u'une chute le public. Le théâtre, dans ce cas-là, sert encore d'étalage de vente, et telle tille stupide et belle paie pour se montrer, ne fût-ce qu'un instant, sur les tréteaux , dans un costume équivoque, afin de se faire connaitri et de trouver des chalands.
« Quand, par hasard, cette fille, cette dupe, cette victime a du caractère et de la fierté . soit qu'elle ait su préserver son innocence , soit qu'elle ait le juste ressentiment d'avoir cédé à d'infâmes suggestions , des qu'elle menace de rompre avec sa famille, la famille plie, tremble, adule et rampe. Je les ai vus, ces pères éhontés , ces mères odieuses , tenir le cachemire et le vitchoura dans la coulisse, baiser presque les pieds qui avaient dansé à mille francs par soirée, remplir, à la maison , l'office de laquais , faire un nid d'ouate à la poule aux œufs d'or , enfin descendre à une servilité sans exemple, aux plus lâches complaisances, , aux flatteries les plus mIos, pour conserver l'honneur et le profit d'etie attache- a la grande coquette, a la prima dona , ou seulement a la courtisane à la mode.
« Ces familles-là m'auraient fait pleurer de honte, et, quand je songeais à mon vieux père , le paysan , qui n'avait pas voulu quitter ses filets pour venir | artager mon luxe, qui refusait de répondre a mes lettres, qui receva I mes envois d'argent pour faire une dot à mes filles, mais qui persistait à se lever devant le jour, à dormir sous le chaume et à vivre avec deux sous de riz par jour, il me semblait que j'étais u'une naissance illustre , et que je me sentais encore hère du sang plébéien qui coulait dans mes veines.
« II est bien vrai que, comme dans toutes les choses humaines, il y a des misères et des ridicules mêles à tout ceia. Il est vrai que mon père refusait mes lettres, quand j'oubliais de les affranchir; il est vrai qu'aujourd'hui il déploie ce | elle ma prodigalité, et que, il a vendu son poisson , il montre une pièce d'argent à Célio d'un air de triomphe, en lui disant : « A ton
« âge, je gagnais déjà cela, et, à l'âge que j'ai mainte- « nant, je le gagne encore. Je te donnerai cela peur t'ai- « der, quand tu commenceras à avoir un état et à vou- « loir gagner aussi. » Il est vrai encore que , s'il me voyait donner cent francs à un malheureux camarade sans ressources, il m'accablerait presque de sa malédiction. Je suis fercée de tolérer souvent ses travers, maisje suis toujours forcée aussi de respecter son orgueil et sa rustique opiniâtreté. S'il est dur aux autres, c'est qu'il l'est a lui-même encore plus. Il travaille avec l'ardeur d'un jeune homme, il n'est jamais indiscret ni importun, il vit dans son stoïcisme, sans jamais contrôler ce qu'il ne comprend pas. Combien d'autres, à sa place , eussent rempli mon existence de tracasseries , tout en s'enivrant à ma table et en me faisant rougir de leur grossièreté ou de leur bassesse ! La situation de mon père vis-à-vis de moi était bien délicate, et, sans rien raisonner ni calculer à cet égard, il l'a conservée digne, indépendante, et généreuse à son sens. Comblé i.e mes dons, il peut encore se considérer comme chef de famille et protecteur, puisqu'il travaille et amasse pour faire le bonheur de ses enfants. Je souris de ses moyens, mais non de ses intentiens. Et maintenant , Karol, ne comprends-tu pas que j'aime et bénisse encore mon vieux père? N'as-lu pas remarqué que je lui ressemble de figure , et crois-tu que je n'aie rien de son caractère"? »
— Vous? s'écria Karol : oh ciel ! rien !
— Oui , moi Je dois quelque chose à la fierté du sang qu'il m'a transmis, reprit Lucrezia. Je me suis trouvée dans des situations dilliciles ; j'ai été aimée par de? hommes riches ; j'ai eu des amis dent j'aurais pu accepter l'aide sans manquer à l'honneur. Mais l'idée d'irri] aux autres des privations ou un surcroit de travail, lorsque je me sentais jeune, forte et laborieuse, m'eût été insupportable. On m'a accusée de bien des fautes, on a exagéré cruellement celles que j'ai commises ; mais jamais l'ombre d'un soupçon pour mi a a endance et ma probité n'a pu se présenter à l'esprit iules plus malveillants pour moi. J'ai été directrice de théâtre, j'ai manié des intérêts matériels, et fait ce qu'on appelle des affaires. Elles étaient même compliquées, difficiles et délicates. Aux prises a\ec tant de prétentions, de vanités et d'exigences, j'ai toujours eu pour principe de donner plutôt le double de ce que je devais, que de contester dans un cas douteux ; sans être économe, j'ai eu de l'ordre, et, en faisant beaucoup de bien, je ne me suis pas ruinée et compromise C'est que je n'ai point fait de folies par complaisance pour moi-même. Elle est plus rangée et plus sage, la femme qui donne aux malheureux ce qu'elle a , que celle qui engage ce qu'elle n'a pas pour se procurer des bijoux et des équipages. Je n'ai jamais eu le goût d'un vain luxe. La possession d'un petit objet sans valeur, ou se revoient l'intelligence et le goût de l'ouvrier, m'est plus chère que celle d'une parure, de diamants. J'aime ce qui est bon et vrai plus que ce qui est éclatant et emié. Sans m'astreindre à vivre aussi frugalement que mon père, j'ai porté de la sobriété dans tous mes instincts, il n'y a que I affection que je ne gouverne pas par la tempérance de l'esprit, et, en cela seulement, je ci (1ère de lui : mais si je n'ai pas été une tille entretenue , si les présents de la o irruption ne m'ont pas tentée, lorsque , à seize aus , je me suis trouvée aux prises avec les difficultés de l'existence , si je peux commander encore le respect à ceux qui me blâment, c'est, sois-en bien sur, parce que je suis la fille du vieux Menapace. Convii ns donc que l'apparence trompe, et que la nature établit des liens solides et des rap| urts profonds entre les êtres qui dillèrent le plus au premier coup d'oeil.
— Tout ce que vous dites est admirable, répondit le prince, accab.é de tristesse, ei vous devez avo.r raison en tout. Mais allons rejoindre Salvalor qui nous cherche sans doute.
— Non, non ! dit la Floriani; il était fatigué de son voyage, il s'est endormi à l'ombre des myrtes du jardin Allons rejoindre les enfants, que je n'ai pas vus depuis une heuie. »
LUCUEZIA FLOIUANI.
Elle avait i ri parlé ô Karol de chose - réi lie
pour la première fois, et elle se Dattail d'avoir profité d'une h mne occasion pour réhabiliter dans son esprit ce père qu'elle aimait ancèremi rit Mais il est des thèses que l'espril accepte sans qu'elles s'emparent du cœui Karol senla l que la FI iriani venail de faire un sageplaidoyei en faveur d i la tolérance et en vue de la réhal ilitation de la nature humaine. Il n'en étail pas moins révolté de la réalité, el incapable d'accepter les travers humains avec un autre sentiment que celui de la politesse ci n rosité perfide qui laisse le cœur froid el
les répugnances victi rieuses.
Il cùi fallu à la Floriani, selon lui , un milieu plus digne d'elle, c'est-à-dire un milieu tel qu'il n'eu existe pi m personne ; un lue plus vaste sans cesser d'être aussi paisible, une demeure plus pittoresque sans cesser d'être aussi commoi e el aussi saine, une gloire moins chèrement acquise sans cesser d'être aussi brillante, etsurtoul un père plus distingué, plus poétique, sans cesser d'être un pêc sur de truites. Il n'avait point le sens aristocratique étroit : il aimail cette origine rustique, cette chaui re nat; le , ces filets suspendus aux saules du rivage; mais un paysan de poëme ou de théâtre, un monta ;nard de Schiller ou de B\ ron , lui eût été nécessaire pour n ettre à cet égard son esprit à l'aise. Il n'aimait pas Shakspeare sans de fi rtes restrictions : il trouvait ses caractères Irop étudiés sur le vif, et parlant un langage trop vrai. Il aimait mieux les synthèses épiques et lyriques, qui laissenl eau- l'ombre les pauvres détails de l'humanité • c'est pi urquoi il parlai! peu et n'écoutait guère, ne voulant formuler ses p nsées ou recueillir celles îles autres que quand elles étaient arrivées à une certaine élévation, fouiller le sein de la terre pour analyser les mics géo reux et malfaisants qu'elle contient, afin de planter a propos il de tirer parti de ce qu'elle peut produire, eûl été pour lui aime vile el révoltante. Mais cueillir de belles fleurs , admirer leur éclat et leur parfum , sans se souc er de la peine et. de la science du jardinier, tel étail le doux emploi qu'il se réservait dans la vie.
La Floriani avait donc parlé dans le désert en en j .ml le convaincre. Il l'avait écoutée avec recueillement , et , dans tout ce quelle avait dit , il avait admiré la rédaction, la pariie ingénieuse de son système de tolérance, la bonté de son instinct. Mas il ne trouvait pas qu'elle eût raison d'accepter le mal pour ne pas méconnaître le bien. C'était l'antipode de sa manière de sentir les rap- 1 orts humains 11 avait pourtant une haute idée du devi il filial; mais il savait faire , entre le devoir et le sentiment, entie les actions el les sj mpathies, une distinction qui étail tout à fait inconnue a la Floriani. Ainsi, a sa place, ô pas cherché à justifier l'avarice de Menapace , que, pour trouvera ce vice un côté estimable, il fallait commencer par avouer qu'il existait en lui. Il l'eût n contraire, ou il eût gardé un profond silence, ce qui est bien plus facile, il faut en convenu'.
Et puis, la Floriani, en parlant d'elle-même, lui avait fait encore beaucoup de mal. Elle avait prononc des mots qui l'avaient brûle comme un fer ronge. Elle avait dit qu'elle n'avait jamais été une fille < ntreti une . elle avail peint les mœurs de ses pareilles avec une terrible véi ité, Elle avait racon é ses premières amours et nommé ellemême son premier amant. Karol aurait voulu qu'elle n'en eût pas seulement l'idée, qu'elle ignorât que le mal existe ici-bas, ou qu'elle ne s'en souvint pas en lui parlant. Enfin, il aurait voulu , pour compléter la somme de ses exigences fantastiques, que, sans cesser d'être la bonne, la tendre, la dévouée, la vi eella mater-
nelle Lucrezia, elle fût la pâle, l'innocente, la sévère et la virginale Lucie. Il n'eût demande que cela, ce pauvre amant de l'impossible !
. ait de se réveiller
ind lui.i - ■ • i ■! avons pas .
aussi i ur observer ou deviner
'. 'autrui, l.a pâleur et l'abattement de Karol
échapi i au regard de son ami; el la Floriani,
les attribuant à la fatigue des larmes que l'amour et I attend: issemenl lui avaient fail verser à la vue de son poiv
li.nl , ne songea pas a s'en inquiéter.
Lorsque, dans l'enfance, nous souffrons d'une secrète douleur, nous voudrions que tout ce que nous faisons peur la cacher devint inutile devant la pénétration subtile et bienfaisante des êtres qui nous aiment ; el cm m ne, en même temps, non- nous taisons avec fierté, nous avons l'injustice de croire qu'ils sont indifférents, parce q l'ils ne sont pas importuns. Beaucoup d'hommes restenl enfants en ce point , et Karol l'était resté particulièrement. La gaieté active el bruyante de Salvator le rendil donc de plus en plus chagrin, et la sérénité de la Lucrezia, qui, jusque-là, s'était communiquée à lui par attraction, perdit pour la première fois -n I» nigne influence.
Pour la première fois aussi, le bruit et le mouvement perpétuel -les enfants le fatiguèrent. Ils étaient habituellement calmes sous l'œil de leur mère; mais, pend. ml le dîner, ils furent tellement excités et ravis par les taquineries amicales, les caresses et les rires de Salvator, qu'ils menèrent grand tapage, répan lirenl leurs verres sur la nappe et chantèrent à tue-tête, répétanl toujours le même refrain, comme ces pinsons que les Holl font lutter, et pour lesquels ils engagent des panel--,! son as-ielle. el son chien se mit à aboyer si fort qu'on ne s'entendait plus.
La Floriani ne s'interposait pas bien sévèrement; elle riait, malgré cl e des enlanti lages de Salvator et des plaisantes reparties de ses marmots ivres de plaisir, et hors d'eux-mêmes, comme le deviennent, si aisément ces petits êtres nerveux quand on les excite.
Karol admirait, chaque jour, depuis deux mois, les grâces et les gentillesses de cette couvée d'anges, et il les aimait tendrement a cause de celle qui leur avait donné le jour. Il ne se rappelait pas qu'ils eussent de- pi res, et quel- pères, peut-être! Il les croyait ne? du Saint-Esprit, tant ils lui semblaient parés des dons célestes ..e leur mère. La Floriani lui savait un gré infini de cette tendresse qu'il exprimait, avec tant d'effusion , et qui se traduisait en observations si fines et si poétiques sur leurs divers genres de beauté et d'aptitude.
Pourtant, les enfants ne L'aimaient point.
Ils avaient comme peur de lui, et il était difficile de s'expliquer pourquoi ses doux sourires et ses délicates complaisances les trouvaient irrésolus et timides. Le chien I élio lui-même couchait les oreilles et ne remuait point la queue quand le prince le nommait en le regardant. Cel animal savait bien qu'il parlait de lui avec bienveillance, mais qu'il ne le touchait jamais, el qu'une secrète aversion physique lui faisait craindre d'effleurer seulement un animal quelconque. Si les chiens ont un merveilleux instinct pour se méfier des gens qui m' meli, ni i.'eux, il ne faut pas s'étonner que les enfants aient le même avertissement intérieur a l'approche de ceux qui ne les aiment pas. Karol n'aimait, pas les enfants eu général , quoiqu'il ne l'eût jamais dit, quoiqu'il ne .-e le dit pas à lui-même. Au contraire, il croyait les aimer iip, parce que la vue d'un bel enfant le jetait dans un attendrissement de poète et dans un ravissement d'artiste. Mais il avait peur d'un enfant laid ou ci fait. La pitié qu'il ressentait à son approche était m douloureuse, qu'il en était réellement malade. Il ne pouvait ace j iter dans l'enfant le moindie défaut physique, pas pius que chez l'homme il ne pouvait tolérer une difformité morale.
Les entants de la Floriani étant parfaitement beaux et sains, charmaient ses regards; mais m l'un d'eux fût devenu estropié, outre la oouleur qu'il en eût ressenti dans jon âme, il eût été saisi d'un malaise insurmontable. Il n'eût jamais osé le toucher, le porter dans ses bras, le caresser. Un enfant stupide ou méchant, sous IX, lui eût été un fléau à le dégoûter de la vie; et, loin d'entreprendre de i amendi r, il .-e lut enfei mi
pour ne pas le voir ou L'entendre. Enfin , n aimait les enfants avec son imagination , et non avi
LUCREZ1A FLORIANI.
entrailles; et, tandis que Salvator disait qu'il subirait l'ennui du mariage rien que pour avoir les joies de la paternité, Karol ne pensait pas sans frissonner aux conséquences possibles de sa liaison avec la Floriani.
Au dessert, la gaieté de Célio étant arrivée à son paroxysme, il se blessa assez profondément en coupant un fruit. En voyant son sang jaillir avec abondance, l'enfant eut peur et grande envie de pleurer ; mais sa mère, avec beaucoup de présence d'esprit et de sang-froid , lui prit, la main , l'enveloppa dans sa serviette, et lui dit en souriant: « Eh bien! ce n'est rien du tout; ce n'est pas la première ni la dernière de tes blessures; continue la belle histoire que tu nous racontais ; je te panserai quand tu auras fini. »
Une si bonne leçon de fermeté ne fut pas perdue pour Célio, qui se prit à rire ; mais Karol qui , à la vue du sang , avait failli s'évanouir, ne comprit pas que la mère eût le courage de ne point vouloir s'en inquiéter.
Ce fut bien pis quand, au sortir de table, la Floriani lava les chairs, rapprocha les lèvres de la blessure, et fit une ligature solide, le tout d'une main qui ne tremblait pas. 11 ne concevait pas qu'une femme put être le chirurgien de son enfant, et il fut effrayé d'une énergie dont il ne se sentait pas capable. Tandis que Salvator aidait Lucrezia dans cette petite opération, Karol s'était éloigné et se tenait sur le perron , ne voulant pas regarder, et voyant, malgré lui, cette scène si simple et si vulgaire, qui prenait à ses yeux les proportions d'un drame.
C'est que là, comme partout, dans les petites choses comme dans les grandes, il ne voulait point prendre la vie corps à corps; et tandis que la Floriani , prompte et vaillante, étreignait le monstre sans terreur et sans dégoût, il ne pouvait se résoudre, lui , à le toucher du bout des doigts.
Célio était fort calmé par celle petite saignée fortuite, mais les autres enfants ne l'étaient guère. Les petites filles, Béairice surtout, étaient encore comme folles, et le petit Salvator, passant rapidement de la joie à la colère, puis à la douleur, se montra si volontaire, et jeta de tels cris de domination et de désespoir, que Lucrezia fut forcée d'intervenir, de le menacer, et enfin de le prendre dans ses bras pour le mener coucher malgré lui. C'était la première fois qu'il criait de la sorte aux oreilles de Karol , ou plutôt c'était la première fois que Karol se trouvait disposé à s'apercevoir qu'un marmot, quelque charmant qu'il soit, a toujours des instincts tyranniques, d'âpres volontés, des obstinations insensées, et, pour ressource ou manifestation , des cris aigus. La rage et le chagrin de Salvator, ses sanglots, ses larmes véritables qui ruisselaient comme une pluie d'orage sur ses joues roses, ses beaux petits bras qui se débattaient et s'en prenaient aux cheveux do sa mère, la lutte de Lucrezia avec lui, sa voix forte qui le gourmandait, ses mains souples et nerveuses qui le contenaient avec la puissance d'un élau , sans perdre ce moelleux qu'ont toujours les mains d'une mère pour ne pas froisser des membres délicats, c'était là un tableau qui avait sa couleur pour le comte Albani , et qu'il regardait avec un sourire, mais que Karol vit avec autant d'effroi et de souffrance que la blessure et le pansement de Célio.
— Mon Dieu! s'écria-t-il involontairement, que l'enfance est malheureuse, et qu'il est cruel d'avoir à réprimer les appétits violents de la faiblesse!
— Bah ! répondit Salvator Albani en riant, dans cinq minutes il sera profondément endormi, et, après lui avoir donné le fouet pour amener la réaction, sa mère le couvrira de baisers durant son sommeil.
— Tu crois qu'elle le frappera? reprit Karol épouvanté.
— Oh 1 je n'en sais rien , je dis cela par induction , parce que ce serait le meilleur calmant.
— Ma mère ne m'a jamais frappé ni menacé, j'en suis certain.
— Tu ne t'en souviens pas, Karol. D'ailleurs, ce ne serait pas une raison pour prouver qu'il n'est pas nécessaire, parfois, d'employer les grands moyens. Je n'ai pas de théories sur l'éducation , moi , et dans celle qui convient au premier âge, tu vois que j'ai plutôt l'art de
rendre les enfants terribles que de les réprimer. Je ne sais pas comment la Floriani s'y prend pour se faire craindre, mais je crois que la meilleure méthode doit être celle qui réussit. J'ignore s'il y a parfois nécessité de battre un peu les marmots, je saurai cela quand j'en aurai , mais je ne m'en chargerai pas. J'ai la main trop lourde, ce sera la fonction de leur mère.
— Et moi, 'si j'avais le malheur d'être père, reprit Karol avec une sorte de raideur douloureuse, je ne pourrais souffrir ce bruit discordant de révoltes et de menaces, ce combat avec l'enfance, ces larmes amères d'un pauvre être qui ne comprend pas la loi de l'impossible, ces emportements à froid de la pédagogie paternelle, ce bouleversement subit et affreux de la paix intérieure, ces tempêtes dans un verre d'eau, qui ne sont rien, je le sais, mais qui troubleraient mon àme comme des événements sérieux.
— En ce cas, cher ami , il ne faut pas perpétuer ta noble race, car ces orages-là sont inévitables. Crois-tu donc sérieusement que tu n'as jamais demandé la lune avec des rugissements de fureur, avant de comprendre que ta mère ne pouvait pas te la donner?
— Non, je ne le crois pas, je n'ai aucune idée de cela.
— C'est une métaphore que j'emploie, mais je serais fort étonné que quelque chose d'équivalent ne te fût jamais arrivé, car il me semble que tu as conservé de ces prétentions à l'impossible, et que tu demandes encore à Dieu , quelquefois, de mettre les astres dans le creux de ta main.
Karol ne répondit rien , et la Floriani ayant réussi à apaiser son marmot , revint proposer une promenade en nacelle sur le lac. Le petit Salvator n'avait point subi la loi antique, la peine consacrée du fouet. Sa mère savait bien que la fraîcheur de sa chambre, l'obscurité et le moelleux de sa couchette, le tête-à-iète avec elle, et le son de sa voix lorsqu'elle lui chanterait l'air destiné à l'endormir, le calmeraient presque instantanément; elle devinait aussi , sans savoir quelle gravité ces misères prenaient aux yeux de Karol , que ce bruit avait dû le contrarier un peu.
Pour faire diversion , elle l'emmena sur le lac avec Salvator Albani, Célio, Stella et Béatrice. Mais, à quelques brasses de la rive, on rencontra le vieux Menapace qui parlait pour aller tendre ses lilets. Les enfants voulurent sauter dans sa barque, et leur mère voyant que le vieux pécheur désirait leur démontrer ex prôfesso un art qui était , à ses yeux , le premier de tous, consentit à les lui confier.
Karol fut effrayé de voir ces trois enfants encore excités et fébriles, s'en aller avec un vieillard si égoïste, si froid , et qu'il jugeait si peu capable de les retirer de l'eau ou de les empêcher d'y tomber.
Il en fit l'observation à Lucrezia , qui ne partagea pas son inquiétude.
« Les enfants élevés au milieu d'un danger le connaissent fort bien , répondit-elle ; et quand il en tombe quelqu'un clans notre lac, c'est toujours un enfant étranger, qui y est venu en promenade, et qui ne sait pas se préserver. Célio nage comme un poisson, et Stella, toute folle qu'elle est ce soir, veillera comme une mère sur sa petite sœur. D'ailleurs, nous les suivrons et ne les perdrons pas de vue. »
Karol ne put venir à bout de se tranquilliser. Il ressentait l'angoisse des sollicitudes paternelles malgré lui , et, depuis qu'il avait vu Célio se faire une blessure, il avait la tète remplie de catastrophes imprévues. Enfin, sa paix était troublée au moral et au physique, à partir de ce jour nélaste, où il ne s'était pourtant rien passé de marquant pour les autres, mais où l'habitude et le besoin de souffrir s'étaient réveilles en lui.
La promenade fut pourtant tres-paisible. Le lac était superbe aux reflets du couchant; les enfants s'étaient calmés et prenaient un plaisir sérieux à voir tendre les filets du grand-père dans une petite anse fleurie et embaumée. Salvator ne parlait plus de Venise, et, par un heureux hasard, le nom de Buccaferri ne venait plus sur